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REVUE -7
DES
DEUX MONDES
FRANÇOIS BVLOZ, FONDATEUR
LXXVd- ANNÉK — CINQUIÈME PÉRIODE
TOME TREîVTE-SErTlÈME
t" LIVnAISOR
1" JANVIER 1907
PARIS
15, me de l'Université, 15
i
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LONDRES
lAILITÉBE TtC^DALL k COX
Si Uenriett& itre«li Strand.
P. ROLAI^m I fiACaETTE k ^
ÏSULAC & C*, SX, Soho ^. — DAVID NUTTj 57, Looif Aéra. — A. SIEGLE, 3û, Lime Streul
îilLS&ON & C^, Ï6-18. WArdoUT stifeot, W,
SAINT>PÈT£IT$B0UR6, ZINSERLING» société m. 0, WOLFF, C. RICKER, VÎOLLET.
MOSCOU, GAlîTlEli, WOLFF. ODESSA, ROLTSSEAU.
VARSOVIE, GlJBETilNER ET WOLFF, VIOLLET. ATHÈNES» NILSSON*
BRUXELLES, ftAMLOT, N. iEBÉCt'E KT C'^ LIÈ6E, J- BELLE?fS.
LA HAYE, BELmFAiSTE FBKlUvS/ ROME, BuCGA, LOESCHER,
TURIN, BOCCA, CASANOVA. MILAN, BOCCA, FLORENCE, vibussei^x.
BERLIN, BRQCKDAUs, asiu;r,
LEIP216, brockiiaus, a. twietmeyer, le soudier, max rubs.
VIENNE, BBOCKO \L!Sp G. FRFCK, GEROLD tTf &. BUCAREST, SOTttSCIlEK ET C**.
STOCKHOLM, c. FRITTE, GENEVE, pli. durr.
HAORID, E. DD5SAT. BARCELONE, vebdaguer. LISBONNE, rodrigltes*
êUENOS-AYRES, c, M. iuu Y c'*, LA HAVANE, higlel alorda.
HEW-yORK, CBRISTEB?*, BREXTANO, SAMPËRS, STECUKRT. TUEirfTEBNATiOKAt WEWSC*.
BOSTON, CARL SCaOENHOP, TSE NEW EN&LAÎ40 ^^ifStÇecJ by GoOQIc
LITTÉRATURE FRANÇAISE BT ÉTRANGÈRE
HISTOIRE, POLITIQUE, PHILOSOPHIE, VOYAGES, SCIENCES, Bgaujl-
LIVRAISON DU 1^^ JANVIER 1907
I. — FERDINAND BRUNETIËRE, par M. le vicomte Eu^ènr
Mclchior de Tog^ùë, de l'Académie française.
II. — L'OMBRE S'ÉTEND SUR LA MONTAGNE, deuxièmb partie, i
il. Éilouaril BucI»
III. — LE CAHIER ROUGE DE llenjamlii Constaat. — L
1767 A 1787.
IV. — A PROPOS D'UN MOT LATIN. — H. COMMENT LES ROMA
ONT CONNU V HUMANITÉ, par M. «astoii lloissii
de TAcadémie française.
V. — LES RICHES DF.PUIS SEPT CENTS ANS. — MÉDECINS F
CHIRURGIENS, par M. Se vicomte «eorn^es d'Ave-
VI. - MADAGASCAR. — ï. LES RÉGIONS ET LES RACES, j
^a^l. Marlu!* et Ary Eielilond.
VIL - LE MARTYRE D'UN POÈTE. — NICOLAS LENAU E-^ «'^«n
LCEWENTHAL, par M. A. ItOMsert.
Yiii. — REVUE SCIENTIFIQUE. — LA VARIÉTÉ DES FORMES V
VANTES ET LA FIXITÉ DU FONDS VITAL, par 11. A. Da^lrf
de l'Académie des Sciences.
IX. — CHRONIQUE DE LA QUINZAINE, HISTOIRE POLITIOflR
par 11* Fraiicl* Clianucc*
X. — ESSAIS ET NOTICES. — LA VIE ET L'OEUVRE D'HÉRAUL'
DE SÉCHELLES.
Xïl. — BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
APRÈS L'OMBRE S'ÉTEND SUR LA MONTAGNE,
LA REVUE DES DEUX MONDES PUBLIERA L'ËMIGI
par M. PAUL BOURGET, de l'Académie française.
Toute traduction ou reproduction des travaux de la
REVUE DES DEUX MONDES Digitized by VjOOglC
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y compris la Suède, la Norvège $t la Hollande .
REVUE
DES
DEUX MONDES
tXXVn* âNNËE. -- GiiNaUIË&IË PËHIÛDË
rosis SIS VIL -r l*f /ASVIER 1907.
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REVUE
DES
DEUX MONDES
LXXVII* âNNËE. — CINQUIÈME PÉRIODE
TOME TRENTE-SEPTIÈME
PARIS
BUREAU DE Lk REVUE DES DEUX MONDES
RUE DE l'université, 15
i907
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PRESERVATION
REPLACEMENT
REVIEW3liaJl?
5P /M fr*^'^^
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^ Sh
FERDINAND BRUNETIÈRE
Dernier effort du long labeur^ ses mains défaillantes assem-
blaient les feuilles de la dernière livraison : avant qu'il pût la signer,
les pauvres mains se raidirent, laissèrent tomber la plume, se
refermèrent sur le crucifix que leur tâtonnement anxieux avait
si longtemps cherchée II fallut ajouter en hâte les pages où
notre interprète autorisé lui disait l'adieu commun. C'est le vœu
de nos collaborateurs, et sans doute celui de tous ses amis, de
tous ses lecteurs, que cet adieu se prolonge ici, qu'une fois
encore Brunetière apparaisse au seuil de sa maison : non plus,
hélas ! à travers un de ces articles qu'il y prodiguait en sa sai-
son dernière, comme s'il eût voulu vider pour nous le réservoir
inépuisable de sa pensée ; mais du moins dans le souvenir d'un
compagnon d'atelier qui connut près de lui, depuis trente ans,
le prix d'une amitié qu'aucune ombre n'altéra.
Ne me demandez pas son portrait littéraire, ni l'étude appro-
fondie de son œuvre touffue, de cette pensée sinueuse dans sa
ligne ascendante qui fit à travers le monde des idées tant et de si
beaux détours. L'heure viendra plus tard des jugemens définitifs
sur ce grand rassembleur d^esprits; avec plus de recul dans la
perspective, on pourra mieux le « situer, » comme il aimait à
dire, dans le plan de son siècle, dans la lignée des moralistes
qui constituent, — c'était une de ses remarques, — un genre spé-
cifiquement français, l'un de ceux qui assurèrent à notre litté-
rature sa prééminence sur toutes les autres. Encore plus que le
temps nécessaire, le courage me manquerait aujourd'hui pour
m appliquer à un essai critique sur le premier de nos critiques.
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.6 aEVUE PES DEUX MONDES.
N'est-il pas là, comme ils sont au lendemain de leur départ,
quand on ne peut croire au détachement complet : vision qui n'a
pas encore pâli dans nos yeux, voix qui retentit toujours dans
nos oreilles, personne plus présente et plus chère que ces livres
qu'elle nous cache? Je ne sais ce que je vais dire: je sais seule-
ment qu'il me faut cette triste douceur de parler de lui, au
hasard des souvenirs qui se pressent dans la mémoire, sans
ordre, sans suite. Y a-t-il jamais de Tordre dans les plaintes que
nous arrache un grand chagrin ?
D'abord et sur toutes choses, après d'autres amis qui ont
senti le même besoin, je voudrais amener le public à se dé-
gager d'absurdes partis pris, je voudrais lui découvrir la phy-
sionomie d'un homme aussi méconnu qu'il était célèbre. Peu à
peu, pour l'opinion mieux instruite dans ces dernières années,
la lumière se faisait sur le vrai Brunetière ; mais que de gens se
laissent encore abuser par ta caricature qui tratna longtemps
dans les journaux, dans les conversations superficielles de Paris !
— Un petit professeur revêche, hargneux; pédant d'université
desséché par l'abus du sens critique ; fossile classique, malveillant
pour les tentatives hardies de la jeunesse, incapable de la suivre
vers les libres horizons; solitaire de cabinet, fermé à toutes les
joies de la vie; orateur disert, on en convenait, mais écrivain
ennuyeux, embarrassé dans sa langue difficile et baroque... Tout
cela, et le reste. — Autant d'erreurs que de mots.
Professeur, U l'était sans doute, et de toute son âme, si l'on
prend ce terme au sens étymologique : si l'on entend par là
qu'un mouvement impérieux le poussait à déclarer, pour en
imposer la discipline aux esprits, toutes les vérités qu'il croyait
tenir; à combattre les affirmations contraires aux siennes, avec
cette passion de la polémique qui faisait de son enseignement
une bataille d'idées, plus encore qu'une communication de son
immense savoir. Singulier professeur au demeurant, et bizarre
universitaire du dehors, sans titres et sans diplômes; ayant
échoué aux épreuves qui ouvrent l'accès de l'Université, il prit
d'assaut sur le tard les plus hautes chaires, il en créa de nouvelles
pour son usage particulier; le maître qui s'y installait faisait
aussitôt reconnaître des titres qu'il ne tenait que de lui-même :
science, éloquence, autorité.
Autre et pire légende, la malveillance de Brunetière, sa pré-
tendue sécheresse. Il est bien rare que la générosité fasse défaut
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PEBDINAND BRUNETIÈRB. 7
aux grands courages ; et ses adversaires pouvaient tout contester
à ce combattant perpétuel, sauf le courage. Quiconque a pratiqué
notre ami sera mon garant, si je dis que les qualités de son
esprit le cédaient à celles du cœur. Cet homme excellent s'ap-
pliquait à dissimuler sa bonté; il avait la coquetterie de garder,
d'accentuer encore la mine farouche qu'on lui avait faite ; mais
telle petite phrase qu'il vous jetait à l'occasion, d'un ton bref et
qui voulait paraître détaché, contenait beaucoup plus que les
mots ne disaient : on sentait qu'il s'y livrait tout entier. Nul
n'était moins banal, plus en garde contre la sensiblerie névrosée
de notre siècle, contre cette émotion à fleur de peau qui donne
le change sur l'aridité du fond. Il était bon à la manière de ses
pairs du grand siècle, avec choix et gravité ; avec la noble déli-
catesse qu'il portait en tout, dans les jugemens moraux, dans les
rapports mondains, dans les questions d'affaires. Si Ton appre-
nait chez un professeur ce qui s'enseigne le moins, la noblesse des
sentimens, tous eussent pu demandeur des leçons à ce seigneur
de l'esprit.
Toujours prêt à défendre contre une injustice littéraire ou
sociale les droits des vivans, comme la gloire des morts, que de
fois je l'ai vu se dépenser au soulagement d'une misère morale,
au service d'un ami, d'un collaborateur ! Combien de ses obligés
pourraient en rendre témoignage! Le plus désintéressé des
hommes pour lui-même, il devenait intéressé pour le compte
d'autrui. Quoi qu'on en ait dit, il recherchait et goûtait cette joie
du vrai lettré, la découverte d'un jeune talent. On a pu s'y mé-
prendre, parce que les exigences professionnelles lui avaient fait
un masque de sévérité. Le meilleur des humains n'est pas
impunément dans une charge où il faut refuser tout le jour des
manuscrits, diversifier les périphrases pour faire entendre aux
gens qu'ils n'ont point le génie qu'ils se croient, ou du moins
qu'on ne l'aperçoit pas dans la preuve qu'ils en apportent. Un
directeur harcelé finit par abréger les circonlocutions. Rigoureu-
sement attaché à ses doctrines littéraires. Brune tière pouvait se
tromper, et il m'a semblé qu'il se trompait en certains cas, sur
le mérite d'un débutant formé à d'autres écoles; mais c'était
toujours de bonne foi. 11 n'avait de préventions invincibles qu'à
l'endroit des fripons. Qui pense et agit bassement ne peut pas
bien écrire, c'était une de ses règles de jugement.
Il avait beau se hérisser, trancher de l'indifférent et du
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8 REVUE DES DEUX MONDES.
stoïque, on devinait vite sous sa fière pudeur des sources vives
de tendresse qui demandaient à jaillir du cœur. Tendresse des
forts, des rudes lutteurs : celle d'un Veuillot, dans la lettre tou-
chante que le polémiste adressait à Pontmartin après la mort
de sa fille ; celle d'un Joseph de Maistre, déposant sa plume de
bataille et frissonnant à Saint-Pétersbourg, parce qu'il « enten-
dait pleurer à Turin. » — Ah! qu'ils le connaissaient mal, ceux
qui le représentaient comme un magister à férule, insensible à
toute autre chose qu'au devoir classique du bon élève ! Il ne fut
que trop sensible aux mille piq&res qui l'usaient autant que
l'excès de travail : injustices de toute nature, ingratitude des
uns, déloyauté des autres, attaques qu'il bravait sans pouvoir se
cuirasser contre elles. Grand lecteur de journaux, grand collec-
tionneur de coupures des Argus, il y cherchait chaque jour les
méchancetés à son adresse ; et la récolte n'était que trop riche.
Aux amis qui lui conseillaient plus de philosophie, plus d'indif-
férence, il répondait par des coups de boutoir où l'on retrouvait
la paraphrase des vers si connus :
J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font.
Aussi bien, quelle est notre suffisance, à nous tous qui par-
lons de Brunelière et voulons retoucher une inimitable pein-
ture! Molière, — encore un qu'il n'aimait guère, jusqu'au retour
de faveur qui les réconcilia sur la fin, — Molière s'était vengé
d'avance en faisant poser pour le portrait d'Alceste ce dernier
survivant du xvii® siècle, qui fut notre contemporain. Je crois
entendre Brunetière, chaque fois que je relis les apostrophes de
l'homme aux rubans verts. S'il est vrai que le poète ait déguisé
sa propre image sous la plus belle et la plus douloureuse figure
de notre littérature dramatique, je n'ai aucun scrupule à voir
aussi celle de notre ami dans ce Misanthrope^ si mal nommé,
puisque son pessimisme est fait d'un sombre amour pour les
hommes qu'il voudrait plus justes, pour la femme qu'il voudrait
plus sage.
Il y a deux sortes de pessimisme : l'un, dégoût infécond, se
replie dans son chagrin inactif; l'autre, ferment salutaire, s'em-
ploie à réformer un monde où tout le mécontente.. Brunetière
avait coutume de dire que tous les progrès accomplis dans la
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FERDINAND BRUNETXÈRB. 9
suite de Thistoire furent dus à de grands pessimistes; il énu-
mérait ces utiles mécontens, depuis le Christ, il s'efforçait de
dégager dans la figure divine les traits qui pouvaient justifier sa
thèse. Il s'animait à ces démonstrations; et soudain, il retom-
bait dans une méditation morose. Elle assombrissait le visage
expressif, tourmenté par la pensée ; elle voilait la flamme des
yeux fureteurs, marquait dayantage le pli d'ironie, au coin des
lèvres. Il semblait que sa parole eût creusé à la sortie ce sillon
spirituel et triste.
On le laissait ainsi, possédé par son démon des mauvais
jours, rongé par un mal d'âme incurable; quelques heures plus
tard, on le retrouvait dans une compagnie que sa gaîté diver-
tissait. Légende aussi, le Brunetière toujours austère, retranché
derrière ses vieux livres, séparé du monde et de la vie. Durant
ces dernières annéçs, la surcharge des tâches qu'il accumulait
sans mesure et les premières atteintes du mal l'avaient condamné
à la retraite; mais avant cette période de déclin, il se répandait
volontiers dans la société, il y jouissait du plaisir qu'apportait
aux autres sa séduction de parole. Mieux que les amuseurs de
^profession, il y déchaînait les rires honnêtes; le causeur étin-
celant achevait en fantaisies paradoxales sa conférence du matin,
il jouait des variations sur l'instrument subtil de sa logique,
comme l'archet d'un grand violoniste joue avec le thème d'un
scherzo. Il me souvient d'un dîner, — il y a longtemps, — oti sa
verve éblouit tous les convives. — « Nous mourrons tous... »
avait dit quelqu'un; et Brunetière, sursautant: « C'est possible,
mais je vous mets au défi de prouver cette proposition. » — Les
argumens s'enchaînaient , spécieux , pour démontrer qu'elle
n'avait pas de force probante... Qu'il est navrant aujourd'hui,
le souvenir de cet amusement où l'agile dialecticien, encore
exubérant d'énergie vitale, bravait l'implacable logicienne qui le
guettait déjà !
Son naturel impressionnable et mobile ne lui eût jamais
permis de se figer dans une attitude. Passionnément curieux de
toutes choses, de la politique, des petits secrets de Paris, des
grands secrets de l'humanité en marche dans les diverses par-
ties du monde, il voulait tenir à jour son avertissement uni-
versel. Nous discutions un soir sur Voltaire , nous cherchions
les raisons de l'indulgence que son siècle accordait à ses plus
effrontées palinodies. — « C'est que Voltaire aimait furieuse -
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iO REVUE DES DEUX MONDES.
ment la vie/ conclut Brunetière : les hommes pardonnent tout
à ceux chez qui ils sentent cet amour de la vie, du bien qu'ils
prisent par-dessus tous les autres. » Lui aussi, comme le pessi-
miste conteur de Candide^ il avait le goût de cette vie où rien
ne le satisfaisait. Attaché au passé par le sens de la tradi-
tion et les préférences littéraires, il s'en échappait sans cesse
pour, bondir dans le présent, pour précipiter sa pensée dans
Tavenir. Un pays l'intéressait entre tous, l'Amérique : depuis la
mémorable tournée de conférences qu'il y avait faite, il étu-
diait les problèmes posés dans le Nouveau Monde, il recherchait
le rapport qu'on en peut faire aux difficultés où se débattent
nos démocraties. Curiosité de l'esprit, inlassable activité, su-
perbe confiance dans une force qu'il croyait illimitée, soif de
gouverner les hommes et leurs idées, attrait du bon soldat pour,
les nouveaux champs de bataille, — tous ses instincts le sti-
mulaient à tenter de nouvelles expériences ; il eût aimé s'essayer
dans tous les râles sur le théâtre du monde ; il voulait du moins^
être toujours prêt à y parler sur tout.
Parler ! Son triomphe et sa passion maîtresse, celle dont il
est mort. Il faut éclaircir un malentendu qui ne se serait jamais
produit, si l'on y eût porté un peu d'attention. A-t-on assez plai-
santé le style des écrits de Brunetière, les tours archaïques et
compliqués, l'accumulation des incidentes, des qui et des que^
la longueur de ces fameuses périodes que l'on citait conime des
gageures! Nombreux étaient les lecteurs, encore plus nom-
breuses les lectrices, qui goûtaient la saveur du fond et ne digé-
raient pas la singularité de la forme. — S'est-elle jamais doutée,
la Caillette offensée par une phrase « trop mal écrite, » qu'elle
avait applaudi la veille ou qu'elle applaudirait le lendemain
cette môme phrase dans ime salle de conférences ? Pâmée
au pied de la chaire sous le prestige de la voix, elle buvait
l'assemblage de mots qui la rebutait sur le papier. La voix
débrouillait avec un art infini les méandres des périodes, nuan-
çait les incidentes, rendait sensible à l'oreille la construction
logique et savante que l'œil n'avait pas su discerner. Nulle diffé-
rence entre la langue de l'article et celle du discours; mais les
défauts blâmés chez l'écrivain devenaient qualités pour Fora
tcur: la foule y prenait un plaisir très semblable à celui qu'elle
demande à l'acrobate, d'autant plus applaudi qu'il avance plus
longtemps, sur une corde plus longue et plus haute, donnant h,
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FERBIHAND BRUNETliHE. H
chaqae instant la sensation qu'il va choir, rattrapant son équi-
libre d'une pesée sur le balancier, prolongeant ainsi Tanxiété ,
admirative de l'assistance.
Tout était oratoire chez Brunetière : disons-le en dépouillant ce
terme des idées d'emphase et de convention qu'il emporte souvent.
Nous avions eu des orateurs de la chaire, de la tribune, du bar-
reau ; il fut l'exemplaire unique d'une espèce nouvelle, l'orateur
de la littérature; il gouverna ce royaume de la plume avec
l'outil ei les procédés d'un autre art. Il ne fît jamais en écrivant
que sténographier un discours intérieur: son moindre article
était un fragment de ce discours, débité devant un auditoire
Hivisible; sa plus courte lettre avait le tour et le mouvement
d'une harangue. De même sa conversation. Tous en avai^at le.
sentiment, dans le salon où il causait, dans ce cabinet de la
Revue ot s'est dépoiisée tant d'éloquence familière. Il y parlait
po«r un seul auditeur comme il eût fait pour une assemblée,
avec même abondance, même chaleur, même choix et même
précision des mots. Il aimait d'ailleurs essayer là, in anima vili^
VeSéi des prochaines conférences et des nombreux articles qui
attendaient tout armés dans son cerveau. La sueur des grandes
journées ne ruisselait plus sur son visage, cette sueur mortelle
qui nous faisait trembler pour lui, quand il s'était doniiié pendant
une heure, corps et &me, à une foule magnétisée par ce don
total. Mais la grosse veine nouée sur le front se gonflait de
même, les idées en dégorgeaient avec le même débit bien réglé ;
et c'était une jouissance toujours nouvelle de voir la pensée
naître sous ce front, y trouver instantanément son expression
oratoire, en sortir dans le déroulement d'une phrase qu'on
sentait nécessaire, calquée exactement sur les circonvolutions
cérébrales : médaille frappée sans une bavure, où chaque relief
reproduisait les creux adéquats de la matrice.
Lisez, comparez : vous vous persuaderez vite que les pages
de Bmnetière les plus critiquées^ du point de vue de la forme,
ne sont que la sténographie de la parole qu'il vous faisait applau-
dir. J'y insiste, parce que c'est le mjsad du procès. La routine
des catégories le classera parmi les écrivains, et ce sera lui
rendre un mauvais service : il faudrait le ranger parmi les
grands orateurs. Nous ne ferons jamais comprendre à nos petits-
Qolans le pouvoir souverain qu'il exerça sur les auditoires, le
mordant irrésistible de sa causerie ; pas plus que nous ne com-
r.
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12 REVUE DES DEUX MONDES.
prenions, quand nous lisions la froide transcription d'un discours
de Berryer, Tenthousiasme de nos pères qui avaient entendu
rugir le monstre : pas plus qu'un traité de Cousin ne nous expli-
quait l'enchantement des personnes qui avaient joui de sa con-
versation.
On s'est étonné que ce combatif, cet orateur, n'eût jamais
songé à jeter le poids de son éloquence dans les batailles parle-
mentaires. Il y songea. C'était vers 1893, à l'époque où tant d'es-
pérances fleurissaient dans la fugitive embellie de « l'esprit nou-
veau. » Un moment, la tentation fut très forte sur son esprit H
la repoussa par un de ces scrupules de délicate fierté avec les-
quels il ne transigeait pas. — u Je ne veux pas être l'élu d'une
circonscription quelconque, me disait-il. Je suis par mes ori-
gines Breton et Toulonnais ; je ne voudrais accepter un mandat
que dans l'une des deux régions où j'ai mes attaches naturelles;
et je n'y vois pas de siège que je puisse briguer. » — Faut-il re-
gretter que cette expérience n'ait pas' été faite? Il eût repris au
Parlement la place d'un Dufaure. Mais Brunetière y fût-il resté
Brunetière, tout d'une pièce dans ses doctrines, puissant quand
même dans son isolement, modéré avec des pointes subites vers
les directions où on l'attendait le moins? Je l'ai connu un temps
tout près de donner dans un socialisme théorique très accentué.
Pourquoi pas? Alceste serait peut-être aujourd'hui socialiste.
Comme sur la plupart des grands autoritaires, les suggestions
adroites avaient d'autant plus de prise sur l'obstination de
Brunetière qu'il ne se savait pas impressionnable et ne se croyait
pas malléable ; les habiles l'influençaient sans trop de peine et
sans qu'il en eût conscience. Se fût-il prêté aux compromis-
sions, aux maquignonnages, aux abdications partielles de son
opinion sous la discipline d'un parti, bref à toutes les usures
de la personnalité, sinon de la dignité humaine, qui assurent
seules ime action efficace dans les Chambres? Eût-il résisté
à cette lente désagrégation de la volonté individuelle par la
collectivité parlementaire qui est le phénomène caractéristique
des Assemblées ? — Vaines questions : sa bonne étoile lui
a épargné l'épreuve où un redoublement de pessimisme eût
fait payer trop cher à notre ami la rançon de ses triomphes
oratoires.
•Il était d'ailleurs à cette époque accablé par d'écrasantes
besogn<as : direction de la Revue^ enseignement à l'Ecole normale
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PEBDINAND BRUNETIÊRE. ' 13
OÙ il a laissé un lumineux sillon, campagnes de conférences à
l'étranger, histoire projetée de la littérature française et autres
travaux qui eussent exigé plusieurs vies. Comment trouvait-il du
temps pour les vastes lectures où il renouvelait sans relâche son
savoir encyclopédique? Il lisait avec une rapidité incroyable : le
plus gros volume en quelques heures. Sa mémoire prodigieuse
en assimilait la substance : jamais de fiches, presque pas de
notes. Très malade, il a écrit à Montmo^-ency, sans une note, son
dernier et si savant article sur Montaigne. Et sur tous les sujets
ses informations étaient de première main, ses références con-
trôlées dans le texte même des auteurs inconnus qu'il citait
avec une coquetterie amusée.
On ne retrouvera pas de longtemps, j'imagine, pareille uni-
versalité de connaissances emmagasinée dans un cerveau.
Comment le champ fertile fut labouré, ensemencé, Bourget l'a
raccmté l'autre jour en évoquant les héroïques années de jeunesse
qu'il vécut aux côtés de Brunetière. Son récit suggérait une ré-
flexion consolante : il réconciliait avec notre temps ceux de ses
fils qui seraient tentés d'en trop médire. Brunetière a plaidé
contre son siècle des procès retentissans ; et Bourget juge sévè-
renaent le train de^ choses dans la France démocratique. Je ne
les contredis point ; mais il a' bien sa grandeur, le temps où ces
deux hommes ont pu monter h leur vraie place, au faite social,
du mouvement naturel d'un bel arbre qui s'enracine et croît sur
un sol favorable.
C'est le lieu de jalonner en quelques mots les étapes de la
route intellectuelle que Brunetière fraya pour lui-môme et pour
les esprits qu'il guidait; elle le conduisit par cent détours au
refuge chrétien.
Comme Sainte-Beuve, ce devancier si différent de lui, u il
avait fait le tour des choses de ce monde, » lorsqu'il se découvrit
la vocation et trouva l'occasion de « s'en expliquer. » C'était
son mot de prédilection. Que ces choses dussent être réglées par
un ordre rationnel, notre ami n'en douta jamais. Existence d'un
ordre dans l'univers, aptitude de notre intelligence à en dis-
cerner les lois, puissance qu'a notre volpnté d'en modifier l'appli-
cation aux sociétés humaines, — ces principes étaient pour le
jeune philosophe mieux que des axiomes : les suggestions
impérieuses d'un tempérament. De bonne heure, il estima
Bossuet, si solide sur ces bases fondamentales, et il Taima de
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14 RBVUE DBS I>EUX MONDES.
les avoir biea célébrées , dans une langue qui correspondait à
ses propres besoins d'ampleur, d'enchaînem^it et de clarté.
Honnête homme dans tous les sens du mot, l'ancien et le
moderne, il était jusqu'aux moelles du xvii<^ siècle, du temps où
l'homme sûr de son pouvoir ne regardait guère la nature, sinon
pour l'assujettir à l'obéissance, pour y imprimer sa marque dans
les lignes géométriques et la taille tyrannique des bosquets. A
l'égal des gens d'alors, et de ceux du moyen âge qui leur avaient
légué ime tradition d'ascétisme , notre contemporain nourrissait
contre cette nature envahissante et pécheresse les défiances d'un
roi menacé dans sa domination. Les beaux paysages, les œuvres
d'art qui s'inspirent du sentiment, la musique en particulier, ne
lui donnaient le plus souvent que le plaisir subtil d'en bien
raisonner. Il fut peut-ôtre le seul grand lettré du xix® siècle
pour qui Rousseau n'avait pas existé, ni le fils aîné de Rous-
seau » Chateaubriand , et qui n'eût pas dans le sang une seule
goutte de leurs délicieux poisons. Il enveloppa dans une même
réprobation tqus les « naturistes », de Rabelais à Zola, tous les
romantiques, esclaves du monde extérieur et de leurs passions,
tous les « impressionnistes » déréglés qui osaient substituer la
fantaisie individuelle aux arrêts de la raison abstraite et géné-
rale. — « Nos impressions ne doivent entrer pour rien dans la
règle de nos jugemens, n répétait-il avec force ; et il avait la
eandeur de croire que les siens n'étaient jamais déterminés par
une impression personnelle. Dans la maturité de* l'âge et de la
raison, nous le vîmes revenir sur quelques-uns de ses ostra-
cismes, parler de Rabelais avec une intelligente impartialité,
rendre justice à Molière, recevoir le coup de la grâce balza-
cienne et rédiger pour l'Amérique ce petit chef-d'œuvre, son
Honoré de Balzac.
Engagé dans l'histoire littéraire avec sa vaste ambition d y
comprendre et d'y rattacher toutes les idées, notre cartésien
devait chercher une méthode, un système, comme l'on dit
aujourd'hui, qui lui permit d'enfermer le monde de l'esprit dans
une belle ordonnance architecturale. Il crut l'avoir trouvé dans
le darwinisme ; et il lui plaisait de « réintégrer » une idée très
moderne dans les méthodes philosophiques de l'âge classique.
Brunetière conçut alors le dessein d'appliquer la doctrine évo-
lutive aux phénomènes intellectuels. De là VÉvolution des
genres^ et le plan d'une première histoire de la littérature, qui
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FERDINAND BRUNETIÈRB. ' 15
/
resta en chemin. Les grands faiseurs de systèmes sont à leur
insu des imaginatifs, des poètes; chez Bninetière, Tesprit de
finesse et Tesprit de géométrie s'équilibraient exactement; il
était trop clairvoyant , trop probe vis-à-vis de lui-même, pour
continuer de bâtir avec des matériaux peu sûrs. Il aperçut
bientôt la faiblesse de son premier principe, rimpossibilité d'en
faire un support pour l'énorme construction qu'il projetait. Il
s'en détourna, chercha dans d'autres directions ; non sans revenir
de loin en loin à ses premières amours, comme dans cette
étude récente et un peu paradoxale sur laMoralUé de la doctrine
évolutive.
Un temps, il crut qu'Auguste Comte lui donnerait ce qu'il
n'avait pu tirer de Darwin. Séduction nouvelle, et qui montre
bien comment ce contradicteur du genre humain subissait l'in-
fluence des idées ambiantes, avant de se les approprier despoti-
quement, de les consolider, de s'en servir pour discipliner les
esprits qui les lui avaient offertes h, l'état flottant. De cette
incursion dans le comtisme sortirent V Utilisation du positivisme
et les études similaires. C'était la voie oblique qui l'amenait au but.
De plus en plus blessé dans son amour de l'ordre par
l'anarchie croissante dans les idées et dans les faits, il se rap-
procha de l'édifice catholique. On le vit d'abord rdder, si je puis
dire, autour de la cathédrale, examiner et louer en connaisseur
la belle architecture du vaisseau, les commodités qu'il offrait aux
foules sans abri. C'était le temps où nous rêvions tous de récon-
ciliation sociale, à la lueur du phare allumé devant nous par le
pape Léon XIII. Relisez Une visite au Vatican : Brunetière
trouva là un grand esprit de sa famille, qui le comprit et l'aima.
N'était-il pas l'un des rares laïques contemporains qui eussent lu
la Somme de saint Thomas, le seul capable de récrire cette
Somme pour notre âge? Il sortit du Vatican à demi conquis
Peu après, il se risqua dans la cathédrale; d'un pas lent et
loyal, tâtant le terrain, se donnant sur un point, se reprenant
sur un autre, il avança jusqu'à l'autel. Au soir d'une journée
triomphale pour l'orateur et décisive pour l'homme intérieur,
comme il parlait au banquet qui suivit la conférence de Besançon
sur le Besoin de croire, il dit : « Je me laisse faire par la vérité... »
Belle parole qui fut la devise de toute sa vie et devrait être
l'épitaphe gravée sur son tombeau. Depuis lors, dans ces « dis-
cours de combat » prononcés à Besançon, à Lille, un peu par*
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16 " REVUE DES DEUX MONDES.
tout, le dialecticien s'acheva en apôtre. Sa fougue généreuse
faisait songer à un autre argumentateur apostolique, à saint Paul
courant de Damas en Asie Mineure, en Grèce, multipliant les
controverses et les épitres, amenant les Gentils du dieu inconnu
à son Dieu connu.
Était-ce seulement, comme on Va. prétendu, un système
éprouvé de doctrine logique et un incomparable outil de gou-
vernement que Tintellectuel autoritaire venait demander à
rÉglise catholique? Nous pouvons bien soulever le voile qui
cachait le mystère de cette âme : c'est honorer notre ami que
de montrer dans la sienne le souci commun aux plus nobles
penseurs de tous les temps, Tangoisse devant le problème de la
destinée. Angoisse tragique chez, ce véritable contemporain des
hommes de Port-Royal. Ses préférences apparentes étaient pour
Bossuet : son culte profond allait à Pascal, conseiller naturel
de tous ceux que torture le dilemme du terrible pari. — ^< Bru-
netière ! avait dit jadis quelqu'un : on le trouvera un jour pendu
devant un crucifix ! » De son propre aveu, il se tuait de travail
pour ne pas sombrer dans Tabîme du désespoir métaphysique.
Comme Tesprit, le cœur avait ses plaies, ses exigences, sa part
dans la recherche douloureuse du grand remède. Serait-ce encore
Pascal qui le mil sur la voie, avec son mot révélateur, vérifié
une fois de plus par le dénouement de ce drame intime? —
« Console-toi : tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais pas
trouvé. »
Liber scripttis proferetur
In quo totum continetur...
Tandis que la belle prose funéraire enveloppait de sa plainte
l'ami qui s'en allait au repos, nous songions que ce lecteur insa-
tiable l'avait enfin découvert, le livre vainement cherché parmi
tous les livres, celui qu'il avait rêvé d'écrire aux jours ardens
des jeunes ambitions, le livre où tout est contenu ! Ne layant
rencontré dans aucune bibliothèque, il s'était rabattu sur l'Evan-
gile ; il y avait trouvé la quantité de lumière et la quantité
d'ombro dont l'équilibre contente une raison revenue de ses
folles prétentions. Il savait que toute explication de l'univers
trop complète et trop claire, fût-elle parée d'une étiquette scien-
tifique, est décevante par sa puérilité. Résigné à faire la part
de l'inconnaissable dans une synthèse qui éclairait et apaisait
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FERDINAND BRUNETIÈRff. 17
tous les troubles moraux de la conscience, il disait, et très sin-
cèrement, que son intelligence trouvait enfin satisfaction dans
les solutions chrétiennes où elle s'était arrêtée.
Victorieux de son tourment idéal par cette conquête d'une
certitude spirituelle, il allait être vaincu, durement éprojuvé
dans ses dernières batailles temporelles. De Thumeur dont il
était, il eût voulu servir activement la cause qu'il embrassait, y
faire un peu sentir les facultés de direction qu'il se connaissait.
Les années de Léon XIII avaient pris fin. Les services et les con-
seils de Brunetière ne furent pas agréés. Il en sou£frit. D'autre
part, il avait ardemment désiré la chaire de littérature au Col-
lège de France, couronnement naturel de sa carrière exception-
nelle dans l'enseignement. Au grand scandale du monde univer-
sitaire et lettré, cette ambition légitime fut déçue par la
véhémence des passions politiques et la pusillanimité des pou-
voirs publics. Passons, comme Dante passait, à travers ces
limbes où il ne trouvait rien à dire, devant le pâle trembleur
qui fit le grand refus. Brunetière prit sa revanche en pourfen-
dant ses vieux ennemis, les encyclopédistes, dans une série de
conférences d'où il sortit encore grandi, mais dangereusement
meurtri.
Dès le début, ses auditeurs habituels observèrent que son
organe, cette voix métallique et souple qui ne l'avait jamais
trahi, donnait des signes inquiétans de lassitude. Il se surmena
pour aller jusqu'au bout, il y réussit à force de volonté. Au
lendemain du dernier effort, la mort prit traîtreusement l'orateur
à la gorge; elle lui ravit d'abord l'arme où il mettait sa confiance,
sa joie, son orgueil : la voix. Il s'affligea de cette mutilation
conmie d'une atroce déchéance. Aphone, lui, Brunetière ! Quand
on essayait de le consoler en lui disant : Votre plume vous
reste, — il haussait les épaules d'un geste méprisant et désolé.
Il le savait bien, qu'il n'était qu'orateur, et qu'en perdant sa
parole, comme Samson sa chevelure, il perdait tout. A peine s'il
se laissa ramener deux ou trois fois à l'Académie : il entrait avec
l'attitude d'un condamné dans cette salle où son éloquence avait
gagné toutes les causes qu'elle plaidait.
Lentement, durant deux années, la phtisie le consuma; elle
fit de lui l'être incorporel, spiritualisé, dont nous eûmes la
vision pathétique sur le lit où il gisait; laffreux mal ne res-
pecta que la pensée, qui n'avait jamais été plus vigoureuse.
Tou xxxvu. — 1907. 2
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18 REVUE DES DEUX MONDES.
Avec quelle abondance et quel courage elle se donna, les lec-
teurs de la Mevne le savent. Direction, articles, préface de son
livre testamentaire, les Questions actuelles, il mena de front ces
travaux jusqu'aux tout derniers jours. Quand la force lui man-
qua pour écrire, et enfin pour lire, il comprit que Theure était
venue, que c'était fini de combattre, fini d'apprendre, fini d'en-
seigner, et qu'il allait se faire instruire par l'initiatrice de tout
ce qu'ignorent les plus savans. Infiniment las, bien sûr de son
droit au repos après la tâche virilement accomplie, il dit : « Je
vais m'endormir longuement... » Ce furent ses dernières pa-
roles.
... Et je vais porter ces pages dans sa maison : les premières
qu'il n'aura pas vues, depuis le jour lointain où mon premier
article passa sous ses yeux. Je ne ressortira! pas éclairé par ses
avis judicieux, conforté par son approbation. A quoi bon écrire
puisqu'il ne lira pas? — A lui payer ma dette, à suivre son
exemple. Sa fin vaillante dans le travail laisse un magnifique
exemple à tous ceux de sa profession. Nous tâcherons de le
suivre, mon ami, partout où Votre cher et pur souvenir dictera
leur devoir aux vieux compagnons que vous abandonnez.
Eugèke-Melchior de Vogué,
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L'OMBRE nnm m u montagne
OBUZIÈMS PARTIS (1)
1. — LETTRES
Lysel à M^' Jaffé.
... Mes pires craintes ne se sont pas réalisées : j'ai retrouvé le
Tteil ami, le vieux maître, le fère, comme nous l'appelions
quelquefois. On le sauvera peut-être. « Puisqu'il n'est pas mort
sur le coup, » dit le médecin, il a « des chances de s'en tirer. »
S'il ne s'agit pas d'une guérison à peu près complète, faut-il la
souhaita:? Je ne puis m'imaginer mon Hugo Meyer poussé dai^
un fauteuil roulant, je ne puis le concevoir sans tous les traits
qui Tennoblissent : Tintelligence, l'amour de Tart, la générosité.
Parmi les fins cruelles qui nous menacent, celle où l'être survit
à sa propre pensée me paraît la plus misérable. Pourtant, je
crois que sa pau\Te Louise aimerait mieux le garder, même ainsi.
Je n'ai jamais vu tant de douleur dans d«s regards humains.
Elle est écrasée. Je ne sais combien de fois elle a déjà recom-
mencé le récit de la catastrophe, avec de légères variantes,
comme si les faits se déformaient à force de tourner dans son
esprit :
« Comprenez-vous, mon bon Lysel?... Il avait dîné comme
les autres jours, plutôt mieux, en se régalant!... Je lui avais fait
une carbonnade de bœuf, vous savez, ce plat qu'il aime tant, et
(1) Voyez la hâvut du 15 décembre li>06. *
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20 REVUE DES DEUX BÏONDES.
une belle quiche à la mode de son pays! Après quoi, il avait pris
son café avec deux verres de mirabelle... Même que je lui ai dit :
« Mon poulot, tu as tort d'en prendre deux : ça va t'empôcher
de dormir!... » Il m'a répondu : « Quelle idée, il ny a rien de
meilleur pour la digestion!... » Et puis, il s'est levé pour aller
au balcon. 11 m'a appelée pour me dire : « Regarde un peu du
côté de. l'Arc de Triomphe, ces nuages rouges, est-ce assez
beau?... » 11 ne se promenait pas souvent, vous savez, mais il
ne manquait jamais un beau couchant!... J'ai regardé comme il
disait, et je lui ai répondu : « On dit que c'est un signe, un pré-
sage, que ça annonce des choses, enfin, quoi!... » Il m'a dit,
comme il me disait toujours quand je lui parlais de mes super-
stitions : « Ma f»auvre Louise, où as-tu pris ces idées-là?... » Et
il a bourré sa pipe, sa vieille pipe en porcelaine cfu'il a rapportée
de Bayreuth, en souvenir, après la première de Parsifal... Il
l'allume, il en tire quelques bouffées... Et voilà qu'il dit tout à
coup : « Qu'est-ce qui me prend?... Mais qu'est-ce que j'ai?...
Qu'est-ce que j'ai donc?... » Et il se lève, il recule en battant l'air
de ses bras, il devient violet, il tombe du fauteuil, comme une
masse... Depuis, il est resté comme vous l'avez vu !... »
Louise m'a aussi raconté leur histoire, que j'ignorais : nous
connaissons si peu nos amis! Elle a quelques années de plus que
lui. On ne le dirait pas : elle a gardé une espèce de jeunesse,
tandis qu'il vieillissait beaucoup, ces derniers temps. Elle était
la femme d'un musicien de l'orchestre du théâtre de Strasbourg,
où Hugo Meyer a débuté, voilà quelque quarante ans. Ils se sont
aimés, dès la première rencontre, et ils sont parfis ensemble :
« On s'aimait trop, mon bon Lysel, on n aurait pas pu fair<»
autrement! » Pour elle, c'est tout simple : elle n'a jamais eu
l'ombre d'un remords. Du reste, ils ne sont pas mariés. Comme
ils sont restés loin du monde, ils n'ont pas à compter avec
ses exigences : aussi ne souffrent-ils pas de leur position irrégu-
lière. Je crois d'ailleurs qu'ils s'en aperçoivent à peine : « On
m'appelle M"* Meyer : il faut bien ! c'est tellement plus com-
mode I... » Le mensonge ne lui pèse pas, ou même, à ses yeux,
a dès longtemps cessé d'être un mensonge : elle et son Hugo
ne font qu'un; l'état civil ne saurait rendre leur union ni plus
complète, ni plus solide. Le seul lien qui les attache l'un à
l'autre, c'est leur sentiment. Comme ils n'ont pas de religion,
ce lien leur suffit : il leur Isemble aussi fort qu'aucun autre
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l'ombre s'étend sur la montagne. 21
sanctionné par les lois, bénit par FÉglise. Je comprends main-
tenant le sens d'une phrase que le vieux maître répétait souvent :
<c Quand on comprend bien les leçons de la nature, on est sûr
d'avoir toujours raison. » Je n'en suis pas aussi sûr que lui...
Il y a parfois de singulières correspondances entre des
choses qui se ressemblent peu ! Pendant que cette pauvre Louise
me racontait ses affaires, je me suis rappelé vos paroles de
l'autre soir : « Il faut la pleine lumière à toutes les belles
affections ! » Celle que j'ai sous les yeux est très belle, dans sa
simplicité, parce qu'elle est sincère, intense, exclusive, fidèle.
Malgré le petit mensonge social qu'ils se sont permis, ou qu'ont
tissé autour d'eux l'habitude et la complaisance des amis, on
peut dire de ces deux êtres qu'ils se sont établis dans la vérité,
puisqu'ils s'appartiennent aux yeux de tous. Et devant ce lit où
le brave Hugo revient lentement à la vie, je me demandais, en
jiensant à vous comme toujours : « Si l'un de nous deux était
frappé de même, l'autre serait-il à son chevet pour le soigner ou
lui fermer les yeux?... » Dès lors, je songe aux revanches de la
vie, et j'ai peur. Je remanie le plan de notre existence. Œuvre
stérile, puisque nous Favons derrière nous ! Je me dis que nous
aurions mieux fait d'agir comme Hugo et Louise, comme tant
d'autres qui se sont joints en brisant leurs chaînes. Quand on
s'aime, il faut aller l'un à l'autre à travers tout ! Je sais qu'il y
avait entre nous quelque chose de plus sacré qu'un obstacle
légal : la reconnaissance, la pitié, l'honneur, tant de sentimens
impérieux dont l'ordre nous séparait. Certes, je ne regrette pas
de leur avoir obéi ; pourtant, Hugo et Louise ont eu la bonne
part... Ah! mon amie, comment pouvez-vous désirer que nous
soyons plus séparés! Voyez! j'aurais besoin de vous avoir près
de moi, à cette heure où je veille au chevet de mon plus cher
ami : et vous n'êtes pas là ! Je vais partir. Pendant cinq longs
mois, je serai seul dans cet autre monde où, parmi des êtres
différens, on se sent tellement abandonné!... Que vous faut-il
de plus?... Cependant, nous arrivons à cet âge où l'affection se
fait plus tendre, plus profonde, plus intime, — où elle nous est
d'autant plus nécessaire qu'on est entouré de plus de ruines, —
où l'on souffre plus mortellement de cette affreuse solitude d'âme
que le contact de tous les humains à la fois ne suffirait pas à
combattre, et qui se dissipe dès qu'on est deux!... L'amour et
l'amitié sont les seuls boucliers que nous puissions opposer aux
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22 REVUE DES DEUX MONDES.
forces ennemies du destin. Et ce n'est pas la jeunesse qui est
Tâge de l'amour : elle n'est que celui du plaisir. On n'aime
vraiment que quand on a fait le tour de la vie, et qu'on sait ce
qu'on donne et ce qu'on reçoit; on n'aime qu'avec la pleine
conscience de son être, quand on a éprouvé que rien autre, rien,
rien, ne vaut la peine de vivre. Cest pourquoi, quand on a appris
à s'aimer comme nous, on ne conçoit pas d'autre séparation que
la mort.
Je suis tellement dominé par ces idées, mon amie, que je
pense à peine à mon opéra. Pourtant, les répétitions ont Com-
mencé. Ce Conrad Wallenrod qui m'a si passionnément inté-
ressé, dont j'attendais tant, me parait maintenant bien loin de
moi. J'appartiens tout entier à l'ami dont le salut est encore in-
certain, à vous qui êtes si loin, à vos tristes paroles. Que mes
œuvres sont peu de chose, en regard de ce qui remplit mo&
cœur! J'écoute ma musique, et j'ai l'âme ailleurs. Est-il pos-
sible qu'il y ait jamais eu des artistes assez déformés par le tra-
vail ou le succès, pour attacher plus d'importance à ce qu'ils
font qu'à ce qu'ils éprouvent? Ceux-là, j'en suis sûr, ne m'au-
raient jamais fait pleurer ; je ne voudrais pas être l'un d'eux, au
prix de toute leur gloire...
M^ Jnffé à Lysel.
... Vous savez si j'admire Hugo Meyer pour son courage, son
désintéressement, les belles et rares vertus doat sa carrière
d'artiste est le constant témoignage; vous savez aussi que je
l'aime, puisque je lui dois de vous connaître. Mais votre bonne
Louise, il faut que je vous l'aVoue, m'a toujours paru par trop
inférieure à son... j'allais dire à son mari, par habitude, et voilà
qu'il me faut écrire : à son compagnon ! Vous voyez qu'ils >iie
sont pas tout à fait dans la vérité : encore qu'ils en soient moins
éloignés que nous, je l'avoue. Que voulez-vous? je ne saurais
concevoir l'amour sans une certaine égalité : qu'est-ce que cette
excellente personne a pu être pour Hugo Meyer, en dehors des
quiches et des carbonnades de sa cuisine? Je ne me le repré-
sente pas. Vous-même, mon ami, vous figurez-vous ce que
serait votre existence aux côtés d'une telle compagne? Hugo
Meyer, qui a tant d'intelligence et de sentiment sous son enve^
loppe un peu rude, n'a-t-il pas dû souffrir do ce contact? A moins
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l'obibre s'étekd sur là montagne. 23
que la rudesse de Tenveloppe n'explique tout. Pardonnez-moi de
vous dire cela en ce moment : c'est que, dans mon esprit, cela se
relie au reste, parce que, comme vous le dites, il y a de singu-
lières correspondances entre des situations ou des événemens
qui semblent très éloignés. En constatant que ces deux êtres, si
diffërens à certains égards, ont réalisé une espèce de miracle
d'amour qui a duré quarante ans, je me demande ce que nous
aurions fait, nous si semblables, si nous avions pu réunir nos
destinées. Semblables jusque dans la nature de notre sensibilité,
jusque dans certains détails de notre vie, jusque dans certaines
impressions d'enfance que nous retrouvons en causant. A cela
près que vous êtes un grand artiste, un créateur, et que je ne
suis, moi, qu'une pauvre petite femme tout au plus capable de
bégayer vos mélodies. N'est-ce pas là, d'ailleurs, un rapproche-
ment de plus? Vous n'eussiez peut-être pas aimé une émule.
Plus près de vous, j'aurais été votre reflet, votre chère ombre !...
J'aurais été, quelle mélancolie !...
... Depuis votre départ, Anne-Marie est plus confiante avec
moi, plus tendre. Il faut que vous le sachiez, mon ami, ce sont
les yeux de cette enfant qui m'ont fait coni^ prendre tout ce que je
vous ai dit ! Vous n'imaginez pas ce qu'une mère peut lire der-
rière le front de sa fille : les pensées que je devine en elle me
sont un continuel reproche; c'est pour elle plus encore que
pQur moi que j'aspire à la vérité. Mais à quoi bon vous répéter
ces choses? Nous avons, de nos mains, tissé notre destinée :
peut-être n'est-il plus en notre pouvoir d'y rien changer. Voua
le croyez; j'en voudrais être sûre : ce « peut-être » m'est dou-
loureux...
Lysel à Af "** Jaffé.
... Mon vieux maître a repris connaissance. Il va mieux, bien
qu'il ait encore la parole embarrassée, une certaine incohérence
dans les idées, des trous étonnans dans la mémoire. Le médecin
est de plus en plus rassurant, Louise de plus en plus rassurée. Sa
joie est touchante. Elle me dit : « Vous comprenez, Lysel, nous
B*avons plus beaucoup d'années à passer ensemble, il faudra
bien que l'un de nous deux parte avant l'autre ; mais c'est tou-
tou jours autant de pris sur la séparation !... » Oui, je comprends
l'impression que vous avez d'elle, nous sommes trop accou-
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2i REVUE DES DEUX MONDES.
tumés à tout nous dire pour que je sois peiné de vous Tentendre
exprimer, même en ce moment. Mais n*avez-vous jamais remar-
qué combien nos opinions sur les gens se modifient, selon que
nous les avons vus dans ces heures où Tàme se découvre jusqu'à
son tréfonds, ou seulement dans les attitudes banales que déter-
mine le train-train des événemens journaliers? Aussi puis-je
dire que je ne la connais vraimçnt que depuis quelques jours.
Voulez-vous que je vous l'explique en deux mots? Voici : de
même que Hugo Moyer, sous la rudesse des manières, cachait une
finesse d esprit que vous appréciiez au point d'en oublier tout ce
qui^ sans cela, vous déplaisait en lui, de même Louise, sous ses
dehors frustes, cache une exquise délicatesse de ccetir. Là est le
point de contact que vous cherchez, mon ^mie : ils se sont re-
connus et liés par ces qualités similaires ou complémentaires,
non par leurs défauts, comme vous Tavez cru...
... Je suis vos conseils, je m'intéresse à mon Wallenrod^
je me reprends à l'aimer comme si je venais d'en écrire la der-
nière note, je m'inquiète du sort qui l'attend. Depuis Wagner,
à deux ou trois exceptions près, les opéras qui ont un peu
réussi ne sont guère que des ouvrages plus ou moins bien faits,
qui plaisent par leur facture ou séduisent par leur agrément :
combien y en a-t-il ^ui réalisent une conception d'art vraiment
personnelle, ou qui en approchent? Tel est le malheur des suc-
cesseurs d'Alexandre, en quelque domaine qu'Alexandre ait
régné : ils sont écrasés par son héritage. Or, si mon Wallenrod
n'a aucune de ces qualités d'agrément, qui sauvent une œuvre,
je ne suis pas sûr qu'il en ait de plus puissantes en compensa-
tion. Vous le connaissez, vous avez dû remarquer ou pressentir
des points faibles, si votre affection pour le compositeur laisse
un peu de liberté à votre jugement. La faute ne m'en incombe
pas à moi seul. Le poème de Mickiewicz est rude et lyritjue à la
fois, sans beaucoup d'élémens dramatiques. Notre amî Pack,
dont les vers ont de la poésie, n'y a rien ajouté. Quant à moi,
j'ai tâché de broder, là-dessus, une sorte de symphonie en quatre
parties, d'une trame serrée et sévère, qui fera peut-être ressortir
les inconvéniens du livret, au lieu de les dissimuler. J'en étais
enchanté quand je vous jouais ma partition, il y a deux ans, et
quand vous déchiffriez, de votre chère belle voix, la partie
d'Aldona. A présent, je suis rempli de doutes : je ne suis plus
sûr de la nouveauté de ce que je croyais avoir trouvé ; je ne sais
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l'ombre s'étend sur la montagne. 23
plus si je suis resté trop au-dessous de mon intention ; mais je
vois clairement ce qu'il y a dans l'œuvre de pénible, parfois de
choquant. La « première » reste fixée au 30 octobre. Comme je
dois m'embarquer, coûte que coûte, le 6 novembre, j'espère
qu'elle ne sera pas retardée. Je compte bien que vous y/serez.
Est-ce que je le désire, pourtant? En vérité, je n'en sais rien!
S'il y avait bataille, si j'étais vaincu, j'aimerais mieux que vous
ne fussiez pas là! Non par amour-propre, je vous assure, mais
parce que vous souffririez pour moi, plus que moi; et je vou-
drais tant vous éviter tout ce qui fait mal, je voudrais tant que
vous n'eussiez par moi que de la joie!... D'ailleurs, vous savez,
les coups de la vie extérieure, je puis les supporter seul : ils ne
m'entament pas. Ce n'est pas contre ce qui vient du dehors que
j'ai besoin de vous sentir avec moi : c'est contre les ennemis du
dedans, que vous seule savez mettre en fuite. C'est contre la soli-
tude, cette harpie que je promène partout avec moi. Avez-vous
vraiment songé à me livrer à ses griffes? Dès que je suis loin
de vous, je les sens dans ma chair. Allez, je serais bientôt
dévoré!...
Jtf "" Jaffé à Lysel.
... Pourquoi voudriez- vous me priver de ma part de votre
chagrin, si quelque chagrin vous menace? N'y ai-je pas droit?
N'est-ce pas justement contre la peine que nous pouvons le
mieux nous unir et nous aider? Nous ne nous donnerons jamais
Fun à l'autre une joie complète : il y a une barrière entre
la joie et nous. En revanche, toute affliction nous sera com-
mune : qui nous contesterait ce lot? J'ai soif de bonheur,
comme toutes les femmes ; je ne puis le chercher que là où il
nous est permis de le prendre. Or, il est toujours permis à ceux
qui s'aiment de s'affliger ensemble : le chagrin n'offense per-
sonne. C'est pourquoi, s'il vous arrivait un malheur, — fût-ce un
de ceux contre lesquels je vous sais très brave, — je serais près
de vous!
N'allez pas croire toutefois que je vous souhaite im échec
pour pouvoir vous en consoler. Ah ! non, je ne vais pas si loin!
Je ne serais pas de ces gardes qui empoisonnent un malade pour
le plaisir de le mieux soigner. Vous avez eu jusqu'à ce jour une
belle carrière, facile, harmonieuse, avec le vent du succès dans
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26 REVUE DES DEUX MONDES.
VOS voiles. Ce bon vent ne tournera pas. J'ai confiance. Je croîs
' en Wallenrod : ce sera un triomphe!...
... Vous avez vu par Ten-tête de cette lettre que nous
sommes à Lugano. Il faisait trop froid à Interlakeri : M. Jaflfé
ma déclaré que nous rentrerions- directement à Paris, sans faire
à Triel notre séjour habituel. Soit! En attendant, ce lac est d'un
violet merveilleux, et il y a, dans l'église de Sainte-Marie-des-
Anges, une immense fresque de Luini, une magnifique cruci-
fixion^ Je vais l'admirer souvent, à cause de la Madeleine
extasiée au pied de la croix. C'est une des figures les plus pa-
thétiques que j'aie jamais vues, une de celles où il y a le plus
d'amour. La connaissez- vous?...
'P.'S. — Quant à votre amie, la bonne Louise, pardonnez-
moi : je dois avoir tort. Que voulez- vous? on a ses préjugés,
comme tout le monde.
Lysel à M"^ Jaffé.
... Vos lettres -sont pour moi un délicieux réconfort. J'at-
tendais la première avec angoisse, parce que je craignais d'y
trouver des traces de vos idées d'Interlaken. Depuis que j'ai lu
entre les lignes que vous m'êtes rendue, — j'ai bien lu, n'est-
ce pas? — je les attends avec l'impatience d'un amoureux de
vingt ans qui court à la poste restante. Comme je n'ai plus
vingt ans, j'éprouve quelque fierté de me sentir le cœur si frais!
A ce propos, maintenant que votre retour approche et que
j'ai la certitude que vous n'avez pas changé pour moi, je puis
vous dire une chose..., une très vilaine chose que je n'ai pas
encore osé vous confesser. Je craignais trop de baisser dans votre
estime! Je le crains un peu moins maintenant, je ne sais trop
pourquoi. D'ailleurs, tant pis! Si vous avez envie de me blâmer,
vous songerez que c'est pour vous, pour vous seule que j'encours
votre indignation : et vous serez plus indulgente. Mais si je me
trompais, si l'idéaliste que vous êtes allait me prendre en mé-
pris? Enfin, voici : J'en plus besoin d amour que de vérité. Je
souligne, avec le confus sentiment que je vous dis une chose
énorme, une chose qui me ferait honnir par mes congénères du
sexe fort, plus solides que moi, peut-être même par quelques
femmes, de celles qui ont la pédanterie de leur vertu. J'écris
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W"p^^"
l'ombre s'étend sur la montagne. 27
quand môme cette phrase subversive, criminelle, épouvantable,
parce qu'elle exprime exactement mon idée. Cette idée, je lai
avec véhémence depuis le soir d'Umspunnen. En raison de son
cynisme, elle a mis du temps à se formuler dans mon esprit;
depuis qu'elle y a pris corps, elle y tourne, elle y fait le vide,
elle s'impose à ma sincérité. J'éprouve même un irrésistible
besoin de la répéter, — pour que vous ne la croyiez pas ,
inconsidérée ou passagère, — avec une petite variante qui me \
plait : J'aime mieux f amour que la vérité. Je ne sais pas très
bien ce .que c'est que la vérité : le peu que j'en ai entrevu,,
par-ci par-là, ne m'a jamais enchanté, et je soupçonne que vous
vous faites sur elle d'énormes illusions. Au contraire, je sais ce
que c'est que l'amour : c'est pourquoi je ne puis m'en passer.
Tellement que si je m'écoutais, je récrirais et soulignerais pen-
dant quatre pages cette phrase que peu d'hommes oseraient
écrire : J'aime mieux F amour que la vérité. Si je ne le fais pas,
c'est que j'ai peur de vous fâcher. Mais je vous jure que, quand
on a réalisé l'amour comme nous l'avons fait, on n'y renonce
qu'à la mort. Et l'on tâche de mourir ensemble, conime les
amans qui en ont eu la chance, — les uns célébrés par la lé-
gende, les autres obscurs et qui ne s'en aimaient que mieux I
Af "*• Jaffé à Lysel.
Non, mon ami, l'on ne doit pas compter sur la mort pour
arranger ses affaires de cœur. Elle est une grande capricieuse,
dont nous ignorons les secrets desseins. Tout ce que nous savons,
c'est qu'ils s'accordent rarement avec nos calculs, nos vœux ou
nos craintes. Il y a peu de chances pour qu'elle nous frappe
jamais ensemble : elle n'a guère de telles délicatesses ! Aussi,
n'attendons rien d'elle; dans les limites où nous le pourrons
eac6re, tâchons de rester les artisans de notre destinée. Ces
limites se trouvent bien resserrées par les actes qui nous ont en-
gagés. J'en s^is cruellement l'étroitesse, pour ma part, puisque
j'ai un égal besoin d'amour et de vérité. Il me faut l'amour dans
la vérité, comme il me faut la vérité dans l'amour : je meurs de
ne pouvoir les réunir. Vous ne vous trompez pas, toutefois : j'ai
trop présumé de mes forces en croyant qu'il me serait encore
possible de sacrifier celui-ci à celle-là. Je m'en suis aperçue au
moment de votre brusque départ, sous les hêtres de cette allée
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28 REVUE DES DEUX MONDES.
OÙ je n'ai plus repassé sans un frisson. Je m'en aperçois mieux
encore en songeant à cet autre départ si proche, à cette autre
séparation prolongée que nous avons acceptée d'un commun
accord, et dont la pensée me devient plus douloureuse à mesure
que l'heure en avance. Je suis assaillie de craintes étranges,
— de ces « phobies » qui m'étreignent quand vous êtes loin.
J'ai peur de la mer et du vent, du vaisseau cpii vous portera, des
mille dangers qui menacent une chère existence quand on n'est
plus là pour la surveiller. J'en fais constamment l'effrayante
revue. J'ai peur de la fatigue, de la maladie, de l'imprévu, des
accidens de chemins de fer, des naufrages, des incendies. J'ai
peur de mille autres choses, que je n'oserais jamais vous dire.
Mon ami, je crois que j'ai peur des Peaux-Rouges! Que ce soit
donc votre dernier départ!
Suis-je assez loin de notre entretien d'Umspunnen, dites? Et
pourtant j'avais raison, et ne devrais peut-être pas vous laisser
voir à quel point je me déjuge. Mais comme vous avez éprouvé
le besoin de m'avouer votre faiblesse, j'ai celui de vous crier
la mienne, — et j'y cède! Notre lien est ce qu'il est, tel que l'a
fait la collaboration du hasard et de notre volonté, des événe-
mens et de notre faiblesse, tissé de mal et de bien comme toutes
les choses humaines, avec, hélas! ce fil de mensonge qui me
désespère, que nous n'avons pas le pouvoir d'en ôter, et dont je
voudrais que vous souffrissiez autant que moi, si cela ne faisait
pas si mal ! Et ce lien est infrangible, je le sais, je le sens, je
vous le dis !
Je vous devine énervé, attristé, douloureux, pauvre ami,
comme vous êtes dans les mauvais jours. Alors toutes les autres
pwisées s'effacent : je sais seulement que vous souffrez et que je
ne puis vous consoler, que vous êtes inquiet et que je ne puis
vous rassurer, que votre harpie de la solitude vous harcèle et
que je ne puis la mettre en fuite; je crois voir vos grands 5^eux
tristes, ces yeux que vous faites quelquefois et où je voudrais
ramener le sourire au prix de ma vie ; et je compte les joui^s
qui nous séparent encore ; il n'y en a plus beaucoup, mon ami!
Attendez sans crainte, — rien qu'avec de la joie, — le retour :
je ne vous dirai plus rien de ce qui vous afUigc, je tâcherai de
ne le plus penser ; comme autrefois, comme à présent, comme
toujours, si l'espace s'étend entre nous, nos deux âmes le fran-
chiront d'un coup d'ailes pour rester voisines, tendres, aimantes.
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l'ombre s'étend sur la MONTâôNE, 29
fidèles ; si fidèles, mon ami, si unies, que la mort môme ne suf-
firait pas à les disjoindre. — Je deviens trop tendrw, à bientôt !...
n. — M. ANTONIN JAFTft
On a tant de choses à se dire à Theure du revoir, — tant de
peine à les exprimer! Tout près Tun de lautre après la longue
attente, la distance abolie vous sépare encore : comme s'il fallait
du temps pour renouer le fil rompu par Fabsence.
Averti dans la soirée du retour de M"* Jaffé, Lysel se pré-
senta chez elle dès le lendemain, peu après déjeuner.
Les Jaffé habitaient, à la rue du Docteur-Blanche, un aimable
petit h ôtel retiré et silencieux. Un rideau d'arbres le séparait des
maisons du boulevard Montmorency. Dans le jardin, assez grand,
qui l'entourait, des bosquets suivaient les contours d'une pelouse
parfaitement régulière, que décoraient des corbeilles toujours
garnies des fleurs de saison. En ce moment, les premiers chry-
santhèmes commençaient h s'ouvrir : déjà leurs têtes échevelées
mélangeaient leurs nuances vieil or, jaune paille, lie de vin,
tandis que, dans les bosquets, les feuilles rouillées ou pâlissantes
se détachaient des branches , tombaient sur les allées avec un
bruit léger. L'aspect de la maison trahissait les aménagemens
bâtifs de la rentrée : fenêtres sans rideaux, portes béantes, malles
ouvertes encombrant les vestibules. Irène, toutefois, pressentant
la visite prochaine, avait à peu près mis en ordre son petit salon
du rez-de-chaussée, où déjà les bibelots familiers se retrouvaient
à leurs places. En l'y attendant, Lysel les passait en revue.
Plusieurs étaient des présents rapportés de ses voyages. Il re-
connut ainsi, sur la cheminée, les deux jolis vases en ancienne
porcelaine anglaise, à décor de fleurs vives sur fond noir, qui se
faisaient pendant des deux côtés du groupe où Rodin a repré-
senté les amans de Rimini emportés par réternel tourbillon ; la
console-applique florentine, sur laquelle un sablier d'argent atten-
dait qu'on le retournât pour marquer la fuite du temps; les
vieux vases de Murano, d'une eau si belle, d'un travail si simple.
Sur les parois, dont la tenture bleu de Perse s'accordait avec
le brun fauve du meuble Empire, se détachaient dans lours
cadres d'or bruni des peintures qui lui parlaient toutes : deux
portraits d'inconnues au pastel, dans la manière de Liotanl ; une
belle copie de « l'Homme malade » de Sobastiano del Piombo;
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30 REVUE DES DEUX MONDES.
deux superbes fusains de Fontanesi, ce grand artiste qu'on
commence seulement à tirer de son injuste oubli; surtout une
admirable réplique de VÉternelle Chimère^ de Carlos Schwab :
dans la sérénité du décor paisible, cette œuvre pathétique, com-
plétant le groupe plus mouvementé de Rodin, exprimait conmie
dans un autre langage la souffrance éternelle et Téternel désir de
deux êtres que leur élan veut emporter, dont les pieds se soulè-
vent avec peine, qu'appelle la cime de neige, transparente et
rose dans le couchant. Lysel avait toujours aimé cette œuvre où
la perfection de la forme exprime un si profond sentiment de
notre destinée; à cette heure, elle lui rappelait les inoubliables
momens d'Umspunnen, quand Irène, devant les glaciers où
mourait la lumière, lui avait révélé avec tant de douleur Teffort
impuissant qui l'emportait vers la vérité...
Elle entra. Elle portait une toilette de velours gris-vert, dont
le ton formait avec la nuance de ses cheveux une de ces déli-
cates harmonies qu'elle recherchait. Que de fois ils s'étaient ainsi
retrouvés, puisque, malgré leur effort pour rapprocher leurs vies,
ils s'en allaient souvent vers d'autres lieux : lui, en cédant aux
exigences de sa carrière d'artiste ; elle, pour obéir à quelque se-
cousse de la chaîne qu'ils n'avaient pas voulu rompre. Chaque
absence leur ménageait la même sourde inquiétude de ne plus se
revoir, chaque retour la même émotion qu'ils ne pouvaient
exprimer. Une fprce invincible les tenait alors séparés. Jamais
leur cœurs n'étaient plus proches, jamais ils ne savaient moins le
dire. Leurs premiers propos ressemblaient à ceux d'étrangers que
le hasard réunit dans un salon, et qui cherchent un sujet où
joindre leurs pensées. Irène s'informa d'abord de Hugo Meyeri
Lysel donna des nouvelles rassurantes :
— Il est si bien, depuis quelques jours, qu'il parle de venir ^
ma « première. »
Il dit cela d'une voix neutre, elle l'écouta sans intérêt appa-
rent : si cher que leur fût le vieux maître, ce n'était pas à lui
qu'ils songeaient...
Ensuite, elle voulut savoir comment marchaient les répéti-
tions; et ce furent les réflexions habituelles au créateur pendant
la période où son œmTe s'incarne en des corps étrangers, l'éloge
ou la criticpie des interprètes, ceux-ci, parfaits, remplis de zèle,
ceux-là ne voulant rien comprendre, des remarques sur les di-
recteursi les régisseurs, les chefs de service, l'orchestre^ — cet
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l'ombrb s'étend sur la montagne. 31
orchestre anarchique, disait Lysel, dont chaque membre a trop
de talent pour se fondre dans lensemble.
Ce dialogue dura plusieurs minutes. Puis il y eut un silence,
que Lysel rompit :
— Quelle bonne et belle lettre vous m'avez écrite, la der-
nière !... Gomme j'ai été heureux de voir que vous avez laissé vos
mauvaises idées à Interlaken !
Irène leva ver» Ini ses beaux yeux, qui prirent leur couleur
plus foncée et s'attristèrent :
— N'y comptez pas trop! dit-elle. Peut-être reviendront-elles
de temps en temps...
Il s'assombrit aussitôt :
— Comment! il n'y en avait plus trace, dans votre lettre de
Lugano !
— Les vents changent, les jours ne se ressemblent pas...
Le frémissement des lèvres annonçait un flux d'émotions
contenues.
— Et vous? demanda-t-elle en le regardant bien en face; ne
pensez-vous donc jamais à ce que nous avons dit, dans le parc?
— Ah! souvent!... Par malheur!.!.
Un souffle froid, presque hostile, glissait entre eux. L'anaour
n'a pas de pire ennemi que cette voix de la vérité, qu'il combat
sans pouvoir l'étouffer. Il est le plus fort, il triomphe, il apporte
l'i^^esse et l'oubli. Mais voici que sonne un appel de la voix loin-
taine. Il ne veut pas entendre : l'appel sonne plus fort. Il le veut
fuir dans son extase : la voix retentit, toujours plus proche. Et
la poursuite commence; et c'est la voix terrible qui triomphe
toujours...
— Ne dîtes pas « par malheur, » répliqua M""" Jaffé en posant
dur Lysel son beau regard grave et insistant : le malheur serait
de n'y pas penser... La vérité, mon ami, — je voudrais que
vous en eussiez le môme désir, la même soif que moi !
Lysel reconnut l'angoisse de la voix, les inflexions d'Ums-
punnen; il revit dans sa mémoire, une fois encore, le couchant
sur la Jungfrau.
— L'amour et la vérité se pourchassent comme le jour et la
nuit, dit-il presque malgré lui, en songeant à la lutte dont leurs
yeux avaient suivi les phases.
Sans le quitter du regard. M"' Jaffé affirma ;
— C'est elle qui est le jour.
(
^' "'' 'oj^ii^^ea^y Google
32 REVUE DES DEUX MONDES.
— Qu'importe! s'écria-t-il. La lumière ne vaut pas nécessai-
rement mieux que les ténèbres. N'y a-t-il pas des jours affreux?
N'y a-t-ii pas des nuits magnifiques?
Il se leva, marcha nerveusement dans le salon, irrité par ce
retour offensif de l'ennemie qu'il croyait vaincue ; jpuis, s'arrô-
lanl devant VÉternelle Chimère, il s'écria avec colère, en serrant
les dents :
— Si j'étais peintre, je la peindrais, votre Vérité! Non pas
telle que la montrent les vieilles conventions, jeune, belle, bran-
dissant un glorieux miroir; mais telle que la verront un jour les
imprudens qui s'obstinent à la chercher : une hideuse vieille,
décharnée, édentée, aux mèches grises pendant sur des mamelles
flasques, aux yeux chassieux et vitreux, reflétant l'horreur dé
tout ce qu'elle a vu, accroupie sur la margelle de son puits à
guetter les passans, comme une gouge dont nul ne veut...
— Peut-être est-elle ainsi, répondit tranquillement Irène.
Elle n'est pas jeune : elle existe depuis qu'il y a des hommes pour
la concevoir. Il n'est pas sûr qu'elle soit belle. Elle n'a nulle
raison d'être satisfaite, puisqu'elle est partout méconnue, traquée,
violentée ou bafouée. Qu'importent son âge et sa laideur? Elle
est ce qui est : la Vérité.
. Il poursuivit, comme s'il n'avait pas entendu :
— ... Et pour lui faire honte, je montrerais un couple
d'amans passant en lui tournant le dos. Ils seraient beaux comme
des anges. Ils seraient la force, la jeunesse, Tinsouciance, la joie.
Rien qu'à les voir, on sentirait qu'ils ont raison contre tout ce qui
n'est pas l'amour. Ils n'auraient pas un regard pour l'horrible
vieille. Ils l'ignoreraient. Il faudrait bien qu'elle redescendît
dans son puits, la sorcière!
Sur cette boutade, il se détourna du tableau, changea de ton
et conclut brusquement, d'une voix passionnée :
— Ne me parlez plus ainsi, je vous en supplie, Irène!...
Tenez-vous-en à votre dernière lettre, qui m'avait fait tant de
bien !... Je vais partir, vous savez : est-on jamais sûr de se revoir,
quand on se quitte pour si longtemps?... Croyez-moi : ne per-
mettons pas à ce fantôme de nous gâter nos derniers jours...
Le fantôme n'exauça pas son vœu. A peine achevait-il de le
conjurer ainsi, qu'Anne-Marie ouvrit la porte. Elle était très
animée. Elle commença, vivement :
— Maman, figure-toi que...
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l'ombre s'ÊTEXD sur la M0NTAGNJ5. 33
Reconnaissant le visiteur, elle s'arrêta net; sa figure changea
dexpression, se ferma, se contracta presque.
— Oh ! pardon, moBsieur Lysel ! . . .
— Que veux-tu, chérie? demanda doucement M""' Jaffé, à qui
pas un de ces mouvemens n'avait échappé.
— Rien, maman, je te croyais seule.
Et la jeune fille s'éloigna, sans attendre une autre invitation
à s'expliquer. Irène et Lysel échangèrent un regard douloureux.
— Vous voyez, dit Irène. On ne chasse pjtô le fantôme comme
on veut : il a mille moyens de nous rappeler qu'il existe.
Lysel ne put cacher son trouble, leur conversation resta
gênée; il s'excusa bientôt d'abréger sa visite. Souvent, quand
il se levait pour partir, Irène le retenaitjpar une prière amicale :
« Encore un petit moment, mon ami!... » Ce jour-là, ce jour
que leurs vœux avaient si passionnément appelé, elle ne
chercha point à le garder.
Dans la rue Mozart, il rencontra M. Jaffé, qui revenait à petits
pas de sa promenade hygiénique, l'œil distrait derrière les verres
fumés des lunettes; il lui sembla que le salut de cet homme
impénétrable et tranquille avait comme un ton de mauvaise
humeur.
— Vous saviez déjà notre retour, monsieur Lysel?
Pourquoi « monsieur? » Et le « déjà » prenait comme un
accent de blâme inattendu, que souligna l'expression sévère du
fin visage attentif. Lysel, troublé par ces signes, se mit à mentir
&vec la plus insigne maladresse.
— Je n'en étais pas sûr... Je suis venu m'informer...
M. Jaffé le regarda en face, le fit rougir.
— Mes répétitions m'absorbent beaucoup, reprit-il précipi-
tamment, pour tenter une diversion. C'est un travail très fati-
gant.
— Vraiment?... Sans doute parce que c'est un travail nou-
veau... Vous savez qu'un travail dont on n'a pas l'habitude donne
toujours beaucoup de fatigue...
Dès que s'offrait une occasion d'observer les jeux de l'intelli-
gence, M. Jaffé oubliait ses propres affaires, ne pensant plus
qu'au petit fait qui piquait sa curiosité. Trompé par ce mouve-
ment d'esprit, Lysel se rassura:
— Heureusement que cela marche bien, dit-il. Tout à fait
bien !
T<Hii xxxvu. — 1907. 3
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34 REVUE DES DEUX MONDES.
M. Jaffé revint à son idée :
— Est-ce que vous éprouvez des symptômes physiques de
fatigue?... des douleurs dans le cervelet, par exemple?... ou
dans l'épine dorsale?
— Non, non, s'écria Lysel, de plus en plus rassuré. Je me
sens seulement très énervé après les répétitions. Mais je me
porte à merveille 1
— Tant mieux ! Le mécanisme des artistes est si délicat ! Un
rien suffit quelquefois à le détraquer... On ne saurait trop leur
recommander une bonne hygiène de travail...
Planté au milieu du trottoir sur ses pieds commodément
chaussés de larges bottines américaines, son parapluie sous le
bras, le col enveloppé dans un foulard blanc, M. Jaffé n'éveillait
pas l'idée d'un homme tourmenté par la jalousie, non plus que
par aucune autre passion. Tout en lui, au contraire, ses traits,
ses allures, la coupe de son pardessus gris, la forme de son
chapeau bien lissé, indiquait le bourgeois paisible qui, le cœur
et l'esprit en repos, vaque à des besognes régulières, propices à
sa sérénité.
— Les savans sont plus solides, ajouta-t-il : le travail scien-
tifique, quand il est modéré, n'épuise pas les nerfs... Mais avec
une bonne hygiène, on se tire toujours d'affaire... Au revoir,
monsieur Lysel!
— Oui, à bientôt 1
Et M. Jaffé s'éloigna, un peu voûté, attentifs éviter la boue
qui croupissait autour d'une maison en construction, au coin de
la rue de l'Yvette.
A demi rassuré, Lysel ne réussit pourtant pas à secouer sa
première impression. Elle fut même assez persistante pour
î'empècher de revenir le lendemain. Comme Irène l'aurait
attendu, il fut obligé de l'avertir en prétextant un dérangement
imprévu. Ainsi, deux, fois en vingt-quatre heures, il recourait à
deux de ces mensonges qui sont l'humiliante rançon des senti-
mens comme le sien. Autrefois, il les accumulait sans beaucoup
de scrupule. Les graves paroles d'Irène Tavaient-elles donc
changé? il en éprouva de la honte, comme s'il n'en fallait pas
davantage pour ravaler leur grand amour...
Lysel ne sacrifia qu'une seule de ses visites quotidiennes; mais
chacune de celles qu'il fit ensuite aggrava son malaise. La
réserve toujours plus glaciale de M. Jaffé, l'hostilité latente
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l'ombrb s'étend sur la montagne. 35
d*Anne-Marie, la contrainte qu'on s^atait dans la maison, jusr
qu'aux maladresses d'une nouvelle femme de chambre qui lui de>
mandait chaque fois sa carte pour Tannoncer, tout lui montrait
que l'atmosphère n'était plus la même. Il ignora pourtant l'éclat
décisif qui se produisit dans ce môme petit salon où Irène rece-
vait d'habitude. Elle y passait beaucoup d'heures à poursuivre ses
pensées, en brodant un coussin qui n'avançait guère. Quelque-
fois, pendant qu'elle assortissait les soies ou comptait les points,
son mari venait, s'asseyait à côté d'elle, causait un instant, pois,
reposé, allait reprendre le travail interrompu. Un jour qu'il
entrait ainsi, pendant ime de ces rêveries où l'ouvrage aban-
donné restait posé sur les genoux, Irène lui trouva l'air inquiet,
les traits tirés, comme souvent quand une difficulté arrêtait sa
pensée.
— Cela ne va pas, aujourd'hui? demanda-t-elle en tftchant
de sourire.
Sans répondre, M. Jaffé fit deux ou trois fois le tour de la
pièce, remit en place l'un des vases anglais de la cheminée, trop
rapproché du groupe de Rodin pour la symétrie, vint s'asseoir
sur la causeuse que Lysel occupait d'habitude. Il parut s'ab-
sorber dans un examen attentif des soies de toutes couleurs qui
débordaient de la corbeille posée sur un guéridon, les toucha, en
joua un instant, puis,, prenant sa décision, demanda:
— Que penseriez-vous, ma chère amie, de passer l'hiver en
Italie?
Irène n'eut aucune surprise, son mari Tayant accoutumée à
ces projets soudains. Elle les acceptait presque toujours, si même
ils la dérangeaient, sachant d'ailleurs qu'ils n'aboutissaient pas
une fois sur quatre. M. Jaffé s'empressa de donner ses raisons :
— Il y a longtemps que je désire visiter certaines villes secon-
daires du versant oriental, que je ne connais pas : Urbino,
Rimini, Ravenne. Je voudrais aussi montrer les grands musées
à Anne-Marie. Cette enfant grandit, le moment approche où il
faudra penser à son établissement ; nous ne pourrons alors plus
guère nous absenter pendant la saison ; et jusqu'à présent, eUe a
vu si peu de chose ! Il me semble que cet hiver conviendrait
assez bien?
Irène acquiesça aussitôt. Elle rapportait à Lysel tous les évé-
nemens de sa vie : elle se dit que jamais un voyage ne les dé-
rangerait moins, que même, étant un peu jaloux de toutes ses
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36 REVUE DES DEUX MONDES.
amitiés, il serait plutôt satisfait de la savoir en pays étranger
pendant qu'il était lui-même absent. Mais à peine cet assenti-
ment obtenu, M. Jaffé reprit, de sa voix grêle qui devint plus
pressante :
— Si nous partions tout de suite, puisque nous sommes
d'accord?
Il ôta ses lunettes, pour en frotter les verres avec son mou-
choir. Irène se troubla : quinze jours encore la séparaient de la
« première » de Conrad IValienrod.
— Tout de suite?... Que voulez-vous dire?...
— Le plus tôt possible : dans une huitaine.
Elle s'émut davantage :
— Nous rentrons à peine. Je croyais que les épreuves de
votre volume...
Il l'interrompit, plus sèchement :
— Ne vous inquiétez pas de mon volume! Il est achevé: j'ai
donné le dernier « bon à tirer. » Je suis tout à fait libre. Rien
ne vous retient non plus, n'est-ce pas?
Sur cette question, sa voix prit un accent catégorique, conmie
pour indiquer qu'il n'attendait aucune objection.
— Nous n avons pas encore pensé à nos toilettes d'hiver,
Anne-Marie et moi, dit Irène.
Elle se sentit rougir : c'était vrai, mais ce n'était pas la vérité:
c'était plutôt un de ces faux-fuyans comme Lysel venait d'en
employer, comme il y en avait tant dans leur vie, qui lui don-
naient un frisson de dégoût. Humiliée d'avoir cédé à cet ins-
tinct de mensonge, au lieu de dire sans détour ses véritables
raisons, elle s'empressa d'ajouter :
— D'ailleurs, je ne voudrais pas quitter Paris avant la « pre-
mière » de Conrad Wallenrod.
— Voilà! fit M. Jaffé.
Ses traits paisibles se contractèrent légèrement. Il remit ses
lunettes, se pencha en avant, les mains entre se^ gienoux, et
comme il tenait toujours son mouchoir, l'étira, le pressa, en fit
une boule.
— Vous tenez beaucoup à cela ? reprit-il.
Irène avait souvent, jadis, souhaité une explication, en se
promettant de ne pas s'y dérober. Mais depuis tant d'années elle
en croyait révcntualito à jamais écartée ! A la voir surgir si sou-
daine, clic se déconcerta :
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l'ombre s'étend sur la montagne. 37
— Mon Dieu ! commença-t-elle ...
De nouveaux faux-fuyans, des prétextes, des demi- vérités lui
venaient encore à Tesprit. Elle les repoussa, et dit résolument :
— Vous devez bien le penser !
Les paupières de M. JafTé battirent sous les verres fumés.
Sans lui laisser le temps de répliquer, elle ajouta, fonçant sur
Tobstacle:
— Je vous dirai même que je ne voudrais pas quitter Paris
avant le départ de Lysel. Il s'embarque le 6 novembre. Après,
comme il vous plaira !
M. Jaffé se leva, se remit à marcher dans le salon, en conti-
nuant à chiffonner son mouchoir. Irène, les yeux baissés sur son
ouvrage, tirait son aiguille, qui tremblait dans ses doigts. Leur
silence se prolongea. Puis M. Jaffé revint s'asseoir sur la cau-
seuse ; il reprit avec beaucoup de calme :
— J'aurais au contraire souhaité de vous emmener avant
cette « première, » et avant ce départ, ma chère amie !
Elle plia soigneusement sa tapisserie, la mit dans la corbeille
dont elle abaissa le couvercle, et, se tournant vers son mari,
demanda, en le regardant dans les yeux:
— Pourquoi?
Il y avait entre ces deux êtres, pour les unir, le plus puissant
de tous les liens, et pour les séparer, le plus puissant de tous les
obstacles. Pendant de longues années, ils avaient pu vivre côte
à côte, grâce à un compromis tacite où se balançaient leurs
sacrifices réciproques, dans une paix dont chacun devinait les
conditions muettes, et les acceptait. Tout à coup, sans autre rai-
son que celle qui veut que déborde à la fin le vase où Teau tombe
goutte à goutte, ou qu'éclate une fois le ruban qu'use un frotte-
ment régulier, voici qu'ils se trouvaient en face l'un de l'autre,
comme des adversaires, dans la menaçante vérité de leurs senti-
mens. M. Jaffé avait préparé son plan, choisi son heure, conapté
peut-être que tout se passerait une fois encore en demi-mots,
qu'il remporterait sans bruit la suprême victoire ; et dès la pre-
mière résistance, il se sentait poussé hors de sa ligne par une
sorte de passion qu'il réprimait mal, oubliant que sa patience
avait contribué à créer l'étrange situation qu'il prétendait trans-
former à son gré. Aussi vite excitée, prête à méconnaître la
longue, généreuse, paternelle indulgence qui l'avait préservée de
la chute et du scandale, Irène so raidissait contre cette attaque
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38 REVUE DES DEUX MONDES.
comme contre une trahison, tendant sa volonté pour y faire
face.
— Je croyais que vous comprendriez, dit M. Jaffé en évitant
de la regarder. Oui, je croyais... Certains signes me l'ont fait sup-
poser... J'ai toujours tâché de lire en vous, ma chère amie... Je
vous croyais arrivée à peu près au même point que moi, — ohl
par d'autres chemins !
Il leva sur elle ses yeux incertains de myope, dont les expé-
riences de la vie pas plus que les recherches de la science n'avaient
altéré la candeur.
— Me serais- je trompé?... Il est possible: on peut toujours
se tromper, quand on juge sur des indices, non sur des faits,...
et quand ces indices mêmes, on n'est pas en état de les observer
avec un entier désintéressement... Ce qui est mon cas, je
l'avoue... Pourtant il me semble qu'à présent, à l'âge où nous
sommes, — je suis sûr que vous ne m'en voulez pas de vous
parler de votre âge ! — vous pourriez vous apercevoir que cer-
taines situations...
Il s'interrompit deux secondes, et acheva brusquement :
— ... ne peuvent pourtant pas durer toute la vie!...
Ces paroles moulaient une à une les pensées d'Irène, cette
attaque était celle-là même qu'elle repoussait chaque jour au
fond de sa conscience. Mais, souvent persuadée par la voix inté-
rieure, elle n'était pas prête à se rendre aux mêmes argumens
sortant d'une bouche étrangère, de celle-là surtout. Son amour
menacé retrouva ses anciennes forces. Elle soutint le regard de
son mari, et répondit en martelant ses mots :
— Quant à moi, j'estime au contraire qu'il y a des situations,
— comme vous dites, — que leur durée même impose et légi-
time.
— Ce n'est pas mon avis, riposta M. Jaffé.
Il chercha quelques secondes, et pour s'expliquer posément ,
en homme sûr de soi, qui prend son temps, recourut à l'une
de ces comparaisons empruntées à la nature, dont la critique lui
reprochait d'abuser dans ses écrits :
— Les aspects de l'existence se transforment avec les années,
comme les paysages qu'un fleuve reflète dans son cours en des-
cendant de sa source dans les montagnes à son embouchure dans
la mer; et les eaux du fleuve nont ni la même couleur, ni la
môme impétuosité quand il se fraye sa route à travers des gorges
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l'ombre s'étend sur la montagne. 39
étroites ou quaûd il arrive aux marécages de son estuaire. Il en
est ainsi pour les mouvemens de l'âme : on comprend leur vio-
lence, on Fexcuse, on la supporte dans les ardeurs de la jeu-
nesse. Lorsque la jeunesse est passée, au contraire, ils offusquent
la raison, qui se refuse & les admettre.
C'était exactement encore ce que pensait Irène. Elle s'en
défendit pourtant :
— Vous croyez?... Étrange!... Il me semble parfois que rien
ne marche, que rien ne change, que toute la beauté du cœur est
dans son immobilité.
— L'immobilité n'existe pas plus dans le monde moral que
dans le monde physique, dit M. Jaffé de son ton le plus didac-
tique. Tout remue et change sans cesse. Les vieux sages le
disaient déjà.
Et il se mit k développer les propres argumens qu'Irène invo-
quait contre Lysel et contre elle-même, en termes tout proches
de ceux qu'elle employait, peu de semaines auparavant, sous les
hêtres d'Interlaken :
— Vous connaissez la belle image d'Homère, les feuillages
morts qui tombent pour faire place aux jeunes bombons. Elle
est aussi vraie pour les hommes que pour les arbres : nous avons
notre temps, puis nous passons. Derrière notre jeunesse enfuie,
germent d'autres jeunesses, dont la poussée nous chasse. Notre
existence ne sert qu'à préparer l'avenir aux êtres issus de nous,
qui nous succéderont. Quand cet avenir est conditionné par
nos actes, du moins en partie, l'idée que nous en avons limite
notre liberté. Vous avez l'esprit trop juste pour méconnaître une
telle vérité. La destinée de nos enfans ne doit pas être alourdie
par ce qu'il y a eu dans la nôtre...
Il hésita sur le mot, en cherchant un qui n'eût rien d'offen-
sant, et acheva :
— ... d'incertain.
Ces choses semblaient si profondément vraies à Irène, quand
elle les pensait elle-même, dans ses heures d'angoisse ! Et voici
qu'en les entendant répéter sur ce ton démonstratif, par cet
homme pacifique qui aurait pu les crier avec colère, elle les
trouvait tissées d'artifice et de lâcheté. De tels argumens ne
sortaient-ils pas de ce fonds de mensonges sociaux que M. Jaffé
dénonçait autrefois, qu'ils s'étaient promis de poursuivre et de
chasser? N'étaient-ils pas de ceux que nous imposent les conven-
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40 REVUE DES DEUX MONDES.
lions séculaires, pour appauvrir notre âme, fléchir nos cou-
rages ? Son amour restait plus fort qu'eux, sa fierté les bravait :
— Il n'y a rien eu d'incertain dans ma vie, répliqua-t-elle.
La preuve, c'est que vous pouvez aborder cet entretien sans
explication préalable, tant vous connaissez le passé, et que je
,n'ai pas dit un mot pour vous égarer ou me défendre... Je ne
vois donc pas ce qui menace Anne-Marie, si c'est bien d'elle que
vous pariez.
Le visage de M. Jaffé devint plus sévère :
— Elle serait à plaindre si je ne vous parlais comme je le
fais, dit-il avec autorité ; car si vous n'avez aucun secret pour
moi, oseriez- vous dire que vous n'en avez point pour elle ?. .. Vous
sentez donc que j'ai raison.
Irène fît de la tête un signe négatif.
— Votre conscience vous l'a dit souvent, affirma-t-il.
Elle répéta son geste, et dit :
— Non, non, pas ainsi !
— Est-ce que vous ne voudriez pas comprendre ? fit-il en sou-
lignant le mot.
Il la regarda de cet air d'immense étonnement que prenait
son visage candide quand il entendait contester l'évidence ; et,
tout en revenant & sa première métaphore, il aborda une autre
face de la question :
— Écoutez-moi, ma chère amie I Le fleuve s'éclaircit et de-
vient plus limpide à mesure qu'en avançant dans des paysages
plus larges, plus tranquilles, il dépose ses sables et son limon.
De môme, la conscience devient plus pure, plus exigeante, plus
ferme, à mesure qu'elle s'enrichit de plus d'expériences. Sans
doute, parce quen embrassant la complexité des phénomènes
sociaux, nous comprenons mieux l'importance de nos actes, celle
même de nos sentimens, puisque les conséquences en sont infi-
nies. C'est ainsi que certaines idées, que nous prenions pour des
préjugés surannés, s'imposent peu à peu à notre esprit. C'est
ainsi que nous découvrons la raison d'être d'institutions que
notre jeunesse taxait d'arbitraires, attaquait et sapait avec tant
d'ignorance...
Il toussa, presque à la manière d'un conférencier, et conclut:
— Tel est du moins le chemin que j'ai parcouru pour mon
compte.
Le long travail intérieur dont cet aveu marquait l'aboutisse-
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l'ombre s'ÉTEPiD SUR LA MONTAGNE. 41
ment, s'était accompli sous les yeux d'Irène, & côté d'elle, au
couFanl de la vie commune, à travers la paisible régularité des
jours, sans qu'aucun signe le lui révélât jamais ! Surprise, pres-
sentant h peine encore le rapport de cette métamorphose avec
son amour, elle ne put que murmurer :
— Comme vous avez changé !
— Vous le verrez mieux encore quand vous lirez mon nouvel
ouvrage... Il ne vous a guère intéressée, jusqu'ici. Pourtant, il
vous doit beaucoup ! J'ai plus appris à vous regarder vivre,
Irène, qu'à remuer l'histoire et les livres. Ceux-ci ne nous
enseignent que des faits : notre vie en dégage les leçons. Jamais
peut-être, si la nôtre eût été diflFérente, je n'aurais senti avec
autant de force l'absolue nécessité qu'il y a pour tous à marcher
sans restriction ni réserve dans la voie de la vérité.
Il dit cela d'un ton pénétré, en redressant sa taille, avec un
geste affirmatif. Ce mot de « vérité » prit dans sa bouche un
accent solennel. Irène crut reconnaître jusqu'à son propre accent
quand elle le prononçait devant Lysel qui, conmie elle à cette
heure, se débattait en vain pour en repousser l'emprise. Et ma-
chinalement, d'une voix où il y avait du regret et du désespoir,
elle répéta :
— La vérité...
M. Jaffé la tint un instant sous son regard, sûr qu'à travers
des révoltes, elle accédait lentement. Puis il poursuivit : tel un
avocat, dont la cause est gagnée, continue néanmoins à pro-
duire ses pièces, à développer ses argumens. — Remontant le
cours des années, il reprit leur histoire, fit le procès de leur
passé, en déplora les équivoques, s'accusa de n'avoir pas défendu,
dès l'origine, des droits qui lui appartenaient.
— J'ai cru que votre jeunesse aussi avait les siens, dit-il gra-
vement: je les ai respectés.
Selon ses habitudes d'esprit, il passa rapidement de cet av€u
personnel à une vue plus large sur les causes de sa passive
indulgence :
— Nous avions l'esprit trop libre pour que je pusse en user
autrement: j'ai cru aux idées que j'avais toujours soutenues, qui
nous avaient unis. La preuve en est faite ! Je sais maintenant ce
qu'on peut attendre de ces audaces qui revisent la sagesse des
générations ! Je sais le pourquoi des grandes lois sévères qui
froissaient notre sens inaverti de la justice et de la liberté!...
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42
RETUB DBS DEUX MONDES.
Ils se regardère&t en silence, lisant l'un dans Tautre. Tous
deux avaient la même idée : ce papier , signé pour garantir leur
indépendance, pour les préserver du mensonge, de la contrainte»
de lliypocrisie, et qui avait dormi dans son tiroir pendant que
la vie les emportait, comme une vaine feuille sèche qu'ignore
le torrent. Mais ni l'un ni l'autre n'en parla.
— Que voulez-vous que je vous réponde? fit enfin Irène.
Vous revenez sur des choses si anciennes!... Vous mesurez ma
vie, — notre vie, — à une mesure que je ne connais pas : ce
n'est pas celle que nous avions adoptée au départ!.. Ne discutons
pas ce qui est ou ce qui fut : à quoi bon?... Dites-moi plutôt où
vous voulez aboutir I
M. Jaffé se recueillit quelques secondes :
— Vous allez comprendre pourquoi j'ai provoqué cet entre-
tien, dit-il.
Elle crut qu'il allait recommencer des explications inutiles, et
insista :
— Dites-moi seulement ce que vous me demandez !...
— Voici, reprit-il. J'ai pensé que l'heure est propice, au
moment où notre ami...
Sa voix trembla légèrement sur ce mot, qu'il répéta :
— ... où notre ami va partir pour ce long voyage... Peut-être
cette idée m'a-t-elle été suggérée par cet autre voyage, qu'il fit
au début de nos relations^ et dont je crois avoir deviné les rai-
sons... Je me suis dit que l'éloignement forcé, la durée de /la
séparation, l'espace ouvert entre lui et vous, nous aideraient tous
à rétablir l'équilibre de notre existence... Oh I je ne vous de-
mande pas de rompre brutalement avec un attachement../ que
j'ai compris !... Je vous prie seulement d'en réduire dès mainte-
nant les exigences... Notre absence, en ce moment, ferait tout de
suite comprendre à M. Lysel que votre affection s'est ressaisie,
et prendra désormais un caractère plus atténué : celui qui con-
vient h nos sentimens quand nos cheveux commencent à blan-
chir...
C'étaient encore, c'étaient presque les paroles mêmes qu'elle
adressait à Lysel, en lui découvrant la plaie vive de son cœur.
Ce rapprochement, en s'imposant une fois de plus à son esprit,
le pénétrait de leur vérité ; il lui rappelait aussi les chers liens
qui l'attachaient à sa tendresse. Toute sa vie d'amour traversa sa
mémoire : un frisson de mort la secoua à la terreur d'y renoncer.
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l'ombre s'étbmd sur la montagne. 43
Ses magnifiques yeux meurtris d'où quelques larmes s'échap-
pèrent, sa belle bouche frémissante, révélaient son tumulte inté-
rieur. Elle passa la main sur son front en murmurant, presque
malgré elle :
— Oui, oui... peut-être... J'ai eu quelquefois ces idées-là.
— Je le sais, dit M. Jaffé.
Fut-ce l'aveu de cette ingression dans les parties les plus
secrètes de son âme, ou un flux de passion qui l'emporta ? Elle
se ressaisit, elle se révolta :
— Vous m'en demandez trop maintenant ! s'écria-t-elle en
trouvant aussitôt mille raisons pour le repousser... SoïîgezrLysel'
est surmené : la fatigue des répétitions î'épuise... Son plus cher
ami relève à peine d'une terrible maladie : il a passé par
les plus affreuses angoisses à son sujet, il va encore le voir
chaque jour... Et puis ce départ, ce départ!... Il a besoin de
ses forces, de son courage... Je ne veux pas lui faire de mal!...
Vous ne pouvez pas exiger cela I... Si vraiment il faut le frap-
per, laissez-moi choisir l'heure!... Vous qui comprenez tant de
choses, savez-vous ce que c'est que de briser un tel lien?...
Elle ne contenait plus ses larmes, elle ne voulait pas les
montrer, elle s'enfuit, avec un dernier regard où il y avait des
reproches et du désespoir. M. Jaffé demeura longtemps dans la
môme posture, les mains ballantes entre les genoux, sur la cau-
seuse où il avait tant de fois, en entrant au salon, trouvé Lysel.
Comme toujours en lui, la réflexion se mêlait h l'émotion. Sui-
vant la pente habituelle, son esprit généralisait leur cas, en
tirait la leçon: ses anciens livres, qui battaient si durement en
brèche la digue construite par la sagesse des siècles contre les
tempêtes du cœur, ne lui semblaient plus qu'un tissu de so-
phismes, dont sa logique brisait les mailles avec la même
vigueur qu'elle avait mise à les ourdir...
m. — CONRAD WALLSNROD
Beaucoup de méfiance se mêlait à la curiosité excitée par
Tannonce de Conrad Wallenrod. Si admiré qu'il fût comme vir-
tuose, si célèbres que fussent certaines de ses compositions,
Frantz Lysel n'avait pas encore abordé l'opéra. Or, les distribu-
teurs officiels de la renommée tiennent aux étiquettes une fois
collées, qui facilitent leurs fonctions quasiment automatiques; et
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- , > '''.ma
4# REVUE DES DEUX MONDES.
les détenteurs patentés des spécialités d'art, surtout quand ils
exploitent la gloire lucrative du théâtre, ont tout intérêt à passer
pour seuls possesseurs de recettes, — plus mystérieuses que les
règles d'Aristote, d'Horace, de Boileau ou de d'Aubignac, — sans
lesquelles, affirment-ils, nul intrus ne saurait soutenir leur con-
currence. Par la collaboration de ceux-ci et de ceux-là, il se for-
mait donc autour de Fœuvre nouvelle une atmosphère un peu
chargée. Lysel ne s'en doutait guère : son inexpérience croyant
encore que l'œuvre seule importe, il était plus inquiet des fai-
blesses de la sienne que des circonstances ou des intrigues qui
en accompagnaient l'éclosion. WladimirJPack, un jeune poète.
Polonais comme lui et aussi ignorant des secrets du métier,
avait découpé dans la légende obscure de Mickiewicz, — qu'on
relise le beau commentaire qu'en a donné Gabriel Sarrazin!
-^ un livret sans action ni mouvement. Des excentricités juvé-
niles y compensaient fâcheusement d'heureuses trouvailles ly-
riques, en soulignant le romantisme démodé d'une trame où la
trahison et l'héroïsme forment le plus byronien des amalgames.
Quant à la partition de Lysel, elle était, — pensait-il, — l'ex-
pression des deux grands sentimens de sa vie : le rêve patriotique,
pareil à celui du héros lithuanien, qui avait hanté sa jeunesse
aux récits des exploits paternels, et l'amour inachevé, doulou-
reux, contenu, dont celui de Conrad et d'Aldona la recluse lui
semblait une sorte de symbole. Comme tous les musiciens, il
prêtait à sa musique un sens plus précis que cet art n'en peut
avoir : l'admiration du jeune Pack, qui brodait sur elle des gloses
subtiles ou l'illustrait d'images enténébrées, le soutenait dans
cette illusion. Ce Pack était d'ailleurs un garçon indolent, flegma-
tique, fataliste, un véritable Slave qui s'en remettait, sur toutes
choses, à la Destinée. Aux répétitions, il demeurait plongé dans
une béatitude muette. Ses yeux bleus, inaltérables, contem
plaicnt avec une candeur ravie les étoiles du chant et de la danse,
parmi lesquelles il évoluait comme un astre voyageur tombé
on ne sait d'où dans l'ordonnance du firmament. Avec sa jolie
figure arrondie, blonde, vite effarée, et la mélancolie de ses
longues moustaches rousses dont les pointes tombantes encer-
claient sa bouche, il assistait sans sourciller au travail fiévreux
de tout le personnel, en répétant toujours :
— C'est très bien ainsi, c'est parfait, c'est admirable!
Ce qui faisait dire à Lysel : j
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l'ombre s'étend sur la montagne. 45
— Quand les Slaves se mêlent d'être optimistes, ils ne le sont
pas à moitié !
Une « première, » sur une grande scène, est en soi-même une
pièce, — presque toujours une comédie, — dont le pittoresque
compliqué a maintes fois tenté les peintres des mœurs pari-
siennes. Elle met en mouvement la plupart des élégances, des
vanités , des compétitions de la ville du monde où il y en a
peut-être le plus; elle flatte, excite, irrite ou dérange nombre
d'ambitions chatouilleuses, dont les moindres piqûres font du
bruit; elle bouscule beaucoup d'intérêts importans ou mesquins;
elle brouille des jeux savans, tenus par des mains expertes. Dans
les coulisses, dans les couloirs, au foyer des artistes comme
à celui des spectateurs, surgissent mille questions minuscules
qui grossissent dans l'air électrisé, s'irisant des couleurs les plus
inattendues. Qui reconnait-on dans les loges? est-ce la salle des
grands jours, dûment remplie par l'élite de cette société compo-
site, — politiciens, afl'airistes, parvenus, courriéristes, gens du
monde, diplomates, rastaquouères , — qui forme ce qu'on ap-
pelle le « Tout-Paris? » Voit-on dans l'assistance ces femmes qui
mènent le train, dont la présence promet des recettes, parce que
beaucoup voudront se montrer où on les a* vues? Qu'est-ce que
les arbitres de l'engouement vont penser, — ou dire, — de
TcBuvre nouvelle? Sa gaîté ou son émotion réussiront-elles k les
dérider? Rude tâche, quand on songe & ce qu'est leur vie!
Quelles sentences lit-on sur les visages blasés des critiques? Et
les confrères, — ceux qui attendent leur tour, ceux qui ne l'ont
jamais eu, ceux qui ne l'auront jamais, ceux qui l'espèrent
encore, ceux qui ne l'espèrent plus, — quelles rancunes ou quelles
indulgences colportent- ils pendant les entr 'actes? — Ainsi, tant
que dure la soirée, la vaste salle clinquante, avec ses velours, ses
vernis, ses dorures, ses peintures, est pour ceux qui s'y coudoient
le centre essentiel du monde ; aucun des problèmes ou des con-
flits qui s'agitent au dehors, d'où peuvent sortir la guerre , les
ruines ou la révolution, ne revêt une importance égale à celle de
ces questions : le ténor sera-t-il en voix? l'orchestre suivra-t^il
le bâton qui le dirige? le public va-t^il se plaire ou s'ennuyer?
Tandis que la salle applaudit ou bâille, sommeille ou s'émeut,
îl s'y joue des drames parfois plus serrés, plus profonds, plus
intenses que celui où s'est consumé l'art du poète, du musicien,
du décorateur, du metteur en scène et des interprètes; et si la
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"^^mi
46 REVUE DES DEnJX MONDES.
foule reste suspendue au spectacle où l'attache la puissance de
la fiction, certaines de ses unités s'en écartent pour écouter des
voix intérieures, dont la musique n'est plus alors que l'accom-
pagnement vague et léger. Ainsi, le soir de Conrad Wallenrod^
un acte discret du drame où l'auteur était engagé, se développait
autour de la pièce.
Avant le lever du rideau, dans les couloirs, on eût entendu
les propos habituels s'échanger entre des messieurs en habit et
des dames en décolleté :
— On dit que la répétition n'a pas marché?
— Qu'en sait-on? Elle n'était pas publique.
— Lysel risque une grosse partie...
— Il la gagnera : il a de la chance.
— S'il la perdait, pourtant?
— Il aurait toujours son violon...
En vérité, Lysel courait un autre danger, plus direct, dont la
conscience l'empêcha d'abord de penser au sort de son œuvre :
ni M. Jaffé ni Anne-Marie n'accompagnaient Irène. Dès qu'il
remarqua leur absence, il comprit qu'elle avait une significa-
tion; et ce fut son grand souci.
Irène, seule avec sa mère, occupait une baignoire à droite de
la scène, à côté de celle de Hugo Meyer. Mal rétabli, la langue
alourdie , l'intelligence atteinte , le vieux maître avait voulu
venir quand même : sa tête embroussaillée se tendait vers le
public dans un mouvement d'ardeur juvénile, comme si l'ap-
proche du combat lui rendait sa vigueur ancienne; tandis que
Louise, en retrait derrière lui, son bon gros visage écrasé par
un chapeau trop empanaché, guettait anxieusement la trace des
émotions sur cette figure si changée. Séparée d'eux par une
cloison, M''* JafTé portait une robe en satin gris clair , à peine
ouverte, sans bijoux, garnie de dentelles en point d'Angleterre,
qui en amortissaient l'éclat. La nuance s'en accordait avec celle
de ses cheveux, qu'elle avait égalisée en les poudrant, et mieux
encore, peut-être, avec l'expression de son doux visage tendre et
pensif. La sévère élégance de celte toilette contrastait avec les
cheveux teints, la robe couleur Champagne, le décoUetage et
les diamans de M"* Storm. Un curieux, dont les regards seraient
tombés sur cette baignoire, se fût demandé sans doute quel sin-
gulier hasard y réunissait en tête à tête deux êtres aussi dés-
assortis.
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l'ombre s'étend sur la montagne. 17
M""** Storm, armée de son face-à-main à manche en écaille,
parfaitement inattentive, loi^ait la salle et, de temps en temps,
se penchait vers sa fille pour lui nommer des personnes qu'elle
reconnaissait:
— Voici l'ambassadeur d'Autriche!
Ou bien :
— Tiens, le prince X...J II est donc h Paris? Gomme il
a vieilli! La dernière fois que nous nous sommes rencon-
trés...
Et elle égrenait le chapelet de ses souvenirs.
Irène Técoutait mal. Cachée derrière un écran, elle éprouvait
cette forte émotion qui vous étreint dans une foule dont les
mouvemens vont déterminer votre destinée. De tout son amour,
de toute sa foi, elle croyait à Tœuvre dont elle avait suivi la lente
iclosion : voici que le doute et la peur Tassaillaient. En même
temps, d'autres pensées l'emportaient loin de cette musique dont
elle connaissait tous les accords. Wallenrod, Âldona, Halban,
le Waydelote? Elle songeait à Lysel, à sa fille, à son mari, à
elle-même. Après tant d'années de rêve, la réalité reprenait
ses droits. Pourquoi maintenant, autour de l'œuvre qui mar-
querait un si redoutable tournant dans leur vie? Pendant la
période où les événemens mêmes se moulaient à la forme de
son cœur, tant d'élémens hostiles s'étaient comme fondus h sa
flamme intérieure : pourquoi leur conflit se rouvrait-il? Pourquoi
fallait-il choisir entre les forces qui luttaient dans son âme?
Et pourquoi ce choix n'était-il plus libre? Jadis, il se fût porté
sur l'amour : la jeunesse ne doute guère de ses droits, doute peu
de ses moyens. Mais éloignés, par le vol des années, de l'âge du
roman, ils entraient dans celui où la raison discute, écoute dans
l'avenir la répercussion des actes ordonnés par la passion, —
blâme et condamne : que restait-il donc de leur liberté? N'ayant
pas fait & l'heure opportune le geste de la révolte, ils subis-
saient celui de la résignation. La patience des choses prenait
ainsi sa revanche. Qui sait si Jaffé, plus clairvoyant qu'eux, ne
l'avait pas lentement calculée? Qui sait s'il n'avait pas accepté son
rôle sacrifié dans la certitude de cette victoire finale, — pareil à
ces spéculateurs qu'un coup de fortune récompense h la fin de
persévérans sacrifices?...
Un bruit d'applaudissemens la tira de ses réflexions : ils sa-
luaient le beau chœur de la Wilna et du Niémen
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48 REVUE DES DEUX MONDES.
— Charmant ! approuva M"* Storm, en frappant négligem-
ment de son éventail la paume de sa main gauche.
Une interminable scène de discussions dans le Conseil de
rOrdre teutonique abattit le naissant enthousiasme : la petite
toux nerveuse de Tennui courut de rang en rang dans le par-
terre, monta aux balcons, résonna dans les loges, sèche, répétée,
irrévérente, moqueuse. C'est à ce qioment que Lysel, retenu jus-
qu'alors dans les coulisses, entra dans la baignoire. Irène lui
donna la main, en souriant. Il la garda un peu. Malgré la pré-
sence de M""' Storm, ce fut un instant très doux, très tendre, un
de ceux dont l'impression se grave k jamais dans la mémoire
afin de la tourmenter plus tard, aux heures où Ton recueille ses
souvenirs pour irriter sa douleur...
Un peu inquiet, il demanda :
— Eh bien?...
Ce fut M"* Storm qui répondit :
— On a beaucoup applaudi, tout à l'heure... Ce chœur était
bien joli, Lysel!... Tout à fait charmant!...
Irène corrigea :
— Il y a dans ce premier acte des phrases que j'aime tant !
Lysel regardait d'un air soucieux les fauteuils vides de la
baignoire.
— M. Jaffé ne viendra-t-il pas? demanda-t-il à Irène, en
huissant la voix.
— Il m'a dit qu'il viendrait un moment.
— Et Anne-Marie?
— Elle a la migraine.
Lysel s'assombrit davantage, puis, n'osant rien demander de
plus, se rapprocha de M"* Storm.
— L'orchestre a mieux joué à la répétition, fit-il.
— Comment donc ! il joue à ravir, répondit la vieille dame,
(le sa voix indifférente et complimenteuse.
Des applaudissemens de complaisance saluèrent la chute du
rideau : le public faisait crédit du premier acte. Lysel dut retour-
ner & son poste de combat. M"' Storm se remit à nommer des
diplomates et des étrangers, en racontant des bribes de leurs
histoires. Beaucoup moins répandue que sa mère, Irène n'avait
pas d'attaches avec ce public bigarré. Seuls, ou presque, dans la
salle, les Hugo Meyer la connaissaient, savaient sa présence;
mais, retenus par des visiteurs qui félicitaient le vieux maiti^e de
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l'ombre s'étend sur la montagne. 49
son rétablissement, ils ne se montrèrent pas. Le convalescent
recevait les complimens en souriant de la seule moitié mobile
de sa bouche; tandis qu'on s'extasiait de le trouver si bien, il
répondait, en accentuant sa grimace, avec ce gros accent alsa-
cien dont cinquante ans de Paris ne l'avaient pas guéri :
— Oui, oui, c'est un bail à volonté, maintenant, le proprié-
taire me donnera congé quand il lui plaira, sans autre avertis-
sement préalable. Il n'a qu'à faire un signe...
Cette phrase, et le geste qui l'accompagnait, amenaient des
larmes aux yeux de Louise ; posant la main sur le bras de son
<c poulot, » comme pour le défendre, elle protestait:
— Qu'est-ce que tu dis là, Hugo?... Qu'est-ce que tu peux
dire?...
Il étendait le doigt vers le rideau baissé, en prenant un accent
plus grave :
— On sait bien qu'il faut partir une fois... Allez ! on s'en va
galment, quand on laisse après soi des vaillans, pour conti
nuer...
Et il louait l'œuvre de Lysel :
— Une de celles qu'il faut admirer, si l'on n'est pas en bois !
Les visiteurs, l'ayant écouté avec respect, répondaient sans
entrain :
— Oui, oui, c'est très bien, c'est très fort !
Ensuite, dans les couloirs, ils disaient :
— Le vieux Meyer a du plomb dans l'aile : voilà qu'il tourne
au bénisseur I
Cependant Irène, dont les yeux erraient dcms la salle, venait
de distinguer, dans une loge de face, deux figures de connais-
sance, qu'à son tour elle nomma à sa mère :
— Les Teissier, maman !...
— Oui, je les vois... M"® Teissier ne rajeunit pas...
Leur chronique avait jadis défrayé pendant quelques semaines
les potins de Paris (1). Epris d'une jeune fille dont il était le
tuteur, Michel Teissier, alors député et l'un des leaders de la
droite, avait divorcé, pour épouser celle qu'il aimait; puis, poussé
à mettre ses idées d'accord avec ses actes, il était devenu l'un
des plus hardis champions de la décomposition sociale : d'abord
à la Chambre, où il représenta pendant deux législatures ses
(1) Voyez la Vie privée et Ta Seconde Vie de Michel Teissier,
TOUS xxxvil. — i907. A
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50 REVUE DES DEUX MONDES.
anciens adversaires, puis, après un échec électoral, dans les jour-
naux. A cette heure, il braquait sa jumelle sur une loge de face,
qu'occupait un ministre mélomane ; sa femme , accoudée au
balcon, le menton dans la main, regardait devant elle, sans rien
voir. Irène savait qu'ils n'avaient pas d'enfant, qu'une des filles
de Michel était morte, que l'autre, mariée en province, ne voyait
plus son père, elle ne connaissait d'ailleurs M"""* Teissier que pour
avoir échangé avec elle quelques rares visites. « Sont-ils heu-
reux? l'ont-ils été?^» se demanda-t-elle. Et elle s'étonna de ne
s'être jamais posé cette question. Elle essaya d'y répondre : leur
geste de révolte avait causé bien des désastres... « Du moins, se
dit-elle encore, ils ont eu le courage de leur amour : il ne finira
pas comme le nôtre ! » Elle poursuiyit un instant cette compa-
raison dans le champ des hypothèses, tout en répondant par
quelques monosyllabes au bavardage de M*"* Storm. Ramenée
ainsi à sa préoccupation dominante, elle se plongea si complè-
tement dans ses pensées, qu'elle s'aperçut à peine que le rideau
se relevait :
« Oui, songeait-elle, le moment est propice pour annoncer à
mon Frantz que notre amour est fini. Son triomphe, qui va
éclater, que je vais aider de mes bravos, le consolera. Ensuite,
le voyage achèvera de me faire oublier. Avec toute sa tendresse,
il a peut-être l'âme plus mobile qu'il ne le croit lui-môme : il est
artiste, et il est Slave... D'ailleurs, les hommes ont tant de choses
pour les distraire' de l'amour: le travail, le succès, la gloire...
Teissier n'a-t-il jamais regretté d'avoir préféré l'amour?... Frantz,
lui, touche à l'âge où, dans U plupart des destinées, l'amour, si
même on lui a beaucoup sacrifié, passe à l'arrière-plan. C'est
l'ambition qui prend le pas, ou le désir du foyer tranquille, des
enfans qui sont une part de durée, de la vieillesse entourée de
chaudes afi'ections. Je ne lui donne rien de tout cela: qu'est-ce
donc qui l'a retenu si longtemps près de moi?... Oui, oui, le
moment est propice !... J'avais rêvé de remplir toute sa vie : je
n'en aurai rempli qu'un chapitre. De combien d'amours n'est-ce
pas l'histoire ? Demain, il tournera la page avec un cri de colère
ou un soupir de regret; puis il entamera le chapitre suivant...
Un chapitre d'action, celui-là, qui ne lui laissera pas le temps
de rêver, par bonheur!... Là-bas, en achevant de m'oublier, il
-se dira que j'ai eu raison, jet son pas sera plus léger... Que puis-je
souhaiter de mieux pour lui, pour moi-même ? C'est une fin rai- ^
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'w^y^-^^
l'ombre s'étend sur la montagne. 51
sonnable de ce qui doit finir : quelque chose comme la mort
douce qu'on souhaite à ceux qu'on aime... »
Plus elle fixait son esprit sur ce dessein, plus elle en sentait
l'inéluctable nécessité. Si elle s'en affligeait encore, c'était avec
une résignation attendrie, bien éloignée des désespoirs où la
plongeait jadis la seule idée de la séparation. Déjà môme elle
songeait aux moyens de le réaliser, cherchait les paroles qu'il
faudrait dire : et leur choix lui semblait difficile, car elle voulait
une coupure franche, sans une goutte de venin...
Tandis qu'Irène dénouait ainsi, en pensée, l'écheveau de sa
destinée, le public commençait à s'agiter. A vrai dire, le mécon-
tentement ne se trahissait encore que par de légers murmures,
des toux trop fréquentes. Mais on l'entendait grossir. M"* Storm
toucha de son éventail le bras de sa fille, en disant :
— Ça se gâte 1
Le duo prolongé d'Aldona dans la tour et de Wallenrod sur
la scène lassait la patience des auditeurs. Lysel s'était figuré que
l'invisibilité de la bien-aimée prêterait un accent profond et
mystérieux à ce long morceau, fugué avec beaucoup de science.
Mais le chant des deux protagonistes se perdait dans le vide du
décor, conmie leur amour; le drame se noyait dans une musique
sans objet ; comme aucune émotion ne gagnait les spectateurs, ils
réagissaient d'instinct contre un romantisme nuageux, dont la
déclamation musicale ne voilait pas assez la grandiloquence dé-
suète, insuffisamment rajeunie par les vers libres de Pack. Ce
chevalier barbu, grisonnant, bardé de fer, qui roucoulait tout
seul, les yeux levés vers une tour d'où lui répondait une voix
qu'on entendait mal, paraissait un peu ridicule : des mots drôles
devaient courir là-haut, au pigeonnier, d'où descendaient de
vagues éclats de rire. M"* Storm résuma l'impression générale
en disant:
— Un duo d'amour où l'on est seul.,, c'est drôle!
Irène répondit nerveusement :
— La musique est superbe !
Ces bruits d'orage, ces menaces arrêtaient brusquement le
vol de ses pensées, qui tout de suite furent auprès de Lysel, der-
rière la scène. Elle partagea son angoisse. Elle brûla de lui
prendre la main, comme tout à l'heure, de lui dire : « Ne suis-
je pas là, moi, toujours, pour vous acclamer, vous consoler,
croire en vous I » En un clin d'œil, l'imminence de ce danger
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52 REVUE DES DEUX MONDES.
imprévu chassa les autres soueis: il n'y avait plus au monde
que ciBtte foule inquiétante et perfide, cette œuvre ballottée
comme dans un naufrage, cet homme qui souffrait et qu'elle
appela de tout son cœur. Quand le rideau tomba, au milieu des
murmures, elle applaudit avec frénésie, debout, à déchirer ses
gants. M""* Storm applaudit aussi, pour lui faire plaisir, du bout
des doigts :
— Peut-être est-ce trop fort pour le public ! fît-elle avec
cette rancune dédaigneuse que les âmes vulgaires vouent aux
artistes vaincus.
En ce moment, Hugo Mcyer, suivi de Louise, fit irruption
dans la loge. Il était furieux : sa crinière couleur d'étoupes se
hérissait sur son front écarlate, dont les veines se gonflaient à
éclater; il brûlait de haranguer la foule, comme aux temps
héroïques où, mettant sous son bras son bâton de chef d'or-
chestre, il adressait aux sifflëurs ces fougueuses apostrophes qui
l'avaient rendu populaire.
— Les imbéciles! les sourds! criait-il en gesticulant dans le
fond de la loge. Ils n'ont pas d'oreilles ! Ils n'ont pas compris !
Ils ne comprennent jamais ! Ah! s'ils comprenaient!... S'ils com-
prenaient, ils trépigneraient d'enthousiasme!... Mais il faut leur
expliquer!... Et moi, je... je ne peux plus!...
Sa langue s'empâtait, ses mains tremblaient, ses gros yeux
en boule sortaient de leurs orbites, tandis que Louise, en joi-
gnant les mains, suppliait Irène, à voix basse :
— Calmez-le, madame, je vous en supplie!... Il va se faire
du mal!... Il va se tuer!.,. Pensez que le médecin lui défend les
émotions!...
Irène ne l'écoutait pas. Au contraire, grisée aussi par cette
odeur de bataille, elle excitait le vieux lutteur :
— Faites ce que vous pouvez, monsieur!... Allez au foyer,
parlez aux gens, aux confrères, aux critiques!... Dites-leur que
c'est beau : il faudra bien qu'ils vous croient !
— Mais non, madame, il ne peut pas, gémit Louise... Puisque
les émotions lui sont interdites !... Hugo, je t'en conjure, viens !...
Viens/viens, allons-nous-en!... Rentrons à la maison!...
Il la repoussa, bondit hors de la loge, se jeta sur un groupe
d'habitués qui entouraient justement un critique connu pour sa
sévérité. Ce fut à peine si on Técouta : on parlait d'un scandale
politico-judiciaire, qui battait son plein. Comme il se détournait
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l'ombre s'étend sur la montagne. K3
de ces indifférens, il entendit, dans un autre groupe, ces deux
répliques :
— Ce pauvre Lysel, s'est-il assez trompé!
— Les gens de talent ne se trompent pas à demi.
Il clama :
— C'est vous qui vous trompez, entendez- vous?... Vous
vous trompez tous !
Et, comme les autres se retournaient en ricanant :
— C'est moi qui vous le dis, messieurs, moi, moi,, Hugo
Meyer!.,. Un vieux de la vieille, qui a toujours vu clair!...
De son côté, Lysel subissait les rebuffades du directeur, les
nerfs de ses interprètes, les regards narquois du personnel. Comme
il errait parmi les praticables, son librettiste s'approcba de lui.
Sérénité d'âme, indifférence ou affectation d'olympisme, le jeune
Pack restait aussi calme que s'il eût été étranger à l'affaire; tout
en consolant avec une pointe d'ironie son grand collaborateur,
il tira, non sans adresse, son épingle du jeu :
— Que voulez-vous, mon cher maître, tout n'est qu'heur et
malheur ! Vous avez eu tant de triomphes : il ne vous manquait
qu'un, échec. Tous les grands artistes n'en ont-ils pas eu? Ma
part ici est bien modeste ; je n'en suis pas moins fier de penser
que vous me devrez un peu du vôtre !
Au risque de sembler fuir, Lysel n'eut pas le courage de rester
dans les coulisses jusqu'à la fin de l'entr'acte. Il revint auprès
d'Irène, et répondit au regard compatissant qui l'accueillit :
— Pas un ami n'est venu me voir. Est-ce assez éloquent?
Il avait ses yeux tristes, — les yeux qui le faisaient aimer.
— Ne vous découragez donc pas, mon cher Lysel, dit
M"** Storm qui avait entendu : les amis reviennent toujours
avec le succès.
La sonnette de lentr'acte renvoya les spectateurs à leurs
places. Leurs sentimens s'étaient fortifiés dans les conversations
des couloirs : un rien pouvait rendre agressive leur indifférence,
blagueur leur ennui. Les rivaux, les ennemis, les envieux, les
malveillans, trouvant le terrain favorable, avaient poussé leur
pointe : pourquoi diable un violoniste se môlait-il de faire un
opéra?... Dès le lever du rideau, les toux hostiles recommen-
cèrent : quelques-unes, calculées, sonnaient plus fort. Retirés
dans le fond de la baignoire, dont M""* Storm occupait seule le
balcon, Irène et Lysel suivaient le spectacle dans la glace, où les
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S4 REVUE DES DEUX MONDES.
décors et les personnages se réfléchissaient fantomatiqnement.
On supporta mal la scène du banquet : sur un crescendo que
marquaient de puissans accords de cuivre, les chevaliers de
rOrdre, trompés par (Conrad, leur clief, décidèrent d'ouvrir la
campagne où celui-ci les trahirait au profit de son ancienne
patrie. On ne comprit rien à ces desseins ténébreux, non plus
qu'à la musique compliquée de l'ensemble. La salle devenait
houleuse autour de l'œuvre submergée.
— C'est un désastre! fit Lysel, qui ne tenait pas en place. Il
me faut retourner là-baâ : j'aurais Pair de me cacher.
— Oui, allez!... On vous accompagne.
Et Irène, comme on marche à l'ennemi, retourna s'asseoir
auprès de sa mère.
— Le pauvre garçon! fit M"* Storm. Tant' de peine pour un
tel résultat!
La loge s'ouvrit, la grêle silhouette de M. Jaflfé apparut. Il
avait tenu à faire acte de présence, sans se résoudre h rester là
toute la soirée. Si peu accoutumé qu'il fût aux mouvemens des
« premières, » ceux de la salle étaient assez clairs pour qu'il en
comprit aussitôt le sens.
— Oh ! ohl fit-il, avec un sourire équivoque.
Ce sourii*e n'exprimait pas l'exacte nuance de ses sentimens.
Incapable de rancune comme de méchanceté, M. Jaffé n'aurait
pu se réjouir du malheur de personne, fût-ce d'un ennemi, et
malgré tout, son indépendance d'esprit l'empêchait de regarder
Lysel comme tel. Mais il souriait rarement; et quand il lui arri-
vait de sourire, son visage prenait une expression sardonique,
sans qu'il y mit aucune malice. Énervée par les émotions de la
soirée, Irène s'offensa de ce malencontreux sourire, qui lui parut
trahir des sarcasmes pourtant peu conformes à la douceur d'âme
de ce sage.
— Cela ne va donc pas? demanda-t-il en s'asseyant en retrait
entre les deux femmes.
— Vous voyez bien, répondit-elle sèchement.
M"* Storm regarda son gendre, puis leva les yeux, pinça les
lèvres, haussa les épaules, dans une pantomime qui signifiait :
« Tout est perdu ! »
M. Jaffé se mit alors à suivre le spectacle, de cet air d'atten-
tion concentrée qui lui était habituel et donnait à sa personne un
aspect sévère, presque maussade. Ses lèvres s'amincissaient, son
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l'ombre s'étend sur la montagne. 5S
dos s'arrondissait^ sa tète s'enfonçait entre ses épaules, comme
celle d'un échassier. De temps en temps, il faisait « hum ! hum ! »
L'index de sa main droite, posée sur ses genoux, battait machina-
lement la mesure. •— Ce troisième acte, rempli par des scènes
de conseils et de discussions, manquait complètement d'intérêt
dramatique. Lysel y reconnaissait la partie la plus faible de son
ouvrage. Il avait cru le sauver en y accumulant une grande
richesse de thèmes développés avec toutes les ressources de son
art. Le public ne remarqua pas ces beautés, d'un ordre peut-
être trop purement musical pour un opéra; mais elles ne pou-
vaient échapper à une oreille aussi exercée que celle de M. Jaffé.
— Qu'est-ce qu'tV^ ont donc? demanda-t-il en regardant sa
femme. C'est très bien, tout cela !
Irène crut lui trouver un ton de condescendance qui changea
pour elle le sens de l'éloge ; elle ne répondit que par un regard
fâché, qui le froissa.
— Ah! mon cher, expliqua M^'Storm, quand le public est
mal disposé, voilà ce qui se passe !
— Le public est bizarre ! conclut M. Jaffé.
Et il se replia sur lui-même, sans plus rien dire. Sa figure
s'assombrit davantage, sa tète disparut presque entre ses épaules,
ses « hnm ! hum! » se multiplièrent. Â la fin de l'acte, des bruits
hostiles étouffèrent de grêles applaudissemens, auxquels il mêla
les siens. Il regarda sa femme, qui regarda d'un autre côté;
après quelques secondes d'hésitation, il dit d'un ton perplexe :
— A présent, je crois que je vais partir.
Irène ne répondit rien. M""' Storm, que ce désastre ennuyait
à périr, saisit la balle au bond :
— Voulez-vous m'emmener?... Je suis un peu fatiguée : à
mon &ge...
M. Jaffé la regarda avec stupéfaction : c'était la première fois
qu'il entendait sa belle-mère invoquer son &ge. Il ne l'en aida
pas moins à s'envelopper dans des manteaux et des écharpes, en-
dossa son pardessus, noua un foulard autour de son cou, lent et
précautionneux comme toujours.
— Au revoir, ma chère amie !
M"' Storna, dont la figure peinte disparaissait dans la den-
telle, ajouta :
. — Ne prends pas cela trop au tragique, Irène : c'est la vie!...
« Moi qui allais Itur faire un tel sacrifice ! » se dit Irène, en
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5g REVUE DES DEUX MONDES,
réunissant ainsi dans sa rancune sa mère et son mari, comme
s'ils se fussent ligués contre elle. — En un instant, Lysel la re-
conquérait encore par son malheur : n'était-ce pas déjà le malheur
qui l'avait conquise une première fois? Tant de nobles femmes
se perdent pour consoler! Et leur cœur délicat saigne plus que
le nôtre des blessures qui nous frappent dans la lutte, que la
lutte guérit...
Seule, maintenant, dans la baignoire, comme un naufragé sur
un radeau, elle s'y trouvait moins seule que tout à l'heure, entre
ces deux êtres si proches et si différens d'elle. Lysel allait revenir;
ils seraient deux contre la foule, deux à la braver, si profondé-
ment unis que rien ne les séparerait plus désormais. Ils s'enfer-
meraient dans leur amour comme dans une tour imprenable.
Ils repousseraient toutes les attaques du dehors. Leur volonté
d'être heureux imposerait silence aux voix intérieures qui lui
faisaient tant de mal...
Cependant, la voix furieuse de Hugo Meyer éclata dans la
loge voisine, comme pour lui rappeler qu'ils avaient au moins un
ami : il devait tenir quelque critique ou quelque confrère, car il
employait des termes techniques, analysant la trame orchestrale
et les thèmes mélodiques en spécialiste parlant à un spécialiste.
Comme il ne réussissait sans doute pas à convaincre son inter-
locuteur, il finit par lancer une de ces bordées de jurons dont il
était coutumier. Des jeunes gens, debout dans l'orchestre, l'ayant
entendu, le lorgnèrent en ricanant. Le brave homme avait le
verbe haut : on sait qu'à l'un de ses concerts, où les sifQéurs de
Wagner refusaient d'écouter sa harangue, il avait déchaîné un
terrible scandale en leur lançant un mot qui n'est héroïque que
dans l'histoire. En ce moment, sa sonore colère soulageait
Irène : « Celui-là nous reste, songeait-elle, et celui-là ne s'est
jamais trompé! »
L'entr'acte se prolongeant, l'humeur de la foule s'aigrit dans
l'attente. L'indifl'érence devenait gouailleuse. On s'excitait d'un
groupe à l'autre. Des pieds impatiens esquissèrent le rythme des
« lampions. » Au moment où l'on frappait enfin les trois coups
au milieu de « ah! » prolongés, Lysel reparut dans la baignoire.
11 était pâle, comme un blessé. Il tremblait d'énervement. Une
crise de nerfs d'Aldona l'avait retenu pendant l'entr'acte. Gâtée
par ses succès d'artiste et de jolie femme, la chanteuse lui avait,
entre ses larmes, reproché son humiliation :
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l'ombre s'étend sur la montagne. 57
— SifQée, moi, moi!... sifflée!... Pour la première fois de
ma vie!... Et par votre faute, monsieur!...
Il raconta cette scène, frémissant. Irène lui prit les deux
mains, les serra» le plaignit de toute sa tendresse :
— Ah ! comme on vous aime !... comme on vous aime quand
vous êtes malheureux ! . . .
— Oh! oui, je vous en supplie, aimez-^moi toujours!. .•
Il était comme un enfant qui se réfugie dans des bras com-
patissans, le cœur gonflé par un chagrin trop gros pour ses
forces. Elle ne pensait plus qu'à W. bercer, qu'à le chérir, qu'à
le défendre au prix de toutes ses autres alTections, de ses scru-
pules, de ses devoirs, de sa vie...
Cependant, on prenait fort mal l'héroïque trahison de Wal-
lenrod, rien n'étant plus difficile à faire accepter du public que
ces sentimens complexes, qui déroutent ses catégories. L'orage
montait. Après s'être ennuyée, la salle s'indignait. On n'écoutait
plus. On comprenait de travers. On se demandait : « Qu'est-ce
que c'est que ces folies? » Des mains nerveuses froissaient le
livret. Les interprètes, affolés, lâchaient leurs parties. L'orchestre
jouait à la débandade. Laissant Lysel au fond de la loge, Irène
s'avança au balcon, debout, dans un irrésistible besoin de braver
la tempête. Comme un sifflet strident déchirait le tumulte, elle
y répondit en criant : « Bravo ! » La grosse voix de Hugo Meyer
fit chorus : n'y tenant plus, il venait la rejoindre, suivi par
Louise qui recommença ses objurgations :
— Mon cher Lysel!... Ma chère Madame!... Je vous en sup-
plie, calmez-le!...
Le vieux maître l'écarta, comme un buffle furieux peut
écarter une branche importune. Il secouait les mains de Lysel
en roulant ses yeux injectés, en cherchant les mots qu'il ne
trouvait plus ou qui s'empâtaient sur la langue épaissie :
— C'est une œuvre,... une œuvre... Ah! mon ami!... Vous
aurez une... une... une revanche,... un jour!... Je vous le pré-
dis!... Ils verront!... que c'était une œuvre!...
Lysel restait accablé :
— On n'a jamais vu un four pareil à TOpéra, répétait-il.
— Depuis Tannhœuserl s'écria Irène.
Hugo Meyer approuva :
— Oui, oui .. Et j'y étais aussi!... Et je... je leur criai...
comme aujourd'hui...
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38 REVUE DES DEUX MONDES.
— Dites-le-lui bien fort, monsieur, vous qu'il écoute, pour
qu'il le croie, et méprise ces hurleurs I.,.
Irène tendait le bras vers la salle, où éclatait la tempête des
sifflets, des huées, des « assez! » La musique,. maintenant, les
exaspérait autant que le drame : ils la trouvaient obscure, inco-
hérente, vide, criarde, elle leur faisait mal aux oreilles 1 Et les
quatre amis restaient debout dans leur loge, impuissans, déses*
pérés, comme des abandonnés qui voient gronder autour d'eux
l'incendie ou Tinondation.
Le rideau tomba : ce fut le signal d'un redoublement de
tapage. La foule démontée se livrait aux déchalnemens de cette
fureur collective qui se nourrit d'elle-même. On eut mille
peines à lui jeter le nom des deux auteurs : le nom inconnu de
Wladimir Pack fut couvert de dérision ; devant le nom aimé de
Lysel, les huées s'arrêtèrent im instant. Gomme elles recom*
mençaient de plus belle, sur l'initiative d'un groupe de siffleurs
massés dans un coin de l'orchestre, près de la baignoire de
M"'* Jaffé, Hugo Meyer, les poings en ayant, leur cria, de sa
voix formidable :
— Tas de brutes !
Chacun prenant sa part de l'injure, la clameur redoubla.
Dans les rangs les plus proches, on reconnaissait le vieux
maître, on le nommait, des questions et des réponses furieuses
s'entre-croisaient :
— Qu'est-ce qui lui prentl, à celui-là?
— C'est encore ce vieux foui
— On le croyait mort.
— Se figure-t-il qu'il est ici chez lui?
Ses grands bras gesticulaient dans l'encadrement de la loge,
tandis que Louise s'efforçait de le tirer par la manche : et les mots
ne sortaient plus de ses lèvres convulsées. Il parvint pourtant à
lancer encore une fois son cri :
— Tas de brutes!
Puis ses yeux chavirèrent, sa tête cramoisie retomba sur sa
poitrine, ses bras battirent l'air conmie les ailes d'un grand
oiseau blessé.
— Le vieux rageur! dit quelqu'un, il ne pouvait pas finir
autrement !
Des inconnus, envahissant la baignoire, s'empressaient autour
de lui. Les ouvreuses amenèrent un médecin. Louise gémissait :
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l'ombre s'étend sur la montagne. 59
— Ahl pourquoi a-t-il voulu venir?... Pourquoi!... Pour-
quoi!. .
La foule vidait lentement la salle, en fouillant des yeux la
baignoire où râlait le vieil artiste. On s'interrogeait. On se di-
sait de l'un à l'autre tout ce qu'on savait, et tout ce qu'on ne
savait pas :
— II était donc avec Lysel?
— Non. Dans la loge à côté. Lysel était avec une femme»
— Qui donc? Est-ce qu'on la connaît?
Il se trouva des gens renseignés pour répondre :
— M"* Jafifé. La femme de l'écrivain. Vous savez bien!...
IV. — LA DERNIÈRE PROMENADE
La veille du départ, Irène et Lysel firent ensemble une der-
nière promenade.
Lysel apportait à leur rendez-vous la tristesse anticipée de
cette séparation qu'il se reprochait d'avoir voulue, celle -de l'état
désespéré de son vieil ami dont la fin semblait prochaine, d'ob-
scurs pressentimens qu'il s'efforçait en vain de repousser; Irène
y venait dans l'angoisse de son cœur ballotté au gré de résolu-
tions contraires, accompagnée par la sourde voix menaçante qui
depuis si longtemps sonnait à son oreille le glas de son amour.
Par cette humide journée d'automne, par cette fin d'après-midi
déjà froide, ils trouvèrent solitaire à souhait le parc de Saint-
Gloud, où ils entrèrent par la porte de Sèvres. Quelques
silhouettes de promeneurs glissaient dans la grande allée; pour
les éviter, ils obliquèrent à gauche aussitôt après les grilles,
traversèrent les pelouses desséchées, gravirent la pente où des
hêtres, des acacias^ quelques bouleaux mariaient leurs feuillages
nuancés aux lourdes feuilles des marronniers. Leurs pas bruis-
saient sur une couche, épaisse déjà, de feuilles mortes; une
humidité fraîche, odorante, montait du sol, des herbes, des
branches, emperlait comme d'une rosée la voilette d'Irène, les
imprégnait tous deux de sa frissonnante mélancolie; les tons
rouilles des arbres, qu'un rayon de soleil eût animés, s'éteignaient
sous le ciel bas, où pendaient de gros nuages.
— Que cette heure est donc triste ! murmura Lysel.
— C'est beau, pourtant, répondit Irène.
— C'est désolé.
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60 REVUE DES DEUX MONDES.
Une idée musicale, éveillée par lliarmonie des couleurs, de
Talmosphère et de ses pensées, dut lui traverser Tesprit; car il
ajouta :
— Quel accompagnement!
Que ce soit le soleil du matin où l'ombre du soir qui les baigne,
qu'elle s'éveille dans la gai té du printemps ou s'assoupisse aux
approches de l'hiver, la nature nous offre toujours l'abri de
ses espaces, de ses ciels, de ses arbres et de ses eaux. Ses
murmures éternels bercent comme un chant la discordance de
nos passions passagères; en les écoutant, nous rentrons dans
son règne comme des atomes oubliés ou des sons perdus, et les
vaines plaintes de nos cœurs se fondent dans son concert. Ainsi,
la beauté de ce novembre en deuil nuançait d'une secrète dou-
ceur la tristesse de l'adieu tout proche...
Une autre avenue coupait les collines, de son large ruban
droit, entre les marronniers. D'autres silhouettes y passaient.
Les deux promeneurs pressèrent le pas pour la traverser, puis
reprirent leur lente ascension, si oppressés qu'ils entendaient
leurs souffles plus rapides.
— Il me semble que nous sommes des ombres errant sous
ces arbres, dit Lysel. Ne sentez-vous pas qu'il y a déjà de
l'espace entre nous?
Irène inclina la tête dans un geste d'acquiescement.
— Il y a déjà de l'espace entre nous, répéta Lysel. Pourtant
nous sommes ensemble : je vous vois, je vous sens, vous pou-
vez mettre votre main dans les miennes. Que sera-ce demain?
Irène murmura, faiblement :
— Après, il y aura le retour...
Mais elle ne croyait pas à ses propres paroles, et Lysel le
sentit :
— Ce sera si long! s'écria-t-il. Que de choses changeront
peut-être!... Le pauvre Hugo ne sera plus là : je lui ai dit adieu
tout à l'heure, il ne m'a pas reconnu... Oh! la douleur d'un
adieu qu'on sait éternel!... Vous, du moins, je vous retrou-
verai...
11 crut voir un éclair de doute traverser le regard d'Irène.
— Oui, je vous retrouverai, répéta-t-il avec plus de force...
Serez-vous la même?...
Elle lui pressa doucement le bras, sans répondre : le savait-
elle? EUe pensa que la vie joue avec nos cœurs comme le
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^w^m-'^r
l'ombre s'étend sur la montagne. 61
vent avec les feuilles, et ne voulut pas dire cela. Ils traver-
saient un pont rustique, jeté sur une gorge artificielle où des
plantes agrestes s'accrochaient aux rocailles. Ils s'arrêtèrent,
les yeux errans sur cette fantaisie alpestre ; des souvenirs
de belles heures sur les hauteurs, dans des étés enfuis, les
effleurèrent :
— Il y a des momens où Ton voudrait arrêter le temps, dit
Lysel en pensant à ces heures envolées. Quand on a l'amour,
on voudrait le garder toujours le même, toujours!,.. N'avez-vous
jamais eu ce désir, Irène, de rester comme nous sommes là,
sans entendre aucune voix du dehors, sans rien savoir de ce qui
n'est pas nous, pour une minute dont les secondes seraient des
siècles et qui ne finirait jamais?
— Oh! oui, fit-elle. Ensemble!...
— Mais tout change, je sais ! . . . Tout change autour de moi ! . . .
Pourquoi ne puis-je changer aussi?... J'ai l'âge où je vous ai
connue, Irène... Il me semble que j'aurai toujours cet âge-là!...
Ma vie n'ira pas plus loin : l'instant où je vous ai rencontrée la
fixée pour jamais... Des années ont coulé, n'est-ce pas?... Je suis
le même : je le resterai tant que j'aurai un souffle dans la poi-
trine!...
— Vous êtes fidèle et bon, mon ami... Pourtant, vous changez,
vous aussi, sans le voir... La vie joue avec nous comme le vent
avec ces nuages, et nous force à changer comme eux... C'est la
loi commune: il faut l'accepter!...
— Comment pouvez- vous dire cela?... Je n'accepte rien: je
me révolte!... L'amour, notre amour est plus fort que les
nuages... Au retour, nous arrêterons le temps comme l'aiguille
d'un cadran!...
— On arrête l'aiguille; le temps poursuit sa marche. Tout
ce qui doit passer, passe; tout ce qui doit changer, change...
Notre volonté n'y peut rien...
Ils s'étaient remis à marcher. Une clairière s'ouvrit devant
eux : une longue bande de gazon jauni par l'automne, bordé
par la forêt. Quelques vaches tondaient sans bruit les derniers
brins d'herbe. Les mêmes souvenirs revinrent, plus précis, plus
nombreux, plus pressans : leurs meilleures journées, leurs plus
belles heures, ils les avaient eues là-haut, au cours des ctcs
tranquilles, dans la solitude des pâturages, aux flancs des vallées
en fleurs; quel hasard fatidique leur en renvoyait donC| en ces
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62 . REVUE DBS DEUX MOMD|».
tristes înstans, l'image ternie, l'écho assourdi? Irène s'arrêta, en
regardant son ami :
— Vous rappelez-vous nos promenades, là-bas, autour d'In.-
terlaken?... Et les autres années, à Zermatt, àSaas-Fée^ à Sal-
van?,..
La vision de ces heures emportées au courant du passé, celle
des paysages immobiles qui se mireraient en d'autres regards et
prêteraient à d'autres voyageurs leur décor passif et magnifique,
traversa leur pensée ; leurs yeux se fermèrent ensemble comme
pour la retenir. La même angoisse affreuse les oppressait tous
deux, au même endroit du cœur: ces heures ne reviendraient
jamais; le cours infini du temps n'en ramènerait plus de pa-
reilles, pas plus que le fleuve qui fuit sans cesse ne ramène deux
fois la même goutte d'eau ; le glissement des années les affaibli-
rait dans leur mémoire, jusqu'à ce que la mort achevât de les
effacer... La douleur fut si aiguë, que des larmes mouillèrent
leurs cils. Ils les essuyèrent d'un geste furtif, en se détournant,
puis se regardèrent en tâchant de sourire, chacun cherchant du
courage dans son désir d'en inspirer. Et de nouveau, ils se
réfugièrent dans le silence amical où tout se cache, où tout
s'exprime, dans ce vibrant sifence où se rejoignent, à l'abri
des obstacles et des regrets, les cœurs que sépare la vie, qu'unit
l'amour. Ils se turent délicieusement, dans une entente qu'aucune
parole ne saurait exprimer. Ils se turent comme on se tait en-
semble quand on s'aime, sûrs que les ondes de leurs pensées se
confondaient dans un accord plus parfait que ceux des sons les
plus harmonieux. Des minutes divines, dont un seul d'entre eux
devait un jour mesurer le prix, s'envolèrent dans le vent frais,
dans le vent insensible qui cueillait autour d'eux les feuilles
mourantes et les déposait sur le sol avec un frôlement plaintif.
— Ah ! chérie ! appela enfin Lysel, dans un immense élan de
tendresse.
Elle se serra contre lui, tremblante d'émotion, de crainte,
d'amour. Le ciel, déjà si bas, s'alourdissait encore : sa noirceur
menaçante chassait du parc les derniers promeneurs, et peut-
être alourdissait encore leurs pressentimens.
— Nous avions les mêmes appréhensions là-bas, le soir
d'Umspunnen, dit Lysel pour répondre à leurs pensées. Vous
souvenez-vous?... Moi, je craignais quelque chose... quelque
chose de plus cruel encore que le départ...
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l'ombre s'étend sur la MO/iTAGNE. 63
— Pourquoi rappelez- vous cela? interrompit-elle.
— Ne croyez pas que ce soit pour vous faire un reproche!...
Non, non!... Au contraire, c'est pour vous dire que nous nous
sommes retrouvés quand même... Je vous ai sentie si près de
moi, l'autre soir, dans mon malheur... Si près, et si tendrement
consolante!... Plus près que jamais, chérie!... comme si je vous
avais reconquise !... Quand je suis rentré en pensant à vous, je
savais qu'aucun triomphe ne m'aurait donné un bonheur égal!...
Maintenant, voyez, nous sommes ensemble encore une fois!...
Elle murmura :
— Pour si peu de temps!...
Seâ regards étaient chargés d'amour et de désespoir. Lysel
n'en retint, n'en voulut retenir que l'amour.
— Pour peu de temps, c'est vrai, dit-il, à cause de ce maudit
voyage. Mais après?... Quand je vous aurai retrouvée, je ne
partirai plus jamais!...
Elle sourit tristement, sans relever ces paroles: le courant
de ses intimes pensées l'empêchait de suivre son ami vers l'ave-
nir incertain ; au contraire, il la ramenait obstinément au passé,
comme une eau qui reviendrait à la source prête à tarir. Peut-
être songeait-elle au couchant d'Interlaken, peut-être à d'autres
soirées ; elle dit : ^
— Cette fois, le soleil tombe sans éclat, la nuit triomphe
dans tout l'espace ; il n'y a pas devant nous de cime blanche qui
retienne un dernier rayon de lumière, la saison meurt comme
le jour, c'est le froid, c'est l'obscurité, c'est Thiver... Nous en
sommes entourés...
— Taisez-vous 1 supplia Lysel ; ne doutons pas de l'avenir !
— Vous dites cela, et vous partez demain, et nous sommes
ici pour nous dire adieu !...
— Pas adieu, corrigea-t-il : au revoir!
— Je sais, vous n'aimez pas les mots qui déchirent. Ils sont
les plus vrais, cependant. Adieu, quand on va se quitter, n'est-ce
pas le seul qui convienne? Il veut dire : Je vous remets au destin,
au hasard, à la fatalité...
— A Dieu ! dit gravement Lysel.
— Peut-être!...
En ce moment, deux gamins dévalèrent des pentes, en se
poursuivant, avec des cris. Le plus petit tomba, pleura, boita.
L'autre lui frotta la jambe et l'emmena en répétant :
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64 REVUE DES DEUX MO.^DE».
— Dépêche-toî quand même, il va pleuvoir!.,.
Ils disparurent: leur bruit s'étouffa au bas de la colline. La
courte diversion permit à Irène de se ressaisir.
— Vous avez raison, reprit-elle quand le silence se fut réta-
bli. L'avenir nous est caché: mieux vaut donc espérer!
— Oui, affirma Lysel dans un élan de confiance, il faut
espérer !
Ce fut comme un rayon de soleil dans un ciel noir.
— Nous perdons nos derniers înstans à nous désoler, reprit-il;
nous aurions tant de choses à nous dire!...
Il avisa un tronc d'arbre allongé à la lisière du bois.
— Si nous nous asseyions là, pour causer? proposa-t-il.
Mais quand ils furent assis à côté Tun de l'autre, dans le
mystère du crépuscule, les paroles manquèrent encore à leurs
cœurs gonflés. Ce fut Irène qui rompit le silence :
— Eh bien?... detnanda-t-elle en tâchant de sourire.
— D'abord... vous ne douterez jamais de moi?
— Je n'ai jamais douté de vous, mon ami.
— Et vous m'écrirez?
— Oui, je vous écrirai.
— Régulièrement, comme les autres fois?
— Je tâcherai... Mais les lettres !...
— Je sais: on ne peut pas tout se dire.
— On a peur de tout se dire!... Ces petits morceaux de papier
qui traverseront la mer, on n'ose pas s'y fier tout à fait... Et
puis, on cause si mal, la plume à la main!... Vous savez, je ne
suis pas une Se vigne, moi !...
— Ces petits morceaux de papier, comme vous dites, m'ai-
deront pourtant à supporter l'absence... Je les attendrai... Ils
me diront où vous êtes, qui vous voyez, ce que vous faites...
Vous me raconterez tout ce qui vous arrive... C'est un grand
efl'ort, que je vous demande là... Vous parlez si peu de vous!...
Tenez! vous ne m'avez plus rien dit de vos projets de voyage,
pour cet hiver...
— Incertains, comme tant de choses... M. Jafîé parle de
partir très prochainement.
Elle ne dit pas qu'elle avait dû lutter pour retarder le départ.
— Je ne serai pas fâché de vous savoir en Italie, pendant mon
absence : ici, il peut toujours survenir quelque chose... Par
exemple, je compte bien que vous rentrerez en môme temps
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l'ombre s'étend sur la montagne. 63
que moi!... Sinon, ah! sinon, je vous avertis que j'irai vous
chercher!... Même, si notre revoir n'en était pas retardé, j'ai-
merais autant cela... Il y a toujours tant de dérangemens im-
prévus, à Paris !... Et puis, quel beau cadre, pour se retrouver, au
printemps, qu'une de ces chères villes de lumière et d'amour!...
Avec son habituelle mobilité d'impressions, il s'ouvrait à
l'espoir. Ses yeux brillaient : le long espace de leur séparation
était aboli. Il se mit à parler du retour comme d'une dette que
la destinée leur payerait une fois encore. Il dit ce qu'il souhaitait
de changer ou de conserver dans le plan de leur existence. 11
disposa de l'avenir. Irène, en l'écoutant, regardait voltiger les
feuilles autour d'eux; elle songeait toujours aux forces insen-
sibles qui nous traitent comme le vent traitait ces innombrables
feuilles, qui nous arrachent, nous emportent, nous déposent où
il leur plaît, selon des fins inconnues, sans que nos vœux les
arrêtent, sans que nos désespoirs les fléchissent; et peut-être
en sentait-elle le souffle dans ses cheveux, tandis que Lysel
allait toujours, emporté par sa fantaisie, comme un èavalier qui
ne voit pas l'abime.
— Vous n'êtes déjà presque plus triste, fit-elle avec un bon
sourire indulgent.
— C'est un répit : je le redeviendrai dès que je ne vous ver-
rai plus... Quand vous êtes là, près de moi, il me semble que
nous ne nous quitterons jamais ou que nous nous retrouverons
demain...
— Demain ! répéta- t-elle.
Et, se reprenant encore :
— La confiance se gagne : vous en avez assez, à cette heure,
pour m'en donner un peu !...
Une fine pluie d'automne commençait à tomber. Ils regar-
dèrent le ciel, tout noir, tout bas, Tair qui s'embrumait, les
gouttelettes déjà serrées qui s'accrochaient aux brins d'herbe.
— Il faudrait rentrer, dit Irène en se levant.
— Nous causions si bien! répondit Lysel. Pourquoi la pluie
vient-elle nous gâter notre dernière promenade!...
Comme si ces mots ramenaient les sombres pressenti mens
dans Tesprit d'Irène, elle les répéta, à demi-voix, d'un accent
profond qui en changeait le sens :
— Notre dernière promenade !...
Pour redescendre, ils passèrent au pied des rocailles, par
TOMi XXXVII. — 1907. 5
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66 REVUE DES DEUX MONDES.
la gorge étroite où s'épaississaient les ombres du crépuscule. Le
silence était plus profond : les bruits éloignés de la route ne
leur parvenaient plus. Ils n'entendaient que le crépitement de
la pluie sur les feuilles sèches. Ils se sentaient bien seuls, dans
cet enfoncement y aux approches de la nuit, gardés de loin par
les arbres que l'automne dépouillait. Lysel s'arcêta, en appelant :
— Irène !...
Gomme elle s arrêtait aussi, il la serra contre sa poitrine et
lui baisa les lèvres, en balbutiant :
— Au revoir!... Au revoir I...
Elle voulut lui renvoyer cette parole d'espérance : elle ne
put. Une main ténébreuse lui fermait la bouche. Elle respirait
une haleine de mort. Elle eut la sensation foudroyante d'un
affreux déchirement; raidissant ses forces pour repousser ce
souffle d'agonie, elle ne parvint qu'à en dissimuler l'horreur, et
gémit, malgré elle, d'une voix d'enfant qui exjpire :
— Adieu !... Adieu !...
Lysel eut-il l'obscure intuition de Tappel terrible qu'elle
entendait si clairement ? Il ne lui demanda pas de corriger ce
mot fatal. Mais ils ne le répétèrent plus, en se quittant un peu
plus tard au bord du fleuve qui les avait ramenés. Irène s'éloi-
gna dans le soir et la pluie. Lysel, appuyé au parapet, suivit des
yeuï la silhouette que l'ombre effaçait. Quand il ne la vit plus,
il lui sembla qu'il restait seul à jamais, perdu dans le vaste
monde où il allait errer...
Edouard Rod.
[La troisième partie au prochain numéro.)
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LE CAHIER ROUGE
DE
BENJAMIN CONSTANT
MA VIB: (1767-1787)
I
lorsqu'il y a quelques mois, Ferdinand Bninetière encourageait If™* U
baronne Constant de Rebecque à faire connaître ce fragment inédit de Tau-
tobiographie de Benjamin Constant, et, pour triompher de ses hésitations,
raiocre ses derniers scrupules à ce sujet, lui proposait de le présenter Ini-
même au public, il lui écrivait : u Je vous ferai dix lignes d'introduction.
Ceia suffira. Benjamin Constant se passe de réclame. » La publication ayant
dû être retardée, la promesse n'a pu, hélas ! être tenue. Mais après avoir reçu
communication de la lettre qu'il adressait, le 30 juin, à M"^^ la baronne
Constant de Rebecque, nous avons pensé que cette lettre était préférable à
toute antre préface pour présenter à nos lecteurs le Cahier rouge. Cette
confession de Benjamin Constant relative à ses premières années de jeunesse
pourrait sans doute à elle seule suffire pour expliquer la vie et faire com-
prendre le caractère de l'auteur d'Adolphe,
Voici cette lettre qui restera en quelque sorte un suprême hommage à
celui 4 qui doit revenir l'honneur de cette publication.
(i) Le Cahier rouge de Benjamin Constant provient de la succession de son
coosm germain, M. Auguste Constant de Rebecque d'Hermenches, et appartient
actuellement à l'arrière-petit-fils de ce dernier, Marc-Rodolphe Cooetant de
Rebecque.
Seul M. Philippe Godet a eu connaissance du manuscrit avec l'autorisation de
la famille de Constant et en a fait quelques extraits pour son ouvrage : AC""* de
Charrière et ses amis, paru en 1906, et couronné par rAcadémie française.
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68 BEVUE DES DEUX MONDES.
Paris, 30 juin 1906.
Madaue,
Est-il vraiment impossible de publier dans on prochain numéro de
la Revue des Deux Mondes le Cahier rouge de Benjamin Constant?
L'occasion serait en effet plus favorable en ce moment qu'elle ne l'a
été en aucun temps. L'Académie française vient de couronner le livre
de M. Ph. Godet sur Madame de Charrière, et il en sera rendu compte
dans im prochain numéro de la Bévue. Je crois vous avoir dit que
j'étais en possession de la Correspondance de B. Constant avec P. de
Barante, et que je n'attendais pour la donner que d'avoir pu au préa-
lable publier le Cahier rouge. Vous avez sans doute connaissance du
volume de M. V. Glachant intitulé, assez bizarrement d'ailleurs :
Benjamin Constant sous Vœil du Guet. Vous n'ignorez pas qu'on
imprime pour les faire paraître assez prochainement deux gros vo-
lumes d'un M. Rudler sur Benjamin Constant. Toutes ces publications
ne peuvent manquer d'éveiUer l'attention de la critique, et Benjamin
Constant va redevenir un sujet d'études politiques et littéraires, et
sans doute quelqu'un voudra lui consacrer le livre qu'on n'a pas
encore écrit sur lui.
Mais en de telles conditions, et pour ne point parler du « service
rendu, » ai-je besoin d'insister pour vous dire quel heureux effet pro-
duirait la publication du CaAierroMg^e? Je vous disais que le moment
n'a jamais été plus favorable, je crois pouvoir dire qu'il ne le sera
jamais. Et si je ne vous en dis pas davantage, c'est que vous le savez
comme moi.
Ces conditiolis sufGront-elles, Madame, pour vaincre une résistance
que je ne veux pas croire qui soit une opposition absolue? U. me
semble en tout cas qu'elles pourront peut-être l'ébranler. Si je plaide
ma cause d'éditeur, meâ argumens n'en sont pas moins dans l'intérêt
et de Benjamin lui-même, et du nom de Constant. Si, comme je l'espère,
c'est aussi votre conviction, vous réussirez à la faire partager, et j'ai
quelque idée qu'en voyant le succès delà publication et la nature de ce
succès, l'on ne se repentira pas finalement d'avoir cédé, si j'ose le dire,
h nos instances.
F. Brunetièrb.
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LE CAUIER nOUGE DE BENJAMIN CONSTANT. 69
I
Je suis né le 25 octobre 1767, à Lausanne, en Suisse,
d'Henriette de Ghandieu (1), d'une ancienne famille française (2),
réfugiée dans le pays de Vaud pour cause dé religion, et de Juste
Constant de Rebecque (3), colonel dans un régiment suisse au ser-
vice de Hollande. Ma mère mourut en couches, huit jours après
ma naissance. Le premier gouverneur dont j'ai conservé un sou-
venir un peu distinct fut un Allemand nommé Stroelin, qui me
rouait de coups, puis m'étouffait de caresses pour que je ne me
plaignisse pas à mon père. Je lui tins toujours fidèlement pa-
role, mais la chose s'étant découverte malgré moi, on le ren-
voya de la maison. Il avait eu, du reste, une idée assez ingé-
nieuse, c'était de me faire inventer le grec pour me l'apprendre,
c'est-à-dire qu'il me proposa de nous faire à nous deux une
langue qui ne serait connue que de nous : je me passionnai pour
cette idée. Nous formâmes d'abord un alphabet, où il introduisit
les lettres grecques. Puis nous commençâmes un Dictionnaire
dans lequel chaque mot français était traduit par un mol grec.
Tout cela se gravait merveilleusement dans ma tète, parce que
je m'en croyais l'inventeur. Je savais déjà une foule de mots
grecs, et je m'occupais de donner à ces mots de ma création des
lois générales, c'est-à-dire que j'apprenais la grammaire grecque,
(piand mon précepteur fut chassé. J'étais alors âgé de cinq ans.
J*en avais sept quand mon père m'emmena à Bruxelles, où il
voulut diriger lui-même mon éducation. Il y renonça bientôt, et
(1) I^ famille de Ghandieu était du Dauphiné. Antoine de la Roche-Chandien,
pasteur sélé, était aumônier de Henri IV à la bataille de Goutras. Ils émigrèrent
en Suisse pour cause de religion.
Voyez, pour plus de détails : Lettres de Benjamin Constant à sa famille, pré-
cédées d'une Introduction par Jean H. Menos, Albert Savine. Paris, 1888.
(2) Les Constant de Kebecque sont originaires d'Aire-en-Artois. L'un d'eux
pas»a du service de Charles-Quint à celui de Henri IV dont il sauva la vie à la
bataiUe de Goutras. Ayant embrassé la Religion réformée, ils se réfugièrent en
Suisse lors des persécutions. Plusieurs d'entre eux suivirent la carrière des armes
au service des Pays-Bas. Le père de Benjamin fut du nombre.
(3) « M. Juste de Constant avait une figure imposante, beaucoup d'esprit et de
singularité dans le caractère. Il était défiant, aimait à cacher ses actions, chan-
geait facilement de principes et de façons dépenser. Il eut des amis et des ennemis
violens. »
M^ de Ghandieu était beUe et d'un caractère angélique. Elle mourut après deux
•ns, de mariage, et ce malheur a influé sur tout le reste de la vie de son mari. »
Journal de Rosalie de Constant : Rosalie de Constant, sa famille et ses amis, par
Lude Aèhard. Eggimann, Genève, 1902.
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70 REVUE DES DEUX MONDES.
me donna pour précepteur un Français, M. de la Grange, qui
était entré comme chirurgien-major dans son régiment. CeM.de
la Grange faisait profession d'être athée. C'était du reste, autant
qu'il m'en souvient, un homme assez médiocre, fort ignorant, et
d'une vanité excessive. Il voulut séduire la fille d'un maître de
musique chez qui je prenais des leçons. Il eut plusieurs avan-
tures assez scandaleuses. Enfin il se logea avec moi dans une
maison suspecte, pour être moins gêné dans ses plaisirs. Moa
père arriva furieux de son régiment, et M. de Lagrange fut
chassé. En attendant que j'eusse un autre mentor, mon père me
plaça chez mon mattre de musique. J'y demeurai quelques mois.
Cette famille que le talent du père avait sortie de la classe la
plus commune me nourrissait et me soignait fort bien, mais ne
pouvait rien pour mon éducation; j'avais quelques maîtres dont
j'esquivais les leçons, et l'on avait mis à ma disposition un cabi-
net littéraire du voisinage dans lequel il y avait tous les romans
du monde, et tous les ouvrages irréligieux alors à la mode. Je
lisais huit à dix heures par jour tout ce qui me tombait sous la
main, depuis les ouvrages de La Mettrie jusqu'aux romans de
Crébillon. Ma tète et mes yeux s'en sont ressentis pour toute ma
vie. Mon père qui, de temps en temps, venait me voir, rencontra
up ex-jésuite qui lui proposa de se charger de moi. Cela n'eut pas
lieu, je ne sais pourquoi. Mais dans le même temps un ex-avocat
français, qui avait quitté son pays pour d'assez fâcheuses affaires
et qui étant à Bruxelles, avec une fille qu'il faisait passer pour sa
gpuvernante, voulait former un établissement d'éducation,
s'offrit et parla si bien que mon père crut avoir trouvé un homme
admirable. M. Gobert consentit pour un prix très haut à me
prendre chez lui. Il ne me donna que 4es leçons de latin qu'il
savait mal, et d'histoire, qu'il ne m'enseignait que pour avoir
une occasion de me faire copier un ouvrage qu'il avait com-
posé sur cette matière et dont il voulait avoir plusieurs copies.
Afais mon écriture était si mauvaise et mon inattention si
grande, que chaque copie était à recommencer, et pendant plus
d'un an que j'y ai travaillé, je n'ai jamais été plus loin que
l'avant-propos. M. Gobert cependant et sa maîtresse, étant deve-
nus l'objet des propos publics, mon père en fut averti. Il s'en-
suivit des scènes dont je fus témoin et je sortis de chez ce troi-
sième précepteur, convaincu pour la troisième fois que ceux
qui étaient chargés de m'instruire et de me corriger étaient eux-
mêmes des hommes très ignorans et très immoraux. Mon père
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LE CAHIER ROUGE DE BKNJAMIN CONSTANT. 71
me ramena en Suisse, où je passai quelque temps, sous sa
seule inspection, à sa campagne. Un de ses amis lui ayant parlé
d'un Français d'un certain âge qui vivait retiré à la Chaux-de-
Fonds près de Neuchâtel, et qui passait pour avoir de l'esprit et
des connaissances, il prit des informations, dont le résultat fut
que M. Duplessis, — c'était le nom de ce Français, — était un
moine défroqué qiii s'était échappé de son couvent, avait changé
de religion et se tenait caché, pour n'être pas poursuivi, même
en Suisse, par la France. Quoique ces renseignemens ne fussent
pas très favorables, mon père fit venir M. Duplessis qui se
trouva valoir mieux que sa réputation. Il devint donc mon qua-
trième précepteur. C'était un homme d'un caractère très faible,
mais bon et spirituel. Mon père le prit tout de suite en très
grand dédain, et ne s'en cacha point avec moi, ce qui était une
mauvaise préparation pour la relation d'instituteur et d'élève.
M. Duplessis remplit ses devoirs du mieux qu'il put et me fît
faire assez de progrès. Je passai un peu plus d'un an avec lui,
tant en Suisse qu'à Bruxelles et en Hollande. Au bout de ce
temps, mon père s'en dégoûta, et forma le projet de me placer
dans une université d'Angleterre. M. Duplessis nous quitta pour
être gouverneur d'un jeune comte d'Âumale. Malheureusement,
ce jeune homme avait une sœur assez belle et très légère dans
sa conduite, elle s'amusa à faire tourner la tête au pauvre moine^
qui en devint passionnément amoureux. Il cachait son amour
parce que son état, ses cinquante ans et sa fîgure lui donnaient
peu d'espérance, lorsqu'il découvrit qu'un perruquier moins
vieux et moins laid était plus heureux que lui. Il fit mille folies
qu'on traita avec une sévérité impitoyable. Sa tête se perdit et
il finit par se brûler la cervelle. Cependant mon père partit avec
moi pour l'Angleterre, et, après un séjour très court à Londres,
il me conduisit à Oxford. Il s'aperçut bientôt que cette univer-
sité, oii les Anglais ne vont finir leurs études qu'à vingt ans, ne
pouvait convenir à un enfant de treize. Il se borna donc à me
faire apprendre l'anglais, à faire quelques courses dans les envi-
rons pour son amusement, et nous repartîmes au bout de deux
mois, avec un jeune Anglais qu'on avait recommandé à mon
père comme propre à me donner des leçons, sans avoir le titre
et les prétentions d'un gouverneur, choses que mon père avait
prises en horreur, par quatre expériences successives. Mais il en
lut de cette cinquième tentative comme des précédentes. A peine
M. May fut-il en route avec nous, que mon père le trouva ridi-
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-f^
72 REVUE DES DEUX MONDES.
cule et insupportable. 11 me mit dans la confidence de ses im-
pressions, et delà sorte mon nouveau camarade ne fut plus pour
moi qu'un objet de moquerie et de dérision perpétuelle.
M. May passa un an et demi à nous accompagner en Suisse
et en Hollande. Nous séjournâmes assez longtemps dans la petite
ville de Gertruydenberg. Là, je devins, pour la première fois,
amoureux. Ce fut de la fille du commandant, vieux officier,
ami de mon père. Je lui écrivais toute la journée de longues
lettres que je ne lui remettais pas : et je partis sans lui avoir
déclaré ma passion, qui survécut bien de deux mois à mon
départ. Je l'ai revue depuis : et l'idée que je l'avais aimée lui
avait laissé un intérêt ou peut-être simplement une curiosité
assez vive sur ce qui me regardait. Elle eut une fois le mouve-
ment de me questionner sur mes sentimens pour elle ; mais on
nous interrompit. Quelque temps après elle se maria et mourut
en coucbes. Mon père qui n'aspirait qu'à se débarrasser de M. May,
saisit la première occasion de le renvoyer en Angleterre. Nous
retournâmes en Suisse où il eut recours, pour me faire prendre
quelques leçons, à un M. Bridel, homme assez instruit, mais très
pédant et très lourd. Mon père fut bientôt choqué de l'importance,
de la familiarité, du mauvais ton du nouveau Mentor qu'il
m'avait choisi; et dégoûté, par tant d'essais inutiles, de toute
éducation domestique, il se décida à me placer, à quatorze ans,
dans une Université d'Allemagne. Le Margrave d'Anspach, qui
était alors en Suisse, dirigea son choix sur Erlang. Mon père
m'y conduisit et me présenta lui-même à la petite Cour de la
margrave de Bareith, qui y résidait. Elle nous reçut avec tout
l'empressement qu'ont les princes qui s'ennuient pour les étran-
gers qui les amusent, elle me prit en grande amitié. En effet,
comme je disais tout ce qui ite passait par la tête, cfue je me
moquais de tout le monde, et que je soutenais avec assez d'esprit
les opinions les plus biscornues, je devais être, pour une Cour
allemande, un assez divertissant personnage. Le Margrave d'Ans-
pach me traita de son côté avec la même faveur. Il me donna
un titre à sa Cour, où j'allai jouer au pharaon et faire des dettes
de jeu que mon père eut le tort et la bonté de payer.
Pendant la première année de mon séjour à cette Université,
j'étudiai beaucoup, mais je fis en même temps mille extrava-
gances. La vieille Margrave me les pardonnait toutes et ne m'en
aimait que mieux : et dans cette petite ville, ma faveur à la Cour
faisait taire tous ceux qui me jugeaient plus sévèrement. Mais je
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LE CABIER ROUGB DE BENJABHN CONSTANT. 73
voulus me donner la gloire d'avoir une maîtresse. Je choisis une
fille d'une assez mauvaise réputation et dont la mère avait, dans
je ne sais quelle occasion, fait à la Margrave je ne sais quelles
impertinences. Le bizarre de la chose c'est que, d'un côté, je n'ai-
mais point cette fille, et que, de l'autre, elle ne se donna point à
moi. Je suis le seul homme vraisemblablement auquel elle ait
résisté. Mais le plaisir de faire et d'entendre dire que j'entretenais
mie maîtresse me consolait, et de passer ma vie avec ime per-
sonne que je n aimais point et de ne pas posséder la personne que
j'entretenais. La Margrave fut très offensée de ma liaison à la-
quelle ses représentations ne firent que m'attacher davantage.
Ces représentations remplissaient mon but qui était qu'on parlât
de moi. En même temps, la mère de ma prétendue maîtresse tou-
jours pleine de haine contre la Margrave, et flattée de l'espèce
de rivalité qui s'était établie entre une princesse et sa fille, ne
cessait de me pousser à toutes sortes de procédés offensans
contre la Cour. Enfin la Margrave perdit patience et me fit
défendre de paraître chez elle. Je fus d'abord très affligé de ma
disgrâce, et je tentai de reconquérir la faveur que j'avais pris à
lâche de perdre. Je ne réussis pas. Tous ceux que' cette faveur
avait empêchés de dire du mal de moi s'en dédommagèrent. Je
fus l'objet d'un soulèvement et d'un blâme général. La colère et
l'embarras me firent encore faire quelques sottises. Enfin, mon
jière, instruit de tout ce qui se passait par la Margrave, m'or-
donna de le rejoindre à Bruxelles, et nous partîmes ensemble
pour Edimbourg. Nous arrivâmes dans cette ville le 8 juillet 1783.
Mon père y avait d'anciennes connaissances, qui nous reçurent
avec tout l'empressement do l'amitié et toute l'hospitalité qui
caractérise la nation écossaise. Je fus placé chez un professeur
de médecine qui tenait des pensionnaires.
Mon père ne séjourna que trois semaines en Ecosse. Après son
départ, je me mis à l'étude avec une grande ferveur, et alors
commença l'année la plus agréable de ma vie. Le travail était à
ia mode parmi les jeimes gens d'Edimbourg. Ils formaient plu-
sieurs réunions littéraires et philosophiques : je fus de quelques-
nneSy et je m'y distinguai comme écrivain et comme orateur,
quoique dans une langue étrangère. Je contractai plusieurs liai-
sons très étroites avec des hommes qui, pour la plupart, se sont
fait connaître en avançant en âge ; de ce nombre sont Mackin-
tosh, actuellemont grand juge à Bombay, Laïng, un des meil-
leurs continuateur-' de Kobertson, etc. Parmi tous ces jeunes
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74 REVUE DES DEUX MONDES.
gens, celui qui semblait promettre le plus était le fils d'un mar-
chand de tabac, nommé John Wilde. Il avait sur tous ses amis
une autorité presque absolue, bien que la plupart lui fussent
très supérieurs par la naissance et par la fortune : ses connais-
sances étaient immenses, son ardeur d'étude infatigable, sa con-
versation brillante, son caractère excellent. Après être parvenu
par son mérite à la place de professeur et avoir publié un li\Te
qui avait commencé sa réputation d'une manière très avanta-
geuse, il est devenu fou furieux et actuellement, s'il n'est pas
mort, il est enchaîné dans un cachot sur la paille. Misérable
espèce humaine, qu'est-ce que de nous et de nos espérances! Je
vécus environ dix-huit mois à Edimbourg, m'amusant beaucoup^
m'occupant assez et ne faisant dire que du bien de moi. Le
malheur voulut qu'un petit Italien qui me donnait des leçons de
musique, me fit connaître une banque de pharaon que tenait son
frère. Je jouai, je perdis, je fis des dettes à droite et à gauche,
et tout mon séjour fut gâté. Le temps que mon père avait fixé
pour mon départ étant arrivé, je partis en promettant à mes
créanciers de les payer, mais en les laissant fort mécontens et
ayant donné contre moi des impressions très défavorables; je
passai par Londres où je m'arfêtai fort inutilement trois semaines,
et j'arrivais à Paris dans le mois de mars 1785. Mon père avait
fait pour moi un arrangement qui m'aurait valu des agrémens
de tout genre si j'avais su et voulu en profiter. Je devais loger
chez M. Suard qui réunissait chez lui beaucoup de gens de lettres,
et qui avait promis de m'introduire dans la meilleure société de
Paris. Mais mon appartement n'étant pas prêt, je débarquai dans
un hôtel garni; j'y fis connaissance avec un Anglais fort riche
et fort libertin ; je voulus l'imiter dans ses folies, et je n'avais
pas été un mois à Paris que j'avais des dettes par-dessus la têteî
Il y avait bien un peu de la faute de mon père qui m'envoyait
à dix-^huit ans, sur ma bonne foi, dans un lieu où je ne pou-
vais manquer de faire fautes sur fautes. J'allai cependant à
la fin loger chez M. Suard et ma conduite devint moins extra-
vagante.
Mais les embarras dans lesquels je m'étais jeté en débutant
eurent des suites qui influèrent sur tout mon séjour. Pour comble
de malheur, mon père crut devoir me placer sous une surveillance
quelconque, et s'adressa pour cet effet à un ministre protestant,
chapelain de l'ambassadeur de Hollande. Celui-ci crut faire mer-
veille en lui recommandant un nommé Baumier, qui s'était pré-
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LE CAHIER ROUGE DE BENJAMIN CONSTANT. 75
sente ài lui comme un protestant, persécuté pour cause de reli-
gion par sa famille. Ce Baumier était un homme perdu de mœurs^
sans fortune, sans asile, un véritable chevalier d'industrie de la
plus mauvaise espèce. 11 tâcha de s'emparer de moi, en se met*
tant de moitié dans toutes les sottises que je voulais faire, et il
ne tint pas à lui que je n'adoptasse le genre de vie le plus dis-
solu et le plus abject. Comme, indépendamment de tous ses vices^
il était sans esprit, fort ennuyeux et très insolent, je me lassai
biaitôt d'un homme qui ne faisait que m'accompagner chez des
tilles et m'emprunter de l'argent, et nous nous brouillâmes. Il
écrivit, je crois, à mon père, et il exagéra, je suppose, le mal qu'il
y avait à dire de moi, quoique la vérité fût déjà très suffisante,
lion père arriva lui-même à Paris et m'emmena à Bruxelles, od
il me laissa pour retourner à son régiment. Je restai à Bruxelles
depuis le mois d'août jusqu'à la fin de novembre, partageant
mon temps entre les maisons d'Anet et d'Aremberg, anciennes
connaissances de mon père, et qui, en cette qualité, me firent
on très bon accueil, et une coterie de Genevois, plus obscure,
mais qui me devint bien plus agréable. Il y avait dans cette
coterie une femme d'environ vingt-six à vingt-huit ans, d'une
figure fort séduisante et d'un esprit fort distingué. Je me senh
tûs entraîné vers elle, sans me l'avouer bien clairement, lors-
que, par quelques mots qui me surprirent d'abord encore plus
qu'ils ne me charmèrent, elle me laissa découvrir qu'elle m'ai-
mait. II y a, dans le moment où j'écris, vingt-cinq ans d'écoulés
depuis le moment où je fis cette découverte, et j'éprouve encore
on sentiment de reconnaissance en me retraçant le plaisir que
j'en ressentis.
M"* Johannoty c'était son nom, s'est placée dans mon sou-
venir, différemment de toutes les femmes que j'ai connues : ma
liaison avec elle a été bien courte et s'est réduite à bien peu de
chose. Mais elle ne m'a fait acheter les sensations douces qu'elle
m'a données par aucun mélange d'agitation ou de peine : et à
quarante-quatre ans je lui sais encore gré du bonheur que je
lui ai dû lorsque j'en avais dix-huit. La pauvre femme a fini bien
tristement. Mariée à un homme très méprisable de caractère et
de mœurs très corrompues, elle fut d'abord traînée par lui à
Paris où il se mit au service du parti qui dominait, devint, quoique
étranger, membre de la Convention, condamna le Roi à mort
6t continua jusqu'à la fin de cette trop célèbre assemblée à y
jouer un rôle lâche et équivoque* Elle fut ensuite reléguée dans
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'^^^ - .' -'--^^'^w^^il
76 REVUE DES DEUX MONDES.
un village d'Alsace pour faire place à une maîtresse que son
mari entretenait dans sa maison, elle fut enfin rappelée à Paris
pour y vivre avec cette maîtresse que son mari voulait l'obliger
à servir, et les mauvais traitemens dont il l'accabla la poussèrent
à s'empoisonner. J'étais alors à Paris moi-même et je demeu-
rais dans son voisinage : mais j'ignorais qu'elle y fût, et elle est
morte â quelques pas d'un homme qu'elle avait aimé et qui n a
jamais pu entendre prononcer son nom sans être ému jusqu'au
fond de l'âme; elle est morte, dis-je, se croyant oubliée et aban-
donnée de toute la terre. Il y avait à peine un mois que je jouis-
sais de son amour, quand mon père vint me prendre pour me
ramener en Suisse. M°" Johannot et moi nous nous écrivîmes
de tristes et tendres lettres, au moment de mon départ. Elle me
donna une adresse sous laquelle elle consentit à ce que je con-
tinuasse à lui écrire : mais elle ne me répondit pas. Je me con-
solai sans l'oublier, et l'on verra que bientôt d'autres objets
prirent sa place. Je la revis deux ans après une seule fois ài Paris,
quelques années avant ses malheurs. Je me repris de goût pour
elle, je lui fis une seconde visite; elle était partie : lorsqu'on me
le dit, j'éprouvai une émotion d'une nature tout à fait extraor-
dinaire par sa tristesse et sa violence. C'était une sorte de pres-
sentiment funeste que sa fin déplorable n'a que trop justifié. De
retour en Suisse, je passai de nouveau quelque temps à la cam-
pagne, étudiant à bâtons rompus et m'occupant d'un ouvrage
dont la première idée m'était venue à Bruxelles, et qui, depuis, n'a
jamais cessé d'avoir un grand attrait pour moi : c'était une his-
toire du polythéisme. Je n'avais alors aucune des connaissances
nécessaires pour écrire quatre lignes raisonnables sur un tel
sujet. Nourri des principes de la philosophie du xvin* siècle et
surtout des ouvrages d'Helvétius, je n'avais d'autre pensée que de
contribuer pour ma part à la destruction de ce que j'appelais
les préjugés. Je m'étais emparé d'une assertion de l'auteur de
VEspritj qui prétend que la religion païenne était de beaucoup
préférable au christianisme; et je voulais appuyer cette assertion,
que je n avais ni approfondie, ni examinée, de quelques faits pris
au hasard et de beaucoup d'épigrammes et de déclamations que
j(3 croyais neuves. Si j'avais été moins paresseux, et que je me
fusse moins abandonné à toutes les impressions qui m'agitaient,
j aurais peut-être achevé en deux ans un très mauvais livre,
qui m'aurait fait une petite réputation éphémère dont j'eusse été
bien satisfait. Une fois engagé par amour-propre, je n'aurais pu
VR CAHIER ROUGE DE BENJAMIN CONSTANT. 77
changer* d'opinion : et le premier paradoxe ainsi adopté m'au-
rait enchaîné pour toute ma vie. Si la paresse a des inconvé-
niens, elle a bien aussi des avantages. Je ne me bornai pas
longtemps à une vie paisible et studieuse, de nouvelles amours
vinrent me distraire, et comme j'avais trois ans de plus qu'à
Erlang, je fis aussi trois fois plus de folies. L'objet de ma pas-
sion était une Anglaise, d'environ trente à trente-cinq ans,
femme de lambassadeur d'Angleterre à Turin. Elle avait été
très belle et avait encore un très joli regard, des dents superbes,
et un charmant sourire. Sa maison était fort agréable, on y
jouait beaucoup, de sorte que je trouvais à y contenter un
goût plus vif encore que celui que la dame elle-même m'inspirait.
M"" Trevor était extrêmement coquette et avait le petit esprit fin
et maniéré que la coquetterie donne aux femmes qui n'en ont pas
d'autre. Elle vivait assez mal avec son mari dont elle était
presque toujours séparée : et il y avait toujours à sa suite cinq
ou six jeunes Anglais. Je commençai par me jeter dans sa
société parce qu'elle était plus brillante et plus animée que toute
autre à Lausanne. Ensuite, voyant que la plupart des jeunes
gens qui l'entouraient lui faisaient la cour, je me mis en tête de
lui plaire. Je lui écrivis une belle lettre pour lui déclarer que
j'étais amoureux d'elle. Je lui remis cette lettre un soir, et re-
tournai le lendemain pour recevoir sa réponse. L'agitation que
me causait l'incertitude sur le résultat de ma démarche m'avait
donné une sorte de fièvre qui ressemblait assez à la passion
que d'abord je n'avais voulu que feindre. M"' Trevor me répondit
par écrit, comme cela était indiqué dans la circonstance. Elle me
parlait de ses liens et m'offrait la plus tendre amitié. J'aurais dû
ne pas m'arrêter à ce mot et voir jusqu'où cette amitié nous aurait
conduits. Au lieu de cela, je crus adroit de montrer le plus vio-
lent désespoir de ce qu'elle ne m'offrait que de l'amitié en
échange de mon amour : et me voilà à me rouler par terre et
à me frapper la tête contre la muraille sur ce malheureux mot
d'amitié. La pauvre femme, qui probablement avait eu affaire à
des gens plus avisés, ne savait comment se conduire dans cette
scène, d'autant plus embarrassante pour elle que je ne faisais
aucun mouvement qui la mit à même de la terminer d'une ma-
nière agréable pour tous deux.
Je me tenais toujours à dix pas et quand elle s'approchait de
moi pour me calmer ou me consoler, je m'éloignais en lui répé-
tant que, puisqu'elle n'avait pour moi que de l'amitié, il ne me
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78 REVUE DES DEUX MONDES.
restait plus qu'à mourir. Elle ne put tirer de moi autre chose
pendant quatre heures, et je m'en allai, la laissant, je crois, très
ennuyée d'un amant qui disputait sur un synonyme. Je passai
de la sorte trois ou quatre mois, devenant chaque jour plus
amoureux, parce que je me butais, chaque jour, plus contre
une difficulté que j'avais créée moi-même, et ramené d'ailleurs
chez M"* Trevor, au moins autant par mon goût pour le jeu que
par mon ridicule amour jM"*' Trevor se prêtait à la bizarrerie de
mon manège avec une patience admirable. Elle répondait à
toutes mes lettres, me recevait chez elle tête à tête et me gar-
dait jusqu'à trois heures du matin. Mais elle n'y gagna rien ni
moi non plus. J'étais d'une timidité excessive, et d'un emporte-
ment frénétique; je ne savais pas encore qu'il fallait prendre au
lieu de demander; je demandais toujours et je ne prenais jamais.
M"* Trevor dut me trouver un amant d'une singulière espèce.
Mais comme les femmes aiment toujours tout ce (jui prouve
qu'elles sont propres à inspirer une grande passion, elle s'accom-
moda de mes manières et ne m'en reçut, pas plus mal. Je devins
jaloux d'un Anglais qui ne se souciait pas le moins du monde de
M"' Trevor, je voulus le forcer à se battre avec moi. Il crut
m'apaiser en me déclarant que, loin d'aller sur mes brisées, il ne
trouvait pas même M"' Trevor agréable. Je voulus alors me
battre avec lui parce qu'il ne rendait pas justice à la femme que
j'aimais. Nos pistolets étaient déjà chargés lorsque mon Anglais,
qui n'avait aucune envie d'un duel aussi ridicule, s'en tira fort
adroitement. Il voulut des seconds et m'annonça qu'il leur
dirait pourquoi je lui avais cherché querelle. J'eus beau lui re-
présenter qu'il devait me garder un pareil secret, il se moqua de
moi, et je dus renoncer à ma brillante entreprise pour ne pas
compromettre la dame de mes pensées. L'hiver étant venu, mon
père me dit de me préparer à le suivre à Paris. Mon désespoir
fut sans bornes, M°" Trevor y parut très sensible. Je la pris
souvent dans mes bras, j'arrosai ses mains de mes larmes, j'allai
passer des nuits à pleurer sur un banc où je l'avais vue assise ;
elle pleurait avec moi; et si j'avais voulu ne plus disputer sur
les mots, j'aurais peut-être eu des succès plus complets. Mais
tout se borna à un chaste baiser sur des lèvres tant soit peu
fanées. Je partis enfin dans un état de douleur inexprimable,
M°' Trevor me promit de m'écrire, et on m'emmena. Ma souf-
france était" tellement visible qu'encore deux jours après, un de
mes cousinSi qui voyageait avec nous, voulut proposer à mon
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l|i5pfF^«^':^
LE CAHISR ROUGE DE BENJAMIN CONSTANT. 79
père de me renvoyer en Suisse (1), persuadé qu'il était que je
ne soutiendrais pas le voyage. Enfin, je le soutins et nous arri-
vâmes. Je trouvai une lettre de M"* Trevor. La lettre était
froide, mais je lui sus gré de m'avoir tenu sa promesse, je
répondis dans le langage de Tamour le plus passionné, j'obtins
une seconde lettre un peu plus insignifiante que la première ; de
mon côté, je me refroidis pendant que nos lettres couraient la
poste; je n'écrivis plus, et notre liaison finit. Je revis pourtant
M"* Trevor, à Paris trois mois après : je n'éprouvai aucune émo-
tion, et je crois que la sienne ne fut causée que par la surprise
de voir en moi un détachement aussi complet. La pauvre femme
continua encore quelques années son métier de coquette, et se
donna beaucoup de ridicules, puis elle retourna en Angleterre
où elle devint, m'a-t-on dit, à peu près folle d'attaques de nerfs.
Ces premiers mois de mon séjour à Paris furent très agréables.
Je fus parfaitement reçu par la société de M. Suard, chez qui
j'allai demeurer de nouveau (2). Mon esprit qui manquait alors
tout à fait de solidité et de justesse, mais qui avait une tournure
épigrammatique très amusante, mes connaissances qui, bien que
fort décousues, étaient supérieures à celles de la plupart des
gens de lettres de la génération qui s'élevait, l'originalité de
mon caractère, tout cela parut piquant. Je fus fêté par toutes les
femmes de la coterie de M""** Suard, et les hommes pardonnèrent
à mon âge une impertinence qui, n*étant pas dans les manières,
mais dans les jugemens, était moins aperçue et moins offen-
sante. Cependant quand je me souviens de ce que je disais alors
et du dédain raisonné qi>e je témoignais à tout le monde, je suis
encore à concevoir comment on a pu le tolérer. Je me rappelle
qu'un jour, rencontrant un des hommes de notre société qui
avait trente ans de plus que moi, je me mis à causer avec lui, et
(1) « Mon oncle Juste menait & Paris son fils Benjamin pour achever son
éducation et entrer dans le monde. Nous fîmes la route ensemble. Mon oncle était
un homme de beaucoup d'esprit, mais d'un caractère difficile, caustique et impé-
rieux. 11 avait une ambition sans bornes pour son fils et sacrifia beaucoup pour
lui donner une brillante éducation. » Journal de Charles de Constant, M. G. C. Bi-
bUothèque de Genève.
(2) « Benjamin et mol sommes liés étroitement, il est revenu de ses idées
sinistres. J'ai soupe vendredi chez M** Staël ; en confidence, je vous dirai que je
m'y ennuyai à la mort^ que je déteste le ton pédant et haut de cette personne.
N'en disons point de mal car elle me fait des honnêtetés. La société de M** Suard
est celle qui me plaît davantage. »
(Benjamin ne fit la connaissance de M"* de Staél qu'en septembre 1794.)
Lucie Achard, Rosalie de Constant, sa famille et ses amis, lettre de son frilt
Charles. Eggimann, Qenèv^.
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80 BEVUE DES DEUX MONDES.
ma conversation roula comme à lordinaire sur les ridicules de
tous ceux que nous voyions tous les jours. Après m'ètre bien
moqué de chacun Tun après Tautre, je pris tout à coup celui
avec lequel j'avais causé par la main, et je lui dis : c( Je vous ai
bien fait rire aux dépens de tous nos amis, mais n'allez pas
croire que, parce que je me suis moqué d'eux avec vous, je sois
tenu à ne pas me moquer de vous avec eux ; je vous avertis que
nous n'avons point fait ce traité. » Le jeu qui m'avait déjà causé
tant de peines, et qui m'en a tant causées depuis, vint troubler
ma vie et gâter tout ce que la bonté de mon père avait fait pour
moi. J'avais connu en Suisse chez M"* Trevor une vieille Fran-
çaise, M""* de Bourbonne, joueuse à l'excès, d'ailleurs bonne
femme et assez originale : elle jouait en voiture, elle jouait au
lit, elle jouait au bain, le matin, la nuit, le soir, toujours et par-
tout, quand elle le pouvait. J'allai la voir à Paris, elle y avait
tous les jours un quinze, et je m'empressai d'en être. J'y perdais
régulièrement tout ce que j'apportais, et j'y apportais tout ce
qu'on me payait par ordre de mon père et tout ce que je pouvais
emprunter, ce qui heureusement n'était pas très considérable,
quoique je ne négligeasse aucun moyen de faire des dettes. Il
m'arriva à ce sujet une aventure assez plaisante, avec une des
plus vieilles femmes de la société de M"** Suard. C'était M°* Sau
rin, femme de Saurin le philosophe et l'auteur de Spartacus^
elle avait été fort belle et s'en souvenait toute seule, car elle
avait soixante-cinq ans. Elle m 'avait témoigné beaucoup d'amitié,
et bien que j'eusse le tort de me moquer un peu d'elle, j'avais en
elle plus de confiance qu'en toute autre personne à Paris. Un jour
je venais de perdre chez M™* de Bourbonne tout l'argent que
j'avais, et tout ce que j'avais pu jouer sur parole; embarrassé de
payer, je m'avisai de recourir à M°" Saurin pour qu'elle me
prêtât ce qui me manquait. Mais désapprouvant moi-même la
démarche que je faisais, je lui écrivis au lieu de lui en parler, et
je lui fis dire que je viendrais prendre sa réponse dans l'après-
dînée. J'y fus en effet, je la trouvai seule. Ma timidité naturelle,
augmentée par la circonstance, fit que j'attendis longtemps
qu'elle me parlât de mon billet; enfin, comme elle ne m'en
disait pas un mot, je me déterminai à rompre le silence, et je
commençai en rougissant, en baissant les yeux, et d'une voix
fort émue : « Vous serez peut-être étonnée, lui dis-je, de la dé-
marche que je fais, je serais bien fâché de vous avoir donné
contre moi des impressions défavorables par une chose que je
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LE CARIER ROUGE DE BENJAMIN CONSTANT. 81
ne vous aurais pas confiée, si votre affection si douce pour moi
ne m'y avait encouragée ; l'aveu que je vous ai fait et dont votre
silence me . fait craindre que vous ne soyez blessée, m'a été
arraché par un mouvement irrésistible de confiance en vous. >> Je
disais tout cela en m'arrétant à chaque mot, et sans regarder
M"" Saurin. Comme pourtant elle ne répondait point, je levai
les yeux, et je vis par son air de surprise qu'elle ne concevait
rien à ma harangue.
Je lui demandai si elle n'avait pas reçu ma lettre. Il se trouva
que non. Me voilà bien plus interdit, et j'aurais volontiers repris
toutes mes paroles, sauf à trouver d'autres moyens de sortir de
l'embarras où je me trouvj^is. Mais il n'y avait plus de res-
sources. Il fallait achever. Je repris donc: « Vous avez été si bonne
pour moi, vous m'avez tëmoigaétant d'intérêt. Peut-être en aî-je
trop présumé. Mais il y a des momens où la tête d'un homme
se perd. Je ne me consolerais jamais si j'avais porté atteinte à
votre amitié. Permettez-moi de ne plus vous parler de cette
malheureuse lettre. Laissez-moi vous cacher ce qui ne m'était
échappé que dans un moment de trouble. — Non, me dit-elle,
pourquoi doutez-vous de mon cœur? Je veux tout savoir, ache-
vez, achevez. » Et elle couvrit de ses mains son visage, et elle trem-
blait de tout son corps. Je vis clairement qu'elle avait pris tout
ce que je venais de lui dire pour une déclaration d'amour. Ce
quiproquo, son émotion, et un grand lit de damas rouge qui
était à deux pas de nous, me jetèrent dans une inexprimable ter-
reur. Mais je devins furieux conmie un poltron révolté et je me
hâtai de dissiper l'équivoque. « Au fond, lui dis-je, je ne sais
pourquoi je vous ennuie si longtemps d'une chose fort peu im-
portante. J'ai eu la sottise de jouer, j'ai perdu un peu plus que
je uai en ce moment, et je vous ai écrit pour savoir si vous pour-
riez me rendre le service de me prêter ce qui me manque pour
m'acquitter. » M"*' Saurin resta immobile. Ses mains descendirent
de son visage qu'il n'était plus nécessaire de couvrir. Elle se
leva sans mot dire et me compta l'argent que je lui avais
demandé. Nous étions si confondus, elle et moi, que tout se passa
en silence. Je n'ouvris même pas la bouche pour la remercier.
[La deuxième partie au prochain numéro.)
TOMEXXXVII. — i907. 6
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A PROPOS D'UN MOT LATIN
(1)
COMMENT LES ROMAINS ONT CONNU L HUMANITÉ
II
On n'avait pas perdu, chez les Romains, le souvenir de la
société de Bcipion Emilien, mais on en a assez peu parlé. Outre
qu'en général l'histoire se tient volontiers sur les hauteurs, et
n'aime pas à en descendre, chez les peuples antiques la vie exté-
rieure avait tant d'importance qu'ils ne sont guère occupés que
de ce qui se passait sur la place publique. Il ne nous est donc
pas facile, après tant de siècles, de pénétrer dans une maison
privée. Il faut l'essayer pourtant, et, avec les quelques rensei*-
gnemens qui nous restent, prendre quelque idée de ce qu'on y
pouvait faire et tâcher de connaître les personnes qui s'y
réunissaient.
Nous**y rencontrons d'abord deux poètes qui comptent parmi
les plus illustres de Rome, Térence et Laicilius. Les satires de
Lucilius sont presque entièrement perdues, et, par un fâcheux
hasard, dans les fragmens que nous en avons conservés, il est
peu question de Scipion et de ses amis, quoiqu'il les eût beau-
coup fréquentés. Avec Térence, nous sommes plus heureux.
Nous savons qu'il était lié avec eux dès le début de sa carrière,
et l'on peut croire qu'ils sont intervenus en sa faveur à propos
(f) Voyez la Aei^ue du 15 décembre.
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A PROPOS d'un mot latin. 83
de la représentation de VAndrienne, sa première comédie.
L'histoire en est piquante, et, quoiqu'elle soit très connue,
comme c'est la première mention qui nous soit restée d'eux, il
convient de la rappeler.
I
A Rome, aussi bien que dans la Grèce, les représentations
dramatiques étaient de grandes solennités. Elles intéressaient à
la fois la religion et la politique, et, comme elles ne se produi-
saient guère que cinq ou six fois par an, on les attendait avec
une grande curiosité. Elles donnaient lieu à des compétitions
ardentes et mettaient aux prises d'abord les diverses troupes de
comédiens qui se disputaient l'honneur et le profit d'être choi-
sies pour donner des représentations à Rome, puis, dans chaque
troupe, les différens acteurs qui recevaient des récompenses par-
ticulières, selon le succès qu'ils avaient obtenu. Mais la lutte
était vive surtout entre les faiseurs de pièces, pour qui les occa-
sions de se faire connaître étaient rares, et qui tenaient d'autant
plus à en profiter que seul alors le théâtre pouvait fournir aux
écrivains le moyen de vivre. Si nous en croyons l'auteur inconnu
du prologue de Casina, Plante, qui avait été de son temps le
maitre de la scène comique à Rome, fut mal remplacé. Son
successeur le plus renommé, Csecilius, n'obtint que des succès
intermittens. Depuis que l'âge l'avait éloigné du théâtre, la
première place semblait appartenir à Luscius Lanuvinus ou
Lavinius, qui paraissait très décidé à ne pas se la laisser
prendre.
Au mois d'avril de l'année 688, on allait célébrer les jeux
de la Grande Déesse {Ludi megalenses). Le bruit se répandit
qu'on devait y jouer une pièce d'un jeune homme inconnu, qui
s'était révélé poète tout d'un coup, sans qu'auparavant on en eût
entendu parler. On disait qu'il était Africain d'origine, né à Car-
thage, que le sénateur Terentius Lucanus Tavait acheté dans un
marché d'esclaves, et que, le trouvant intelligent et d'une figure
agréable, il l'avait affranchi et fait instruire. En ce moment le
jeune homme vivait dans l'intimité de Scipion et de ses amis,
et c'est probablement à leur instigation qu'il avait composé la
comédie qu'on allait représenter.
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84
REVCE DES DEUX MONDES.
Pour comprendre comment il put la faire jouer, il n'est pas
inutile de savoir de quelle manière les choses se passaient à cette
époque. C'est Térence qui, dans ses prologues, nous l'apprend.
Les jeux étaient donnés ordinairement soit par 1 édile qui en
avait la charge, soit par quelque magistrat qui voulait remercier
le peuple de son élection. Tant qu'il ne s'agissait que de courses
de chevaux et de chars, ou de quelques animaux rares qu'on vou-
lait montrer au public, l'édile pouvait se décider par lui-môme;
mais il était peu compétent pour juger du mérite d'une pièce de
théâtre. Aussi s'adressait-il en général au directeur d'une troupe,
qui avait l'habitude de ces sortes d'ouvrages. Il le laissait libre
de choisir la pièce à son gré, de fixer le prix qu'il fallait la
payer et lui fournissait l'argent d'avance ; mais c'était à la condi-
tion que la pièce réussirait, et, si le public n'en était pas content,
le directeur devait rendre ce qu'il avait reçu. H était donc tenu
d'être très circonspect dans le choix qu'il avait à faire, surtout
si la pièce était d'un débutant, ou de quelqu'un qui n'était pas
un des fournisseurs ordinaires du théâtre. Quand Térence pré-
senta son Andriennej quoiqu'il fût appuyé sans doute par ses
puissans protecteurs, le directeur prit des précautions; il voulut
avoir l'opinion du vieux Gaecilius, qui vivait dans la retraite, et
ce n'est qu'après qu'elle eut été approuvée par cet homme de
goût qu'il se résolut à la jouer.
Ces incidens furent connus. Bien qu'il n'y eût pas alors de
journaux pour déflorer le sujet des comédies qu'on se préparait
à jouer, il s'en répandait quelque chose au dehors. On pouvait
faire parler les acteurs, dont la discrétion n'était pas sans doute
à toute épreuve. Il y avait d'ailleurs, avant le jour où la pièce
était donnée au public, une représentation d'essai, ou, comme
on dirait aujourd'hui, une répétition générale, à laquelle le ma-
gistrat assistait ; les auteurs de drames ou de comédies trouvaient
moyen de s'y glisser, et, comme ils étaient naturellement fort
mal àisposés pour celui dont on avait préféré l'ouvrage, ils ne
savaient pas toujours le dissimuler et il s'ensuivait quelquefois
des scènes scandaleuses. Dans tous les cas, ils connaissaient le
sujet de la pièce qu'on allait représenter; ils pouvaient la dépré-
cier à leur aise et indisposer contre elle l'opinion publique.
C'est ce qui arriva pour VAndriènne. Elle fut attaquée d'avance
avec tant d'acharnement par Lavinius, que Térence se crut obligé
de la défendre dans son prologue. Malgré les criailleries du
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A PROPOS DCN MOT LATIN. 85
vieux poète malintentionné (1), la pièce fut écoutée favorable-
ment par les spectateurs, et, comme nous Tavons conservée, lious
pouvons nous demander s'ils eurent raison de Tapplaudir.
Elle paraît d'abord, dans son ensemble, ne pas s'éloigner
beaucoup de celles de Plaute. L'intrigue est à peu près la même,
et conduite presque de la môme façon, avec des jeux de scène
un peu naïfs et des procédés de convention qui nous font sou-
rire. Cependant, dès le début, des différences apparaissent. Nous
remarquons que le père est devenu plus doux, plus humain,
plus tendre ; il a toutes les peines du monde à se mettre en colère
contre son fils et à trouver un prétexte pour le gronder. Le fiis
assurément ne fait pas de bonne grâce tout ce que veut son père,
mais il le respecte, il a peur de le mécontenter et il redoute sa
colère. C'est un aspect un peu nouveau de la famille, une façon
de la peindre sous des traits moins rudes que Plaute. Je remarque
aussi qu'au second plan, derrière les personnages ordinaires de
la comédie ancienne, Térence en indique d'autres dont ses pré-
décesseurs ont fait peu d'usage. Les jeunes gens, dans les comé-
dies de Plaute, n'ont d'amour que pour les courtisanes. Ils fini-
ront sans doute, après une résistance plus ou moins longue, par
épouser une jeune fille de naissance libre, mais uniquement pour
plaire à leurs parens, sans aucun souci de la choisir eux-mêmes
et avec une parfaite indifférence pour elle. L'un d'eux, à qui
son père propose la fille d'un de ses amis, répond tranquille-
ment ; « Celle-là ou une autre, si tu veux, aiiam si vis. » Dans
VAndrienne, il est question d'une jeune fille de naissance libre,
qui est aimée de l'un des personnages de la pièce. A la vérité,
elle n'est montrée que de loin, et le poète ne Ta pas amenée sur
la scène; mais la passion avec laquelle l'amoureux en parle fait
bien voir qu'il a pu l'approcher et qu'il la connaît. C'est tout
un petit roman qu'on peut imaginer, et un jour nouveau ouvert
sur l'intimité dans la vie de famille. Les spectateurs n'étaient
pas accoutumés à être ainsi familièrement introduits dans l'in-
térieur de la maison et ils durent en être un peu étonnés (2).
(1) MaUvoltu velus jDoeto.La traduction est de Racine; il applique cette épithète
malveillante & Corneille qui avait mal parlé de Britannicus à la première représen-
tation de cette pièce.
(2) Notons encore que le confident auquel le vieux Simo communique ses
inquiétudes est un affranchi et non pas un esclave comme chez Plaute. C'était se
rapprocher encore de la famille romaine où l'on sait que l'affranchi tenait tant de
place.
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K6 REVUE DES DEUX MONDES.
Ce qui pouvait les surprendre encore plus, c'était la façon
dont la pièce était écrite. La langue de Plante, admirable en son
genre, a surtout les qualités populaires, la vivacité dans les
reparties, une bonne humeur entraînante, la largeur, l'abon-
dance, le- mouvement, la vie. On trouve dans celle de Térence
quelque chose de plus aristocratique, une finesse, une élégance,
une distinction, une bonne tenue, le ton délicat d'un homme du
monde. Ces qualités ne paraissant pas naturelles chez un étran^
ger, chez un ancien esclave, Fidée dut venir tout de suite aux
ennemis du poète qu'il n'était pas Tauteur de ses pièces; et,
comme on le savait bien accueilli dans la société de Scipion, on
supposa qu'il se faisait aider par ses nobles amis ou même qu'il
leur prêtait son nom. La supposition parut si vraisemblable et
trouva tant de créance que Térence crut devoir y faire deux
fois allusion. Dans le prologue de V Beautontimorumenos
(l'homme cjui se punit lui-même), il se contente, après avoir
rappelé les bruits qui courent, de répondre « qu'on en pensera
ce qu'on voudra, » ce qui n'est pas une réponse. Il est un peu plus
long, mais pas beaucoup plus net, dans les Adelphes: « on croit,
dit-il, lui faire une grave injure par ces suppositions ; au con-
traire, il se tient pour fort honoré de plaire à des gens qui
plaisent au peuple romain tout entier. » Ce ton incertain, embar-
rassé, a frappé tous les critiques, si bien que beaucoup en ont
conclu que les ennemis de Térence avaient raison et qu'il le
confesse lui-même. Pour moi, je vois, dans ce qui leur semble
un aveu, un démenti aussi formel qu'il pouvait le faire. Si
l'accusation était fondée, le seul moyen qu'avait Térence de se
tirer d'affaire était de ne rien dire; que lui servait de relever
un reproche qu'il ne pouvait pas réfuter? S'il a parlé, c'est qu'il
tenait à ne pas laisser un méchant bruit s'accréditer sans pro-
tester de quelque manière et qu'il entendait réclamer la propriété
de ses pièces. Mais alors, pourquoi n'a-t-il pas parlé d'une ma-
nière plus claire et plus formelle? Évidemment, il trouvait
quelque inconvénient à le faire. Peut-être savait-il qu'il ne dé-
plaisait pas à ces jeunes gens qu'on pût croire qu'ils étaient
pour quelque chose dans l'œuvre de leur protégé? On les eût
blessés sans doute en contredisant cette opinion avec trop de
force, et il leur eût paru désobligeant que l'auteur la regardât
comme une injure. Il est possible aussi, ou plutôt il est très pro-
bable, que le poète lisait ses pièces à ses amis avant de les don-
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A PH0P08 d'un mot latin, 87
ner au public, et qu'il sollicitait leurs conseils ; n'était-il pas à
craindre qu'en réclamant avec trop d'insistance contre la part
de collaboration qu'on leur attribuait il ne parût insinuer que
leurs conseils ne lui avaient servi de rien ?
Ainsi ces jeunes gens ne protègent pas seulement lés lettres,
mais ils laissent volontiers croire qu'ils les cultivent. Ce n'est
pas eux qui se permettraient d'assimiler le métier de poète à
celui de parasite ou de baladin (1), puisqu'il ne leur déplaît pas
qu'on soupçonne qu'ils font des vers à l'occasion. Leurs aïeux
auraient difficilement compris qu'un hgmme de leur sang s'occu-
pât à ces futilités, ils lui. auraient rappelé le célèbre adage
« qu^un citoyen doit compte à la république même de ses loisirs; »
eux ne pensaient pas déroger ou perdre leur temps quand ils
écoutaient un poète de leurs amis qui leur lisait ses comédies,
ils n'avaient aucun scrupule à lui donner des conseils quand il
en demandait, et si quelque indiscret, qui voulait paraître bien
informé, racontait dans le monde qu'ils allaient quelquefois
jusqu'à collaborer à la pièce, loin de se fâcher, ils en étaient
flattés et ne souhaitaient pas qu'on le démentît.
Ces dispositions d'esprit que nous saisissons dans cette jeu-
nesse, dès la représentation de VAndriennCy nous font comprendrie
les progrès que l'hellénisme y avait faits en quelques années.
Poursuivons l'examen du théâtre de Térei;ice, au moins dans ses
principales œuvres, dans celles où se reflètent le mieux l'in-
fluence de son milieu et les conseils de ses amis. On verra
qu'elles ont beaucoup â nous apprendre.
II
VAndrienne avait réussi. Ce succès encouragea Térence; il
fit un pas en avant dans la voie où il était timidement entré et
donna la Belle-mère [Hecyra),
La nouveauté est ici bien plus accusée. C'est véritablement
un intérieur de famille qu*il nous fait entrevoir. Le décor n'a pas
changé; nous sommes toujours dans la rue; mais il y est si
souvent question de ce qui se passe dans la maison quon croit
parfois y être. Il s'agit, selon l'usage, d'un fils qui est lamant
(i) Ck>inme faisait Caton qui les appelait sans façon des pigue-assieiles.
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88 REVUE DES DEUX MONDES.
d'une courtisane, et d'un père qui veut le marier avec une fille
honnête. Le fils est timide, respectueux, et, après quelques ré-
sistances, il se laisse faire et épouse Philumena. Seulement, ce
mariage n'est pas d'abord un mariage véritable. Le mari n'a au-
cun rapport ayec sa femme; tous les soirs il quitte la maison et
va rejoindre Bacchîs, sa maîtresse. Il espère sans doute que
Philumena, irritée de cette conduite, demandera le divorce et
qu'il pourra de nouveau être tout entier à Bacchis, C'est le con-
traire qui arrive. Bacchis le reçoit souvent assez mal; elle ne
cesse de lui reprocher d'avoir cédé trop vite aux instances de son
père; il revient chez lui mécontent des scènes qu'elle lui a
faites, et y retrouve Philumena toujours de même humeur, qui
l'accueille sans se plaindre, quoiqu'elle sache d'où il vient, et
cache à tout le monde l'outrage qu'elle reçoit. A la fin, le jeune
homme se laisse toucher par cette douceur, et, au bout de
quelques mois, la femme légitime a fait la conquête de son mari.
C'est donc sur un incident de la vie privée que repose toute
l'action de VHécyre, ce qui était à peu près nouveau au théâtre.
Les personnages n'ont pas moins de nouveauté que Tintrigue. Il
y en a que Térence semble avoir voulu peindre sous des traits
absolument contraires à ceux cju'on leur donnait ordinairement.
On y voit notamment une belle-fille pleine d'égards et de res-
pect pour sa belle-mère, une belle-mère prête à se sacrifier pour
sa belle-fille, et qui consent, pour lui laisser la maison libre, à
s'enfermer à la campagne avec un vieil époux fort déplaisant;
enfin une courtisane honnête, qui réconcilie généreusement un
ménage qu'elle avait troublé. C'était trop à la fois; le public fut
tout à fait dérouté et délaissa la représentation de VHécyre pour
un spectacle de gladiateurs et de funambules. Les comédiens
firent deux tentatives inutiles pour Ty ramener, et ce fut à la
troisième seulement que la pièce put être écoutée jusqu'au
bout.
Térence comprit qu'il fallait faire quelques concessions aux
habitudes du public. Il se rapprocha du théâtre de Piaule ; une
fois même, dans V Eunuque, il parut y revenir tout à fait. UEu-
nuque n'est pas une de ces pièces que les italiens appellent de
« demi-caractère, » sage, tempérée, comme VHécyre^ où l'on
sourit plus qu'on ne rit véritablement. Elle étincelle de gaîté ; le
mouvement et le comique y abondent. Ce n'est pas qu'en se rap-
prochant de Plante Térence ait renoncé à être lui-même. Dans
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A PROPOS d'un mot latin. 89
les personnages qu'il lui emprunte son originalité se manifeste.
Thaïs est la courtisane après fortune faite; enrichie par un de
ses amans, qui lui a laissé son héritage, elle veut conquérir la
considération. Sans doute elle ne renonce pas tout à fait à son
ancien métier : elle sait que l'opinion n'est pas assez sévère
pour l'exiger; seulement elle le fera de manière à pouvoir être
reçue dans la clientèle et la confiance {in clientelam et /idem)
d'une famille honorable. Sa situation est à peu près celle d'une
personne du demi-monde, qui, pour être acceptée de la bonne
société, se ménage des liaisons utiles parmi les gens bien posés
et se met dans les bonnes œuvres. Elle a recueilli chez elle une
très belle jeune fille, qu'elle sait être de naissance libre. Elle la
protège, elle veille sur elle, elle en écarte soigneusement les
amoureux, pour la rendre à ses parens honnête et pure, quand
elle les aura découverts, et se faire honneur de cette bonne
action. Malheureusement la jeune fille a été remarquée par
Chéréa, un éphèbe de dix-huit ans, qui fait son service mili-
taire à l'arsenal d'Athènes. Parmi les amoureux que nous peint
le théâtre antique, Chéréa a sa physiononne propre; il est
conmie une première épreuve du Chérubin de Beaumarchais.
Térence l'appelle « un appréciateur élégant de la beauté des
femmes (1) » et nous dit qu'il a déjà son système sur elles. La
mode, à ce moment, est aux femmes pâles, sveltes, fluettes. Dès
qu'une "mère athénienne s'aperçoit que sa fille prend quelque
embonpoint, elle l'empêche de manger, elle lui déprime les
épaules, lui resserre la poitrine, et « de peur qu'elle ne tourne
à l'athlète, elle la rend mince comme un jonc. » Ces précautions
ne sont pas du goût de Chéréa; il préfère à tout « des couleurs
naturelles, un corps robuste, oii circule la vie (2); » et c'est parce
qu'il trouve ces qualités chez la pupille de Thaïs qu'il en est
devenu tout d'un coup si éperdument épris. Voilà ce qu'a fait
Térence, dans V Eunuque, des personnages de la courtisane et de
l'amoureux. Il a traité de la même manière le parasite et le soldat
fanfaron. Jusque-là il s'était abstenu d'introduire dans son théâtre
les rôles de ce genre, qui sont des types et non des individus,
et il n'a pas caché qu'ils ne lui plaisaient guère. Aussi les a-t-il
(i) EUgans formarum spectator, Eunuchus, ni, 5.
(2) Color vents, corpus solidum ac succi plénum. Eun,^ ii, 3. Racine s'est sou-
Tenu de ce joli rers dans une lettre & La Fontaine, et l'applique aux femmes
d'Uxès où il habite en ce moment.
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90 REVUE DES DEUX MONDES.
modifiés, quand il a consenti à s'en servir. Le soldat est devenu
un peu moins grotesque que celui de Plante et moins excessif
dans ses vanteries. Le parasite n'est plus ce goinfre uniquement
occupé de courir après un bon dîner, qui répète les bons mots
qu'il a péniblement appris par cœur, qui souffre qu'on l'accable
d'injures et qu'on lui jette des plats à la tête. C'est un bomme
d'esprit qui, pour vivre aux dépens d'un sot, le flatte en sa pré-
sence et de moque de lui quand il ne l'entend pas. Ces changer
mens, qui renouvelaient d'anciens types, leur donnaient plus de
vie en les individualisant, et, au lieu de personnages qu'ils étaient,
en faisaient des personnes, furent bien accueillis du public. Il
trouva tant de plaisir à V Eunuque qu'il voulut l'entendre une
seconde fois. La pièce fut reprise comme neuve, et payée
8000 sesterces (1 600 francs), ce qui était, à cette époque» pour
une comédie, un prix considérable. «
Ce succès éclatant montre que Térence aurait pu se borner à
continuer Plante, et qu'il pouvait très bien y réussir. Ce" n'est
donc pas par impuissance, mais de parti pris, qu'il a fait autre-
ment. Pour s'éloigner de celui qui était le maître du théâtre et
dont l'imitation semblait s'imposer à ses successeurs, il fallait
qu'il eût une raison particulière. Il nous sera, je crois, facile de
connaître le dessein qu'il se proposait dans ses pièces en rappe-
lant rapidement les sujets qu'il préfère, les questions qu'il sou-
lève et l'esprit dans lequel il les a traitées. •
Chez Plante, la famille est le cadre dans lequel^ Faction se
déroule; chez Térence, elle est l'action même. En général, il
s'enferme dans les incidens dont se compose la vie intérieure
et n'en sort guère. La matière a peu d'étendue, et c'est ce qui
explique que le fond des pièces antiques nous semble manquer
de variété. Chez les anciens, la maison est moins ouverte qu'au-
jourd'hui, l'intimité plus restreinte. Dans cet intérieur étroit, où
l'étranger pénètre à peine, le père vit avec la femme et les enfans.
L'action va donc se concentrer entre eux, mais non pas d'une
manière égale. Les rapports des deux époux semblent très peu
intéresser Térence, qui s'en occupe rarement; ils sont âgés, le
mariage remonte loin; les affections des premières années se
sont refroidies, elles sont devenues des habitudes, quelquefois
des chaînes. Le vieillard est grognon, la femme revêche ; leurs
entretiens tournent facilement en disputes. On remarque pour-
tant que, chez Térence, ces disputes sont moins aiguës que chez
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wm^^mf^^:
A PROPOS d'un mot latin. 91
Plaute : il y a même, dans YHéajrCy une vieille femme fort mal-
traitée par son mari, et presque par tout le monde, qui répond
à toutes les injures avec une touchante douceur. Térence n'in-
siste guère que sur les rapports du père avec ses enfans ; encore
est-il rarement question des filles. La fille ne tient pas une
grande place dans la famille antique. On la voit presque partout
arriver avec déplaisir. Souvent, surtout chez les Grecs, on l'ex-
pose dès sa naissance devant la maison, pour s'en débarrasser,
et remporte qui veut. Quelquefois même l'exposition ne suffit
pas, et l'on prend un moyen plus cruel, mais plus sûr, d'en être
délivré pour jamais. Térence, le doux Térence, ne répugne pas
à cette extrémité. Dans une de ses pièces, un père, qui retrouve,
après longtemps, une de ses filles qu'un passant a recueillie, et
qui est fort mécontent de ce surcroît imprévu de famille, fait
des reproches à sa femme, qui l'a exposée : « Il fallait la tuer,
lui dit-il, interemptàm oportuit (1). » Voilà un de ces mots qui
donnent le frisson et qui font bien comprendre l'insuffisance de
ce qu'on appelle orgueilleusement « la morale naturelle. »
Térence, s'occupant assez peu de la femme et de la fille, est donc
restreint aux rapports du père avec ses fils. C'est le sujet de plu-
sieurs de ses pièces. Dans les Adelphes^ il représente un oncle
très indulgent et un père très rigoureux^ chargés d'élever deux
frères, et il montre les effets de ces deux éducations différentes.
Ck)mme le père et l'oncle sont tous les deux exagérés dans leurs
principes, il ne donne tout à fait raison à aucun, mais on vdit
bien que de tout son cœur il est avec le bon Micio. Cet excellent
homme a peut-être accordé trop de liberté à son élève ; il a trop
complaisamment fermé les yeux sur ses fredaines, mais il a
résolu ce qui est le grand problème de l'éducation, il s'est fait
aimer. Le père, nous dit Térence, doit s'attacher à gagner la
confiance de son fils*. « Il faut qu'ils n'aient pas de secret l'un
pour l'autre, qu'ils se connaissent, qu'ils s'entendent. » Chrêmes
se plaint d'avoir été cruellement dupé par le sien; il ne sait que
faire jfovLT prévenir dans la suite de semblables désordres;
Ménédème lui répond ces belles paroles : « Qu'il trouve désor-
mais en toi un père, foc te patrem esse sentiat (2), et ce qui
prouve que le conseil est bon, c'est que les enfans ainsi élevés
ne perdent pas, au milieu de toutes lonrs folies, leur affection
(1) Heaulonlimorumenos, lY. i.
(8) Ibid,, V, 1.
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^^^^■^^^^■■^■■■^^■■iMiii^^^^^^^ *-"^pl^
92 , REVUE DES DEUX MONDES.
pour leur père. Dans les Adelphes, Ctesipho, que le sien a très
rudement traité, se contente de l'envoyer faire une promenade
assez fatigante qui risque de le retenir quelques jours chez lui »
mais il s'empresse d'ajouter c< qu'il espère bien que sa santé n'en
souflFrira.pas. » Voilà un de ces fils comme on n'en rencontre
guère chez Plante.
C'est qu'aussi la famille est présentée sous un jour différent
dans les pièces de Térence. Plus de ces pères débauchés qui
accompagnent leurs fils dans les mauvais lieux; plus de ces fils
qui" souhaitent la mort de leur père, et, en attendant, n'ont
d'autre souci que de le ruiner; des nniatrones moins acariâtres;
des mères plus tendres ; des courtisanes, sans doute, et en grand
nombre, mais souvent pleines de bons sentimens, et, à l'horizon,
quelques jeunes filles de naissance libre, qui prennent de plus
en plus de place dans l'action. Évidemment Térence voulait
donner à son public l'exemple d'une autre société qu'il jugeait
préférable ; par les tableaux qu'il lui présentait de personnages
moins grossiers, d'habitudes moins rudes, de sentimens plus dé-
licats, il travaillait à la transformation des mœurs publiques.
Il est bien probable aussi qu'en le faisant il subissait l'influence
de ses protecteurs, il traduisait leurs idées et leurs opinions, il
mettait sur la scène ce qu'ils souhaitaient voir s'introduire dans
la vie ; et c'est ce qui ajoute au plaisir que nous éprouvons au-
jourd'hui à lire ses pièces. Elles nous mettent en communication
plus directe avec cette jeunesse dont il semblait être le porte-
parole et près de laquelle il paraissait si heureux de vivre.
Pour achever de connaître ce qui concerne les relations qu'il
eut avec elle, il resterait à savoir comment il en était traité et le
rang qu'il tenait dans la noble compagnie. Nous ne sommes pas
les premiers que cette question préoccupe; elle était discutée
déjà dans l'antiquité. Porcins Licinus, un grammairien de Tépoque
de Sylla, qui avait emprunté aux Alexandrins l'habitude de faire
de la critique littéraire en vers, représente notre poète comme un
complaisant qui flatte ses protecteurs et se trouve fort honoré
d'aller dîner chez Philus et chez La^lius. Il ajoute que « pendant
qu'il écoute les éloges trompeurs qu'on fait de lui, et que son
oreille avide boit la parole divine de l'Africain, il néglige ses
intérêts et finit par tomber dans une telle misère qu'il ne possé-
dait même pas une maison où l'on vînt annoncer la nouvelle de
sa mort. » Mais ce grammairien paraît être un démocrate har-
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A PROPOS d'un mot latin. 93
gneux qui serait bien aise de nous faire croire qu'un plébéien se
trouve toujours mal de se fier à « l'impertinence des nobles. »
Suétone nous dit au contraire que Térence n'était p6us pauvre,
qu il possédait un champ de 20 jugères (5 hectares), et que sa
fille épousa un chevalier romain. On comprend bien qu'il ait été
sensible à l'honneur d'être reçu dans l'intimité de ces grands
personnages; mais, pour qu'on ne soupçonne pas qu'il ait [eu
besoin d'acheter leur bienveillance par de basses flatteries, il
s'empresse d'ajouter qu'ils n'ont aucun orgueil {sine superbia), et
il le prouve en les appelant sans façon « ses amis. » Ce mot ne
laisse pas de surprendre lorsqu'on songe que c'est ' un ancien
esclave qui parle, et qu'il est question d'un Scipion.
m
Il est sûr pourtant, si l'on se rend compte des préjugés an-
tiques, que la présence d'un affranchi dans cette société ne pou-
vait être qu'une exception ; elle devait se recruter dans un monde
différent. Sans doute Scipion, qui avait un esprit large, ne choi-
sissait pas uniquement ses amis d'après leur fortune. Nous savons
qu'il en avait un qui était pauvre et qui possédait tout au plus
une maison à Rome et un petit champ. Il ne les prenait pas
tous non plus dans la haute aristocratie dont il était lui-même
sorti; beaucoup appartenaient à cette noblesse moyenne qui a
donné à Rome de si bons serviteurs. C'étaient des jeunes gens à
peu près de son âge, qui en général se préparaient à remplir des
fonctions publiques, questeurs déjà, ou qui aspiraient à la ques-
ture. Il y avait parmi eux plusieurs jurisconsultes, la jurispru-
dence étant à Rome, dans un état militaire, une des rares pro-
fessions lettrées. Ils étaient tous bien élevés, distingués de
manières, instruits des lettres grecques. Ils lisaient beaucoup et
même ne dédaignaient pas d'écrire. L'un d'eux, Fannius, laissa
un ouvrage historique; un autre, Mummius, le frère de celui
qui prit Corinthe, adressait de la Grèce à ses amis, plus d'un
siècle avant Horace, des lettres en vers, qu'on trouvait spiri-
tuelles; Furius Philus, qui fréquentait assidûment les savans
grecs, devient plus tard un des bons orateurs de cette époque ;
Rutilius Rufus a laissé la réputation d'un grand homme de bien.
Poursuivi par la haine des fermiers de l'impôt pour avoir dé-
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94 REVUE DES DEUX MONDES.
fendu contre eux des populations qu'ils pillaient sans pitié, il
accepta courageusement un exil injuste et refusa de rentrer à
Rome quand on lui permit d'y revenir. Après Scipion, la pre-
mière place était occupée par G. Laelius, qu'on avait surnommé
« le Sage. » Par une rencontre rare, il fut Tami de coeur du se-
cond Africain, comme son père l'avait été du premier. A Rome,
ils ne se quittaient pas; ils allaient se reposer ensemble à la
campagne dans les mêmes villas. Ils avaient les mêmes opinions,
les mêmes goûts, les mêmes amitiés. La seule différence qu'on
remarquât dans leur caractère, c'est que Laelius était plus gai et
Scipion plus triste; mais cette diversité, qui aurait pu créer
entre eux quelques dissentimens, contribuait encore aies rappro-
cher. La belle humeur de La'lius ^tait communicative, il finissait
par égayer son ami, et alors, comme il arrive parfois que les
mélancoliques vont à l'extrême quand on parvient k les dérider,
ils se laissaient aller tous les deux à de véritables enfantillages.
On les surprit un jour, avant le dîner, se poursuivant autour de
la table, à coups de serviettes.
Entre ces amis de naissance et de situation diverses l'égalité
régnait : Scipion ne souffrait pas qu'on le distinguât des autres.
Le mot par lequel on désigne les rapports qu'ils avaient entre
eux {comitas) signifie la politesse, le savoir vivre, l'agrément du
commerce. Ge n'était pas une de ces liaisons banales, que créent
pour quelque temps des intérêts communs et des services réci-
proques. Ils se réunissaient uniquement pour le plaisir de se
trouver ensemble, et n'avaient d'autre raison de se revoir que de
reprendre un entretien interrompu. Il semble bien que ce soit
quelque- chose de nouveau qui commence à Rome. Les vieux
Romains se partageaient entre la vie publique et la vie de famille ;
elles prenaient tout leur temps et il ne leur en restait guère pour
ce que nous appelons la vie du monde, c'est-à-dire pour ces
réunions intermédiaires, plus ouvertes que la famille, moins
nombreuses que les assemblées politiques, et qui tiennent le
milieu entre les deux. Évidemment la société qui se rassemblait
autour de Scipion avait un peu ce caractère; et, quoiqu'on doive
se défendre d'assimilations qui ne sont jamais qu'à moitié vraies,
nous ne pouvons nous empêcher, en l'étudiant, de songer un
peu à nous-mêmes et à notre histoire, et de trouver que, par
certains côtés, elle nous rappelle nos salons du xvii* et du
xvni° siècle.
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A PROPOS D*UN MOT LATIN. 95
Elle en diffère pourtant en ce que les femmes n'y tenaient
aucune place, tandis que dans nos salons elles dominaient, et
cette différence est capitale. La présence des femmes donne aux
réunions mondaines un caractère particulier. Sans parler du
charme qu'elle y apporte, elle a un avantage précieux : elle les
maintient dans un milieu convenable entre une liberté excessive
et un sérieux exagéré. Les amis de Scipion étant choisis dans un
monde distingué, le premier de ces défauts n'était guère à
craindre : leurs habitudes de vie élégante devaient les mettre à
Tabri de toute grossièreté dans leurs propos et leurs manières.
Mais on pouvait redouter l'autre. Ces jeunes gens venaient de
traverser des écoles de grammairiens et de philosophes, ils vi-
vaient dans l'intimité de savans grecs, ils pouvaient avoir gardé
de ce commerce quelques hcU)itudes de pédantisme ; le bon sens
romain les en préserva. Nous voyons qu'au lieu d'étaler leurs
connaissances, ils mettent une certaine coquetterie à les dissi-
muler. Ils ne veulent pas qu'on les prenne pour des savans de
métier; ils sont simplement, prétendent-ils, de bons bourgeois
sans prétention {unus e togatis), qui répètent ce que l'usage
de la vie ou les exemples de leurs pères leur ont appris. Ils re-
prochaient aux Grecs d'avoir la vanité de leur science, d'être pas-»
sionnés de disputes, d'entamer hors de propos, devant des gens
incapables de les comprendre, des controverses subtiles, de sou-
lever de préférence des problèmes insolubles et inutiles. Eux,
au contraire, s'attachaient surtout à la morale de tous les jours ;
ils choisissaient des questions que peut résoudre l'expérience de
la vie commune, et les traitaient sans effort de dialectique, sans
appareil de raisonnement, « à la bonne franquette, pingui Mi-
nerva. » En un mot, tandis que les Grecs leur semblaient des
professeurs qui ont peine à quitter le ton de l'école, eux se pi-
quaient de n'être que des gens du monde, qui causent familière*
ment avec des amis ; et je crois bien que c'était leur façon ordi-
naire de converser entre eux, quand ils avaient la joie de pouvoir
se réunir.
Nous ne sommes guère informés des lieux où ils se réunis-
saient d'ordinaire. Tout au plus peut-on essayer de les imaginer
d'après les dialogues de Gicéron. On sait que les Romains ont
conservé longtemps l'habitude de ne venir à la ville que pour
leurs affaires. Quand ils n'avaient pas à voter au Champ de
Mars, à siéger au Sénat, à parler au Forum, à défendre un client
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9fi REVUE DES DEUX MONDES.
devant les tribunaux, ils restaient aux champs. C'est donc dans
leurs villas des environs de Rome que devaient se rencontrer
d'ordinaire les amis de Scipion. Ils s'y réunissaient sans doute
dans des repas communs : « C'est là, disait Caton, en faisant
allusion à Tétymologie du mot conviviurrij c'est là qu'on vit
véritablement ensemble. » Le plus souvent, suivant la saison, ils
se promenaient sous les portiques, ou dans les bosquets à l'ombre
des grands arbres; ils s'asseyaient auprès de la statue d'un sage^
au milieu de quelque pelouse ; ou bien encore ils longeaient
une rivière, — non pas un de ces petits ruisseaux de fantaisie
dont les riches ornaient leurs jardins, où l'on se plaisait à mé-
nager des iles en miniature et des apparences de cascades qu'on
appelait pompeusement des cataractes, — mais une rivière véri-
table, coulant librement dans la campagne, en pleine nature (1).
Ainsi faisait Socrate, que Platon nous dépeint, dans le Phèdre ^
suivant le cours de l'ilissus, les pieds nus, dans l'eau, jusqu'au
moment où il s'assied sans façon sur la berge, à l'ombre d'un
platane, avec ses disciples. Mais les grands seigneurs de Rome
sont plus délicats et tiennent à leurs aises : ils se font apporter
des coussins (2), et quand ils sont convenablement installés,
rentre tien commence.
IV
De ces entretiens, personne assurément ne tenait registre;
cependant, ils ne sont pas tout à fait perdus. Cicéron prétend
tenir de Rutilius Rufus, quand il l'alla voir à Smyrne, avec son
frère et Atticus, celui dont il a tiré son bel ouvrage de la Répu-
blique. Ailleurs, il affirme que son maître Scœvola, qui lui
enseigna la jurisprudence, lui a rapporté la conversation de
Lailius avec ses amis, qui est devenue le traité de V Amitié. Il
ajoute, il est vrai, que, s'il est parti de ce qu'on lui a raconté,
il a traité le sujet à sa façon [meo arbitratu\ et je suis bien con-
vaincu qu'il a plus consulté son imagination qu'il n'a reproduit
le récit qu'on lui avait fait; c'est son habitude. Rien pourtant ne
nous force à croire qu'il ait tout inventé. Comment Scipion et ses
(1) Tous ces détails sont tirés des préludes des divers dialogues de Cicéron,
surtout de celui du second livre des Lois,
(2) De Oraiore, 1, 7.
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A PROPOS d'un mot latin. ^'^ 97
amis anraient-ils oublié les enseignemens de Polybe au sujet de
la constitution romaine? Les occasions de se les rappeler ne
manquaient pas au milieu des troubles qui la mettaient en péril.
Ils ont dû en parler plus d'une fois ensemble pour atténuer les
tristesses que leur causaient les malheurs publics, et quy
aurait-il d'étonnant que Rutilius se fût souvenu, dans son exil,
d'une de ces conversations qui l'avait plus frappé que les autres?
Sur ces souvenirs, que le temps avait affaiblis, mais non effacés,
Cicéron a brodé sans scrupule; mais il est bien possible que sa
fantaisie ait travaillé sur un fond véritable. On peut croire aussi
que les leçons de Pana^tius n'ont pas disparu de la mémoire de
ses disciples, et qu'ils sont revenus plus d'une fois sur les sujets
qu'il aimait à traiter. On a vu que ces sujets étaient d'ordinaire
empruntés à la morale pratique ; ils sont de tous les temps, on
ne peut pas leur échapper et tous les incidens de la vie les im-
posent à nos réflexions. De plus, à ce moment, ils étaient d'ac/wa-
lité^ conmie on dit aujourd'hui. La curiosité des Grecs s'était
attachée à les étudier; ils en avaient donné des solutions nou-
velles, et cette nouveauté les avait mis à la mode. Partout où
pénétraient les lettres grecques, c'est-à-dire dans tout le monde
civilisé, on dévorait les ouvrages des Socratiques où sont agités
les problèmes de la vie. Et qu'on ne dise pas que les questions
de ce genre, bonnes pour les écoles et les entretiens savans, ne
conviennent pas aux conversations mondaines. On discutait chez
Scipion sur le souverain bien, sur les conflits de l'intérêt et du
devoir, comme on parlait de la grâce efficace ou suffisante à
l'hôtel de Rambouillet, ou chez M"* Geoffrin des théories de Mon-
tesquieu sur le régime constitutionnel. Je ne vois donc pas de
motif pour refuser de croire Cicéron quand il nous dit qu'il a
repris dans deux de ses dialogues les sujets que Scipion et ses
amis traitaient dans leurs entretiens; et si ce témoignage est
vrai, si nous connaissons d'une manière plus exacte ce qui se
faisait, ce qui se disait dans cette société, il nous devient plus
facile de nous rendre compte de l'action qu'elle a exercée autour
d'elle.
Il ne faudrait pas croire que les réunions comme celle de
Scipion, parce qpi'elles sont composées de peu de personnes,
qu'elles affectent de s'isoler et de vivre à part, passent inaperçues.
11 semble au contraire que cette attitude qu'elles prennent attire
les yeux sur elles; plus elles paraissent se dissimuler, plus on
TOME XX XVII. — 1907. 7
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98 REVUE DES DEUX MONDES.
i
veut les connaître. Chez nous, dans le monde intelligent de Paris,
personne, au xvii* siècle,Jn'ignorait l'hôtel de Rambouillet ou les
autres sociétés littéraires; et môme, quoique les relations fussent
alors plus difficiles et plus rares entre Paris et la province, la
renommée s'en était répandue jusqu'aux extrémités de la France.
On a souvent cité le passage de Chapelle, où il raconte qu'il ne
fut pas peu surpris, dans son voyage, de rencontrer ;à Montpel-
lier des précieuses qui affectaient d'imiter les mignardises et le
parler gras de celles de Paris, qui dissertaient sur VAlaric et le
MoïsCf sur la Clélie et le Cyrus, et qui lui demandaient des nou-
velles « de ces messieurs de l'Académie. » Quant aux salons du
xvui* siècle, c'est bien au delà de la France qu'ils étaient connus.
On en parlait dans l'Europe entière, et ils étaient partout le
modèle sur lequel l'esprit public essayait de se former.
Soyons assurés que la société de Scipion n'a pas échappé
non plus h la curiosité publique. Dès Tépoque où furent repré-
sentées les premières pièces de Térence, c'est-à-dire quand elle
venait à peine de naître, elle était déjà en grand honneur. Elle
occupait sans doute les conversations des oisifs quand ils se ras-
semblaient au Forum, près de la tribune, ou dans les basiliques
voisines. Puisqu'on en parlait beaucoup, il était naturel qu*on
cherchât à l'imiter; c'était sans doute une manière de se mettre
à la mode. Des réunions durent se former, dans lesquelles des
personnes lettrées, ou qui voulaient s'en donner la réputation,
causaient volontiers entre elles de sujets de morale et de philo-
sophie. L'habitude s'en était conservée à l'époque suivante, dans
les beaux jours du siècle d'Auguste. Horace qui venait de s'éta-
blir dans la villa que Mécène lui avait donnée, et jouissait du
plaisir d'être chez lui, nous raconte qu'il reçoit à sa table
quelques campagnards des environs. Il nous dit qu'on y vient
s4ns cérémonie, que personne ne se croit obligé d'obéir aux lois
rigoureuses de l'étiquette qui régissaient alors les repas, et dont
Varron avait rédigé le code, que chacun y fait ce qu'il veut et
y dit ce qui lui plaît. On n'y répète pas, comme à l'ordinaire, les
cancans du voisinage ou ces nouvelles des théâtres, qui sont
l'aliment des conversations romaines et se répandent jusque dans
la banlieue; « on y parle de ce qu'il importe avant tout de con-
naître, de ce qu'il serait dangereux d'ignorer; on cherche si c'est
la richesse qui fait le bonheur, ou la vertu ; sur quel fondement
expose la véritable amitié; quel est le principe et la règle du
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A PROPOS d'un mot Latin. 99
souverain bien (1), » et il affirme que ces entretiens, qui nous
semblent un peu graves pour un diner sans façon, le rendent
beureux comme un Dieu : 0 noctes cssnssque Deumt Ces ques-
tions sont celles mêmes qu'agitaient les disciples de Pansstius^ à
la table de Scipion. Si elles faisaient encore à Tépoque d'Horace
des conversations de dessert qui le ravissaient, qu'on juge de
l'intérêt qu'elles devaient avoir, dans leur nouveauté, pour des
gens plus capables de les comprendre que les bons propriétaires
des maisons de campagne de Tibur.
C'est au temps de Scipion que s'achève l'initiation de Bome
aux lettres et k }a vie grecques. Gomme on voit qu'elle est com-
plète au moment où Cicéron commence d'écrire et dès ses pre-
miers ouvrages, il faut qu'elle remonte un peu plus haut que lui,
c'est-à-dire à la génération qui l'a précédé de quelques années.
Dès la fin du vi* siècle, Rome a pris de la civilisation hellé-
nique tout ce que comporte son génie, et dès lors une grande
époque littéraire se prépare pour elle.
L'œuvre, comme on le voit, s'était faite lentement; dans les
assimilations de ce genre, c'est une première condition de suc-
cès. Mais il y en avait d'autres, qui n'étaient pas moins néces-
saires et qui rendirent l'union intime et durable. Ici encore
nous allons retrouver l'action de Scipion et de ses amis.
Pour mieux apprécier la manière dont ils se sont conduits
en cette occasion et rendre hommage à leur sagesse et à leur
patriotisme, il convient de remonter un peu plus haut. Rappe-
lons-nous que, dès les premières relations que les Grecs et les
Romains ont eues ensemble, les affinités de leur religion et de
leur langage n'ont pas pu leur échapper, et qu'ils ont dû confusé-
ment reconnaître qu'ils étaient du même sang. Mais pour être très
proches parens, on n'en est pas toujours plus amis. En même
temps qu'ils voyaient les ressemblances qui se trouvent entre
eux, ils étaient frappés des diversités. Elles s'accusèrent davan-
tage quand la défaite de Persée et d'Antiochus eut mis le
monde grec dans les mains de Rome. Cette situation rendit les
(1) Horace, Sat, II, a.
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"^^ww,
100 REVUE DES DEUX MONDES.
rapports des deux peuples plus compliqués et plus délicats, et
il devint visible qu'il y avait à la fois entre eux beaucoup d'attrait
et quelques antipathies.
Les sentimens des Grecs à l'égard des Romains se devinent
facilement, quand on les connaît. Leur défaite ne leur avait pas
fait perdre la bonne opinion qu'ils avaient d'eux-mêmes ; ils mé-
prisaient les Romains qu'ils trouvaient lourds, épais, grossiers,
et qui leur semblaient d'une race inférieure, mais il ne faltait
pas le leur laisser voir. C'étaient les maîtres ; on les flattait pour
obtenir leurs bonnes grâces, on les comblait de louanges men-
songères, on leur prodiguait les témoignages de la plus basse ser-
vilité. Les Grecs éprouvaient donc pour les Romains un mépris
sincère et affectaient une admiration de complaisance. Chez les
Romains, c'était le contraire ; ik ne pouvaient se défendre d'ad-
mirer les Grecs en toute sincérité : et non seulement les lettrés,
les gens de goût, étaient passionnés pour les œuvres de leurs
poètes, de leurs savans, de leurs artistes, mais dans toutes les
classes de la société on se sentait attiré vers eux par la sou-
plesse de leur esprit, l'agrément de leurs manières, lart qu'ils
avaient de se plier à toutes les circonstances, de trouver des res-
sources dans toutes les occasions, d'être propres à tous les métiers.
Quand ils s'étaient glissés dans une maison, ils y devenaient
bientôt indispensables, et l'on ne pouvait plus se passer d'eux.
Cependant c'était un devoir pour le maître de garder sa dignité
de Romain et son attitude de victorieux. Il avait donc soin de
cacher en leur présence ce qu'au fond il ressentait pour eux.
Souvent même il les raillait, il leur disait de dures vérités, il
avait l'air de les mépriser. Eux ne s'en préoccupaient guère : ils
savaient bien que ce mépris n'était qu'une apparence, et qu'il
recouvrait une admiration réelle.
Il suit de là qu'en réalité Thellénisme ne devait pas rencon-
trer à Rome de résistance bien sérieuse. Caton lui-même, qui
fut son ennemi le plus acharné, se contenta de protestations
bruyantes et ne prit pas contre lui de mesures efficaces; comme il
lui est arrivé souvent dans sa carrière politique, il fit plus de
bruit que de besogne. Il n^en est pas moins vrai que ceux qui
travaillaient à le faire triompher avaient quelques précautions
à prendre et qu'il leur fallait ménager Tamour-propre national.
Les philhellènes des premiers temps, dans leur enthousiasme
de néophytes, étaient allés trop vite et trop loin. On avait vu le
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A PROPOS d'un mot latin. 101
premier Scîpion, pendant qu'il préparait son expédition d'Afrique,
mener la vie grecque {grœcarï) en Sicile, fréquenter les gym-
nases, les palestres, paraître en public le menton rasé, vêtu d'un
pallium, avec des sandales aux pieds. Les vieux Romains en
étaient indignés, et Caton ne le lui a pas pardonné, même après
sa victoire.
On n'avait rien à craindre de semblable cbez Scipion Émi-
lien. Outre qu'il était modéré de nature, ennemi des exagérations,
conune il connaissait mieux les Grecs, il se laissait moins sé-
duire au dehors de la civilisation hellénique; il n'en voulait
prendre que ce qu'elle avait de meilleur. Ces susceptibilités, que
beaucoup de Romains témoignaient contre elle, tenaient après
tout à des motifs honorables : il trouvait juste qu'on les respectât.
Lui-même, par beaucoup de côtés, était un homme des anciens
temps et il s'en faisait gloire. Sa censure fut presque aussi sé-
vère que celle de Caton, et il y prononça un discours dont on se
souvenait pour exhorter les citoyens au respect des mœurs an-
tiques, n avait peu de goût pour les jeunes gens qui affectaient
de s'en écarter et d'introduire des modes nouvelles. Il reprochait
à Sulpicius Gallus de se parfumer, de s'épiler soigneusement la
barbe et les sourcils, de faire sa toilette en face d'un miroir, de
porter des tuniques qui, au lieu de laisser les bras nus, retom-
baient sur les mains et les recouvraient entièrement. Nous
avons conservé le fragment d'un de ses discours où il s'indigne
qu'on ait ouvert à Rome une école de danse. Il raconte qu'on le
lui avait dit, mais qu'il ne voulait pas le croire. Il s'y est laissé
conduire, et il y a vu plus de cinquante garçons ou filles de bonne
naissance, entre autres le fils d'un candidat aux honneurs
publics, un jeune homme de plus de douze ans, qui avait au cou
la boule d'or que portaient les jeunes patriciens, « et dansait
avec des castagnettes une danse tellement obscène qu'un esclave
impudique n'oserait pas se la permettre. »
Ces senti mens de vieux Romain que Scipion exprime ici
avec tant de force, il les avait inspirés sans doute & ceux qui
ientouraient, et je remarque qu'on en retrouve quelque trace
chez les deux grands poètes qui furent ses amis. Même Térence,
Cfue nous avons l'habitude de ranger parmi les partisans les
plus déclarés de l'hellénisme, et qui, comme nous venons de le
voir, a beaucoup travaillé à répandre la vie grecque à Rome,
n'entendait pas qu'on y mit trop d'excès. Ce qui le prouve, c'est
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102 REVUE DES DEUX MONDES.
que les premiers ennemis contre lesquels il «ut à se défendre lui
reprochaient de gâter les pièces de Ménandre et de prendre trop
de liberté en les reproduisant. Ds ne voulaient pas qu'on y
changeât rien, quand on les imitait. Lui, au contraire, les accuse
d'âtre des délicats, dés raffinés, qui poussent trop loin les scru-
pules littéraires, et qui finissent « par ne plus rien entendre aux
choses à force de faire les entendus. » Quand il lui faut choisir
des défenseurs, il les prend sans hésiter dans la vieille tradition
romaine, il se met sous le patronage de Naevius,de Plante,
d'Ennius, et déclare « qu'il aime mieux ce qu'on appelle leur
négligence que la basse régularité de ceux qui l'attaquent (1). »
Lucilius est plus explicite encore, et plus vif. Assurément il s'est
mis lui aussi à l'école de la Grèce, mais il n'est pas un écolier
timide, et, tout en l'admirant, il prétend la juger. Son respect
pour Homère ne l'empêche pas de plaisanter à l'occasion sur
Hélène et Pénélope ; quoiqu'il consacre tout un livre dans son
œuvre à des questions de grammaire qu'il discute avec gravité, il
se moque des avocats qui abusent des divisions et des subdivi-
sions et dont c'est l'unique souci de distribuer artistement les
mots dans la phrase ; il raille ces petits- maîtres qui affectent
de ne parler qu'en grec ; et malgré son goût sincère pour les
philosophes, il n'hésite pas à reconnaître qu'un bon manteau,
quand il fait froid, rend plus de services qu'un maître de philo-
sophie. Remarquons que Térence a vécu dans la société de Sci-
pion quand elle était encore toute jeune, et que Lucilius ne la
fréquentée que dans les dernières années. On en peut conclure
(}ue cette société a persisté pendant toute son existence dans les
mêmes sentimens; que, jusqu'à la fin, son culte pour l'art grec
s'est préservé de toute superstition ; qu'elle n'a imité les mœurs
étrangères qu'à la condition de ne pas compromettre les tradi-
tions nationales; qu'en un mot, en devenant grecque par quelques
côtés, elle est toujours au fond restée romaine. Cette modéra-
lion en toutes choses était l'esprit même de Scipion. Ses amis
le savaient bien, et s'ils l'ont fidèlement suivi, c'est qu'ils étaient
sûrs qu'il ne les mènerait pas trop loin.
(1) Andria, prologue.
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A PROPOS DUN MOT a^ATIN.
VI
103
Parmi les motifs que les vieux Romains pouvaient avoir de se
défier des idées nouvelles qui leur venaient de la Grèce, il y en
avait un qui devait leur paraître plus grave que les autres. On
a vu que le dernier mot de Vhumanilas est l'amour de Thomm^
en général, sans distinction de race et de peuple, uniquement
parce qu'il est homme. Ce sentiment semble d'abord en contra-
diction avec l'affection jalouse que chaque pays réclame de ses
enfans et qui ne souffre pas de partage. Comment les accorder
ensemble? Faut-il les sacrifier l'un à l'autre, ou peut-on le^
conserver tous les deux? Le conflit entre le cosmopolitisme et la
patrie, qui a pris de nos jours une intensité particulière et
menace de troubler les sociétés modernes, remonte haut : il a
son origine dans certaines doctrines des écoles philosophiques
de la Grèce. Cependant, les Grecs ne paraissent pas s'en être in-f
quiétés. C'est qu'en réalité Tidée de la patrie ne les préoccupait
guère. Cette idée était surtout pour eux un produit de leur vanité;
la Grèce étant sans contestation le pays privilégié de l'intelligence,
tout ce qui n'est pas grec, ils l'appellent barbare, et le mépris
qu'ils ont pour les barbares leur fait sentir l'orgueil d'être
Grecs. Mais il ne semble pas qu'ils se rendent bien compte de
ce que la patrie est en droit d'exiger de nous pour la défense de
son honneur ou de sa liberté. Â l'exception du grand élan des
guerres médiques, ils ne sont jamais arrivés à s'unir contre
l'étranger; et même alors ils n'étaient pas tous parmi les com-
battans de Marathon ou de Salami ne. Leur affection se concen-»
trait volontiers autour du petit endroit d'où ils étaient origi-
naires. On a remarqué que les constitutions qu'imaginaient
leurs philosophes sont faites pour des pays de peu d'étendue :
elles concernent des villes médiocrement peuplées, où l'individu
pourra garder toute son importance. C'est la cité qui en est le
cadre ordinaire, et tout au plus, quand le danger devint pressant,
quelques cités parvinrent à se grouper ensemble pour former
une ligue. La patrie n'apparaît donc pas dans les combinaisons
des politiques ; elle ne semble pas non plus avoir de place dans
les rêves des sages. Lorsqu'ils voulurent échapper à la concep-
tion étroite de la cité, ils dépassèrent la patrie, et la philosophie
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i04 REVUE DES DEUX MONDES.
leur suggéra l'idée de rhumanité. On demandait à Socrate de
quel pays il était, il répondit : « Je ne suis ni Athénien, ni
Grec ; je suis citoyen du monde. »
Voilà une réponse qu'un Romain n'aurait pas faite. Je ne
parlt pas de Scipion qui ne se serait jamais imaginé que sous
aucun prétexte et pour aucune raison on pût répudier sa patrie.
On lui avait donné Tordre de détruire Carthàge. Peut-être le
trouvait-il un peu rigoureux : il avait le sentiment de l'huma-
nité. Quand Tincendie fut sur le point d'achever son œuvre,
il songea aux vicissitudes des fortunes humaines, à ce qui
pouvait un jour arriver à son pays; Polybe, qui était près de lui,
nous dit qu'il cita tristement un vers d'Homère et versa quelques
larmes ; mais Tordre fut exécuté et Carthàge s'abima dans les
flammes. Avec Cicéron la question se pose d'une manière pré-
cise ; il s appelle, comme Socrate, citoyen du monde, mais avant
tout il entend rester citoyen de Rome. Il sait ce qu'il doit à sa
patrie, que nous lui appartenons tout entiers, « et qu'il ne nous
est permis d'employer à notre usage que la partie de nous^
mômes dont elle n'a pas besoin (1). » Ailleurs il expose encore
plus exactement sa pensée. Il se place en présence de devoirs
dififérens et montre qu'il y en a un qui est plus impérieux que
les autres et auquel il faut les subordonner. Dans un beau passage
du traité des Lois, il se représente visitant, avec son frère, la
petite ville d'Arpinum, d'où ils sont originaires. Il Ta toujours
beaucoup aimée ; il y retrouvait avec attendrissement les tradi-
tions de sa race, qui était ancienne dans le pays, ses autels do-
mestiques, les souvenirs de ses aïeux. Son père, que sa mau-
vaise santé retenait loin des affaires publiques, avait agrandi la
maison de famille, mais sans détruire l'ancienne, où ses pères
avaient vécu. On la reconnaissait encore, et, par sa simplicité,
elle rappelait celle de Curius chez les Sabins. Cicéron, qui y
était né, n'y retournait pas sans émotion, et il lui échappe de
dire, en la revoyant : « C'est là qu'est véritablement ma patrie ! »
Mais il se reprend aussitôt ; il songe qu'il en a une autre, qui se
compose de la )*éunion des cités particulières, et s'élevant au-dessus
du patriotisme municipal, ce qu'un Grec n'a jamais pu faire en-
tièrement, il proclame que c'est celle-là qui est la patrie véri-
table, qu'elle doit avoir la première place, « qu'il faut nous livrer
(!) De Republica, l, 4
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▲ PROPOS d'un mot latin. 105
il elle tout entiers, lui consacrer tout ce que nous possédons,
être prêts à mourir pour la défendre (i). » Voilà le devoir, et,
comme il n'y met aucune restriction, nous devons en conclure
que si c'est son opinion que la petite patrie, malgré la tendresse
qu'il a pour elle, doit céder iî la grande, h plus forte raison
Taffection que nous éprouvons pour Vhumanité doit être sacri-
fiée à celle que nous inspire notre pays . Les conceptions de sa
philosophie généreuse ne lui font pas oublier la réalité des faits.
Il n'ignore pas que ces sentimens peuvent entrer en conflit en-
semble, qu'il y a des occasions où ces étrangers, que nous vou-
drions regarder comme des frères, deviennent des ennemis, et
que nous sommes forcés de prendre les armes pour les com-
battre; il pense que nous ne devons pas hésiter à le faire. Mais
alors, à quoi sert-il de s'être proclamé « citoyen du monde, » et
quel profit le monde pourrait-il tirer de ces belles théories?
Cicéron entend bien que, même en cette extrémité, Vhumanùe
ne perde pas ses droits. Il veut d'abord qu'on résiste à la guerre
tant qu'il sera possible. « Puisqu'il y a deux manières de régler
les différends, la discussion pacifique (nous dirions aujourd'hui
l'arbitrage) ou la violence; quQ Tune convient à l'homme et que
l'autre est le propre des bêtes féroces, il faut n'avoir recours à
la force qu'après que les autres moyens ont été épuisés ; et dans
tous les cas, on ne doit jamais faire la guerre que pour obtenir
une paix équitable qui nous permette de vivre honorablement
en repos. » Si nous sommes victorieux, il nous interdit d'abuser
de la victoire. Nous devons être démens envers ceux qui n'ont
pas été cruels pendant la lutte et il faut leur conserver la vie. En
un mot, on doit être bien convaincu qu'il y a des limites an
droit de se venger et de punir : est ulciscmdi et puniehdi
modu${2).
Si Ton songe que ces belles paroles ont été prononcées il y à
plus de deux mille ans et avant le christianisme, on trouvera
J)eut-êtrc que notre civilisation a fait depuis cette époque Un peu
moins de progrès qu'il ne nous plait de le croire ou de le dire.
(1) De Ugibus, II, 2.
(2) Tous ces beaux préceptes se trouvent surtout dans le dernier ouvrage de
Cicéron, le De Officiis au livre !• u et m, il.
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106 REVUE DES DEUX MONDES.
VII
Il est vrai qae ce sont des paroles, et qu'il reste à savoir ce
qu'elles sont deveùues dans la pratique.
Il faut bien avouer que les Romains n'ont pas fait la conquête
du monde sans commettre des injustices, des violences, des
cruautés ; Vhitmanité était un idéal pour eux plus qu'une règle,
dont ils ne se sont jamais écartés. Mais tout de même , il est
beau pour un peuple d'avoir un idéal et de le placer très baut,
au risque de ne pas toujours l'atteindre. L'histoire montre d'ail*
leurs qu'ils l'ont souvent réalisé dans les limites oti il pouvait
l'être, et que c'est une des principales raisons qui expliquent qu'ils
aient pu conquérir un si vaste empire et qu'ils l'aient gardé si
longtemps.
On peut se demander d'abord pourquoi cette bonne fortune
leur est échue plutôt qu'à un autre peuple. Il semblait qu'elle
dût revenir aux Grecs, qui les dépassaient par tant de grandes
qualités et de qui précisément ils tenaient ce qu'ils avaient appelé
Vhumaniié, Les Grecs paraissaient bien mieux faits que les
Romains pour réunir les peuples autour d'eux. De tout temps
ils ont exercé un attrait singulier sur tous ceux qui les ont
connus ; on ne pouvait avoir de relation même passagère avec eux
sans devenir leurs admirateurs et leurs élèves. La chevauchée
d'Alexandre à travers l'Orient restera toujours une merveille
inexplicable. Il lui a suffi de traverser avec une petite armée des
nations dont on savait à peine l'existence pour y laisser une em-
preinte qui ne s'est plus effacée. La plupart d'entre elles, à ce
contact passager, sont devenues grecques, et beaucoup n'ont pas
cessé de l'être. Il est vrai que l'Occident s'est montré plus rebelle.
La Grèce l'a pourtant entamé de plusieurs côtés; sur presque
toutes les côtes de la Méditerranée elle a jeté des colonies. Elle
a conquis le sud de l'Italie et la Sicile ; elle s'est établie aux
embouchures du Rhône et dans quelques coins de l'Afrique;
mais là, elle a été supplantée par Rome, quoiqu'elle eût l'avance
sur elle, et dans les pays mêmes où elle a dominé le plus long'
temps et à plusieurs reprises, elle a laissé peu de traces.
Une des raisons qui empêcha sans doute les Grecs de garder
sur certains peuples une influence durable, c'est qu'ils ne se
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A PROPOS d'un moi latim. 107
sont pas assez appliqués à mettre leurs actions d'accord avec
leurs doctrines. Ils donnaient de très beaux préceptes et de fort
mauvais exemples. Pour nous borner à ce qui nous occupe,
c'est de l'école socratique que venait en droite ligne le vers
célèbre de Térence :
Homo sum^ humani nihil a me alienum puio.
Sénèque disait qu'il devrait être dans tous les cœurs et sur
toutes les lèvres. Les Grecs, qui l'écrivaient dans leurs livres,
l'avaient quelquefois à la bouche, mais il est bien sûr qu'il n'était
pas dans leur cœur. D'abord l'étranger, le barbare, comme ils
disaient,n'était pas un homme peureux. Aristote pense qu'on peut
tout se permettre avec lui, et il trouve même qu'on lui rend ser-
vice en le forçant d'obéir, puisqu'il est incapable de se gouverner.
Platon croit être très généreux quand il distingue entre la guerre
et ce qu'il appelle la discorde. Lorsqu^on combat contre l'étran-
ger, c'est la guerre ; la lutte entre Grecs est simplement la dis-
corde. Dans la guerre, tout est permis ; on peut brûler les mai-
sons, ravager les champs, réduire les habitans en servitude,
Platon n'y voit pas d'empêchement: ce sont des barbares. On
doit être un peu plus modéré quand c'est une simple discorde,
c'est-à-dire quand on a des Grecs en face de soi ; il faut alors se
contenter d'enlever la récolte de l'année et l'on ne doit pas faire
d'esclaves. Mais ces timides réserves furent rarement respec-
tées. Les Grecs, qui se battaient toujours, ne se battaient guère
qu'entre eux, et les luttes fraternelles sont, comme on le sait, les
plus implacables de toutes. On n'y reconnaissait aucun autre droit
que celui du plus fort. Les Athéniens en avaient fait un principe
qu'ils appliquaient sans distinction à tous leurs ennemis, Grecs
ou barbares. « Quand les forces sont inégales, disaient-ils k leurs
voisins de Mélos, qui les imploraient, la justice est inutile; le
plus faible doit céder. » Que nous voilà loin de Vhumanité!
Polybe a raconté les dernières luttes de la Grèce ; c'est une his-
toire lamentable, et jamais il ne s'est commis plus d atrocités. Je
ne parle pas de la cruauté des foules: la foule est partout Idche
et féroce, et nous avons vu, en pleine civilisation, des spectacles
qui rappellent ceux qu'offrit Alexandrie, quand la populace ivre
de sang mit en lambeaux Agathoclès et tous les siens. Mais des
diefs de peuple, comme Nabis, à Sparte, ou Philippe, en Macé-
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i08 REVUE DES DEUX MONDES.
doine, qui avaient pu fréquenter les grands philosophes et en-
tendre les pièces d'Euripide ou de Ménandre, inventaient contre
leurs ennemis, ou ceux qu'ils croyaient Tôtre, des supplices qui
font frémir. Us avaient pour principe que, lorsqu'on tue quel-
qu'un, il ne faut laisser vivre aucun des siens qui puisse le ven-
ger, et ils exterminaient la famille entière. C'est évidenlment
cette façon de se conduire qui a découragé les sympathies que
s'étaient attirées les Grecs et compromis l'admiration qu'exci-
taient partout les chefs-d'œuvre de leur art et de leur littéra-
ture.
Il n'y avait rien de semblable à Rome. Sans doute la race y
est rude, les lois très rigoureuses, la famille surtout sévèrement
organisée, femme, enfans, serviteurs dans la main du père et
sous une dure discipline. Le premier aspect de cette cité sérieuse,
que dirige une aristocratie solennelle, plus occupée d'affaires que
de plaisir, est loin d'être aussi attrayant que celui d'Athènes où,
selon Bossuet, « les fêtes et les jeux étaient perpétuels, où l'es-
prit, où la liberté et les passions donnaient tous les jours de
nouveaux spectacles. » Mais au moins n'y trouve-t-on pas au-
tant de ces scènes de férocité que la Grèce nous a trop souvent
offertes. Au fond, les mœurs y étaient plus douces qu'elles ne pa-
raissent. Par exemple, les Romains se piquent d^avoir diminué
l'atrocité des supplices, qui est une des hontes du monde antique.
a II n'y a pas de nation, dit un de leurs écrivains, qui en use avec
plus de douceur que nous dans la punition des coupables (1). »
C'était la vérité. N'oublions pas que Rome est la première qui ait
aboli la peine de mort en matière politique. Polybe fut très SL^r-
pris de voir, quand il y arriva, qu'un citoyen, accusé d'un crime
capital, a le droit, pendant qu'on délibère, de sortir ouvertement
de la ville ; tant qu'il reste une tribu qui n'a pas rendu son verdict,
il peut se soustraire au châtiment par Texil. Les Romains passent
pour le plus guerrier de tous les peuples, et Ton sait qu'en eflet
le temple de Janus n'a presque jamais été fermé chez eux. Il
paraît pourtant à certains indices qu'il n'a pas toujours été facile
d'arracher ce peuple de laboureurs à ses fermes et à ses champs
pour le jeter sur ses voisins et qu'il a plus souvent subi la guerre
qu'il ne l'a cherchée; mais une fois qu'elle est commencée, il la
mène avec vigueur. Sa main s'abat lourdement sur ceux qui lui
(l) Tito-UTe, IV, •.
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▲ PROPOS d'un mot latin. 109
résistent, et quand il croit avoir afifaire à des ennemis qui n'accep-
teronC jamais sa domination, il les traite sans pitié: il a détruit
presque en même temps Carthage, Numanceet Corinthe. Comme
ces paysans sont pressés de rentrer chez eux, et qu'ils ont pour
principe de ne faire la paix que quand ils sont victorieux, ils
emploient tous les procédés pour vaincre le plus vite possible.
Après tout, ces procédés sont ceux dont l'antiquité a usé partout
sans scrupule et auxquels les nations modernes n'ont pas tout à
fait renoncé. Mais après la victoire leur façon d'agir change.
D ordinaire on ne les suit guère, on ne les étudie, on ne les
admire que pendant qu'ils livrent la bataille. On a tort : c'est
quand elle est gagnée qu'il importe surtout de les voir à l'œuvre.
Tout d abord, et dès leurs premières entreprises, nous remar-
quons que, contrairement aux habitudes des nations antiques,
ils ont laissé vivre les peuples qu'ils avaient vaincus. Il est vrai
qu'au début au moins ces peuples étaient des Italiens, des frères;
mais on a vu que cette considération n'a pas arrêté les Grecs
qui semblaient traiter plus mal leurs ennemis quand ils étaient
de leur sang. Non seulement Rome n'a pas exterminé les siens
après leur défaite, mais même elle ne les a pas réduits & être
des sujets; elle en a fait des alliés, et ils l'ont aidée à vaincre le
monde. Les anciennes inimitiés ont été bientôt oubliées. Daiis
l'éloge enthousiaste que Virgile a fait des peuples de la vieille
Italie, ceux dont il exalté surtout le courage, qu'il appelle une
race de héros, « les Marses, les Sabins, le Ligure accoutumé à
la peine, le Yolsque à la lance pointue, » sont précisément les
mêmes qui ont arrêté le plus longtemps la fortune de Rome.
Au lieu de se souvenir du mal qu'ils lui ont fait, elle se glorifie
de leur valeur dont elle a eu tant à souffrir. Après la conquête de
ritalie, Toxpérience était faite ; les Romain^ avaient trop de bon
sens pour n'en pas profiter. Dès lors, ils sont décidés à appliquer
partout la méthode qui leur a si bien réussi. Ils feront le moins
possible de guerres d'extermination; impitoyables pendant la lutte,
ils seront démens après la victoire. « C'est là, dit Cicéron, le
fondement de notre domination ; c'est ce qui a étendu si loin les
limites de notre empire (!)• »
La conquête finie, l'œuvre n'était que commencée; le plus
important restait à faire. Ces peuples qu'on venait de soumettre,
(1) Pro Batbo, 13.
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HO REVUE DES DEUX MONDES.
qu'on avait épargnés, il fallait se les attacher et arriver à en
faire un seul peuple. On a souvent exposé les prqcédés doût se
sont servis les Romains et qui ont obtenu un si merveilleux
succès, je crois inutile d'y revenir. Je ne rappellerai que ceux
dans lesquels se retrouve directement Tinfluence de Vhumaniié
D'abord, ils ont apporté aux vaincus une civilisation supé-
rieure : un vainqueur n'a pas de moyen plus sûr de légitimer sa
Aactoire. Cette civilisation, nous avons vu qu'ils la tenaient de
la Grèce et de quelle manière ils se Tétaient appropriée. Certai-
nement elle avait perdu à passer d'un peuple à l'autre ; et pour-
tant, je me demande si, sous la forme nouvelle qu'elle avait
prise, elle ne convenait pas mieux à ceux auxquels on allait
l'appliquer. Ils étaient de nature intelligens, mais encore fort
mal dégrossis ; la finesse, la subtilité, la grâce, toutes les perfec-
tions de l'esprit grec pouvaient leur échapper. Il fallait, comme
dit M"* de Sé%agné, les épaissir un peu, pour qu'il fût possible à
ces ignorans de s'en rendre maîtres. Ainsi présentées, ils les ont
comprises et goûtées du premier coup\ Elles ont pénétré non seu-
lement en Espagne et dans la Gaule, mais en Afrique, en face du
désert, & Trêves, & Cologne, à quelques pas de la barbarie ger-
manique. La passion que ces pays lointains témoignent pour les
lettres latines n'était pas uniquement une flatterie pour la ville
maîtresse; il y entrait plus de sincérité qu'on n'est tenté de le
croire. Les Romains n'ont pas imposé leur civilisation au monde;
le monde est allé au-devant d'elle. Rappelons-nous que les
écoles de grammaire et de rhétorique, qui firent tant pour la
répandre, n'ont pas été fondées directement par l'autorité
romaine; à cette époque, TÉtat n'avait pas pris, comme chez
nous, le monopole de l'enseignement, il laissait faire les villes, et
se contentait d'encourager les maîtres en leur accordant quelques
distinctions et quelques privilèges. C'étaient ceux qui devaient
profiter de leurs leçons, c'est-à-dire les gens des pays vaincus,
qui les attiraient chez eux et qui les payaient. Même cette diffu-
sion de la langue latine dans tout le monde occidental, qui fut
si avantageuse à Rome, il semble bien qu'elle y soit arrivée sans
avoir besoin d'exercer aucune contrainte. Malgré la phrase
célèbre de saint Augustin, dans la Cité de Dieu, je ne crois pas
qu'elle ait eu à prendre des mesures rigoureuses pour imposer
sa langue & ceux qui subissaient sa domination. Elle exigea
d'eux seulement, quand elle leur accordait le droit de cité, de se
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A PROPOS d'un mot latin. ill
servir du latin dans les actes officiels, et c'était la justice même.
Mais, dans les relations privées, ils étaient libres de parler
comme ils voulaient. Nous ne voyons pas qu'elle ait proscrit les
idiomes populaires, et plusieurs d'entre eux lui ont même surr
vécu. Elle n'eut pas un moment l'idée de forcer les Grecs à
parler latin ; Mommsen fait même remarquer qu'elle fut si éloi-
gnée de traiter leur langue en ennemie et d'essayer d'en res*
treindre l'usage que c'est sous sa domination et avec son aide
qu'elle se répandit dans des pays où elle n'était pas connue, par
exemple dans le Pont et le long des frontières orientales (1).
N'est-ce pas la preuve qu'elle n'avait pas pour principe, comme
on l'a prétendu, de supprimer les autres langues pour les rem^
placer par la sienne ? Et si ce résultat s'est produit dans une
partie du monde, si plusieurs des peuples qu'elle a vaincus ont
adopté si facilement le latin et ne l'ont jamais oublié, n'en peut-
on pas conclure que c'est parce qu'ils l'ont fait d'eux-mêmes et
sans y être contraints?
Avec la civilisation, Rome apportait la paix : il n'y a pas de
bienfait auquel les nations soient plus sensibles. On vient de
voir que Gicérôn demandait qu'on ne fît la guerre que pour
obtenir une paix équitable et qui pût durer. C'était au fond la
pensée des Romains. Ils n'étaient pas, autant qu'on se l'imagine,
des batailleurs de nature qui cherchent à susciter des querelles
pour avoir quelque raison de les vider par les armes. Ils ont
gardé ces sentimens au milieu même de leur plus haute fortune.
Leurs succès ne les ont pas enivrés. Ils avaient élevé un autel k
la Fortune du jour présent [Fortuna hujusce diei) pour montrer
qu'il ne faut pas trop compter sur les chances heureuses et que
le lendemain peut nous ôter ce que nous a donné la veille.
Après les orages dans lesquels sombra le gouvernement républi-
cain, la paix devint le rêve et l'espoir de tout le monde. Les
poètes la chantent d'avance, pour répondre aux vœux du public.
Horace célèbre le jour où le laboureur pourra planter sa vigne
en sûreté et conduire sans crainte ses bœufs dans les champs,
où les bons citoyens , paisiblement assis à la table de famille,
avec leurs enfans et leur femme, fêteront ensemble les dieux
(1) Le dernier Tolume de l'Histoire romaine de Mommsen, qui étudie l'état des
provinces sous l'empire, contient les renseignemens les plus curieux sur le sujet
que je traite. 11 a été fort bien traduit en français par MM. Gagnât et Toutain, et
forme les trois derniers volumes de l'édition f^çaise.
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112
REVUE DES DEUX MONDES.
de la patrie (1). C'était l'idéal de tous les Romains, et le régime
nouveau ne fut si favorablement accueilli que parce qu'il pro-
mettait de le réaliser. Mais, pour que Rome pût jouir de la paix,
il fallait qu'elle commençât par la donner au monde. Elle savait
bien que le moindre mouvement qui agiterait l'Empire la forcerait
à prendre les armes et troublerait son repos. C'était donc une né-
cessité pour elle, si elle voulait vivre tranquillement, de procurer
d'abord la tranquillité à tous ceux qui vivaient sous sa domina-
tion. La tâche était double ; elle avait à les défendre contre len-
nemi du dehors, les Germains, les Scythes, les Parthes, et elle y
parvenait sans trop de peine au moyen des légions campées à la
frontière, et grâce à l'esprit militaire qui s'y conserva jusqu'à la
fin. La paix intérieure était plus difficile à établir et à conserver.
Il fallait unir entre elles des populations voisines et ennemies,
toujours prêtes à reprendre de vieilles querelles, les faire vivre
ensemble, les forcer à se supporter, leur imposer l'habitude de
vivre -en repos, joacw imponere morem (2). Virgile a bien raison
de la glorifier d'y avoir réussi comme d'une de ses plus belles
victoires. On est émerveillé de voir que son succès ait été si
rapide et si complet. Rappelons-nous qu'une garnison de
1 200 hommes à Lyon, avec quelques milices municipales, a suffi
pendant plusieurs siècles pour assurer la paix des Gaules.
C'est cequ'on appelle la « paix romaine, » dont le monde a
joui sans trop d'interruption presque jusqu'à la fin de l'Empire. A
tout prendre, ce fut une des époques les plus heureuses de l'his-
toire. Quoiqu'il ne soit guère d'usage qu'on soit satisfait de son
temps, les gens d'alors paraissent heureux de vivre, et le disent
sans détour dans les inscriptions qu'ils nous ont laissées. Sur les
monumens qu'ils élèvent, ils célèbrent avec effusion une divinité
qu'ils appellent Félicitas temporum, et je ne vois pas de raison de
penser que les hommages qu'ils lui rendent, ainsi que les remer-
ciemens qu'ils adressent aux princes auxquels ils croient devoir
cette félicité, ne soient pas sincères. En réalité, la victoire de Rome
ne leur a rien enlevé qu'ils puissent beaucoup regretter. On a
respecté leur religion, on se garde de choquer leurs habitudes,
on honore leur passé (3) ; ils conservent leur régime municipal
(1) Horace, Odes, IV, 5.
(2) Virgile, Enéide, VI, 853.
(3) Pline, Lettrée, VIII, 24. Cette belle lettre nous montre comment les honnêtes
gens voulaient qa!on traitât les provinces.
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ppii,n Jailli --
A PROPOS d'un mot latin. 113
auquel ils tenaient plus qu'à tout le reste. Leur nationalité
même, dont les liens étaient déjà si relâchés avant leur défaite,
n'a pas disparu avec elle, et ils n'y ont pas renoncé tout à fait
en devenant Romains. Au contraire, Mommsen a montré que,
dans certains pays où elle existait à peine, c'est Rome qui l'a
véritablement créée. Elle a donné un centre à la Grèce, qui en
avait toujours manqué, par la création de Vamphictyonie, et
c'est autour de l'autel de Lyon, dans la célébration des fêtes
augustales, que la Gaule a pris le sentiment de son unité. La
paix profitait à tout le monde. La prospérité publique est attes-
tée par les monumens somptueux élevés aux frais des muni--
cipes et qui subsistent encore. Les hautes classes cultivaient les
lettres que Rome leur avait enseignées et étaient fières de s'ini-
tier aux habitudes de la civilité romaine. Le grand spectacle du
Dïonde uni et tranquille sous la môme autorité frappait les let-'
très d'admiration. Les plus éclairés d'entre eux, et qui connais-
s^enl la philosophie grecque, songeaient à cette cité universelle
révée par les sages, qui devait contenir l'humanité, et il leur
^BE^blait que jamais elle n'avait été plus près d'être réalisée. Les
'ïïalheurs de l'Empire, vers la fin du iv** siècle, ne parvinrent
pas aies en détacher. Il semble au contraire que jamais ils
^'^ient plus compris ni mieux exprimé les bienfaits de la domi-
nation roinaine qu'au moment où ils sont menacés de les perdre.
C'est pendant qu'Alaric se préparait à marcher sur Rome que
Claudien, un Alexandrin de naissance, écrivait ces vers admi-
^bles où il nous la montre réchauffant les vaincus sur sa poi-
gne et unissant sous le même nom tout le genre humain :
Emc est in gremio victos qusB sola recepit
Humanumque genus communi nomine fovit (1).
Elle venait d'être prise et ravagée, quand Rutilius Namatianus,
^n Gaulois du Midi, qui retournait en toute hâte dans son pays
''^^nacé, la saluait encore en lui disant avec une touchante recon-
naissance :
Urbem fecisti quod prius orbis erat (2).
^ peu plus tard, quand les affaires eurent encore empiré, que
^^ Germains occupèrent l'Italie, la Gaule, l'Espagne, l'Afrique,
1^) Jn Kcund. consul. StUichonis^ 150
^^ Jtineranum, 65.
TOMi zxvnu — 1907.
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ii4 REVUE DES DEUX MONDES.
TEspagnoi Paul Orose ne se résigne pas à croire que tout soîi
perdu sans retour. Sans le dire expressément, il imagine que les
peuples qui ont vécu si longtemps sous la domination romaine
ne pourront jamais l'oublier tout à fait, et que, même quand ils
seront séparés les uns des autres, ce souvenir créera un lien
entre eux et une sorte de parenté à laquelle ils se reconnaîtront
Il espère que si YImperium romanum est condamné à dispa-
raître, il ne finira pas tout entier, qu'il en survivra quelque chose
dans les nations désagrégées, et qu'elles formeront encore ce
qu'il appelle la Romania.
VIII
Orose ne s'était pas trompé. L'Empire romain n'existe plus
depuis quinze siècles, et les tentatives qu'on a faites pour le ré*
tablir dans sa grandeur ont échoué. Mais la Romania n'a pas
tout à fait disparu, et, dans presque toutes les nations de l'Europe
méridionale, quelque chose de Rome se retrouve. Voilà pourquoi
on les appelle d'ordinaire les races latines.
Ce nom est mal donné. Les physiologistes, qui mesurent les
dimensions des os, la conformation des crânes, la couleur de la
peau, n'ont pas de peine à prouver que tous ces gens qu'on réu-
nit sous le même nom ne forment pas une race unique et qu'ori-
ginairement ils appartenaient à des pays différons. Dans l'anti-
quité même, on distinguait chez eux des Ligures, des Celtes, des
Ibères; depuis, ils se sont accrus de Goths, de Vandales, de
Francs, de Scandinaves, etc. Il n'y a donc pas, à proprement
parler, de races latines, il y a des nations, qui ont vécu long-
temps sous la domination romaine, et qui en gardent l'empreinte,
des fils adoptifs, qui sont arrivés à Rome de toutes les parties du
monde, qu'elle a groupés autour d'elle, qu'elle a nourris, qu'elle
a formés, et qui sont devenus avec le temps ses fils légitimes.
La science de nos jours a exagéré l'influence de la race dans
le caractère des individus et des peuples. Les raisons physiolo-
giques n'expliquent pas tout; il y en a d'autres qui n'ont pas
moins d'importance. Une éducation semblable, l'habitude de
vivre ensemble, la lecture des mêmes ouvrages, l'admiration
des mêmes grands écrivains, peuvent créer à la longue chez des
peuples d'origine diverse un tour d'esprit commun qui devient
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A PROP.OS d'un mot latin. 115
une autre nature. Ne peut-on pas dire que dans la Grèce, dé-
chirée par tant de factions, divisée en tant de cités jalouses et
ennemies, Tunité ne s'est guère faite qu'autour d'Homère ?
En ce moment, l'opinion semble être sévère aux nations
latines. On leur fait de grands reproches, et quoiqu'on les accuse
ordinairement d'avoir trop bonne opinion de leurs mérites, elles
répètent avec une complaisance singulière le mal qu'on dit
d'elles. Pour ne parler ici que de la France, tandis que les ado-
rateurs du succès n'ont d'éloges que pour l'Allemagne et nous
humilient par la comparaison, ceux qui reviennent d'une excur-
sion en Amérique, la tête encore étourdie du mouvement des
foules, du bruit des machines, de l'activité des usines et des mar-
chés, ne cessent de nous proposer l'exemple des Anglo-Saxons.
Tous témoignent une douce pitié pour ces qualités dont nous
avions la vanité d'être fiers, et que l'Europe a eu si longtemps
la faiblesse de nous envier, et ils essayent de nous montrer^ pour
nous en guérir, qu'elles ne sont plus à la mode. Je doute pour-
tant qu'ils y réussissent. Le mal est trop ancien; il a poussé trop
loin ses racines. Ces qualités qu'on raille et dont on tient h nous
corriger, je remarque que ce sont celles mêmes que j'énumérais
au début de ce travail en indiquant les sens divers qu'on don-
nait au mot humanitas; avant tout, le souci de la culture de
Vesprit, un amour ardent pour les lettres, a,u sens où les pre-
naient les Romains, les lettres humaines, qui s'appliquent à la
^e, qui ont un caractère pratique et une importance sociale.
C'est cette façon de les comprendre et de lès cultiver qui a donné
^ Qotre littérature ce mérite particulier de pouvoir convenir à
P'^esque tous les peuples et d'être devenue par momens une lit-
'^'•ature imiverselle. C'est de là aussi que nous tenons cette
^'ïx^nité dans les relations, ce ton de politesse qu'ailleurs on
^*^erche à copier, enfin ce goût de la vie mondaine qui ne
se^t pas tout à fait perdu chea^ nous, même en ce temps de
^^ïïiocratie. Car, si nous ne possédons plus guère des salons
cÇ^xtune ceux du xvii* et du xviu* siècle, qui faisaient l'admira-
^^n de l'Europe, on remarque que nous sommes encore le pays
^^ l'on aime le plus à se réunir, à causer, où l'on fait le plus
*^ cas de ces plaisirs de la société que Bossuet appelle « le plus
S^tod bien de la vie humaine. » A ces qualités d'extérieur et de
^^irface, qu'il ne faut pas dédaigner, il s'en ajoute d'autres plus
^portantes, que les anciens attribuaient aussi à l'éducation, aux
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H 6 AEVUE DES DEUX MONDES.
études libérales, à la pratique des lettres; c'est une certaine
douceur de mœurs qui nous incline à l'indulgence, à la sympa-
thie pour les autres, même quand ce sont des ennemis ; un fond
de générosité, dont noB rivaux nous raillent, après en avoir pro-
fité, et qui est pour nous à la fois un honneur et une faiblesse.
Elle nous rend incapables de cette ténacité de haine que nous
voyons chez certains peuples, qui ne s'arrêtent dans leurs ven-
geances qu'après avoir épuisé leurs ressentimens et rassasié leurs
appétits ; elle nous enflamme pour des idées et nous pousse quel-
quefois dans des entreprises contraires à nos intérêts véritables,
pour peu qu'elles nous paraissent justes et grandes. N'est-ce pas
à peu près ce que les anciens entendaient par Vhumanité?
Quand j'étudiais, un peu trop longuement peut-être, com-
ment cette notion de l'humanité est arrivée de la Grèce à Rome,
de quelle manière elle y a été reçue, et la marche qu'elle a sui-
vie jusqu'au jour où les sages l'ont formulée définitivement dans
leurs ouvrages, je n'écrivais pas seulement un chapitre d'his-
toire ancienne. Nous avons profité nous aussi de ce qui s'est fait
à cette époque lointaine ; Scipion Émilien, Cicéron et les autres
ont travaillé pour nous, et il nous faut remonter jusque-là pour
nous bien connaître ; c'est là que nous trouverons les origines
de la civilisation dont uqus vivons ; et je crois bien que si les
nations latines voulaient choisir un mot qui exprime ce qu'elles
ont de plus élevé dans leurs aspirations et qui résume les qua-
lités qui font d'elles des alliées et des sœurs, un mot qui pût
leur servir de devise et de ralliement dans une entente com-
mune, elles n'en trouveraient pas de plus juste et de plus vrai
que celui d'humanitas.
Gaston Boissier.
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lES
RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS
HONORAIRES DES PROFESSIONS LIBÉRALES
MÉDECINS ET CHIRURGIENS
Suivant les temps, suivant les nations, telles ou telles be-
sognes, telles ou telles fonctions sont, à raison ou à tort, hono-
rées ou dédaignées. Le barreau, dans la république romaine, avait
un prestige dont il était dépourvu dans la monarchie française.
Les charges militaires furent en Chine, jusqu'à ces dernières
années, les moins prisées de toutes. Le service personnel des
grands était le plus noble au moyen âge; il a cessé de l'être
dans les temps modernes. Les postes officiels, dans certains États
de l'Amérique... et même de l'Europe, n'ont plus rien du lustre
qu'ils ont conservé dans d'autres. Pourtant, les employés des
haras ou des eaux et forêts ont plus de relief encore que les vé-
térinaires ou les marchands de bois.
Voici deux siècles, il n'était pas, chez nous, d'avocat qui n'am-
bitionnât la condition de juge ; aujourd'hui, il n'est pas de ma-
gistrat qui aille de pair avec les avocats illustres. Ces jugemens,
bons ou mauvais, ont tous leurs causes profondes; justes ou in-
justes, il n'importe. Mais il [arrive que la [richesse, dans un
État gouverné par l'opinion, perd beaucoup de son importance
sociale, lorsque l'opinion donne au mérite personnel le pas
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118 RBVUE DES DEUX MONDES.
sur les situations qui s'obtiennent par l'argent ou même par
le vote.
Lorsqu'il s'agit toutefois à' apprécier en argent ces valeurs in-
tellectuelles, artistiques ou scientifiques, l'argent reprend ses
droits souverains, et les paie, non suivant l'estime qu'il en fait,
mais suivant le besoin qu'il en a ou la jouissance qu'il en espère.
Or, les raisons qui font que l'on paie ne sont pas toujours les
raisons pour lesquelles on estime. Ainsi les professions libérales,
qui toutes ont profité de l'évolution des idées^ n'ont pas profité
toutes de l'évolution des prix. Et,, dans les catégories qui en ont
bénéficié le plus, l'inégalité a plutôt crû que diminué. Il s'est
opéré un déclassement des diverses sortes d'« aristocraties »
d'argent, de pouvoir, de naissance et de talent; mais, dans le
classement intérieur de chaque groupe il ne s'est opéré aucun
nivellement, pas plus sur le terrain des honoraires libéraux que
sur celui des traitemens privés ou sur celui de la richesse
acquise. Au contraire, il s'y est créé des privilèges, des situa-
tions plus favorisées, plus hautes et, par rapport à l'ensemble
de chaque corporation, plus exceptionnelles, qu'il n'y en avait
jamais eu naguère. Il y a par conséquent aujourd'hui plus d'iné-
galité qu'autrefois, dans le sein de chaque profession, entre ceux
qui gagnent 200-000, 400000, 600000 francs par an et ceux qui
gagnent seulement de quoi vivre. Cette « élite » n'est d'ailleurs
une élite qu'au point de vue du salaire, et ce salaire est <c juste, »
puisqu'il est librement consenti.
I
Ces situations enviées, qui résultent de l'offre et de la de-
mande, ont été créées au profit de leurs favoris, les unes, —
— celles des médecins et des peintres, — par l'aristocratie des
nouveaux riches ; les autres, — celles des auteurs dramatiques et
des acteurs, — par l'aisance nouvelle de la démocratie.
Il n'y a d'ailleurs pas d'explication à donner de ce que les
grands avocats soient mieux rétribués que les grands écrivains;
pas plus qu'il n'en pourrait être donné de ce qu'un kilo d'acier
coûte aujourd'hui moins cher qu'un kilo de bœuf, tandis que c'était
exactement le contraire au xv* siècle. Les prix aussi ont leurs
raisons... que la raison n'a point à connaître. Il ne s'ensuit pas
de ce que les premiers chirurgiens se fassent présentement
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 119
600 000 francs par an, tandis que les premiers médecins ne se
font pas plus de 200000, que la chirurgie soit supérieure à la
médecine; ni de ce qu'un ténor peut gagner 400000 francs,
tandis qu'un comédien n'en gagnera pas plus de moitié, que
l'opéra l'emporte à ce point sur le drame; ni enfin, de ce que le
peintre de portraits en vogue réalise des recettes annuelles de
300000 francs, tandis que le peintre d'histoire le plus réputé
reste bien en deçà d'un pareil chiffre, il n'y a pas à conclure
que r« histoire » soit au-dessous du « genre » ou du « por-
trait. y>
Mais seulement cette remarque peut être faite : que les vul-
gaires lois éconoîniques gouvernent brutalement ce domaine des
honoraires et que, malgré les changemens du régime politique,
les faveurs pécuniaires des citoyens se trouvent n'être pas distri-
buées avec plus de discernement véritable que celles des rois.
Nos boui^eois contemporains sont toutefois plus généreux,
parce qu^ils sont plus riches, que n'étaient les grands person-
nages de jadis : et leur clientèle est moins oppressive parce
cpi'elle est plus divisée. Le médecin, l'artiste du moyen âge
devait, pour bien vivre, vivre à la solde d'un patron puissant ;
client unique qui devenait un maître. Les « physiciens » des
princes touchaient un traitement annuel, qui variait de 2 250 francs
pour le médecin du comte de Savoie (1401), jusqu'à 22 000 franco
pour le chirurgien de Charles le Sage. Ce dernier chiffre est très
^^ceptionnel ; de même ceux de 19 500 francs attribués au
pJf'emier médecin de la reine Anne de Bretagne (1498), et de
^^ 600 francs accordés au médecin d'un infant d'Aragon
f*380) (1).
Pratiquement, les appointemens allaient de 4 000 à 8 000 francs.
*^^ premier « maître en médecine et physicien » du duc de
Bourgogne avait 7 000 francs, le second 5700 francs. Celui du
*^€ de Berry 6 000 (1397) ; celui de la reine Isabeau de Bavière
^ SOO. Le médecin ordinaire et le chirurgien de l'archiduc-roi
^'Espagne (1501) ont pareillement 6700 francs. Plus économes,
^^ duc d'Orléans ne payait que 4 560 francs en 1445, et son aïeul,
(1) Le lecteur voudra bien se rappeler que tous les chiffres, sans exception,
^otUenas dans cet sûrticle, sont comme ceux des articles antérieurs sur les mômes
^^Jets, des chiffres actuels. C'est en monnaie de nos jours que sont exprimées ici
^^utes les sommes de Jadis, préalablemeni traduites et converties, d'abord suivant
^x valeur intrinsèque en grammes d'argent, ensuite selon la puissance relative
^^hai d'un gramme d'argent autrefois et de nos jours.
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120 ' REVUE DES DEUX MONDES.
en 1360, que 1 630 francs. Le comte de Nevers donnait 2 400 francs,
et des seigneurs moins notables, 1 000 à 1 500 francs seulement ;
le médecin de Tévêque de Troyes touche 860 francs par an (1342).
Parfois, il est vrai, ces docteurs sont payés en rentes d'Église :
Jean Lavantage, le premier médecin du duc Philippe le Bon, en
1435, est prévôt du chapitre de Saint-Pierre, à Lille; après lui,
ce bénéfice, médical par destination, semble-t-il, fut donné au
premier médecin de la duchesse de Bourgogne. D ailleurs, la
profession de la médecine et celle de la théologie ne s'excluaient
pas ; on pouvait exercer Tune et l'autre, en un temps où le mé-
decin était forcément clerc et célibataire.
Lorsqu'il n'était pas clerc, il était juif. Dans le Midi, au
moyen âge, il appartenait plutôt à la synagogue qu'à Féglise.
Le roi René avait toujours près de sa personne des docteurs
israélites, dont les coreligionnaires avaient élu domicile en Pro-
vence. Ils étaient riches, haïs d'ailleurs du menu peuple qui les
maltraitait volontiers aux occasions, et influens auprès des au-
torités. Gomme ils savaient se défendre, « grâce à For, Tencens
et la myrrhe qu'ils avaient en mains, » dit un pamphlet du
XV* siècle à Sisteron, ils passaient pour insolens aux yeux de
leurs adversaires (1).
Le conseiller-physicien, en relations journalières avec le
prince qu'il soignait, admis plus ou moins dans sa familiarité,
pouvait s'élever et s'enrichir par sa faveur : Jacques Coictier, le
médecin de Louis XI, devenu président à la Chambre des
Comptes et millionnaire, donna, dit-on, 2400000 francs à
Charles VIII, pour échapper aux poursuites dont il était menacé
& la mort de son maître. Sans prétendre jouer un rôle politique,
Jean de L'Hôpital, médecin du connétable de Bourbon, fut
nommé par lui bailli de Montpensier, auditeur des comptes de
l'Auvergne et pourvu de terres nobles, grâce auxquelles son fils
Michel, le futur chancelier de L'Hôpital, eut à ses débuts au
barreau figure de gentilhomme.
Au XVII* siècle, en Dauphiné et Comtat d'Avignon, beaucoup
de médecins étaient de race noble, faisant leurs preuves pour
l'ordre de Malte. Vestige des idées de l'ancienne Rome, forte-
(1) Le médecin Bellaut David, insuité dans sa demeure un jour de mascarade,
obtint du magistrat que les « faux visages » fussent soumis à la déclaration et
inscription préalable sur les registres de la sénéchaussée. D'où émeute contre le0
juifs.
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R^F.-
LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 121
ment enracinées dans ces régions méditerranéennes, qui refu-
saient aux armes une prépondérance exclusive et honoraient les
carrières civiles à l'égal du service militaire. On sait que le»
grandes familles de Provence furent, indifféremment et à la fois,
de robe ou d'épée.
Dans le reste du royaume, les médecins étaient de petite
extraction. Nous n'avons guère de renseignemens sur eux, pas
plus d'ailleurs que sur les avocats, les marchands, les paysans,
les petits fonctionnaires et même les hobereaux de province qui
composaient la presque-uuiversalité de Tordre privilégié. Sur la
Cour, rhôtel de Rambouillet, Port-Royal, les maîtresses du Roi,
les beaux esprits et les faits de guerre, nous savons presque tout;
mais assez peu de chose sur les vingt millions de sujets du
royaume.
Le corps médical, sauf rares exceptions comme Brayer qui
avait de son chef une belle fortune, se recrutait dans la plus
humble bourgeoisie. A ses membres leur état ne donnait qu'un
rang médiocre et ils ne sortaient guère de leur état. L'exemple
de Claude Perrault qui.
Laissant de Galien la science suspecte,
De méchant médecin devint bon architecte,
est un exemple à peu près unique. Une honnête aisance et le dé-
caoat de la faculté étaient le summum des ambitions de ceux
^i exerçaient à « la ville. » Ceux qui, par leur charge, avaient
'^cès de « la cour » pouvaient élargir le champ de leurs espé-
'^nces ; mais, sur ce terrain mouvant, les risques étaient consi-
"^ï^ables. Le type du médecin bourgeois, c'est Gui Patin, dont
^^s parens avaient eu sept enfans : cinq filles dotées à part et
"^vix fils qui eurent à partager 2 100 francs de rente.
Reçu docteur à vingt-six ans (1627), Patin, qui s'était fait un
^Ornent correcteur d'imprimerie, pour vivre durant sa période
^ études, eut la chance d'épouser une femme qui devait lui ap-
P^->ïter un jour 300 000 francs de capital. Cette succession,
'^cueillie par lui aux environs de la cinquantième année, paraît
^-^^ir été le plus clair de ses gains professionnels. On le voitalors
^^lieter une « belle maison des champs » pour 49 000 francs, à
^ois lieues de la capitale et, dans Paris même, place du Cheva-
"i^r-du-Guet, un immeuble de 90000 francs, où se trouve une
^^ste « étude, » — cabinet de travail, dirions-nous, — dans
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122 REVUE DES DEUX MONDES.
laquelle il espère faire entrer ses 10 000. volumes. Il était alors
doyen de la faculté et « nos messieurs, écrit-il, disent que je suis
le mieux logé de Paris. »
Ce n'était pourtant pas la richesse. Le médecin de ce temps-là
faisait ses visites èi mule. Guénaut prétendit faire les siennes à
cheval. Cela fit du bruit et choqua.
Guénaut, sur son cheval, en passant m'éclabousse,
dit Boileau ; mais ce praticien, recherché dans sa toilette autant
que solennel dans son débit, n'aurait pas osé dépouiller la tenue
sacramentelle : grande perruque, chausses rouges, longue robe et
rabat, — « qui pourrait, remarque Pascal, avoir confiance en un
médecin qui ne porte point de rabat? » — j'allais oublier la
barbe, qu'il lui seyait de porter aussi ample que nature le per-
mettait ; car « la barbe, comme dit Toinette à Argan, fait plus
de la moitié d'un médecin. » Plus tard, ce fut le contraire et le
bon ton voulut, jusqu'au milieu du xix« siècle, que le médecin
fût exactement rasé, suivant les rites du système pileux, aujour^
d'hui abolis, qui interdisaient les favoris aux militaires et les
moustaches aux avocats.
Sous Louis XV, à Paris, le grand seigneur courait à six che-
vaux, ventre à terre, comme en rase campagne ; mais le méde-
cin, en habit noir, roulait carrosse. Sa situation sociale avait
grandi ; Vicq d'Azyr, dans les salons, partageait la faveur des
encyclopédistes.
Quant au médecin de cour, son élévation et sa chute tenaient
Tune et l'autre à fort peu de chose. Sous Louis XIII, Vautier,
pauvre garçon domestique d'un cordelier nommé le Père Cro-
chard, était devenu « médecin du commun » chez la Reine mère,
à 2130 francs de gages annuels.
Seul avec elle, en l'absence de son docteur ordinaire, il la
guérit d'un érysipèle et fut aussitôt gratifié des premiers postes
dans sa maison. Mais ces bonnes grâces de Marie de Médicis lui
valurent, au lendemain de la journée des Dupes, d'être mis à la
Bastille où il passa douze ans. Sorti de prison en 1643, il put
encore occuper, dix années durant, la charge de médecin de
Mazarin où il s'enrichit. Moins heureux que lui, un autre méde-
cin de Louis XIII, pour avoir été trouvé porteur d'un « horo-
scope, » fut envoyé aux galères et n'en revint pas.
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 123
Sous Louis XIV, les d'Aquin firent des fortunes plus brillantes :
fils d'un rabbin d'Avignon, converti à Aquino, localité du royaume
de Naples dont il prit le nom, le premier d'Aquin devint méde-
cin ordinaire et intendant de la Daupbine; il fut anobli en 1669.
Son fils Antoine poussa plus loin : premier médecin du Roi, à
quarante ans, et, du droit de sa place, « surintendant général
des bains, eaux et fontaines minérales et médicinales de France, »
il acheta d'un financier le comté de Jouy-en-Josas, le fit ratta-
chera la mouvance du Louvre, prit les armes de la ville d'Aquino,
avec couronne comtale, et... les chansons ne se firent pas
attendre. Mais elles n'empêchaient pas ce praticien de tirer de sa
charge et des pensions qu'il y joignait, un traitement de
170000 francs par an.
En même temps, d'Aquin établissait sa famille; il avait fait
de son frère Pierre un des médecins ordinaires du Roi, et de son
autre frère un évêque de Fréjus, et il guettait pour son fils, déjà
nanti de trois abbayes, qpielque riche prélature. Il la voulut trop
belle, malheureusement; il sollicita de plein saut pour ce jeune
homme de vingt-cinq ans l'archevêché de Tours, querella le
Père de La Chaise qui recommandait un autre candidat et osa
se plaindre au Roi qui, excédé, disgracia cet insatiable Esculape.
En un jour, les d'Aquin disparurent, chassés comme des laquais,
exilés au fond d'un trou de province, perdus à jamais pour avoir
déplu.
Tels étaient, il y a deux cents ans, les princes de la méde-
cine, on n'oserait dire de la science, car d'Aquin aussi bien que
son successeur, Fagon, étaient des ânes, et nombre de leurs col-
lègues à Versailles, au dire de contemporains illustres, étaient
« moins que rien. » Ces ascensions domestiquées demeuraient
toujours éphémères, fragiles, à la merci d'un caprice; et leur
caractère saillant est de n'être point proprement « médical, »
mais « politique. » Elles ne proviennent paj de la capacité pro-
fessionnelle du docteur, mais de la chance du courtisan.
De nos jours aussi, des médecins parviennent aux honneurs
politiques; ils occupent, par les bonnes grâces du peuple, les
premières charges de l'État, autant que les autres citoyens et
même davantage, puisque, dans un de nos derniers cabinets, se
trouvaient à la fois à l'Intérieur, aux Finances et aux Travaux
publics, trois ministres-médecins. Voilà de quoi Saint-Simon eût
été fort choqué, lui qui louait Fagon d'être demeuré « toujours
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124 REVUE DES DEUX MONDES.
respectueux et toujours à sa place; » place assez modeste sans
doute en comparaison de celle d'un duc et pair.
Le médecin du xx^ siècle, s'il lui plait « sortir de son état, »
peut donc tenir im rang beaucoup plus haut que jadis dans la
politique; mais il ne peut plus comme jadis tenir, de par la poli-
tique, le premier rang dans le corps médical. Or il est clair que,
dans notre démocratie, un grand médecin est supérieur à un
simple minisire. Quant aux docteurs de petite ville, il n'en est
plus, même sans le secours d'aucune protection, d'assez pauvres
en honoraires, pour que leurs fils soient réduits à débuter par
une place de valet, ainsi que Guillaume Dubois, le futur cardi-
nal, fils d'un médecin de Brive sous Louis XIV.
II
En droit, nul ne pouvait exercer la médecine sans être gra-
dué d'une faculté. Il y en eut douze ou quinze, suivant les dates;
deux seulement, Paris et Montpellier, étaient sérieuses: coû-
teuses aussi, Paris surtout, où le prix des « actes » réglemen-
taires montait èi 14 000 francs. A Angers, Gaen, Valence, Aix,
Toulouse, Avignon, on était reçu à meilleur marché, et l'on était
reçu toujours. Ces « petites universités »ne renvoyaient personne.
Si le candidat, trop ignorant, ne pouvait acheter son parche-
min dans l'ime, il allait dans l'autre ; sans compter que les faux
diplômes ne manquaient pas et, « si l'on ne trouve remède èi cet
abus, écrivait Gui Patin, il sera plus grand nombre de médecins
en France qu'il n'y a de pommes en Normandie ou de firati en
Italie et en Espagne. »
En faity il existait, dans les villes de quelque importance,
des « collèges de médecins, » corporations qui se recrutaient sur
place et auxquelles il suffisait d'être affilié pour pratiquer libre-
ment, dans la localité, l'art de guérir à petit prix. Les médecins
qui avaient coifi'é le bonnet de docteur en province ne pouvaient
exercer à Paris, sans subir un nouvel examen devant les régens
de la capitale.
Ceux-ci avaient une haute idée de leur mérite. Molière ne
pouvait feuilleter sans doute leurs registres, ni assister à toutes
leurs cérémonies; il y eût glané de bien jolis traits: et par
exemple, cette formule, Médiats Deo similis, choisie par un doc-
teur en une circonstance solennelle pour texte de ses discours à
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS.
125
ses confrères. « Messieurs de la faculté, développait-il, vous êtes
les ministres et les collègues de Dieu... » La promotion d*Argan,
dans le Malade imaginaire y est simplement burlesque ; mais ne
seraient-ils pas de la meilleure comédie, ces « paranymphes, »
éloges officiels de chaque docteur nouvellement reçu, prononcés
en public par son parrain?
L'un de ces parrains s'exprime en ces termes sur le compte
de son récipiendaire, qui répondait au nom de Moreau :
« Le voilà, ce jeune Moreau, la merveille de son siècle et de
cette école! Quedis-je? La merveille! Mais il n'y a rien qu'on
puisse appeler merveilleux en un mortel chez qui tout est divin
et dont on ne doit rien attendre d'ordinaire... » Or celui qui par-
lait ainsi était un contemporain de Molière. Et de même ceux
qui proposaient et rédigeaient leurs thèses de doctorat en méde-
cine sur des sujets tels que les suivans: « Les héros sont-ils
bilieux? » — « La femme est-elle un ouvrage imparfait de la
nature? » — « Les bâtards ont-ils plus d'esprit que les enfans
légitimes? »
Que les savans d'il y a deux siècles fussent moins savans que
les nôtres, c'est de quoi l'on ne saurait leur tenir rigueur, attendu
que, dans deux siècles, si le progrès des connaissances humaines
marche du même pas, nos « savans » d'aujourd'hui sembleront
ignorans à leurs successeurs. On ne croyait plus, sous Louis XIV,
que la belette
Par la bouche conçoit et par Toreille enfante,
comme le croyait Richard de Fournival, fils du médecin de
Philippe-Auguste, chancelier de Féglise d* Amiens au xiu« siècle;
on ne croyait plus que l'améthyste rende éloquent, que l'éme-
raude aide à vaincre dans les combats et que l'aimant fasse
découvrir le degré de chasteté des femmes, comme le croyait au
xiv« siècle Albert le Grand, dans son traité Des vertus des herbes
et des pierres ; on ne croyait plus, comme Jean Cuba au
XV* siècle, dans son Ortus sanitatis, que la harpie, qui a tué un
homme, s'attriste jusqu'à la mort lorsqu'elle aperçoit dans l'eau
la ressemblance de son image avec la tête humaine. Les
contemporains de Pascal n'auraient pas soupçonné de sor-
cellerie, comme les contemporains de Villon, une femme hydro-
pique à c^use de son ventre; ils n'auraient pas condamné,
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126 REVUE DES DEUX M0NBB8.
comme les contemporains de Rabelais, une mère à être brûlée
rive « pour avoir empoisonné son enfant avec son lait. »
Mais les plus graves personnages étaient encore entichés
d'astrologie, de chiromancie et de magie. Us croyaient aux
« charmes, » à la pierre philosophale, aux « caractères » ou
talismans qui faisaient leur porteur invulnérable, aux herbes et
aux poudres mises dans les souliers et les habits, par lesquelles
ou captait Tamour des daûies. Richelieu se fit envoyer, par un
banquier de Rome, un anneau qui, porté au second doigt, « était
un excellent préservatif contre les hémorroïdes ; » et le maréchal
de Brézé écrivait au secrétaire d'État Bouthillier, dont la belle-
fille était sur le point d'accoucher, pour lui recommander Pcc eau
de tête de cerf. » Il lui envoie, d'Angers à Paris, « par un laquais
exprès, » un flacon gros comme le pouce, de peur que la fiole
ne fût cassée par le messager ordinaire: « Monsieur, l'on fait
aussi grand cas, ajoute-t-il, d'un os que l'on trouve dans le mi-
lieu du cœur des cerfs, qu'on fait prendre en poudre, dans un
peu de vin blanc, aux femmes qui sont en travail. »
Le trésor banal de nos découvertes accumulées fait que nos
commères d'aujourd'hui sont plus fortes en médecine que les
« mires » et les physiciens du roi « Felippe » et qu'un ouvrier
du XX* siècle est moins facile à abuser sur certains sujets que le
cardinal de Richelieu.
« Guénaut a dit quatre mille fois qu'on ne saurait attraper
l'écu blanc des malades si on ne les trompe » Gui Patin, qui
nous conte ce propos d'un confrère, faisait de même sans doute,
et de même aussi font plus ou moins nos médecins contempo-
rains. Le cas n'est pas pendable; parfois il est fort innocent.
Interrogez nos célébrités médicales appelées en consultation au
chevet d'un malade, elles avoueront avoir à faire quelques gloses
inévitables : la première, pour couvrir, s'il s'est trompé dans son
diagnostic, le médecin ordinaire qui les a appelés, en expliquant
que son traitement était jusqu'ici le meilleur à suivre, bien qu'il
faille pourtant le changer en tout; la seconde, pour réconforter
le client, incurable ou désespéré, en lui faisant entendre que sa
guérison risque d'être longue.
Le vice ridicule de « Monsieur Purgon » et de ses collègues
n'est pas d'avoir ignoré, mais d'avoir refusé de s'instruire. Au
lieu d'apprendre la médecine au lit des patiens, ils argumen-
taient et philosophaient sur les bancs de l'école. La plupart des
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 127
élèves arrivaient au doctorat sans avoir jamais vu un seul ma^
lade. Leur unique supériorité, vis-à-vis des barbiers-chirur-
giens et de tous ceux qu'ils nommaient charlatans, était de
savoir le latin. Ils concluaient, de ce que ceux-ci ne savaient pas
le latin, qu'ils ne savaient pas la médecine.
Ici, l'introduction de la méthode expérimentale fut beaucoup
plus tardive que dans les autres sciences; il était de principe
qu'il fallait rejeter toutes les nouveautés « autant dangereuses en
notre art qu'elles le sont en religion, » disait un doyen. Ce sys-
tème, appliqué du petit au grand, faisait proscrire par décret,
aussi bien la levure de bière dans le pain, comme un poison
dangereux, que la circulation du sang comme un détestable
paradoxe.
La saignée seule, — qui peut-être a tué pliis de monde que les
balles, — les purgations et les lavemens devaient suffire. C'était
Hn axiome de thérapeutique que <c le sang, dans le corps humain,
est comme l'eau dans une bonne fontaine ; plus on en tire et
plus il s'en trouve. » Aussi la saignée ne sera-t-elle jamais trop
Iréquente, surtout à Paris où les médecins sont incomparables,
dit Riolan, pour en savoir user largement. Tant pis pour qui
veut s'y soustraire : Gui Patin est enchanté que la femme d'un
premier président, qui haïssait la saignée, soit morte subitement.
Tandis qu'un autre meurt « pour n'avoir été saigné, dit-il, que
deux fois fort petites, mon fils, fort malade, a guéri par vingt
tonnes saignées d i bras et des pieds avec, joowr le moins ^ une
douzaine de bonnes médecines de casse, séné et sirop de roses
P^les. » On saignait aussi bien des enfans de trois mois, et môme
^^ trois jours, que ides vieillards de quatre-vingts ans; les sai-
^ées dont le nombre, en une seule maladie, dépassait parfois la
^'^^titaine, alternaient avec les puises et les clystères, et nul sujet
^ y échappait.
La princesse de Gonti tombe malade, de la pierre croit-on;
^^ lui tire dix-huit onces de sang. Le lendemain, elle prend mé-
^^cine et jusqu'à son dernier soupir, quelques jours après, elle
^^t contrainte pat les hommes de l'art de prendre des lavemens.
T^i bon courtisan soit-il, ce médecin du Roi qui note dans son
J^timal que « Sa Majesté est sujette, comme le reste des hommes j
^ B'enrhumer lorsqu'il fait froid, » puise dans le sentiment de son
^^voir assez d'autorité pour infliger à son maître, en un an,
^'^ saignées, 212 lavemens et 215 médecines. C'est ainsi que l'on
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i28 REVUE DBS DEUX MONDES.
soignait indistinctement « les pulmoniques » et la ic fièvre
pourpre, » « les gouttes, » la fièvre « double-tierce, » aussi bien
que les pestiférés,
A prix d'ailleurs très variables. Aux temps modernes, il ne se
voyait guère de médecins gagés à Tannée et défrayés, comme
au moyen âge, chez les seigneurs auxquels ils « appartenaient, »
sauf les médecins des princes et du roi ayant « bouche, à la
Cour. » Le « premier médecin » était, au point de vue pécu-
niaire, hors de pair. Outre les appointemens de sa charge — et
Ion a vu ce que d'Aquin savait en tirer, — son successeur Fagon
touchait au Jardin des Plantes, dont il était de droit surintendant,
28 000 francs par an ; tandis que Tainé des Jussieu s'y contentait
de 4000 francs comme « démonstrateur. »
Mais ces postes lucratifs coûtaient assez cher. L'emploi de
médepin ordinaire du Roi s'achetait 210000 francs, soit ostensi-
blement, soit en secret, sous forme de pot-de-vin versé à de puis-
sans protecteurs par celui qui paraissait nommé gratis. A ces
exceptions près, il n'y avait de médecins à traitemens fixes que
ceux des hospices, ou de quelques établissemens industriels : tel
celui de la saunerie de Salins (Franche-Comté), attitré « pour
la Visitation des officiers et ouvriers, » qui recevait 250 francs
par an. Aujourd'hui, les médecins attachés, par contrat, à cer-
taines de nos grandes usines métallurgiques ou alimentaires ont
environ 12000 francs d'appointemens.
Comme le médecin contemporain, celui des derniers siècles
vivait de ses honoraires, mais il en vivait très modestement ; non
seulement parce que ses visites étaient moins rétribuées, mais
aussi parce qu'il en faisait beaucoup moins. En province, au-
jourd'hui, la visite se paie de 3 à 5 francs, plus une indemnité
de déplacement d'environ un franc par kilomètre, qui égalise les
situations des médecins de campagne et de petites villes. A Paris,
les honoraires varient de 3 francs, dans les quartiers ouvriers^
et de 5 francs dans les autres, jusqu'à 50 francs pour les « con-
sultations de médecins d'hôpitaux et jusqu'à 100 francs pour
ceux qui ont titre de « professeurs. »
Mais le docteur parisien qui soigne la clientèle populaire,
bien qu'il doive s'abstenir de jamais revenir chez un malade sans
y être appelé de nouveau, peut faire trente visites par jou'* dans
son arrondissement et gagner souvent 30 000 francs par an, c'est-
à-dire bien davantage que la plupart de ses confrères des quàr-
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 129
tiers bourgeois. Quant aux grands seigneurs de la science, ils
sont une quarantaine dans la capitale qui gagnent de 100000 à
200000 francs par an, en moyenne 150000 francs par an ; chacun
autant que le premier médecin de Louis XIV, huit fois plus que
celui de la reine Anne, sous Louis XII, vingt ou vingt-cinq fois
plus que ceux du duc de Bourgogne, Jean sans Peur, ou de la
reine Isabeau^ femme de Charles VI.
Au-dessous d'eux, il en est 200 qui se font une quarantaine de
mille francs; 400 à 500 oscillent entre 15000 et 20000 francs et
les 2000 moins favorisés réalisent des recettes annuelles de 8000.
à 15000 francs. En province, sauf pour les débutans ou les ama-
teurs qui exercent peu, le minimum ne descend guère au-des^
sous d'une dizaine de mille francs pour le médecin ayant cheval
et voiture. Les plus recherchés, les plus laborieux surtout,
arrivent à 20000 et 30000 francs par an.
Aux derniers siècles, les visites de médecins se payaient de-
puis 1 fr. 50, et même depuis 0 tr. 70, jusqu'à 3 et 4 francs dans
les villes de province ; à Paris, de 5 à 14 francs pour les doc-
teurs en réputation.
Tastant le pouls, le ventre et la poitrine,
J'aurais un beau teston pour juger d'une urine,
dit Régnier, sous Henri IV. Le teston de 5 fr. 40 était un prix
ordinaire; les ]:égens de là faculté prenaient 10 francs et, lors*
qu'ils étaient convoqués en « consultes » chez un grand person-
nage, comme Colbertj ils recevaient chacun un louis de 10 livres,
ou 37 francs actuels. Le prix dépendait beaucoup de la qualité
des malades : le tarif du médecin de petite ville, au xyiii» siècle^
qui touchait un fixe de 600 & 700 francs sur les fonds commua
naux, était de i fr. 70 par- visite chez les bourgeois et de 0 fr. 85
seulement chez les artisans.
1^ petite vérole était soignée à forfait, à Orléans, en 1564,
pour des sommes qui vont de 18 à 130 francs; et lorsque la ma*-
ladie d'un moine à Montauban, en 1345, coûte 87 francs, celle
d'une grande dame coûte 584 francs. La Comtesse d'Artois donne
510 francs en 1305 au physicien qui l'a soignée dans une affec-
tion grave; le comte de Savoie paie 50 francs, en 1318, la visite
A'nxx grand médecin qu'il a mandé; tandis qu'Albert Durer, en
vo) »gc (1521), donne 5 francs à « l^aître Jacques, » le médecin
TOyR xxxvii. — 1907. 9
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130 RBVUE DES DEUX MONDES.
d'Anvers et, pour une longue fièvre dont il a été traité, 75 francs
d'argent ou 100 francs de gravures.
Quoiqu'il ne fût pas dans l'usage d'envoyer à ses cliens,
comme de nos jours, la note de ses honoraires, le médecin d'au*
trefois ne laissait pas de réclamer : aux dépenses de La Trémoïlle
en 1723 figure une somme de 364 francs, versée « à M. Helvé-
tins, docteur en médecine, pour les visites rendues à Son Altesse
Monseigneur le duc pendant qu'il avait été malade de la rou-
geole; » et, plus loin, 243 francs « encore payés audit Sieur
Helvétius pour les mêmes honoraires sur ce qu'il avait témoigné
n'ôtre pas content. » A coup sûr Jean-Claude Helvétius, le mé-
decin de Louis XV, fils d'un docteur en renom et père du fer-
mier général philosophe, était une sommité qui avait ses exi-
gences ; pourtant, à M. Dumoulin il fut alloué 324 francs pour les
soins donnés au même duc pendant sa dernière maladie (1741).
Les grands seigneurs de l'ancien régime, quoiqu'ils payassent
beaucoup moins cher que nos riches contemporains, payaient
beaucoup plus que le commun des gentilshommes et des bour-
geois aisés. Or, ceux-ci étaient mille fois plus nombreux : RT^* de
Tarente tombe malade à l'abbaye de Maubuisson où elle était
élevée (1675) ; on envoie de Paris le médecin de la famille dans
im carrosse de louage à 4 chevaux, qui coûte 49 francs, et l'on
donne au docteur 65 francs d'honoraires. Le président de Gan-
napeville ne payait que 15 à 20 francs, par voyage, le médecin
qui venait de Rouen à son château où, vu la longueur du trajet,
il fallait coucher (1755) ; et il n'en coûtait que 7 à 10 francs à
M. d'Espesses, maître d'hôtel du Roi, beau-frère de Saumaise
(1655), pour les dépiacemens du médecin qu'il appelait de Gor^
beil à Evry, de jour ou de nuit.
Il n'en coûte que 84 francs à M. de Laporte de La Ségalas-
sière, gentilhomme d'Auvergne, pour neuf jours de présence du
médecin qu'il a fait venir et qui, durant ces neuf jours, le saigne,
le pui^e et lui administre 6 lavemens et force potions.
La justice rémunérait plus largement à proportion les exper-
tises qu'elle confiait aux hommes de l'art, témoin le médecin
« sermenté » de Lille, au xvi® siècle, taxé à 32 francs pour exami-
ner un individu « que l'on disait être homme et femme tout en-
semble, dont grand scandale pourrait être en cette ville. » A la même
époque trois médecins demandaient 200 francs pour l'examen
d'un cadavre exhumé, « attendu la grande puanteur et infection. »
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 131
III
De nos jours, la qualité de « médecin d'hospice » est, dans
ks villes de province^ un accessoire honorable qui vaut à quelque
praticien local un millier de francs d'émolumens ; à Paris, c'est
une dignité très éminente bien qu'à peine rétribuée. Les titulaires
l'exercent en moyenne pour 1500 francs par an; mais, classés
de par cette fonction même dans l'élite du corps médical, ils
gagnent avec leur clientèle une centaine de mille francs par an.
C'est l'honneur du temps présent que le fait d'être choisi pour
soigner les pauvres désigne le docteur à la confiance des riches
et assure sa fortune. Il n'en allait pas de même naguère : les
physiciens illustres n'étaient pas ceux des hospices, mais ceux des
châteaux. Leurs services étaient réservés aux maîtres dont ils
étaient le plus souvent commensaux, qu'ils suivaient dans leurs
déplacemens et à la guerre et, s'ils soignaient d'autres person-
nages, ce ne devait être que sur l'ordre ou du consentement de
leurs patrons.
Quant aux médecins d'hôpitaux, s'ils se contentaient d'assez
peu de chose, ce n'était pas sans doute par désintéressement
excessif : en temps d'épidémie ils se rattrapaient. Celui qui ne
touchait pas plus de 600 à 700 francs par an, en période nor-
male, exigeait dix et quinze fois plus « pendant la contagion, »
pour soigner les « pestiférés : » 6 900 francs à Orléans en 1602,
9250 francs à Montélimar en 1586, 11 700 francs à Perpignan en
1592. Les mimicipalités, il est vrai, forcées de subir ces prix
pour n'être pas abandonnées de leurs praticiens, stipulaient
alors un tarif au mois ou à. la journée.
Les traitemens de médecins des hospices, très variables sui-
vant les localités et les époques, n'ont pas augmenté, dans leur
ensemble, depuis le moyen âge jusqu'à la Révolution. Parfois
même ils ont diminué sans qu'on en puisse dire le motif, et sans
doute parce que l'ancien effectif des docteurs nous est inconnu.
En effet, suivant que leur nombre croissait ou diminuait, les
prix devaient s'en ressentir très vite dans ces contrats passés
enbte un personnel restreint et des municipalités qui marchan-
daient toujours. Il faudrait connaître aussi les obligations im-
posées, le service exigé : à l'Hôtel-Dieu de Paris, par exemple,
les premiers médecms sont payés 232 francs en 1445, 835 firancs
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132 REVUE DES DEUX MONDES.
en 15H, 2860 francs en 1588, 7500 francs en 1622, 2 700 francs
en 1647, et 1 400 francs en 1689; à l'hôpital du Saint-Esprit ils
n'étaient payés, à la même époque, que 350 francs par an et les
chirurgiens 200 francs. Quant aux « maîtres-chirurgiens » de
l'Hôtel-Dieu, ils recevaient 150 francs en 1445, 1680 francs
en 1561, i 250 francs en 1620, 900 francs en 1647 et 5400 firancs
en 1729.
Les brusques mouvemens de ces chiffres parisiens, d'une date
à l'autre, ne correspondent nullement à ceux de la province : à
Marseille, en 1338, le médecin de l'hospice, tenu à une visite par
jour, touche 160 francs par an et 1 504 francs en 1414. O der-
nier traitement est celui de l'hospice d'Orléans en 1649; dans
la môme ville, en 1709, il ne dépasse pas 200 francs et celui de
Mézières, en 1751, est de 135 francs. Le médecin de Nantes,
qui avait 1400 francs à la fin du xv« siècle, a 2 080 francs
au xvu*, — l'appointement le plus haut que j'aie noté en dehors
de Paris.
Il est clair que des fonctions aussi diversement rétribuées
doivent ôtre inégalement absorbantes ; que d'ailleurs la capacité,
la réputation personnelle de chacun influait sur le traitement qui
lui était alloué, et qu'enfin la valeur courante des médecins, le
prix des visites, a varié comme toute autre valeur, suivant l'offre
et la demande, d'une date à l'autre. De ces trois causes, générales
ou particulières, qui ont déterminé le taux des appointemens,
nous ne savons pas exactement dans quelle mesure chacune a dû
agir.
Rien n'indique toutefois que les hommes de l'art aient en-
chéri jusqu'à la fin du xviu* siècle et, de ceci, il est aisé de se
convaincre en les suivant dans la môme ville à travers les âges :
à Soissons, le médecin de l'hospice, en 1600, touche 470 francs
par an; en 1663, 130 francs; 162 francs en 1732 et 228 francs
en 1781. A Bordeaux, 1350 francs en 1644, et 933 francs en
1769; à Boulogne-sur-]Vter, 860 francs en 1606, 350 francs en
1685, 675 francs en 1729 et 228 francs en 1781.
Ce médecin de l'hospice était parfois aussi le médecin com-
munal et... obligatoire. La commune ancienne réglementait
beaucoup de choses, qui aujourd'hui demeurent libres pour les
habitans; d'autres choses au contraire sont aujourd'hui régle-
mentées, qui autrefois ne l'étaient pas. Même l'immixtion du
pouvoir public local dans la vie privée avait été plus grande, au
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vs^^'WT''
LES RICHES DEPUIS; SEPT CENTS ANS. 133
moyen âge, qu'elle ne Tétait auxviii' siècle:. en 1253. par exemple,
une ordonnance du maire de Limoges, interdisait toute visite
chez les accouchées avant leur rétablissement! L'autorité muni-
cipale tranchait, en d'autres pays, des matières qu'elle n'eût pas
osé aborder en France; on n'apprend pas sans rire, de notre
ministre en Danemai*k, sous Louis XIII, qu'à la porte de l'Hôtel
de Ville de Copenhague sont pendues deux mesures types :
l'une est l'aune du pays, l'autre <c la mesure que doit avoir un
homme pour ne pouvoir être convaincu d'impuissance. »
Parmi les ingérences dans le domaine des affaires particu-
lières que se permettaient chez nous les conseils de ville, on
peut citer le choix du médecin qui soignera les bourgeois, ainsi
que la fixation du prix de ses visites. Ces obligations avaient
leur contre-partie : sans cette clientèle garantie, le médecin ne
serait pas venu s'établir dans la commune: ou bien il ne médi-
camenterail pas les pauvres gratis, ce qui indirectement soulage
la communauté. Il serait en droit d'élever ses prétentions d'une
façon fâcheuse, s'il survenait une épidémie. Si les citoyens per-
daient sur quelques points leur liberté, ils y trouvaient des
avantages; la preuve, c'est que de pareils traités disparurent
presque partout au xvui^ siècle, quand, la concurrence devenant
possible, le monopole devint gênant.
On en peut induire, et que les médecins durent pendant
longtemps être fort rares, et que cette rareté tenait à ce que la
clientèle faisait défaut. Le besoin de médecin est, comme, beau-
coup d'autres, un besoin récent ^ inconnu du passé. C'est seule-,
ment en 1708 que furent institués les médecins et chirurgiens
militaires; et peut-être qu'avant cette date il en existait déjà
quelques-uns sans qualité officielle, mais certainement jusqu'aux
premières années du règne de Louis XIV on ne s'était jamais
avisé d'en avoir. « Les soldats, dit Arnaud, voient que dans leurs
maladies on a moins soin d'eux que l'on n'en a des che-
vaux, lesquels on fait panser soigneusement, parce qu'on ne les
peut perdre sans qu'il en coûte de l'argent pour en avoir
d'autres. » Les officiers riches avaient dans leur train des bar-
biers-chirurgiens, les autres 50 contentaient des empiriques du
lieu le plus proche et les municipalités, si l'on était en Frai^ce,
enjoignaient, sous peine de fortes amendes, aux médecins du
cru de « visiter et panser » les blessés.
Des médecins, il n'est pas sûr que toutes les villes en possé*
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434 REVUE DBS DEUX MONDES.
dassent; tel chef-lieu de sénéchaussée n'en avait qu'un. On est
surpris de voir, dans les registres du conseil communal, que
Ntmes, en 1640, « pour ne pas se priver des secours du setU
homme de Part » qu'il y eût dans la cité, doit en passer par ses
exigences. A Paris même, Gui Patin nous révèle, en 1631^
« qu'il n'y a aucim médecin dans les hôpitaux de peste; au
grand détriment du public, aucun d'eux n'y est employé. On
laisse soigner cette maladie aux ignorans chirurgiens, — ignO'
ris ionsoribus. »
A l'heure actuelle, les praticiens, diplômés à la suite d'é-
tudes et d'examens, sont très irrégulièrement répandus par le
monde : depuis l'Angleterre où, par 10 000 ftmes, il s'en
trouve 8, jusqu'en Turquie où il ne s'en trouve pas 2. La France
compte présentement environ 20 000 médecins, c'est-à-dire plus
de 5 par 10000 habitans et leur nombre a doublé depuis
soixante ans (1). On le croira sans peine si l'on sait qu'en 1850
le grade de docteur en médecine était conféré, dans les facultés
françaises, à 360 sujets par an; de 1871 à 1880, en moyenne à
880; de 1891 à 1900, à 960 et, depuis 1901, à 1130 personnes
annuellement. Or, durant le même laps de temps, la population
française ne s'est accrue que d'un dixième.
Paris compte aujourd'hui 3000 médecins pour 2 700000
âmes; en 1862, il en comptait 1800 et, en 1846, 1500. Ce der-
nier chiffre paraissait d'ailleurs excessif sous Louis-Philippe et
hors de toute proportion avec les besoins de la population :
« Nous sommes en aussi grand nombre que les malades, disait
le docteur Reveillé-Parise, gémissant sur l'encombrement de la
profession, bientôt même il y aura plus de chats que de
souris. » 11 concluait que, « si l'on défendait pendant dix ans
toute réception de docteurs, il en resterait encore assez. » Or
on vient de voir que c'est le contraire qui a eu lieu et que l'on
diplôme maintenant chaque année trois fois plus de docteurs
qu'au début du second Empire.
Au xvii* siècle, il n'y avait à Paris que 113 médecins pour
400 000 habitans, et il n'en était admis en moyenne que 4 nou-
veaux par an. Troyes n'avait alors que 6 médecins; Amiens,
au contraire, « petite ville désolée de guerres et passctges d'ar«
(1) L'augmentation serait de beaucoup plus du double si, dans la môme p6*
riode, Teifectif des simples « officiers de santé » n'avait diminué de 5 570 en 18S6 à
1200 en 1901,
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LES RI,CHE8 DEPUIS SEPT CENTS ANS. 136
mée, » en avait 20 en 1649; médecins « chétifs, » qui ne sa"".
Y&ient pas grand'chose.
A cÂté des docteurs authentiques grouillaient dans Fombre
les vendeurs d'orviétan, chiromanciens , diseurs de bonne aven^
ture, u médecins passagers allant de royaume en royaume, »
guérissant par des paroles, des sons, des anneaux ou des talis--
mans; pénétrant partout, moines chez les dévots, jolis garçon^
chez les coquettes. Les vendeurs de remèdes secrets, auxr
quels des arrêts périodiques ordonnaient de « vuider la capitale
dans les vingt-quatre heures, » ne jsont sans doute pas moins
répandus ni moins achalandés aujourd'hui.
Si le Paris de 1650 comptait un médecin diplômé par
3 600 ftmes, tandis que le Paris actuel en possède un pour 900
habitans; s'il y a, , proportionnellement à la population, cinq
fois plus de médecins peut-être dans notre France que dans
celle de Henri IV; et si nos docteurs contemporains, bien qu'ils
se plaignent d'être trop nombreux, gagnent présentement les uns
trois fois, les autres dix fois plus que leurs devanciers^ ce n'est
pas que les malades soient, de nos jours, plus nombreux ou plus
délicats. C'est simplement qu'ils sont plus aisis^ et qu'ils ap-
pellent un médecin pour les soigner, au lieu de s'en remettre
à la Providence, comme leurs pères, qui n'auraient pas même
pu payer les médicamens, au prix exorbitant où ils se veii-*
daient.
IV
Sans anticiper sur le coût de la pharmacie, dont je parlerai
plus tard, en étudiant les dépenses de nos aïeux, il me sera per-«
mis de remarquer ici que, pour être simple eu sa thérapeutiquei
le « physicien » de jadis n'en était pas moins onéreux au client
par ses drogues abstruses, où l'apothicaire péchait, en eau
trouble, les « notes » qui l'ont immortalisé. Ce que l'on peut
faire entrer de choses dans une purge ou dans un lavement,
notre imagination le devinerait avec peine; mieux vaut l'ap-
prendre dans les « parties » des xiv^ et xv* siècles.
Car le « M. Fleiirant » de la comédie, au regard de ses pré-
décesseurs, semble moins compliqué et assez raisonnable. Il
demande de 10 à 16 francs pour ses purgations, suivant qu'il
s'agit d'une bonne médecine c< pour hâter d'aller et chasser de*
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136 REVUE DES DEUX MONDES.
hors- les mauvaises humeurs de monsieur; » ou d'une << potion
cordiale et préservatrice, composée avec douze grains de bézoard,
sirop de limon, grenades et autres, suivant l'ordonnance. Argan
les règle l'un et l'autre à 5 et 13 francs. Pour un « bon clystère
détersif, composé avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat
et autres, pour balayer, laver et nettoyer le bas-ventre de mon-
sieur, » M. Fleurant demande 5 francs; Ârgan le réduit à
Ifr. 65.
Il n'est guère généreux. Il n'eût su trouver de lavement à si
bas prix. Le meilleur marché que j'aie rencontré dans les « mé-
moires » du temps est de 2 fr. 45, somme payée par l'hospice de
Tournus (Bourgogne) pour un « clystère laxatif, carminatif et
hystérique (1664). » Encore est-ce un clystère de province.
A Paris, Tannée même de la représentation du Malade imagi-
naire (1673), FHôtel-Dieu paie 4 francs pour un lavement.
Deux cents ans plus tôt ces chiffres eussent paru modestes,
et le héros de Molière eût été bien empêché, pour les 200 francs
par mois qu'il octroie à. son fournisseur, d'avoir pareil nombre
'de lavemens et do médecines, s'il eût vécu par exemple sous
Louis XI ou sous Charles V. Le clystère coûtait de 18 francs
à 7 fr. 50 au xv* siècle, — en moyenne 12 francs, — et plus cher
encore au xrv* siècle : de 21 francs à 17 fr.50, suivant qu'il
était « administré » par son auteur ou « fourni seulement » au
destinataire.
Il est ici question d'entrailles sans prétentions et de la classe
moyenne : marchands et bourgeois de bonne ville, artistes ou
magistrats. Albert Durer, quoiqu'il ne fût guère fortuné, paie à
Anvers (1521) « pour un clystère destiné à sa femme qui est
malade » 24 francs, — le même prix exactement qu'il vendait
ses dessins ou ses portraits au fusain, — Les hauts barons, les
princesses magnifiques qui ne se refusaient rien, absorbaient
au xrv* siècle des « cly stères dorés » de 40 et 50 francs chaque ;
compositions mystérieuses, dont le mérite reposait sans doute
sur la croyance aux vertus curatives de l'or potable.
L'alchimiste de Louis XI avait fondu des écus pour la somme
énorme de 4 600 francs, afin d'en composer un breuvage d'au-
rumpotabïle destiné & ce prince. La foi aux élixirs et teintpres
d'or ne fi^t qu^augmenler avec Paracelse au xvi* siècle : Diane de
Poitiers y puisait^ au dire de Brantôme, la conservation de sa
btmuté; l'Empereur Rodolphe, d'après Tallemant, s'en servait
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 137
aussi et plus tard, au temps où M"* de Sévif<né nous affirme
que Corbinelll, devait à cette panacée le rétablissement de
sa santé, Tun des personnages du Médecin malgré lui s'écrie,
eu apprenant les résultats prodigieux d'un remède qui res-
suscite les morts : « Il fallait que ce fût quelque goutte d'or po-
table! »
La pharmacopée du xvn* siècle préconisait, contre les mala-
dies du Cœur, un « électuaire » où entraient de l'or et de l'ar-
gent pur, en feuilles, combinés avec l'émeraude, l'hyacinthe, le
saphir, les perles, les vers à soie piles, le musc, l'os du cœur du
cerf, Foxyde de zinc, la terre sigillée, la mélisse, le bois d'aloès,
le corail blanc et rouge, la bourrache, la girofle, les roses et...
un peu de sucre. Rien de plus ordinaire alors que des formules
où entrent 20 et 30 substances. La fameuse « thériaque »
en contenait 65, et l'eau-de-vie blanche de Dresde, contre les
évanouissemens, 118. Rien d'étonnant par suite à ce qu'un
électuaire « restaurant » coûte de 1 2 à 20 francs, un électuaire
« confortatif de pierres précieuses » 2Si francs et môme, en 1366,
un électuaire laxatif 50 francs.
V « emplâtre magistral » à 44 francs la pièce (1384),
r « apozème » à 59 francs (1344), l' w onguent aux apôtres » et
r a eau de Salomon » à 62 francs le kilo (1418) n'étaient pas
non plus à la portée des petites bourses. Les tisanes, garga-
rismes, médecines purgatives, simples ou « fort composées »
étaient moins chères, — 5 à 10 francs, — mais si multipliées par
l'ordonnance des médecins, qu'il en coûtait gros d'être soigné
dans les règles.
Malheur en effet à qui veut se soustraire à la purgation fré-
quente. Si Louis XIII tombe gravement malade (1616) c'est,
nous disent les médecins, « qu'il ne se purgeait point, que son
cerveau n'avait aucune évacuation parce que, de son naturel, il
se mouchait fort rarement. » Ce monarque indécis fut toujours
très ferme sur ce chapitre : « Il nous a fait assembler cette
après-dlnée, écrit l'un des docteurs k Richelieu, sur la résolution
qu'il a prise de n'user d'aucune chose purgative ; afin de nous
accommoder à son humeur, nous ouvrons la porte de derrière
par des lavemens, » conclut mélancoliquement Bouvard, qui,
pour se rattraper, en fait prendre tous les jours et quelquefois
trois ou quatre en vingt-quatre heures, à son auguste malade.
L'usage persista jusqu'à l'aurore du xix*' siècle, où l'abus de ce
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438 REVUE DÉ» DEUX MONDES.
traitement fut combattu dans une thèse précédée de cette épi-
graphe :
Bit modus in rehus, sunt certi deniquê fines
Quas ultra, eUraque nequU consistere reciim.
Cependant, les médecins, dès le xyii* siècle, commençaient à
réagir contre les apothicaires, dont « le peuple, disaient-ils,
était las » et chez qui V « insatiable avarice » n'excluait pas
l'ignorance. Erreurs comiques, lorsqu'il s'agit de César Borgiii
achetant le soir de ses noces, .pour « mieux festoyer sa dame, »
des pilules qui, au lieu de remplir leur office aphrodisiaque, se
trouvèrent laxatives, « tellement que toute la nuit il ne cessa
d'aller au retrait; » charlatanisme grossier, lorsque ces maîtres-
apothicaires, que par dérision l'on nommait il y a deux siècles
des t( pharmaciens, » vendaient des fruits d'églantiers sous le
nom de « microbulares » et les plus sales produits sous le cou-
vert d'un élégant mot latin ; toujours est-il que leur « tyrannie »
fut attaquée par la Faculté sur leur terrain traditionnel : « Dans
la plupart des grandes maisons, il n'y a plus d'apothicaire ; c'est
un homme ou fille de chambre qui fait et donne les lavemens,
et les médecines aussi que nous réduisons la plupart en jus de
pruneaux...; l'infusion de trois gros de séné en un verre d*eau
purge aussi bien qu'un tas de compositions arabesques et
bézoardesques. »
Ce c( bézoard, » calcul extrait de l'estomac de certains quadru-
pèdes, auquel la médecine du moyen &ge attribuait de merveil-
leuses vertus, était l'un de ces remèdes imaginaires qui avaient
traversé victorieusement les siècles. Il fut alors « si bien secoué
qu'il n'en demeura que poudre et cendres ; » avec lui disparu-
rent la « confection d'hyacinthe, » la « corne de licorne » et les
a fragmens précieux. »
Une commission de docteurs publia sous ce titre. Le Méde^
cin charitable, en regard des tarifs usuels de la pharmacie, le
prix de revient des substances les plus habituellement employées,
comparaison peu faite pour encourager les acheteurs. Les
drogues, dont l'ancienne pharmacopée était surchargée, devinrent
plus abordables : le sangdragon ou « sang de dragon, » vendu
464 francs le kilo en 1344, était payé 44 francs seulement
en 1696 par l'hôpital de Bordeaux. C'était la résine des fruits
du Calamus Draco, employée, en raison de son astringencS)
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. i39
contre les hémorragies ; elle coûte aujourd'hui de 6 à 8 francs.
Ces arcanes officinales, aux noms barbares et prétentieuxi
recouvraient souvent des matières premières assez simples ; sur
la note d'un apothicaire de Sens (1674) figure cette nomencla-'
tare déconcertante: douze prises de cloportes, deux scrupules
d'yeux d'écrevisses, une fiole d'eau de tète de cerf, une once
d'huile de vers et autant de poudre de vipère. La poudre de
vipère et l'huile de vers sont maintenant inusitées ou inconnues.
Mais l'eau de tète de cerf, phosphate tribasique de chaux, est
remplacée par une décoction de Sydenham faite sur le produit
chimique pur; aux cloportes, a été substitué leur principe actif,
le nitrate de potasse; et le carbonate de chaux a pris la place
des yeux d'écrevisses.
La <¥ poudre de sympathie, » fort en vogue pendant la guerre
de Trente ans, qui guérit les blessures du maréchal de Gassion
et d'Arnauld da Gorbeville, n'était qu'un mélange d^ sulfate de
fer et de gomme arabique ; et les « gouttes d'Angleterre » que
Ton fit prendre au maréchal de Lorge (1695) et où devaient en-
trer, d'après le dictionnaire de Trévoux, de la poudre de crâne
de pendu et de la vipère sèche, n'étaient qu'une honnête dilution
à base d'opium.
Nous possédons, autant et plus que nos pères, nombre d'or<-
viétans spécifiques et de remèdes secrets, qui doivent leur succès
à d'artificieuses réclames et leur vertu aux mixtures les moins
compliquées. Nos modernes (c liqueurs de Cagliostro » se vendent
aujourd'hui sous mille étiquettes. Mais les progrès de l'industrie
chimique, la révolution du commerce et des transports, ont pro*
digieusement abaissé le coût de la pharmacie. Le kilo de camphre,
que Ton payait 106 francs sous la Régence du duc d'Orléans et
40 francs au milieu du règne de Louis XV, se paye actuellement
8 fr. 50, malgré le trust de l'Ile Formose ; le kilo de rhubarbe,
qui valait 285 francs en 1566 et 100 à 200 francs sous Louis XIV,
se vend aujourd'hui 42 francs (1). Et si l'on passait en revue
les médicamens usuels, on observerait, je crois, la même réduc-
tion énorme des prix de la pharmacie, du temps passé jusqu'à
nos jours.
(1) J'ai noté, dans les comptes des hospices, les prix de 94 francs & Tournas
(Bourgogne) en 1677; de 110 francs h Bordeaux en 1691 ; de 210 francs h Soitsons
en 1730. U ae trouTait aussi de la rhubarbe à 52 francs à Botdeaux en 1668; h
26 francs à Alais (Gard) en 1770; à 22 et 33 francs à Paris et Soissons en 1783 ;
mais ceUe-ci n'était pas le produit officinal, Tenant exclusiTement de Chine.
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4-.
140 REVUE DES DEUX MONDES.
De sorte que nous constatons ce triple phénomène : accrois-
sement du nombre des médecins, par rapport à l'ensemble de la
population; augmentation de leurs honoraires et surtout de
leurs gains annuels, que Ton peut évaluer pour la masse de la
corporation au triple de ce qu'ils étaient jadis; diminution du
prix des remèdes.
Par suite du développement de l'aisance, un plus grand nombra
de malades peuvent dépenser pour se faire soigner ; mais le bon
marché des médicamens compense le renchérissement des ordon-
nances et, pour les classes moyenne et populaire, il n'en coûte
peut-être pas plus cher d'être malade aujourd'hui qu'il y a deux
ou trois cents ans. Quant aux célébrités médicales qui gagnent
huit ou dix fois plus que leurs devanciers de l'ancien régime^
leur fortune nouvelle est faite de celle des récens parvenus de
l'argent, assez nombreux pour se disputer les services des maîtres
de l'art et assez riches pour en faire ainsi hausser le taux.
Les grands chirurgiens sont un exemple plus saisissant encore
de cette surenchère inconsciente de la clientèle, puisqu'ils sont
actuellement une dizaine, en France, qui gagnent chacun
600 000 francs par an. L'habileté de l'opérateur l'emporte en
valeur vénale sur le diagnostic du docteur consultant; soit parce
qu'elle est plus rare, soit simplement parce que la dextérité de
main du premier lui demeure personnelle, tandis que les décou-
vertes scientifiques du second, .aussitôt vulgarisées, sont mises à
profit par tous.
Au-dessous de cette pléiade de noms en vedette, les hono-
raires oscillent entre 50000 et 100000 francs pour tous les chi-
rurgiens des hôpitaux de Paris. En province, quelques chirur-
giens régionaux, qui rayonnent à une centaine de kilomètres
de leur domicile, atteignent aussi 100000 francs par an. Les spé-
cialistes des grandes villes, plus obscurs, ne dépassent pas
20000 francs. Ils sont d'ailleurs en petit nombre; les docteurs
ordinaires cumulant aujourd'hui l'exercice de la médecine avec
celui de la chirurgie, dont les progrès ont augmenté leur revenu.
« Monsieur Purgon » en serait mort de honte, lui qui croyait
avoir rejeté in infimis ces « estafiers de Saint-Côme, laquais
bottés, chiens grondans, superbe racaille, » ainsi que les qua-
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 141
lifie rageusement Gui Patin; après obtention de Tarrôt du Parle-
ment de 1660, qui confond en une troupe unique et subalterne les
barbiers-chirurgiens, — tonsores chirurgici^ — et les chirurgiens
lettrés, leur ordonne à tous de tenir boutique ouverte sous peine
d'amende, leur défend de porter robe et bonnet, de conférer des
grades et même de prendre le titre de « collège. »
L'élite d'entre eux y avait droit pourtant, depuis plus de
cent ans qu'un édit de François I«' avait mis les professeurs,
bacheliers et licenciés de chirurgie du collège de Saint-Côme, en
possession « de tels et semblables privilèges, franchises et immu-
nités dont les écoliers, docteurs et suppôts de notre université
ont accoutumé de jouir. »
Il y a d'ailleurs une grande part de légende, sinon dans le
récit des longues contentions judiciaires entre les chirurgiens et
les médecins, du moins dans l'opinion généralement admise sur
la situation respective de ces deux professions. Cette opinion
erronée tient, comme beaucoup d'autres, à ce que l'on a écrit
l'histoire d'après les textes et non d'après les faits; au lieu de
regarder vivre les hommes, on a raconté les lois. Aujourd'hui où
les lois sont un peu plus appliquées que jadis, il existe encore
une grande dissemblance entre les Français du Code et les Fran-
çais de la vie réelle. 11 y avait un abîme autrefois, où la législa-
tion multiforme et contradictoire des ordonnances, déclarations,
arrêts du Conseil et des cours souveraines induit l'historien, qui
la prend au pied de la lettre, à tracer de l'ancienne France un
tableau fort peu ressemblant; En cette erreur on tombe d'autant
plus aisément, que le recueil public des lois et actes officiels est à
portée de toutes mains, tandis que la recherche des faits privés
exige une étude plus minutieuse.
Pour les chirurgiens du passé, il faut distinguer le droit et le
fait, Paris et la province, les chirurgiens lettrés et les barbiers-
chirurgiens, les temps modernes et le moyen âge. Au temps do
saint Louis, comme de nos jours, la « cyourghie >> allait de pair
avec la médecine. Elle était son égale encore au xiv« siècle, lorsque
Guy de Chauliac ou Henry de Monde ville rédigeaient des traités
longtemps classiques et parvenus jusqu'à nous. Elle avait pour
domaine l'extérieur du corps humain dont le physicien soignait
l'intérieur; mais « il n'est pas bon chirurgien, écrit Henry de
Mondeville, vers 1310, celui qui ne connaît ni l'art, ni la science
de la médecinei ni surtout l'anatomie. )»
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442 BEVUB DES DBUX MONDES.
Les chirurgiens en renom étaient considérés et bien payés :
celui de Charles le Sage (1380) jouissait d'un traitenaent annuel
de 22 000 francs, supérieur à celui de tous les médecins jus-
qu'au XVI* siècle. Pour se faire arracher une dent par Vun d'eux,
— ils étaient dentistes aussi, — il en coûte à de riches prin-
cesses des sommes qui varient de 17S à 230 francs. Dès cette
époque d'ailleurs, le barbier royal avait dans ses attributions la
saignée et, de sa main, elle valait depuis 35 jusqu'à 80 francs (1327),
tandis qu'une saignée à l'hospice de Marseille ne se payait
que 2 francs (1398) et qu'à Chartres, pour 12 francs, un chi-
rurgien remettait une épaule démise (1401). Les saigneurs-bar-
biers, distincts des chirurgiens, ne l'étaient pas moins des bar-
biers-étuvistes, ou baigneurs, dont les boutiques servaient de
réunion aux oisifs du quartier.
Il ne faut pas nous laisser égarer par Fétiquette : les mêmes
emplois changent de noms, les mêmes noms changent de sens
dans la suite des âges. Et par exemple, les qualités de jongleur,
notaire, valet, aU)é, officier, maçon, épicier, bonnetier, mercioTy
facteur, ont servi suivant les époques à désigner des individus et
des professions totalement différons. Qu'un même mot, une ap-
pellation unique, puisse arriver peu à peu, sans perdre son ac-
ception originelle, à s'appliquer à des personnages et à des états
divers, je n'en citerai pour preuve que celui de « peintre; » ou
encore celui de « Sire » qui, suivi du nom de l'interpellé, —
Sire un tel, — n'était usité au xviii* siècle que vis-à-vis d'indi-
vidus très inférieurs et qui, employé seul, ne convenait qu'au Roi.
Est-ce la chirurgie, délaissée par les médecins laïcisés du
XV* siècle, qui perdit son ancien rang? Sont-ce au contraire les
besoins croissans de cet art et le manque de bras savans qui
poussèrent les barbiers à lancette à entreprendre les opérations
peu compliquées du temps de Louis XI? Et, une fois qu'ils se
furent approprié ce domaine, est-ce le mépris où les hommes
de robe longue, — les « intellectuels » du passé, — méprisés
eux-mêmes par les gens de guerre, tenaient les gens de métier
manuel, qui fit rejeter la chirurgie et ses nouveaux « maîtres, »
comme abjects, en dehors et bien au-dessous de la médecine?
Il est impossible de déterminer exactement la part de ces causes
diverses, dans l'hostilité historique des deux branches, natu-
rellement associées, d'une même science.
Mais ce qui est certain, c'est oue leur inégalité était plutôt
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 14S
t:liéorique et, si Ton veut, de pure apparence; qu'elle n'exista
^uère sérieusement que dans l'esprit des docteurs-régens et dans
l'enceinte de la Faculté. Là, lorsqu'il se « faisait une anatomie, »
le médecin présidait sans s'abaisser à toucher au cadavre. Seul
le barbier-chirurgien maniait le scalpel. La Faculté instituait-elle
^n cours de chirurgie? Les étudians en médecine y étaient seuls
admis et, pour mieux écarter tout indigne, la leçon s'y donnait
en latin. Enfin, tout bachelier-chirurgien, avant d'être admis à
la licence, devait s'engager, par acte devant notaire, à renoncer
à l'exercice de cet art manuel « pour garder la dignité du corps
médical. » De cette exclusion, un petit groupe, les chirurgiens
lettrés de Paris, ont souffert dans leur amour-propre pendant
nn siècle et demi environ, — 1575-1725, — et c'est de leurs pro-
testations et de leurs dissensions avec la Faculté qu'est issue la
croyance à une sujétiQU réelle, constante et générale, de la chi-
rurgie à la médecine sous l'ancien régime.
Toute différente était la situation effective : au point de vue
de l'instruction technique les chirurgiens étaient plutôt supé-
rieurs aux médecins. « Pendant trois ans, dit Ambroise Paré, j'ai
résidé en l'Hôtel-Dieu de Paris, où j'ai eu le moyen de voir et
connaître, eu égard à la diversité des malades y gisant ordinaire-
ment, tout ce qui peut être d'altération au corps humain, et
aussi d'apprendre, sur une infinité de corps morts, tout ce qui
se peut considérer sur l'anatomie. » Cet illustre opérateur avait
commencé par être garçon barbier, et n'entra au collège de Saint-
Côme que lorsqu'il était déjà premier chirurgien du Roi.
En ce temps où il n'y avait pas d'internes-médecins dans les
hôpitaux, tous les apprentis ou garçons chirurgiens y servaient
pendant six années consécutives, avec titre de « premier-com-
pagnon » sous les ordres du chirurgien traitant. Ils n'y appre-
naient rien d'Hippocrate, mais ils y apprenaient leur métier.
Pour être un « métier » du reste, celui du barbier-chirurgien
n'en exigeait pas moins, avant d'être admis à la « maîtrise, » au-
tant de connaissances que 1' « art libéral » du médecin avant
d'être admis au « doctorat. » Les épreuves chirurgicales, le « chef-
d'œuvre, » disait-on, comprenaient la « tentative, » le premier
examen, Tostéologie, l'anatomie, les saignées, les médicamens et
le dernier examen. L'anatomie seule durait une semaine. Les
«disciples en chefs-d'œuvre » étaient tenus, sous peine d'amende,
d'assister tous les premiers mardis du mois au <c sépulcre, d
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144 REVUE DES DEUX MONDES.
sorte de clinique^ pour y soigner les maladies des pauvres qui se
présentaient.
VI
Telle était la règle, plus ou moins strictement exécutée,
comme tous les règles. — Il n'est pas, je pense, d'examen un
peu vaste auquel tous les candidats, et même les examinateurs,
ne pourraient se voir équitablement refuser si Ton raffinait la
sévérité. — Le « premier barbier » du Roi, à Paris, et dans
chaque ville de province, son « lieutenant,, » qui était en dignité
le premier de rendroitji.se montraient diversement débonnaires
pour la maîtrise de chirurgie, comme les petites universités pour
le diplôme de docteur. A Bourges, un aspirant plaide contre un
« maître-juré » qui Ta écarté; celui-ci déclare en justice « qu'il
ne s'oppose à la réception dudit impétrant, bien qu'il n'ait pas
été satisfait de son examen. » Dans un autre procès, jugé en
appel au Parlement de Paris (1623), entre les chirurgiens d'Angers
et la ville, prenant pour eux fait et cause, d'une part et, d'autre
part, un postulant à la maîtrise chirurgicale, le demandeur dé-
clare qu'il a subi un examen favorable sur SOO à 600 questions
et qu'on ne le veut recevoir qu'à des conditions qui ne sont pas
raisonnables. »
Quoique les États de Provence se plaignent (1634) de l'uni-
versité d'Aix qui astreint les chirurgiens à des examens, l'opinion
publique n'entendait pas que le premier venu pût exercer sans
contrôle. Le parlement de Toulouse défendait aux veuves de
chirurgiens de tenir boutique, sous peine de 2 000 francs d'amende,
après le décès de leurs maris ; et le conseil de ville de Grenoble
protestait (1657) contre des lettres du premier médecin du Roi,
conférant à leurs détenteurs sans autre formalité, — pour
100 francs, disait-on, — le titre et les pouvoirs de chirurgiens.
Comme les frais ordinaires d'études et de réception étaient,
T>our les barbiers-chirurgiens, dix fois moindres qu'à la Faculté
è médecine de Paris, comme ils se recrutaient en des milieux
]4us humbles, ils étaient beaucoup plus nombreux et faisaient
fonction de médecins, non seulement pour le menu peuple, mais
aussi pour les grands seigneurs qui, jusqu'à la fin de l'ancien
uégime, eurent leur chirurgien à l'année et quelquefois à de-
meure. Le duc de La TrémoïUe donnait au sien 400 francs par
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 145
aiiy en 1788, et la duchesse, sa mère, avait laissé 200 francs de
pension viagère au chirurgien de sa terre d'Attichy « pour conti-
nuer à prendre soin des pauvres de la paroisse. »
Il existait, sous Louis XVI, à la campagne, des chirurgiens
auxquels on reproche de « n'en avoir que le nom. Il leur suffit
de savoir faire une saignée pour se croire capables d'exercer. »
De même y avait-il, aux champs, nombre de médecins d'un savoir
fort équivoque, on l'a vu plus haut, tandis qu'il existait à Paris
des chirurgiens fameux tels que Jean Juif, que, sous Louis Xlll,
les grands personnages se disputaient et qui suivait Richelieu
dans ses déplacemens. Méritaient-ils leur réputation? « Entre
nous, écrit le cardinal à Chavigny, M. Juif est un chirurgien
comme un autre, capable de grandes bévues. »
Peu importe leur habileté; il suffit de savoir que l'opérateur
en renom est sur le même pied que le grand médecin. A la Cour,
le premier n'est point subordonné au second ; il se voyait, tant
près du Roi que des princes, 56 chirurgiens. Bien que François
Félix, le premier chirurgien de Sa Majesté eût, depuis 1668, uni
à son titre pour se conformer à la jurisprudence nouvelle, la
charge de.« premier barbier, » que le titulaire eut ordre du Roi
de lui vendre, il ne parait pas que leur assimilation aux bar-
biers-saigneurs ait eu, contre les chirurgiens-maîtres es arts, de
résultat pratique.
Les uns et les autres continuèrent à être traités et payés sui-
vant leur capacité, leurs services et leur clientèle. S'ils eurent,
dans les hospices, des appointemens tantôt égaux, tantôt supé-
rieurs ou inférieurs à ceux des médecins, nous n'en saurions
tirer aucune conclusion parce que nous ignorons les obligations
qui leur sont respectivement imposées (1) et parce que cette qua-
lité de chirurgien était indistinctement appliquée à des prati-
ciens instruits et à de simples « rebouteurs, » comme pouvait
ôtre à Nantes, en 1580, le « maître-habilleur des rompures de
membres et os de personnes ou bêtés animales. » De fait, leur
traitement, un peu plus bas en général que celui du médeci
ïi'en différait pas sensiblement (^).
(1) Ainsi le chirurgien de l'hospice de Clermont-Ferrand, en 1695, touche
^"^^ francs, tandis que son « garçon » en touche 350; mais il est tenu de ne pas
^^ei-eer ailleurs qn'à l'hospice.
(^) Évalués en monnaie actuelle, les traitemens du chirurgien et du médecL i
^^^ent de 400 et 500 francs à Rouen, en 1705 ; de 650 et 137 francs à Soissons en 1638 ;
^® BOO et 835 francs à Paris en 1524, de 100 et 150 francs à Marseille en 1414, etc.
TOMK XXXVII. — 1907, 40
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146 REVUE DES DEUX MONDES.
Tout différens au contraire étaient les honoraires, suivant la
situation sociale des cliens. Il n'y a pas eu, je pense, dans tout
le cours du xix^ siècle une opération qui ait été payée
1500000 francs, comme celle de la fistule de Louis XIV en 1687.
tt Sa Majesté, écrit Dionis, récompensa en roi tous ceux qui lui
rendirent service dans cette maladie. En effet, François Félix, le
premier chirurgien, qui opéra, regut 520 000 francs etBessières,
second chirurgien, 100000 francs; le premier médecin d'Aquin
eut 350000 francs et Fagon, médecin ordinaire, 200000 francs.
Les aides et apothicaires se partagèrent 168000 francs, dont
4000 au garçon de M. Félix.
Cette fistule historique, — la « grande opération » comme on
la nomma, — avait durant un an occupé la Cour et l'Europe. La
mode alors poussa nombre de gens à se prétendre atteints d'une
affection semblable. Pour attirer l'attention du monarque, tout
courtisan incommodé ne différait pas h présenter son rectum au
chirurgien pour y pratiquer des incisions. Plus de trente vou-
lurent qu'on les opérât et « parurent fâchés lorsqu'on les assura
qu'il n'y avait pas nécessité de le faire. » D'ailleurs, il est peu de
maladie chirurgicales moins graves que la fistule, ni que l'on
guérisse plus simplement. Du sujet seul cette cure, en elle-même
banale, tira sa gloire et... son prix.
Pour avoir été en Savoie soigner la duchesse régnante, Juif
reçut 188000 francs et, pour traiter Anne d'Autriche du cancer
au sein dont elle mourut, un empirique, appelé de Bar-le-Duc,
se fit donner par avance 20 000 francs. Les grands de nos jours
sont moins prodigues, mais les riches sont beaucoup plus nom-
breux et, quoiqu'elles ne dépassent guère 10 000 francs et des-
cendent jusqu'à 2 000, les opérations contemporaines, simples ou
compliquées, se trouvent, par leur fréquence, procurer normale-
ment un revenu princier à nos célébrités chirurgicales.
Les domaines contigus de la chirurgie et de la médecine qui,
depuis trente ans seulement, ont plusieurs fois varié, empiétaient
aussi jadis l'un sur l'autre. Au chirurgien incombait la visite, —
— pour une vingtaine de francs, — des malades « soupçonnés de
lèpre » et, par assimilation aux « ladres putatifs, » le traitement
des syphilitiques, confondus avec eux au moyen âge. C'était
encore aux chirurgiens de Saint-Côme que ressortissait au
xvu* siècle cette clientèle spéciale des « avariés; » c'est entre
leurs mains que se remet le duc de Vendôme, deux fois rebelle
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS.
147
«aux médicamens, à qui Louis XIV écrit en le félicitant de cette
résolution : « J'espère que Ton pourra, cette fois, vous embrasser
en sécurité. »
Les accouchemens aussi rentraient dans les attributions de
la chirurgie. Jusqu'au commencement du xvi* siècle, les sages-
femmes en avaient eu le monopole. Les princes mêmes, lorsqu'ils
« sortaient du cloître maternel pour commencer mortelle vie, )>
suivant l'expression de Louise de Savoie, prenaient par les
mains des « femmes-sages » la « première expérience de lumière
mondaine. » L'une d'elles, pour avoir accouché M"* de Rethel,
princesse de Bourgogne, reçoit un millier de francs en 1404.
Plus tard, les souveraines, « supérieures aux règles, dit Mercier,
osèrent les premières employer des hommes à un office que la
pudeur semblait leur interdire. » A partir de Louis XV, les chi-
rurgiens l'emportèrent, sauf dans le Midi ; la petite bourgeoisie,
bravant le toile que souleva cette <f indécence, » eut recours à
eux parce qu'ils étaient plus habiles. Leurs services d'ailleurs
n'étaient guère plus onéreux.
Dans les hospices, au lieu de 2 & 3 francs dont les sages-
femmes se contentaient, les accoucheurs reçoivent 5 à H francs
et, pour l'opération césarienne, 18 francs; le même prix pour
celle du trépan, la remise d'un pied déboîté ou l'amputation
d'un bras. Pour « scier et couper » une jambe, le chirurgien
prenait davantage et, suivant les circonstances, de 30 à 60 francs;
pour la « remettre, » pour traiter et guérir une fracture, il obte-
nait de 80 à 150 francs. Faite par un spécialiste en vogue, l'opé-
ration de la pierre au xvin» siècle pouvait monter à 600 francs;
mais, exécutée par un « inciseur» de province, la taille, — litho-
tomie ou lithotritie, suivant que l'on extrait ou que l'on broie, —
se payait au plus 80 et parfois 30 francs ; autant qu'il en coûtait à
ttn homme de qualité pour se faire arracher une ou deux dents.
Mais ces dents-là étaient rares; de même que l'autopsie et
l'embaumement d'un personnage, pour qui la famille déboursait
2O0 francs. La masse' des chirurgiens vivaient des saignées jour-
aali^res qui, suivant qu'il s'agissait de manouvriers et servantes,
^^ de gens de métier ou de marchands et gentilshommes,
étaient payées depuis 0 fr. 60 centimes jusqu'à 6 francs, et en
nio^^ane2à3 troncs. Les recettes annuelles du chirurgien ne
^^ï*ent pas en somme très différentes de celles du médecin; soit
^^ temps où son rang social semblait moindre, où son enseigne.
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148 . REVUE DES DEUX MONDES.
fût-elle brossée par un maître, — il y e^ eut de peintes par
Chardin, — le classait toujours « artisan; » soit depuis son
triomphe, par la fondation des cours officiels et de l'Académie
royale de chirurgie (1731), lorsque La Peyronnie entretenait à
ses frais une clinique gratuite dans son château de Marigny.
Aujourd'hui, bien que le grand t^hirurgien gagne plus que le
grand médecin, personne ne songerait à prétendre que le pre-
mier ^oit socialement supérieur au second.
L'individu a plusieurs aspects. Le talent, le succès, la consi-
dération et le profit sont choses tout à fait distinctes, tantôt
unies et tantôt séparées. On peut avoir le succès sans le talent,
la considération sans le succès, le prpfit sans la considération ou
inversement. La possession de l'un de ces avantages n'entraîne
ni n'exclut la possession des autres.
Le rang social, le rang politique, le rang intellectuel et le
rang pécuniaire, dépendent parfois les uns des autres et influent
dans quelque mesure les uns sur les autres, en bien ou en mal :
certaines besognes sont moins rétribuées que d'autres précisément
parce qu'elles sont plus estimées ^ partant plus recherchées et
que la concurrence des postulans y abaisse le salaire. Un haut
rang social appelle en quelques pays un haut rang légal; en
d'autres il lui fait obstacle. Et, réciproquement, un haut rang,
politique ne confère pas toujours un haut rang social dans
l'opinioD, même en pays démocratique où l'opinion fait la loi, —
parce que le peuple veut choisir ses maîtres, peut choisir ses
maîtres, mais ne peut pas se persuader toujours que ceux qu'il
a choisis méritent d'être ses maîtres.
Si les médecins et chirurgiens sont plus estimés qu'au temps
de Molière, c'est parce qu'ils sont plus savans et plus habiles;
mais s'ils sont mieux payés^ s'ils parviennent à une opulence in-
connue de leurs devanciers, ce n'est pas du tout à cause de leur
mérite; c'est parce qu'il s'est créé une clientèle de nouveaux
riches, assez nombreuse pour se disputer leurs services à prix
d'or.
V** G. d'Avenel.
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W^WP
MADAGASCAR
I
LES RÉGIONS ET LES RAGES
Après Tanglaise Port-Saïd, après Aden, après Mahé des Sey-
chelles où languit notre race, le voyageur atteint Diego-Sua-
rez; et, le goulet franchi, après un développement de quelques
milles, le paquebot glisse harmonieusement entre des navires
pimpans, lavés d'or par le soleil, où le pavillon aux puissantes
couleurs de la France claque à tous les mâts. On est aussitôt
profondément touché de la beauté incomparable de la vaste baie.
A quelque heure du jour qu'on y arrive, c'est sur la rade une
sensation de largeur, de sécurité et de fraîcheur. Avec plénitude
le littoral s'arrondit dans un cirque spacieux de collines bleutées,
entre lesquelles une mer lamée d'argent par la brise sans cesse
renouvelée prend toutes les nuances du vert au violet par le tur-
quoise, évoquant ensemble chez le voyageur les visions artis-
tiques et héroïques que les souvenirs d'Alger et de Carthage ou
l'admiration des fresques de Puvis de Chavannes, représentant
Marseille naissante et la côte grecque, ont condensées en une
image synthétique de port colonisateur.
L'antiquité et la modernité s'y composent richement, et le
génie universel de la France qu'un instinct sûr d'expansion mon-
diale conduisit aux points les plut^ divers du globe, s'y manifeste
dans cette impression d'ensemble. Sur les talus, Antsirane (1)
(1) C'est le véritable nom : Diego est le cmartier militaire.
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150 reVub des deux mondes.
présente bien de loin l'aspect général, gai et éclatant, de la ville
neuve de toutes les colonies françaises, avec ses maisons euro-
péennes de brique et de tôle enveloppées de feuillages, ses toits
rouges semblables à des floraisons de flamboyans sous le feuil-
lage transparent des gigantesques légumineuses. Mais c'est la
rade surtout qui séduit, large et soyeuse, et toute colorée de ce
cosmopolitisme naïf et pacifique qui caractérise lanimation de
nos ports français exotiques en contraste avec ceux des Anglais
et des Allemands.
Les bateliers somalis y sont plus joyeux qu'à Aden ; sur des
barques agiles, des groupes de Sainte-Mariennes, à châles rama-
ges de rouge et de vert comme des cargaisons de cacatoès, s'im-
mobilisent dans une voluptueuse curiosité, tandis que des piro-
guiers malgaches et des canotiers créoles s'injurient, en riant, de
vocables pittoresques; ils luttent à se dépasser les uns les autre?
à travers les boutres arabes arrondis au mouillage sous les mâts
inclinés, des boutres verts dorés aux formes de caravelles. Un
navire de guerre, svelte et blanc, passe entre deux rafiots noirs
des Messageries. Les matelots & l'exercice y évoluent. Le clairon
Bonne sur mer. Et dans ce paysage scintillant où nos orienta*
listes auraient la fortune de voir se mêler radieusement, sous
une lumière poudroyante, des barques antiques à voiles fauve»
et de longs steamers écaillés des reflets d'une eau miroitante, le
drapeau bleu, blanc et rouge, qui vibre avec force dans l'atmo-
sphère limpide, est la note dominante, la note centrale du pano-
rama maritime.
C'est au coucher de soleil que se révèle TAntsirane exotique.
Sur une terre de safran roux, elle apparaît jaune et verte, couleur
d'achards sous les lumières onctueuses des tropiques. Tandis
que la ville proche est dans ces colorations bizarres et crues, au
loin tout est tendre et fin dans la nature ; le ciel est violet sous
des nuances de paille; les montagnes, de la teinte des grami-
nées, sont si souples qu'elles semblent se déformer k l'œil ainsi
que des nuages. Tout est impalpable comme sous une poudre de
riz. Il semble que le paysage, que Madagascar s'évapore en pous-
sière, jour à jour, par Fardeur du soleil pénétrant et torréficmty
sous la ventilation constante par laquelle la grande !l« est fié-
vreusement battue douze mois de l'année.
Des quais d'Antsirane l'on a en face de soi Diego, gros rocher
plat couvert d'arbres qui se relève aux extrémités en deux cornes
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MADAGASCAR. 15{
de terre fauve. Il est toujours enveloppé d'un vol de papangues
battant leurs pesantes ailes brunes. Sur le pourtour du littoral
la verdure se ramasse eh bosses. La côte est à pic. C'est la pre-
mière ondulation, rugueuse, de la grande terre malgache qui
insensiblement s'élève vers le Sud d'élargissant de plus en plus
en un immense rectangle montagneux.
Le relief en est caractéristique : s'il est dû comme partout aux
deux grands agens constitutifs des montagnes, — la pression
interne (ou orogénie), qui soulève les sommetis, et l'érosion qui;
jmr un travail contraire, y creuse les vallées, — il est remar-
quable en ce qu'au lieu d'être dû à leur collaboration millénaire,
Û présente dans l'ensemble une opposition imposante et, si l'on
peut dire, un heurt de contrastes intimement soudés, les deux
agens s'étant à peu près partagé le pays en deux régions deve-
imes très différentes; la frontière en est une ligne qui va de la
l>aie de Mahajamba au cap Sainte-Marie, et de part et d'autre
Tarient la nature de la roche, la couleur du sol, les linéamens
mêmes du paysage (1). C'est, d'une part, prenant tout l'Est et
le Centre et s'allongeant du Nord au Sud sur les deux tiers de la
superficie, un haut massif de gneiss, formé par une agglomération
de plissemens longitudinaux parallèles N.-N.-E. — S.-S.-O. qu'a
soulevés un mouvement uniforme de pression latérale violente;
le modelé de ce massif déchaussé jusqu'à la base, tout en chaînes
de mamelons et de pics, reste presque entièrement tel qu'il a
été à Torigine déterminé par le mouvement orogénique. Et c'est
d'autre part, à l'Ouest, la Haute Plaine des terrains sédimen-
taires tout en tables, en causses calcaires et en plateaux de grès
rouges qui s'élargit contre le flanc du Plateau Central ; elle, au
contraire, est modelée par Térosion qui a encombré les cuvettes
et les vallées primitives, au point de forcer les grands fleuves à
suivre bizarrement une direction perpendiculaire à cjelle des val^
lées, car ils les traversent de biais au lieu de les utiliser : ainsi
elle a fait reculer le canal de Mozambique dans un large mouve*
ment qui a exactement le dessin d'une lame qui se retire, et l'on
peut discerner les quatre lignes parallèles successives des anciens
rivages, étapes de la mer qui s'avançait jadis jusqu'au Plateau.
Cette érosion extraordinairement active, comme est tout phé*
(i) Gaatier, Madagtucar^ estai de géographie physique, Ghallflunel, 4902.
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\
182 . RlîVUE DES DEUX MONDES.
nomëne de vie tropicale, même de vie géologique, a donc retran-
ché, émoussé les crêtes, comblé les vieux fonds lacustres, aplani
le pays au point qu'on a pu le définir un vieux pays usé en voie
d! effacement. Cependant le relief demeure accentué. Frappante
antinomie : elle reste le fait, extrêmement particulier, d'un petit
continent qui a mené, si l'on peut dire, une existence très intense
et violente, se trouvant être une Ile allongée et soumise ainsi
plu3 fortement à l'action des courans marins et des vents, dans
un Océan barré à l'équateur et par suite réduit à bouillonner
çur place en des cyclones uniques au monde.
Cette étrangeté de la physionomie géologique a eu ses cor-
respondances dans la vie organique qui s'est développée sur
cette terre. « La nature, — a dit, dès le xvm« siècle, le grand na-
turaliste Commerson, s'y est retirée comme dans un sanctuaire
particulier pour y travailler sur d'autres modèles que ceux dont
elle s'est servie ailleurs. » Et les naturalistes du xix' siècle qui
ont étudié, avec passion, sa faune et sa flore, ont manifesté le
même étonnement. Les oiseaux, remarque Wallace, appartiennent
pour une bonne moitié à a des genres particuliers dont beau-
coup sont extrêmement isolés. » Les rongeurs, tels les tendreca,
se rattachent à des variétés si singulières qu'on a dû créer pour
eux des familles spéciales : ainsi les centètes. Quand Milne
Edwards a voulu qualifier les lémuriens, il a dû constamment
avoir recours & des juxtapositions de termes dont la contradic-
tion le frappait : ainsi le célèbre aye-aye, cet insectivore au doigt
démesuré qui extirpe les vers des troncs avec sa griffe, se
dénonce-t-il un chat plantigrade y « ce qui est une antithèse; »
parmi les maques, les indris, qui n'ont pas de queue et redressent
une allure presque humaine, se définissent absolument des
pachydermes grimpeurs, ce qui n'est pas moins antithétique.
Pour expliquer la présence d'animaux aussi exceptionnels sur
ce seul poii^t du globe, on a dû émettre l'hypothèse d'un grand
continent ou d'un gigantesque archipel austral auquel on
a donné le nom de Lémurie. Là fourmilla une faune particu-
lière, au bord de grands lacs, dont ceux d'aujourd'hui, l'Âlaotra
et ritasy, ne sont plus que des résidus, et sur les rives desquels
croissaient ensemble des crocodiles géans et des tortues dont les
carapaces mesuraient près de deux mètres, des hippopotames
trapus et de hauts épiornis, oiseaux aquatiques dont les œufs
avaient la capacité de huit litres et demi. La vie animale y
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MADAGASCAR. 1S3
était et est encore « d'une incomparable richesse, » au point que
Madagascar compte soixante-six mammifères tandis que la Nou-
velle-Zélande en a deux seulement.
Et cette étrangeté reste aujourd'hui celle des paysages, mornes
et éclatans, et des races, endormies et frétillantes, dans un pays
nu couleur d'or rouge, à la fois très pauvre et très riche, qui re-
pousse et attriste l'Européen au premier contai»t et le prend en-
suite au point qu'il ne veut plus le quitter. Elle se traduit dans
ce curieux texte royal des Hovas :
« Madagascar, terre paisible où Ton vit à peu de frais! Si
c'est au sujet des connaissances et de la science qu'on la juge,
l'Angleterre est son aînée par la naissance; l'Allemagne a eu
les cheveux coupés avant elle ; la France est connue depuis long-
temps. Mais si l'on ne regarde que ses qualités, c'est l'œuvre
naturelle du Créateur, qu'il serait dangereux de railler. Terre
fertile et non aride, grasse et moins que maigre, lustrée et non
terne, douce et jamais dure, belle et non desséchée, elle est en-
viée par les autres, mais n'envie personne. Ceux qui la possèdent
savent ce qu'elle vaut, les étrangers restent étonnés devant elle.
Nombreux sont les émigrans à la recherche d'un refuge qui; dès
qu'ils la connaissent, y fixent leur demeure. Elle n'a pas de dé-
tracteurs et ses admirateurs sont légion, parce que ses cheveux
sont luisans. Voilà ses qualités que tous connaissent. »
I. — LES PELOUSES DE SABLE. — LES PREMIÈRES ÉMIGRATIONS. —
LES ANTAIMOROS
Toute la côte malgache où viennent écumer en poudre
d'argent les lames glauques de l'océan Indien, est basse et blonde
sous un ciel brouillé qui répand sur l'étendue l'aspect verdàtite
et lîvide de la solitude. La mer mousse, l'air est saturé de pous-
sière humide. Cette rive, battue toute l'année par l'alizé et le
grand courant équatorial, est empâtée régulièrement par les
alluvions qui sont refoulées dans les embouchures et étalées
en flèches de gravois fins. A quelques pas de l'Océan, une haute
végétation couvre la bande de sable entre le littoral et le cordon
indéfini de lagunes qui lé double du Sud au Nord. Elle se répartit
en deux sortes de paysages dissemblables : d'immenses fourrés,
élevés et épais, aux ramures sombres chargées d'épiphytes; et
de grands parcs sauvages, pareils à des jardins anglais de monde
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1S4 REVUE DBS DEUX MONDES.
austral, où se disséminent sur un gazon ras des arbustes gra-
oieux et bizarres entre lesquels paissent les troupeaux.
Le caractère du paysage est marqué par les espèces d'arbree
qui y sont les plus fréquentes : vers le Sud, le pandanus ou vacoa,
le copalier et le filao ; vers le Nord, le filao et le badamier. Mais
c'est principalement le filao qui en donne Tâme. Cet arbre, unique
conifère du monde austral, synthétise les originalités des coni-
fères divers du monde boréal. Avec le port mélancolique des
thuyas, il inscrit le feuillage du pin. maritime dans le dessin du
cyprès. Il est le conifère-type qu'eût pu rêver im Vinci pour
allonger sous son ombre transparente, dans une atmosphère mo-
notone et languissante, des archétypes d'humanité australe. Ber-
çant à la brise dans son feuillage d'aiguilles la mélodie ryth*
mique et fatiguée de la mer dont il répète l'infini bâillement
harmonieux, il répand dans le paysage une mélancolie musicale
qui grise. Il est d'une tristesse subjugante quand il se dresse
au milieu des ravenalas et des pandanus, arbres textiles du Sud
qui forment, sur les replis des dunes, des paysages de haillons
végétaux : portant sur eux toutes leurs saisons en môme temps
au contraire des arbres d'Europe, les pandanus, dont les troncs
couleur de lèpre se divisent en fourches, conservent au-dessous
de leurs touffes vertes leurs lanières pourries; les ravenalas ne
se dépouillent non plus de leurs palmes rouge&tres qui pendent
avec des cassures, et, par leur feuillage tressé en voiles de
jonques,^ donnent ime impression de naufrages et d'épaves de
verdure; la brise de la mer agite sur le ciel qu'on voit entre les
branches ces lambeaux de feuillages qui sont la pourriture du
temps.
Derrière l'abri que dressent contre le vent vacoas, ravenalas
et badamiers, il pousse à môme la vaste pelouse de sable cal-*
caire des végétaux espacés comme des animaux sur un pré eu
une vie domestique : des sagoutiers trapus rayonnent avec des
feuilles très longues; les tacamacas arrondissent leurs masses
d'un vert funèbre au ras du sol; des lianes crochues courent sur
des espaces nus avec des mouvemens brisés de crabes ; les vavon^
takas dans un feuillage recroquevillé suspendent leurs calebasses
orangées. De multiples allées naturelles de sable très blanc
se perdent entre d'innombrables bouquets sombres à feuilles de
magnolia, de jackier ou de laurier-cerise que le printemps va
éclairer des grappes d'un blanc mat pareilles aux fleurs de la
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budagàscab.
155
soariée et des lianes-de-mai, ou des corymbes marrons et rosaires.
Parfois un bœuf couleur de galet, noir tacheté de blanc, qui
paissait une herbe salée, peureux des hommes comme un caïman,
§e jette de côté et disparait dans des fouillis d'épines.
Le long de ce littoral, le voisinage de l'Océan entretient
l'esprit dans le rêve des premiers débarquemens de peuples.
Kmers nigritisés, Indo-Mélûiésiens ou Nègres asiatiques au
crâne fort, à la figure plate et ronde, au nez écrasé à la nais-
sance, aux lèvres épaisses^ « aux cheveux en tête de vadrouille, »
c'est sur cette côte Est que les hardis navigateurs, projetés par
les vents alizés des Iles de la Sonde à travers Tocéan Indien,
atterrirent à des époques confuses (1). Les praos (ou jonques indo-
océaniennes) furent traînées sur cette plage profonde, et les
hommes, ies oreilles encore sifflantes du bourdonnement inlas-r
sable des moussons, durent demeurer dans un long étourdisse-
ment devant la platitude et la torpeur de cette terre, devant les
lagunes étales au ras des collines kimeuses, illimitées et si vides
qu'ayant enlevé leurs balanciers, ils les remontèrent aussitôt en
glissant dans ces embarcations que l'Océan avait ballottées aux
crêtes des vagues. Comme ces émigrés arrivaient avec le cœur
encore effarouché par des guerres nationales et que toutes les
légendes ancestrales avaient dû flamber en visions plus vives
dans leurs sombres imaginations d'exilés durant les nuits sur la
mer, ils devaient épier des présences cruelles dans le silence de
ce littoral où le dessin tournant des allées naturelles, le grou-
pement circulaire des arbres, donnent une appréhension d'huma-
mté cachée. L'ile était alors (2) habitée de tribus disséminées,
vestiges d'une très vieille race papoue analogue aux plus anciens
autochtones de l'Australie et du Sud-Afrique, indigènes à gros
ventres et à jambes courtes fuyant par ies huiliers, dont les
(1) L'obscnrité qui enveloppe l'histoire d6 cette époque vient de l'absence de
langue écrite, de monumens originaux et même de traditions orales, car U n'en
existe que pour des faits des époques rapprochées. Mais il y a des travaux ethno-
fraphiqnes trèi intéressant sur l'origine des races. Antananarivo Annual : articles
ie Sihree, Dahle, Jorgensen, etc. ; A. Grandidier, Mém. du Centenaire de la Société
philomathiqùe (1888) et Ethnographie de Madagascar [les Origines des Malgaches)
(1901); JoUj, N0teë d'histoire (Notes, reconnaissances et explorations du 30 avril
|(|98); Berthier, Rapport ethnographique (1898); Gautier, Madagascar (1902).
(2) D'après Flaccourt, Froberville, Lacombe, Girard de Rialle, Dahle, Jorgensen.
Bntre toutes, l'excellente étude, érudite et ingénieuse, de M. Bfax Leclero sur Les
ffeupiadet de Madagascar fait encore autorité, bien que datant de iSSS.
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156 REVUE DES DEUX MONDES.
mœurs Iftches et anthropophages gonflaient le cœur de mépris
et d'horreur. On peut imaginer les heures d'hallucination où,
sur ces landes muettes de brousse, les lignes rampantes des
lianes» le passage des ombres derrière les bosquets, le cliquetis
de Talizé dans les feuilles de ravenalas ou la plainte prolongée
des filaos, tout palpita d'un mystère animal : l'attention pas-
sionnée tend alors Tintelligence qu'elle élargit, et les émigrés,
dans une soudaine illumination, voieni profondément le pays
quils ignorent, et, de ce contact violent, y restent attachés. Ils
occupèrent aisément la c6te Est, repoussant les sauvages dans le
Sud et le Centre.
Vers le vu* siècle, après une immigration de tribus préisla-
miques qui fuyaient le mahométisme et qui se perdirent vite à
l'intérieur de l'île (1), les Arabes débarquèrent sur cette côte
qui dut les séduire aussitôt, dans une double émotion de
conquête et de nostalgie, par sa double apparence de désert
ceignant un jardin aux lignes capricieuses d'oasis, par l'odeur
des dunes et la couleur des arbres pareille à celle des cyprès.
Ayant pour désert l'Océan austral, pour simoun la mousson,
pour tente la voile triangulaire d'un boutre recourbé en crois-
sant et pour étoile du berger la Croix du Sud, les Arabes au
X*, au xii«, au xiii* siècle cinglèrent encore vers Madagascar. Ils
l'appelèrent Komri,' la comptant au nombre des colonies qu'ils
échelonnaient sur tout le pourtour de la mer des Indes, de Ceylan
à la baie Delagoa, littoral persan, côte d'Oman, Zanzibar, Mo-
zambique, les Comores, et que des trafics de boutres reliaient en
un immense empire de comptoirs. L'histoire a retenu le nom
de ceux-là seulement qui débarquèrent au xiu* siècle : les Zafi-
raminia. Ils vivaient avec frénésie les merveilleux rêves de
découvertes des Mille et une Nuits, se grisant d'étendre par la
mer leur nomaderie terrestre. L'imagination scintillant d'idées
de trésors cachés (2), l'esprit ébloui de visions de montagnes
d'émeraude et de plages d'ambre, portant des turbans colorés et
des armes incrustées comme des bijoux, ils parcoururent avec
fièvre ces régions barbares, sans se laisser dépayser par la
sombre abondance des végétaux sur un ciel verdi où ils atten-
daient & chaque minute le vol formidable de l'épiomis (l'oiseau
Rock). Le soir, au lieu de dresser la tente, ils habitaient le
(1) Flaccourt, F. Martin, Gautier.
(2) Cest dans ces parages du Sud qu'on plaçait Ophir, le Manica
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MADAGASCAR. 157
boutre qu'ils avaient traîné à Testuaire du Mangoro, et sous le
murmure magique des filaos dormaient leur rôve antarctique.
Puis, à la fin du xiv® siècle (1), ce fut Tarrivée des « grands
canots, » d'une croisade de Musulmans qui, envoyés,disaient-ils,
par le khalife de la Mecque, vinrent instruire les Madécasses. Le
chef de la caravane ayant épousé la fille d'un prince nègre,
Musulmans et Madécasses vécurent en bon accord dans la vilk de
Matitana. S^adaptant à une vie plus agreste dans un pays de vé-
gétaux, le musulman renonça à la maison de pierre et de chaux
pour habiter la paillotte dorée de soleil ; les nattes en paille du
pays, coloriées de dessins géométriques et mosaïques, supplé-
èrent aux tapis^ et l'ingéniosité arabe, pour économiser les
riches étoffes de la métropole, déroula à la lumière les burnous
de toile, premiers modèles des lambas. Ce devint bientôt une
manière de capitale lettrée : avec de l'encre extraite du cœur [du
rotra (faux acajou), avec une plume taillée dans le bambou, sur
un papier végétal d'harandrato, mat et rayé comme une feuille
de bananier, les Malgaches, sous la dictée des professeurs de
l'Oman et de l'Yémen, apprirent & tracer les dessins contournés
-de l'écriture orientale : à croppetons sur des nattes propres, dans
les cases en ravenala tressé, les enfans accourus d'alentour psal-
xnodièrent, en les déchiffrant, les manuscrits sacrés. L'éclat des
calottes brochées dont les Arabes restaient coiffés, la variété
polychrome de leurs costumes, les bracelets d'argent ciselé, leurs
<ïolliers de métal massif et leurs anneaux de corail, leurs pote-
ries auxquelles se mêlaient parfois de fines cristalleries persanes,
le nombre de leurs femmes qui était la consécration de la
richesse individuelle, avaient inspiré vite aux Madécasses le
goût des lettres qui initient au négoce. Et il y avait grand
trafic de manuscrits : livres de commerce, de géographie, d'élé-
mentaire astronomie, répertoires de drogues et grimoires de sor-
cellerie reliés dans du cuir de bœuf qui conservait son poil, les
indigènes les feuilletaient, assis dans la cendre des foyers, tandis
que les femmes, devant de grands métiers, copiaient sur des
rabanes les polygonies brillantes des soies indiennes importées.
Par de grandes fêtes auxquelles ils avaient soin de laisser la
couleur des coutumes locales, les* Arabes séduisaient les indi-
(i) Outre les ouvrages précédemment cités, les importans travaux de M. Fer-
rand sur les Musulmans à Madagascar, 3 vol.; Jully, les Immigrations arabes
(dans Bulletin de l'Académie malgache) ; Marcband, A. de Madagascar, 1901.
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'.-^Tfffîfppj
158 REVUE DES DEUX MONDES.
gènes à des rites de leur race tels que la circoncision, la distribu-
tion d'amulettes coraniques, des immolations de bètes.
Seuls, après quarante ans d'existence malgache, quelques
Arabes éprouvaient encore le besoin de revoir la Mecqpie et y
retournaient. La plupart demeuraient aux diverses écbeUes de la
Grande Ile et fondaient des races, soucieux de leur faire conserver
leurs noms à travers les âges. Elles n'ont point disparu, et beau-
coup de peuplades, dans les bananeraies que baigne la Mananzary,
dans les archipels de sonjes que circonscrit le Mangoro, gardent
encore aujourd'hui, avec des mœurs et l'écriture' (sora-bé), le
souvenir légendaire de leurs ancêtres qui étaient « des Blancs. »
Entre tous, les Ântaimoros, au Sud-Est de la Grande Ile, se
montrent étroitement fidèles aux traditions arabes. Au reste, ce
sont aujourd'hui les plus nomades [des Malgaches : aventuriers,
laborieux, âpres au gain et finauds sous des traits convulsés et
une apparence de stupidité qui les a fait appeler les Auvergnats
de Madagascar, ils quittent leurs villages, s'orientant vers le Nord
où ils vont chercher du travail jusqu'à Diego en passant par Fiana-
rantsoa et Tananarive. Traînant des savates grossièrement taillées
dans du cuir de bœuf, portant au dos une grande cuiller de bois,
une marmite et un violon à forme de calebasse attachés à un
bambou strié de dessins géométriques, car ils ont toujours eu
soin d'acheter chez eux les objets usuels, ces descendans d'Arabes
se dirigent en bande vers les villes où les blancs développent
l'animation du commerce. Sur leur route, les Betsimisarakas
indolens et sceptiques qui les regardent passer à la file comme
des esclaves, les raillent de n'être bons que pour le travail et leur
jettent des injures qui font sourire niaisement leur visage ca-
mard. Puis, quand ils ont, pièce à pièce, et en faisant des nœuds
à leur ceinture pour compter les jours de travail, amassé de
quoi acquérir d'abord une vache, une femme ensuite, on les
voit redescendre par escouades vers le Sud, rapportant une
marmite en fer, un accordéon, un parapluie rouge et parfois
dans une caisse ou dans une étoffe les os desséchés de quelque
compagnon de route mort loin du cimetière patriarcal. Ils
rentrent au village, parmi les gens-du-sable qui aiment l'argent
et, dit-on, le mettent en coiiftnun sous la surveillance des vieil-
lards; mais point communistes en amour, car ils ont conservé
des Arabes la jalousie qui fait que la femme reste fidèle à un
mai*i capable, à l'occasion, de sagayer l'adultère et son complice.
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MADAGASCAR. 159
L'immigration arabe ne s'arrêta pas à cette côte car des lé-
gendes des hants plateaux font monter jusqu'au Betsileo un prince
arabe de Matitana qui y aurait fondé les premières familles de
chefs. Un autre aurait atteint Tananarive : ce serait « ce prince
tombé du ciel, » né d un dieu « sur une montagne de TEst du
Hangoro, » dont la tradition verbale fait le premier des An-
drianas, de cette classe d'hommes ingénieux, forgeant le fer et
construisant des maisons en bois, qui fut l'aristocratie souve-
raine de rimerina.
n. — LES PANGALANES. — LA VIE BBTSIUISARAKE
Une , succession de grands lacs formés par les soulèvemens
coralliens, lacs verts, la plupart ronds comme des bassins, qu'à
travers les pangalanes (monticules sablonneux) des canaux d'eau
bleue, droits comme des avenues, relient les uns aux autres. La
mer est proche, parallèle, mais cachée derrière une frontière de
bocage continu dont la ligne plane serait monotone si, à inter-
valles, ne pointaient de longs filaos. Cette masse compacte de
verdure lasserait aussi la contemplation si quelcjues feuilles
rouges de badamier, posées dans des bouquets clairs, ne don-
naient une sensation savoureuse de fruits mûrs, et surtout si
d'innombrables branches mortes, toute une survivance de tiges
blanches se tordant sur les formes rondes de la sylve printa-
^ère, en maints endroits ne lui superposaient un aspect étrange
tl'hiver diaphane. Parfois des trouées s'élargissent en clairières
€le vergers ; puis les bois s'épaississent en forêts au ras des-
cjnelles rampe une mince rive de sable. Sur sa blancheur de
^haux, des bœufs noirs sont allongés dans une lumière éblouis-
sante. Puis, dans une anfractuosité, le soleil bleuit, entre des
:imanguiers lourds comme des blocs de malachite, la paille de
^qpielques cases carrées ; sur le terre-plein, des oies, un bœuf cou-
leur d'acajou ; une femme décolletée sort d'une porte et lève le
"pilon de riz; et des sentiers, du village, rentrent dans les bois;.»
<}ue, si près de la mer, les choses puissent offrir un aspect si
intime de vie cachée en profonde forêt, on reste longuement
charmé. Vers l'intérieur persiste une ondulation de collines in«
lassablement rondes, pelées, aux tons de brique et de rubis,
portant à leurs versans de grandes ombres de brûlure.
L'eau de ces lagunes traversées inférieurement par les cou-
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160 REVUE DES DEUX MONDES.
rahs de rivières a le charme de Teau vive et la beauté de Peau
morte,' des teintes tour à tour foncées et électriques. Que, les
berges se resserrent sous les arches d'ombre de hauts manguiers,
l'eau s'endort, à l'heure chaude, dans un vert émeraudé de lézard,
ou luit des bleus chatoyans du martin-pécheur; des badamiers,
qui, par la largeur de leurs feuilles fraîches et par l'évasement
gracieux de leurs branches étagées, sont à la fois les paulownias
et les cèdres de la terre malgache, superposent des plates-formes
de feuillage d'où transparaît, même sous un firmament assombri,
une clarté et comme une humidité verte. Bientôt les arbres
manquent complètement, et il accourt de très loin vers les rives
marécageuses des bandes innombrables de vacoas aquatiques
montés sur plusieurs raciùes, toute une descente de végétaux
échassiers piétinant le paysage, jusqu'à l'horizon, sur des pattes
grises, en hérissant leurs huppes de feuilles pointues. De longs
barrages en roseaux entrelacés de branchages pour arrêter les
poissons, dessinent de grands parcs d'eau sur lesquels veille, au
haut de frêles pilotis, une paillotte faite comme un nid d'oiseau-
pêcheur en feuilles de vacoas que le soleil a blanchies.
Et ce sont désormais les visions lacustres : surtout vers le
Sud où les bassins se creusent profondément entre des berges
torses, l'eau, noirâtre, s'épaissit comme un jus de feuilles acres
et de racines pourries, des nuages se reflètent en colonnes basal-
tiques dans cette sorte dé purin végétal. Sous un ciel bleu, dans
l'enveloppement de la lumière, on respire une atmosphère insi-
pide et nauséeuse. De cette onde que les indigènes ont nommé
VEau Noire et qui, par endroits, sous des moires de lumière, a
l'onctuosité molle du miel malgache, les ravenales avec des
lueurs sur leurs troncs et leurs palmes bleuâtres aux revers mor-
dorés, les vacoas aux fûts spongieux, les rafias aux fibres cen-
drées, émergent sur l'air aussi lourd que l'eau. Autant les troncs
se confondent dans un fouillis de lianes et d'herbes tapissant
comme une mousse la surface liquide au point qu'on croit à des
plates-bandes flottantes, autant les tiges et la feuillée s'ajourent sur
ràzur, y dessinant avec une bizarrerie animée les plus curieux
hérissemens de lignes africaines. Les vacoas laissent pendre au
bout d'une queue torse un fruit rond à facettes jaunes ; les rafias
élèvent de grands balais d'épines qae la lumière dore comme des
dattes ; le ciel se pique à des branchages aigus et se caresse aux
courbes soyeuses des palmes; du cœur des ravenales, débordant
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budagâscar. 161
de fougères comme une corbeille, jaillissent des flots d'orchidées
qui descendent jusiqu'à Teatl avec des fleurs en étoiles blanches...
Un sous-bois paradisiaque s'enfouit sous cette forêt amphibie.
Les lianes montent des bas-fonds avec une flexuosité d'anguilles
et s'enlacent en nageant aux tiges qu'elles rencontrent; des
sangsues végétales vivent sur des écorces flottantes. Parfoisi,
derrière des roseaux froissés, un indigène coupe des joncs, et
l'on remarque une petite pirogue, noire comme un tronc pourri,
qui a enfoncé sa proue dans les feuilles. Alors on découvre danS;
les sentiers d'eau qui sinuent sous cet épais labyrinthe aquatique,
beaucoup de ces pirogues, chargées de bottes de joncs, atteïi;-
dant en de minuscules estuaires le pagayeur invisible parmi les
arbres. • .
Quand le soleil a disparu dans un grand ciel bleu où, du
couchant, jaillissent, comme un éventail de ravenalas, des bandes
roses et vertes qui se courbent au zénith, quand l'eau onctueuse
des pangalanes s'endort dans le chenal élargi, il est harmonieux,
d'y voir glisser la brune pirogue betsimisare, — soit qu'un indi-
gène solitaire; nu-tête, dans sa tunique raide de rabane, pagaye
à l'arrière, ayant les yeux sur les régimes de fruits d'un vert
acre qu'il a coupés à des bananeraies lacustres, soit que deux
* hommes, boueux comme des pêcheurs, assis aux extrémités,,
rament dans une barque chargée de ramatoas (1) aux grandd
châles dont les bouquets peints traînent sur leau des reflets
rouges et jaunes de fleurs 4© balisiers. Ils rament, en répondant
P^^ la cadence des palettes plongées sourdement aux chants nar
^''lIard^ des femmes, et ces gondoles effilées passent des journées
s^r les canaux, frôlant les berges jusqu'à glisser entre les joncs
^^ i^s sonjes, sous les feuillages de badamiers; elles vont, au cré
P^scule, s'arrêter à l'un de ces villages qu'on découvre soudain
^^ contour, avec des cases en paille montées et tressées comme
^ ^^ cages à poule sur une plate-forme de terre battue où lés
^^tnes, en demi-cercle, pilent le riz, avec le grand mftt piqué
^ <^mes de bœuf autour duquel les jeunes Betsimisarakas en-
^^lent au clair de lune des danses tremblantes d'oiseau, traî-
^^t des voix perdues soudain très proches, puis très lointaines...
Le plaisir de glisser sur l'eau épaisse, la tête au soleil, les
*^^|)es allongées dans la pirogue creuse, en silence, sans eff'ort, ,
v^) Femme mariée. C'est un dos mots les plus employés : on- prononce ra/natoUf,
TOMIS XXX vil. — 1907. il
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"^^'!'*#!fSI
162 REVUE DES DEUX HONDES.
avec, seulement de temps à autre, un coup 4e rame à enfoncer
dans le fleuve, est la volupté de la vie betsimisare. Le Betsi^
misaMka paresse sur l'eau comme l'Arabe fume le kif et l'Indo-
Ghinois l'opium: c'est la douceur de la fainéantise solitaire, d'une
somnolence lumineuse, les yeux ouverts, sur une mollesse qui
coule, dans un froissement liquide délicieux;... c'est le spectacle
de la vie qu'il voit double, dans sa réalité, puis dans son reflet, avec
le doux égarement animal, comme en songe, de ne savoir bientôt
discerner l'une de l'autre; c'est la jouissance de se laisser traîner
par l'eau comme par la vie qui, pour le Betsimisaraka, coule aussi
plate qu'un fleuve entrç des rives basses, avec des ilôts espacés
de joies naïves et touffues, avec les reflets vifs des événemens
qui passent comme des nuages sur son âme marécageuse et
claire sans plus laisser de trace,... la vie sur laquelle il flotte sans
éprouver le besoin de monter à la source du fleuve, sans songer
non plus qu'il se déverse quelque part : apathique, mais veillant
toujours, d'instinct, à ne pas prendre pour un tronc mort le
caïman qui est venu respirer à la surface de l'onde.
La stupeur poétique avec laquelle il dort sa vie dans ses
rustiques Venises de paradis terrestre, son incorrigible indo^
ience, — il ne plante pas môme un bananier et laisse seulement
pousser contre sa case quelques cannes pour les vendre aux •
passans, vivant de pèche, mangeant et buvant dans des feuilles
de ravenale^ — sa mollesse à la luxure et à l'ivrognerie, sa pas-
sivité bestiale à adopter les vices dqs Européens, l'ont fait con-
damner par eux comme la race malgache inférieure. C'est que le
plus souvent on ne l'a* connu qu'à Tamatave, dans la domes-
ticité, abruti par les coups ou avili dans les sentines, ou bien
sur la route très fréquentée d'Andévorante à Tananarive. Mais
à l'intérieur des forêts il garde une individualité poétique : sé-
dentaire et musicien, il est très impressionnable aux harmonies
de la création et particulièrement au chant triste et langoureux:
du kirombo, oiseau d'un vert métallique dont il recueille cer^
taines parties du corps pour en composer des philtres amoureux^
et il conserve un folk-lore fantastique et aromatique de la faun^
sylvestve, qui initie les nouvelles générations au mystère pré'
sente par les bois et les eaux à leurs ancêtres exotiques. Et sux*
la côte même, au bord des lagunes que n'a point ouvertes l'ac^ —
tivité française, il n'est rien comme le passage silencieux d<
piroguiers betsimisarakas pour faire méditer avec sympathie \i
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ipl^^p^^
MADAGASCAR.
163
\
destinée de cette race encore robuste qui n'éprouve de passion
ni pour la guerre ni pour la richesse, — qui s'affaiblit, il est vrai,
dans l'amour, mais pousse l'horreur de la promiscuité entre
hommes et femmes jusqu'à les séparer dans la mort, ayant des
cimetières respectifs, et celle de l'inceste importé par les Sé-
mites jusqu'à ne pas se marier entre cousins germains, — qui,
malgré tous les malheurs qu'elle lui a coûtés (1), conserve une
inaltérable confiance, — qui poursuit sa vie joviale et crédule '
dans des cases surélevées dont les cloisons de feuilles sont cou-
sues de lianes, dont les portes ne se ferment pas, extrêmement
propres à frotter la maison après les repas et même à se laver
les pieds avant d'y rentrer, — et qui enferme ses morts dans
deux pirogues renversées Tune sur l'autre et reposant sous les
filaos du rivage comme des barques qui ne reprendront jamais
plus Teau.
Même le voisin dangereux qui habite avec lui les bords des
lagunes, le crocodile, n'a pu réussir à lui 6ter sa confiance.
L'indigène vit familièrement à côté de lui, le redoutant et s'en
moquant, habile à l'effrayer, tant cet animal est capon, au point
de disparaître aux moindres clameurs ou aux bruits de l'orage, et
en même temps assez insouciant pour passer un gué sans prendre
h précaution de faire du tapage : aussi, assez fréquemment, un
indolent est-il enlevé par la jambe, une femme occupée à laver
on on enfant puisant de l'eau sont happés par le bras, disparais-
sent le plus souvent sans pousser de cri. Cela n'empêche pas les
P^rens de revenir lessiver au même endroit ou emplir leurs
^^^ches, en bavardant et riant.
Lie crocodile ne dévore pas à l'instant sa proie : il la broie
P^iis la dépose dans une anfractuosité où il la laisse mariner
P^^r revenir la savourer quand elle sera à point. Lui-même
S^ge une entêtante odeur de charogne et de vase, visqueux,
7^*^, horriblement laid avec son museau effilé de bête antédi-
^"^enne soudée à un corps lourd de reptile aux mouvemens de
^^îsson, aux nageoires torses et griffues, aux écailles de pierre.
^^ïïime ce sont les monstres qui, aux origines des religions
^^atiques et au sommet des cathédrales gothiques, dominent les
JtJ) Histoires de Benyowski, Labigome, etc. — M. Faucon, qui les a longtemps
^'^Wnlêtréi, Ta jusqu'à dire qu'ils sont industrieux, en tout cas inteliigens, et
•*^«nt appliquer à l'agricultufe des procédés nouveaux.
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164 BEVUE DES DEUX MONDES.
foules; peut-être sout-ce les animaux dont elles ont à se dér
fendre qui déterminent la moralité des races : hideusement
traître, le crocodile a appris aux Malgaches la méfiance et l'hy-
pocrisie, le goût de la paresse dans la vase et de la nourriture
faisandée. En lui, les indigènes subissent la force et comme la
tyrannie de la laideur. Ils ont été frappés par sa laideur qu'ils
copient dans leurs grimaces de terreur, qu'ils chantent dans des
refrains h demi comiques composés pour être clamés quand on
traverse les rivières infestées. Ils admirent cette laideur comme
les Annamites adorent le tigre; certaines familles tiennent à
honneur de descendre du crocodile. Des sorciers et des, sorcières
se font la réputation d'avoir commerce avec lui dans les roseaux,
ayant su patiemment Tapprivoiser, peut-être même lui faisant man-
ger une racine qui resserre les mâchoires. Ace sujet, sur les bords
du Sakaleony^ou dans les habitations de livoulina, se débite
tout un folk-lore curieux de légendes salaces et faisandées.
m. -— LES COLLINES DE RAVENALAS
A quelques kilomètres de la mer, à l'extrémité de la plaine
laguneuse et couverte d'une maigre couche d'humus sous le-
quel transparaît le sable, se soulève soudain la colline de terre
dure; et, dès les premières ondulations, c'est un chaos de ma-
melonnemens aux lignes inlassablement entremêlées, d un aspect
très particulier et unique au monde.
Un grand versant uniforme est incliné vers l'océan Indien ;
et, sur cette pente générale, mille crêtes, variant de cinquante
à cent mètres d'altitude au-dessus des fonds, se croisent ^t se
heurtent en lignes inextricables sans aucune symétrie de direc-
tion, bosselant des ballons creusés sur une face de vallées en
entonnoirs à ligne d'hélice. Elles suggèrent aussitôt l'idée que
ce n'est pas seulement la terre qui est ronde, mais toute œu\^re
des grandes actions terrestres. Par l'absence de la végétation,
on en perçoit en ce lieu les formes géométriques normales..
Gomme dans les pays de forêt la pluie ravine le sol, ici, sur ce
sol chauve, c'est le vent, tournoyant et échevelé, qui a modèle
ce tourbillonnement de rondeurs rompues où cycles et hémi-
cycles s'intersectont.
Les croupes et la plupart des pentes sont nues, les fonds
c.L[»ilonnés d'un fouillis de végétation qui y sinue comme des
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MADAGASCAR. 165
rivières chevelues, ce qiii souligne partout de larges lisérés d'an
vert métallique le dessin du paysage d'or rouge. C'est somptueux,
et bientôt monotone. Le premier plan est exclusivement com-
posé de ces lignes arrondies, formant -à la longue par l'obses-
sion des mêmes harmonies un paysage lourd et balancé qui res-
semble à la perspective d'un innombrable troupeau de bœufs
malgaches, zébus fauves à grosses bosses roulantes.
Les deux plantes qui caractérisent la région médiane sont le
ravenala ou arbre-du- voyageur et le bambou, l'un plus près de la
côte et se glissant jusque dans les pangalanes, l'autre plus près
de la forêt dont même il occupe seul la lisière sur une bande
de quelques kilomètres.
Au-dessus d'un tronc semblable à celui du bananier, le rave-
nala hérisse une roue de longues palmes que le vent déchiqueté ::
d'un vert argenté et presque d'airain dont Téclat est faux, agité
perpétuellement d'un mouvement imperceptible où sa surface,
brisetée, ondule en cliquetant, il a d'abord im port belliqueux
avec tout son carquois de feuilles barbelées. Mais, quand on s'est
familiarisé, il vous surprend aussi par une grâce svelte et
cocasse d'oiseau tropical, dans le frémissement sauvage de ses
longues feuilles pareilles à des pennes. Vraiment, ce n'est pas
un arbre, c'est un ailé. Souvent il est solitaire au-dessus de
l'herbe rase et grisùtre où ne s'entend nul bruit de passereau ni
d'insecte dans cette terre sans chant et sans parfum; parfois,
3u-dessus d'un buisson, il se perche haut, la queue déployée,
Majestueux et mélancolique... Les bambous qui, au contraire,- se
fassent par toufiFes, bosquets et fourrés, sont des graminées-
'ongères qui, très hautes et longues, sous leur poids chevelu se
penchent, recourbés en crosses déliées, inclinés souvent jusqu^à
*^i*re d'un port balayeur et pleureur, mais sans l'abandon plaintif
^^s saules de Babylone. Tous les matins ils sont ployés sous le
^^^îds d'une rosée pesante comme la pluie, et même au fort du
^^r, ils sont un souvenir de la pluie, la plante-type d*un pays
^^^i pleure constamment sous les averses. Sur la terre flotte une
^^ur amère de safrans mouillés.
Les crépuscules sont étraugement assoupissans sur ces
-^ppes montagneuses du monde austral. Assis devant la case,
^^8 les villages très rares, on regarde, enivré de monotonie, les
^^melonnemens d'herbe beige pommelés de verdure que le soir
^sombrit. C'est doux, calmant, d'une mélancolie de mélopée,
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REVUE bB6 DEUX MONDES.
d'une platitude eurythmique. On finit par être halluciné à force
de monotonie. Les bouquets de ravenalas dans les creux ne
ressemblent plus à de la végétation, mais à des groupes de sau-
vages, de Sibux, se cachant dans les replis de terrain et qui
soudain s'agitent. On comprend que, y guettant sans cesse led
pillards de troupeaux, les villageois y soient devenus une race
méfiante et énervée.
Des massifs d'arbres isolés parsèment les approches de la
grande forêt : les indigènes les ont conservés 'parce que tels
d'entre eux sont peuplés d'esprits; dans d'autres, ils déposent les
èercueils, tantôt enfouis quand les défunts ne redoutaient ni
l'eau ni la noirceur, tantôt posés sur la terre quand ils crai-
gnaient seulement les ténèbres, tantôt enfin perchés sur des
supports quand ils avaient horreur et de l'obscurité et de l'humi^
dite.
IV. — LA FORÊT ET LES TANALAS
A mi-€6te du littoral à l'arête médiane de l'Ile, elle s'étend
longitudinalement du Nord au Sud sur une bande de cent cin-
quante kilomètres en moyenne. La forêt malgache n'est point
grandiose, écrasante et étouffante comme la grande sylve afri*
caine. Elle est puissante par l'encombrement des choses plutôt
que par leur épaisseur : presque point de vieilles futaies ; une
multiplicité d'arbres le plus souvent minces mais très haut^
feuillus, noueux, à ramifications parasitaires, même enchevêtré^
dans un réseau de mousses, indice d'une croissance lente et la-
borieuse; de larges formes, enfantines et tendres, de fougères
arborescentes; une fumée bleue qui enveloppe toujours l'en-
semble, fumée de bois, fumée d'évaporation qui dentelle les
masses et les lignes en interposant l'image d'un minuscule et
immense travail d'araignées, — concourent & l'impression de la
mignardise dans l'opulence. La forêt malgache est tissée de fils :
fils débranches, traînes de feuilles, cordes de lianes, franges de
bambou, passementerie de lichens, guipures et entre-deux de
mousse reliant les troncs, grands câbles tombant comme des fils
à plomb des sommets d'arbres et mesurant la profondeur de^
bois en donnant la sensation de gouffres.
Ce qui caractérise la forêt malgache, c'est qu'elle edt une
forêt accrochée sur un rempart immense, -^ que ce soit au flanc
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MADAGASCAR. 167
4a8 Monts Batsimisares ou de FÂngavo. Cela fait qu'elle n'est
point monotone et plate comme celle des plaines françaises ; elle
est irriguée d'un perpétuel laiissellemenf, ravinée de torrens,
trouée d'abîmes, étagée par précipices; mftme où elle est douce,
l'inclination donne une infinie variété et un pittoresque mur<-
murant^ La différence des altitudes dans une même zone, les pé»
ripéties des pentes, la dissemblance des couches de terrain que
le mouvement géologique a mises à nu l'une par-dessus l'autre,
ont jeté côte i côte les essences les plus diverses. Les déviations
du sol, eu les penchant Tune sur l'autre, en forçant les plantes
longues des fonds à traverser les cimes aplaties des arbustes
poussés un peu plus haut et épanouis en largeur, les entremêle
encore. L'Européen trouve exquis dans leur sauvagerie ces pré*
oipices boisés où la végétation forte et déliée pousse dru ses
tiges minces à travers des frondaisons grasses. Les feuilles
ovales, noires et espacées, se superposent pour l'œil aux innom-
brables folioles qui au-dessus, blondies par l'atmosphère flottante
et nacrée, étendent un dôme frémissant. C'est d'une musicalité
puissaïiteet suave. Ces tons obscurs des limbes laides suspen-*
dent une note d'humus dans l'harmonie aérienne des feuillages
fins...' En face, par delà le vide léger, s'entrevoient à travers les
ramages de verdure des versans à pic, bleus.
Aux derniers gradins du terrain primitif, se presse la forêt
vierge absolument sans clairière, aux arbres durs et pesans ea^
tremêlés de palmiers, arbres noueux superficiellement enracinés
à un sol compact entre lesquels se dispersent l'ébène, le nate,
le palissandre, le lalona, l'acajou et le bois de rose, où, dans les
feuillages inséparables, s'enfoncent les veuves, roucoulent plain-»
tivement les tourterelles, s'appellent infatigablement les coùcals.
Les cimes sont vertes, le sous-bois d'une végétation olivâtre
pointillée de blanc, le sol couvert de feuilles rouilleuses et
pourries : en haut un éternel été, en bas un éternel automne,
entre les deux un immortel, mais pâle printemps à nuances nei-
geuses. Dans la sylve tropicale, les saisons se mêlent comme les
essences, clairsemées et permanentes ; et bientôt on ne les dis-
tingue pas plus l'une de l'autre que l'on n'y reconnaît les arbres
dans l'universel hallier.
La fougère arborescente, — le fanjan, — est l'individualité
gracieuse de cette forêt embroussaillée et an0n3nfne.ll n'est rien
d'aussi délicat et surprenant : un tronc noir, comme fait de bois
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468 REVUE DES DEUX MONDES.
calciné et de terre humide, annelé dans le dessin des cottes
d'armes, se prolonge vers le ciel par les feuilles naissantes fer-
mées en crosses rigides tandis que les autres grandes ouvertes
s'éploient horizontalement en une rosace de longues feuilles
arquées. C'est une colonne corinthienne végétale dont les
acanthes se développeraient avec l'envergure du palmier et la
souplesse du bananier. C'est le bananier-fougère, une fougère
paradisiaqpie compatriote des oiseaux de paradis» la feuille-fleur
antédiluvienne des sous-bois. Il ne charme point seulement par
la sveltesse avec laquelle il s'épanouit parfois sous une voûte
de forêt, y ouvrant autant de clarté verte qu'un vitrail dans
une nef. Mais c'est encore lui, à la lisière des plateaux, qui met
la grâce animale de son plumage sur les ramilles sarmenteuses
où les longs troncs au teint de lichen se perdent dans les buis-
sons cendrés. Dès qu'il disparait, la sylve est éteinte et triste,
avec quelque chose de grisâtre à tons de champignon, et lès
arbres sont pareils à de grands pédoncules blancs supportant un
dôme de mousse humide. Ou bien, partout ailleurs, elle reprend
eette apparence de vaste travail comme artificiel, tressé, fait au
crochet et, filigrane, avec ces tiges qui ont toutes un mouvement
grêle dans une tendresse à se rejoindre et à se tisser en claire-
voie sur un fond de brume transparente et passagère, ou, là-
haut, sur le ciel d'un bleu de soie de papillon ressemblant à de
la dentelle de ciel, de travail d'insecte.
La fumée des bois sied à ces feuillages frileux et découpés,
^- ces branches d'où pend de la mousse s'égoultant comme des
lambeaux de brume blanche. Mais c'est la ravine qui est l'âme
de: la contrée sylvestre : sur ses versans se masse et descend: en
cascade la végétation la plus touffue; dans le relief de son lit
s'accentue la sculpture du pays; dans le développement de son
cours serpentant en mares moirées, puis précipité en hautes
chutes, se transposent encore les deux caractères de cette région
de pentes rapides et de bas-fonds forestiers, où l'humidité et les
feuilles croupissent, Tévaporation ne s'effectuant point dans l'air
saturé d'eau. A la frontière des hauts plateaux, affluent de
rOnibé, du laroka ou de la Voanana, elle se traine par toutes
les sinuosités des cols, égrenant des bassins à fonds sableux
entre les herbes raides et sous des ramées tortueuses; avec son
eau terreuse et ses jolis bassins allongés où se parsèment les
roches arrondies dans leurs rcQels, elle a Taspect désertique
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IGÎ)
MADAGASCAR.
des cours d eau algériens au milieu de la brousse tropicale :
elle a Toriginalité d'être une oued en forôt. La couleur qui s'in-
sinue dans tout le paysage est jaunâtre : si parfois, en des retraits
d'ombre, entre des pelouses d'un gazon presque noir, se re-
cueillent des baignoires de marbre vert, le plus souvent s'étale
une eau d'argile détrempée de la teinte du visage madéca^se, et
entre les fûts bistrés comme le galet restent suspendus 4^
arbres morts couverts de vieilles barbes d'un jaune rouie. Plus
loin, là où les pentes d'abord modérées se brisent à angle droit,
la ravine, reproduisant dans son. lit le dessin des crêtes de^ mon-
tagne à large brèche, se précipite en vertigineuses cascades dont
le bruit et Técume montent entre les masses de verdure. G^est
le torrent blanc ruisselant derrière les feuillages noirs au fopd
des entonnoirs à gradins.
Ainsi, tout le plateau central de Madagascar est soutenu sur
une colonnade ininterrompue de falaises, hautes parfois de six
cents mètres sur des largeurs à perte de vue comme à la mu-
mille d'Ambininivy au Sud de Mandritsara, et même de quator^
cents mètres à la merveilleuse Montée d*Ankilsika sur la route
de Farafangane à Fianar, que surplombent des festons gran-
dioses de forêt, que déchire une cascade de six cents pieds ton-
nant dans des nuages de gouttelettes.
En plein maqpiis, là où seule la fumée des ronces qu'on brûle
dénoncerait sa présence si toute la sylve malgache n'était conti-
nueUCTEiènt boucanée d'une vapeur bleue, sur des terrasses inac-
sibles auxquelles le Tanala lui-même n'atteint qu'eu grimpant
aux saillies des précipices, se cache le village tanala. 11 porte
souv^t un nom qui signifie : silence ou tranquillité. Les cases,
légères sur leurs pilotis, avec des cloisons tressées à damier sous
des chaumes retombans, ont, par leur éparpillement dans la
brume dorée des clairières, des apparences de ruches. Roussies
par les fumées épaisses de fagots verts et les ardeurs du soleil
après les averses, elles conservent sous l'humidité de la forêt une
fraîcheur végétale. Des hommes petits, généralement nus, un
peigne dans la chevelure, vous fixant de très beaux yeux qui re-
gardent comme d*en dessous les arbres, y vivent parmi des
femmes nues, tatouées des pieds à la tête, qui portent enfoncé
jnsqu'au-dessus de longs sourcils arqués un bonnet d'écorce.
Plutôt courtes, de formes harmonieusesi ef enfantines, elle^
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REVUE DES DEUX MONDES.
^'accordent entre elles dans la polygamie. La première, celle qui
se tient prête à suivre le mari quand il partira en voyage, se
repose au hameau, tandis que deux autres s'y occupent de la n^-*
coite du riz et du foyer. Tout le jour, leur fidélité amoureuse
entoure le maître de soins naïfs, et, le soir, quand on n'entend
plus dans les vallonnemens obscurs des bois le glougloutçment
mélancolique de Takafitra, celles que le désir du chef n'a paer
choisies vont, sans désespoir, s'endormir sur les nattes de leur
case à haute fenêtre au lieu de porte, défendues contre les
attaques des chiens errans et des sangliers.
Le Tanala est heureux : il tt*ouve toujours sa satisfaction dans
les fourrés où il habite avec les pigeons bleus et verts, les pintades
et les guêpiers. Il faut à s«i narines évasées l'odeur de l'humus
et des écorces fragrantes, à ses prunelles écarquillées sous des
sourcils buissonneux les lumières tamisées qui tombent de
branchage en branchage.; il ne respire avec plaisir que quand
ses mains pendantes, ses jambes écartées se sentent près des
troncs auxquels il peut grimper avec une souplesse de lémurien,^
-^ qui le fait surnommer babakoto par les Betsileos, — pour
y rester voluptueusement accroché dans la contemplation deà
mamelonnemens moussus des cimes. Il n'est point de bûcherons
plus impitoyables que ces amis de la forêt : le Tanala ne s'aper^
çoit pas qu'il travaille quand il s'agit de saper un tronc avec sa
hachette en couperet qui lui sert de marteau, de rabot, de scie,
de vrille, de ciseau, ou de tailler minutieusement les branches et
de fendre puis d'amenuiser le bois dur; s'il ne se sentait sur*
veillé, il déboiserait avec acharnement des étendues considérables,
trouvant toujours assez de forêt pour soi. Sa fierté n'accepte pas
d'autre sorte de labeur : pourquoi l'homme s'astreindrait*il, par
exemple, à retourner des mottes avec l'angady, quand, allumant
le feu aux branches, il peut régarder, les bras ballans, brûler
des versans entiers de coteau où, sur les cendres détrempées par
les pluies, le soleil fera lever le riz? Infatigable marcheur, as-
soupli à grimper, aux jeux d'adresse et aux danses à la sÀgaie, il
parcoui-ra d'inimagi;iables distances pour aller gratter certaines
racines ou cueillir les tubercules dont il se nourrit, pour se porter
au col des montagnes d'où il épie la direction des abeilles qui
passent, sachant distinguer à leur vol élevé ou ras si le miel
s'élabore encore aux ruches des troncs et des rochers ou s'il est
prêt à être cueilli Parce qu'il aime errer et qu'il sait la^ f6rét
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presque illimitée, il ne veut pas s'astreindre à n'en habiter qt^'im
recoin; en outre, épris d'indépendance, il trouve toujours un^
malice à égarer sa trace : il est le nomade de la forêt. Ce coureur
des bois abandonne aussi aisément son village de feuilles que le
coua le nid de la dernière couvée, traverse les rivières, non sans
y avoir jeté un caillou pour chasser le sort de son eau « claire
et bleue, » passe des nuits à la belle étoile, non sans nouer en
touffe à son réveil les herbes où il a dormi pour remercier
Zaoaahary (Dieu) d'avoir protégé son sommeil, r6de et va élevM
ailleurs sa hutte nouvelle. A ces tresseurs de feuilles et de lianes
plus vifs que l'oiseau, deux jours suffisent pour bâtir tout un vil*
lage. On connaît encore peu Tàme tanala car elle est prudente
et timorée, mais si Ton peut préjuger de l'esprit d'une peuplade
aux cases qu'elle construit, il faut reconnaître à celle-là qui vit
sous les ombres lisérées des bocages, parmi les orchidées lé-
gères, le sentiment du gracile. On admire leur» cases avec un
inlassable plaisir de finesse, et, quand on vient de constater à
quel point elles ressemblent à de jolies cages, on remarque
qu'un merle moqueur, dans une corbeille tricotée, se balance et
chante à la corne du toit. Le Tanala est musicien : une flûte de
bambou qui résonne comme l'eau entre deux roches de ravine
module son plaisir mélancolique dans le silence caressé de fu-^
mées bleues. Et, quand on s'enfonce ds^is ces forêts où d^invi-*
siblee cascades s'engloutissent en bourdonnant dans des gouffres
de frondAÎaons, il n'est pas rare d'entendre au-dessus de soi, dans
le ciel, le son des trompes en bois avec lesquelles les Tanalas
se signalent de village en village et de cime en cime. Ce n'est
poûoA une âme guerrière qui souffle, car, ayant au plus haut
point le respect de» p^sonnes et de la liberté individuelle, le
Tanala est pacifique; mais il est farouchement mépris de justice^
et, homme des maquis du Sud, ne sait point pardonner l'offense*
On se pkint que U Tanala, ne demandant rien à la civilisa-»
tîoiit '^e obstinément notre contact et ne sorte pas de sa Torèt.
(Ma n'est point absolument vrai^ si l'on songe au nombre de vil*
lages qui suiveni gracieusement les méandres delà route comr
merciale de Fianar h Mananzary. Les bourjanes hovas et bet-
sileoe qui remontent du littoral, équilibrant sur leurs torses
Âiaselans un bambou qui supporte à ses extrémités de lourds sacs
de sel, s'y arrêtent pour manger une écuelle de riz et laver leurs
lambas à' la ravine. Et ceux qui viennent d'Âlakamisy et d*Am-
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472 REVUE DES DEUX MONDES.
bollimanga-du-Sud, attelés à des charrettes d^oies, y font halte,
mettant la volaille en liberté. Les oies grasses, en s'éparpillant,
battent des ailes et prennent possession du village avec des fan-
fares de cris; les petits enfans, tout nus, s'apprivoisent avec les
bôurjanes qu'on voit commérer à cjiaque seuil ; on entend par-
tout le bruit sourd du calaou qui pile le riz des voyageurs ; une
abondance inaccoutumée de fumée enveloppe le hameau; et
bientM, dune porte où sont assis, en un boucanage bleu, des
ramatoas et des hommes, s'élèvent des chœurs qui se super-
posent clairement dans Tair doux du soir, comme les hymnes
naïfs de rhospitalité.
V. -^ LE PLATEAU CENTRAL ET LES HOVAS
Le Plateau Central, quadrilatère dont les lignes Est et Ouest
s'allongent trè? droites, s'exhausse de tous côtés sur des talus à
k pic de plusieurs centaines de mètres, vraie « muraille continue
à bastions et à brèches » qu'un système de failles entoure, en
sorte de fossés, d'une ligne d'abimes. C'est là^cfue les Hovas, les
plus avisés et ambitieux de tous les Malgaehes, se sont retirés,
fortifiés, multipliés, aguerris, pour en desendre ensuite, par in-
cursions méthodiques, attaquer et soumettre les Sihanakas au
Nord, les Betsimisarakes à TEst, les Betsiléos au Sud et les Sa-
kaiaves à l'Ouest. L'intérieur même de leur Imerina (Ëmyrne) se
creuse en une grande cuvette d'alluvions où s'étalait autrefois en
lac l'Ikopa qui y serpente autour d'une éminence centrale, Ta-
nanarive, citadelle capitale.
Autour de Tananarive se groupent donc d'abondantes ri-
zières, à la fois grenier d'alimentation et marécages de défense
entre les replis du fleuve. Au delà, une zone de plissemens
bas au milieu desquels se tapissent des villages espacés, une po-
pulation clairsemée : ce sont les glacis très étendus de la province
de Tananarive. Contre la muraille de pourtour se distribuent
circulairement toutes les autres provinces populeuses de l'Emyrne,
marches gardant chacune une brèche en exploitant les ri-
zières des fleuves qui y passent, colonies agricoles et militaires
particulièrement nombreuses dans l'Ouest où la plupart des cours
d'eau ouvrent des passages par lesquels montent les brigands
sakalaves.
Celui qui entre sur le haut plateau est frappé d'abord par la.
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BfÂDAGASCÀB. 173
terre/ d'un rouge de brique : couleur de la sécheresse et de la
guenre; seulement Tondulation des longues collines, chatoyant de
lumière, maintiennent le paysage dans une domination constante
de douceur. Les arbres ont disparu : en ce pays de pluies dilu-
viennes, les rizières sont seules à rappeler les nuances de la ver-
dure ; les touffes de jonc qui hérissent la boue des raarétoges
sont d'un brun métallique; quelquefois, au milieu des savanes
grillées se trouent, comme des mares de feuillages, les levakas^
fossé? humides remplis par des bouquets d'arbres; toujours,
toute l'année, c'est Therbe vivace qui velouté avec des tons de
sécheresse fauve les dos des collines. Il passe de grands souffles
de Talizé glacial sur ces étendues rases où, régulier et violent,
il a laissé son empreinte dans l'éraillement symétrique du sol,
dans Tégueulement des volcans, dans l'orientation des maisons,
dans la direction des sentiers, sur les arbres tordus et crispés,
forçant la végétation arborescente à se blottir sur les pentes
abritées contre l'Est. Le déroulement un peu tremblant des
lignes nues sur le ciel donne froid, tandis qu!au-dessous la terre,
avec tous ses tons de poterie cuite, semble continuellement ar-
d^ite.
Le village hova est rouge.
' C'est dans ces paysages de terre de Sienne empourprée que
s'est élevée au soleil la case hova, pétrie comme une poterie
arvec la boue du sol. Elle n'a pas la poésie de nid de la case ta-
nala, couleur de feuille dans la clairière, ou du boui^ betsimi-
sare enveloppé de bananiers. Construite en pisé rouge, parfois
mauve (vers Fenoarive), plus haute que large avec un petit
balcon gris de la teinte de son chaume et un toit pointu^ elle
jaillit droit du sol qui l'a produite. Elle est le centre d'une
ÎHunense muraille de terre qui s'arrondit autour d'elle, suivant
souvent l'inclinaison d'un mamelon, enfermant parfois un verger
de manguiers. L'instinct hova, qui est de posséder et de dé-
fendre aussitôt sa propriété, se marque puissamment à cet as-
pect féodal de forteresse que prend sa maison dans sa ceinture
craquelée au soleil comme des ruines mexicaines avec des touffes
d^aloès piqués à la base et déchirée en créneaux sur le ciel.
' Quand les maisons se groupent en village, la propriété com-
mune, s'entoure d'un double rang de fossés où pousse une végé-
tation rebroussée, au niveau du sol, selon la direction du vont,
et oii le soleil brille dans dos feuilles mortes. La petite «nté s«*
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i74 REVUE DE8 DEUX MONDES.
troi^Te doac ^wc un terre-pleio pareil à un îlot, avec des portes
dont le cadre est fait de grandes tranches de pierre en menhir
reliées fortement par des racines d'arbres à la terre en motte,
et un énorme disque de pierre, qu'on poussait le soir, fermait
cet enclos comme un parc contre les attaques nocturnes. Au
milieu du village (Soamama), de grands arbres dont la base
est enveloppée de terre qui fait banc, avec quelques sièges de
pierre en tronc de colonne, encerclent une place : c'est celle
des réunions où pérore Téloquence hova, non point claire et à
facettes comme dans les agoras grecques ceintes de murs cubiques,
mais insinuante et rampante comme les racines des amontanas
sax^rés que Ton a portés là et plantés à la création du municipe
et qui envahissent la place. Quand la cité couronne un rocher,
un sentier tournant en labyrinthe entre les pêchers et les man-
guiers conduit & une terrasse d'où les habitans dominent les
sentiers de la savane et découvrent de loin l'ennemi (ILafv,
Âmbohimanga).
Dams les plaines,^ au fond des vallées, le voisinage de la ri-
zière quadrillée avec régularité accuse la géométrie des con-
structions ho vas. Elles prennent bientôt un caractère de b&tisse
militaire que renforce l'impression de campement donnée par
Tabsenee d'arbres et la perspective des étendues désertes au mi-
lieu desquelles elles sont perdues, postées en sentinelles comme
de grands bivoua^cs silencieux de guérites en boue aux contours
da la route. C'est surtout au soleil couchant que l'on comprend
la beauté de ces villages. Alors le rouge des maisons sur les col-
lines blêmit, rentre dans la coloration profonde du sol. Tout
autour, les herbes, les arbustes, la brousse s'avivent d'un jaune
d'or. Le village s'appuie, en s'y cachant, sur un flanc de col-
lines k renflemens nus et lourds. Et il arrive très fréquem-
ment qu'au-dessus émergent lentaoïent des cumulus qui, domi-
nant ces mamelons roux et poreux, prennent la consifstance
de montagnes de marbre, et celles-ci, au lieu de pftlir, affectait
sur leur bosselage massif des reflets vermeils. Il est émouvant
de voir le petit village de l'Emyme, réduit à ne paraître qu'un
soubassement de glaise, supporter l'édification gigantesque de
ces nuages. La vision devient grandiose et s'éclaire à la façon
spacieuse et dorée des anciens tableaux de bataille : avec env^"
gure Tàme se déploie sur ces étendues, rases comme des champs
de combat pour les charges sombres et éblouissante» des orages.
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MABAdABCAR. 175
L'Emjnrney aussi bien, est peut-ôtre dans le monde le plus
terrible champ de bataille des nuages. Toxâs les jours pendant
la moitié de Tannée, des orages éclatent à midi; des pluies
diluviennes s'abattent soudain, à faire déborder en quelques mi-*
nutes les ravines où roulent les roches ; dans un fracas mul-
tiplia par tous les échos de ces parois nues de montagnes, la,
foudre sillonne inlassablement Tespace pendant plusieurs
heures, incendiant des maisons, tuant des hommes et des boeufa
affolés.
On retrouve dans la capitale Tananarive les caractères du
village hova, mais royalement développés. Elle est une vaste
eité, révélant par son originalité impérieuse la puissance d'une
authentique civilisation et par sa grandeur, par la multipli<^ité
des quartiers toujours en construction, une importance qu'ont
déterminée toutes les conditions, géographiques, économiques^
politiques. Cette civilisation est celle des Hovas ou plus propre-
ment Mérinas (1), sans doute malais, javanais ou cambodgiens
(présentant parfois des types japonais parfaits), en tout cas apparu
tenant au grand tronc mongolique, les yeux allongés et bridés,
les pommettes saillantes, les cheveux raides et lisses, le teint
cuivré : portés sur la côte malgache vers le xvi* siècle et ne
pouvant retourner à TOrient à cause des courans, ils souffrirent
de la fièvre sur le littoral, se réfugièrent dans Tintérieur et y
dominèrent les indigènes. On a prouvé qu'ib avaient adopté U
langue, étrangère pour eux, de ceux qu'ils avaient vaincus et qui
étaient bien moins intelligens qu'eux : nous en pouvons conclure
qu'ils (liaient beaucoup moins nombreux, en outre probablement
sans femmes. Il leur a donc fallu un réel génie politique pour
imposer aux populations autochtones du Plateau Central qui vi-
vdent dans une anarchie patriarcale la monarchie fortement
centralisée Ils superposèrent à l'esprit malgache un esprit tout
asiatique, d'autocratie et d'intrigue, fait de souplesse et de per«
fidie autant que de servilité superstitieuse. Ils gardèrent tou-
jours pour la monarchie un respect sacré, au point qu'en 1830,
lors des assassinats dynastiques, les membres de la famille royale
(1) Outre let ouvrages déjà citée, notamment le très beau livre de M. Gautier,
il y a BUT les Hovas le précieux ouvrage de Jean Carol : Chez les Hovas; — du
k. p. Piolet : Madagascar et les Hovas ; — le Madagascar au XX* siècle, édité chek
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17H REVUE DES DEUX MONDES.
fiii>éilt noyés' à raide de fourches en bois afin que leur sang
Bacrè ne fût pas répandu par la main d'un sujet.
En considérant 1« caractère militaire et féodal des Hovas, on
mesure, avec leur supériorité, combien ils diffèrent des autres
raceà malgaches, ainsi que de celles que nous avons prises comme
types parmi les populations de la côte et de ia forêt, les Betsi-
misarakes et les Tanales. Mais quand on les examine à l'abandon
dans' leurs cases, ces maisons de style cambodgien dont l'élé-
gante simplicité a un dessin presque norvégien, on est surpris
de les voir se laisser enfumer comme des sauvages, leurs hautes
formes blanches accroupies contre le feu : ce sont des frileux,
sans cesse tremblant dans leurs pagnes trop légers et humides,
ces émigrés qui n'ont pu s'acclimater ni à la température, ni
au sol, car ils s'impaludent plus encore que l'Européen, même
sur le Plateau Central. Ils sont donc restés des étrangers mais
des maîtres, car leur capitale, unique dans toute l'Ile, domine le
pays et s'attire l'admiration de tous les Malgaches.
Tananarive est, par excellence, et à vous en laisser une image
typique et obsédante, la Ville Rouge. La permanence des tons
pourprés des maisons, leur architecture pointue, les raidillons
qui chutent entre de hautes parois de murs orange déchirés par
des touffes d'aloès, font vivre l'imagination dans une vision de
métropole mexicaine ou péruvienne. Au milieu de ces maisons
de- terre percées de rares ouvertures sombres qui semblait des
trous de fourmilières, on voit circuler comme des termites blancs
mille petits points clairs qui se* déplacent, se rejoignent, se
croisent; on en voit dans les portes, on en voit à la file dans les
sentiers & pic, on en voit attroupés sur la route et au bord du
lac : c'est l'impression d'une grande termitière rouge en travail.
Elle est surtout frappante quand on découvre de haut le Zoma
(marché) qui, avec son alignement de toits de paille d'un gris de
nids de guùpe, grouille d'un monde blanc de larves piquées de
tètes noires.
Du haut du Rova (palais), des suprêmes terrasses de la col-
line de Tananarive, on domine de toutes parts l'Émyrne, qui,
ainsi, est bien « le pays élevé, d'où l'on voit de loin, qui est vu
et découvert, » comme l'indique son nom. On est d'abord saisi
d'une ivresse grandiose d'espace et de vent et, dans l'air toujours
claquant de fortes bourrasques, l'on a seulement la sensation
vertigineuse de dominer le royaume rouge qui, tout nu, s'étend
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MADAGASCAR. 177
3.UX pieds comme ime proie facile aux conquêtes et aux grands
travaux. Quand, s'attachant à examiner le pays, on se penche
pour mesurer Tabîme au centre duquel s'exhausse Tananarive,
c'est la descente rocailleuse d'une terre usée par le soleil que
retiennent en s'y accrochant de^ amontanas trapus et des ayiavys
à feuillage épais et endurci par la brise : ces arbres sacrés,
admirables par leur ténacité et la rugosité de corail qu'ils
prennent à être continûment baignés dans les vagues de ces
vents siliceux, contiennent le Rova, barricade de végétation
nationale à la colline royale. On est là perché comme dans une
aire de feuillages religieux. C'est à travers leurs branches qu'il
faut regarder les plaines historiques de l'Ikbpaetde Miandrarivo.
A l'Est, du côté de Mazoarivc, se convulsé un panorama
. rouge de terres hérissées et déchirées qui semblent saigner, plus
vif chaque fois que le soleil sortant d'une nuée d'orage s'abat
sur le sol, y donnant de vrais coups de griffe de feu. Par del^
des villages arrondis comme de grands plats de terre cuite dans
leurs enceintes ocreuses, monte une colline écarlate où les sen-
tiers s'incrustent en grenat, où les talus des terrasses, les murs
d'enclos, les saillies des maisons s'accusent dans un relief pourpre.
Seuls des bananiers effilochés, de maigres rizières avec un dessin
^^ pièce de tapis-mendiant, des vergers de lourds manguiers dis-
^^^ïiinent des taches de végétation olivâtre. Le lac d'Ambohipo,
^^^nx bleu de granit, s'encastre comme une pierre de tombeali
^*^tre ces tumulus d'argile. Les étangs de Mazoarive, couleur
* ^tephalte, s'égrènent comme un chapelet de menues mers-
'^^l'tes. A côté, d'autres montagnes sont taillées à la hache^ cre-
^^^sées de grandes balafres où semble s'être caillé ce sang de la
^^ï^« ardente, ou bien ravinées de nuances dorées ou cuivrées
^^iv-ant l'œuvre d'érosion. Et par delà des carrières éventrées,
^^ soulèvent comme d'immenses ruines mexicaines des blocs
*^^^sifs de brique, de grandes falaises orangées à pic, avec des
^^tk:rures dans les remparts comme un travail sauvage et brutal
^ attaque et de brèches.
De l'autre côté, à l'Ouest, c'est le vaste camp pacifique des
^*î^res qui s'étend jusqu'à un horizon très reculé de montagnes
^^^•-^. lignes de tentes par-dessous des nuages enroulés. On l'ad-
^^"^"Te en général quand le riz a levé et qu'il roule à la brise ses
^^ppes vertes, mais il est plus beau encore quand, en août, après
*^^ xude labour, se dessine militairement le réseau des rizières
TOMB xxxvii. — 1907. 12
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Y*i^:
178 REVUE DES DEUX itfOJNDES.
autour du lac Anosoy hexagonal, quand TaUuyion est soulevée
et cassée en mottes épaisses, quand, dans la terre noire retournée,
les canaux rectilignes luisent comme Tacier des socs. Lentement
la nutritive graminée croit; sur la plaine rayée comme une soie
malgache tes semis verts allongent leurs brins, tressent leurs
nuances émeraudées et dorées, au milieu desquelles les robes dea
indigènes parsèment des points blancs piqués là dedans comme
les perles dans les rayures des très vieux lambas royaux. Et c'est
bien ainsi, comme il apparaît par le style des Tanlara ny
andriana^ que les yeux des monarques javanais, aimant con-
templer leurs terres autant qu'ils adoraient s'envelopper d'étoffes
aux nuances entre-croisées, voyaient leur immense et précieux
domaine.
Cette situation privilégiée entre les douze collines qui se sou-
lèvent au centre de l'Imerina valut à Tananarive d'être choisie
pour capitale par le roi Andrianampoïnimerina. Et lui-même
autour d'elle soumit les provinces et, ayant créé l'unité hova^
fit rayonner la puissance hova. Il attesta dans cette œuvre un
génie audacieux et fécond qui sut donner à son peuple une pros-
périté dans le travail dont il garde fidèlement le souvenir» per-
suadé qu'elle ne reviendra jamais plus. Il reste dans les mé^
moires pieuses l'Ancêtre entre tous sacré ; il est l'expression la
plus haute du génie d'une race ab&tardie, mais souple et riche de
miUe aptitudes. Sa vie est l'illustration de ce génie, elle en fait
mesurer la variété ; et, en éveillant le respect pour un passé
admirable, elle est plus suggestive que rien autre pour la médi^
tation de l'avenir.
Il naquit à Ambohimanga (vers 1745). L'heure, le jour, le
mois l'annoncèrent « belliqueux et redoutable» à la superstition
de tout le village. De tels présages imposent ordinairement à
l'enfant un nom désagréable, choisi intentionnellement asses
laid pour repousser le sort. Il entra donc dans la vie avec le nom
de Ramboa^ ce qui veut dire chien^ et dès ses premiers pas,
d'heureux augures se levèrent autour de lui. De grand b amonr
tanas noirs au feuillage dur, tordant des branches étendues et
pesantes comme chargées de passé, portant cimentés entre leur»
racines tortueuses les fondemens des cases royales et dans leur
frondaison des nichées d'éperviers, oiseaux royaux, paraissant
eux-mêmes être les descendans d'une puissante dynastie végétale,
ombragèrent son enfance de petit-fils de roi, tour à tour aussooH
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■AIUGASGUU 119
brie pw les m^iaces innombrables des sorciers prédisant à
l'enfant la mort dans un fossé et éclairée par les paroles des
devinf promettant à sa virilité le plus sublime des destins. Il
grandit, sachant qu'il portait « la bénédiction heureuse de ses
ancêtres, » mais la défendant par des amulettes sakalaves dont
il était couvert contre un univers dangereux.
Nul village n'aurait pu mieux qu'Ambohimanga former à la
volonté et à l'orgueil la jeuue âme du futur roi : il est taillé dims^
le revers d'un grand rocher qui, nu du côté de la plaine, hérissé
seulement de erôtes végétales, ressemble de loin « à la hure
sombrement bleue d'un sanglier qui renifle le sol. n Sur ce ver*
sent où les arbres ont pu pousser parce qu'ils y étaient abrités
de l'alizé, un village, abrité de l'ennemi, a pu s'étager dans sa
«• forêt bleue. » Inrisible de toutes parts, il jouit sauvagement de
se savoir caché et de découvrir toute la terre jusqu'au jisrog
lumineux de l'Ankaratra posé sur les bosses de la lointain»
Émyrne, à l'Est, et jusqu'aux mamelonnemeM énormes et
(^diirs des horizons sakalaves, h TOuest. On s'y cfoit en forêt,
sous les ombres mobiles des feuillages, mais on marche sur du
granit ; dans leur enracinement au roc, les arbres ont pris une
dureté minérale. A de grosses pierres maçonnées furent ados-
sées les maisons royales ; des escaliers fouillés dans le granit
y accèdent, et de longs couloirs sont tranchés dans les remparts.
Parmi les vieux arbres des ancêtres qui ont triomphé de la ma^
tière ingrate, au sommet des blocs lourds l'enfant respira l'ahr
des cimes, laissant l'espace dilater son âme tandis qu'il avait
au-dessous de soi le spectacle d'ordre et de hiérarchie que com-
posaient les terrasses en escaliers où se rangeait le peuple, au-
dessous des palais de chaume^
Le grand-père s'endormit dans la mort, après avoir indiqué
Romboa comme successeur. Près d'un oncle qui disait ourer^
tement ne pas^ entendre « ramasser des sauterelles pour les
enfans des autres, » le Chien souffrit, dans une tension à ne
jamais se départir de sa méfiance et à tenir prête une inépuisable
ressource de ruses. Parce qu'il sut s'arrêter h temps pour s'êter
une épine du pied et se dérober négligemment, il revint sain
et sauf de promenades où son oncle avait décidé de le lancer
dons l'atome ou de l'enfoncer dans une rizière. La garde invisible
d'un peuple fidèle aux volontés de son grand-père et qu'il
sentait dévoué à son enfance harcelée, encourageait son talent à
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180 REVUE DES DEUX MONDES.
défendre sa vie. Un jour que Toncle excédé, décrétant ouverte-
ment sa mort, fit porter à sa case le cercueil d'argent qui devait
contenir ses restes, on ne trouva plus Raniboa. Loin d'Âmbohi-
manga, s'étant exilé lui-môme, il errait dans la plaine. Or il
advint qu'il s'arrêta près, d'une rizière et qu'il y eut là un homme
d'Âmbohimanga pour lui dire, après l'avoir interrogé : m Ne t'en
va pas, tu seras roi. » Une révolution éclata alors spontanément
dans ce sombre village de pierre où sous, la royauté, une con-
spiration emmêlait depuis longtemps de secrètes racines. Le
Ghien fut sacré roi. Dans l'ombre de son avènement, il y eut
des meurtres : un de ses oncles, suspect de lui avoir été défavo-
rable, précipité de son lit, fut maçonné dans un tombeau ; et le
peuple révolté tira une cruelle vengeance du roi découronné.
Elle était close la douloureuse période de sa vie que Ramboa
décrivait de la sorte sur un rythme de lamentation: « Il m'a fallu
balayer l'emplacement environnant la maison. Il m'a fallu lutter
contre ceux qui assiégeaient ma porte pour installer mon mé-
nage. J'ai vomi et le foie et le fiel avant de pouvoir acquéril* ce
que je possède. J'en ai vu de dures, et j'ai mangé la chair et
bu le sang d'animaux inconnus. »
Ramboa roi, ainsi était accomplie la volonté de l'aïeuL, qui le
premier avait eu pour rêve l'unification de l'Émyrne, le groupe-
ment de toutes les collines puissantes arrondies en cercle sur
le plateau, et dont les roitelets ne cessaient de guerroyer pour
se voler les troupeaux. C'était non seulement le rêve de laïeul,
mais, pour ainsi dire, la traditionnelle aspiration du village
même, qui, ayant déjà réussi en soi une concentration de coteaux»
souhaitait centraliser la contrée.
Derrière les cases royales, au sommet d'Ambohimanga, il est
un endroit où les arbres reculant devant un précipice, l'on se
trouve soudain par-dessus l'abime en face d'un pays immense :
des vallées descendent sur la plaine avec des inclinaisons dé
lignes. symétriques, les mamelons répètent des formes iden-
tiques dans des ombres égales ; les collines courbes se subordon-
nent dcms une harmonie profonde; les villages qu'on aperçoit
sur les hauteurs dans leurs enclos d'argile occupent une place
analogue : tout concorde au spectacle d'une admirable unité de
terre. La nudité de l'espace invite l'âme à le posséder; la dis-
tance s'efface, tant la limpidité de l'air met le rêve à portée de la
main. Le rouge avec ses chatoiemens illumine le cœur d'une
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MADAGASCAB. 181
convoitise royale. Cependant, des papangues montent des pro^
fondeurs, montent et bercent au ciel de grands vols circulaires
avec la satisfaction de planer sur un pays clair en y guettant
obliquement la proie... Sur ce rocher, Andriana venait souvent
méditer, le regard bondiss^mt par-dessus l'étendue passive pour
se fixer passionnément à la colline obscurcie en bleu par la dis-
tance juste vis-à-vis Ambohimanga. Ce rocher bleu parmi
dautres rochers bleus, cette Tananarive qu'on appelait alors
Alamanga, il fallait se Tallier avcmt d'entreprendre l'unification
du reste... En vérité, nul spectacle n'est plus propre à enivrer
l'ambition et à la précipiter à l'action : cependant, sept ans, pa-
tiemment, il prépara son œuvre, se faisant des alliés des roite-
lets de l'Émyrne, garcmtissant par des forteresses l'Ouest et le
Nord contre les attaques des Sakalaves et des Sihanakas, se
composant un conseil judicieux et sûr de douze chefs. Lorsque
les Dieux et les Ancêtres eurent indiqué à Ramboa que l'heure
était venue de laisser son rêve longtemps contenu s'avancer sut*
la plaine, enhardis par leurs amulettes sakalaves, rampant sous
ies broussailles aux pentes boisées de Tananarive, les guerriers
d*Ambohimanga, invisibles, surprirent la ville. La petite vérole
y sévissait, qui bientôt décima les conquérans; et Tananarive
fuft perdue. Mais le siège recommença : du rocher chauve,
pendant trois mois, tous les jours, Andriana surveilla de loin
inaction de ses dévoués soldats Tsimahafotsys. Quand,^du fond de
l'horizon bleuâtre, la nouvelle brillante monta vers lui que la
^le avait été prise, sa poitrine se dilata, il vit soudain clair
dnus l'avenir et prononça ces paroles qui élargissaient encore
^^ destin : « Ne pillez que les poulets ; le royaume est à moi
^i/ous les Merina sont mes en fans. »
Maître de Tananarive, il fit de cette éminence médiane, pro-
^S^e d'une part par un bloc de monts effroyablement abrupts,
^^f ^ndue de l'autre côté par des terres si planes et si basses au-
^'^^sous d'elle que tout mouvement s'y signalait de loin dans la
^'^xisparence de l'air, la capitale de toutes les collines environ-
^^^^K^tes. Génie d'espace, qui avait choisi l'aire inexpugnable avant
^^ rayonner, il portait une ambition qui, analogue au vol de
^^pervier, s'étendait toujours par cercles concentriques. Le
^OT?a royal était ^u milieu de Tananarive ; Tananarive était au
^^^lieu de TÉmyrue ; il fallait que l'Émyrne devînt le milieu
^* Un royaume immense qui n'aurait (( de limite que la mer. »
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182 REVUE 0BS DEUX MONDES.
Il se voyait roi d'une terre ronde c< au milieu des tolreM des
eaux. » Il souleva les Merinas casaniers en d'innombrables
guerres. « Il n'y a point de forêt que je n'aie traversée^ point de
colline où je n'aie combattu, point de montagne que je n'aie
escaladée* » Le a taureau aux grands yeux, » comme il aimait à
se désigner, entraîna ver» les plaines fauves, par delà les défilés
des monts, jusqu'autour de lacs herbeux, les chai^^ de ses
« vieux taureaux >i qui étaient ses chefs. Et ce fut Tépopée de la
sagaie à large pointe, de la lanee frémissante, du tromblon à
crosse de fer, du lourd tambour en cuir de boeuf, dont le mugis^
sèment faisait fuir les races craintives devant les peuples du
centre riches en bétail.
Ainsi que l'avait prédit l'augure, le moment vint oii, du haut
du Rova, il put s'orienter dans son royaume, se tourner vers les
quatre points cardinaux sans sentir son amour impérial de
l'espace refoulé par quelque frontière hostile. Â l'Est, les Beza*
nozanos s'étaient soumis, lui envoyant en hasîna (taxe de sou-
mission) ia chaîne d'argent massif. Au Nord, les Sihanakas
superstitieux reçurent la loi qu'il leur fit porter par son sorcier.
Au Sud-Est, par une lutte de messages imagés, par un combat
d'énigmes, il assujettit le vieux roi rusé du Vakinankaratn. A«
Sud, par la diplomatie, il acquit la suzeraineté des Betsileos, de
ces « seigneurs riches en bœufs » qui vivent tranquillement an
creux de leurs longues vallées douces, dane l'ignorance de leurs
richesses. Quand il se tournait vers l'Esté ver» le siUage ior*
tneux de l'Ikopa argenté, il envisageait les Sakalaves, cette
race abondante, batailleuse et fanatique, d'une cruauté léges-
daire, qui occupait avec force tout le littoral que l'activité arabe
reliait à la côte d'Afrique par un commerce de boutre»* II
avait invité leur reine à monter en Émyrne : elle était entrée
dans Tananarive au milieu d'une innombrable escorte de Saka^
laves qui, grands, musclés, n'avaient pas iMssé de terrifier
par leur visage sombre et arrogant les populations pâles da
l'Émyrne. Mais le peuple d'Andriana le Désiré apprit qoe la
reine de Boina lui avait apporté en hommage des canons, dei^
fusils, des barils de poudre, la richesse de la cMe. Et les pay»
s'étaient liés. Aux rois qu'il avait vaincus, il avait demandé ime
fille qu'il avait jointe à ses épouses; aux roitelets qu'il voulait
s'attacher, il avait donné des nièces en mariage. Ainsi la terre,
circulairement, lui appartenait. Et il put dire : « L'Imerina, I»
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r^-^:'
BUDAGASCAR. t83
terre et le royaume sont à moi... mais je vais faire la division
de la terre en distribuant proportionnellement par lots, afin que
TOUS fassiez mon service ; ainsi je veux que vous ayez part égale,
6 mon peuple, je vous donnerai les vallées et les marais parce
que c'est moi le Seigneur de la Terre. »
Dès lors, après avoir promené son peuple de campagne en
eàm pagne en dehors de FÉmyrue, il s'appliqua, avec autant de
passion^ à Ty fixer par Tagriculture. Le temps de la guerre était
qIqs; le sagayeur devait prendre ïangady dans ces grands
champs de manœuvre que sont les rizières. « Les guerres sont
£ïiies, le pays est pacifié... et d'ailleurs tant qu'il y aura des
liommes dans mon royaume, je n'ai peur d^aucun être vivant, tf
Hon seul ennemi, c'est la famine, et celui qui ne travaille point
pactise avec l'ennemi et lui ouvre les portes du pays. » Trans^
iormant en activité pacifique la fièvre guerrière de son peupla
encore surexcité, il sut montrer au Merina la beauté martiale du
travail : « Plantez du riz et mettez beaucoup de fumier, plantez
aussi du manioc, des patates, du maïs... Les racines de manioc
sont les colonnes de mon empire, ce sont mes soldats dans la
bataille contre la famine, » Ce fut une organisation toute mili-
taire de l'agriculture. Le chef de village, comme un chef de
section, était responsable du labeur de ses hommes, devait
régler sévèrement leur vie dans les sillons, n Si vous voyez un
individu dormir après le lever du soleil, rouez-le de coups;
oelui-là n'a pas le droit de se reposer, qui n'est pas capable de
planter un pied de manioc. » Tous les Merina, à cinq heures
du matin, étaient debout dans les rizières. La loi avait prévu
Wft cas de désertion : « Si un homme veut changer de champs»
ce sont des prétextes pour ne rien faire ; tous Jies champs de
mon royaume se valent ; les Merinas sont des œufs qui ne
doivent pas changer de couveuse. » Afin dé demeurer en relation
constante avec le& troupes de sa grande armée agricole, il avait
ii^stitué des inspecteurs qui faisaient des tournées générales et
^ renseignaient sur les cours des marchés dans lès villages.
S'ils avaient monté, il convoquait le fokon' olona : « Vous ne
Hvaillez, pas, les vivres sont hors de prix chez vous ; si les
^urs ne baissent pas rapidement, je vous fais pilier par mes
^Idatg. » Comme exercices destinés à assouplir et à stimuler
les énergies, il avait créé les paris agricoles, par quoi les vil-
■%o& 6& provoquaient, se défiaient au travail : « Si vous tra^
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tfcv.
{84 REVUE DBS DEUX MONDES.
vâillez plus que nous, disait Tun à Tau tre, nous sommes des
porcs, qu'on nous lapide! » L'enjeu était un bœuf gi^ qu'on
ndangedit en commun. A l'époque des semailles, tous les ans,
une distribution solennelle de bêches, que les Merina conser-
vaient dans leurs cases comme une décoration, lui permettait de
passer lui-même la revue de ses troupes. Lui qui, gradin par
gradin, avait élevé son royaume, leur disait en remettant la
bêche : « Vous conmiencerez par acheter un poulet de quelques
sous, puis ime oie, puis un mouton, un bœuf, et, enfin, un
esclave... Si je vous donnais de l'argent, vous le dépenseriez;
vous achèteriez un lamba qui s'userait vite ; au lieu de cela, jo
vous fais présent d'une bêche : c'est elle qui vous nourrira. »
Gomme il était resté foncièrement fidèle à la tradition de rudesse
ancestrale au point d'interdire l'accès de l'Émyrue à l'Européen,
il ne cessait de condamner la vanité du luxe : « Tu portes des
bracelets aux chevilles et aux poignets, des perles et des rubans
dans les cheveux; mais, dis-moi, que sert de te parer ainsi si tu
as le ventre vide? » Ainsi encore, énergiquement, il réagissait
contre la tendance orientale des Merinas à se parer avec une dé-
licatesse, de femmes. Des comices immenses rassemblaient sur
les places de Tananarive tous les cultivateurs et les fruits les
plus beaux du sol. « Je n'exige rien, avait dit Andriana, ce n'est
pas un iïnpôt; je suis plus riche que vous et n'ai besoin de rien.
C'est un témoignage spontané^d'affection que je vous demande :
le fruit de votre travail, rœmTe de vos mains, voilà ce que
j'aime. »
De tous les rebords de la terre les Merinas accouraient à ces
fêtes, dans des iambas couleur de rouille, la chevelure cou-
ronnée de fleurs écarlates, de feuilles et de lianes; les femmes,
aux tresses lisses et lourdes, venaient dans leurs voiles blancs,
laissant pendre de leurs doigts des grappes pâles de daturas ; les
mains des enfans étaient pleines de corolles rosées. Dans un
palanquin on voyait une fois arriver, soutenu par huit hommes,
une racine de manioc énorme qu'avait obtenue l'effort d'un plan-
teur. Lessobikas de paille déversaient en piles sur les nattes fines
toutes les variétés précieusement maniées du riz madécasse, les
oranges, les ananas, les mangues, les fruits qui mûrissent avec
les couleurs orangées de l'aurore cl ceux qui ont l'éclat sombre
du soleil couchant sur la terre pourpre. Au milieu d'un peuple
fervent qui, suspendant son bavardage bruissant, courbait le
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MADAGASCAR. V 485
dos en salutation devant son passage, Andciana le Désiré distri-
buait des cadeaux, un pot de miel, un chapeau rouge, un lamba.
Du haut du rocher d'Andohalo d*où il surgissait «. comme un
taureau sur la plaine, » il parlait à la foule : « Bravo! vos
femmes et vos enfans n'auront pas le ventre vide! Il n'y a rien
Je tel que d'être plein! » Et il célébrait avec force la santé: « Je
suis heureux de vous voir luisans et gras, bien ronds et bien
pleins, ronds et forts. » Cét^italord» qu'il sentait que la plaio»
de rikopa était vraiment, dans sa fécondité, « le Ventre de l'Ime^
rina, » et que sa royauté, s'éievant puissante et pleine sur l'éten-
due de la terre malgache, était vraiment la « Bosse du Bœuf. »
Il jouit physiquement de cette domination qu'on tient à l'or-
dinaire pour le privilège moral des souverains: du haut du Rova,
il domina son peuple sur une immense superficie; il put le voir au
travail' jusqu'aux horizons, semé en mille petites taches blanches
sur les rizières qui reflètent la lumière bleue du ciel; il put con-
templer au-dessous de lui la paix et le bonheur de rÉm}nrne. Il
aima se sentir « le Père des Merinas, » se dire qu'il rendait
« son peuple heureuif, » et qu'il était le '< Désiré de l'Émyrne; »
après' la loi du travail, il lui avait donné la loi d'amour. HisKut:
(c Un arbre seul ne fait pas la forêt... Un homme seul ne peut pas
bâtir un tombeau, )) il avajt ordonné que pauvres et riches s'as-
sociassent pour aider celui qui élève sa maison ou coustruit uh
tombeau, que le riche laissât Tindigent jouir de sa maison et de
9on riz, que toute inimitié disparût devant la mort. Au bas du
Hova, sous des toits en bambou vivaient dans la tranquillité ses
tribus d'esclaves, les descendans des Vazimbas crépus qui
avaient cédé & l'audace et à Tingéniosité des Merinas la richesse
des terres. Il savait respecter et admirer en eux le legs du
temps : « Ils sont à la fois héritage et conquête ; ils sont comme
des bijoux qui vous viennent des ancêtres , comme un lamba
épais qui protège contre le froid et la gelée; quand il fait chaud,
ils sont comme une couche moelleuse sur laquelle on goûte
le repos; ils sont un ornement et une gloire. » .
Ce qui l'empêcha toujours de se griser de sa grandeur et de
8e pervertir en ces caprices tyranniques et cruels où ses descen-
dans trouvèrent l'impopularité et la mort, ce fut la merveil-
leuse conscience qu!il garda de la mission du roi : la royauté
e8t un héritage laissé par une vénérable série d'ancêtres qui se
Confondent dans le lointain des temps avec des dieux sévères et
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~1P^1^^
166 REVUE DES DEUX MONDES.
bienfaisans; son but, c'est le bonheur du peuple. <( Quand le roi
est mauvais, la terre se couvre de longues herbes. » Le souverain
appartient au peuple : « Il n'a ni parens, ni frères, ni sœurs ; ceux
qui approuvent les lois sont ses parens. » Sa famille est grande:
<( Il ne faut pas imiter Je petit insecte qui ne connaît que le trov
par où il peut pénétrer : ne fais pas comme celui qui n'est sen*-
eible qu'aux souffrancjes de ses enfans. » Mais tous doivent se
courber devant son autorité sublime : « On ne peut pas faire
avec lui comme le son je qui veut dépasser le bananier, ou
comme le rejeton qui veut dépasser Tarbre qui Ta produit; on
ne saurait mettre des bornes à son autorité^ car c'est à lui
qu'appartiennent et la terre et le royaume. »
Ce monarque orgueilleux qui vivait dans la contemplation
quotidienne d'une race qu'il jtvait faite pacifique, laborieuse et
riche, dans le souvenir de ses conquêtes ascendantes, dans la
vision d'un agrandissement progressif de son royaume jusqu'à la
mer, habitait, sur la terrasse du Rova, parmi des arbres, une
petite case en bois dont l'intérieur était noirci par la suie.
' C'est dans cette demeure sombre et vide comme un tombeau
qu'un soir, sentant que « la maladie allait fixer son sort, » Ân-
driana convoqua, autour de son grand lit perché, ses femmes et
ses enfans et, s'adressant à Radama, dit: «0 mon fils atnél
Comme tes traits me charment ! Tu ne ressembles pas aux autres
hommes! On dirait un dieu descendu du ciel!... Je ne meurs
pas dès lors que tu vis, car j'ai en toi un taureau digne de me
succéder... 0 Radama! voici que nous deux nous sommes inti*
mement unis. Ne sois donc pas un indigne successeur d'un père
parfait et de nos ancêtres, car cette terre ne nous appartient pas»
mais elle nous a été donnée par Dieu I » Il affirmait sa survi«
vance : « Les morts ont des successeurs, et les vivans repro^
duisent leurs images en enfantant des remplaçans. »
Ce que nous montre le règne d'Andrianampoïnimerina, ce que
Tananarive, ville qui s'échelonne par gradins de maisons su-*
perposant leurs terrasses jusqu'au palais de la Reine, révèle
d'une leçon puissante et méthodique, c'est la passion instinctive
de l'imagination et de l'esprit hovas à tout concevoir en hauteur,
en étages, en amphithéâtre. La rizière hova, en escalier de
plates-bandes, s'élève jusopi'au coteau que commande la haute
case de boue avec son balcon. On voyait en ville, près des mai-
sons, des terrasses, — fijéréna, — où, au déclin du jour, les ci-
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MADAGASCAR. 187
tadins aimaient à s'asseoir pour regarder au-dessous d'aux.
L'ambaniandre (1) a, pour ainsi dire, i'&me d'un habitant de
jardins suspendus : il éprouve une très douce satisfaction intel-
lectuelle à se sentir au-dessus du niveau de la plaine, k voir les
Biouvemens des gens ou les jeux de la lumière se déplacer sur
U terre. Porté dans le filanzane, il domine encore le sol qu'il ne
touche pas des pieds, ce sol de l'tle où il monta aux cirques les
pl\i8 élevés. ='*•
Quand les Hovas se réunissent, il est curieux de les regarder
se ranger d'instinct en amphithé&tre. Qu'il s'agisse d'un bœuf
fu'oB va immoler sur une pelouse, ils ne se disposeront pas
en cercle autour du spectacle, mais ils vont asseoir leurs
lambas clairs l'un au-dessous de l'autre, au caprice pittoresque
A'un versant de colline, parmi des roches et des arbustes, et
s'immobilisent dans cet ordre oti on les sent goûter le plaisir de
^ voir étages en rangs de cirque. De même, quand on va
ehanger de tombeau les restes des ancêtres, les amis conviés par
la famille recherchent la pente d'un coteau pour assister de
haut aux danses de l'adieu. ATananarive, qu'un rassemblement
se produise en pleine rue, on note qu'immédiatement les enfans
Tont formel un premier gradin, les adolescens et les feminés un
second, et les grands vieillards un troisième. Lorsque le dimanche;
les ramatoas vont entendre la musique à la place d'Andohalo;
^ perçoit le bien-être, quasi artiste, qu'elles ressentent à
8 asseoir l'une au-dessus de l'autre et k écouter, en ramenant
« une main sur le visage orangé un voile bleu pâle ou vert tendre,
'^ harmonies d'orchestre qui montent en superpositions
aériennes. L'imagination, pour ainsi dire, amphithéfttrale des
Hovas a conçu le tombeau à l'image de la maison, de la rizière,
de la ville : il est formé par teois terrasses surajoutées au-dessus
desquelles se dresse une large dalle. Là, dori::?nt les générations
jûae au^essous de l'autre, tandis que leurs ombres séjournent
™^ J*une des trois zones circulaires qui s'étagent autour d'une
'"^'^«agne sacrée de la forêt du Sud.
A. Cette vision architecturale des choses correspond une men-
, foncièrement éprise de hiérarchie : comme la ville hova
^ .^^^ escalier de maisons, la société est une échelle de classes,
^^iste un rapport si étroit entre la structure de la ville et la
») ïsr
om noble du Hova; littéralement celui qui ett tou$ le eiel.
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i88 REVUE DES DEUX MONDES.
structure sociale qu'à Ambobimanga, — le Versailles de la race
hova, — les maisons étaient échelonnées d'après le rang social des
habitans. On comptait trois classes : celle des princes, celle des
nobles et celle des esclaves, enfermée chacune dans des bornes
infranchissables. Dans Tarmée, dans le fonctionnarisme les
Hovas ont institué les honneurs qui établissent des gradins : ces
honneurs s'étageaient jusqu'au nombre treize. Les titres com-
poi^tèrent toujours une idée de hauteur par rapport au ciel : ce
sont « les fils d'en haut, >> a les fils de haut rang, » « ceux qui
sont sous le ciel. » Le roi tenait le suprême échelon : « Tout
le royaume est une échelle, dit une poésie hova, qui ne fait pas
broncher et qui ne fatigue pas celui qui la monte. »
Ce penchant à aimer ce qui se dispose, s'édifie et se classe
par étages, on le retrouve encore dans l'habitude malgache de
citer et d'évoquer toujours les ancêtres : ils se conçoivent pour
ainsi dire en amphithéâtre dans le temps. Au-dessus de lui, le
Hova place l'aïeul et il sait le nom de celui qui a précédé
Taïeul : marche à marche, il remonte Tescalier généalogique.
Voyez quelle architecture de souvenir représente le discours
d'éloge que le peuple devait prononcer à voix basse quand la
Reine traversait la ville : « C'était d'abord l'énumération des
ancêtres de la Reine, qui est la représentante de Radama 1®',
d'Impoïna, de Ralambo et de toute la race des anciens rois ; on
invoque sous le nom d'Andriamanitra a le prince odoriférant et
créateur » pour qu'il bénisse la Reine ; on implore avec lui les
douze souverains, les douze villes sacrées de l'Imerina, le, so-
leil, la lune et les étoiles et les idoles désignées chacune par
son nom. » C'est encore ce goût, cette mégalomanie d'amphi-
théâtre qu'on retrouve dans son amour des nombreuses familles
qui, couche par couche, élèvent le monument de la race, dans
son désir de la fortune qui se constitue par la superposition
des économies quotidiennes comme la grande ville Tananarive
s'est constituée par la superposition d'humbles cases, et enfin
dans cette religion superstitieuse du « Progrès » oii il voit un
continuel travail de structures venant s'élever sur ce qu'ont
bâti les ancêtres, ime architecture du temps.
Marius-Ary Leblond.
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^W^^"
LE
MARTYRE D'UN POÈTE
mCOUia LENAU BT SOPHIE LŒWENTHAL (1)
Il semble que la partie autrichienne do la liltérature alle-
^^'^^cle ait surtout attiré l'attention de la critique française : car
*^ littérature allemande a encore ses provinces, et le môme es-
V^t ne règne pas en Prusse et en Autriche, en Souabe et sur les
*^ords du Rhin. L'Autriche a donné à TAllemagne, au siècle
dernier, deux grands poètes, le poète dramatique Grillparzer et
'fi poète lyrique Lenau. M. Ehrhard a écrit sur Grillparzer un
beau livre, qui a été traduit en allemand. Lenau a été l'objet do
deux thèses de doctorat, celles de M. Roustan et de M. Reynaud,
l'iuie plus biographique, l'autre plus philosophique, l'une et
ra.ulre très étudiées et très approfondies en leur genre. Précé-
ûbinment déjà, M. André Theuriet avait analysé, avec sa péné-
tration habituelle, le génie lyrique de Lenau; il avait même
accompagné son étude d'élégantes traductions en prose et en
vers (2). Aussi n'est-ce point sur les caractères de la poésie de
Lenau que nous avons l'intention de revenir ; nous voudrions
W Lenau und die Familie LOwenthalf BtHefe und Gespràche^ Gedichte und
EntioUrfe^ mit BewilUgung des Freiherrn Arthur von Lôwenthal; Ausgabe, Einlei-
^^9 Ufid Anmerkungen von Prof. Dr. Eduard Castle; Leipzig, 1906. — Mesalliirt,
J^^ung aus dem Nachlasê von Sophie LÔventhal-Kteyle, mit Bewitligung des
iTtf^!^ ^^^^^^ ^^^ Lôvoenthal, herausgegeben ton Prof. Dr. Eduard Castle ;
1906.
W Vo^es la Bévue du !•' septembre 1878.
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190 RIfiyUE DBS DEUX MONDES.
nous arrêter seulement sur un des derniers épisodes de sa vie,
ses relations avec Sophie Lœwenthal, qui furent sinon la cause,
ou Tune des causes, du moins le prélude de sa folie.
Une partie des Lettres à Sophie avait déjà été insérée dans la
copieuse et un peu confuse biographie de Lenau, faite par son
beau-frère Antoine Schurz, et publiée en 4858. Plus tard,
en 1891, le poète médecin Frankl retira des papiers de Sophie
une série de billets que Lenau adressait à son amie après une
visite ou une promenade, ou le matin au réveil, ou la nuit aux
heures d'insomnie, ou encore en voyage, des billets qu'il lui re-
mettait selon l'occasion, el auxquels elle répondait. C'est une
sorte de conversation à distance, à laquelle il ne manque que
les réponses, un journal intime dans lequel le poète déverse,
avec une entière sincérité, toute sa passion et toute son amer-
tume. Mais les deux publications, même celle de Frankl,
offraient des lacunes. Le professeur Édoucurd Castle nous donne
aujourd'hui un texte complet des confidences de Lenau; il y
joint des extraits d'un journal que Sophie rédigea pendant deux
années de sa jeunesse. Enfin nous avons l'unique ouvrage de
Sophie Lœwenthal, son roman qui jusqu'ici était resté inédit, et
qui donne la mesure de son goût littéraire. Nous savons donc,
sur son esprit et son caractère, et sur ses relations avec Lenau,
tout ce que nous saurons jamais; mais ce que nous savons
suffit pour nous faire voir ce qui se passait dans l'ftme du pauvre
poète pendant ces années de martyre où sombra son intelli^
gence.
I
Au mois d'octobre 1833, Lenau revenait à Vienne, où il avait
fait une partie de ses études. Jusque-là, selon sa propre expres-
sion, c'était « le démon de l'inconstance » qui avait déterminé sa
carrière. Né à Csatad, en terre hongroise, mais de parens alle-
mands, il avait vécu tour à tour à Peslh, à Tokay, à Vienne, à
Presbourg, selon les besoins de sa famille, qui était pauvre; et il
s'était occupé successivement de philosophie, de droit, de méde-
cine, même d'agronomie, sans fixer son esprit sur aucune étude
spéciale. Puis il s'était affilié à la petite école poétique de
Souabe, dont le siège principal était à Stuttgart; il avait trouvé
là une revue, le Morgenblatt, et un éditeur, Cotta. Après un
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LE MARTTRB d'uII POÈTE. 191
voyage en Amérique, où il avait laissé sed dernières illusions et
même une partie de sa fortune, il s'était encore une fois arrêté à
Stuttgart, où rattachaient désormais de vives admirations et de
chaudes amitiés. Enfin, toujours poussé par le même démon,
il revenait à Vienne, son autre patrie littéraire, précédé cette
fois d'une réputation qui s'étendait peu à peu à toutes les
régions de TAUemagne.
Lenau avait trente et un ans. Il venait de publier son pre«-
mier volume de poésies chez Cotta. Il s'occupait de la composi-
tion de Faust; il entrait dans sa période de maturité féconde.
FrankI, un des hommes qui l'ont le mieux connu, trace de lui
le portrait suivant : « Lenau était petit et trapu ; il avait la dé-
marche lente, presque paresseuse, et la tête penchée en avant,
comme s'il eût cherché quelque chose par terre. Tous ses traits
avaient un air de noblesse. Le front était pâle, large et haut)
encadré de cheveux bruns, peu abondans, collés aux tempes.
Dans les momens d'émotion, on pouvait voir une veine irritée
courir de haut en bas sur ce front... Ses grands yeux bruns,
sous l'empire de la passion, brillaient d'un feu sombre, puis,
soudain apaisés, s'arrêtaient mollement sur celui avec lequel il
s'entretenait de questions sérieuses concernant l'art et la vie. La
bouche, largement fendue, plutôt sensuelle que noble, était
ombragée d'une moustache; il fallait que le menton fût tou-
jours <c lisse conmie du velours. » Le nez, qui tombait droit sur
la bouche^ était d'un beau dessin. Le vêtement était toujours
simple et correct. Lenau n'éprouvait pas le besoin de parler,
comme c'est souvent le cas chez les gens d'esprit capables de
donner à leurs idées un tour artistique. Mais lorsqu'il était
entraîné par un sujet qui le passionnait, il pouvait parler lon*
guement, non sans énohcer de grandes pensées. La voix était
alors lente et claire, les images frappantes, le tour original et
incisif. Il aimait à faire des poses, quand il développait une
idée, et des bouffées de fumée s'échappaient de ses lèvres, avant
qu'il reprit son discours. Alors il accompagnait ses paroles d'un
singulier mouvement des sourcils, qui se relevaient et se con-»
tractaient^ et il roulait des yeux, comme s'il voulait, par cette
mimique, souligner l'importance de ce qu'il disait,., Il parlait
un pur allemand, sans accent hongrois ni dialecte autrichien (1). n
(i) Zur Biographe Nikûlaui Lenau% Vienne, iS86, p. ••
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mmf^
192 REVUE DES DEUX MONDES.
Ce portrait, tracé d'une main, bien veillante et d'une main de
poète, sembellirait singulièrement si Ton interrogeait les
femmes qui avaient connu Lenau à Stuttgart. « Le cœur me
battait, dit Tune d'elles, comme dans l'attente des joies de la
veille de Noël, lorsque j'entrai dans le salon où devait paraître
Lénau. La maîtresse de maison me mena au-devant de lui, et
je levai timidement les yeux sur cette belle tète, sur ce visage
expressif... » Elle parle «nsuite de « ce front noble, presque
royal, » que sillonnent les rides de la pensée et de la passion, de
ces yeux « dont elle a senti le regard jusqu'au fond de l'ftme , »
de ce qu'il y a dans tout l'être à la fois de doux et de puissant (1).
Schwab assurait, au dire de sa femme, que ses poésies lui plai-
saient mieux quand elles étaient récitées par Lenau. Justinus
Kemer et Karl Mayer le consultaient et lui soumettaient leurs
œuvres. Seul Uhland, l'écrivain le plus distingué de l'école,
esprit ferme, lucide et pondéré, se tenait un peu à l'écart; tout
en reconnaissant le génie de Lenau, il était choqué de ses airs
fantasques et des soubresauts de son humeur capricieuse.
Le rendez-vous ordinaire du monde littéraire était la maison
Bartmann-Reinbeck. Le conseiller Hartmann était un person-
nage considérable dans la ville ; il joignait la distinction de
l'homme de cour à la bonhomie proverbiale du Souabe, il garda
jusqu'à l'extrême vieillesse la lucidité de son esprit et l'affabi-
lité de ses manières. Il avait reçu la visite de Gœthe, de Jean-
Paul, de Schelling, de Tieck. L'aînée de ses quatre filles,
Emilie, avait épousé George de Reinbeck, un veuf qui avait près
de trente ans de plus qu'elle. Reinbeck était originaire de Berlin;
il avait d'abord enseigné l'allemand et l'anglais k l'École supé-
rieure et au Corps des pages de Saint-Pétersbourg, et, à son
retour de Russie, il avait été nommé professeur au gymnase de
Stuttgart; il dirigeait le Morgenblatt avec Haug. Ce qu'on re-
mai*quait le plus en lui, c'était la correction inaltérable de sa
tenue, qui le rendait presque ridicule. Il avait de grandes
ambitions littéraires, et il a rempli des volumes avec ses
drames, ses nouvelles, ses récits de voyage, qu'on ne lisait déjà
pas beaucoup de son temps, et qu'on ne lit plus aujourd^ui.
Sa femme, en qui revivait la simplicité paternelle, lui était su-
périeure, quoiqu'elle n'ait jamais écrit que des lettres. « Tous
(1) Emma Niendorf, lênau in Schwaben, Leipzig, 1857, p. 27,
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LE MARTYRE d'oh POÈTE. 193
ces gens, écrivait Lenau à son beau-frère Schurz, vivent en-
semble dans nne méine maison, qu'ils oiit bâtie pour eux, et Ton
ne saurait imaginer quelque chose de plus aimable et de plus
intime que cette vie commune. »
Emilie de Reinbeck était la plus sage de toutes ces femmes
qui s'empressaient autour du poète que Ton savait tourùienté
d'inquiétudes chimériques et de maux réels. Elle était aussi la
plus cultivée; elle avait du talent pour là peinture; elle parta-
geait les promenades de Lenau, et souvent ils considéraient en-
semble le même paysage, que chacun reproduisait à sa manière,
l'on avec la plume, l'autre avec le pinceau. Emilie n'avait pas
d'enfans; elle avait huit ans de plus que Lenau, et elle lui voua
une amitié qu'elle compare elle-même à l'amour d'une mcré. m Tu
sais, écrit-elle à Emma Niendorf, que c'est devenu un besoih
pour mon pauvre cœur de consacrer à notre' ami tout l'amour et
toute la sollicitude que j'aurais voués à un enfant, si le ciel no
m'avait refusé ce bonheur. » Et ailleurs : « Dieu sait que sa santé
physique et morale me tient à cœur, à tel point que je la lui
assurerais volontiers par le sacrifice de ma vie (1). » Elle disait
vrai. Ce sera Emilie de Reinbeck qui, plus tard, au détriment de
sa propre santé et même au péril de sa vie, gardera le poète ma-
lade dans sa maison, jusqu'au jour où ses soins seront devenus
impuissans.
Il
Lenan, pendant les séjours plus ou moins longs qu'il faisait
à Vienne, ne pouvait manquer d'être un hôte assidu du Café
d'Argent^ où se rencontrait tout ce qui avait un nom dans les
lettres et dai^ les arts. Là, dit Frankl, se faisaient et se défai-
saient les réputations; les débutâns se mettaient sous l'œil des
maîtres; les œuvres manuscrites recevaient leur passeport pour
l'imprimeur. On causait poésie, peinture et musique; on se plai-
gnait de la censure ; on parlait même politique à voix basse.
Deux salles étirent réservées aux habitués; ils trouvèrent un jour
l'installation mesquine et voulurent se transporter ailleui*s; le
garçon leur fit observer qu'ils ne pouvaient quitter un lieu ofi ils
avaient journellement la perspective d'une couronne de lau-
(i) lenau in Schwaàen, p. 159 et SO.
TOME X|xvii. — 1907. 43
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194 BKVUB DES DEUX MONDES.
riers : cette ensieigne décorait, en effet, une boutique en face.
. Aux écrivains de profession se mêlaient des dilettantes, de grands
seigneurs qui s'autorisaient de leur conunerce avec les poètes
pour faire eux-mêmes de la prose médiocre ou de mauvais
vers, des fonctionnaires qui, selon l'expression de Platen, pas-
saient leur matinée dans une chancellerie et le soir allaient
faire un tour sur l'Hélicon. C'est probablement au Café d'Argent
que Lenau se lia d'amitié avec Max Lœwenthal, qui l'introduisit
auprès de sa femme, « l'irrésistible » Sophie.
Le père de Sophie, François^Joachim Kleyle, un Badois, après
avoir terminé ses études juridiques à Vienne, s'était fait attacher
à la maison de l'archiduc Charles, l'adversaire parfois heureux de
«Napoléon. Il était même entré si bien dans la confiance de l'ar-
chiduc, que celui-ci lui faisait écrire ses Souvenirs militaires
sous sa dictée. Il fut nommé conseiller aulique et enfin élevé à
la dignité héréditaire de chevalier. Sans avoir une fortune con-
sidérable, il tenait son rang dans l'aristocratie viennoise, tou-
jours friande de fêtes et de divertissemens. Il eut foois fils et
cinq filles. On dit qu'il réunissait plusieurs fois par semaine ses
filles pour leur faire des conférences sur l'histoire et les sciences
.naturelles. En même temps, la mère, personne toute pratique et
très économe, les dressait aux soins du ménage. Sophie raconte
dans son Journal que, dans un diner, ce fut elle qui alla chercher
le vin à la cave, prépara le café et se leva plusieurs fois de table
pour assurer le service. En été, la famille se transportait à Penzing,
aux environa^de Vienne, où Kleyle avait une maison de campagne.
Dans le salon de sa mère, c'était Sophie qui attirait d'abord
l'attention. Elle était plus gracieuse que belle. Elle avait la taille
bien prise, des traits un peu lourds, des cheveux bruns qu'elle
arrangeait en bandeaux, des yeux bleus, vifs et intelligens. Elle
parlait bien le français, ce qui était l'ordinaire dans le grand
monde viennois, et, ce qui était moins commun, elle écrivait -
bien l'allemand. Elle avait complété son instruction par des lec
tures; elle avait du goût pour la poésie et la musique, et elle^
peignait des fleurs. Elle se mêlait volontiers aux conversations^
des hommes, et abordait alors les sujets les plus sérieux, san^s
affectation comme sans fausse honte. Elle aimait à recevoir de^B
hommages, tout en sachant, avec une certaine gr&ce ironique ^^
tenir les adorateurs à distance. Sensée avant tout, et même
peu raisonneuse, elle n'était pas incapable d'un mouvement
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fl^^^^^^ '
LE MABTTRB d'un POÈTE. 195
passion on d'un élan d'enthousiasme, mais elle reprenait vite son
empire sur elle-même. Elle eut/ dans sa jeunesse, ce qu'on a
appelé une passion, ce qui fut plutôt une amourette, à en juger
par la manière dont elle eîi parle dans son Journal. Ce qu'on sait
maintenant de ce court. épisode de sa vie jette môme un singu-
lier jour sur son caractère.
Sophie avait quinze ans lorsqu'elle s'enflamma pour Louis
Kœchel, précepteur des enfans du comte Grunne, qui était aide
de camp de l'archiduc Charles. Kœchel était un homme instruit
et un esprit original, botaniste distingué, en même temps que
grand connaisseur en musique. Il avait donné à plusieurs reprises
des marques d'attention à Sophie, et elle s'y était montrée sen-
sible. Un jour, après une soirée passée au théâtre, elle écrit :
« J'étais persuadée que Kœchel viendrait dans notre loge, et il
vint en effet à la fin de la première pièce, une comédie insigni-
fiante. Il était si gai, si aimable, qu'il m'en resta une impressicm
agréable pour toute la soirée. A la sortie, comme nous regagnions
notre voiture, il marcha à côté de moi et fut si animé que je lui
demandai ce qui lui était arrivé d'heureux. « Que peut^il m'ar-
river de plus heureux, dit-il, que d'avoir passé une soirée en
▼otre société? » Ma mère m'appela : il s'inclina, avec une telle
expression de joie sur sa figure, que je restai quelques instans
^ le regarder avant de pouvoir lui répondre. » Elle ^a cependant
des doutes qui la tourmentent. Est-ce bien à elle, ou n'est-ce
pcis plutôt à sa sœur aînée que vont les préférences de Kœchel?
« Si j'étais seulement sûre qu'il m'aime, que je lui suis chère I
Il est vrai qu'il m*a quelquefois serré la main, qu'il m'a lancé
^^ regards passionnés, mais il ne s'est jamais expliqué. 0 ciell
^oime-moi un signe qu'il m'aime, que je puis espérer; sinon,
f^is^moi savoir le contraire, et je me détacherai coûte que coûte,
1 entrerai en lutte avec mon cœur, et dans cette lutte je triom-
pherai, je sens que j'en ai la force. » Ce qu'elle craint le plus,
^ ^t d'être méconnue, ou négligée, ou même quittée. Kœchel,
^*^iis une lettre intime qui est communiquée à Sophie, l'appelle
^ jour, d'un mot français, « la jolie maligne, » un mot qui pon-
dit être un compliment, et dans lequel elle voit une injure. «Me
Pï^nd-il pour une poupée, écrit-elle, pour un jouet, l'amuse-
ment d'un instant?... Malheur à la pauvre femme qui a pu s'at-
^cher à un bonhomme de neige comme lui, qui a pu croire qu'un
^ïx vive de pierre au festin de la vie pouvait éprouver un sen-
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196 BEVUE DES DEUX MONDES.
timent humain! Ainsi moi aussi je me suis laissé prendre?
C'est délicieux ! Mais grâces soient rendues au Créateur, qui a
donné à la plus faible de ses créatures une force pour se déli-
vrer ! L'orgueil féminin, c'est l'aile qui me portera désormais. Les
natures molles succombent, désespèrent, aiment éternellement
et infiniment, et deviennent un objet de risée. Je veux être
payée de retour, être aimée, ou du moins estimée. S'il ne peut
m'aimer, il faudra qu'il m'estime. Oh ! comme cela bouillonne
en moi ! Patience, ma fille, il faut dormir là-dessus, réfléchir, et
prendre ensuite une résolution avec un esprit tranquille. » Elle
prit le parti de s'ouvrir à sa mère, qui lui représenta que Kœchel
était un parfait ami, mais « qu'elle était trop belle pour lui et
qu'elle méritait mieux. » •
Dans ses momens d'auxiété, où elle doutait de son ami, où
elle s'effarouchait dans son n orgueil féminin, » elle avait des
accès de pessimisme, qui la disposaient déjà par avance à goûter
la poésie de Lenau. « J'ai quinze ans, écrit-elle au mois de
mai 1826; J'ai de bons et nobles parens, des frères et sœurs que
j'aime et dont je suis aimée, et un ami qui m'est cher. Je mène
une vie fort agréable; mon temps est partagé enti*e le travail et
le repos, entre les soins du ménage et le culte des arts. Dieu
m'a donné un esprit capable de penser, un cœur sensible à ce
qui est beau et bon. Je jouis sans trouble du pur et magnifique
spectacle de la nature. Je respire 1 air vivifiant de la campagne,
et j'ai pour demeure la plus gentille cellule de l'univers. J'ai
pour compagne une sœur qui est comme mon autre moi-même.
Je n'ai aucun gros péché sur la conscience. Et pourtant je me
sens souvent très malheureuse. D'où cela vient-il? Je ne sais. Je
pourrais rester des heures entières, le regard fixé devant moi,
indifférente à tout ce qui se passe autour de moi, et pleurer.
Alors j'aspire au tombeau, je me dis qu'il doit être doux de
dormir sous la froide terre, et il me prend envie de descendre
tout de suite dans ma chambrette obscure, loin de tout l'éclat
qui brille sous le ciel. »
Après la confidence que Sophie a faite à sa mère, les notes
de son Journal deviennent plus rares. Kœchel se tient à distance.^
Il est probable que la conseillère lui a parlé ou lui a fait parler.
Mais Sophie attribue sa réserve à l'indifférence, à la froideur. Ne
l'a-t^elle pas déjà comparé à un bonhomme de neige ? « KœcheL
est un homme excellent, cultivé, spirituel, mais il manque d^
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LE MARTYRE d'uN POÈTE. 197,
cosuT. Il peut être là toute une soirée sans s'approcher de moi,
sans me parler. Je suis certainement, de touttô les personnes
présentes, la dernière avec laquelle il se montre aimable. Quand
nous sommes seuls, il est tout amour. Il suffit de la présence
d'une tierce personne pour qu'il soit tout de glace. On dirait
qu'U a honte de moi, qu'il craint de laisser voir aux gens ce qu'il
est pour moi. Est-ce bien? Cela peut-il me faire plaisir? » Cela
pourrait lui faire plaisir, si elle tenait uniquement à être aim<$e, .
comme elle ne cesse de le prétendre. Mais: elle s'aveugle sur elle-
mâme ; elle confond les besoins de son cœur avec les satisfac^
tions de sa vanité. Si elle pouvait regarder au fond de son âme,
elle verrait se dénouer insensiblement des liens qui lui pèsent)
par momens sans qu'elle s'en doute.
Elle recule cependant devant le pas décisif. « Se quitter est
une triste chose. Je cherche dans tous les recoins de mon cceur
mon esprit léger, ma philosophie: c'est en vain.; Je dispute
contre ma raison, qui m'abandonne honteusement: tout est
inutile. J'ai éprouvé toute ma vie une horreur indicible,' une
crainte de mort devant ce mot : se séparer, se dire adieu. » La;
crainte de l'adieu définitif, alors môme qu'intérieurement on
s'est déjà quitté, devient chez elle un trait de caractère, et nous
expliquera le long tourment qu'elle infligea plus tard à Lenau,et
dcmt elle, ne put s'empêcher de ressentir le contre-coup.
Elle écrit enfin à Kœchel une lettre qu'elle-même qualifie de
très dure: «Puisque vous me le demandez, et que moi-môme
je le trouve nécessaire, je vous répéterai mot pour , mot, aussi
bien que je pourrai, ce qu'a dit mon père. Si ces paroles vous
chagrinent, comme je n'en doute nullement, si elles vous
paraissent dures, peut-être môme étranges, songez que je ne fais
qu'écrire ce que le plus doux, le plus sage, le plus juste des*
pères a dit à sa fille qu'il aime, dans une heure du plus intime
abandon. » Elle énumère ensuite les griefs de son père contre
KcBchel et contre elle-même. Ils ont agi comme deux étourdis,
mais Kœchel est le plus coupable. Qu'a-t-il à offrir à la femme
qu'il épousera? A-t-il jamais rien fait pour se créer une situation
dans le monde? Il est intelligent et capable; il n'a donc pas à
s'inquiéter pour lui-même. Mais quand on vit au jour le jour,
quand on attend tout du hasard, on a tort d attirer dans sa vie>
une autre personne et de u troubler la paix d'une famille hono-
rable pour une amourette vulgaire. »
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/
198 REVUE DES DEUX MONDES.
Deux ans après, aa mois de mai 1829, Sophie Kleyle épouss
i Max Lœwenthal. Elle allait avoir dix-neuf ans, Max en aval.
f trente. Elle le refnsa d'abord, et finit par l'accepter sur les ii
i stances de ses parens; elle n'avait point de dot. Max Lœwenthafl^t^
* devait faire bientôt une brillante carrière administrative; im
/ devint conseiller ministériel et directeur général des Postes e^
i Télégraphes. Pour le moment, il rêvait la gloire poétique. KT
/ avait fait jouer, dès 1822, sur le thé&tre de Prague, une com^^^
j* die imitée de l'anglais ; puis il avait publié, en plusieurs sériet;^^
I ses impressions de voyage en France, en Angleterre, en AlluK j
j magne, en Italie et en Suisse ; il avait écrit un drame, intitaL^^
f les Calédoniens, dans le goût d'Ossian; enfin il recueillait B^^msi
I poésies lyriques, éparses dans les revues, pour les faire parali^M^re
en volume. Plus tard, d'autres ouvrages, lyriques ou dran^^a-
tiques, devaient encore sortir de sa plume. Lœwenthal ét^^t
un de ces amateurs qui allaient, au Café d'Argent, respirer T^ûr
des poètes; au reste, un galant homme, très bien vu dans L-a
société viennoise. Pourquoi Sophie le refusa-t-elle d'abord ? Ox
a pensé que c'était un dernier sacrifice qu'elle faisait au souven-ÏT
de Kœchel. Peut-être ne faut-il chercher la cause de son refuis
que' dans certaines idées romanesques qu'elle s'était faites sur M.e
mariage. Dans un cahier où elle prenait des extraits de ses le«
tures, quelquefois en les commentant et en les expliquant, on
lit : « Le mariage, une situation faite pour la vie, qui ne oha^s-
gera jamais, au milieu des changemens incessans de la natux^i
humaine et des choses ; la nécessité de vivre dans le même U^^J
avec un autre; l'obligation de mettre au monde des enfans-
Les jeunes filles doivent avoir plus de répugnance pour le ïïb.s
riage que les hommes. » Et elle ajoute : « C'est précisément
qu'il y a de lamentable, que des natures nobles soient obligé^
de donner leur cœur à des hommes médiocres* parce qu'auc
autre n'est là. »
En pareil cas, l'autre arrive toujours.
111
Les premières impressions de Lenau, lorsqu'il fut introd
dans la famille Kleyle-Lœwenfhal, ne furent pas de tout
favorables. Le 20 septembre 1834, il écrit à Emilie de Reiûl]
« Mercredi prochain, je suis invité à Penzing, où il mq^
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LE MARTTftC d'uN POÈTE. 199
donné de v6îr en plein jour la fameuse Irrésistible. Naguère ce
bonheur ne m'était échu qu'à la lumière douteuse du soir. M'^*' la
conseillère, la mère de l'Irrésistible, est une femme d'humeur
< gaie. Le ton de toute la famille est celui de gens assez cultivés,
mais, à ce qu'il me semble, portés de préférence vers la jouis-
sance légère et mondaine. La femme de Lœwenthal me parait
en somme le membre le plus intéressant de cette très nombreuse
maisonnée. Je crois que je me tiendrai bientôt à l'écart (1). »
Deux jours après, il écrit à son beau-frère Schurz : « Mercredi
j'ai dîné à P^nzing chez Max. Lui et sa femme me sont très
dévoués. Des gens excellens, distingués. Le dimanche d'après, j'c^i
fait avec eux une promenade à Nussdorf. Beau clair de lune;
navigation sur le Danube; gai souper sur le balcon; rentrée à
minuit. Cela n'était pas mal. Mais, mon cher frère, l'hypocondrie
pousse en moi des racines de plus en plus profondes. Rien n'y fait.
Je sens en moi comme une déchirure qui s'élargit sans cesse. »
D continue cependant ses visites; il ne parle plus de « se
tenir à l'écatt; » il trouve même dans les soiréeé musicales
de Penzing un apaisement pour son cœur inquiet : « J'ai
passé quelques soirées agréables chez Lœwenthal et Kleyle,
écrit-41 à Emilie le 2i octobre. Un certain Mikschik a joué des
morceaux de Beethoven avec une profondeur et une énergie
rares. Je suis bien vu dans la maison, et les 'membres de cette
nombreuse famille paraissent plus aimables à mesure qu'on les
connaît davantage. Quant à Virrésistiôililé y il n'y a pas de
danger. »
11 piffle trop de l'Irrésistible pour ne pas sentir déjà sur lui-
même l'effet de sa puissance. Au mois de.jnai 1835, il s'établit à
Hutteldorf, tout près de Penzing, pour terminer le Faust. Ses
visites deviennent plus fréquentes, et il va sans dire que Sophie
en est l'attrait principal. Enfin, après avoir passé Thiver k Stutt-
gart, où leretenait Timpression de son poème, il revient en Au-
triche, et cette fois il demeure à Penzing même. Aux yeux de
Sophie, il est surtout encore, à ce moment-là, un esprit supé-
rieur, un maître en poésie, et même en musique et en peinture,
car il lui a donné des leçons de guitare, et il lui a fait dans une
lettre une dissertation en forme sur la peinture de fleurs. Elle
consentirait bien à le voir toujours ainsi ; elle lui prêche la mo-
(i) Schlossar, Nikolaus Lenaus Briefe an Emilie von Reinbeck und deren Gatten
G$org vûn Reinbeck^ Stuttgart, 1896.
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200 REVUE DES DEUX MONDES.
dération, le renoncement ; elle lui rappelle même la différence
de leur ftge, quoique Lenau fût plus jeune que LŒwenthal.
« Mes traits vieillissans te gênent, dit-il dans un des premiers
billets. Tu ne veux pas te l'avouer à toi-même, mais c'est ainsi.
Tu y reviens à chaque occasion. Mon esprit n'est pas capable de
le fermer les yeux sur mon corps. C'est actuellement, comme je
Ui Tai dit. mon dernier rayon de soleil. Après cela, mon cœur
aura sonné le couvre-feu. Ce n'est pas délicat de ta part de me
faire sentir constamment avec quelle générosité tu consens à
oublier mon âge. Je suis plus vieux que mes années (1). Les
passions ont rongé ma vie, et ma dernière passion plus que les
autres. Ce n'est pas toi qui devrais m'en faire souvenir. Tu m'as
fait rentrer en moi-même, et je ne sais si mon cœur osera
jamais s'ouvrir à toi avec la même confiance. Je t'aimerai éter-
nellement, mab j'enfermerai mon amour dans ma solitude
automnale. »
Il faut croire que Sophie a changé d'attitude et qu'elle a
pris à tâche de ménager la sensibilité ombrageuse du poète,
car les billets suivans sont pleins d'un abandon sans réserve.
Lenau, toujours poussé d'un lieu à un autre, est allé passer les
mois chauds dans les Alpes autrichiennes. Il a commencé le
Savonarole^ sans que le travail avance beaucoup. La mélancolie,
la compagne fidèle de sa vie, ne l'a pas quitté. « Voici bientôt
venir l'heure de notre promenade habituelle. Pense . à moi,
quand tu arriveras près de notre banc. Je voudrais un jour
avoir cette planche pour mon cercueil. 0 chère Sophie I II est
sept heures, et Tobscurité se fait dans cette hutte alpestre.
J'aurai ici de longues nuits. Que n'es- tu là! Je suis très triste. »
Et quelques jours après : « Je ne pourrai plus rester longtemps
ici. Quoique le séjour soit aussi tranquille, aussi poétique que
je puis le désirer, il vient une heure, vers le soir, où rien ne
me satisfait plus, où je ne demande qu'à être auprès de toi.
Quand je me promène dans ces belles régions montagneuses, et
que je me perds dans leur aspect, ma pensée se reporte brusque-
ment vers toi, et je me dis : « Que serait-ce de vivre ici avec toi ! »
Au mois d'août, il est de retour à Vienne. Va-t-il y trouver le
bonheur? Il y trouve bien Sophie, qui lui tend la main comme
autrefois ; mais à côté de Sophie il y a Max, qui est son ami
(1) Lenau avait trente- quatre tôt.
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^^/■^^,
LB BWkRTYRE d'uN POÈTE.
201
et qu'il ne veut pas trahir, et les parens, à qui sa conduite
semble parfois étrange. Alors son imagination s'exalte. Plus il
se sent à Tétroit dans la réalité, plus il s'élance d*un bond bardi
dans le rêve. L'amour n'est-il donc fait que pour ce monde?
est-il même fait réellement pour ce monde? a Tu as raison, écrit-
il en janvier 1837, notre amour est un pacte pour l'éternité.
Aussi longtemps que mon cœur ne sera pas desséché, ne sera
pas mort, je t'aimerai ; et aussi longtemps que mon esprit ne
sera pas éteint, je garderai ton souvenir. Le dernier effort de ma
sensibilité, le dernier crépuscule de ma pensée ira vers toi, ô
mon unique et incompréhensible amour! Si les hommes
savaient comme nous sommes heureux dans notre amour, ils ^
n'auraient pas le courage de nous gêner. Un tel bonheur leur
apparaîtrait comme un visiteur étranger sur la terre : loin de le
troubler, ils le traiteraient avec un respect religieux. Mais leur
intelligence est fermée, et l'étrange visiteur n'est pour eux
qu'un aventurier bizarre . Qu'ils gardent leur manière de voir,
qui ne dépend pas d'eux ; et nous garderons notre bonheur, qui
ne dépend pas de nous non plus. Nous sommes saisis par le
courant : il faut que nous suivions, il faut. » Et plus loin :
« L'amour n'est pas fait seulement pour la propagation de
l'espèce, mais aussi et surtout pour la vie étemelle des indivi*
dus. Puisque l'un nous a été refusé, attachons-nous d'autant
plus fermement h l'autre. Tournons vers l'intérieur toute la
puissance de notre amour ; trouvons en nous-mêmes la pléni-
tude du bonheur, et convenons fidèlement du signe qui nous
fera reconnaître un jour l'un à l'autre et qui nous aidera à nous
retrouver. Je veux bien modérer un peu les éclats de ma pas-
sion ; je ne puis la dominer tout à fait. Je navigue sur la haute
mer, où l'on ne peut pas jeter l'ancre. » Et encore : « Cette
journée m'a appris une fois de plus ce que tu es pour moi., Pour-
quoi quelqu'un est-il venu troubler notre soirée? Ce malheureux
trooble-fète aura beau toute sa vie dépenser toute son amabi*
lité pour moi, il ne pourra jamais me rendre ce qu'il m'a déro-
bé aujourd'hui. Crois-tu que je ne m'inquiète pas de voir glisser
le temps cpii nous est donné? Je voudrais retenii* chaque instant
et le caresser et le supplier de ne pas passer aussi rapidement
sur notre bonheur. Mais le temps est une chose froide et sans
&me. Autrement il s'arrêterait, fixé dans un ravissement de joie.
Mais il fuit. Tu te couches, tu éteins ta lumière, et tu fermes
'M
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202 REVUE DES DEUX MONDE».
tes yeux qui, ime heure auparavant, se reposaient sur moi avec
tendresse. Et pourquoi si vite? Il faut que l'éternité soit belle au :
delà de toute expression ; autrement, il ne vaudrait pas la peine
de courir au-devant d'elle, loin de nos courtes joies, comme
celle d'aujourd'hui. Pour le moment, je ne puis me représenter,
le ciel autrem^it que comme un séjour où tout ce qui est ici
incertain et fugitif deviendra sûr et durable. »
L'ftme tendre et molle de Lenau se transforme sous la se-
cousse amoureuse qu'il éprouve. Une religion nouvelle se greffe
sur son amour. Le sceptique devient un croyant; le pessimiste
a des visions de bonheur. Tout ce qui végète et souffre doit un
jour s'épanouir dans la joie : autrement l'amour éternel serait
un leurre. « J'ai trouvé auprès de toi plus de garanties d'une vie
éternelle que dans toutes les observations que j'ai pu faire sur le
monde. Lorsque, dans une heure fortunée, je croyais avoir
atteint le point culminant de l'amour et n'avoir plus qu'à niou-
rir, puisque rien de plus beau ne pouvait suivre, je me faisais
illusion à moi-même : chaque fois il venait encore une heure
plus belle, où mon amour pour toi s'élevait encore. Ces abîmes
de la vie, toujours nouveaux, toujours plus profonds, me ga-
rantissent sa durée éternelle. » Ces abîmes l'attirent; il y plonge ^
sans cesse des regards éblouis ; il a, môme en présence de Sophie,
des extases muettes. « Tu m'as souvent demandé : <« A quoi
penses-tu maintenant? » Et précisément, dans les momens où
j'étais le plus heureux, je ne pensais à rien du tout, mais j'étais
absorbé dans mon amour, comme on s'absorbe en Dieu dans la
prière. L'amour n'a point de paroles, parce qu'il est supérieur
à toute pensée... 0 Sophie, il faut que tu m'aimes comme ton
meilleur ouvrage. Mes joies et mes espérances , qui étaient
mortes, se sont relevées en s'appuyant sur toi; elles ont pri&
une vie nouvelle et plus belle. Tu es ma consolation, le foyer*
où je me réchauffe. Tu es ma révélation ; je te dois ma récon —
ciliation avec ce monde-ci et ma paix dans l'autre. » Sa religion^,
déclare-t-il, est devenue inséparable de son amour. Il ne peuV^
penser à Sophie sans penser à Dieu.
Il croit maintenant h un Dieu personnel. « Il est impossibl^^^
que les forces rigides et insensibles de la nature produisent u^so
ôtre tel que toi. Tu es l'œuvre de prédilection d'un dieu personn^^l
et aimant. » Il se sent uni avec Dieu dans un même sentiitneD^ - '
c'est le dernier degré de cette élévation mystique. « Je mê sis.i
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Ll MARTYRE d'uN POÂTS. 208
réveillé cette nuit avec de délicieuses pensées pour toi. La vo-.
lonté de Dieu sur nous m'est apparue tout d'un coup^ claire
comme le soleil. Notre amour n'est qu'une partie de son propre
amour. » Et il ajoute mystérieusement : « Je t'expliquerai cela un
jour. ))
Cette métaphysique de l'amour avait d'autant plus besoin
d'explication, qu'elle était d'un emploi difficile dans la vie. Lenau
répète à satiété qu'il n'en veut qu'à l'âme de Sophie. Mais il
n'avait pu s'empêcher de remarquer que cette &me brillait dans
de beaux yeux, qu'elle mettait la grâce du sourire sur la bouche,
et qu'elle répandait un charme sur tous les traits. Sa part dans
la personne de Sophie était assurément la plus belle, mais pour-
quoi n'était-ce qu'une part? « Ce serait pécher contre ton âme
qae de ne pouvoir me passer de ton corps, et pourtant ton corps
est si beau et si plein d'Ame en toutes ses parties, que je ne
puis m'empècher de penser que ton âme me serait plus intime^
ment unie si ton corps m'appartenait aussi. )> Cette idée le
hante au milieu de ses plus pures effusions mystiques; elle
trouble ses nuits. La sensualité est la pente dangereuse du mys*
timsme. « Je viens d'avoir encore une nuit agitée. Je me suis .
reveillé en sursaut, avec la sensation que je t'avais tout près de
moi; je croyais te tenir dans mes bras, et je restai longtemps
sans savoir où j'étais, sans savoir que j'étais seul. » A de cers
tains momens^ Lenau se rend bien compte de ce qui se passe en
lui et du mensonge perpétuel dans lequel il vit. Il compare un
jour Sophie à George Sand, il la trouve même plus grande que
George Sand : on ne peut s'empêcher de le comparer lui-même,
dans le dédale de sa fièvre amoureuse, à Alfred de Musset. Ils
voulurent l'un et l'autre fidre entrer la poésie dans la vie; ils
furent brisés l'un et l'autre. c< Mon sort, dit Lenau, est de ne pas
tenir séparées la sphère de la poésie et la sphère de la vie réelle,
mais de les laisser s'entre-croiser et se confondre. Étant habitué,
dans la poésie, à m'ahandonner aux élans de mon imagination,
j'en use de même avec la vie, et il arrive que, dans des momens
d'oubli, cette faculté que j'ai trop cultivée s'emporte, dévaste tout,
détrait elle-même ses plus belles créations. Je suis, en général,
un mauvais économe; j'ai aussi, dans l'économie de mes facultés
intellectuelles, trop peu d'ordre et de mesure. Tu as raison de
dire : « U n'y a rien à faire avec ces poètes. » Je suis un mélan-
eolique; la boussole de mon âme retourne toujours dans ses
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'è04
RBTUE DES DEUX MONDES.
l
<•
osciliationSy vers la doulerur de la vie. Peut-être que la religion
et Tamour ne peuvent me servir qu'à transfigurer cette douieuF. »
Il est sans cesse ballotté entre la joie de ce qu'il a ' obtenu,
l'attente fiévreuse de ce qu'il désire encore, et le regret de ce qu'il
craint de n'obtenir jamais. c< C'est ainsi que l'amour me pousse
d'une furie dans l'autre, des eniviemens de la joie aux abalte-
mens du désespoir. Pourquoi? C'est qu'à peine arrivé au but de
la volupté suprême, si longtemps et si ardemment désirée, il me
faut retourner en arrière. Mon désir, n'étant jamais satisfait,
s'égare et s'exaspère, et se tourne en désespoir. Ma tendresse
pour toi est si profonde que je ne veux pas t'enfoncer dans le
cœur Tépine du repentir, et mon amour, éternellement en lutte
avec lui-même, éternellement occupé à se diminuer et à se tour-
menter, se déchire lui-même et devient une souffrance dont, en
do mauvais momens, je souhaite d'être délivré à jamais. Voilà
l'histoire de mon cœur. »
On a voulu savoir jusqu'à quel point Sophie avait résisté,
ou cédé, aux ardeurs pressantes du poète. Frankl rapporte
que Lenau déclara solennellement au théologien Martensen,
en. 1836, que ses relations avec Sophie Lœwenthal étaient ab-
solument pures. Ce qui était vrai en 1836, le fut-il encore
les années suivantes? Frankl n'hésite pas à appeler l'amour
dé Lenau pour Sophie « un amour idéal. » Mais ce qui
rend son témoignage suspect, c'est qu'il a cru devoir sup-
primer, dans son édition, un assez grand nombre de pas-
sages qui pouvaient donner lieu à une interprétation contraire,
et que le professeur Castle a rétablis. On est déjà un peu étonné
de lire, à la date du 21 novembre 1837 : « Je suis comme toi.
Que puis-je écrire? Après une telle tempête de joie, agiter de
faibles paroles, que serait-ce? Mais conserve ce feuillet, afin que,
dans une heure à venir, dans une heure lointaine, il te rappelle
une heure passée, qui fut belle. Elle est passée. Ce fut une ap-
parition divine. Mon cœur en tremble encore. Mon amour pour
loi est inexprimable. N'oublie pas cette heure. Elle compense
mille fois tout ce que nous avons souffert. Si tu n'as pu être en-
tièrement à moi, j'ai cependant obtenu de toi plus que mes plus
beaux rêves ne me laissaient espérer. Que tu es riche! Que ne
jpcux-tu pas donner, puisque tu conserves encore autant ! » Mais
en tournant quelques feuillets, on trouve le billet suivant :
« Ma main tremble et mon cœur bat, au souvenir de tes derniers
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LE MARTYRE d'uN POÈTE. 205
baiser3. J'ai baisé ton lit, pendant qu,c tu étais partie, et jlaurais
voulu rester là, agenouillé. Le lieu où tu dors a quelque chose
de, si douloureusement doux; c'est comme le tombeau de nos
miits, de nos chères nuits à jamais passées. 0 Sophie, ce que
nous nous permettons, nos baisers s'évanouiront aussi; mais ce-
pendant nous les avons eus, et ils se sont imprimés dans nos
âmes pour toujours (1)... » C'est après ces rares momens que le
pauvre poète regrettait avec plus d'amertume de devoir « porter
son bonheur sous le manteau, » quand il aurait voulu l'étaler à
Ja claire lumière du soleil.
Il essaya plusieurs fois de s'affranchir. Sophie ne lui venait
pas en aide. Elle le calmait, aussi longtemps qu'elle le tenait sous
son empire; elle le retenait, dès qu'il faisait mine de s'éloigner.
Elle jouait avec l'amour, comme elle av^t fait au temps de sa
jeunesse, sans penser que cette fois-ci le jeu était plus dange-
reux. Le 24 juin 1839, Lenau eut l'occasion d'entendre, dans une
soirée, la célèbre cantatrice Caroline Unger, qui donnait alors
des représentations à Vienne. Rossini la définissait ainsi :
« Ardeur du Sud, énergie du Nord, poitrine de bronze, voix
d'argent, talent d'or. » Quel effet ne devait-elle pas produire sur
l'âme vibrante de Lenau ! Il fut emporté dans un délire d'enthou-
siasme. Dès le lendemain il écrivit à Sophie, qui était aux eaux
d'ischi : « Un sang tragique roule dans les veines de cette femme.
Elle a déchaîné un orage chantant de passion sur mon cœur. Je
reconnus aussitôt qu'une tempête me saisissait; je luttai, je
me défendis contre la puissance de ses accords, ne voulant pas
paraître tellement ému devant des étrangers. Ce fut en vain :
j'étais bouleversé et ne pouvais me contenir. Je fus pris alors,
quand elle eut fini, d'une sorte de colère contre cette femme
qui m'avait subjugué, et je me retirai dans l'embrasure d'une
fenêtre. Mais elle me suivit, et me montra avec modestie s« main
qui tremblait : elle-même avait frémi dans la tempête. Cela me
fit oublier mon ressentiment, car je vis, ce que j'aurais dû penser
d'abord, que quelque chose de plus fort qu'elle et moi avait tra-
versé son cœur et le mien. » Le voilà encore une fois en lutte
avec « quelque chose de plus fort.que lui; » il ne résistera pas.
Cinq jours après, il entend la priiua donna dans le Bélisaire de
Donizetti. « C'est une femme merveilleuse, écrit-il. Jamais, de-
(1) Tout ce bUlet manque dans Fédition de Frankl; il en est de même d'une
trentaine d'autres passages.
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206 RIYUE DES DEUX MONDES.
puis que j'ai descendu ma mère dans la tombe, je n'ai tant san*
gloté. Ce n'était pas son rôle qu'elle chantait, c'était tout le destin
tragique de l'humanité qui éclatait dans ses cris de désespoir.
Une douleur sans nom me saisit. J'en tremble encore. » 11 ne
pouvait manquer de la complimenter. Elle, de son côté, lui as-
sura que l'effet qu'elle avait produit sur lui était son plus beau
triomphe. Les jours suivans, il va ia voir après le théâtre, il dine
chez elle^ et il trouve que la grande artiste est en môme temps
une femme distinguée. « Elle est très aimable en société, écrit-il
à Sophie, et elle a des attentions particulières pour moi : il
faudra que tu la connaisses, n
Mais Sophie ne tenait pas à la connaître. A la première lettre
de Lenau, elle avait répondu qu'elle était malade. Puis elle lui
avait demandé de venir à Ischl. Elle sentait que des hommages
réciproques entre un poète et une cantatrice nen resteraient
pas là. Elle voyait se dresser -encore une fois devant elle ce mot
qui l'effrayait déjà dans sa jeunesse et lui inspirait ce une indi-
cible horreur: » l'adieu. Déjà, en effet, Lenau lui avait écrit qu'un
projet de mariage était en train, que Caroline avait même fait
les premières avances, qu'elle voulait le guérir, — elle aussi,
après tant d'autres femmes, — de ses humeurs noires, lui rendre
la paix, le réconcilier avec la vie ; que c'était maintenant à elle,
Sophie, de montrer « de l'humanité, » de ne pas entraver le
bonheur de deux êtres, et peut-être le sien propre. Sophie enga-
gea Lenau à remettre le mariage au temps oti Caroline serait libé-
rée de ses engagemens avec le théâtre, — pouvait-il, en effet,
être le miari d'une comédienne? — ensuite à vérifier sa propre situa^
tion financière, car il ne voudrait sans doute pas vivre aux dé-
pens de sa femme. C'était gagner du temps. Dans l'intervalle, on
fouilla dans la vie de la diva; on glosa même sur son âge. « Elle
avoue trente-cinq ans, est-il dit dans les Notices de Max Lœvtren-
thal; des gens bien informés lui en donnent trente-huit, d'autres
même quarante. » Caroline disait vrai : elle n'avait que trente-
cinq ans, étant née en 1805. Lenau se détacha peu à peu, ou se
laissa détacher. Frankl raconte que, le 14 juillet 1840, il se pré-
cipita, sans se faire annoncer, dans l'appartement de Caroline,
et lui redemanda, avec des gestes forcenés, ses lettres, qu'elle lui
remit aussitôt, et qu'ensuite il redescendit Tescalier en dansant
et en se félicitant du succès de son inutile stratagème. L'année
suivante, Caroline Unger épousa le littérateur François Sabatier,
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;gr*T
LE MARTYRE d'uN POÈTE. 207
le traducteur du Faust de Gœthe; elle se retira du théâtre, et
passa ses dernières années dans sa villa près de Florence, où elle
mourut en 1877.
Les contemporains de Lenau rapportent qu'il simula plusieurs
fois la folie : c'était un fflcheux symptôme et qui ne manquait
pas d'alarmer ses amis. Il se plaignait de maux de tête et d'in-
sonmies ; il avait de brusques changemens d'humeur, des explo-
sions de joie, suivies de lassitudes muettes; une marche pro-
longée lui coûtait. C'est en cet état qu'il essaya de saisir une
dernière fois le bonheur qui lui avait toujours échappé. Au mois
de juin 4844, il avait accompagné les Reinbeckaux eaux de Bade.
Or, un jour, il se trouva placé par hasard, à table d'hôte, à côté
de deux dames venant de Francfort : c'étaient Marie Behrends
et sa tante. On lia conversation, et trois semaines après Lenau et
Marie étaient fiancés. Marie avait trente-deux ans et demi ; elle
appartenait à une famille distinguée; son père, qui était mort
l'année précédente, avait été sénateur et syndic de la ville. Sur
son caractère, il n'y a qu'une voix; elle était sérieuse, intelligentOi
capable de dévouement. Le sentiment qui la déterminait, c'était
à la fois l'admiration pour le poète et une tendresse compatis^
santé pour l'homme, qui semblait malheureux ; elle aussi voulait
« le guérir (1). » Quant à Lenau, l'espérance lui rendait la santé.
« Une paix joyeuse, que je ne croyais plus rencontrer ici-bas,
s'est répandue sur ma vie, » écrivait-il à Emilie de Reinbeck.
Il avait h&té les fiançailles, pensant que Sophie s'inclinerait de-
vant le fait accompli. Lorsque à son retour il entra chez elle, elle
le reçut avec ces mots : « Est-ce vrai ce que les journaux annon-
cent?— Oui, répondit-il; cependant, si vous le désirez, le ma-
riage n'aura pas lieu ; mais je me tuerai ensuite. » Il revint à
Stuttgart, fort ébranlé ; ses amis de Vienne lui avaient représenté
que see ressources n'étaient peut-être pas suffisantes pour fon-
der un ménage ; un traité qu'il venait de conclure avec le libraire
Cotta n'était pas aussi avantageux qu'il aurait dû l'être. Ses lettres
à Marie respiraient toujours la même tendresse. Mais les lettres
de Sophie ne cessaient de le suivre ; elles l'agitaient, le tourmen-
taient, et il finit par demander à ses hôtes de Stuttgart de ne
plus les lui remettre. Voici ce que raconte Emilie de Reinbeck :
m II me chargea d'écrire à cette femme et de l'engager à garder ses
(1) Toyei ima eoiirta aotibe de Marie Behrends sur ses fiançailles, avec les
letlm 4M Lsain loi adrena, dans la D$uê$eKê Bumdêcfutu de décembre 1883.
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SCS HGTUE DES DEUX MONDE».
missives pour elle, aussi longtemps qu'il serait malade. II avait,
disait-il» une peur terrible de ses lettres et une grande répugnance
pour ses déclarations passionnées. Elle avait été dévoyée, ajou-
tait*iK par la lecture habituelle des romans français, qui lui
a>nùent perverti Timagination. Elle entendait le posséder à elle
seule et ne permettre à personne de tenir la moindre place dans
son Cif^ur. Elle ne faisait que critiquer tous ses amis à lui. Je
devais insister auprès d'elle, l'engager à se ressaisir et à reporter
son amour sur ses eîifans. »
On sait le reste. Le 23 septembre, une paralysie faciale se
litWlore. Les jours suivans, l'état s'aggrave. Le malade ne dort
plus, déraisonne, parle de voyager, fait des plans d'avenir, bans
In nuit du 12 au 13 octobre, il brûle les lettres de Sophie, celles
d*Émilie de Reinbeck et d'autres papiers. Le 19, il se précipite
sur Emilie, menace de l'étrangler, puis se jette à ses pieds et
implore son pardon. Trois jours après, le fou étant devenu dan-
gereux, on l'interne au château de Winnenthal. En 1847, conmie
on le trouve incurable, il est transporté à l'asile d'Oberdœbling,
prh de Vienne, où il attend huit années encore que la mort
le délivre. Sophie vient tous les quinze jours à l'asile; on lui
entr'ouvro alors la cellule oti est assis, muet et courbé, son
ancien ami qui ne la reconnaît plus.
IV
Sophie Loàwenthal, au temps de ses relations avec Lenau,
avait déjà ses trois enfans, deux fils et une fille. L'atné des fils,
Krnest, fut tué à la bataille de Sadowa. 11 combattait comme
officier dans Taile droite autrichienne, qui fut prise en flanc par
lu seconde armée prussienne. Zoé Lœwenthal épousa, en 1852,
la baron de Sacken, et mourut dix ans après, âgée de quarante ans.
Le plus jeune des enfans de Sophie, Arthur, est mort le 14 dé-
cembre 1905, après avoir mis ses papiers à la disposition du
professeur Castle, qui en a tiré les deux publications qui font
l'objet de cet article. <« Ce livre, est-il dit dans la préface du pli»
important des deux volumes, ce livre lui appartient, non seule-
ment parce que son nom est inscrit sur le titre, mais parce que
chaque page est marquée de la droiture de ^on caractère, parce
qu'il n'a pas voulu que des réticences craintives ou des arrière-
pensées pusillanimes nuisent à la manifestation delà vérité, m
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LE MARTYRE d'uN POÈTE. 209
Max Lœwenlhal, Tépoux de Sophie, n'a pas conquis la renom-
mée littéraire qull ambitionnait. Ses ouvrages lyriques, épiques,
<lramatiques sont aujourd'hui oubliés, même son drame, sur
Charles XII, qu'il avait pourtant réussi à faire jouer sur le
théâtre de la Hofburg. Mais ses services administratifs ont été
récompensés par le titre de baron, qu'il a légué à ses descen-
dans. Il est mort en 1872.
Sophie, plus sage que son mari, a écrit un seul roman, et,
«près l'avoir écrit, elle l'a mis dans ses archives, où sans doute
11 dormirait encore, sans le souvenir de Lenau, qui continue de
planer sur l'auteur et le protège contre l'oubli.
Ce roman, intitulé Mésallié, est dirigé contre l'esprit de
«aste, plus puissant, parait-il, en Autriche que partout ailleurs.
On est mésallié non seulement lorsque, appartenant à la classe
noble, on se marie dans la bourgeoisie, mais encore lorsqu'on
épouse quelques quartiers de noblesse de moins que les siens.
On est placé à un certain échelon social : en descendre, fût-ca
pour les intérêts les plus sacrés, c'est déshonorer ses ancêtres et
se dégrader soi-^même, c'est imprimer une tache sur son blason.
Et la qualification de mésalliance ne s'applique pas seulement
à celui des deux conjoints qui descend, mais encore à celui qui
s'élève ou semble s'élever. Deux sangs différens ne doivent pas
se mélanger ; lé mélange ne pourrait que les corrompre l'un et
l'autre. Une jeune femme se dit mésalliée, parce qu'elle délaisse
sa condition bourgeoise en épousant un comte. Une autre dit *
« Je suis mésalliée ; la mère de mon mari était une demoiselle
d'origine commune, sa grand'mëre n'a pas de nom, tandis que
de mon c6té on pourrait remonter jusqu'au douzième degré sans
trouver une tache. » Elle oublie que son père, le prince Roedem,
^ épousé une bourgeoise. Le prince Rœdern a pour sa femme
tons les égards d'un parfait gentilhomme, mais il a besoin de
toute sa ténacité et de toute l'autorité de son propre caractère
X>our la faire agréer dans le monde oii il l'a introduite. Ce qui
ajoute à l'effet du récit, c'est que tous les membres de cette
Camille Rœdern sont essentiellement et foncièrement bons, sans
^rpie la bonté de leur nature ait pu détruire en eux la force du
préjugé ; le père lui-même parait par momens chanceler dans
^es principes. Rœdern a deux filles ; toute leur diplomatie con-
siste à empêcher leur frère de suivre l'exemple du père en épou-
sant leur cousine, la bourgeoise Ria, que pourtant elles aiment
Tom XXXVII. — 1907. 14
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210 REVUE DBS DEUX MONDES.
comme une sœur. Telles sont les données primitives du roman;
elles sont intéressantes et caractéristiques ; elles pouvaient don*
ner lieu à d'heureux développemens, si Fauteur avait voulu se
contenter d'une intrigue naturelle, simple et serrée. Mais elle
perd de vue à tout moment son point de départ, et s'égare dan»
des épisodes romanesques. Adalbert Rœdeirn, le fils du prince,
rencontre dans le parc du chflteau, à la nuit tombante, un
iiiconnu qu'il prend pour un rival ; il le frappe dû lourd pom-
meau de sa canne, et lui fait au front une profonde blessure,
qui amène plus tard la folie; il s'ensuit une séance en cour
d'assises, où Ria sauve son cousin par une série de ruses dignes
d'un juge d'instruction. Un banquier dispose de son héritage par
un acte écrit de sa main; après sa mort, où cherche en vain
l'acte parmi ses papiers ; on finit par le trouver en rouvrant le
cercueil, dans une petite cassette qu'une servante avait déposée
sur la poitrine du défunt. Il est probable que l'auteur, si elle
avait dû publier son roman, en aurait élagué ou redressé cer*
tains détails. Tel qu'il nous est donné aujourd'hui, il dénote de
l'observation et contient des traits de mœurs intéressans, mais
le plan en est fort décousu.
Sophie Lœwenthal est morte à Vienne le 9 mai 4889, dans
sa soixante^dix-neuvième année. Elle a occupé la dernière partie
de sa vie à élever les enfans de sa fille Zoé, à soutenir une
salle d'asile à Traunkirchen, enfin et surtout à recueillir et à
conserver tous les souvenirs dc'son poète, à suivre les publica-^
tions qui se faisaient sur lui, et auxquelles elle collaborait par-
fois, soit par les renseignemens qu'elle pouvait fournir, soit par
la communication de pièces inédites. A l'heure actuelle, une
édition complète des œuvres de Lenau, avec les variantes des
premières éditions, les essais de jeunesse et la correspondance,
est encore à faire. Quand elle se fera, Sophie Lœwenthal y aura
contribué pour une bonne part : ce sera son excuse, si elle en a
besoin, auprès de la postérité.
A. BOSSBRT.
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f^^W>^^^
HEVUE SCIENTIFIQUE
LA VARIÉTÉ DES FORMES VIVANTES
ET LA FIXITÉ DU FONDS VITAL
H faut en beaucoup de choses distingaer la tonne et le tond, la
^^^e et la substance, n le faut, en particulier, dans l'ordre des
^^Jets naturels. C'est sous ces deux pohits de vue que l'on a envisagé
^^ animaux et les plantes. On y peut considérer la tonne et la vie : la
^^ <Iiii a pour support une matiàre, la matière vivante avec ses pro-
^^^tés statiques et dynamiques; et, d'autre part, la torme des corps,
p ^^nflguration des édifices animés avec ses traits spéciaux de sur-
^^^ ou d'ossature. Des sciences distinctes se sont établies sur cette
^^^^^ence de points de vue : d'un c6té les sciences morphologiquei^
'^^ que Vanatomiê, la zoologie et la botanique proprement dites,
^^«^hées à la description des tormes, et d'un autre c6té, ]a physiologie
^^^^^aU qui envisage les manifestations de la substance vivante,
r^^t.raction faite des figures qu'elle revêt, qui étudie, en un mot^ le
^*^^ae^ pital.
1^ y a plus de trente ans que ces deux points de vue se sont pré-
^^^^9 comme distincts et séparés, puisque c^est avant 1876 que Claude
^^^^^^ard a Jeté les tondemens de la Physiologie générale, et a établi
^^ ^^^ science sur cette distinction môme. Il fallait, pour cela, démon-
l»^^^^ nettement l'existence d'un fonds commim à tous les êtres vivans,
{^ ^^^s partout reconnaissable et partout conservé, à travers les va-
l.^^'^^és ou les variations morphologiques ; et c'est bien ce qu'a fait 111-
^"^re physiologiste.
Hfut donc entendu et convenu, dés ce moment, que les lois mor-
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212 BEVUE DES DEUX MONDES.
phologiijnes devaient être compatibles avec cette règle fondamenlale
de ronité vitale. La zoologie et la botanique d*an côté, la physiologie
générale, de Tautre, formèrent des domaines distincts, des élats indé-
pendans, mais non point ennemis. Les doctrines, les hypothèses fon-
dées sur la considération des formes, de leurs enchainemens, de leur
succession, ne furent point considérées par les physiologistes comme
contradictoires au principe de leur science. Ceux d'entre eux qui, sor-
tant de leur compartiment professionnel, voulurent se mêler au mou-
vement de leur temps, ont pu être transformistes, évolutionnistes
selon Lamarck, Darwin ou de Yries, partisans de la ségrégation ou
des mutations périodiques, sans renier leur fixisme physiologique,
d'ailleurs relatif conune il sera dit tout à Theure. Et, par réciprocité,
les naturalistes les plus attachés à la doctrine de l'évolution et à ses
différentes f(#. mes ne furent point gênés dans leurs convictions par
l'affirmation d'un fonds vital commun chez des êtres dont les formes
et les degrés de complication structurale les intéressaient seuls.
Les biologistes de profession sont donc fort étonnés de voir aujour-
d'hui des publicistes annoncer la faillite du transformisme. Et pour-
quoi? parce qu'ils redécouvrent la permanence du fonds vital sous le
déguisement des formes changeantes. Des philosophes peuvent être
déçus, si, ayant fait de l'évolution, — et de l'évolution rapide, —
l'unique loi du monde vivant, ils aperçoivent tout à coup un ordre de
phénomènes qui résiste à cette loi ou, plutôt, qui lui obéit plus lente-
ment. Les naturalistes et les physiciens sont plus habitués à ces
restrictions des lois prétendues d'abord universelles. Ils admettent
parfaitement que le transformisme peut consister en une simple va-
riation des formes animales. Ils ont appris jadis, sans étonnement
que « ce qui change, ce qui se transforme, ce qui s'adapte, c'est la
forme, c'est l'ossature, c'est l'apparence extérieure des êtres... » n y
a beaux jours qu'ils ont entendu des formules conune celle-ci : « Le
nombre des formes animales peut être infini, la matière dont elles sont
constituées reste unique... » Avec les restrictions convenables, rien
n'est plus vrai que cette assertion, et rien n'est moins neuf.
La fixité du fonds vital, l'école nouvelle ne l'entend pas conune
nous. Au Heu de lui conserver la base solide des faits sur lesquels
Claude Bernard l'a établie^ eUel'étaye sur des conceptions intéressantes,
mais singulièrement fragiles. Elle en fait. un principe absolu, tandis
que nous la regardons conmie une vérité relative dont il faut mesurer
la portée et tracer les limites avant d'en tirer les conséquences. \
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REVUE SCIENTIFIQUE. 213
Et il résnlte de tout cela (pi'au Heu de faire bon ménage avec Tin-
stabilité des formes anatomiques, la fixité du fonds vital en devient au
contraire la négation. Celle-ci détruit celle-là et subsiste seule comme
règle et comme loi. Le transformisme s'écroule. L'évolution dispa-
raît; elle n'est plus qu'une erreur monumentale de l'esprit himiain.
L'adaptation, exact contre-pied de la réalité, sombre dans le naufrage
universel.
Les physiologistes, les disciples de Claude Bernard, déclinent toute
responsabilité dans la catastrophe philosophique ainsi prophétisée.
Celui qui signe ces lignes, en particulier, se défend d'y avoir aucune
part, bien que l'école nouvelle, qui compte d'ailleurs dans ses rangs
des philosophes et des lettrés de marque, MM. Jean Weber, Jules de
Gaultier, L. Corpechot, Paul Adam, ait fait quelque bruit de sa pré-
tendue conversion. C'est à tort que l'on a interprété dans ce sens une
lecture faite le 25 octobre dernier à la séance annuelle des cinq Aca-
démies.
Cette lecture était consacrée à un sujet plus modeste. Il s'agissait
d'exposer les principes sur lesquels repose la cure par déchloruration,
découverte thérapeutique récente due à M. F. Widal et à ses élèves,
MM. Javal, Achard, Ambart. C'était une matière un peu aride pour le
lieu et pour l'auditoire : l'auteur avait essayé de l'élargir, en terminant
son exposé par quelques réflexions générales. Considérant les. cellules
.vivantes dont l'assemblage constitue les organismes supérieurs, l'au-
teur comparait una fois de plus le corps de l'homme ou de l'animal à
une cité populeuse dont ces cellules seraient les citoyens anatomiques.
« Si, d'un animal à Tautre, ces organites élémentaires sont assemblés
en des formes architecturales différentes, ils vivent pourtant de la
même manière, s'alim^tent, digèrent, respirent, excrètent de même,
détruisent et édifient de la môme façon les principes chimiques im-
médiats. Le f(md$ vital est commun à tous, et presque fixe.
m Au contraire, les assemblages morphologiques en organes,
appareils, formes individuelles, formes spécifiques, sont prodigieu-
sement diversifiés. — Si l'orr met cette unité du fonds vital en regard
de l'infinie variété des formes, des structures, des aspects, on ne
peut s'empêcher de comparer l'œuvre de la nature à celle d'un fon-
deur qui jetterait dans des moules spécifiques, à chaque instant modi-
fiés et adaptés aux besoins du jour ou aux suggestions de l'heure
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r? -,l^
2i4 REVUE DES DEUX MONDES.
présente, un métal toujours le même. Et, ainsi, en face du transfor-
misme illimité, effréné, éperdu des formes zoologiques, se dresse
en un saisissant contraste la fixité relative du fonds physiologique. »
Et, plus loin, résumant sa pensée en une formule plus brère et
déjà employée d'aOleurs dans son livre sur La Vie et la Mort, l'auteur
disait : a Les êtres vivans différent infiniment plus par leur morpho-
logie que par leur physiologie. »
C'est là une doctrine qui n'est point nouvelle. La génération pré-
sente Ta reçue de Claude Bernard, qui lui-même ne l'a pas créée de'
pied*en cap, mais l'a coordonnée, précisée et assise sur un fondement
expérimental solide. Les termes mêmes dans lesquels elle est ici
exprimée se retrouveraient dans les écrits ou dans l'enseignement du
vieux maître disparu. Si cette manière de voir oppose la fixité relative
du fonds vital à la variété des formes vivantes, c'est dans un conU'aste
suggestif et non point dans une contradiction irréductible et dans un
antagonisme imaginaire. Et, puisqu'elle est détournée ici, par des
interprétateurs, de sa véritable signification, il importe de montrer
comment est entendue parles physiologistes cette doctrine de l'Unité
vitale qui prétend à n'être point confondue avec d'autres doctrines
beaucoup plus hasardeuses.
II
n y a donc dans les êtres vivans deux choses, la forme et la vie.
Cest cette formule même « la Forme et la Vie » qu'un naturaliste très
pénétrant, H. F. Houssay, donnait pour titre, il y a quelques années, i
l'ouvrage remarquable dans lequel il a su faire tenir le monde animal
envisagé sous ses divers aspects. La formule résume bien, en effet,
tout l'animal, l'être vivant tout entier. La première notion que noud
ayons des animaux, c'est celle de formes visibles, individuellement
discernables et reconnaissables. Elles sont, de plus, très diversifiées
de l'une à l'autre, du chien à l'oiseau, au poisson, au ver, à l'huître.
Tout le monde sent en outre, et plus ou moins vaguement, que ces
êtres ont quelque chose en commun par quoi ils se ressemblent entre
eux et diffèrent des objets inanimés; mais il est aussi difficile d'expli-
quer en quoi consiste cet attribut commun qu'il est facile, au contraire,
de décrire la figure, la taille, la couleur, c'est-à-dire les qualités de
la forme visible.
L'histoire naturelle s'est longtemps bornée à cette dernière tâche.
Ellle se contentait de la considération des formes, soit extérieures,
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RSTUE SCIENTIFIQUE. 215
c*e8l-à-dire d'aspect, soit intérieures, c'est-à-dire de structure : Fêtre
vivant était décrit comme un édifice, dont on représente d'abord l'élé-
vation en une sorte de tableau; puis, au moyen des plans et des
coupes, la distribution des parties et l'armature ou charpente. La
zoologie, la botanique ont été surtout des sciences anatomiques ou
morphologiijues, c'est-à-dire attachées exclusivement à la description
des formes.
Ce n'est que plus tard qu'a pu être abordée l'étude des inexpri-
mables qualités dont l'ensemble forme le quid commune^ le fonds
commun de l'animalité : et cette préoccupation répond à la création
d'une science nouvelle, la physiologie générale, avec son annexe,
Tanatoinie générale.
La date de cette rénovation des études biologiques se place vers
le milieu du siôcle dernier. Jusque-là, la considération du fonds vital
fut sacrifiée à ceUe de la forme. Aujourd'hui, nous voyons une exa-
gération contraire. La forme est subordonnée au fond par H. Le
Danteo; les lois morphologiques sont sacrifiées à la loi physiologique
par M. Quinton et ses amis. Ce sont là des excès de l'esprit logique, et
surtout de l'esprit de système. Un profond philosophe, M.E. Boutroux,
voit un défaut de l'esprit français dans cette inaptitude à concevoir
la coexistence des « contraires » ou seulement des « divers. » Ne
pouvant faire vivre en conciliation ces idées, cependant compatibles,
de la diversité extrême des formes vivantes avec la constance
relative du fonds vital, les esprits systématiques ont accordé la préé-
minence tantôt à l'une, tantôt à l'autre. Pour les anciens, pour Aris-
tote, l'être vivant était tout entier dans la forme. Guvier a pensé
de même. Il disait : « La forme des corps vivans leur est plus essen-
tieUe que leur matière. » L'histoire naturelle^ selon lui, devait raconter
et expliquer « les formes extérieures et intérieures des végétaux et des
animaux. »
Mais, d'autre part, et en appliquant le critérium même de Cuvier
et des naturalistes, d'après lequel l'importance d'un caractère s'ap-
précie à sa généralité et à sa constance, ne faudra-t-Il point dire que
le fonds vital relativement permanent et universel doit primer la'
forme toujours mobile et changeante? Ainsi, suivant les temps et les
écoles, c'est le point de vue de l'histoire naturelle que l'on voit
dominer on c'est le point de vue de la physiologie générale. Disons
qu'ils doivent se concilier et non s'exclure.
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216 REVUE DES DEUX MONDES.
III
' Le nom de physiologie générale n'est pas significatif; il exprime
mal la nature d*ane science alternativement statique et dynamique
qui considère également Tactivité et la structure de la matière vivante.
Son objet est l'étude de la vie, de la vie considérée comme l'attribut
universel des animaux et des plantes, sans distinction de règne, d'em-
branchement, de classes, de familles, de genres ni d'espèces; c'est
l'étude de la vie élémentaire, du fonds vital.
Et d'abord, il fallait établir l'existence et la nature de ce fonds
vital, de ce quelque chose de commun que le sentiment instinctif
des honmies a soupçonné et qui est impliqué dans l'appellation
équivoque d'êtres vivans appliquée aux animaux et aux plantes.
Nous avons dit que Claude Bernard, — dont le nom symbolise id
un groupe de savans dont il fut le plus éminent, — l'avait fait. Déjà
avant 1868, « sous les déguisemens des formes vivantes, il avait re-
connu l'existence d'un fonds identique (1) ; » son oreille exercée avait
saisi, « à travers l'instrumentation surchargée de l'œuvre vitale, te
bourdonnement reconnaissable d'un thème constant. » Dès cette
époque, il n'avait plus qu'à suivre les preuves d'une vérité que sdn
intuition et son expérience lui avaient révélée. Pour passer à la dé-
monstration et établir que les plantes et les animaux vivent de la
même manière, il a su pénétrer jusqu'au fond intime des fonctions
vitales, jusqu'aux conditions fondamentales de la nutrition, de la
respiration, de la digestion, et les montrer réalisées d'une manière
identique, partout et toujours, d'un bout à l'autre du règne vivant»
• L'illustre physiologiste a rempli ce programme dans les six années
qui s'écoulèrent de 1869 à 1875, et les résultats de ce travail considé
rable sont exposés dans son livre sur Les phénomènes de la vie com^
mune aux animaux et aux plantes. U est extraordinaire que cette œuvre
grandiose où Cl. Bernard, suivant une marche à la fois ferme et
savante, a déployé tant de ressources, soit inconnue des écrivains
d'aujourd'hui au point qu'ils en prennent les conclusions pour te
pastiche de quelque nouveauté contestable.
n y a donc quelque trente ans qu'ont été fixés les traits nécessaires,
permanens, communs aux êtres vivans. Faire connaître isolément
ces traits et les synthétiser ensuite en un tout, c'est définir la vie
(1) Revue physiologique, mars 1879, p. 299.
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f^W^^^:
REVUE SCIENTIFIQUE. 217
^iéinentttire, le fonds vital universel. Ce n'est pas le lieu d'exposer une
^ois de plus ces notions devenues classiq[ues. Disons seulement pour
tes résumer, que la communauté des phénomènes de la vitalité chez
tes ôtres vîvajis repose sur la communauté de leur structure anato-
^qvie, l'analyse microscopique ayant montré que tous sont résolubles
^ cellules ou organites élémentaires équivalens ; sur la communauté
"ô composition chimiqpie de la matière vivante, l'analyse chimiqpie
^ya.nt révélé l'analogie de composition de tous les protoplasmes; sur
'"^e oommunauté d'évolution qui amène l'être à grandir et à se déve-
°Pl>^r jusqu'à ce qu'il se divise; sur ime propriété de reproduction;
® ^i:ifln, et surtout sur une propriété d'accroissement ou « nutrition »
V^^ oonsiste en une relation d'échanges avec le miUeu ambiant.
IV
. ï-*existence du fonds anatomique universel est affirmée par la doc-
- ^^^ cellulaire. L'animal ni la plante ne. sont des unités indivisibles,
^ ^tres vivans sont, formés d'un organite, d'une cellule (proto-
^^^*"C8 et protophytes) ou d'un assemblage de cellules (métazoaires,
^^^-phytes) groupées suivant un plan qui préserve l'animal ou la
^^^^ tjd de ressembler à une cohue désordonnée.
l^^animal est donc une « multitude, » selon le mot de Goethe, « une
c:fen, » suivant l'expression non moins juste de Hegel; une « cité, »
. *^^^Xî une comparaison chère à Claude Bernard. Les citoyens de cette
^^ ont en eux-mêmes le ressort de leur vie qu'ils n'empruntent ni
^^^utîrent des voisins, ni de l'ensemble. Ces élémens anatomiq[ues
i^^ti,
, ^nt de môme : ils digèrent, respirent, se nourrissent sensiblement
^ ^-^même façon, comme le font tous les hommes ; et c'est là 1q fonds
^'^^^ commun. Mais en outre, chacun a sa tâche particulière, son
^^^t.^er, sa profession, son industrie, ses talens, par lesquels il con-
^^*^xie à la vie sociale et paï* laquelle il en dépend, n est, en même
^, **^l)s qu'un être autonome, un élément de l'ensemble, une pierre de
^ifice municipal ou national. .
Kq acceptant cette assimilation de« l'être organisé à une cité, ce
j^^^-*^"* les citoyens anatomiques, comme nous les ayons appelés, c'est-
^^^^e les habitans, envisagés au point de vue purement zoologique,
^^^ Sont les composans véritablement actifs, les dépositaires réels du
^^s vital. La base de l'alimentation est la même pour tous : il leur
^^ ^e l'eau, dos matériaux azotés et ternaires analogues, les mêmes
^ t^ancos minérales, le même gaz vital, l'oxygène. Il n'est pas moins
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^
t
218 REVUE DES DEUX MONDES.
nécessaire ^e les déchets et les matières usées, très semblables en
tous points, et toujours incommodes, insalubres ou dangereux soient
enlevés et transportés aux décharges et de là hors de l'enceinte.
Et» d'autre part, si l'animal est une ville, la formt typique qui est ^
son trait signalétique par excellence est représentée par la forme exté-
rieure de l'agglomération urbaine et par son organisation, c'est-à^
dire par l'ensemble de ses institutioiïs, de ses moyens de commu-
nication, de ravitaillement^ de ses conduites et de ses décharges. La
configuration de la ville dépend de mille circonstances extérieures,
du cours d'une rivière ou du transit d'une route où s'est établi le
premier fondateur, de la forme de la vallée et de la disposition des
GolUnes et de leur orientation; et quant à l'organisation, elle est sou-
mise à tant de conditions de temps, de lieu, de degré de dvilisalion,
que la variété de tous ces traits est bien propre à donner une idée de
la variété et de la mutabilité des formes animales en contraste avec
rinvariabilité relative du fonds vital commun à ses habitans.
Mais les comparaisons de ce genre, si elles ont l'avantage de don-
ner une expression concrète à nos conceptions, ont aussi leur danger.
L'image que l'on substitue à l'objet réel ne lui est jamais exactement
superposable et risque d'en donner une idée fausse. Ici, par exemple, ^^ .,
il n'est pas certain que le&élémens anatomiques, les cellules oonsti- — ^.
tuantes du corps animal soient aussi indépendantes les unes des ^^^^
autres que peuvent l'être les citoyens d'une ville. L'animal composé, ,^ ^,
le métazoaire, n'est ni quant à sa forme, ni quant à sa vie, une simple ^=^ 4a
agglomération de cellules contiguës. Certains naturalistes, comme ^^.me
Sedgwick en 1895, ont prétendu que le corps animal était non pas un ^"■^-«n
agrégat, mais un réseau dont les cellules, au lieu de rester indépen-
dantes, se rattachaient les unes aux autres par de grêles prolonge-
mens, par des ponts protoplasmiques. Et, de fait, on trouve une
disposition de ce genre dans les cellules sous-épidermiques et en ^m^k^u
général dans les élémens du mésenchyme anastomosés en réseau : le ^^M^ le
S]Fstème nerveux, lui-^méme, envisagé dans sa totalité, ne serait autre ^^ -*^®
chose, d'après les adversaires de la doctrine du neurone, E. Pflûger, « "'^■^•ï*»
0. Schmlz et d'autres, qu'une masse unique, une sorte d'amide gigan
tesque. Toutefois, ces restrictions à la doctrine cellulaire ne peuvent ^'^^^^t
avoir qu'une répercussion insignifiante sur la conception du fonds ^Mda
vital universel prouvé par l'unité anatomique des êtres vivans.
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REVUE SaENTlFlQUB. 219
L'unité ddndqm des êtres yiyaas n'est pas douteuse. On peut résu-
mer ToBuvre de la chimie physiologique depuis trois quarts de siècle
en disant qu'elle a établi la très grande analogie de composition de
leur substance fondam^dtale. Cette identité essentielle de composition
des corps organisés est le meilleur soutien de la conception d'un
fonds vital universel. Historiquement, elle en a, d'ailleurs, fourni la
première expression.
n y a donc une matière vivcmte : Buffon Ta déclaré le premier ;
Biais il s'en faisait une idée fausse, n croyait à une sorte de « corps
simple » dépositaire d'un rudiment de vie» exclusif aux animaux et
aux plantes. Ce n'est pas cela; ce n'est pas davantage uil principe
immédiat, une substance chimiquement définie : c'est un complexe,
caractérisé à la fois par uu arrangement physique colloïdal encore
inconnu et par un mélange en proportions variables de certaines
matières protéiques : c'est une sorte de constellation dont l'analyse
chimique ne sait recueillir que les débris.
Cette matière vivante, nommée protoplasme par la plupart des ana-
tcmiistes , peut être considérée, dans one première approximation,
comme une substance unique, sans forme dominante, identique dans
lee animaux et dans les plantes ; c'est en elle que s'incaxne la vie dans
ce qu'elle a de simple, d'universel et de permanent, la vie à l'état de
nudité, dépouillée de tout attribut accessoire. Huxley en faisait « la
(hase physique de la vie. » lies organismes vivans, « leurs divers
rouages, les cellules, nous représentent seulement des moulages dilTé-
rens de cette matière unique (1). — Jetée dans différons moules,
entourée d'une enveloppe, munie d'un noyau, la matière protoplas-
jnique constitue la base de toute oi^aLlsation animale ou végé-
tale. »
n ne faut voir dans ces formules de Claude Bernard qu'une pre-
mière approximation de la vérité réelle. Le protoplasme n'est point, en
effet, une substance unique, mais une catégorie de substances qui
pouvait être distinguées et sériées et qui se caractérisent précisément
par leur instabilité, n n'y a point un seul protoplasme ; fl y en a une
infinité, autant qu'il y a d'individus distincts et, peut-être, de parties
distinctes dans l'individu. Mais cette variété ne repose certainement
(1) Ce sont les phrases textueUes dans lesquelles se traduisait la pensée de Claude
Bernard. Bêoum philosophique de 1879, p. 305 et 407.
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220 REVUE DES DEUX MONDES.
que sur des dififérences extrômement faibles. Tous ces protoplasmes
ont une composition très analogue. Et en négligeant les minimes
variations individuelles, spécifiques, génériques et ordinales il est
permis de parler « au singulier » du protoplasme et de la matière
vivante. La ressemblance chimique fondamentale de tous les proto-
plasmes est certaine, et c'est ce qui autorise à décrire leur composi-
tion typique qui se ramène à un mélange de matières protéiquesà
noyau hexonique ou de polypeptides. M. Le Dantec a insisté avec
raison sur la diversité des protoplasmes. Suivant ce biologiste, le
protoplasme serait, en effet, individuel. Pour parler conmie lui, il
faudrait dire que la substance chimique de Pierre est non seulement
de la « substance d'honmie, » mais, en tous lieux du corps, dans
toutes ses cellules constituantes, l'exclusif protoplasma de Pierre,
différent de celui de Paul.
Si Ton pousse les choses à ce degré, si l'on ferme les yeux aux
analogies pour ne s'attacher qu'aux différences, si l'on se refuse à
abstraire et à généraliser, on se trouvera donc conduit à admettre une
variété dans les protoplasmes, c'est-à-dire dans la matière vivante, qui
correspondra à la variété dans les formes vivantes. Et ainsi, s'éva-.
nouirait, sur ce terrain spécial, l'opposition ou le contraste que nous
ne cessons de signaler depuis le début de cette étude entre l'unité du;
fonds vital et la multiplicité des formes vivantes. »
Mais ce serait un abus de raisonner de cette façon. L'œuvre de la
science consiste à abstraire le détail. Et M. Le Danteo lui-même
pour arriver à la notion du protoplasme individuel a dû opérer une
abstraction de ce genre : il a négligé la diversité des protoplasmes
des divers organes.
L'expérience, d'ailleurs, a prononcé sur ce point. On a comparé
les protoplasmes d'êtres très inférieurs, d'organismes monocellulaires
de champignons myxomycètes (asthalium), de globules de levure aux
protoplasmes de cellules libres (leucocytes) d'animaux très élevés tels
que les mammifères. La nature des composans protéiques libérés par
la désagrégation du protoplasme a été trouvée la même dans les
deux cas par Reinke et Rodewald. On y a reconnu également les
mêmes hydrates de carbone, les mêmes graisses, les mêmes sels mi-
néraux, les mêmes fermens. On a cependant trouvé une différence :
mais elle est d'ordre secondaire. Elle porte non sur la nature des sub-
stances, mais sur leur nombre. En passant de la cellule œuf à l'orga-
nisme adulte, ou de l'organisme inférieur à un organisme plus élevé
le nombre des substances protéiques augmente par suite de modiûca-
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nEVUE SCIKNTIFIQUE. 221
'dons dans les rapports (juantitatifs de composés chimiques d'ailleurs S
identiques. '
En résumé, la variation du fonds vital est minime par rapport à ^
^îelle des formes; et, si Ton est transformiste, on dira que l'évolution
^ti protoplasma est lente en regard de celle des espèces. Mais on ne
J>eut douter qu'A y ait eu évolution progressive, si traînante qu'elle ait '
étt, et une véritable adaptation du protoplasma aux contingences
extérieures, depuis le temps où le premier protozoaire est apparu au
sein des mers.
La fixité du fonds vital a été déduite encore d'un autre ordre de
considérations relatives à la composition de ce ({ue l'on a appelé plus
ou moins exactement le « milieu vital. » Ce serait un nouveau chapitré
ï^i'îl faudrait ajouter à cette étude. Nous ne nous refusons point à le
faire. Mais ce n'est pas ici le lieu.' Il s'agit, en effet, de doctrines trop
controversées, d'interprétations trop combattues, pour qu'il y ait
intérêt k les développer devant le grand public. Il suffit d'avoir rap-
pelé aujourd'hui que la question de la fixité du fonds vital a été portée
depuis bien longtemps devant les physiologistes et les naturalistes, et
<^la par des voies fort différentes de celles par lesquelles on l'y
ramène aujourd'hui.
A. Dasthe.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
Hdéoeiiilm.
Les éyénemens se sont précipités depuis quelques jours très rapide-
ment ; mais ils ont compliqué la situation plus qu'ils ne l'ont sim-
plifiée. Le gouvernement a expulsé Mgr M ontagnini et a mis la main
sur ses archives, qui comprenaient celles de Fancienne nonciature.
U a fait voter au pas de course par la Chambre une loi nouvelle,
qui n^est qu'une improvisation incohérente et, sur le point le plus
important, celui qui se rapporte aux édifices religieux, inquiétante et
obscure, n a procédé à la reprise des palais épiscopaux et des presby-
tères. Enim mot, il a changé brusquement de politique, et a remplacé
la modération, ou, si Ton veut, la temporisation dont il avait paru
faire le principe de sa conduite, par une hâte fiévreuse de procéder à
des mesures d'exécution. On a alssisté à Paris, et un peu partout, à des
scènes infiniment pénibles : des prêtres &gés et infirmes ont été expulsés
de leurs demeures où ils avaient cru, d'après des déclarations anté*
rieures, pouvoir séjourner pendant quelque temps encore. L'Ëglise,
naturellement, s'est émue. En signe de deuil sans doute, la messe d»
minuit n'a pas eu lieu cette année, le jour de Noël, dans on grand
nombre de diocèses. Et pourquoi tout cela? Parce que des instructions
venues de Rome ont interdit aux membres du clergé de faire, pour
réunir les fidèles dans les églises, la déclaration prescrite par la loi
de 1881. Aussitôt le gouvernement a perdu la tête, n s'est écrié qull
y avait là une violation formelle de la loi, chose intolérable et qui.
exigeait des représailles immédiates. Autant il s'était montré conci'-
liant, autant il allait se montrer dur, et implacable. Et il s'ès^
montré, en effet, tout cela. Mais il y a mis une grande maladressa.
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(ppgç-'rr
REVUS. — CHHONIQUB. 223
k moins ^*il n'ait voulu changer, non seulement de moyens, mais
^ but. Son but avoué était hier l'apaisement : on se dexpande ce
^11 est désormais.
n faut ici admirer le singulier illogisme des choses humaines 1
Pendant plusieurs mois, on a entendu le gouvernement dire très haut
qu'il appliquerait la loi de 1905, rien que cette loi, toute cette loi. Elle
«vait tout prévu; elle suffisait à tout ; et, quoi qu'on pût faire ou dire
i Rome ou ailleurs, aucime force humaine ne l'en ferait dévier. Il y
^<zrait eu quelque grandeur dans cette attitude, si le gouvernement
^'y était maintenu, n aurait fait preuve d'une belle possession de lui*
Oftôxne, si, en dépit de tout ce qui pouvait advenir, il était resté à la
auteur où il s'était placé, laissant les orages se former au-dessous
^^'^B qu'aucune perturbation inférieure ne remontât jusqu'à lui et ne
^^t troubler sa sérénité. On a pu croire, peudant quelques semaines,
V^'£l en serait ainsi. M. Briand répondait avec beaucoup de sang-froid
^^^ «icycliques du Saint-Père; il donnait à la loi des interpréta-
^oi^s souples et ingénieuses qui permettaient de l'adapter à toutes
1^8 circonstances; on reconnaissait en lui quelques-unes des qna-
^^s d'un homme de gouvernement; ses adversaires eux-mêmes ren*
^^ex^t justice à la convenance de son langage et à la modération de
ses a«t6B. Tout d'un coup, changement complet I M. Briand annonce
^^"^ s'était trompé ; que la loi de 1905 ne suffit plus à une situation
Profondément modifiée, et qu'il se voit obligé de procéder à des
''^sxires de rigueur. Sa parole même devient embarrassée, hésitante,
^^^fois violente. Que s'est-il donc passé de si considérable? Nous
^^ons dit : le Pape s'est prononcé contre la déclaration. Mais qu'est-
^ ^onc que la déclaration? Est-ce un de ces actes essentiels, impor-
^^3, indispensables, à l'exécution desquels le maintien de la paix
^Y^ olique est attaché ? Non, c'est une formalité qui tend de plus en
^^ à tomber en désuétude, dont on se passe dans beaucoup de
#• • * «
'^^i^^^
et qui, dans l'espèce, est pratiquement indifférente. Elle ne peut
% ni bien ni mal. On comprend que le gouvernement l'impose,
^^^me U loi l'y convie, lorsqu'il s'agit d'une réunion publique exi-
^^^t^t de «sa part certaines mesures de précaution. Mais en est-il ainsi
f ^^^^=^^ les réunions des fidèles dans une église? Les mœurs sont id plus
y _^^^^s que tout, et elles apportent avec elles la meilleure des garanties.
^T^ gouvernement le sentait fort bien lui-même lorsqu'il se contentait
^^^^^^^e déclaration annuelle. Cette déclaration n'avait plus qu'un carac-
^/^"'^ symbolique. Alors, demandera-t-on, pourquoi le Pape l'a-t-il
^Vasée? Ce n'est pas à nous de le dire, et nous aurions beaucoup de
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224 REVUE DES DEUX MONDES.
peine à le faire. Si la déclaration n'a aucune importance pour TËtat,
elle ne semble pas en avoir davantage pour TËglise. Le refus du Pape
a causé à peu près partout une surprise extrême. Et c'est précisément
parce que la rupture définitive s'est produite à propos d'un fait insi-
gnifiant en soi (ju'on a de la peine à s'explicpier ce qu'a eu d'impé-
rieux l'exigence de l'Ëtat et d'absolu l'intransigeance de l'Église. Il
est bien difficile de s'entendre, lorsqu'on est si loin môme de se com-
prendre.
Parmi les actes auxquels le gouvernement s'est laissé emporter, il
n'en est pas de plus condamnable, nous ne disons pas que l'expulsion
de Mgr Montagnini, mais que la mainmise sur les archives dont il
était le gardien. L'expulsion est une mesure brutale qui se rattache à
la série de brutalités par leEquelles M. Combes avait procédé à la rup-
ture avec le Saint-Siège. Son moindre défaut est d'ailleurs d'être inu-
tile. S'il est vrai que Mgr Montagnini servait d'intermédiaire entre le
Vatican et le clergé français, on en trouvera aisément un autre qui,
pour être moins apparent, n'en sera ni moins actif, ni moins efficace.
Le gouvernement ne l'ignore pas, mais il a voulu répondre par une
offense directe et personnelle à l'interdiction du Pape relative à la
déclaration. C'est de là déplorable poUtique : eUe aggrave les choses,
au lieu d'en atténuer l'acuité. Toutefois, si le gouvernement s'était
contenté d'expulser Mgr Montagnini, on aurait pu croire qu'il avait
voulu donner satisfaction à la violence de quelques-uns de ses amis,
et peut-être se dispenser de faire davantage : mais alors il aurait dû
mettre, en présence du prélat italien, les scellés sur les archives de la
nonciature et montrer par là sa ferme volonté de les respecter. Il a
fait le contraire, il s'est emparé des archives. Nous savons bien qu'il a
protesté de son intention de ne conserver et de n'utiliser de tous ces
documens que la partie postérieure à la rupture avec le Vatican. Il y
cherchera sans doute les élémens d'un complot contre les lois du
pays, et il en trouvera certainement d'aussi sérieux que ceux sur
lesquels, à la veille des élections législatives, il a éohafaudé un autre
complot dont il n'a plus été question depuis. Quant à la partie des
archives antérieure à la rupture, le gouvernement déclare qu'elle est
sacrée pour lui; il n'y touchera pas; il n'y jettera pas les yeux. On nous
pardonnera de ne pas dire ce que nous pensons de ces belles assu-
rances : une sorte de pudeur nous retient à l'égard de Tétranger. Des
magistrats sont chargés de faire le triage des dossiers :ils sont assistés
par un diplomate dont on se demande si sa présence est une garantie,
ou le contraire. A quoi bon insister? Tout est fâcheux dans cei inci-
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REVUE. — CHRONIQUE. 225
dent, le fond et la forme, n est gratuitement blessant pour le gouver-
ne fxient pontifical ; il est peu glorieux pour le gouvernement de la
RéjpnMque j et nous ne croyons pas qu'il soit destiné à faire faire des
pr^ogrès au droit des gens.
l^^e ministère ne s'en est pas tenu là : il a déposé un projet de loi
do lit l'objet apparent, et peut-être sincère, est de donner à l'Église de
Fr^Lnee le droit commun qui a été à maintes reprises revendiqué pour
dUo, et aussi de régler la question des édifices du culte. De ce double
bvity il est à craindre que le premier n'ait pas été atteint; quant au
s^ciond, il a été certainement manqué. Le projet de loi nous en a
élox^iQé au lieu de nous en rapprocher. Sauf sur un point, la reprise
i^^ïïx^diate et la dévolution faite aux communes des biens ecclésias-
^^ï>xes, ce projet est d'ailleurs inutile et le gouvernement pouvait
sép^uguer la peine de le rédiger : il est vrai qu'il ne s'en est pas
^orijrx^ beaucoup pour cela.
L« droit commun pour l'Église, que de fois ne Va-t-onpas entendu
^^^'ïf^^nder I M . Briand a eu cependant tort de due à M. RibolJqu'D avait
ét^ X'^clamé par lui et par ses amis. Rien n'est plus inexact. C'est sur-
^^* è droite qu*on a revendiqué le droit commun, sans se rendre assez
ï^ett.^naent compte de ce qu'il était. Nous avons, ici môme, prédit
^^^^^ catholiques qju'ils y trouveraient une déception : et comment pour-
^^^^^il en être autrement dans un pays de Concordat séculaire, où pas
^^^ seule loi jusqu'ici n'a été faite en vue de s'adapter à la séparation
^ ^^ Eglise et de l'État ? On s'en est aperçu tout de suite lorsque le gou-
^^'^Xement, puisant dans le droit commun, en a retiré la loi de 1881
^^^t^ve aux réunions publiques, et a essayé de la mettre en harmo-
r^^ avec les conditions indispensables à l'exercice du culte. Il a
*A^, — pourquoi ne pas le dire ? — donner à cette loi une double en-
^^ ^^«, en supprimant la formalité du bureau et en décidant qu'au lieu
^^^^^^^e déclaration pour chaque réunion publique, on se contenterait
. ^^^e seule pour toutes les réunions d'une môme année. On Ta fait à
^^ bonne intention, certes ! mais avec un complet insuccès. 11 y
j ^Xt là une part de fiction, à notre avis innocente : malheureusement,
ï^ape n'a pas voulu s'y prêter. Et les catholiques n'avaient pas tort,
•^^^ avoir examiné la loi de 1881 en elle-même, de dire qu'elle
^^^alt pas été faite pour eux. Rien de plus juste : seulement, ce qu'ils
^'^ dit de cette loi, les catholiques pourront le dire de toutes les
^^^^l^s. Ce serait, par exemple, un vrai miracle si la loi de 1901 sur
^ associations assurait d'une manière satisfaisante l'exercice du
^^te : elle a été faite par M. Waldeck- Rousseau qui s'est bien gardé
TOME iixvii. — 1907. iS
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226 REVUE DES DEUX MONDES.
de la destiner à cet usage, car il était tout autant que nous partisan du
Concordat et adversaire de la séparation. La loi de 1901 est, à quel-
ques égards, plus élastique et plus souple que celle de 1905. Elle
permet au clergé de faire des associations qui ne seront composées
que de deux personnes, et dont l'action ne sera pas enfermée dans les
anciennes circonscriptions ecclésiastiques. Elle lui permet en outre
de ne faire de déclaration que si l'association veut acquérir la per-
sonnalité juridique. Elle lui permet enfin d'échapper, pour Tadminis-
tration de ses biens, au contrôle de TËtat que la loi de 1905 avait
organisé d'une manière fort tracassière. Mais quels seront ces biens ?
La loi de 1905 les a si étroitement limités qu'ils semblent condamnés
à être insuffisans. Quoi qu'il en soit, voilà le droit commun : ce sont
les lois de 1881 et de 1901. Le gouvernement, après avoir bien cher-
ché, n'a pas trouvé autre chose. La loi qu'il a présentée aux Chambres
a mis très généreusement, mais peut-être ironiquement, tout ce droit
commun à la disposition des catholiques. Y trouveront-ils les res-
sources dont ils ont besoin pour vivre ? Nous en doutons.
Un député, M. Guieysse, a demandé qu'à cette nomenclature des
lois de droit commun on ajoutât celle de 1 905, ce qui a été fait. Quoique
cette ^oi ne soit pas bonne, c'est encore à notre avis la moins mau-
vaise de toutes, pour la simple raison que ce n'est pas une loi de droit
commun et qu'elle a été faite en vue d'un objet particulier, l'exercice
du culte. ËUe s'y adapte mal, mais elle s'y adapte. Le malheur est
qu'elle perdra, par le vote de la loi nouvelle, une grande partie des
avantages qu'elle présentait. Elle opérait, en effet, entre les mains des
associations cultueUes la dévolution des biens ecclésiastiques dans
des conditions précises. Les édifices du culte, les églises, suivaient le
sort de ces biens, non pas en ce qui concerne leur propriété qui^res-
tait à l'Ëtat, aux départemens et aux communes, mais pour tout ce
qui se rapporte aux conditions de leur jouissance. De toutes ces dis-
positions de la loi de 1905, il ne restera rien avec la nouvelle loi. 11
est difficile de sonder les dispositions véritables du gouverne meUt. On
sait que M. Briand avait fait un grand et heureux effort pour laisser
provisoirement le sort des biens ecclésiastiques en suspens; mais il a
été débordé et entratné par un mouvement dont il n'était plus le
maître. Ce n'est pas sans beaucoup de peine qu'il était parvenu à arra-
cher pendant ime année encore les biens des fabriques et des menses
épiscopales à l'impatience et à la rapacité des radicaux-socialistes ; il
avait pour cela joué son portefeuille ; mais il l'aurait perdu, — et Dieu
sait quelles mains en auraient hérité ! — si, après le refus de déclara-
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REVUE. — CHRONIQUE. 227
lioa fait par le Pape, U avait persisté dans la même voie. Le nou-
reau projet décide donc que les biens de TÉglise iront tout de suite
aux communes. Ce sera d'ailleurs pour elles, dans beaucoup de cas,
on triste cadeau de jour de Tan I Les déclarations antérieures faites
à ce sujet par M. Briand restent vraies. Les biens ecclésiastiques sont
encombrés, alourdis de charges nombreuses que les communes
devront remplir, et, si eUes ne le font pas, on tremble à la pensée de
tous les procès auxquels elles seront exposées ! Ce sont des « nids de
vipères, » disait il y a quelques jours h peine M. Briand, en parlant de
ces biens équivoques. Ils n'ont pas changé de caractère parce que
le gouvernement s'est cru obligé de changer de politique, et les
communes éprouveront bientôt autant de regrets de les avoir reçus
que les paroisses de les avoir perdus. ,
Mais les radicaux-sodalistes n'ont pas vu autre chose dans lé projet
de loi. Tout ce qui se rapporte à l'organisation de l'Ëglise leur a semblé
indifférent, et peut-être n'avaient-ils pas tout à fait tort. Que les catho-
liques s'organisent suivant la loi de 1881, ou suivant celle de 1901, ou
encore suivant celle de 1905 quand cette dernière sera allégée des
biens ecclésiastiques, que leur importe? Ce que nous venons de dire
nous-môme ne nous éloigne pas beaucoup de la même conclusion. Les
biens seuls intéressaient les radicaux : ils voulaient les prendre com-
plètement, immédiatement! Ils ont même songé à disjoindre cette
partie du projet de tout le reste pour la voter toute seule, et il a fallu
au gouvernement un effort énergique pour s'y opposer. Des intrigues
très actives s'ourdissaient déjà dans l'ombre contre lui. M. Clemenceau
y a coupé coiu*t, au moins pour le moment, par la manière brusque
dont il a pris à partie M. Pelletan à la tribune, et dont il a fait sentir
à la Chambre elle-même les lanières de son éloquence sèche et tran-
chante. Mais on n'a pas pu empêcher la Commission de renverser
l'ordre des articles de la loi, et de mettre au commencement tout ce
qui se rapportait aux biens ecclésiastiques, avec l'arrière-pensée per-
^tante que, ces dispositions une fois votées, la suite deviendrait ce
qu'elle pourrait. Ce calcul a d'ailleurs été déjoué : la loi a été votée
tout entière.
La discussion a été courte, et, la droite ayant annoncé l'intention de
s'en désintéresser après avoir protesté, il n'y en aurait pour ainsi dire
pas eu si M. Ribot, dans un discours bref, pressant, éloquent, n'avait
pas éclairé le point le plus mal venu de cette loi de circonstance,
dont on ne saurait dire, comme on Ta fait de la loi de 1905, qu'elle se
suffit à elle-même. Elle sera certainement suivie de plusieurs autres
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228 REVUE DES DEUX MONDES.
destinées à la corriger ou à la compléter. On peut se résigner à la
perte des biens ecclésiastiques : quelle que soit son étendue, c'est
un malheur matériel. Mais qu'adnendra-t-il des églises? Le gou-
vernement de la République ayant renoncé à négocier directement
et ouvertement avec le Papç, les deux puissances emploient ce
que M. Briand a appelé le « maximum de négociations indirectes : »
c'est-à-dire que M. Briand fait des discours et que le Pape fait des
encycliques. Mais encore faudrait-il se lire et tenir quelque compte
de ce qu'on dit de part et d'autre. On ne le fait malheureusement
ni à Paris, ni à Rome, ce qui donne à croire une fois de plus que
cette manière de négocier est la pire de toutes.
Le Pape, dans sa dernière encyclique, s'est prononcé contre les
associations cultuelle^, « tant qu'il ne constera pas, d'une façon cer-
taine et légale, que la divine constitution de l'Ëglise, les droits im-
muables du pontife romain et des évéques comme leur autorité sur les
biens nécessaires à l'Église, particulièrement sur les édifices sacrés,
seront irrévocablement, dans lesdites associations, en pleine sécu-
rité. » Or, que deviennent les édifices sacrés avec la loi nouvelle ? Dans
la loi de 1905, ils devaient, comme les biens ecclésiastiques, être remis
aux associations cultuelles qui se seraient formées conformément aux
règles générales du culte, c'est-à-dire à la hiérarchie ecclésiastique.
Désormais, rien de pareil. Les églises sont remises à la disposition de
leurs propriétaires qui, dans l'immense majorité des cas, sont les
communes. Elles resteront, il est vrai, affectées au culte, jusqu'au mo-
ment où leur désaffectation aura été prononcée régulièrement : mais où
est la garantie que les choses se passeront ainsi? Avec la loi de 1905,
la garantie était dans l'article 4 : cet article n'existant plus dans la loi
nouvelle, elle n'est nulle part. Le maire attribuera l'église à un curé
quelconque, celui qui lui conviendra, en vertu d'un acte administratif
dont le caractère et les conditions restent indéterminées. Et quoi
de plus fragile que cette attribution qui pourra être toujours révo-
cable? Il suffira que le curé cesse de plaire à la municipalité pour
qu'on lui enlève son église. On fera tous les quatre ans les élec-
tions municipales sur cette question, qui sera^ dans quelques-unes de
nos communes rurales, une cause perpétuelle d'agitation. Le danger
de schisme, que l'article 4 de la loi de 1905 avait à peu près conjuré,
redeviendra très menaçant. Si le Pape, à tort ou à raison, n'a pas
trouvé dans la loi de 1905 une sécurité suffisante pour l'usage des
édifices du culte, on se demande comment il la trouverait dans la loi qui
lui succède. M. Ribot a projeté sur toutes ces difficultés une lumière
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pl^^^p^"^*^-
REVUE. — CHRONIQUE. 229
aveuglante : la réponse de M. Briand a été inintelligible. — Vous de-
maixdez, a-t-il dit, ce qu'il y aura à faire a s'il se forme une association
de g^ens qui ont une arrière-pensée et si le curé désigné par lé maire
est un faux curé! Dans ce cas, U y a les affectataires, il y a les catho-
liq^ues, qui pourront faire ce qui est permis à tous les citoyens dont
les droits sont lésés : se pourvoir devant les tribunaux et plaider leur
ca.ij.se. » — M. Briand a l'habitude d*énoncer clairement ce qu'il conçoit
l>ieri : on ne saurait dire que, cette fois, il ait parlé clairement. À ce
mol d' « affectataires, » M. Ribot a demandé : « Qu'est-ce que c'est que
cela.? » et M. Briand a répondu : « C'est un terme de droit. » Peut-
être ; mais, s'il a un sens, ce terme de droit désigne les personnes à
qrii xm objet a été affecté^ et on ne voit pas comment ces personnes
poixiraient se plaindre de cette affectation. Quant aux catholiques,
adlmettons que l'un d'entre eux puisse faire un procès à un affectataire
qni n'avait pas qualité pour recevoir : sur quel article de loi s'appuie-
ra-t-il? Il n'y en a plus un seul qui impose au maire la moindre con-
dition pour l'attribution de l'église. Plus d article 4! Plus môme
^'article 81 M. Ribot a rappelé dans son discours que M. Clemenceau,
adversaire de l'article 4, l'avait attaqué au Sénat. M. Clemenceau avait
^t pourtant au sujet des églises : « On les attribuera de bonne foi aux
^tholiques. » De bonne foi, c'est un mot dont on aurait peut-être
P^ se contenter; mais, après l'avoir prononcé au Sénat, M. Clémen-
^^u l'a laissé dans son discours, U ne l'a pas mis dans son projet de
1^^- On ne voit donc, dans ce projet, ni quels sont ceux qui pourraient
^froduire un recours devant les tribunaux contre une attribution illé-
^^, ni même comment cette attribution pourrait jamais être illé-
^1^, puisque la loi n'y met d'autre condition que le bon plaisir du
^^re. N'aurait-il pas mieux valu, puisqu'on voulait attribuer tout de
^Wte les biens ecclésiastiques aux communes, borner à cela l'effet de
^ loi nouvelle et laisser tout le reste en l'état? Les églises demeurent
^"^ertes. Les services religieux peuvent y être célébrés en vertu d'une
^^laration que le gouvernement fait faire par deux personnes, les
P^^ttiières venues : c'est le biais qu'il a trouvé pour tourner la diffi-
^l^é qu'il s'était créée à lui-même, et rien ne montre mieux le cas
^'il convient de faire de l'inutilité de la déclaration. Pourquoi n'en être
^^^ resté là? Pourquoi avoir apporté à la situation des complications
*^oxi\elles? Les choses s'arrangent mieux toutes seules qu'elles ne le
^^t sous l'inspiration, le plus souvent malencontreuse, de ce qu'oa
^Pï^Ue le législateur.
^t nous en revenons à la question que nous nous sommes déjèr
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'^-^
230 REVUE DES DEUX MONDES.
posée : le gouyemement cherche- t-il une solution véritahle? Se
propose-t-il pour but l'apaisement? Dans ce cas, il s'est trompé une
fois de plus. La dernière loi qu'il a imaginée ne dénouera pas toutes
nos difficultés. On se fait, on continuera sans doute de se faire de part
et d'autre beaucoup de mal, et il en sera ainsi jusqu'à ce que la
fatigue générale, l'abattement, l'épuisement, amènent des dispositions
plus conciliantes, n est fâcheux de devoir à de pareilles causes le
règlement de nos conflits, plutôt qu'à l'esprit de tolérance et à la
raison, n est fâcheux aussi de voir le gouvernement se départir de la
fermeté tranquille qu'il avait montrée jusqu'ici, pour céder aux exi-
gences de ses amis avancés : cela peut le conduire loin! Nous termi-
nons mal l'année; nous commencerons mal l'année prochaine; et,
quoique la date de cette chronique nous y porte, nous n'avons pas le
courage de faire des vœux qui auraient peu de chance d'ôtre réalisés.
Que dire du travail législatif? La dernière crise ministérielle y a
sans doute apporté quelque retard ; mais ce n'est pas la seule cause
qui ait agi sur lui, tantôt pour le ralentir, tantôt pour le précipiter,
toujours pour le troubler. Jamais il ne s'est poursuivi avec moins de
méthode. On a vu, à la Chambre, la discussion du budget, ou du
moins de certains budgets spéciaux, commencer et môme s'achever
avant que les rapports aient été distribués. Les rapporteurs avaient
voulu faire des monumens pour la postérité : la Chambre s'en mo-
quait et s'en passait. Malgré cette hâte, — car la discussion a été
menée tambour battant, — le budget ne sera pas voté à la fin di
l'année, et il faudra au moins un douzième provisoire : mauvais
début pour une législature, n est vrai que la Chambre s'est donné
quelques distractions, d'ailleurs courtes. Elle a discuté et voté en
deux séances, avec un dédain absolu des études et des enquêtes préa-
albles les plus nécessaires, l'importante question du rachatdes chemins
de fer de l'Ouest, avant-coureur d'autres opérations du même genre,
n n'y a guère, dans l'ordre économique, de résolution plus impor-
tante : la Chambre l'a prise sans savoir pourquoi, par suite d'une de
ces suggestions confuses, mais violentes qui s'emparent quelquefois
d'une foule. Le Sénat, heureusement, semble vouloir procéder avec
plus de réflexion, et M. le ministre des Travaux publics a perdu son
temps auprès de la commission des chemins de fer, lorsqu'il a voulu
hn expliquer qu'on pourrait, en bâclant l'affaire avant le 31 décembre,
frustrer la Compagnie des avantages plus considérables auxquels lui
donneraient droit les plus-values de l'année courante, si elles ser-
vaient à établir les annuités qui lui seraient dues. S'il y a des raisons^
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REVUE. — CHRONIQUE. 231
il y a aussi des raisonnemens d'Etat : ils prendraient un autre nom
•chez des particuliers. La commission du Sénat est restée insensible à
l'intérêt qu'on lui présentait : elle a voulu étudier, consulter, enquêter,
^vant de conclure. L'exemple d'une loi sur les sociétés d'assurances
qui lui a été aussi renvoyée par là Chambre ne l'encourage pas à tout
accepter de celle-ci les yeux fermés. Il n'y a qu'un cri aujourd'hui
contre un projet qui écrase les sociétés françaises au profit des sociétés
-étrangères et qui a besoin d'être profondément remanié. On avait
compté sur la complaisance du Sénat pour consentir à tout. Il le fait
trop souvent lorsqu'il s'agit de lois politiques, mais il y regarde de
plus près lorsqu'il s'agit de lois économiques et financières : il rem-
plit scrupuleusement cette partie de son devoir. Quoi qu'il en soit,
le rendement législatif se réduit pour le quart d'heure & peu de chose.
Rien n'est voté définitivement, pas môme le budget. Une Chambre
encore toute jeune et inexpérimeptée a des excuses : mais elle ne
pourra pas les invoquer bien longtemps.
A l'étranger, l'événement le plus important de ces derniers jours
est la dissolution du Reichstag allemand. Bien que des discussions
ardentes, violentes même, eussent déjà eu lieu dans l'assemblée impé-
riale à l'occasion des affaires coloniales, on ne s'attendait généralement
pas à l'orage qui y a éclaté le 13 décembre ni au coup de tonnerre qui
l'a terminé. Faut-il voir dans ce grave événement une conséquence
de Tétat général de malaise où est l'Allemagne? Faut-il en res-
treindre les causes au mécontentement causé par la médiocre gestion
des affaires coloniales? Il serait téméraire de le décider : peut-être y
a-t-il eu de l'un et de l'autre.
Le dénouement s'est produit à l'occasion d'un crédit supplémen-
taire demandé pour continuer les opérations militaires engagées
dans l'Afrique occidentale, crédit relativement élevé, il est vrai, car il
était d'environ 30 millions, tandis que le crédit principal, rapidement
absorbé en moins de huit mois, était de 27. Le gouvernement esti-
mait indispensable d'entretenir en Afrique un corps de 8 000 hommes :
îl y allait à ses yeux de l'intérêt et de l'honneur du pays. Malheureu-
sement, de mauvais bruits avaient couru sur l'administration colo-
niale. Ils avaient été portés au Reichstag, et il en était résulté des
discussions très pénibles. Il avait fallu qu'un nouveau ministre des
Colonies, M. Bernard Dernburg, vînt tenir tête aux critiques qui se
produisaient de plus en plus acerbes; mais ce choix même avait été
-critiqué, et M. Dernburg avait eu beaucoup à faire pour combattre
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232 REVUE DES DEUX MONDES.
une opposition qui grossissait chaque jour. Elle grossissait surtout
d'élémens empruntés au Centre catholique. Dans une sorte de corps
à corps qui s'était produit çntre M. Rœren, membre du centre, et
M. Dernburg, ce dernier s'était laissé emporter à des paroles extrôme-
ment vives : il avait même parlé de « chantage, » chantage politique
bien entendu. Mais cette expression, employée pour qualifier l'atti-
tude du centre, n'avait pas, on le pense bien, calmé des esprits déj^
très échauffés. Elle avait agi comme de l'huile sur le feu. Quelques
jours plus tard, la commission du Reichstag ayant pris une résolution
défavorable au crédit demandé, ou au chiffre de ce crédit, l'Empereur
lûi-méme avait écrit une lettre indignée au président de l'Assemblée,
M. Ballèstrem, membre du centre. C'est, en effet, de la défection du
Centre catholique que venait le danger parlementaire. Ce parti, le
plus important de l'Assemblée, car il compte plus de cent membres,
après avoir longtemps soutenu le gouvernement et y avoir trouvé
des profits très appréciables, passait peu à peu à l'opposition, sans
que nous puissions dire avec certitude à quel genre de sentiment
il obéissait. Quoi qu'il en soit à cet égard, le gouvernement a fini par
prendre ombrage de l'importance du Centre et de la manière dont
il en usait. Tous ces symptômes ont été les avant-coureurs de la tem-
pête qui a éclaté subitement. Elle a été courte, mais décisive, car elle a
emporté le Reichstag tout entier.
On a pu voir, dès l'ouverture de la séance du 13 décembre, que la
patience du chancelier était à bout. Il lui aurait été probablement
facile, s'il avait consenti à louvoyer, à faire quelques concessions, à
user de ces ménagemens habiles qui donnent de la séduction à sa
parole, de rallier autour de lui une majorité de quelques voix. Il a
mieux aimé foncer sur l'adversaire, en déclarant, non sans véhé-
mence, qu'une question patriotique était enjeu; qu'il s'agissait de
savoir si l'Allemagne, qui était une grande nation européenne, serait
aussi une grande nation mondiale ; que, pour qu'il en fût ainsi, le gou-
vernement seul pouvait juger des moyens nécessaires; qu'il ne con-
sentirait pas à ce qu'on les lui marchandât; enfin qu'il ne capitulerait
pas. On a compris alors que la partie était fort sérieuse; mais, de part
et d'autre, on s'y trouvait trop engagé pour reculer. C'est du moins ce
qu'a cru la majorité du Centre. Le vote s'est produit au milieu d'une
agitation, d'une émotion extrêmes. Au dépouillement, le gouverne-
ment était battu par une dizaine de voix. Aussitôt, le chancelier a
tiré de sa poche un décret de dissolution dont il a donné lecture sur
on ton irrité. Le sort en était jeté : le gouvernement prenait le pays
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REVUE. — CHRONIQUE. 233
potur juge entre le Reichstag et lui. Les élections doivent avoir lieu
dans les deux mois, et la nouvelle assemblée doit se réunir un mois
plus tard.
L'Allemagne est donc engagée dans une crise politique et électorale
dont; le dénouement sera bientôt connu : en attendant, nous nous
al>stdendron8 de le préjuger. Nous avons déjà beaucoup de peine avoir
clsilx^dans nos propres élections pendant qu'elles se préparent, et nous
noxLs sommes plus d'une fois trompés sur les résultats qu'elles devaient
donner : ce serait s'exposer à des chances d'erreur encore plus grandes
<ra.o d'émettre des prévisions sur des élections étrangères. Il est cer-
tstlTx que le vote du Centre catholique a créé quelque confusion. Le
O^xitre, en effet, s'est trouvé voter avec les socialistes: c'est avec eux,
los Polonais, les Danpis, les Alsaciens-Lorrains, qu'il a fait la majorité.
ï^iax*€ rencontre, sans doute ; il ne saurait y avoir d'alliance véritable
^^ durable entre les catholiques et les socialistes ; en tout cas. il n'y
^^ix svait pas le 13 décembre. Mais cette rencontre est de natureà jeter
dvi trouble dans les esprits, et c'est peut-être sur cela que le gouveme-
^a^oxit acompte. M. de Bulow, dans son discours, s'est effectivement ap-
plicjué à confondre les députés du Centre avec les adversaires de la poli-
^î<iue d'expansion et de grandeur nationales, et le premier cri qui a été
Vaxicé dans l'arène électorale a été : Guerre au Centre et au socialisme.
Mais il y a encore six semaines avant les élections : d'ici là, les choses
pourraient bien se modifier quelque peu. Il est difficile de créer en
Allemagne, c'est-à-dire dans un pays où les intérêts, les idées, les
préjugés locaux conservent une grande force, un courant électoral
tout nouveau. Le Centre n'a d'ailleurs pas voté tout entier contre le
gouvernement: celui-ci doit donc faire des exceptions parmi Jes
«membres du groupe qu'il combat. Enfin le Centre a, dans une partie
du pays, des attaches très puissantes, et les socialistes commencent à
en avoir partout où il y a du mécontentement. L'ordre, le plan de la
bataille pourront se modifier quelque peu avant la fin. Ce serait déjà
^ résultat que d'avoir rendu le Centre plus traitable : peut-être s'en
^ûtentera-t-OD. Mais nous ne sommes qu'au début de cette grande
opération politique, et personne encore n'a une vue bien claiie de ce
^^ Peuvent en être les suites.
Francis Charmes.
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tfis
ESSAIS ET NOTICES
LA VIE ET L'OEUVRE D'HÉRAULT DE SÉCHELLES
Les acteurs du drame révolutionnaire sont certains de ne pas êt^ fe
oubliés : leur mémoire est Fobjet d'un culte public, leur figure
souvent évoquée dans les discours de nos orateurs, et leur vie inspi
de nombreux écrits. Les historiens se plaisent aujourd'hui à reo^:
stituer l'existence que Ton menait sous la Terreur, et il seml:^ — -*e
que leur curiosité soit tout particulièrement attirée par le sangl^L^^^
couperet de la guillottine. C'est ainsi que nous devons aux rechercl^^^s
de M. Emile Dard une nouvelle biographie d'Hérault de Séchelles ^^^
môme temps qu'une réédition des œuvres littéraires du célèbi
Jacobin (1).
« L'opinion commune lui est sévère, — remarque M. Dard
début de son livre, — les partis l'ont traité tour à tour en adversai^^^
et en transfuge (2). » Si nous examinons^ avei: Tattentioa qu*il mérit--^'
l'ouvrage qui achève de nous renseigner sur le rôle du conventionn^^^
nous verrons que « l'opinion » avait quelque raison d'user de sévér^^^
à l'égard de ce triste personnage.
Hérault de Séchelles n'était âgé que de vingt-cinq ans lorsqu'il i^«t
nommé, le 20 juUlet 1785, avocat général du Parlement, grâce à ^
(1) Un épicurien sous la Teireur. Hérault de Séchelles (1759-1794^, d'après ^^
documens inédits, par M. Emile Dard, 1 vol. in-8«; Perrin. — Hérault de Séche^"^i
Œuvres littéraires^ publiées avec une préface et des notes, 1 vol. in-16; ibid»
(2) Le lecteur voudra bien se rappeler les articles si documentés que M. Er^caesf
Daudet a publiés ici sur le même sujet et qui établissent nettement qu'HérauB^ 'C ^'^
Séchelles fut « un apôtre du terrorisme persécuteur et brutal. » Voyez àorn^s la
Revue des 1*% 15 octobre et 15 novembre 1903 : les Dames de Bellegarde.
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ESSAIS ET NOTICES. 235
protection de la duchesse de Polignac, sa cousine. Une tradition veut
que la Reine broda elle-même la ceinture noire qu'elle offrit au jeune
magistrat. La bonne compagnie venait en foule au Châtelet applaudir
le séduisant orateur qui se réservait les « causes d'éclat » et les sou-
tenait, disent les contemporains, en « homme sensible. » Après avoir
tenu des propos austères à la tribune, M. Tavocat général montait dans
on luxueux carrosse et courait à ses plaisirs. Nous ne le suivrons pas
dans son boudoir de la rue Basse-du-Rempart, — dont le mobilier trop
confortable a été consciencieusement inventorié par les biographes,
— et nous irons le retrouver de préférence dans son cabinet de tra-
vail, an milieu de ses quatre mille volumes. « Les orateurs grecs et
latins, dans leur texte et dans les traductions de Tabbé Auger, avoisi-
naient les grands écrivains du dernier siècle, quatre-vingt-douze vo-
lumes de Voltaire,... trente-quatre de Jean-Jacques et cinquante-six de
Buffon. »
HérauH avait une envie extrême àfi connaître Thistorien de la
nature dont il relisait sans cesse les ouvrages. Il arriva à Montbard le
30 octobre 1785, y passa deux jours, et pénétra dans le fameux sanc-
tuaire qu'on a appelé « le berceau de Thistoire naturelle. » Il nota
ses impressions dans un petit opuscule, qui parut à la fin de
l'année 1785, sans nom d'auteur, sous le titre : Vistte à Buffon. « C'est
le premier modèle d'un genre qui a fait fortune, — dit M. Dard, — l'in-
terview irrévérencieuse des hommes célèbres. » Bufîon aurait donné
à son hête la définition du génie. — Le visiteur est frappé par l'attitude
religieuse du châtelain qui assiste tous les dimanches à la grand'messe.
« Je tiens de M. de Buffon, — écrit-il, — qu'il a pour principe de res-
pecter la religion ; qu'il en faut une au peuple ; que dans les petites
villes on est observé de tout le monde, et qu'il ne faut choquer per-
sonne. » Le savant lui montre des lettres de l'impératrice Catherine
en s'applaudissant « d'avoir été plus entendu par une femme que par
ime Académie. » Ici le jeune homme paraît sensible à la gloire « per-
sonnifiée » par le vieillard : « Dans cette haute correspondance de la
puissance et du génie, mais où le génie exerçait la véritable puis-
sance, je sentais mon âme attendrie, élevée. » — Mais cette émotion
est de courte durée. A vrai dire, les pages que nous avons sous les
yeux témoignent de moins d'enthousiasme que d'ironie et justifient
pleinement la sévérité de Sainte-Beuve, qui a traité l'auteur d' c espion
léger, infidèle et moqueur (1). »
(1) CauMerïes eu Lundi, t. IV.
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236 REVUE DES DEUX MONDES.
L'ouvrage qui succède à cet écrit, et qui est postérieur de trois ans,
nous fera pénétrer plus avant dans le caractère d'Hérault de Séchelles.
Durant Tété de 1788, Hérault donna l'hospitalité, au château d'Épone,
à un étrange personnage qui jouissait alors de quelque célébrité dans
les cénacles littéraires. Antoine de Lassalle avait conçu au cours de
ses voyages une ingénieuse théorie qui reposait sur le système des
compensations. Il voulait prouver que l'univers était un immense
pendule qui oscillait entre deux infinis. « Tout oscille, disait-il,
tout balance, tout est alternativement vainqueur et vaincu... Notre
âme est une rude escarpolettelmenée par deux nègres vigoureux, n
La théorie était exposée dans un livre intitulé : La Balance natu-
relle^ ou Essai sur une loi universelle appliquée aux sciences, arts et
métiers et aux moindres détails de la vie commune. — Le livre était
dédié à Hérault de Séchelles, l'homme harmonieusement balancé, en
qui Lassalle avait trouvé « l'emblème vivant » de son ouvrage.
Les idées matérialistes dont était rempli ce traité donnèrent lieu
à de nombreuses discussions qui retentirent sous les voûtes du
château d'Épone. L'avocat Bellart rapporte qu'Hérault, Ysabeau son
secrétaire et Lassalle tenaient des propositions « à faire dresser les
cheveux sur la tète... Le maître de la maison se reposait des impiétés
avec des obscénités. » Bellart constate qu'Hérault était « matérialiste
au plus haut degré; » il quitta précipitamment le château, y ayant fait
ime découverte qui le choqua fort : M. Dard nous laisse malicieuse-
ment entendre qu'il s'agissait d'intrigues amoureuses au dénouement
trop rapide.
Quoi qu'il en soit, c'est au sortir de ces discussions qu'Hérault ré-
digea un petit cahier qui fut imprimé dans les dernières semaines de
l'année 1788. Le Codicille politique et pratique d'un jeune habitant
d'Épone est un recueil de pensées qui traite de l'art de parvenir et du
culte du moi. L'art de parvenir consistera à bien observer et à calculer
exactement : Qui bene définit et dividit tanquam Deus, Mais pour
atteindre le but, il ne faudra pas craindre de s'affranchir des préjugés
et des lois. Le cynisme qui perçait dans [cet écrit effraya la famille,
de l'auteur; l'avocat général, soucieux encore de sa réputation
consentit à ce que l'édition fût anéantie avant que le public n'ait eu le
temps de crier au scandale. La date où l'opuscule fut composé en
constitue l'hitérét : le Codicille nous renseigne sur les méditations du
jeune patricien quelques mois avant la chute de l'ancien régime.
L'ouvrage n'est pas autre chose qu'une « Théorie de l'ambition, » et
c'est môme sous ce titre qu'il fut réimprimé, — d'une manière très
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mm^^^^-^1%1
ESSAIS ET NOTICES. 237
f3Xitive du reste, — en 1802 (1). Quelques citations donneront une
iciée plus exacte de ces maximes que n'importe quel commentaire :
« L'homme n'est grand qu'en proportion de l'estime continue qu'il
a. i>our lui-môme (IV-xix). »
« 11 ne s'agit pas d'être modeste, mais d'être le premier ( Vl-ii). »
» Envelopper les fourbes dans leurs propres filets, ne ruser que
dans la forme, tenir registre des ruses qui auront réussi (VI-x). »
*< Se consoler des malheurs réels par un bonheur idéal; se ré-
fugier de son cœur dans sa tête (Vl-xxv). »
« Faire dire par les autres le mal qu'on pense de ses ennemis, en les
iouant des qualités voisines de leurs défauts et de leurs vices (VII-vi). »
« Donner toujours, et surtout aux femmes, une haute idée de soi
par des mots fiers (X-vii). »
« Louer ceux de nos émules que nous avons surpassés (X-xn). »
On le voit, il suffit d'ouvrir ce testament philosophique pour se
rendre compte qu'il ne contient pas une morale nouvelle : on y re-
troxiAre les commandemens du catéchisme machiavélique transportés
^ l'époque des Liaisons dangereuses.
I.«es œuvres d'Hérault de Séchelles comprennent encore des
^^ flexions sur la Déclamation, des Remarques Sur la conversation, les
^ét dits sur la Société d'Olten (1790), — récit humoristique d'un voyage
6ïi Suisse, — VÊloge d'Athanase Auger (lu à la séance publique de la
Société des Neuf Sœurs, le 25 mars 1792), — éloquent hommage
ï>Bn.du à la mémoire du traducteur de Démosthène, — et des Pensées
^^ anecdotes qui renferment quelques raisonnemeus frappans par leur
J^ist^sse.
^'écrivain pénétrant, qui se vantait d'être un homme libre et de
'^^Priser les esclaves, allait être amené tout naturellement à ressentir
^ premiers effets de l'ivresse révolutionnaire : il fut arraché à ses
^^Vatm ou à ses plaisirs par les clameurs de la foule qui se ruait vers
bastille et il pi'it part à l'émeute d'une façon tout à fait scanda-
^^^e^ L'espace nous manque pour retracer en détail la carrière
j.^érault de Séchelles; nous chercherons pourtant une querelle à*
^^torien qui trace du personnage un portrait par trop flatté : il
c^^^) Les titres des chapitres indiquent les divisions du traité : Chapitre I. Pré-
pç^^% généraux pour avoir du génie. — II. Choix de moyens et de circonstances
^^/^ «xalter les facultés intellectuelles, soit toutes ensemble, soit les unes aux
ho^?*^» des autres. — II L Lecture. — IV. Caractère. — V. Connaissance des
l^^^*i[ies. — VI. Plan d'action. — VIT. Conversation. — VIIl. Forme des livres. —
X|' ^^yle des livres et des discours publics. — X. Théorie du charlatanisme. —
V -«-«^que des contractifs.
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238 REVUE DES DEUX MONDES.
semble qu*il ait des trésors d'indulgence pour a TAlcibiade de la
Montagne » et qu'il soit constamment sous le charme de la beauté, du
savoir et de l'éloquence du cet ambitieux politicien ; nous ne nous
laisserons pas entraîner de la sorte, et nous examinerons plus froi-
dement les chefs d'accusation qui pèsent si lourdement sur la mé-
moire du cynique Jacobin.
Ëlu député à l'Assemblée législative le 16 septembre 17^1, Hérault
ne tarda pas à descendre la pente glissante qui conduisait des Feuil-
lans à la Gironde et de la Gironde à la Montagne. Un an après, le
1'' septembre 1792, il fut porté au fauteuil présidentiel. Les prisons
vont se remplir d'innocens, les massacres vont ensanglanter la rue, et
celui qui est alors le premier magistrat de France ne fera que de loin
en loin le geste de calmer les assassins. Le î novembre, l'ancien
Girondin fut élu par la Montagne président de la Convention : il
témoignait sa reconnaissance en défendant Robespierre contre Louvet
et Barbaroux. — Hérault jugea prudent de s'éloigner avant que le
procès de Louis XYI ne conmiençàt : il se fit donner avec Philibert
Simond une mission en Savoie, pour gagner ce pays aux idées révolu-
tionnaires, u Quelques semaines après leur arrivée, — dit M. Ernest
Daudet, — les citoyens commissaires étaient exécrés autant que re-
doutés... Absens de Paris, les représentans du peuple en mission
auraient pu se dispenser de s'associer au vote de la Convention qui
prononçait la mort du Roi. Mais ils revendiquèrent leur part de res-
ponsabilité et 's'associèrent à ce crime, en écrivant de Chambéry :
<c que leur vœu^ était pour la condamnation de Louis Capet sans appel
au peuple. »
Le plus beau jour de TAlcibiade de la Montagne fut, au dire de
M. Dard, le 1 0 août 1793. Hérault, qui venait de donner une Constitution
à la France, célébra le culte de là Nature sur la place de la Bastille. La
Bibliothèque nationale possède une estampe qui permet de se repré-
senter les scènes de folie auxquelles donna lieu cette fête déma-
gogique. « Étrange fête, écrit Taine à ce sujet, et qui exprime bien
Tesprit du temps : c'est une sorte d'opéra que les autorités pu-
bliques jouent dans la rue, avec des chars de triomphe, des encen-
soirs, des autels, une arche d'alliance, des urnes mortuaires et le
reste des oripeaux classiques. » Quelques jours après, Hérault appre-
nait que son grand-oncle, M. Magon de la Balue, âgé de quatre-
vingts ans, avait été incarcéré à la Force. Nicolas Berryer, qui était lié
avec la famille, supplie le président de l'Assemblée, membre du
Comité de Salut] public, d'intervenir. Hérault répond « qu'il se compro-
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i\
ESSAIS ET NOTICES. 239
mettraitlui-mémô en sollicitant pour son oncle; qu'il ne sauverait pas ri
celui-ci pour lequel il ne pouvait]]rien. » Berryer demeura confondu
d'une telle impassibilité. , ';;
Une des plus lourdes charges qui pèsent 'sur le conventionnel ' ^
est d'avoir été l'ami de Carrier ; M. Dard constate qu'Hérault fut au ;,^
Comité de Salut public le correspondant préféré du terrible proconsul.
« J'ai lu tes lettres au Comité, écrit-il, le 20 septembre, à Carrier. Elles
sont pleines de vigueur et d'énergie. Continue,\brave collègue, c'est
en poursuivant ainsi les coquins et les honmies douteux, c'est en
dém^geant cette engeance que tu sauves la République. » On sait le j}
moyen que Carrier employa dans}la| suite pour,«c déménager » rapide- jj
ment l'engeance des hommes douteux. Dans une autre lettre, Hérault
donne à son] correspondant le conseil de « frapper en passant de
grands coups et d'«i laisser la responsabilité à ceux qui sont chargés
de i'exécater. » M. Dard retrouve avec raison dans cette recomman-
dation hypocrite la théorie dul charlatanisme] qui [fait l'objet d'un
chapitre du Codicille.
À partir de ce moment, les argumens manquent à l'historien pour
disculper le féroce Montagnard. H nous le montre, menacé par l'hosti-
lité de Robespierre et en proie à son tour à la terreur. « Hérault était
devenu, comme Hébert, implacable par peur. » C'est par lâcheté qu'il
change la Reine sa bienfaitrice qu'un mois auparavant il avait eu
l'intention de sauver. Au cours de sa mission dans le Haut-Rhin, s'il n'a
pas « semé quelques guillotines » sur sa route, — comme le lui fait
dire FeUer, dans la Biographie universelle, — il n'en a pas moins
q>pliqué à outrance les pires lois révolutionnaires : il pressentait qu'il
allait être sacrifié avec Danton à la haine de Robespierre et de Saint-
Jost. Mallet du Pan notait 'dans un rapport qu'Hérault u marchait
sur la lame d'un rasoir. » Le suspect cherchait en vain des consola-
tions auprès de sa belle amie, M""** de Morency, qu'il emmenait souper
à(Cha01ot, « dans un petit pavillon nommé l'Amitié. » Mais il ne
réussissait pas à lui cacher ses alarmes : «^C'est plutôt pour se tuer,
écrivait-elle, qu'il prend du|plaisir ;à l'excès que pour se rendre heu-
reux. » Le 16 mars 1794, le « ci-devant noble » Hérault de Séchelles
retrouvait à la prison du] Luxembourg la bonne compagnie qu'il
avait [désertée. Notre historien constate avec satisfaction que l'on
fit au cousin de la duchesse de Polignac « la réception de l'enfant
prodigue. '» Le 2 avril, il comparut devant le tribunal où il rappela
en pure perte les services qu'il avait rendus à la nation. Trois jours
après, il montaMans la même charrette que Danton et Fabre d*£glan-
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1
240 REVUE DES DEUX MONDES.
tme. Son attitude fut celle de Tindifférence, au témoignage de Taca-
démiden Ârnault, qui rencontra le lugubre cortège : « Il [Hérault]
paraissait enfin détaché de la vie dont il avait acheté la conservation
par tant de lâchetés et d'atrocités. L'aspect de cet égoïste étonnait
tout le monde. »
M. Dard mentionne qu'Hérault relisait son Codicille en prison et y
apportait des corrections. Nous regrettons de ne pas posséda* ces
retouches. C'eût été un document curieux que celui qui nous eût] ren-
seignés eur les dernières pensées de l'épicurien qui venait de par-
courir une si rapide et si triste carrière : cet ironiste eut soin, même
au bord dej'abime, de ne rien livrer de son âme et de ne donner
aucune marque de repentir qui pût modifier, en quoi que ce fût,
son attitude de comédien. Hérault de Séchelles mérite d'être traité
avec la môme rigueur que son complice Danton, dont on a pu dire :
u Si nous étions condamnés à l'admirer ou seulement à l'absoudre, il
faudrait déchirer tous les codes, jeter au feu tous les livres de morale,
retourner à l'état sauvage, avec l'innocence de moins et la corrup-
tion de plus. »
Nous souhaitons que cette courte nc^ice suffise à montrer le réel
intérêt du livre de M. Dard. On ne saurait trop louer la bonne mé-
thode employée, qui consiste à situer le document dans un tableau
pittoresque et à dissimuler ainsi Teffort que la recherche a coûté.
Soyons donc reconnaissans à l'historien de nous avoir fait pénétrer
dans l'intimité d'un des personnages les plus singuliers qui aient
figuré sur la scène de la Hévolution, et félicitons-le d'avoir réussi à
fixer les traits de l'écrivain et de l'orateur dans un portrait d'uue
touche fine, élégante et légère.
R. V.
Le Secrétaire de la Rédaction^ gérant ^
Joseph Bertrand.
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LE CAHIER ROUGE
DE
BENJAMIN CONSTANT
MA VIE (1767-1787)
11(1)
Ce fui à cette époque [1787] que je fis connaissance avec la
première femme d'un esprit supérieur que j'aie connue, et l'une
de celles qui en avait le plus que j'aie jamais rencontrée. Elle se
nommait M""* de Charriëre. C'était une Hollandaise d'une des
premières familles de ce pays, et qui, dans sa jeunesse, avait fait
beaucoup de bmiit par son esprit et la bizarrerie de son caractère.
A trente ans passés, après beaucoup de passions, dont quelques-
unes avaient été assez malheureuses, elle avait épousé, malgré sa
famille, le précepteur de ses frères, homme d'esprit, d'un carac-
tère délicat et noble, mais le plus froid et le plus flegmatique
que l'on puisse imaginer. Durant les premières années de son
mariage, sa femme l'avait beaucoup tourmenté pour lui im-
primer un mouvement égal au sien ; et le chagrin de n'y par-
venir que par momens avait bien vite détruit le bonheur qu'elle
s'était promis dans cette union à quelques égards dispropor-
tionnée. Un homme beaucoup plus jeune qu'elle, d'un esprit
très médiocre, mais d'une belle figure, lui avait inspiré un goût
(i) Voyez la Home du î" janvier.
TOXB zzxvik — i907. 16
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242 REVUE DES DEUX MONDES.
très vif. Je n'ai jamais su tous les détails de cette passion : mais
ce qu'elle m'en a dit et ce qui m'a été raconté d'ailleurs a suffi
pour m'apprendre qu'elle en avait été tort agitée et fort malheu-
reuse, que le mécontentement de son mari avait troublé l'inté-
rieur de sa vie, et qu'enfin le jeune homme qui en était l'objet
l'ayant abandonnée pour une autre femme qu'il a épousée, elle
avait passé quelque temps dans le plus affreux désespoir. Ce
désespoir a tourné à bien pour sa réputation littéraire, car il lui
a inspiré le plus joli des ouvrages qu'elle ait faits : il est intitulé
CalistCy et fait partie d'un roman qui a été publié sous le titre
de Lettres écrites de Lausanne. Elle était occupée à faire im-
primer ce livre quand je fis connaissance avec elle. Son esprit
m'enchanta. Nous passâmes des jours et des nuits à causer en-
semble. Elle était très sévère dans ses jugemens sur tous ceux
qu'elle voyait. J'étais très moqueur de ma nature. Nous nous
convînmes parfaitement. Mais nous nous trouvâmes bientôt l'un
avec l'autre des rapports plus intimes et plus essentiels. M""' de
Charrière avait une manière si originale et si animée de consi-
dérer la vie, un tel mépris pour les préjugés, tant de force dans
ses pensées, et une supériorité si vigoureuse, et si dédaigneuse
sur le commun des hommes, que dans ma disposition, à vingt
ans, bizarre et dédaigneux que j'étais aussi, sa conversation
m'était une jouissance jusqu'alors inconnue. Je m'y livrai avec
transport. Son mari, qui était un très honnête homme, et qui
avait de l'affection et de la reconnaissance pour elle, ne l'avait
menée à Paris que pour la distraire de la tristesse où l'avait jetée
l'abandon de l'homme qu'elle avait aimé. Elle avait vingt-sept ans
de plus que moi, de sorte que notre liaison ne pouvait l'inquiéter.
Il en fut charmé et l'encouragea de toutes ses forces. Je me sou-
viens encore avec émotion des jours et des nuits que nous pas-
sâmes ensemble à boire du thé et à causer sur tous les sujets
avec une ardeur inépuisable. Cette nouvelle passion n'absorbait
pas néanmoins tout mon temps. Il m'en restait malheureusement
assez pour faire beaucoup de sottises et beaucoup de dettes. Une
femme qui de Paris correspondait avec mon père l'avertit de ma
conduite, mais lui écrivit en même temps que je pourrais tout
réparer si je parvenais à épouser une jeune personne qui était de
la société dans laquelle je vivais habituellement et qui devait avoir
90 000 francs de rente. Cette idée séduisit beaucoup mon père,
ce qui était fort naturel. Il me la communiqua dans une lettre
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LE CAHIER ROUOB DE BENJAMIN CONSTANT. 243
qui contenait d'ailleurs beaucoup et de très justes reproches, et
où il finissait par me déclarer qu'il ne consentirait à la prolon-*
gatronde mon séjour à Paris que si j'essayais de réaliser ce pro-
jet avantageux et si je croyais avoir quelque chance de réussir.
La personne dont il s'agissait avait seize ans et était très jolie.
Sa mère m'avait reçu depuis mon arrivée avec beaucoup d'amitié.
Je me voyais placé entre la nécessité de tenter au moins une
chose dont le résultat m'aurait fort convenu, ou celle de quitter
une ville où je m'amusais beaucoup pour aller rejoindre mon
père qui m'annonçait un grand mécontentement. Je n'hésitai pas
& risquer la chose. Je^commençai, suivant l'usage, par écrire à la
mère pour lui deipander la fnain de sa fille. Elle me répondit
fort amicalement, mais par un refus motivé sur ce que sa fille
était déjà promise à un homme qui devait l'épouser dans quelques
mois. Cependant, je ne crois point qu'elle considérât elle-même
ce refus comme irrévocable ; car, d'un côté, j'ai su depuis qu'elle
avait fait prendre en Suisse des informations sur ma fortune, et
de l'autre, elle me donnait toutes les occasions qu'elle pouvait de
parler tètè à t^te avec sa fille. Mais je me conduisis en vrai foui
A.U lieu de profiter de la bienveillance de la mère qui, tout en
^^ refusant, m'avait témoigné de l'amitié, je voulus commencer
^^ foman avec la fille, et je le commençai de la manière la plus
^surde. Je n'essayai point de lui plaire ; je ne lui dis pas même
^^ mot de mon sentiment. Je continuai à causer le plus timide*
^^Ti\ du monde avec elle quand je la trouvais seule. Mais je lui
^^^ivis une belle lettre comme à une personne que ses parens
^^^laient marier malgré elle à un homme qu'elle n'aimait pas,
je lui proposai de l'enlever. Sa mère, à qui sans doute elle
^litra cette étrange lettre, eut pour moi l'indulgence de laisser
^ ûlle me répondre comme si elle ne l'en avait pas instruite.
Ar^* Pourras (1 ), — elle s'appelait ainsi, — m'écrivit que c'était
^^s parens à décider de son sort, et qu'il ne lui convenait pas de
^c^Yoir des lettres — d'un homme. Je ne me le tins pas pour
^* et je recommençai de plus belle mes propositions d'enlève-
^^Xàt, de délivrance, de protection contre le mariage qu'on vou-
o ^ Je me liai beaucoup avec mon cousin. Il prit du go&t pour M»* Pourras.
y^ *^ père aurait voulu qu'il nt un riche mariage. Cette demoiseUe avait une grande
^ /'^^^iJie et aurait volontiers accepté Benjamin, mais M-* Pourras avait l'ambition
lll^^re de sa fille une femme titrée. » Journal de Charles de Constant. M. a C
^^Hothèque de Genève.
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1
2ii REVUE DES DEUX MONDES.
lait la forcer à contracter. On eût dit que j'écrivais à une vic-
time qui avait imploré mon secours, et à une personne qui avait
pour moi toute la passion que je croyais ressentir pour elle : et
dans le fait, toutes mes épitres chevaleresques étaient adressées à
une petite personne très raisonnable qui ne m'aimait pas du
tout, qui n'avait aucune répugnance pour l'homme qu'on lui
avait proposé, et qili ne m'avait donné ni l'occasion ni le droit
de lui écrire de la sorte. Mais j'avais enfilé cette route et pour
le diable je n'en voulais pas sortir. Ce qu'il y avait de plus inex-
plicable c'est qufe, lorsque je voyais M"' Pourras, je ne lui disais
pas un mot qui eût du rapport avec mes lettres. Sa mère me
laissait toujours seul avec elle, malgré mes extravagantes pro-
positions dont sûrement elle avait connaissance, et, c'est ce qui
me confirme dans l'idée que j'aurais pu encore réussir. Mais,
loin de profiter de ces occasions, je devenais, dès que je me
trouvais seul avec M"' Pourras, d'une timidité extrême. Je ne
lui parlais que de choses insignifiantes et je ne faisais pas même
une allusion aux lettres que je lui écrivais chaque jour, ni au
sentiment qui me dictait ces lettres. Enfin, une circonstance dans
laquelle je n'étais pour rien, amena une crise qui termina tout.
M"' Pourras, qui avait été galante toute sa vie, avait encore un
amant en titre. Depuis que je lui avais demandé sa fille, elle
avait continué à me traiter avec amitié, avait toujours paru
ignorer mon absurde correspondance et, pendant cpie j'écrivais
tous les jours à la fille pour lui proposer de Tenlever, je pre-
nais la mère pour confidente de mon sentiment et de mon
malheur : le tout, je dois le dire, sans aucune réflexion et sans la
moindre mauvaise foi. Mais j'avais enfilé cette route avec l'une
et avec l'autre. J'avais donc avec M°' Pourras de longues conver-
sations, tète à tète. Son amant en prit ombrage. Il y eut des
scènes violentes, etM""* Pourras qui, ayant près de cinquante ans,
ne voulait pas perdre cet amant qui pouvait être le dernier,
résolut de le rassurer: Je ne me doutais de rien et j'étais un jour
à faire à M""* Pourras mes lamentations habituelles, lorsque M. de
Sainte-Croix, — c'était le nom de l'amant, — parut tout à coup et
montra beaucoup d'humeur. M°* Pourras me prit par la main,
me mena' vers lui, et me demanda de lui déclarer solennellement
si ce n'était pas de sa fille que j'étais amoureux, si ce n'était pas
sa fille que j'avais demandée en mariage, et si elle n'était pas
tout à fait étrangère à mes assiduités dans sa maison. Elle n'avait
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LE CAHIBR ROUGE DE BE?}JAMIN CONSTANT. 245
VU dans la déclaration exigée de moi qu'un moyen de mettre fin
aii3L ombrages de M. de Sainte-Croix. J'envisageai la chose sous
lira autre point de vue, je me vis traîné devant un étranger pour
lui avouer, que j'étais un amant malheureux, un homme repoussé
pcLi- la mère et par la fille. Mon amour-propre blessé me jeta
cla.rrs un vrai délire. Par hasard, j'avais emporté dans ma poche
^^M^e petite bouteille d'opium que je trimballais avec moi depuis
q^^elque temps. C'était ensuite de ma liaison avec M"* de Char-
rîère, qui prenant beaucoup d'opium dans sa maladie, m'avait
donné Tidée d'en avoir, et dont la conversation, toujours abon-
daxàte, vigoureuse, mais très bizarre, me tenait dans une espèce
d'iv^resse spirituelle, qui n'a pas peu contribué à toutes les sot-
tises que j'ai faites à cette époque.
Je répétais sans cesse que je voulais me tuer, et à force de le
dii-e je parvenais presque à le croire, quoique dans le fond je
ix^exi eusse pas la moindre envie. Ayant donc mon opium en
poche au moment où je me vis traduit en spectacle devant
M. de Sainte-Croix, j'éprouvai une espèce d'embarras dont il me
pajrut plus facile de me tirer par une scène que par une conver-
sa-tîon tranquille. Je prévoyais que M. de Sainte-Croix me ferait
des questions, me témoignerait de l'intérêt, et comme je me
Pouvais humilié, ces questions, cet intérêt, tout ce qui pouvait
Pi'olonger la situation m'était insupportable. J'étais sûr qu'en
avalant mon opium je ferais diversion à tout cela ; ensuite, j'avais
^^puis longtemps dans la tête, que de vouloir se tuer pour une
'^naoïe, c'était un moyen de lui plaire. Cette idée n'est pas exac-
^nxent vraie. Quand on plaît déjà à une femme et qu'elle ne
^^lUande qu'à se rendre, il est bon de la menacer de se tuer
P?^ce qu'on lui fournit un prétexte décisif, rapide et honorcd)le.
^is quand on n'est point aimé, ni la menace ni la chose ne
P'^^duisent aucun effet. Dans toute mon aventure avec M"' Pour-
^> il y avait une erreur fondamentale, c'est que je jouais le
. ^*^an à moi tout seul. Lors donc que M"** Pourras eut fini son
^ïrogatoire, je lui dis que je la remerciais de m'avoir mis dans
^t^^ situation qui ne me laissait plus qu'un parti à prendre, et je
^^î ma petite fiole que je portai à mes lèvres. Je me souviens
^*^^,dans le très court instant qui s'écoula pendant que je fis
J^llç opération, je me faisais un dilemme qui acheva de me
^^^ider.
«Si j'en meurs, me dis-je, tout sera fini ; et si Ton me sauve,
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246 REVUE DES DEUX MONDES.
il est impossible que M*^* Pourras ne s'attendrisse pas pour un
homme qui aura voulu se tuer pour elle. J'avalai donc mon
opium. Je ne crois pas qu'il y en eût assez pour me faire grand
mal et comme M. de Sainte-Croix se jeta sur moi, j'en répandis
plus de la moitié par terre. On fut fort effrayé. On me fit
prendre des acides pour détruire Tefifet de l'opium. Je fis ce
qu'on voulut avec une docilité parfaite, non que j'eusse peur,
mais parce que l'on aurait insisté, et que j'aurais trouvé en-
nuyeux de me débattre. Quand je dis que je n'avais pas peur,
ce n'est pas que je susse combien il y avait peu de danger. Je ne
connaissais point les effets que l'opium produit, et je les croyais
beaucoup plus terribles. Mais d'après mon dilemme, j'étais tout
à fait indifférent au résultat. Cependant, ma complaisance à me
laisser donner tout ce qui pouvait empêcher l'effet de ce que je
venais de faire dut persuader les spectateurs qu'il n'y avait rien
de sérieux dans toute cette tragédie.
Ce n'est pas la seule fois dans ma vie qu'après une action
d'éclat, je me suis soudainement ennuyé de la solennité qui
aurait été nécessaire pour la soutenir et que, d'ennui, j'ai défait
mon propre ouvrage. Après qu'on m'eut administré tous les
remèdes qu'on crut utiles, on me fit un petit sermon d'un air
moitié compatissant, moitié doctoral, que j'écoutai d'un air tra-
gique ; M^^' Pourras entra, car elle n'y était pas pendant que je
faisais toutes mes folies pour elle, et j'eus l'inconséquente déli-
catesse de seconder la mère dans ses efforts pour que la fille ne
s'aperçût de rien. M"* Pourras arriva, toute parée pour aller à
l'Opéra où l'on donnait le Tarare de Beaumarchais pour la pre-
mière fois. M"* Pourras me proposa de m'y mener, j'acceptai :
et mon empoisonnement finit, pour que tout fût tragi-comique
dans cette affaire, par une soirée à l'Opéra. J'y fus môme d'one
gaieté folle, soit que l'opium eût produit sur moi cet effet, soit,
ce qui me paraît plus probable, que je m'ennuyasse de tout ce
qui s'était passé de lugubre, et que j'eusse besoin de m'amuser.
Le lendemain, M"' Pourras, qui vit la nécessité de mettre
un terme à mes extravagances, prit pour prétexte mes lettres à
sa fille, dont elle feignit n'avoir été instruite que le jour môme,
et m'écrivit que j'avais abusé de sa confiance en proposant à sa
fille de l'enlever pendant que j'étais reçu chez elle. En consé-
quence, elle me déclara qu'elle ne me recevrait plus, et pour
m'ôter tout espoir et tout moyen de continuer mes tentatives,
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LE CABIER ROUGE DE BENJAMIN CONSTANT. 247
elle fit venir M. de Charrière qu'elle pria d'interroger lui-même
, sa fille sur ses sentimens pour moi. M"* Pourras répondit très
nettement à M. de Charrière que je ne lui avais jamais parlé
d'amour, qu'elle avait été fort étonnée de mes lettres, qu'elle
n'avait jamais rien fait et ne m'avait jamais rien dit qui pût
m'autoriser à des propositions pareilles, qu'elle ne m'aimait
point, qu'elle était très contente du mariage que ses parens pro-
jetaient pour elle, et qu'elle se réunissait très librement à sa
mère dans ses déterminations à mon égard. M. de Charrière me
rendit compte de cette conversation, en ajoutant que, s'il eût
aperçu dans la jeune personne la moindre inclination pour moi»
il eût essayé de déterminer la mère en ma faveur.
Ainsi se termina l'aventure. Je ne puis dire que j'en éprou-
vasse une grande peine. Ma tête s'était bien montée de temps à
autre ; Tirritation de Tobstacle m'avait inspiré une espèce d'achar-
nement; la crainte d'être obligé de retourner vers mon père
m'avait fait persévérer dans une tentative désespérée ; ma mau-
vaise tête m'avait fait choisir les plus absurdes moyens que ma
timidité avait rendus encore plus absurdes. Mais il n'y avait, je
crois, jamais eu d'amour au fond de mon cœur. Ce qu il y a de
sûr, c'est que le lendemain du jour où il fallut renoncer à ce
projet, je fus complètement consolé. La personne qui, même
pendant que je faisais toutes ces enrageries, occupait, véritable-
ment ma tête et mon cœur, c'était M""* de Charrière. Au milieu
de toute lagitation de mes lettres romanesques, de mes proposi-
tions d'enlèvement, de mes menaces de suicide et de mon empoi-
sonnement théâtral, je passai des heures, des nuits entières à
causer avec M"** de Charrière, et pendant ces conversations, j'ou-
bliai mes inquiétudes, mon père, mes dettes, M"* Pourras et le
n^onde entier. Je suis convaincu que, sans ces conversations, ma
conduite eût été beaucoup moins folle. Toutes les opinions de
M** de Charrière reposaient sur le mépris de toutes les conve-
nances et de tous les usages. Nous nous moquions à qui mieux
mieux de tous ceux que nous voyions : nous nous engouions
de nos plaisanteries et de notre mépris de l'espèce humaine, et
il résultait de tout cela que j'agissais comme j'avais parlé, riant
quelquefois comme un fou une demi-heure après de ce qu«
j'avais fait de très bonne foi dans le désespoir une demi-heure
avant. La fin de tous mes projets sur M"' Pourras me réunit
plus étroitement encore avec M"*' de Charrière : elle était la seule
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248 REVUE DBS DEUX MONDES.
personne avec qui je causasse en liberté; parce qu'elle était
la seule qui ne m'ennuyât pas de conseils et de représentations
sur ma conduite.
Des autres femmes de la société où je vivais, les unes s'in té-
ressaut à moi par amitié me prêchaient dès qu'elles en trouvaient
l'occasion, le^ autres auraient eu quelque envie, je crois, de se
charger de faire l'éducation d'un jeune homme qui paraissait si
passionné, et me le faisaient entendre d'une manière assez claire.
M°" Suard avait conçu le dessein de me marier. Elle voulait
me faire épouser une jeune fille de seize ans assez spirituelle,
fort affectée, point jolie, et qui devait être riche, après la mort
d'un oncle âgé. Par parenthèse, au moment où j'écris en 1811,
Toncle \it encore. La jeune personne, qui s'est mariée depuis à
M. Pastoretf célèbre dans la Révolution, par sa niaiserie, a eu
quelques aventures, a voulu divorcer pour épouser un homme
que j^ai beaucoup connu, dont je parlerai dans la suite, et dont
elle a eu un enfant, a fait quelques folies pour arriver à ce but,
puis, layant manqué, s'est jetée avec beaucoup d'art dans la pru-
derie, et est aujourd'hui l'ime des femmes les plus considérées
de Paris. A l'époque où M"* Suard me la proposa, elle avait une
envie extrême d'avoir un mari, et elle le disait de très bonne foi
à tout le monde. Mais ni les projets de M"' Suard, ni les avances
de quelques vieilles femmes ni les sermons de quelques autres,
ne produisaient d'effet sur moi. Comme mariage, je ne voulais
que M-^' Pourras. Comme figure, c'était encore M"* Pourras que
je préférais. Comme esprit, je ne voyais, n'entendais, ne chéris-
sais que SI"" de Charrière. Ce n'est pas que je ne profitasse du
peu d'heures où nous étions séparés, pour faire encore d'autres
sottises. Je ue sais qui me présenta chez une fille qui se faisait
appeler la comtesse de Linières. Elle était de Lausanne où son
père était boucher. Un jeune Anglais l'avait enlevée, en mettant
le feu à la maison où elle demeurait, où elle avait continué, après
avoir étt* qui t lue par ce premier amant, à faire un métier que sa
jolie figure rendait lucratif. Ayant amassé quelque argent, elle
s était fait épouser par un M. de Linières qui était mort, et deve-
nue veuve et comtesse, elle tenait une maison de jeu. Elle avait
bien quarante-cinq ans, mais pour ne pas renoncer entièrement
à son premier état, elle avait fait venir une jeune sœur d'environ
vingt ans, grande, fraîche, bien faite et hôte à faire plaisir. Il y
venait en hommes quelques gens comme il faut, et beaucoup
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LE CAHIER ROUGB DE BENJAMIN CONSTANT. 249
d'escrocs. On y tomba sur moi à qui mieux mieux. Je passais la
rooitié des nuits à y perdre mon argent: puis, j'allais causer avec
M"*' de Charrière qui ne se couchait qu'à six heures du matin, et
Je dormais la moitié du jour. Je ne sais si ce beau genre de vie
parvint aux oreilles de mon père, ou si la seule nouvelle de mon
peu de succès auprès de M"* Pourras le décida à me faire quit-
ter Paris. Mais au moment où je m'y attendais le moins, je vis
3,rriver chez moi un M. Benay, lieutenant dans son régiment,
obctrgé de me conduire auprès de lui à Bois-le-Duc. J'avais le
gentiment que je méritais beaucoup de reproches; et l'espèce de
^liaos d'idées où la conversation de M"* de Charrière m'avait jeté
-gX^^ rendait d'avance tout ce que je me croyais destiné à entendre
i,:^siippor table. Je me résignai cependant et l'idée de ne pas obéir
^ mon père ne me vint pas. Mais une difficulté de voiture retarda
^O^otre départ. Mon père m'avait laissé à Paris une vieille voiture
cf^ns laquelle nous étions venus, et, dans mes embarras d'argent,
J ''avais trouvé bon de la vendre. M. Benay, comptant sur cette
^^oiture, était venu dans un petit cabriolet à une place. Nous
essayâmes de trouver une chaise de poste chez le sellier qui
Ma 'avait acheté celle de mon père : mais il n'en avait point ou ne
youlut pas nous en prêter. Cette difficulté nous arrêta tout un
jour. Pendant cette journée, ma tête continua à fermenter, et la
coi^^ersation de M"* de Charrière ne contribua pas peu à cette
'^«•cnentation. Elle ne prévoyait sûrement pas l'effet qu'elle pro-
diiîiait sur moi. Mais en m'entre tenant sans cesse de la bêtise de
* espèce humaine, de l'absurdité des préjugés, en partageant
^^on admiration pour tout ce qui était bizarre, extraordinaire,
or-îginal, elle finit par m'inspirer une soif véritable de me trou-
Vô:»- aussi moi-même hors de la loi commune. Je ne formai pour-
^^-^^t point de projets, mais je ne sais dans quelle idée confuse,
î ^ïupruntai à tout hasard à M"** de Charrière une trentaine de
ioviis. Le lendemain M. Benay vint délibérer avec moi sur la
^^^^nière dont nous cheminerions, et nous convînmes que nous
^oiiî5 suivrions dans des voitures à une place en nous y arran-
^^ut du mieux que nous pourrions. Comme il n'avait jamais vu
f ^^}^i je lui proposai de ne partir que le soir, et il y consentit
^^'lement. Je n'avais aucun motif bien déterminé dans cette pro-
ÇP^Uion, mais elle retardait d'autant un instant que je craignais.
^Vdis mes trente louis dans ma poche et je sentais une espèce
^ t^laisir à me dire que j'étais encore le maître de faire ce que
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2S0 REVUE DES DEUX MONDES.
je voudrais. Nous allâmes dîner au Palais-Royal. Le hasard fit
qu'à côté de moi se trouva un homme que j'avais vu quelque-
fods chez M"* de Bourbonne et avec lequel j'avais causé volon-
tiers parce qu'il avait assez d'esprit. Je me souviens encore de
son nom que la circonstance où je l'ai vu pour la dernière fois
(c'était ce jour-là, le 24 juin 1787) a gravé dans ma mémoire. Il
s'appelait le chevalier de la Roche Saint- André, grand chimiste,
homme de talent, jouant gros jeu et très recherché. Je l'abordai,
et, plein que j'étais de ma situation, je le pris à part et je lui en
parlai à cœur ouvert. Il m'écouta probablement avec assez de
distraction comme je l'aurais fait à sa place. Dans le cours de ma
harangue je lui dis que j'avais quelquefois envie d'en finir en me
sauvant : « Et où donc? me dit-il assez négligemment. — Mais en
Angleterre, répondis-je. — Mais oui, reprit-il, c'est un beau pays,
et on y est bien libre. — Tout serait arrangé, lui dis-je, quand je re-
viendrais. — Sûrement, répliqua-t-il, avec le temps tout s'arrange. »
M. Benay s'approcha, et je retournai finir avec lui le dîner que
j'avais commencé. Mais ma conversation avec M. de la Roche
Saint-André iavait agi sur moi de deux manières : 1** en me mon-
trant que les autres attacheraient très peu d'importance à une
escapade qui jusqu'alors m'avait paru la chose la plus terrible ;
2^ en me faisant penser à l'Angleterre, ce qui donnait une direc-
tion à ma course, si je m'échappais. Sans doute cela ne faisait
pas que j'eusse le moindre motif pour aller en Angleterre plutôt
qu'ailleurs, ou que je pusse y espérer la moindre ressource:
mais enfin, mon imagination était dirigée vers un pays plus que
vers un autre. Cependant, je n'éprouvai d'abord qu'une sorte d'im-
patience de ce que le moment où ma décision était encore en mon
pouvoir allait expirer ou plutôt de ce que ce moment était passé ;
car nous devions monter en voiture d'abord après dîner, et il était
probable que M. Benay ne me quitterait plus jusque-là. Comme
nous sortions de table, jje rencontrai le chevalier de la Roche,
qui me dit en riant: « Eh bien! vous n'êtes pas encore parti? »
Ce mot redoubla mon regret de n'être plus libre de le faire. Nous
rentrâmes, nous fîmes nos paquets, la voiture vint, nous y mon-
tâmes. Je soupirai en me disant que pour cette fois tout était
décidé, et je pressai avec humeur mes inutiles trente louis dans
ma poche. Nous étions horriblement serrés dans le petit cabriolet
aune place. J'étais dans le fond, etM. Benay, qui était assez grand -
et surtout fort gros, était assis sur une petite chaise, entre mess
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LE CAHIBR ROUGE DB BENJAMIN CONSTANT. 251
îambeSy secoué et perdant l'équilibre à chaque cahot pour donner
de la tête à droite ou à gauche. Nous avions à. peine fait dix pas
qu'il commença à se plaindre. Je renchéris sur ses plaintes, parce
que ridée me vint que, si nous retournions à la maison/ je me
retrouverais en liberté de faire de nouveau ce que je voudrais.
En efifet, nous n'étions pas encore hors de la barrière, qu'il
déclara qu'il lui était impossible d'y tenir, et me demanda de
renvoyer au lendemain et de chercher une autre manière de
voyager. J'y consentis, je le ramenai à son hôtel, et me voili
chez moi à onze heures du soir, ayant dix ou douze heures pour
délibérer. Je n en mis pas autant à me décider à une folie beau*
coup plus grave et beaucoup plus coupable qu'aucune de celles
9^® j'avais encore faites. Je ne l'envisageai pas ainsi. J'avais la
*^te tournée et par la crainte de revoir mon père et par tous les
^phismes que j'avais répétés et entendu répéter sur l'indépen-»
"^nce. Je me promenai une demi-heure dans ma chambre, puis
pj'enant une chemise et mes trente louis, je descendis l'escalier,
J® demandai le cordon, la porte s'ouvrit, je sautai dans la rue,
® i^e savais point encore ce que je voulais faire. En général, ce
^vlx jjp^'j^ ig pl^g ^jj^ ^j^jjg ^^ ^Jq ^ prendre des partis très
^^Urdes, mais qui semblaient du moins supposer ime grande
^^ision de caractère, c'est précisément l'absence complète de
. ^*te décision, et le sentiment que j'ai toujours eu, que ce que
*^ faisais n'était rien moins qu'irrévocable dans mon esprit. De la
^^te, rassuré par mon incertitude môme sur les conséquences
y^xxe folie que je me disais que je ne ferais peut-être pas, j'ai
^^* im pas après l'autre et la folie s'est trouvée faite.
Cette fois, ce fut absolument de cette manière que je me lais*
f^^ entraîner à ma ridicule évasion. Je réfléchis quelques inslans
" 'îxsile que je choisirais pour la nuit, et j allai demander l'hos-
*^*^^lité à une personne de vertu moyenne que j'avais connue au
/^^•^mencement de l'hiver. Elle me reçut avec toute la ten-
^^^se de son état. Mais je lui dis qu'il ne s'agissait point de ses
^^.Tines, que j'avais une course de quelques jours à faire, à une
^^■^quantaine de lieues de Paris et qu'il fallait qu'elle me pror
P^^^^t une chaise de poste à louer pour le lendemain, d aussi
^^Xàne heure qu'elle le pourrait. En attendant, comme j'étais fort
^^Tiblé, je voulus prendre des forces, et j'en demandai au vin de
«Campagne dont quelques verres m'ôlèrent le peu qui me restait
^^ ia faculté de réfléchir. Je m'endormis ensuite d'un sommeil
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252 REVUE DES DEUX MONDES.
assez agité, et quand je me réveillai, je trouvai un sellier q^^^jjr
me livra une chaise à tant par jour, sans prendre d'informé ^«:::^5
tions sur ma route, et en se bornant à me faire signer ui;;3ir^i
reconnaissance que je signai d'un nom en Tair, étant bien d^^f^^i
cidé à lui renvoyer sa voiture de Calais. Ma demoiselle m'ava^^ -^»g
aussi commandé des chevaux de poste. Je la payai convenabU ^^/^
ment et je me trouvai allant ventre à terre en Angleterre av -^^^-^.ç^
vingt-sept louis dans ma poche, sans avoir eu le temps de re^^^e^.
trer en moi-même un seul instant. En vingt-deux heures, jq
fus à Calais. Je chargeai M. Dessin de renvoyer ma chais^^se k
Paris et je m'informai d'un paquebot. Il en partait un à Thei ire
même. Je n'avais point de passeport, mais dans cet heurenz^ux
temps, il n'y avait point toutes les difficultés dont chaque démar(=rhe
a été hérissée, depuis que les Français, en essayant d'être libc — es,
ont établi l'esclavage chez eux et chez les autres. Un valet de
louage se chargea pour six francs de remplir les formalités nécr ^s-
saires, et, trois quarts d'heure après mon arrivée à Cal^a-îs,
j'étais embarqué.
J'arrivai le soir à Douvres, je trouvai un compagnoa ^e
voyage qui voulait se rendre à Londres, et le matin du jo"«Jr
suivant, je me trouvai dans cette immense ville, sans un ôt^e
que j'y connusse, sans un but quelconque, et avec quinze loi:*^ is
pour tout bien. Je voulais d'abord aller loger dans une mais^==^n
où j'avais demeuré quelques jours à mon dernier passage i
Londres. J'éprouvais le besoin de voir un visage connu. Il ï=^y
avait pas de place : mais on m'en procura une autre assez pr^^-
Mon premier soin, une fois logé, fut d'écrire à mon père. -^^
lui demandai pardon de mon étrange escapade, que j'excu-^^i
du mieux que je pus ; je lui dis que j'avais horriblenci^ï^^
souffert à Paris, que j'étais surtout excédé des hommes; je ^^
quelques phrases philosophiques sur la fatigue de la société ^*
sur le besoin de la solitude. Je lui demandai la permission ^®
passer trois mois en Angleterre dans une retraite absolue, e* j®
finis par une transition vraiment comique, sans que je m'en af^^**'
çusse, par lui parler de mon désir de me marier et de vi"^^^
tranquille avec ma femme auprès de lui.
Le fait est que je ne savais trop qu'écrire, que j'avais ^^^
effet un besoin véritable de me reposer de six mois d'agitatî^^
morale et physique, et que, me trouvant pour la première ^^^^
complètement seul et complètement libre, je brûlais de joui:»^
<le
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•
LE CARŒB nnCGE DE BENJAMIN COÎîSTAKT. 233
cette positioo inconnue, à laquelle j'aspirais depuis si longtemps.
Je n avais aucune inquiétude sur Targent ; car de mes quinze
louis, j'en employai deux lout de suite pour acheter deux chiens
et un singe. Je ramenai au logis ces belles emplettes. Mais je
me brouillai tout de suite avec le sioge. Je voulus le battre pour
le corriger. Il s'en fâcha tellement que, quoiqu'il fût très pelit, je
ne pus en rester maître, et Je le rapportai a la boutique d'ani-
maux oti je Tavais pris, où Ton me donna un troisième chien à
sa place. Je me dégoûtai pourtant bientôt de celle méuagerie, et
je revendis deux de mes bêtes pour le quart de ce qu'elles
avaient coûté. Mon troisième chien s'attacha à moi avec une
vraie passion, et fut mon compagnon fidèle dans les pérégrina-
tions que j entrepris bientôt après. Ma vie à Londres, si ije fais
abstraction de Tinquietude que me donnait Tignorance de ta dis-
position de mon père, n'était ni dispendieuse ni désagréable (i).
Je payais une demi-gui née par semaine pour mon logement, je
dépensais environ trois shillings par jour pour ma nourriture
el environ trois encore pour des dépenses accidentelles, de sorte
que je voyais dans mes treize louis de quoi subsister pendant
presque un mots. Mais au bout de deux jours, je conçus le projet
de faire le lour de rAnglelerre, et je m'occupai des moyens d'y
subvenir. Je me rappelai Tadresse du banquier de mon père. 11
m'avança vingt-cinq louis; je découvris aussi la demeure d'un
jeune homme que j'avais connu et auquel j avais fait beaucoup
d'honnêtetés à Lausanne, quand je vivais dans la société de
M"** Trevor. J'allai le voir. C'était un très beau garçon, le plus
entiché de sa figure que j'aie jamais vu; il passait trois heures à
se faire coiffer, tenant un miroir en main, pour diriger lui-même
la disposition de chaque cheveu. Du reste, il ne manquait pu*?
d'esprit, et avait, en littérature ancienne, assez de connaissances,
comme presque tous les jeunes Anglais du premier rang. Sa
fortune était très considérable, el sa naissance distinguée.
(1) n Aimei*row, malgré nie? folies. Je suis un b^nîiiiibtc n\y fond. EKcu5ei-moi
prts de M. de Charrière* Ne vous inquiéieï ab=oJiimeût pas de ma situation. Moi
le m>n amuse comme si c'était celle d'un autre. Je ris penJaut de<i beures ûe cette
cotûpUcaUoQ d^eitravagancei et quand je me rcf^arde dans le miroir, je me dis,
non paa * Atï l James Boacoeîll lallusioa à un ancien prétendoDt de W*' de Ctiar-
fitre) mais i Ahl Benjamin, Benjamin Constant! Ma famille me grooderait bien
d'^TO if oublié le rfe el le Rebe^que ; mm^^ je les vendrais à présent ihret ji&fi€e a
pitce. » Lettre à M" de Cbarriêre. M'* de Chûtriére tl ses aituSj par l'b. Ggdet^
tomt h P' 355* Juilifia, Gea&vëi lâû&.
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254
REVUE DES DEUX MONDES.
Il s'appelait Edmund Lascelles; il a été membre, mais asseï
obscur, du Parlement. J'allai donc le voir :il me reçut avec poli-
tesse, mais sans paraître avoir conservé le moindre souvenir de
notre liaison précédente. Cependant, comme dans le cours de
notre conservation il me fit quelques offres de service, et que
j'avais toujours en tête mon voyage dans les provinces de l'An-
gleterre, je lui proposai de me prêter cinquante louis. Il me re-
fusa en s'excusant tant bien que mal sur Tabsence de son ban-
quier, et sur je ne sais quels autres prétextes. Son valet de
chambre, honnête Suisse qui connaissait ma famille, m'écrivit
pour m'offrir quarante guinées. Mais sa lettre, remise chez moi
pendant une course que je fis hors de Londres, ne me parvint
que longtemps après et lorsqu'il avait déjà disposé de son aident
d'une autre manière. Il se trouva que dans la maison à côté de
celle que j'habitais, logeait un de mes anciens amis d'Edimbourg
nommé John Mackay, qui avait je ne sais quel emploi assez
subalterne à Londres. Nous fûmes enchantés de nous revoir. Je
le fus de ne plus être dans une solitude aussi absolue : et je passai
plusieurs heures de la journée ^vec lui, quoiqu'il ne fût rien
moins que d'un esprit distingué. Mais il me retraçait d'agréables
souvenirs, et je l'aimais d'ailleurs de notre amitié commune
pour l'homme dont j'ai parlé en rendant compte de ma vie à
Edimbourg, pour ce John Wilde, si remarquable par ses talens
et son caractère, et qui a fini si malheureusement. John Mackay
me procura un second plaisir du même genre en me donnant
l'adresse d'un de nos camarades que j'avais connu à la même
époque* Cela me procura quelques soirées agréables : mais cela
n'avançait en rien mes projets. Il en résulta pourtant pour moi
un nouveau motif de les exécuter, parce que ces rencontres
m'ayant vivement retracé mon séjour en Ecosse, j'écrivis à John
Wilde et j'en reçus une réponse si pleine d'amitié que je me
promis bien de ne pas quitter TAngle terre sans Tavoir revu.
En attendant, je continuai à vivre à Londres, dînant fruga-
lement, allant quelquefois au spectacle et même chez des filles,
dépensant ainsi mon argent de voyage, ne faisant rien, m'en-
nuyant quelquefois, d'autres fois m'inquiétant sur mon père et
m'adressant de graves reproches, mais ayant malgré cela un
indicible sentiment de bien-être de mon entière liberté. Un
jour, au détour d'une rue, je me trouvai nez à nez avec un
autre étudiant d'Edimbourg devenu docteur en médecine et
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PPI|.^.Jf*|JA>"'
LE CAHIER ROUOB DE BENJAMIN CONSTANT. 255
plaoé assez avantageusement à Londres. Il se nommait Richard
Ken.tish et s'est fait connaître depuis par quelques ouvrages
SL&s^z estimés. Nous n'avions pas eu à Edimbourg de liaison fort
étfoite, mais nous nous étions quelquefois amusés ensemble.
Il icoe témoigna une extrême joie de me retrouver, et me mena
'fcoti't de suite chez sa femme que je connaissais d'ancienne date,
pâ.x-ce que, pendant que j'achevais mes études, il était arrivé avec
ell^ pour l'épouser à Gretna Green, comme cela se pratique
cfTiSLud les parens ne veulent pas consentir à un mariage.
I-.^«,3ant épousée, il l'avait conduite à Edimbourg pour la pré-
s^oxàter à ses anciennes connaissances. C'était une petite femme
xo^oigre, sèche, pas jolie, et je crois assez impérieuse. Elle me
T^eçut très bien. Ils partaient le lendemain pour Brighthelms-
ton.e et me pressèrent d'y aller avec eux, en m'y promettant
tovites sortes de plaisirs. C'était précisément la route opposée à
oelleque je voulais entreprendre. En conséquence, je refusai. Mais
je réfléchis deux jours après qu'il valait autant m'amuser là
^ni'ailleurs, et je me mis dans une diligence qui m'y ^conduisit
en un jour, avec une tortue qui allait se faire manger par le
prince de Galles. Arrivé, je m'établis dans une mauvaise petite
chambre, et j'allai ensuite trouver Kentish, m'attendant sur
^^ parole à mener la vie la plus gaie du monde. Mais il ne
^^ïiiiaissait pas un chat, n'était point reçu dans la bonne société
^' employait son temps à soigner quelques malades pour de
^^gent, et à en observer d'autres dans un hôpital pour son in-
struction. Tout cela était fort utile, mais pe répondait pas à
^^s espérances. Je passai pourtant huit à dix jours à Bright-
*^^lïxistone, parce que je n'avais aucune raison d'espérer mieux
ailleurs, et que cette première expérience me décourageait,
^oîque à tort, comme on le verra par la suite, de mes projets
^Ur* Edimbourg. Enfin, m'ennuyant chaque jour plus, je partis
subitement une après-dînée. Ce qui décida mon départ fut la
^encontre d'un homme qui me proposa de faire le voyage à
^^oitié prix jusqu'à Londres. Je laissai un billet d'adieu à Ken-
tish et nous arrivâmes à Londres à minuit. J'avais eu bien peur
^® nous ne fussions volés, car j'avais tout mon argent sur
^*^^i et je n'aurais su que devenir. Aussi tenais-je toujours entre
^^s jambes une petite canne à épée avec la ferme résolution
^^ îxie défendre et de me faire tuer plutôt que de donner mon
^ésor. Mon compagnon de voyage qui, vraisemblablement,
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236
REVUE DES DEUX MONDES.
n'avait point sur lui, comme moi, toute sa fortune, trouvait ma
résolution absurde. Enfin notre route s'acheva sans que j'eusse
occasion de déployer mon courage. De retour à Londres, je
laissai encore plusieurs jours s'écouler sans rien faire. A mon
grand étonnement, mon indépendance commençait à me peser.
Las d'arpenter les rues de cette grande ville où rien ne m'inté-
ressait, et voyant diminuer mes ressources, je pris enfin des che-
vaux de poste et j'allai d'abord à Newmarket. Je ne sais ce qui
me décida pour cet endroit, à moins que ce ne fût le nom qui
me rappelait les courses de chevaux, les paris et le jeu dont
j'n\ais beaucoup entendu parler : mais ce n'était pas la saison. U
n y avait pas une âme. J'y passai deux jours à réfléchir sur ce
que je voulais faire.
J'écrivis bien tendrement à mon père pour l'assurer que je
ne tarderais pas à retourner auprès de lui; je comptai mon
argent que je trouvai réduit à IGguinées, puis, après avoir payé
mon hôte, je m'esquivai à pied, allant toujours droit devant moi,
avec la résolution de me rabattre sur Northampton, près d'où il y
avait un M. Bridges que j'avais connu à Oxford. Je fis le premier
jour 28 milles par une pluie à verse. La nuit me surprit dans
les bruyères très désertes et très tristes du comté de Norfolk : et
je recommençai à craindre que les voleurs ne vinssent mettre un
terme à toutes mes entreprises et à tous mes pèlerinages en me
dépouillant de toutes mes ressources. J'arrivai pourtant heureu-
âement à un petit village nommé Stokes. On me reçut indigne-
ment à l'auberge parce qu'on me vit arriver à pied et qu'il n'y a
en Angleterre que les mendians et la plus mauvaise espèce de
voleurs nommés « Footpads » qui cheminent de cette manière.
On me donna un mauvais lit, dans lequel j'eus beaucoup de
peine à obtenir des draps blancs; j'y dormis cependant très bien,
et à force de me plaindre et de me donner des airs, je parvins le
matin à me faire traiter comme un gentleman et à payer en
conséquence. Ce n'était que pour l'honneur, car je repai'tis à
pied après avoir déjeuné et j'allai à 14 milles de là dîner à Lynn,
petite ville commerçante, où je m'arrêtai de nouveau, parce que
ma manière de voyager commençait à me déplaire. J'avais eu
toute la matinée un soleil brûlant sur la tête, et quand j'arrivai
j'étais épuisé de fatigue et de chaleur. Je commençai par avaler
une grande jatte de négus, qui se trouva prête à l'auberge ;
ensuite je voulus prendre quelques arrangemens pour continuer
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LE CABIER ROUGE DE BENJAMlNS^ÔJfSTANT, / 287
)
ma route. Mais je me trouvai tout d'un coup complètement
ivre, au point de sentir que je ne savais plus ce que je faisais et
^jue je ne pouvais en rien répondre de moi-même. J'eus pourtant
hissez de raison pour être fort effrayé de cet état dans une ville
inconnue, tout seul et avec si peu d'argent dans ma poche. Ce
Tn'était une sensation très singulière que d'être ainsi à la merci
dlu premier venu et privé de tout moyen de répondre, de me
4léfendre et de me diriger. Je fermai ma porte à clef, et m'étant
2Linsi mis à Tabri des autres, je me couchai à terre pour
attendre que les idées me revinssent. Je passai ainsi cinq ou six
lieures, et la bizarrerie de la situation, jointe à l'effet du vin, me
donna des impressions si vives et si étranges que je me les suis
toujours rappelées. Je me voyais à 300 lieues de chez moi, sans
liens ni appui quelconque, ignorant si mon père ne m'avait pas
ilésavoué et ne me repousserait pas pour jamais, n'ayant pas de
quoi vivre quinze jours et m'étant mis dans cette position sans
aucune nécessité et sans aucun but. Mes réflexions dans cet état
d'ivresse étaient beaucoup plus sérieuses et plus raisonnables que
celles que j'avais faites, quand je jouissais de toute ma raisola,
parce qu'alors j'avais formé des projets et que je me sentais
des forces, au lieu que le vin m'avait ôté toute force, et que ma
^ète était trop troublée pour que je pusse m'occuper d aucun
Projet. Peu à peu mes idées revinrent, et je me trouvai assez
Rétabli dans l'usage de mes facultés pour prendre des informa-
"Ous gup \q^ moyens de continuer ma route plus commodément.
^^*l©s ne furent pas satisfaisantes. Je ne possédais pas assez
^ ^^gent pour acheter un vieux cheval dont on me demandait
^^ii^e louis. Je repris une chaise de poste, adoptant ainsi la mé-
^^cie la plus chère de voyager précisément parce que je n'avais
P^^Bque rien, et je fus coucher dans un petit bourg appelé
^'^^^beach. Je rencontrai en chemin un bel équipage qui avait
^'^f^^. Il y avait un monsieur et une dame. Je leur offris de les
^^Hfiuire dans ma voiture. Ils acceptèrent. Je me réjouis de ce
5^^ cette rencontre me faisait passer une soirée moins solitaire.
^^îs à ma grande surprise, en mettant pied à terre, le monsieur
^* ^^ dame me firent une révérence et s'en allèrent sans dire
^^t- J'appris le lendemain qu'il y avait une mauvaise troupe
^ oomédiens ambulans qui jouaient dans une grange: et me
^^ vivant aussi bien là qu'ailleurs, je me décidai à y rester pour
^l^^r au spectacle. Je ne sais plus quelle pièce on représentait.
TOME XXXYII. — 1907. 17
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K^^' '
2Î58
REVUE DES DEUX MONDES.
Enfin, le jour suivant, je pris encore une chaise de poste et j allai
jusqu'à Thrapston, l'endroit le plus voisin de la cure de Wadenho
où je comptais trouver M. Bridges. Je pris un cheval à l'auberge
et je me rendis tout de suite à Wadenho.
M. Bridges était effectivement curé de ce village, mais il
venait d'en partir et ne devait être de retour que dans trois
semaines. Cette nouvelle dérangeait tous mes plans. Plus de
moyens d'avoir l'argent nécessaire pour aller en Ecosse, aucune
connaissance dans les environs, à peine de quoi retourner à
Londres et y vivre quinze jours, ce qui n'était pas même assez
pour y attendre la réponse de mon père. Il ne fallait pas déli-
bérer longtemps, car chaque dînée et chaque couchée me met-
taient dans une situation plus embarrassante. Je pris mon parti.
Je vis, en calculant bien strictement, que je pouvais arriver jus-
qu'à Edimbourg en allant à cheval ou en cabriolet, seul, et une
fois là, je comptais sur mes amis. Bel effet de la jeunesse, car
certes s'il me fallait aujourd'hui faire cent lieues pour me mettre
à la merci de gens qui ne me devaient rien, et sans une nécessité
qui excusât cette démarche, s'il fallait m'exposer à m'entendre
demander ce que je venais faire et refuser ce dont j'aurais besoin
ou envie, rien sur la terre ne pourrait m'y résoudre. Mais, dans
ma vingtième année, rien ne me paraissait plus simple que de
dire à mes amis de collège : « Je fais trois cents lieues pour souper
avec vous ; j'arrive san* le sou, invitez-moi, caressez-moi, buvons
ensemble, remerciez-moi et prêtez-moi de l'argent pour m'en
retourner. » J'étais convaincu que ce langage devait les charmer.
Je fis donc venir mon hôte, et je lui dis que je voulais profiter de
l'absence de mon ami Bridges pour aller à quelques milles de là
passer quelques jours, et qu'il eût à me procurer un cabriolet. Il
m'amena un homme qui en avait un, avec un très bon cheval.
Malheureusement, le cabriolet était à Stamford, petite ville à dix
milles de là. Il ne fit aucune difficulté pour me le louer. Il me
donna son cheval et son fils pour me conduire, pour retirer le
cabriolet des mains du sellier qui avait dû le raccommoder, et
nous convînmes que je partirais de Stamford pour aller plus
loin. Je me réjouis fort de ce que mon affaire s'était conclue si
facilement, et le lendemain je montai sur le cheval. Le fils de
l'homme à qui il appartenait monta sur une mauvaise petite rosse
que l'hôte de l'auberge lui prêta, et nous arrivâmes très heureu-
sement à Stamford. Mais là m'attendait une grande mésaventure.
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LE CAHIER ROUGE DE BENJAMIN CONSTANT. 259
%Ji cabriolet ne se trouva pas raccommodé. J'en cherchai un
^utre inutilement. Je voulus engager mon jeune conducteur à
S3ie laisser partir à cheval. Il s*y refusa. Peut-être aurait-îl cédé ;
X^B,\s au premier mot, je me mis dans une colère furieuse et je
l'accablai d'injures. Il se moqua de moi. Je voulus le prendre
"par la douceur. Il me dit que je l'avais trop mal traité, re-
xnonta sur sa béte et me planta là. Mes embarras augmentaient
ainsi à chaque minute. Je couchai à Stamford dans un vrai
désespoir.
Le lendemain je me déterminai à retourner à Thrapston dans
l'espérance d'engager mon hôte à me trouver un autre véhicule.
Quand je lui en reparlai, je l'y trouvai très peu disposé. Une
circonstance assee bizarre et que je n'aurais jamais devinée lui
avait donné très mauvaise opinion de moi. Depuis mon ivresse
°® i-ynn, j'avais une sorte de répugnance pour le vin et de
crainte de l'état où j'avais été pendant quelques heures. En con-
séquence, pendant tout le temps que j'avais passé à l'auberge de
Thrapston, je n'avais bu que de l'eau. Cette abstinence peu usitée
^^ Angleterre avait paru à mon hôte un vrai scandale. Ce ne fut
pas l^i q^i m'apprit la mauvaise impression qu'il en avait -reçue
coutr^ moi, ce fut l'homme qui m'avait précédemment loué un
cabriolet, et que je fis venir pour tâcher de renouer avec lui
celte négociation. Gomme je me plaignis à lui de la conduite
^ ^^xi fils, il me répondit: « Ah! monsieur, on dit de vous des
^*^oses si singulières ! » Cela m'étonna fort et comme je le pres-
?^^^ : « Vous n'avez pas bu une goutte de vin depuis que vous êtes
jci, » répliqua-t-il. Je tombai de mon haut, je fis venir une bou-
^^le de vin tout de suite, mais l'impression était faite, et il me
, ixxipossible de rien obtenir. Pour le coup, il fallut me déci-
^- Je louai de nouveau pour le lendemain un cheval sous pré-
^*^ d'aller à Wadenho voir si M. Bridges n'était pas arrivé. Le
^*Vxeur voulut que, de deux chevaux qu'avait mon hôte, le
^ ^^ mauvais était seul au logis. Je n'eus donc pour monture
r^ ^ïl tout petit cheval blanc, horriblement laid et très vieux.
. partis le lendemain de bonne heure, et j'écrivis de 10 à
^^^Xiilles de là à mon hôte que j'avais rencontré un de mes amis
^^ allait voir les courses de chevaux à Nottingham et qui
. ^Vait engagé à l'accompagner. Je ne savais pas les risques que
•., Courais. La loi en Angleterre considère comme vol l'usage
^^ cheval loué, pour une autre destination que celle qui a été
L
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- -y :
260
REVUE DES DEUX MONDES.
alléguée. Il ne tenait donc qu'au propriétaire du cheval de me
faire poursuivre ou de mettre mon signalement dans les jour-
naux. J'aurais infailliblement été arrêté, traduit en justice, et
peut-être condamné à la déportation dans les Iles; ou tout au
moins, j'aurais subi un procès pour vol, ce qui, même en suppo-
sant que j'eusse été absous, n'en , aurait pas moins été fort
désagréable et, vu mon escapade, aurait produit partout où l'on
en était instruit un effet affreux. Enfin cela n'arriva pas. Le maître
du cheval fut d'abord un peu étonné. Mais il alla alors à
Wadenho où par bonheur il trouva M. Bridges qui arrivait, et
qui, sur un mot que je lui avais adressé, répondit de mon retour.
Quant à moi, ne me doutant de rien, je fis le premier jour
une vingtaine de milles, et je couchai à Kettering, petit village
du Leicestershire, autant qu'il m'en souvient. Ce fut alors que
commença vraiment et pour la première fois le bonheur d'indé-
pendance et de solitude que je m'étais promis si souvent. Jus-
qu'alors, je n'avais fait qu'errer sans plan fixe, et mécontent d'un
vagabondage que je trouvais avec raison ridicule et sans but.
Maintenant j'avais un but, bien peu important, si l'on veut, car
il ne s'agissait que d'aller faire à des amis de collège une visite
(Jie quinze jours. Mais enfin, c'était une direction fixe, et je respi-
rais de savoir quelle était ma volonté. J'ai oublié les différentes
stations que je fis en route, sur mon mauvais petit cheval blanc;
mais ce dont je me souviens, c'est que toute la route fut déli-
cieuse.. Le pays que je traversai était un jardin. Je passai par
Leicester, par Derby, par Buxton, par Shortley, par Kendall, par
Carlisle. De là j'entrai en Ecosse et je parvins à Edimbourg.
J'ai eu trop de plaisir dans ce voyage, pour ne pas chercher à
m'en retracer les moindres circonstances. Je faisais de trente à
cinquante milles par jour. Les deux premières journées j'avais
un peu de timidité dans les auberges. Ma monture était si ché-
tive que je trouvais que je n'avais pas l'air plus riche, ni plus
gentlemanlike que lorsque je voyageais à pied, et je me sou-
venais de la mauvaise réception que j'avais éprouvée en chemi-
nant de la sorte. Mais je découvris bientôt qu'il y avait pour
Topinion une immense différence entre un voyageur à pied et
un voyageur à cheval. Les maisons de commerce en Angleterre
ont des commis qui parcourent ainsi tout le royaume pour vi-
siter leurs correspondans. Ces commis vivent très bien et font
beaucoup de dépense dans les auberges, en sorte qu'ils y sont
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LE CAHIER nOUGE DE BENJAMIN CONSTANT,
261
reçus avec empressement. Le prix de la dîiiée et de la coucWe
est fixé, parce que les aubergistes s'en dédommagent sur le vin.
J'étais partout considéré comme un de ces commis^ et en consé-
quence reçu à merveille. Il y en avait toujours sept ou huit
avec lesquels je causais, et qui, lorsqu'ils découvraient que
j'étais d'une classe plus relevée que la leur, ne m'en traitaient
que mieux. L'Angleterre est le pays où, d'un côté les droits de
chacun sont le mieux garantis, et, où de l'autre les différences
de rang sont le plus respectées : je voyageais presque pour rien.
Toute ma dépense et celle de mon cheval ne «e montaient pas à
une demi-guinée par jour. La beauté du pays, celle de la saison,
celle des routes, la propreté des auberges, l'air de bonheur, de
raison et de régularité des habitans, sont, pour tout voyageur
qui observe, une source de jouissances perpétuelles. Je savais la
langue de manière à être toujours pris pour un Anglais, ou
plutôt pour un Écossais, car j'avais conservé l'accent écossais de
ma première éducation en Ecosse. J'arrivai enfin à Edimbourg
le 12 août, à six heures du soir, avec environ neuf à dix shil-
lings en poche. Je m'empressai de chercher mon ami Wilde, et,
deux heures après mon arrivée, j'étais au milieu de toutes celleu
de mes connaissances qui se trouvaient encore en ville, la saison
ayant éloigné les plus riches, qui étaient dans leurs terres. Il
en restait cependant encore assez pour que notre réunion fiU
nombreuse, et tous me reçurent avec de véritables transports
de joie. Ils me savaient 'gré de la singularité de mon expédition,
chose qui a toujours de l'attrait pour les Anglais. Notre vie à
tous pendant les quinze jours que je passai à Edimbourg fut un
festin continuel. Mes amis me régalèrent à qui mieux mieux, et
toutes nos soirées et nos nuits se passaient ensemble. Le pauvre
Wilde surtout avait à me fêter un plaisir qu'il me témoignait de
la manière la plus naïve et la plus touchante. Qui m'eût dit
que sept ans après il serait enchaîné sur un grabat (1) ! KoHn^ il
fallut penser au retour. Ce fut à Wilde que je m'adressai. Il me
trouva avec quelque peine, mais de la meilleure grâce du moudo,
10 guinées. Je remontai sur ma bête, et je repartis. J'avais été
(1) a De tous les amis que j'ai eus, les neuf dixièmes au moîQ^ ou sodI morU,
ou sont devenus fous ou ont tourné détestablement. On croirait que je les a^i
choisis à plaisir, pour pouvoir, en faisant beaucoup de sottises, conserver l'avau- '
tage d'être encore le plus sage de la compagnie. » Lettre à Rosalie de Cunstint
(Lettres de B.C, àsafamille^ publiées par Jean H. Menos. Paris, Savine^ lS8tJU
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363
REVUE DES DEUX MONDES.
voir à Niddin, ces Wauchope qui m'avaient si bien accueilli,
quand j'étudiais, et j'avais appris que la sœur ainée était dans
un« petite ville, un bain, si je ne me trompe, appelé Moffat.
Quoique je n'eusse pas trop de quoi prendre un détour, je voulus
pourtant Taller voir, je ne sais pourquoi, car c'était une per-
sonne fort peu agréable, de trente à trente-cinq ans, laide,
rouge, aigre et capricieuse au dernier point. Mais j'étais en si
bonne disposition, et si content de la réception qu'on m'avait
faite, que je ne voulaiô pas manquer une occasion de voir encore
quelques-uns de ces bons Écossais que j'allais quitter pour un
temps illimité. En effet je ne les ai pas revus depuis. Je trouvai
M*^* Wauchope, établie solitairement comme il convenait à
»on caractère. Elle fut sensible à ma visite et me proposa de
retourner à Londres par les comtés de Cumberland et de West-
moreland. Un pauvre homme qu'elle protégeait 3e joignit à nous,
et nous fîmes une course assez agréaile. J'y gagnai de voir cette
partie de l'Angleterre, que je n'aurais pas vue sans cela. Car j'ai
une telle paresse et une si grande absence de curiosité que je
uai jamais de moi-même été voir ni un monument, ni une
contrée, ni un homme célèbre. Je reste où le sort me jette jus-
qu'à ce que je fasse un bond qui me place de nouveau dans une
tout autre sphère. Mais ce n'est ni le goût de l'amusement, ni
lennui, aucun des motifs qui, d'ordinaire, décident les hommes
clans l'habitude de la vie qui me font agir. Il faut qu'une passion
me saisisse pour qu'une idée dominante s'empare de moi et de-
vienne une passion. C'est ce qui me donne l'air assez raison^
nable, aux yeux des autres qui me voient, dans les intervalles
des passions qui me saisissent, me contenter de la vie la moins
attrayante, et ne chercher aucune distraction*
Le Westmoreland et le Cumberland dans sa belle partie, car
il y en a une qui est horrible, ressemblent en petit à la Suisse.
Ce sont d'assez hautes montagnes dont la cime est enveloppée
de brouillards au lieu d'être couverte de neige, des lacs semés
tilles verdoyantes, de beaux arbres, de jolis bourgs, deux ou
trois petites villes propres et soignées. Ajoutez à cela cette lir
berté complète d'aller et de venir sans qu'âme qui vive s'occupe
de vous, et sans que rien rappelle cette police dont les cou-
pables sont le prétexte, et les innocens le but. Tout cela rend
toutes les courses en Angleterre une véritable jouissance. Je vis
h Keswick, dans une espèce de musée, une copie de la sentence
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LE CAHIER ROUGE DE BENJAMIN CONSTANT. 263
ie Charles !•' avec les signatures exactement imitées de tous
s^s juges, et je regardai avec curiosité celle de Cromwell, qui,
Jtascf-u^au commencement de ce siècle, a pu passer pour un auda-
^^^^X3et habile usurpateur, mais qui ne mérite pas de nos jours
"l^c>'nneur d'être nommé.
^prèsm'avoir accompagné, je crois jusqu'à Carlisle, M"'Wau-
cno jje me quitta, en me donnant pour dernier conseil de ùe
P'^*s jfaire de folies pareilles à l'escapade qui lui avait valu le
pla^îsir de me revoir. De là je continuai ma route* ayant précisé-
'^^^^O.t de quoi arriver chez M. Bridges, oîi j'espérais trouver de
'^P'*^ Telles ressources, et toujours plus satisfait de mon genre de
^^ > dans lequel, je m'en souviens, je ne regrettais qu'une chose,
^ ^t^t (ju'il pût arriver un moment où la vieillesse m'empêcherait
^ A^oyager ainsi tout seul achevai. Mais je me consolais en me
I^'^^^xnettant de continuer cette manière de vivre le plus longtemps
^^*^ je pourrais. J'arrivai enfin à Wadenho où je trouvai tout
P^^paré pour ma réception. M. Bridges était absent, mais revint
^ lendemain. C'était un ficellent homme, d'une dévotion presque
^^X^tique, mais tout cœur pour moi qu'il s'était persuadé, sans
T^^ je le lui dise, être venu tout exprès de Paris pour le voir. Il
'^^^ retint chez lui plusieurs jours, me mena dans le voisinage, et
^^ï^mit mes affaires à flot. Parmi les gens auxquels il me présenta,
J^ xie me souviens que d'une lady Charlotte Wentworth, d'envi-
•*^^^*:fc- soixant-dix ans, que je contemplai avec une vénération toute
P^-'K^ticulière, parce qu'elle était sœur du marquis de Rockingham,
^* <yie ma politique écossaise m'avait inspiré un grand enthou-
^^^^-^me pour l'administration des Whigs dont il avait été le
Pour répondre à toutes les amitiés de M. Bridges, je me pliai
^^^1^ entiers à ses habitudes religieuses, quoiqu'elles fussent assez
^^ fiferentes des miennes. Il rassemblait tous les soirs quelques
J^^xnes gens dont il soignait l'éducation, deux ou trois servantes
^^^*il avait chez lui, des paysans, valets d'écurie et autres, leur
^*s^it quelques morceaux de la Bible, puis nous faisait tous
^^^ttre à genoux et prononçait de ferventes et longues prières.
^^^vent il se roulait littéralement par terre, frappait le plancher
^ Son front et se frappait la poitrine à coups redoublés. La
^'^^îndre distraction pendant ces exercices, qui duraient souvent
P^'Us d'une heure, le jetait dans un véritable désespoir. Je me
^^^is volontiers pourtant résigné à rester indéfiniment chez
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S6i
REVUE DES DEUX MONDES.
M* Bridges, tant je commençais à avoir peur de me présenter
devant mon père ; mais comme il n'y avait plus moyen de pro-
longer, je fixai le jour de mon départ. J'avais rendu au pro-
priétaire le fidèle petit cheval blanc qui m'avait porté durant
tout mon voyage : une passion pour cette manière d'aller me fit
imaginer d'en acheter un sans songer à la difficulté que j aurais
à le sortir d'Angleterre. M. Bridges me servit de caution, et je
me retrouvai sur la route de Londres, beaucoup mieux monté
et fort content de mon projet de retourner de la sorte jusque
choz mon père. J'y arrivai, je ne sais plus quel jour de sep-
tembre, et toutes mes belles espérances se dissipèrent. J'avais
pu très bien expliquer à M. Bridges pourquoi je me trouvais sans
argent chez lui. Mais je ne l'avais pas mis dans la confidence
que je serais tout aussi embarrassé à Londres. Il croyait au con-
traire qu'une fois rendu là, les banquiers auxquels mon père
avait dû m'adresser me fourniraient les fonds dont j'aurais be-
soin. Il ne m'avait donc prêté en argent comptant que ce qu'il
me fallait pour y arriver. Le plus raisonnable eût été de vendre
mon cheval, de me mettre dans une diligence et de retourner
ainsi le plus obscurément et le moins chèrement que j'aurais pa
au lieu où il fallait enfin que je me rendisse. Mais je tenais au
mode de voyager que j'avais adopté, et je m'occupai à trouver
d autres ressources. Kentish me revint à l'esprit; j'allai le voir,
il me promit de me tirer d'embarras, et sur cette promesse, je
ne m'occupai plus que de profiter du peu de temps pendant
lequel je jouissais encore d'une indépendance que je devais
reperdre si tôt. Je dépensai de diverses manières le peu qui me
restait, et je me vis enfin sans le sol. Des lettres de mon père,
qui me parvinrent en même temps, réveillèrent en moi des
remords que les désagrémens de la situation ne laissaient pas
que d'accroître. Il s'exprimait avec un profond désespoir sur
toute ma conduite, sur la prolongation de mon absence, et
me déclarait que, pour me forcer à le rejoindre, il avait dé-
fondu à ses banquiers de subvenir à aucune de mes dépenses.
Je parlai enfin & Kentish qui, changeant de langage, me dit que
j'aurais dû ne pas me mettre dans cette position au lieu
de me plaindre d'y être. Je me souviens encore de l'impression
que cette réponse produisit sur moi. Pour la première fois je me
voyais à la merci d'un autre qui me le faisait sentir. Ce n'est pas
que Kentish voulût précisément m'abandonner, mais il ne me
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LE cànmn hfiUGE de benjamin co>stant.
263
cachait, en m offrant encore ses secours, ni sa désapprobation de
ma conduite, ni la pitié qui le décidait à me secourir, et son
assistance était revt^lue des formes les plus blessantes. Pour se
dispenser de tne prêter un sol, il me proposa de venir dîner cbez
lui tous les jours et pour me faire sentir qu'il ne me regardait
paa comme un ami qu'on invite, mais comme un pauvre qu'on
nourri tj il affechi de n'avoir à dîner, pendant cinq ou six jours,
que ce qu'il fallait pour sa femme et pour lui, en répétant que
son ménage n'était arrangé que pour deux personnes. Je suppor-
tai cette insolence, parce que j^avais écrit aux banquiers, malgré
la défense de mon pOre^et que j'espérais me retrouver en état de
faire sentir à mon prétendu bienfaiteur ce que ses procédés
nViûspiraient, Mais ces malheureux banquiers étant, ou se disant
à la campagne, me firent attendre leur réponse toute une
semaine. Celte réponse vint enfin et fut un refus formeL II
fallut donc nr expliquer une dernière fois avec Kentish, et il me
prescrivit de vendre mon cheval et d'aller, avec ce que j*en reti-
rerais p comme je pourrais, où je voudrais. Le seul service qu41
moffrit fut de me mener chez un marchand de chevaux qui me
l'achèterait tout de suite. Je n'avais pas d'autre parti à prendre;
et après une scène attendrie où je me serais brouillé tout à fait
avec lui s'il ne s'était pas montré aussi insensible à mes re-
proches qu'il Tavait été à mes prières, nous allâmes ensemble
chez rhomme dont il m'avait parlé. 11 m'oiïrit quatre louis de
€8 cheval qui m'en avait coûté quinze. J'étais dans une telle
fureur qu'au premier mot je traitai in dignement cet homme qui
au fond ne taisait que son métier, et je faillis être assommé par
lui et ses gens. L'affaire ayant manqué de hi sorte, Kentish, qui
commençait à avoir autant d'envie d'en finir que moi, m'offrit de
me prêter dix guinéesà condition que je lui donnerais une lettre
de change pour cette somme, et que de plus je lui laisserais ce
cheval qu'il promit de vendre comme il le pourrait à mon profit.
Je n*étais le mnître de rieu refuser.
J'acceptai donc, et je partis, me promettant bien de ne plus
faire d'équipée semblable. Par un reste de goût pour les expédi-
tions chevaleresques j je voulus aller à franc étrier jusqu'à
Douvres. C'est une manière de voyager qui n'est pas d'usage en
Angleterre, où Ton va aussi vite et à meilleur marché en chaise
de poste. Mais je croyais indigne de moi de n avoir pas un che-
val entre les jambes. Le pauvre chien qui m'avait fidèlement
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266
RBYUB DES DEUX MONDES.
accompflgiié dans toutes mes courses fut la victinie de cette deP'
ni ère folie. Quand je dis dernière, je parle de celles que je fis en
Angleterre d'où je partis le lendemain. Il succomba k la fatigue
h quelques milles de Douvres. Je le confiai presque mourant à
un postillon avec un billet pour Kentish, dans lequel je lui
disais que, comme il traitait ses amis comme des cbiens, je me
jQattais qu'il traiterait ce chien comme un ami. J'ai appris plu-
sieurs années après que le postillon s'était acquitté de ma com-
mission et que Kentish montrait le chien à un de mes cousins
/|ui voyageait en Angleterre, en lui disant que c'était un gage de
ramUié intime et tendre qui le réunissait pour toujours à moi.
En 1794, ce Kentish s'est avisé de m'écrire sur le môme ton, en
me rappelant les délicieuses journées que nous avions passées
ensemble en 1787. Je lui ai répondu assez sèchement, et je n'en
ai plus entendu parler.
Au moment où je mettais pied à terre à Douvres, un paque-
bot allait partir pour Calais. J'y fus reçu et. le !•' octobre, je
me retrouvai en France. C'est la dernière fois jusqu'à présent
que j'ai vu cette Angleterre, asile de tout ce qui est noble,
séjour de bonheur, de sagesse et de liberté, mais où il ne faut
pas compter sans réserve sur les promesses de ses amis de col-
lège. Du reste, je suis un ingrat. J'en ai trouvé vingt bons pour
un seul mauvais. A Calais nouvel embarras. Je calculai que je
n'avais aucun moyen d'arriver à Bois-le-Duc, où était mon père,
avec le reste de mes dix guinées. Je sondai M. Dessin, mais il
était trop accoutumé à des propositions pareilles de la part de
tous les a\ enturiers allant en Angleterre ou en revenant pour
ôtra très disposé à m'entendre. Je m'adressai enfin à un domes-
tique rie Tau berge qui, sur une montre qui valait dix louis,
m'en prôta trois, ce qui n'assurait pas encore mon arrivée. Puis
je me remis à cheval pour aller nuit et jour, jusqu'à l'endroit
où je n'avais à attendre que du mécontentement et des re-
proches. En passant à Bruges, je tombai entre les mains d'un
vieux maître de poste qui, sur ma mine, avisa avec assez de péné-
tration qu'il pourrait me prendre pour dupe. U commença par
nie dire qu'il n'avait pas de chevaux et qu'il n'en aurait pas de
plusieurs jours, mais il offrit de m'en procurer à un prix exces-
sif. Le marulié fait, il me dit que le maître des chevaux n'avait
pas de voiture. C'était un nouveau marché à faire ou l'ancien à
payer. Je pris le premier parti. Mais quand je croyais tout
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LE CAHIER ROUGE DE BE»JAMlK CONSTANT.
261
arrangé, il ne se trouva pas de posLîllon pour me conduire et
je n'en obtins un qu'à des conditions tout aussi exorbitantes.
J'étais tellement dévoré au fond du cœur do pensées tristes, et
sur le désespoir dans lequel je me figurais mon père, dont les
dernières lettres avaient été décbiranleSj et sur la réception que
j'allais éprouver, et sur la dépendance qui m*at tendait et dont
j'avais perdu l'habitude, que je n'avais la force de me fâcher ni
de disputer sur rien. Je me soumis donc à toutes les friponne-
ries du coqpiin de maître de poste, el enfiii je me remis en
route, mais je n'étais pas destiné à aller vile. Il était environ dix
heures quand je partis de Bruges abîmé de fatigue. Je m'endor-
mis presque tout de suite. Après un assez long somme, je me
réveillai, ma chaise était arrêtée, et mon postillon avait disparu.
Après m'ôtre frotté les yeux, avoir appeb.% crié, juré, j'entendis
à quelques pas de moi un violon. C'était dans un cabaret oii
des paysans dansaient et mon postillon avec eux de toutes ses
forces.
A la poste avant Anvers, je me trouvais, grâce à mon fripon de
Bruges, hors d'état de payer les chevaux qui m avutenl conduit,
et pour cette fois, je ne connaissais personne. Il n'y avait per-
sonne non plus qui parlait français, et mon assez mauvais alle-
mand était presque inintelligible. Je lirai une lettre de ma
poche, et je tâchai dé faire comprendre par signes au maîtrede
poste que c'était une lettre de crédit sur Anvers. Comme heu-
reusement personne ne pouvait la lire» on me crut, et j'obtins
qu'on me conduirait jusque-là, en promettant, toujours par
signes, de payer tout ce que je me trouvais devoir. A Anvers, il
fallut encore que mon postillon me prtMM de l'argent pour
payer un bac, et je me fis conduire à Fiiu berge. J'y avtiis logé
plusieurs foie avec mon père. L'aubergiste me reconnut, paya
ma dette et me prêta de quoi continuer ma route. Mais il
m'avait pris une telle peur de manquer d argent que, pendant
que l'on mettait les chevaux, je courus cliez un négociant que
j'avais vu à Bruxelles, et que je me fis donner encore quelques
louis, quoique, selon toutes les probabilités^ ils dussent nTêtre
fort inutiles. Enfin le lendemain, j'arrivai ù Bois-le-Duc, J'étais
dans la plus horrible angoisse, et je restai quelque temps sans
avoir la force de me faire conduire au logement que mon père
habitait. Il fallut pourtant prendre mon courage à deux mains et
iïi'y rendre. Pendant que je suivais le guide qu'un m'avait donné^
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268 REVUE DES DEUX MONDES.
je frémissais et des justes reproches qui pourraient m'être adres-
séSy et plus encore de la douleur et peut-être de Tétat de maladie
causé par cette douleur dans lequel je pourrais trouver mon père.
Ses dernières lettres m'avaient déchiré le cœur. Il m'avait
mandé qu'il était malade du chagrin que je lui faisais, et que si
je prolongeais mon absence, j'aurais sa mort à me reprocher.
J'entrai dans sa chambre. Il jouait au whist avec trois officiers
de son régiment. « Ah! vous voilà? me dit-il. Comment êtes-
vous venu? «Je lui disque j'avais voyagé moitié h cheval, moitié
en voiture, et jour et nuit. Il continua sa partie. Je m'attendais
à voir éclater sa colère quand nous serions seuls. Tout le monde
nous quitta. «Vous devez être fatigué, me dit-il, allez vous cou-
cher. » Il m'accompagna dans ma chambre. Comme je marchais
devant lui, il vit que mon habit était déchiré. « Voilà tou-
jours, dit-il, ce que j'avais craint de cette course. » Il m'embrassa,
me dit le bonsoir et je me couchai. Je restai tout abasourdi de
cette réception qui n'était ni ce que j'avais craint, ni ce que
j'avais espéré. Au milieu de ma crainte d'être traité avec une
sévérité que je sentais méritée, j'aurais eu un vrai besoin, au
risque de quelques reproches, d'une explication franche avec
mon père. Mon affection s'était augmentée de la peine que je
lui avais faite. J'aurais eu besoin de lui demander pardon, de
causer avec lui de ma vie future. J'avais soif de regagner sa
confiance et d'en avoir en lui. J'espérais, avec un mélange de
crainte, que nous nous parlerions le lendemain plus à cœur
ouvert.
Mais le lendemain n'apporta aucun changement à sa ma'
nière, et quelques tentatives que je fis pour amener une con-
versation à ce sujet, quelques assurances de regret que je ha-
sardai avec embarras, n'avaient obtenu aucune réponse ; il ne
fut, pendant les trois jours que je passai à Bois-le-Duc, ques-
tion de rien entre nous. Je sens que j'aurais dû rompre la glace.
Ce silence, qui m'affligeait de la part de mon père, le blessait
probablement de la mienne.
Il l'attribuait à une insouciance très blâmable après une aussi
inexcusable conduite : et ce que je prenais pour de l'indifférence
était peut-être un ressentiment caché. Mais dans cette occasion
comme dans mille autres de ma vie, j'étais arrêté par une timidité
que je n'ai jamais pu vaincre, et mes paroles expiraient sur mes
lèvres, dès que je ne me voyais pas encouragé à continuer. Mon
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LE CABIER nOUGE DE eEMA>[l> CONSTANT,
269
arrangea donc mon départ avec un jeune Barnois, officier
son régiment (1),
l ne nae parla que de ce qui se rapportait \k mon voyage, et
onlai en voiture sans une parole un peu claire sur Te'quipée
je venais de faire ou le repentir que j*ea eus et saas que
père m^ût dit un mot qui montrAL qu*îl en eût été triste où
^nteot. Le Bernois avec qui je faisais route était d^ln0 des
les aristocratiques de Berne. Mon père avait ce gouverne-
en horreur et m'avait élevé dans ces principes. Ni lui ni
ne savions alors que presque tons les vieux gouverne mens
doux parce qu'ils sont vieux et tous les nouveaux gouverne-
\ durs, parce qu*ils sont nouveaux. J'excepte pourtant le
)tisme absolu comme celui de Turquie ou de Russie parce
ûut dépend d*un homme seul, qui devient fou de pouvoir^
>rs les înconvéniens de la nouveauté qui ne sont pas dans
i tu lion, sont dans Thomme. Mon père passait sa vie à décla-
îontre Taris tocratie bernoise, et je répétais ses déclamations.
ne réfli^chîssions pas que nos déclamations mêmes, par
^eul qu'elles étaient sans inconvéniens pour nous, se démon-
it fausses; elles ne le furent pourtant pas toujours sans
ivénient* A force d'accuser dlnjuslice et de tyrannie les
rques qui n'étaient coupables que de monopole et d'inso-
, mon père les rendit injustes pour lui, et il lui en coûta
sa place, la fortune et le repos des vingt-cinq dernières
^s de sa vie (2). Rempli de toute sa haine contre le gouver-
nt de Berne, je me trouvai à peine dans une chaise de poste
un Bernois que je commençai à répéter tous les argumens
js contre la politique, contre tes droits enlevés au peuple,
D Tautorité héréditaire, etc., ne manquant pas de promettre
1 compagnon de voyage que, si jamais Toecasion s offrait, je
^erais le pays de Vaud de loppression où le tenaient ses
atriotes. L'occasion s'est oiïerte, onze ans après. Mais
s devant les yeux lexpérience de la France où j'avais été
tn marge du manuscrit se trouve ici la mentfon « argent renvoyé et
* U s'agil sans doute des sommes que !uï avaient avancé** ses amis en
rrre,
tl. Juste de Couâtaat eut un Jong procts à soutenir contre les autorités
es des Pays-Bas, procès dans lequel Leurs Exnpllences do Brrne soute-
ses ennemis. 11 eomnient;a pat* Je perdre, mais le jujL,^emenî fut annulé eu
on le rétablit dans ses grades. Benjamin durait ce temps ne tressa de faire
>rts pour la défense de âon père.
k.
270
BBVUK DES DEUX MONDES.
M
témoin de ce qu'est une révolution, et acteur assez impuissan
dans le sens d'une liberté fondée sur la justice, et je me su
bien gardé de révolutionner la Suisse. Ce qui me frappe, quan
je me retrace ma conversation avec ce Bernois, c'est le peu d'in
portance qu'on attachait alors à renonciation de toutes les opi
nions, et la tolérance qui distinguait cette époque.
Si Ton tenait aujourd'hui le quart d'un propos semblable
on ne serait pas une heure en sûreté. Nous arrivâmes à Beri
où je laissai mon compagnon de voyage, et pris la diligem
jusqu'à Ncuchâtel; jû me rendis le soir môme chez M""' d
Charrière. J'y fus reçu par elle avec des transports de joie, <
nous recommençâmes nos conversations de Paris. J'y passi
deux jourSj et j'eus la fantaisie de retourner à pied à LausaniK
W"^* de Charrière trouva lldée charmante, parce que cela cadrai
disaît-elle, avec toute mon expédition d'Angleterre. C'eût été, ra
sonnablement parlant, une raison de ne pas faire ce qui pouva
la rappeler, et d^éviler ce qui me faisait ressembler à Tenfai
prodigue. Enfin, me voilà dans la maison de mon père et sai
autre perspective que d'y vivre paisiblement. Sa maltresse, qi
je ne connaissais pas alors pour telle, tâcha de m'y arranger
mieux du monda (i). Ma famille fut très bien pour moi. Mais j
étais à peine depuis quinze jours que mon père me manda qu
avait obtenu du duc de Brunswick, qui était alors à la tête c
l'armée prussienne en Hollande, une place à sa Cour, et que ,
devais faire mes préparatifs pour aller à Brunswick dans le coi
rant Je décembre. J envisageai ce voyage comme un moyen (
, vi\Te plus indépendant que je ne l'aurais pu en Suisse, et je i
fis aucune objection. Mais je ne voulais pas partir sans pass(
quelques jours chez M""" de Charrière, et je montai à chcv
pour lui faire une visîiL\ Outre le chien que j'avais été oblij
d'abandonner sur la route de Londres à Douvres, j'avais ramer
une petite chienne à laquoUe j'étais fort attaché : je la pris av<
moi. Dans un bois qui est près d'Yverdon, entre Lausainne
Ncuchâtel, je me trompai de chemin, et j'arrivai dans un vîllaf
à la porte d'un vieux château. Deux hommes en sortaient préc
sèment avé^ des chiens de chasse. Ces chiens se jetèrent sur n
petite bête, non pour lui faire du mal, mais au contraire p(
(i) Marianne ïtariaj méDa^ëre de M. Juste de Constant, que celui-ci épousa p
Ja suite lorsqu'il sUa s'établir h Brévans près Uôle.
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ki^
LE CAHIER ROUGE DE BENJAMIN CONSTANT. 271
galanterie. Je n'appréciai pas bien leur motif, et je les chassai à
grands coups de fouet. L'un des deux hommes m'apostropha assez
grossièrement. Je lui répondis de même, et lui demandai son
nom. Il me dit, en continuant les injures, qu'il s'appelait le che-
valier Duplessis d'Épendes, et après nous être querellés encore
quelques minutes, nous convînmes que je me rendrais chez lui
le lendemain pour nous battre. Je retournai à Lausanne, et je
lacontai mon aventure à un de mes cousins en le priant de
:ni'accompagner. Il me le promit, mais en me faisant la réflexion
^'en allant moi-môme chez mon adversaire, je me donnais l'ap-
parence d'être l'agresseur, qu'il était possible que quelque
domestique ou garde-chasse eût pris le nom de son maître, et
qu'il valait mieux envoyer à Épendes, avec une lettre pour m'as-
su rer de l'identité du personnage, et dans ce cas fixer un autre
iieci de rendez-vous. Je suivis ce conseil. Mon messager me
'■apporta une réponse qui certifiait que j'avais bien eu affaire
avec M. Duplessis, capitaine au service de France, et qui d'ail-
Ip^rs était remplie d'insinuations désobligeantes sur ce que
J avais pris des informations, au lieu de me rendre moi-même
*^ lieu et au jour qui étaient fixés. M. Duplessis indiquait un
autre jour sur territoire neuchàtelois.
^ous partîmes, mon cousin et moi, et pendant la route nous
^^^es d'une gaieté folle. Ce qui me suggère cette remarque,
^st que tout à coup mon cousin me dit : « Il faut avouer que '
^<^Us y allons bien gaiement. » Je ne pus m'empêcher de rire de
7^ <ïxi'il s'en faisait un mérite à lui qui ne devait être que spec-
^^Vir. Quant à moi, je ne m'en fais pas un non plus. Je ne
^ donne pas pour plus courageux qu'un autre, mais un des
^^^43tères que la nature m'a donnés, c'est un grand mépris
*^^^^* la vie, et même une envie secrète d'en sortir pour éviter
..^ ^iii peut encore m'arriver de fâcheux. Je suis assez suscep-
^*^ d'être effrayé par une chose inattendue qui agit sur mes
^^^J's. Mais dès que j'ai un quart d'heure de réflexion, je de-
^^s sur le danger d'une indifférence complète. Nous cou-
/^^ïnes en route et nous étions le lendemain à cinq heures
^ matin à la place indiquée. Nous y trouvâmes le second
j ^^ ^. Duplessis, un M. Pillichody d'Yverdon, officier conmie
^ en France, et qui avait toutes les manières et toute l'élé-
^^^ce d'une garnison. Nous déjeunâmes ensemble: les heures
passaient, et M. Duplessis ne paraissait pas. Nous l'atten-
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272
REVUE DBS DEUX MONDES.
dîmes ainsi inutilement toute la journée (1). M. Pillichod}^ était en
fureur et s'épuisait en protestations que jamais il ne reconnaî-
trait pour son ami un homme qui manquait k un rendez-vous
de cette espèce. « J'ai eu, me disait-il, mille affaires pareilles sur
le dos, et j'ai toujours été le premier au lieu indiqué. Si Duplea-
si s n'est pas mort, je le renie, et s'il ose m'appeler encore son
ami; il ne mourra que de ma main. » Il s'exprimait ainsi dans
son désespoir chevaleresque, lorsque arriva subitement un de mes
oncles, père du cousin qui m'avait accompagné. Il venait m'arra-
cher aux périls qui me menaçaient et fut tout étonné de me
trouver causant avec le second de mon adversaire sans que cet
adversaire se fût présenté. Après avoir ainsi attendu encore,
nous prîmes le parti de nous en retourner. M. Pillichody nous
devança, et comme nous passions devant la campagne qu'habi-
tait M. Duplessis, nous trouvâmes toute la famille sur le grand
chemin, qui venait me faire des excuses (2}.
i't'
r-
(i) Le duel avec M. Duplessis finit par avoir lieu, car il se trouve mectîontii
dans le Journal intime en ces termes : « 11 y a seize ans aujourd'hui (la date man*
que) que je me suis battu & Colombier et très bien battu, avec M. Duplessis. >
Journal intime de Benjamin Constant et lettres & sa famille et à ses nmla, pré-
cédés d'une introduction par D. Melegari. Paris, OUendorff, 1895.
(2) Le Cahier Rouge se termine au milieu du récit de ce duel manqué. Il rcsie
dans le manuscrit plusieurs pages vides qui font supposer que ce journal n*&
point été continué. Benjamin Constant a d'ailleurs passé en voyage presqiie toute
l'année 1811. Quittant Paris en janvier, ses lettres sont datées successivement de
Melun, Lausanne, Lyon, BÂie, Strasbourg, Francfort, Cassel, et enfin depuis la Ga
d*août du ch&teau du Ilardenberg, où il fit un séjour assez prolonge avec sa
femme dans la famille do celle-ci. II est possible qu'il ait employé les loistns de
cette villégiature pour rédiger ces notes devant servir à l'histoire de sa vie.
Il y a lieu de supposer que c'est le Cahier Rouge dont Benjamin Constant fit
présent à son secrétaire peu de jours avant sa mort, ne pouvant autrement
rémunérer ses services. Les traees de ce journal qui devait servir à la rédaction de
ses Mémoires, et dont font mention I.oôve Weimars et Sainte-Beuve* se sont per-
dues ; il est probable qu'il a été racheté par M. Auguste de Constant d'Hermen-
ches.
Le fils de ce dernier, M. Adrien de Constant, qui transcrivit en lettres latines la
Journal intime, écrit en caractères grecs, et qui y pratiqua les [coupure» néces-
saires & sa publication, fait mention, dans une notice sur Benjamin Constant, d'un
autre journal rédigé par lui dans sa jeunesse. U y serait question def débuts de
son intimité avec M"* de Staêl, et ce diarium comblerait donc l'intervalle entre la
fin du Cahier Rouge en 1787, et le commencement du Journal intime, datant de
1804. Ce manuscrit, si tant est qu'il existe encore, doit se trouver entre les mains
des descendans de M. Adrien de Constant.
Voyez pour ces détails rintrodaction du Journal intime, par D. Melegari, p. vu,
VIII, IX, OUendorff, Paris, 1895.
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HONNEUR MIUTAIRE
i.(i)
GUERRE DITALIE (1859)
Oo De sait bien qu'on aime que loraqu'on
le quitte, qu'on ett abnent ou qu'on te revoit.
(NapolAon au prince BuokxB.)
I
C*était au printemps de 1859. Après une vie heureiuse, auroi^e très
PïJre d*un jour d'orage, de dures épreuves commencèrent.
Nous étions cinq : un père intelligent et ferme, une mère aimable,
^y^pni judicieux, de cœur parfait; trois enfans dont deux fils,
*®ii doués. Jean, notre aîné, sorti de Saint-Cyr en 1857, faisait ses
^i>uts dans on régiment d'Afrique, et Robert, le plus jeune de
^^^8, achevait à Brest sa seconde année d'études maritimes sur le
^sseau-école le Borda. Je restais donc seule au foyer avec mes
tA ^ ^®*^ époque ma famille habitait le Havre, que nous devions bien-
^ <Juitter, car mon père, officier supérieur, venait d'être appelé à l'un
^ (^) Sous ce titre qui semble bien le seui qui ieur convienne, nous avons
iw^^i les lettres écrites pendant les campagnes d'Italie, de Cochinchine et la
I ^^e de 4870-1871, par trois vailians officiers, le père et les deux fils. Nous devons
^ .^^uimunication de cette correspondance, jusqu'ici inédite, à la seule personne
^ri ^<>it restée de cette famille militaire. Elle a voulu que ces lettres fussent enfin
^^liées, en souvenir des siens dont on ne donne ici que les prénoms, et pour té-
,l^*6ncr aussi de l'esprit d'abnégation, d'héroïsme et de foi qui animèrent les sol-
^ d'une armée trop souvent mal Jugée, sinon calomniée.
TOMB xxivii.- — 1907. 13
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274 HEVUE ÛB8 DEUX M0N0E8.
des forts de Paris. Il s'y rendît aussitôt et nous allions le rejoindre
lorsque la guerre d'Italie fut déclarée.
Cette résolution de Napoléon III, qui devait avoir de si graves con-
séquences, nous atteignait déjà en nous dispersant. C'est alors qa(
s'ouvrit la correspondance qui est la trame de ce récit et son principal
intérêt.
M^^ Le Brieux à M. Robert Le BrieuXy à Brest.
24 avril 1859.
Notre père est arrivé hier soir à huit heures pour nous cher
cher, mais les bruits de guerre nous avaient donné une telle in
' quiétude que ce retour fut sans joie. Cependant il nous rassun
par sa tranquillité et nous causâmes de bien des choses, de to
surtout.
A minuit, on lui apporta une dépèche. En la lisant, il devin
très pâle et nous dit brièvement: « Je vais en Italie, sous le
ordres du maréchal Baraguay d'Hilliers qui commande le 1" corp
d'armée. Je pars à six heures avec mes hommes. »
C'était la foudre tombant sur notre tète : à six heures, toutd
suite I... Nous n'osions pas lui parler, ni pleurer; il ne l'aurai
pas permis. Avec une surprenante netteté de vues, il décida c
qui nous concernait, prévoyant tout. Ni ma mère ni moi nesem
blions l'entendre, le comprendre, restant debout en face de loi
inertes, les bras tombés : a Résignez-vous, dit-il, comme je m
soumets moi-môme ; vous ne voudriez peut-être pas m'empêche
d'aller & mon devoir? » Non, sans être femmes romaines, ceti
pensée ne nous vint pas.
L'heure s'avançait; il fallait pourvoir aux préparatifs d
départ, mais, à chaque instant, on s'interrompait pour lui d(
mander un conseil, lui dire un mot ou simplement le regarder.
A Taube, nous descendons avec lui sans savoir où il alla
et, inconscientes comme des somnambules, nous le suivons
l'église déserte où il entra en nous faisant signe : il avait é1
convenu avec Tofficier porteur de la fatale dépêche qu'une mesî
serait dite à quatre heures. Ce jour-là, c'était la fête de Pâques !.
L'église était ouverte. M. l'abbé Billard, depuis évêque d
Carcassonne, montait à l'autel. A quelques pas, M. G. de Lo.
capitaine adjudant-major, était agenouillé à côté de sa jeun
femme, tous deux saisis de douleur, mais pleins de foi. Jamai
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nONMCUR MILITAIHÊ»
27S
Bravions autant senti le besoin du secours divin. Après la
«, nous rentrons k la maison pour le dernier adieu. Je ne
dis rien.,. A la gare, une bousculade. Tous à la fois les
its se précipitaient dans les wagons, gais, criant, chantaiiti
Très graves^ les officiers montent ensuite. Sans rien diro,
père nous serra dans ses bras. Le train s éloigne, se perd
le lointain et notre force se perd aussi. Sur le quai déserl,
étions seules^ mornes, regardant Thorizon, ce grand vide
'avait dérobé. Au revoir, lorsque j*aurai l'adresse de noire
je te renverrai afin que tu lui écrives.
s jours qui suivirent, nous les avons passés^ ma mère et moi,
une morne tristesse, mais qui n'était pas encore rangoisse. Nous
s au bord de la mer dont rimmensité s^harmouisait avec nos
es. Le temps était beau, le ciel sans nuages et dans cet aspect
aille des choses, je me plaisais à voir de favorables présages,
restions là» des journées presque entières, dans un grand
e. Que nous serions-nous dit? Il semblait néanmoins que la paix
eure pénétrait notre cœur lui-même et, avec une sorte d'espé-
, de rinfini de Tespace noua allions à Tinflui de Dieu,
le semaine après ledépai't de mon père nous quiUons le Ha\Te
it tendre dans notre famille et suivre auprès d'amis très sûrs la
le des événemens. Ainsi qu'on le sait, ces événemens se succë-
t avec promptitude et si cette guerre éveilla les préoccupa-
de quelques-uns, elle était populaire et l'intérêt général fut
f.
s le début, nous apprîmes que mon frère aîné s'embarquait pour
L Aujourd'hui que le temps a réalisé le. malheur qui devait le
et nous frapper, il me semble que nous n'avons compris alors
ï seulo chose ; son avancement, et nous étions satisfaites de le
3 joindre son père à qui ma mère écrivit aussitôt : « Tu auras
l'un à toi, ï>
Jean Le Briintx à M"^ Le Brieux.
Très chère mère,
Oraa, 4 nm 1839.
m régiment est désigné pour prendre part îï la pierre*
eu sommes fiers, non seulement en vue de ravancement,
w les divers sentimens qui nous aninu'ut.
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276
KEVUE DES DEUX MONDES.
J'en suis heureux tout le premier et je ressens une joli
très vive, celle de retrouver mon bien cher père.
Je réfléchis que le devoir est un composé, un ensembh
sublime d'abnégation, de sacrifice, c'est donc très noble. Â c(
devoir, je suis prêt. Soyez certaines que je l'accomplirai tou
entier, quel qu'il soit.
Malgré les marches rapides, mon père supportait bien la vie dei
camps; plein de sollicitude pour celles qui vivaient de sa pensée, i
nous écrivait aussi souvent que possible, et je m'empressais de com
muniquer à mon frère les lettres que nous recevions.
A M. Robert Le BrieuXj au ii Borda. »
7 mai 1859.
La santé de notre père ne semble pas souffrir et son mora
est bon...
Voici ce qu'il écrit : « Nous sommes partis de Cassano pou
venir camper & Galiana. Là, mon fils (1) est venu me voir c
j'ai été bien heureux de l'embrasser. [1 est resté avec moi un
partie de la journée. C'est une nature loyale, brave, un cœu
chaud, excellent. Nous sommes heureux dans nos enfans, et j
sens que mon second fils ne me démentira pas; qu'il soit pou
vous deux affectueux et déférant, qu'il se souvienne du bea
rang dans lequel il est entré au Borda et qu'il n'en descend
pas. »
Certes, le futur aspirant de marine devait justifier cette confianc
On en peut juger par cette lettre, écrite presque en même temps qv
la précédente :
A M. Le Brieux, armée d'Italie^ 1^ corps d'armée.
Brest, 10 mai 1859.
Mon père,
Permets-moi de t'adresser cette lettre qui te portera tout me
amour pour toi.
Mon ambition, — ma volonté plutôt, — est de me montr
(4) Son régiment faisait partie du 2* corps, commandé par le général U
Mabon.
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le de toi, mon cher père. Tu seras toujours content de noais.
Bis» Je sais que mon frère est en Italie, Dieu veuille qu il
te rejoindre pour que vous puissiez ensemble vous entre-
r de nous, de la France.
fe te connais assez, pour savoir que tu ne te laisseras pas
tre.
>epuis que la ^crre est déclarée h TAu triche, il y a dans ma
notion une fermentation inouïe. Peut-ôtre allons-nous avoir
i h guerre avec TAngle terre (i), ce qui serait une bonne
re; pour nous marins, il y aurait du tirage, mais je crois que
i en sortirions vainqueurs. Tu me verras à l'œuvre.
]cris-raoij mon père. Dis-moi tes chagrins, ton espoir, —
nte-moi vos batailles, depeins-moi vos projets, vos marches,
succès.
îourage, espoir, force. La fin viendra bientôt, et la victoire
i- Nous nous retrouverons tous les cinq et, racontant à ma
î, à ma sœur nos périls, nos soullVances, nous les verrons
euses de notre retour, peut-être fières de notre gloire.
près la lecture de ces lettres, nous avions quelques heures relatî-
nt heureuses, moi du moins. Je le répète, nous n'étions qu'au
t delà campagne, et ma confiance en Dieu était absolue : j'atten-
tout de Lui. Un mot fier et patriotique m'eulevait à des sommets
érance incroyable que la première rencontre sur le champ de ba-
devait bientôt renverser^
Borda. ^ Brest, 18 mai i$%0.
Mon cher père,
[a sûBur m*ap prend que notre bien-aimé Jean est auprès de
îUe me dit tout le bonheur que vous avez goûté en vous
uvaut.
u voisj mon excellent et cher père, que Dieu a écouté nos
es, puisqu'il a déjà soulage!^ ton cœur en te rendant un
s fils, avec qui tu puisses parler des tiens et de ta patrie,
ju'un qui te comprend et qui a les mômes afl'ectious que
s souffre de mon inaction; j'appelle les années, le danger,
[|ue tu saches^ mon père, que je marche sur tes traces.
U te sou venait proJt^abJement des bnxiU qui s'éUleat rùpaûduâ m 133S
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Gi
278
REVUE DES DEUX MONDES.
Il paratt que TAngleterre a envoyé son escadre dans la Médi-
terranée avec des plis cachetés. Pourquoi?...
Attendons, et nous verrons peut-être des choses imprévues.
Peut-être, moi aussi, j'irai me battre, on n'est jamais trop jeune
pour cela. Demain j'aurai dix-huit ans. Du reste, c'est Tâme, le
caractère, la résolution, et non Tâge qu'il faut considérer.
A M. Le Brieux, 1*^ corps^ armée d'Italie.
Mon très cher père,
Brest. — Borda, mai 18594
Bientôt je serai aspirant, libre par conséquent. Tu me don-
neras ces conseils que tu sais si bien donner, afin que le
chemin de la vie me soit moins difficile et me mène au vrai but,
au bien.
Que ton expérience me serve. Rends-moi sage par ta sagesse.
Ne crois plus parler à un bambin, ce petit Jean-Bart, comme
vous m'appeliez, mais à ton fils de dix-huit ans, demain officier
de marine. Traite-moi comme un homme, je te comprendrai.
Aime-moi comme ton enfant, je te le rendrai. Oh I oui, père,
de tout mon cœur.
Cette nature qui s'annonçait très solide, ces sentimens vrais devaient
contenter mon père si ferme lui-même, si affectueux. Communiquées
à ma mère, ces lettres devenaient sa seule consolation, et je ne me las-
sais pas de les lui relire. Nous avions un besoin réel de ces éclaircies
dans notre sombre horizon, car notre vie devenait de plus en plus
triste: « Aimer c'est être inquiet, » dit saint Augustin.
« n faut tout me dire — écrivait ma mère. — Le bien, le mal, vos
peines, vos souffrances, vos espoirs. Pour nous, ménagez-vous tous
deux, écrivez-moi, quand vous le pourrez, deux lignes, quelques mots,
ton nom. »
Les jours passaient. Je pensais moins à la victoire qu'au danger et
mon anxiété croissait. Le théâtre de la guerre fixait seul notre atten-
tion. Avec les journaux, les bulletins, la correspondance avec mon
père et mon frère, nous pouvions les suivre, presque jour par jour.
Par quelles alternatives nous passions !
Si nous demeurions en France, nos âmes étaient au loin, de Rivolta
à Castel-Nuovo, au bord de la Servia ou près du Mincîo.
Notre imagination se tourmentait d'un mirage incessant et cruel ;
lorsqu'il se livrait un pombat, nous y assistions, tant cette idée du
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lîONKEtJp MîtTTAlRE.
279
I dêvetiaît intense. Après MontebeUo, ma mère écrivait à son (ils :
tu es blessé» je veux, Je dois le savair. Je partirais. Je serais iléjà
te si ton nom était sur la fatale liste. M"" de LadniirauU m'écrit que
'es pas atteint, peut-être m^épargne-t-elle.,. Oh lia paix, la paix! »
i aos craintes patriotiques s'ajoutaitp cela se comprendi une dou-
ajguëp personneUe^ mais légitiuie. « Mon mari et mon fih, »> répé-
ma mère* Chaque jour, à tous les courriers, elle leur écrivait de
ues leltres, dont les dernières révélaient d'extrêmes alarmes : « Ou
ulgairement qu*il faut faire la part du feu, HÔÎ bien, je la fais,
; recevez tous les deux une blessure, légère, je vais vous soigner,
I emporter et vous ramener ici. Ah! je ne suis plus du tout
aine, — à peine Française 1 — je ne désire que votre retour, pas
le uo retour glorieux. Qu'on me rende mon bien, voilà ce qu'est
nue ma fierté nationale. Que me fait la gloire?.,. Les victoires^
iais elles s'achètent, les nctoires,., w
on mari la préoccupait bien plus que sou fils dont la jeunesse
emblait une sauvegarde. Mon Dieu, que nous étions loin du
A Af ""* Le Brieux.
MoDtebelïo, 24 mai iSS9.
Ma chère femme et toi aussi, ma fille,
foo officier de service est venu hier me réveiller avant le
, me disant que le maréchal Baraguay dllîlliers voulait nie
>r. Je descendis à moitié vêtu.
Vous et vos hommes, — me dit-il, — devez prendre posi-
dans le château de Genestello, vous y établir militairement
organiser la défense.
Je vous préviens que vous serez probablement attaqué dans
urnée par des forces de beaucoup supérieures aux vôtres»
tiendrez jusqu'au bout, Avez-vous bien compris? — jus-
I bouL — Ah î parfaitement, monsieur le maréchaK »
* partis aussitôt Arrivé au château, je fis la reconnaissance
intérieur, de l'extérieur et ce fut avec un vif f^entiment
uoil que je reconnus qu on pouvait y tenir longtemps, La
ion militaire était magnifique^ j entrevoyais déjà un peu de
9 pour mes enfans,
peine avais-je terminé l'occupation ^ que je reçus Tordre rte
er le châleau et de me rendre à Montebello. Voilà comment
>tiri me couduil.,. et m'écunduit.
>l
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REVUE DES DEUX MONDES.
Après un séjour à Montebello, mon père arriva le soir du- 29 mai à
Bussignano; le lendemain, il se trouvait à Valenza, puis à Gasale, à
Yercelli, non loin de Robbio. Il y eut quelques engagemens auxquels
il prit part, sans en être victime. Un mot de lui nous apprenait sea
mouvemens, nous informait de la direction que suivait mon frère, et
chacune de ses lettres se terminait par ces paroles : « être courageuses
et confiantes en Dieu. »
De son côté, le général Mac Mahon ayant jeté des ponts sui le Tes-
sin le passait pour se porter à Turbigo. Il s'approchait de Milan, maû
avant d'y arriver, les armées ennemies devaient se rencontrer i
Magenta.
La gloire de cette journée fut payée par bien des vies. Il faut avoii
subi « la loi d'airain » pour se rendre compte de ce que nous avons
éprouvé aussitôt après cette journée où mon frère combattit. Pendan
quarante-huit heures nous traversâmes toutes les phases de l'angoisse
Enfin cette torture cessa. Sachant sain et sauf celui pour qui noui
avions tremblé, nous retrouvons des forces pour rendre grâces à Dieu
mais si notre bien-aimé Jean sortit vivant de cette lutte, il en conser
vait une étrange amertume.
A ikf"' Le Brieux.
Sous la tente.
Ma mère,
Je suis épargné et ne m'en réjouis que pour toi. Qu'ai-j<
donc fait au ciel pour être jeté dans une carrière où on tue se
semblables, des frères!... Donner la mort à des êtres qu on vou
drait aimer, crois-moi, c'est hors nature.
Non qu'il sentit s'ébranler son courage, mais il ne connut pa
l'enivrement qui transporte et enlève le soldat. Son mérite et s
valeur se révèlent par la conception austère du devoir. « On croi
dans le monde que la bravoure est une chose commime et brutale. Oi
se trompe fort : elle est rare et raisonnée, il n'y a rien de plus brav
qu'un honnête homme (1). »
Inégalement épris de gloire, mais également épris d'honneur, le
yeux levés sur leur drapeau, ils remplirent leur devoir, le remplirei
tout entier, dignement.
En somme, quelle est la source du courage, qu'est-ce qui l'inspire
Est-ce la générosité qui porte l'homme au suprême sacrifice, le don d
sa vie? Est-ce l'ambition, l'enthousiasme, la recherche de la gloire
(1) Le lieutenant-colonel de Maussion en parlant du général Bugeaud.
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HONNEUR MILITAIRE. 281
9fais le courage civique est, dit-on, supérieur à l'autre? Est-ce la con-
science <{ui tend à se grandir dans la plus belle acception du mot?
"^eut-on savoir ce qu'on vaut, devant soi d'abord et devant autrui?
ï^egarder en face le péril, mesurer sa capacité, sa résistance morale,
^on endurance ? Quelle énigme, quel ensemble d'impressions qu'on ne
^explique pas, puissantes, fugitives, mais déterminantes ! Est*-ce une
^piestion d'élan ? Cependant nous voyons des homïnes faits, ayant ces
âJ'deurs, les ayant réelles, très chaudes, très efficaces.
Journal de mon père : Nous partons de San Pietro le 8 juin
& S heures du matin. Arrivée à Milan à 9 heures. Réception fré-
nétique de la part des habitans et surtout des habitantes.
Sapristi, quelles belles têtes! les beaux traits! On pressent le
fc VI. de leur âme à l'éclat superbe de leur regard. Quelques-unes
d'^:i:itre elles se font un passage dans les rangs, — les plus osées
^ï*=^ Irassent les officiers, — qui ne se. dérobent pas. Nous avan-
QO'M^^s lentement, notre chemin est couvert de fleurs, mon cheval
^ XX ne couronne de roses sur la tête, mon épée se trouve aussi
^-■^^«cée; que n'étaient-ce des feuilles de laurier!
Après avoir traversé la ville^ nous devions faire une. halte et
^^^uile camper au delà de Milan. Il n'en fut pas ainsi. L'em-
^^^as causé par les troupes qui encombrent la ville nous oblige
^^ous arrêter une heure et demie dans une grande rue. Nous
^^^^^fîtàmes de ce moment pour faire commander notre déjeuner
^^^ un bon hôtel, où nous devions venir après avoir établi nos
^^^pes au bivouac. Il en fut autrement.
Hn sortant de la ville, un officier d'état-major vint me dire :
J ^Oiis allons marcher à Tennemi qui est à trois lieues d'ici. »
^^ hommes n'avaient rien pris encore et nous fûmes médio-
^^ïrxent satisfaits de cette nouvelle.
^ous partons en maugréant intérieurement. Après une
^^ohe de deux heures, on fit reposer les hommes et nous nous
^^^tmes en route, sous le commandement du maréchal Bara-
?}^^y d'Hilliers. Nous arrivâmes vers cinq heures au village de
^ï^egnano occupé par environ 5 000 Autrichiens ayant derrière
^^^ "une réserve de 10000 hommes.
^ ^ous n'avions ni déjeuné, ni dîné. Il faisait un temps affreux.
^ pluie tombait à torrens, le tonnerre grondait. Cette scène
^^t quelque chose de lugubre.
L'attaque commença à cinq heures par nos tirailleurs, le
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282
REVUE DES DEUX MONDES.
canon se mit bientôt de la partie et le combat s'engagea toui
autour du village qu'il fallut prendre. Je dus mettre pied i
terre, lô terrain étant coupé de rizières et de fossés profonds.
Les Autrichiens firent balayer la plaine par la mitraille. L<
sifQement des projectiles était incessant. En traversant un grani
champ, le général *** me montra du doigt une ferme-redouU
qui faisait tirer sur nous un terrible feu de mousqueterie. J<
partis.
II
A M"** Le Brieux.
12 Juki, Melagnano.
Ma bien chère femme, et toi ma fille,
Je ne veux pas vous laisser plus longtemps sans nouvelle!
de l'exilé.
J'ai bien hâte que cette guerre se termine. Il me semble qu(
je n'aurai de bonheur qu'auprès de vous. Ne craignez pas qu(
ces pensées de regret et d'espoir m'amollissent. J*ai confiance ei
Dieu qui vient de manifester visiblement sa protection, car cett
fois encore, j'ai été divinement préservé.
Une rivière et un vaste champ sillonné par les balles nou
séparaient d'une ferme-redoute (Capuccino) qu'il fallait prendri
et cette ferme surmontait un roc. Nous étions mitraillés. Je mi
jetai & l'eau le premier. Les autres me suivirent, mon cher e
brave L... à mes côtés.
Ensuite nous traversâmes lestement le champ. Littéralement
nous courions sous les balles. Au pied du mamelon j'enleva
mes hommes : « Mes enfans, en avant! » ^
Ils volèrent avec un ensemble admirable, j'ouvris un feu trè
vif sur l'intérieur de la redoute où se trouvaient encore 200 Au
trichiens commandés par plusieurs officiers.
Le combat fut rude. Dès que les Autrichiens nous vîren
couronner la hauteur et pénétrer dans leur redoute, ils jetèren
les armes et se rendirent.
J'eus toutes les peines du monde à faire cesser le feu. M
Voix ne pouvait se faire entendre, et une balle vint frapper 1
commandant autrichien.
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HOKKEUR militaire:.
283
Lorsque jWrivaî dans llntérieurde la ferme j'eus un nffreui
i:tacle. Le sol était couvert de morts et de blessés, borrible-
it mutilés par nos grosses balles.
Mon premier soin fut d'établir une ambulance. La vne de
5 ces malheureux me faisait mal. Parlant impai^ftutement
r langue, je pus cependant leur faire comprendre ce que je
drais entendre, si j'étais ainsi frappé loin de ma patrie.
Les quatre officiers me rendirent leur épée. Je leur serrai la
n, — un prisonnier n'étant plus un ennemi, mais un Infor-
é; — c'est triste, c'est dur, de recevoir Tépée d'un officier*
Lorsque toutes mes dispositions furent prises, mes prison-
rs installés dans une grande chambre, et bien gardés ^ je fis
imer du feu pour nous sécher, apporter du pain et du vin,
nous n'avions encore rien pris, — nos habits souillés de boue,
hirés nous donnaient quelque ressemblance avec des bri*
ds,
Après avoir accompli ce coup de raain,— selon la modeste e3:pres-
i de mon père, — la surlendemain il nous écrivait : ^«L'Empereur
it de me nommer officier de la Légion d'honneur, »
Puis ses lettres devinrent rares et courtes, trac»^es soit pendant
halte, soit sur le pommeau de sa selle : des marches plus rapides,
ordres immédiats, un qui-vîve permanent, an un mot toutes les
ipéUes de la guerre, demain ses deruières horreurs.
M, Lucien de F,..^ aide de camp, à M. Robert Le Brieux,
au « Borda* »
Cher amiral,
£3 Juin lassp
Je viens te parler de ton père. Son intrépidité, sa vaillance
sont dépassées que par sa modestie. Ne souris pas de ce mot^
té tonne pas : c*est une vertu rare dans la vie, au camp
cime ailleurs,
Ta-t'il écrit? Sais- tu, par ta mère ou ta sœur, sa hdle
ion?-,. Si tu rignores encore, il faut que tu saches ce que
vu, c'est un exemple.
ici, on ne s abuse pas sur les gens, on jauge les hommes. J'en
ni quelques-uns, je te réponds que parmi ceux-là, ton père
Tun des plus forts.
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,yG^gl!
281 REVUE DES DEUX MONDES.
Le général de Ladmirauli le fit appeler. Celui-ci, en le voyant
venir, alla au-devant de lui en disant : « Vous n'avez pas à me
remercier d'avoir signalé votre conduite à l'Empereur. C'est à
votre bravoure, à votre autorité de commandement que vous
devez cette distinction.
<c Je n'ai pas quitté le champ de bataille. Je vous ai vu.
« Vous irez loin, mon vaillant ami. »
Il a ouvert ses bras; ton père s'y est abandonné... Tu dois
comprendre ce qu'il éprouvait. C'était la veillée dés armes. Nous
étions silencieux comme on l'est au moment des événemens
définitifs. Mais, bah ! il faut savoir mourir.
Le soir, dîner sous la tente, je rentre en possession de ma
gaîté, de mon entrain. Les autres aussi. Au dîner, on fit sauter
le Champagne, on porta des tôasls... Ton père était en verve.
Cette lettre, nous Tavons lue après la bataille de Solférino... Les
jours passaient interminables; nous demeurions ainsi, inactives dans
l'obsession d'une seule pensée, livrées à nos terreurs sans vouloir nous
les communiquer. Voyez-nous donc dans ces heures d'eflroi où Ton
n'ose ni se parler, ni se regarder dans la crainte d*ajouter au trouble
existant. Et ce n'était pas encore la désolation « au delà des forcés »
dont parle saint Paul.
A M"^ Le Brieux.
23 Juin 1859
Ma chère femme,
En allant à ce village avec mon cher de L... j'ai rencontré le
corps Mac Mahon. J'ai donc revu mon fils. Nous avons passe
ensemble une partie de la journée, et, le soir, il est venu dîner
avec moi. Avant de nous séparer, nous nous sommes tendrement
embrassés dans la prévision d'une bataille prochaine.
J'ai profité de cette circonstance pour causer avec son colo-
nel qui m'en a fait grand éloge.
Il n'y a plus que quelques sous-lieu tenans avant lui. Dans
peu de temps, il sera lieutenant et, si la campagne dure, il ne
serait pas impossible qu'il fût nommé capitaine avant sa rentrée
eta France. Comme il n'a pas encore vingt-deux ans, il aura peu
s^tendu ce grade.
^* Bien que celte campagne se fasse avec une activité incroyable,
je m'ennuie de n'être pas avec ceux que j'aime.
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HONNEUR MILITAIRE. ^ 285
J'en voie à ma fille un bleuet que j ai cueilli auprès de ma
tente, comme une caresse de celui qui soupire après le retour.
La même enveloppe renfermait une lettre de Jean, la dernière que
nous ayons reçue de lui, et se terminant ainsi :
Toi, mère, ma chère Providence sur terre, je t'embrasse de
toute mon âme, te suppliant, te conjurant de ne pas te tour-
ipenter pour nous. Les balles nous épargneront et Dieu nous
réunira bientôt.
Ce qui ne fut jamais.
III
Le 26 juin 1859, dès l'aurore, une grande victoire, celle de Solfé-
''iio, fut proclamée dans la ville.
Cette nouvelle nous fit tressaillir... Toute la journée se passa dans
^Ue anxiété de ne rien savoir et d'avoir tout à redouter. Mais quelle
^uit plus longue et cruelle, écoulée tout entière dans les visions de
^ «niort, impression impossible à rendre, que le silence et Tobscurité
^^^roissaient encore ( l ) .
N^ous restions accoudées au balcon... écoutant sonner les heures...
. ^ous attendions... quoi? la lumière,le rév^il humain? £nse levant,
,t ^^leil sembla nous ranimer, et dans le lointain que nous creusions
, ^^Xà ardent regard, un point indéfini se mouvait. C'était un employé
^^ t^ostes envoyé bien avant la distribution : « Mesdames, mesdames,
^'^^ lettre d'ItaUe! »
. X^^ voilà, cette lettre. Nous la serrions dans nos mains sans pouvoir
^^ cacheter, tant nos doigts tremblaient. Avant ou après? Du père-
^ ^^u fils? Nous avions peur, une mortelle peur. L'écriture n'était ni
^^^ de mon père, ni celle de mon frère,
r
Il ^'^^ Bans la nuit du 24 au 25, mon père écrivit pour ma mère ces dernières
l^'^^s au crayon : « J'allais sur une hauteur d'où l'on étudiait, avec la longue-vue,
1^ ^ *^ouvemens de l'ennemi ; — nous étions plusieurs à tout examiner. 11 est dix
^^^^'^«s, la nuit est pure. Toute l'armée est campée sur le versant de la montagne;
^^^t: un spectacle qui nous émeut tous. Les feux du bivouac sont allumés. Adieu»
^^ ^ Voici l'ordre que nous recevons : Diane à deux heures, repas h 2 heures 1 2f.
^^.^^jrt à 3 heures. Où allons-nous?... Le pres^eatiment d'une grande bataille
^ Weint mais me transporte. A vous tout mon cœur. »
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286
REVUE DES DEUX MONDES.
De l'ambulance de Castiglione, 25 juin 1859.
Je VOUS ai promis de ne rien vous cacher. La vîcloire d'hier,
si glorieuse pour l'armée française, a dû être proclamée dans tout
TEmpire. Je ne vous en parlerai donc pas.
Un infirmier vous écrit sous ma dictée, car je n'ai plus mon
bras droit.
J'ai combattu hier depuis six heures du [matin jusqu'à onze.
Je descendis de cheval k huit heures, et trois heures après je
tombai l'épaule brisée.
On m'a porté dans une chapelle près de Castiglione, un chi-
rurgien a sondé ma plaie et je fus conduit à l'ambulance où le
docteur Larrey (m'a-l-on dit), chirurgien de TEmpereur, vient
de me désarticuler le bras (1).
Ayant été chloroformé je n'ai pas souffert. Je vous demande
en grâce de ne pas trop vous tourmenter, de vous résigner en
pensant que j'ai échappé à la mort.
Ne soyez pas ingrates envers Dieu qui me permet de vivre
encore avec vous. Remerciez-le de sa protection pour nous deux,
car je viens d'apprendre que mon brave et cher enfant est légè-
rement blessé au poignet droit, après avoir combattu toute la
journée.
N'ayez donc pas trop de chagrin. Nous serons bientôt réu-
nis, car la paix va se signer, une belle paix. 0 ma France, com-
bien je t'aime davantage depuis que j'ai versé mon sang pour
toil
Je ne souffre pas beaucoup, mais je suis un peu fatigué et
je vais fumer une pipe.
Chacun des mots de cette lettre entrait en nous comme un glaive.
Mon père, mon frère...
Ma mère se montra ferme devant le malheur, mais ce qu*elle souf-
f lit est inexprimable. On nous entoura beaucoup. « Songez, madame,
lui dit le commandant J. T...; songez que vous êtes la femme d'un
héros. » Et pendant un instant ses yeux brûlés de larmes reprirent
' (1) Par une fatalité inexplicable, le service d'ambulance n'était pas assuré :
pas de brancards ni de civières, ni voitures affectées au transport des blessés;
relevé par deux zouaves, mon père fut placé sur une échelle hors d'usage. Au
premiers pas les échelons cédèrent I De même, après l'opération, on ne trouva m
.linge, ni couverture. Un religieux franciscain couvrit mon père d'une chasuble ou'ii
apporta de son couvent.
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HOSBËUR mUTÂlRB.
281
vive expression, « Oui, oui, je suis la femme d'on héros* » Mais
yon â'obscuTciesait bientôt souâ la torture renouvelée, et ma mère
ait sa fierté pour ne songer qu^à sa douleur, Néanmoiue eOe
ait à tout, *t II faut préveûir ton frère dont Tinquiétude doit
Bxtrôme, 11
Dépéohô &u B&rdaf 27 jota.
^eux [jue nous aimons ne sont pas restés sur le champ de
tlle, mais tous deux à Tambulanco: mou père à celle de
iglione; Jean, je ne sais encore. •
oiâque Robert reçut la lettre de son père que nous lui envoyâmes,
m prit ce caractère exceptionnellement fort, cette exquise bonté i
un mot de regret pour ce bras qm lui manque, ni de son avenir
L Nul retour personnel et a sa tendresse pour les siens s*accroU
i compassion qu'il leur inspire, »»
A M"' Le Eneux.
Brescia, Je 27 [uia 1B50.
Mes chères affections,
tlier matin, le lendemain du soir oîi a eu lieu la désarticula-
de mon bras, je me suis trouvé si mal couché, tellement
mvé par Todeur du sang et les plaintes des blessés, que je me
fait transporter à Brescia dans le palais Rossi où je trouve
\ les soins que vous pouvez désirer pour moi,
lai un peu dormi cette nuit. Soyez tranquilles sur moi.
i fils est blessé très légèrement.
A M^ Lu Brieux.
Brescia, 29 juin 1359.
Mes chères aimées,
Je puis vous affirmer que je suis un des hommes les plus
reux. J*ai métne au fond de Tàme un profond senti oienÊ de
I et de reconnaissance envers Dieu. On nie dit que dans un
is peut-être je pourrai retourner en France ! Voui> devez com-
ndre combien je suis joyeux (?); pour comble de bonheur, on
soigne comme une madone. Je me remettrai donc plus vite.
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REVUE DES DEUX MONDES.
Si Dieu le veut, j'irai bientôt Vous embrasser et réclamer les soins
que votre tendresse voudra prodiguer à votre vieil invalide.
Ma plaie est couverte de glace à cause de l'extrême chaleur,
et je ne prends que des sorbets. Je n'ai pas de fièvre, ce qui est
surprenant. Les contusions des jambes, produites par les éclats
d'obus, sont moins sensibles, et j'ai un peu dormi cette nuit.
Dans une quinzaine de jours j'espère me faire transporter à
Milan.
Un jeune franciscain du couvent de Saint-Joseph, le frère
Emilio, ne me quitte pas. Il a pour moi des attentions filiales.
C'est lui qid vous écrit sous ma dictée. Il m'a procuré des
nouvelles de mon cher enfant et de mon ami de L..., tous deux
blessés peu grièvement.
Merci de vo$ tendres lettres. Certes, on n'est pas à plaindre
qpuand on se sent aimé ainsi. Cela me fait du bien et, en attendant
que vous me guérissiez là-bas, vous me rende? bien heureux
dans mon exil.
Si mon père écrivait aussi fréquemment, on doit pressentir ce que
devaient être les lettres de ma mère I Je ne puis les communiquer, il
me semble qu'elles sont à celui-là qui seul les inspirait, mais le cri
maternel s'y faisait entendre, angoissé, profond : « Mon fUs, où est-
il?... » puis le lendemain : « L'as-tu vu, où est-il blessé ?.... Mon Dieu,
quelle épouvante me saisit! On ne trouve son nom sur aucune liste
d'ambulance, pourquoi? Je vais écrire à Paris; à Gènes, où M. de
Cambis est intendant de l'armée^ n nous connaît assez pour m'en-
voyer une dépêche... Que pouvons-nous, pauvres femmes? Rien...
rien...»
M. Robert Le Brieux à M"^ Le Brieux.
Brest, 30 juin 1859.
Ma mère, ma sœur,
Je suis si seul, si affligé que je demande au moins quelques
lignes chaque jour.
Je suis dans mes etamens jusqu'au cou. Je travaille beau-
coup, mais mal, car la bataille de Solférino est toujours pré-
sente à mon esprit. Je n'ai plus d'autre pensée.
Je suis las de cette vie solitaire. Si ce chagrin est le premier
tfue je connaisse, oh ! qu'il est lourd!
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KOr^NËUa MILITAIRE.
289
A M* Le Brieux à Brescia.
Brest, ÊcoU du Borda, 2 juillet 1&S3*
ai beaucoup souffert pour toi, mon admirable père, j*aî
'é Ion bras perdu, ce bras qui nous portail tous les trois
d vlous^ étions petits et que plus tard tu mettais à mon cou
ant nos promenades. Ce pau\Te bras, il me manque, mais
remplacerai pour toi,
codant mes congés, je serai toujours h tes côtés pour
îr, en voyage, pour te soutenir, te porter sll le faut; à
pour te servir. Pendant ta convalescence, mon père, je te
lônerai dans le parc; au potager, je cueillerai pour toi les
beaux fruits. S'il fait froid, je te conduirai dans les serres,
avant de te revoir, je sens tout mon chagrin et m en laisse
der. Mon père, ne m'accuse pas de manquer d^énergie,
es enfans ne déchoiront pas. Je te le promets. En le prou-
Jean m*a ouvert la voie^ tes deux tils te ressembleront,
père*
attends toujours de tes nouvelles^ — dçs siennes , — fais-
domier, je t*en prie. Mon père et mon frère blessés me*
ent seuls au cœur, le reste n'est rieo,
iB alarmes fraternelles, aous les éprouvions doublement, ma mère
oi. Pourquoi ne recevions-nous pas de lettre de notre pauvre
? Lui, si soucieux de notre tranquillité ?... Chaque jour accrois-
LOtre anxiété»
De mon père à ma mère.
n voyez- moi souvent des lettres, des dé pèches. Ne pouvant
voir^ j'ai besoin de vi\Te avec vous par la pensée et le sou-
ïS derniers mots répondaient au vif désir de ma mère, qui vou-
Uer en Italie, à Brescia d'abord, puis diercher mon frôre, le ra-
r el le soigner en même temps que mon père*
Ma mère à mon père.
'otre infirmière sera moi. Qui saura vous soigner, vous con-
, ^ toi mon ami et toi mon fils, — vous guérir, comme
TowB xsxvn, — 19Ô7. if
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290
REVUE DES DEUX MONDES.
moi? Car j'irai le chercher, mon fils, je le trouverai. Quelle es
donc sa blessure? dans quelle ambulance Ta-t-on conduit?... J
ne reçois rien de lui ni sur lui. J'ai peur; pardonne ce mot e
comprends-le, c'est mon enfant.
Le 3 juillet, ma mère écrivait encore :
J'envoie lettres et dépèches à Milan, partout où il y a de
hôpitaux, partout où il y a des blessés. Il faut que ye sache oi
est mon fils. Je viens d'écrire au ministre de la Guerre. Je veu;
lui parler de Jean. Aussitôt que j'aurai sa réponse, je partira
pour Paris et de là pour l'Italie.
Non seulement ma mère ne put se rendre à Paris, mais sondépai
pour Brescia fut retardé. Tous les moyens de transport étaient réseï
vés au service des armées ; l'intervention deTImpératrice put seule Iv
ouvrir la route. La touchante prévoyance de Sa Majesté avait mêm
préparé Tappuî moral que ma mère devait trouver à chaque station.
Le 6 juillet à 41 heures du matin, ma mère me quitta, calm
comme on Test au lendemain des résolutions prises.
IV
6 juiUet.
Le jour finissait. On m'apporta une lettre timbrée de Brescia, d'un
écriture inconnue, signée d'un nom également inconnu. Dans une i
ces émotions où les faits les plus contradictoires deviennent admi
sibles, je lus cette lettre qui me transporta de bonheur. .
Jean vivait î On l'avait vu.
Je télégraphiai à toutes les gares du Sud et de l'Italie où deva
s'arrêter ma mère : Jean vil. Va être dirigé sur Brescia. Je prévien
Robert, seul là-bas et tourmenté comme moi : Jean vit. U n'y ava
pour nous d'autres mots à entendre et à dire.
Deux jours après, je reçus la réponse de Robert :
Quelle bonne, adorable pensée tu as eue, ma sœur, i
m' envoyer d'abord une dépêche, puis cette bienheureuse lettre
C'est une résurrection. Mon bonheur est d'autant plus gran
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^
ROl^EUR BntlTAIRE. 291
tpjÊ.^ j'avais perdu tout espoir. Que Dieu soit loué ! Je Tai re-
m^ jpcié avec une ferveur que tu comprendras.
Je ne vous avais pas. tout dit afin de vous leurrer encore, si
o'é^^it possible. Je te confesse aujourd'hui que je ne travaillais
plmiB^s. Je ne pouvais pas, pensant toujours aux miens, à leurs
so^cs. (frances ; je ne pleurais pas, explique-moi comment aujour-
dlsL^i, dans ce grand bonheur retrouvé, j'inonde mon papier de
»s larmes. Malgré cela, tu liras bien, n'est-ce pas?
Je t'embrasse dans les transports d'un cœur tout joyeux
Depuis la commencement de la campagne, mon frère traversait
> phase d'excitation extrême. L'exaltation de patriotisme, i épreuve
filiaie et fraternelle qu'il venait de subir, sa solitude, le surmenage
dee examens, c'était trop pour son âge. La nature qui revendique tou-
joixrs ses droits le rendait aujourd'hui à ses forces ordinaires. Cet
*tat me préoccupait et je le calmai en lui écrivant chaque jour,
^*^vai8-je pas à le tenir au courant de ce qui se passait loin de nous?
A M. Robert Le Brieux^ au « Borda, »>
9 JoUlet 1859.
Mon ami,
!-•« voyage de notre mère s'est achevé non sans traverses,
°^^B son énergie et son calme les ont aplanies. Voici ses propres
^^ï^ï^essions : « La pensée de revoir mon cher et bien-aimé Jean
^^ lïiême temps que ton père m'a donné une force qui peut-
^^^ m'eût manqué sans cela. Était-il sur la liste des blessés, l'a-
^^^ cru disparu? comment expliquer? Enfin, remercions DieudA
^ Consolation qu'il nous accorde dans notre malheur; n'est-ce
*^^^ trop déjà que de voir votre père atteint aussi cruellement ? »
Je vais maintenant te résumer la substance de cette longue
^Itt*^. Arrivée à Milan vers minuit, s'orientant avec peine dans
^*-le ville inconnue, sans guide, sans voiture, se trompant, ma
^^^ï*e erra ainsi, et atteignit seulement à l'aube l'hospitalière de-
^^Ure C... derrière le Dôme. Elle prit seulement le temps de s y
^^poser, ef malgré sa lassitude, ces excellens amis n'osèrent
^^Bîster pour la garder jusqu'au lendemain.
Enfin elle put se faire conduire à Brescia et ne trouva qu'une
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REVUE DES DEUX MONDES.
mauvaise voilure, des chevaux fourbus. Que lui importe, n'est-
eiie pas indifférente à ce qui la concerne seule? Sur la route, des
arrêts fréquens et longs : un régiment [en marche, ou un c(Mivoi
de blessés. Arrivée à Brescia, elle descendit aux premières mai-
sons. Là, des ambulances sur les places, sous les voûtes, partout
la douleur, des plaintes, des appels, des cris; dans l'ombre des
portes, des blessés, des mourans. Saisie d'une compassion pro-
fonde, notre mère passait, disait un mot de consolation aux uns,
pour les autres une prière. Ils étaient nombreux, la plupart
jeunes. — Si je n'avais pas su, — m'écrit-oUe, — votre frère sauvé
et à l'abri, je l'aurais cherché là. Mais je souffrais pour les
mères, les femmes, les sœurs de ceux qui languissaient ainsi on
mouraient isolés. L'air était lourd, le soleil d'orage doublait la
fièvre, hâtait le trépas. Oh I la guerre, mes enfans, c'est épou-
vantable !
Vers midi, ma mère atteignit le palais Rossi. A cette heure de
sieste, la maison était close ; il lui semblait que les pierres la
repoussaient, car on tardait à lui ouvrir. Enfin introduite, elle
fait prévenir mon père et attend... A la porte de sa chambre, une
pancarte était suspendue, quelques lignes en italien y étaieal
écrites. Son attention ne s'y fixe pas. « Je ne pensais, écrit-elle,
qu'à votre père, séparé de moi seulement par une cloison.
Lorsque j'entrai, il dit ou plutôt il murmura : « Ma femme. «
Je ne saisis qu'un son faible. Etait-ce bien lui? Défiguré,
amoindri... Combien il était changé et qu'il a dû souffrir sani
nous le dire! Je compris seulement alors la délicatesse. de soi
cœur où il trouvait l'énergie de ne pas ajouter ce tpïïi suppor-
tait à ce que nous éprouvions.
Ma fille, je. n'en puis plus. Je sens à présent la fatigue di
voyage. Demain, je te parlerai de ton frère que je fais cherche)
et prévenir; il doit être dans une ambulance des environs, mai
je le veux ici.
J'étais néanmoins dans une sorte d'apaisement réparateur. Malgré
la tristesse que ma mère avait ressentie en voyant mon père, j'étai
tranquille de les savoir ensemble. Je goûtais igie émotion toute non-
velle comme si je remontais les pentes d'un obscur abîme pour con
templer la lumière. Je ne m'étais pas demandé tout d*abord commen
et par qui m'était parvenue la nouvelle heureuse d'une simple blessure
reçue par mon frère aîné. J'avais cru, parce que je voulais croire, ht
désarroi qui suit une campagne, un renseignement inexact, — voill
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HONNEUR MILITAIRE. 293
l'oirîgine de ce qui nous avait rendus si heureux, — et devait nous
reiidre plus malheureux aujourd'hui. Pour nous, cette paix dura
Q^ niques jours seulement. De ma fausse quiétude, je retombai dans
1^ g-ouffre. C'était trop beau pour être vrai, et notre cœur, — broyé
et x^avivé, puis meurtri de nouveau d'une immense douleur, — se
^^^'■^ "tracta sous la main du destin qui se jouait de notre paix, de nos
^^S'oisses.
Le Frère Émilio à W^ Le Brietix.
Couvent de Saint-Joseph, des Franciscains de Brescia,
14 juiUet 1859.
Signorina,
Hon ministère est quelquefois cruel. Je crois vous ap-
pï^^ndre que mon devoir m'oblige à vous dire ce qui concerne
^^^ssieurs vos parens.
Lorsque Madame votre mère entra auprès de Monsieur son
^^ï^^tïi, son émotion fut fort grande.
Je ne sais pas ce que Madame dit à Monsieur son mari, car
^Is parlaient fort bas et je m^étais mis à Técart d'eux.
Après, Madame me demanda pour écrire à Messieurs ses
^i^ fans.
Je donne à Madame le carton où Monsieur son mari fermait
s^s lettres et ses papiers secrets.
Madame lut ces lettres. Je la vis en tenir une plus que les
^^tres, la retourner, la laisser, la relire et après se mettre de-
bout en jetant les mains sur sa figure.
Je vois que Madame â trouvé la lettre de Monsieur le colo-
^^1 de Monsieur son fils, trépassé le jour de la glorieuse bataille
*® Solférino.
Madame ne savait pas. Sur la porte de Monsieur son mari
^^ avait écrit : Défense de parler à Monsieur de Monsieur son
Je vous exprime, sîgnorina, d'interroger votre devoir sur ce
^î est propre à dire à Madame de ma misérable communiquée
*^ioint la copie de lettre que Madame vient de lire.
Mon cher ami,
C'est avec une profonde douleur que je vous annonce que
^^tre fils, sous4ieutenant au ..., après s'être bravement battu
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REVUE DES DEUX MONDES.
pendant la journée du 24, est tombé le soir, frappé morteliemei
de deux balles, Tune au front, l'autre au cœur.
Après avoir combattu depuis le point du jour, à neuf heure
votre fils fut blessé au poignet droit; aussitôt après, le régîmei
décimé quitta le champ de bataille.
A. quatre heures, il s'agissait de couronner Taotion général
et de s'emparer du village de Cavriana où se cantonnait l'ennen
encore en force.
Le maréchal (1) passant à cheval nous cria : Des hommes t
bonne volonté! On comprend ce mot et parmi ceux qui se lèvei
fut votre vaillant fils qui prit son sabre de la main gauche. Il fi
une des dernières victimes.
C'était un brillant officier que ses soldats, ses camarades <
ses chefs ont pleuré.
Il n'est point de mots pour une telle douleur. Si une semblab
souffrance m'étreignait, que devait être celle de sa m^re. Je v
sa torture comme je vis ce champ de bataUle où finissait not
bonheur.
Il me restait on pénible devoir à remplir. L'enfant qui nous éti
conservé, comment Ta vertir et l'épargner?... Que faire... une dépèch
une lettre ? Je partis pour Brest.
En vingt-quatre heures je traversai la France, et au Borda je réel
mais mon frère. A ma vue il chancela. — « Papa est mort? — Non. -
Mon frère? » Je me tus, il comprit.
Son visage fut subitement creusé et comme rayé de pleurs : *
ti Ma sœur, emmène-moi. »
Nous restons ainsi tous deux, nous isolant sur ce vieux bateau ses
blable à une ruche, tant il y avait de jeunes gens allant et venant pa
tout, jusque dans les vergues. Nous causions tout bas, navrés, ma
soulagés d'être ensemble^ plus unis encore par notre malheur commi
que par les souvenirs de notre enfance.
Après le premier saisissement, il se laissa raisonner. « Oui, je re
terai, il le faut; mais ne dis pas à papa que tu m'as trouvé si faible.
Faible, non, mais touché jusqu'au fond de l'âme. Il me fut pénib
(1) Canrobert.
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m^Hjy^^^s^^.
HONNEUR MILITAIRE. 295
A& le goiiter ainsi, non que je doutasàe de sa solidité, mais de le voir
eoKE^mencer déjà cette vie d'isolement à laquelle il était destiné.
Je partis, seule aussi. Pour la première fois, mon beau pays de
Praxice me sembla moins beau malgré sa splendeur d'été. Cependant
ce-tt:^ splendeur était réelle, Sjaperbel La merveilleuse harmonie des
do^ixz et de la terre était si complète que j'en fus pénétrée, presque
firoissée. Plus cette évidence me saisissait, plus vivement j'en souf-
frais, impression de l'être moral étreint du plus cruel chagrin en pré-
seràce des choses qui ne sentent rien et qui ne changent pas.
r^on seulement les choses, mais les hommes me blessaient par
leiix- joie bruyante. Un tel triomphe, la paix conclue par la France (i),
les transportaient et m'auraient naguère exaltée. Mais aujourd'hui
xnon âme était moins ouverte aux enivremens de la gloire nationale,
— J 'en savais le prix; — nous l'avions payée de notre sang.
Combattue par des sentimens si divets, j'avais hâte d'arriver et de
n^vre dans cette région sauvage où j'avais passé une partie de mon
eurance, coin perdu au bord de la Suisse, entre les grands monts et un
large cours d'eau. J'y avais autrefois vécu des jours très heureux avec
me^ parens et mes deux frères. ,
L'aîné, tendre et déjà sage, surveillait « les petits » comme il nous
appelait. — « Ne les suis donc pas toujours, disait ma mère. — Mais
8*ils se noyaient, qui les sauverait? » C'est alors que s'éveilla en son
cœur maternel cette prédilection pour lui dont son amour nous ména-
geait les nuances. Ainsi tous mes souvenirs jaillissaient du passé,
^^XQine cette rivière jaillissait de sa source inépuisable. Devant ces
eaux qui fuyaient rapides, je songeais aux générations qui se suc-
^dent et disparaissent comme ces flots, alors que la nature reste in-
^Qsible à tout tressaillement humain.
VI
Non moins indifférent, le temps, lui aussi, poursuit sa marche.
^^ frère Robert achevait péniblement ses études, mais l'effort der-
^^ lui valut un succès.
A M. et Af"** Le Brieux, à Brescia.
Août 1859.
Mes bien chers parens,
J'ai quitté Brest hier matin et depuis quelques heures seulement
ï^ Btiis dans notre famille de ***. Sans vous, que ce retour me fut
U) Signée le 8 juillet.
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296 REVUE DES DEUX MONDES.
pénible !... Ici nous sommes bien tristes. Tous ceux qui te con-
naissent, mon père, et qui t'aiment par conséquent ^ sont très
émus. Ton énergie et ta valeur excitent la sympathie et l'admi-
ration générales. A Téglise du village, il y a eu un service pour
notre chère malheureuse victime de Cavriana; on le plaignait,
lui si jeune, d'avenir si beau. Quelle belle un I — mourir sur
le champ d'honneur ! — S'il devait nous être ravi aussitôt, il
était juste qu'il le fût ainsi. Je l'envie d'être mort pour sa
patrie.
il/*"* I^ Brieux à 31"* Le Brieux.
Mes enfans,
Quand vous reverrai-je? quand parlerai-je avec vous de moB
cher perdu ? Ici je n'ose pas prononcer son nom ni le pleurerj
cela pourrait émouvoir votre père. Sa convalescence ne fait paî
de progrès. Son désir de retour est extrême; malgré cela, il s'as-
sombrit. Les médecins remarquent cette prostration sans en dé
couvrir la cause. La plaie est saine: bellacame, disent-ils.
La position horizontale lui est insupportable, et cependani
il ne peut quitter son lit. Il parle de sourdes douleurs dans 1(
dos et plusieurs chirurgiens le visitent chaque jour. L'Empe-
reur a fait prendre de ses nouvelles. Le général de LadmirauH
et le Père Souaillard (dominicain) sont venus le voir. Il est de
plus en plus sombre ; cet état si contraire à sa nature m'in-
quiète beaucoup.
Deux jours après, je recevais la lettre suivante :
1- août 1859.
Mes enfans,
Après avoir ausculté votre père, on a reconnu la présence
d'une balle, celle-là même qui a brisé l'humérus et l'omoplate
Il est question de l'extraire; le pauvre patient, admirable de force
morale, d'acceptation chrétienne, ne se plaint pas et demande
que cette seconde opération se fasse sans retard aujourd'hui
même.
Ce matin, les deux chirurgiens habituels ont extrait une
balle énorme, déformée, à laquelle adhèrent des parcelles de
drap, de toile et d'os. Votre père ne voulut ni qu'on l'endormît,
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HONNEin^ MILITAIRE.
297
ni qu'on le soutînt. L'incision fut large et profonde. « Fôuillezi
docteur, disait-il, je ne souffre pas, » — et il frémissait.
Pour l'extraction, on l'avait appuyé sur son lit, le dos en
pleine lumière. A ce moment le maréchal Baroguay d'Hilliers
entra : Pardon, monsieur le maréchal, dit-il.
— Allez, allez, mon cher, les Autrichiens ne vous ont jamais
vu ainsi, c'est l'essentiel, et j'avais hâte de savoir le résultat;
permettez- vous, madame, que je reste?
Il resta, et après l'opération, ils s'embrassèrent,
— Je voudrais vous serrer dans mes bras, dit le maréchal à
votre père, maisf deux pauvres manchots comme vous et moi ne
font plus ce qu'ils veulent. Contentons-nous d'une bonne acco-
lade, ce qui vaut bien quelque chose, entre hommes.
A cette lettre succéda un silence de quarante-huit heures, puis
quelques lignes : le même abattement s*accusait chez mon père, chose
inexplicable avec une âme aussi fortement trempée. Chacun s'en pré-
occupait et je proposai d'envoyer mon frère, mais sa présence dlait
être inutile.
Revenant un matin d'un service funèbre, ma mère acheta une
branche d'héliotrope qu'elle lui donna. « — Cela ne te rappelle-t-il
pas le grand massif qui est devant le salon?... — Oh! ce parfum, »
dit mon père très ému. Saisissant la fleur, il la baisa. — <c Ma France,
ma France, » répétait-il en mordant les feuilles et la tige.
Tout s'expliquait. Il mourait de nostalgie. « Il faut partir au plus
tôt, ordonnèrent les médecins; demaiu si c'est possible. »
Quatre jours après, mon père et ma mère arrivaient à Paris où
j'étais depiiis la veille ainsi que mon frère. Le lendemain, 12 août,
Tarmée française faisait sa rentrée triomphale. Aucun de nous n'y
assista.
Enveloppé d'an burnous blanc, mon père nous apparut horrible-
ment maigri, son visage était anguleux et aminci. Quoique bien faible,
il se tenait très droit, sa démarche était lente et comme spectrale. Nous
étions bouleversés, nousn'osioDs l'embrasser. Parlerai-je de ma mère?
« Mon fils, nous disait-elle, je voulais le ramener en France, ce fut im-
possible. On l'avait déposé en dehors du cimetière de Cavriana avec
deux autres officiers, j'obtins de les faire inhumer à l'intérieur. On ne
put reconnaître ni lui ni les autres. Pour tous les trois, je fis mettre une
seule croix avec ces mots : « Tombés au champ d'honneur. » Étôit-ce
bien lui?... L'irréparable fait ne pouvait encore la pénétrer. C'est
Thistoire de toutes les guerres, — et l'espérance de toutes les mères.
— Un homme pris pour un autre, un nom à la place d*un autre nom.
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298
REVUS PBS PEUX M0NPE3.
Diapârti peut-ôtre. Qui ne sait cela dans le désordre qui soit ane ba-
taille ? Son cœur s'obstinait malgré tout, malgré la lettre suivaute
écrite par son lieutenant-colonel et qui ne laissait plus d'espoir :
Mon cher ami,
Paris, Val-de-GMce, 29 août 1859,
J'ai souffert si atrocement que je n'ai pas pu jusqu'ici vous
écrire. Votre fils est mort à la tôte de sa compagnie, comme
savent mourir les braves . Avec quel courage ^ quel entrain il i
rempli son devoir 1
Dès le premier moment il a inspiré à ses hommes ime cou-
hance solide qui ne s'est pas démentie jusqu'au moment où i
est tombé pour ne plus se relever.
Par sa belle conduite pendant l'action, Le Brieui s'était ac
quis des droits incontestables à la décoration de la Légion d'hon
neur*
n n'y avait que quelques momens que je venais de le lu
dire devant tous, lorsqu'il a été frappé.
Votre fils n'a pas souffert. Vous l'avez bien pleuré, c'étai
justice, car c'était un excellent cœur, une intelligence Torte, m
officier de valeur et d'avenir.
Croyez...
Et nous restions silencieux, plus désolés. « Est^il vraiment mor
ainsi, sans souflfïir 7 Si Ton me trompait, disait ma mère, je veu:
savoir. »
Alors nous allons à Bourges où était son réfpment; elle arrêtait lei
soldaU* « Ah I ce petit lion, qu'il était brave et âer 1 disalL Tun. — l
nous enlevait, ajoutait un autre. — Est-il tombé detix fois frappé? E
ils répondaient : *— Oui. — « Ils essaient de me tromper, ils m'on
reconnue pour sa mère. Va leur parler, » me suggéra-t-elle. — E
j'allais leur parler. » — Il est mort tout de suite, frappé id, » — disai
un caporal en touchant son front. Un sergent parlait d'une baUe a;
cœur, et nos cœurs de plus en plus déchirés se fermaient à tout<
consolation. Nous y pensions toujours, et dans îe dur présent et dauj
le passé heureux. Je le vois encore lorsqu'il sortit de Saint-Cyr, pim
pant dans son uniforme qu'il portait avec la crânerie de ses dix-neu
ans, et ensuite à Marseille, s'embarquant pour TAfrique, libre, heu
reux. Qui m'aurait dit alors que cette Méditerranée, si belle soua let
ardeurs du ciel de Provence, cette mer bleue qui remportait si loii
de noua ne le ramènerait jamais I
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HOISNKUR MIUTAIRE. 299
•
CAMPAGNE DE GOGHINGHINE (1859-1861)
SoQ caractère se dessine et se précise au-
tant par ce qui lui manque que par ce qu*il
possède.
YlBGILB.
1
s
Trois mois après Ids événemens dont on vient de lire le récit, moD
^r^re cadet; mon seul frère, reçut Tordre d'embarquer pour les mers
dô Chine.
Son départ était prévu, mais une destination aussi lointaine nous
iet.3. dans de grandes perplexités, d'ordre différent.
Assurément il était bien trempé. Cependant il lui manquait, comme
i tout adolescent, la maturité physique et morale qui achève Thomme,
et l'on peut dire que ses facultés l'exposaient autant qu'elles le distin-
guaient. Là était notre souci.
Son ingénuité, — le terme est exact, — n'excluait pas les passions.
A^u contraire, il était capable des plus fortes, et Ton pouvait à cet âge
^^ nioins redouter la témérité de Télan. Si l'éducation avait agi sur
'^f elle ne l'avait pas affiné au point d'altérer sa virilité originelle.
• Que les circonstances le poussent, ce sera un caractère. »
Ouverte et heureuse, sa physionomie rayonnait des ihouvemens de
^Oie. Incapable de feindre, on pouvait suivre sur son front la nature
^ Ses pensées. Une joie ressentie ou simplement espérée éclairait
^ïi visage, de même qu'une amertume réelle ou seulement imaginaire
Pft.lissait, et des rôves heureux il tombait aux ténèbres.
f^hysiquement je n'en puis guère parler. Le souvenir n'est-il pas
p^ portrait embelli? Je le trouvais charmant et n'étais pas la seule...
P^^ia, ce qu'on veut savoir d'un homme, c'est son être moral; l'intel-
S^ïice importe plus que la beauté.
XJn matin d'octobre, sous un ciel gris el bas, il s'en alla, lui, notre
^Von de soleil, notre bonheur; U était tout cela pour nous et il em-
^^^tait tout. Au moment de le quitter, mon père l'attira près de lui et,
^^^ on regard où son âme passa tout entière, il lui adressa ces seuls
^^^Is: « Sois fort, équitable, sage. » Lorsque sa mère l'embrassa, elle
5^^ça sur son front le signe de la croix, bénédiction maternelle et
^"^^^e qu'il se rappela toujours : ce qui est sacré ne s'efface jamais.
"Tout au chagrin de nous quitter et d'imposer aux siens son propre
^^^ïifice, Robert eût voulu peut-être retarder ce <[ue, dans les trans-
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300 REVUE DES DEUX MONDES.
ports de sa quinzième année, il avait A ardemment désiré. Je l'en vis
souffrir mais aussi se maîtriser:
Au revoir, maman, ne pleure pas ainsi, et embrasse-mi
sans chagrin. Tu le sais, j'ai mon étoile, elle me ramènera a
jour joyeux du retour, pensons-y et ne soyez pas toujours dai
les larmes, je vous en conjure, elles pourraient me gagner,
que tu ne voudrais pas, mère.
Au colonel de Gouyon de Beaucof'ps.
Mon cher ami,
Le départ de mon fils date d'hier et me voilà dé nouv^^-^u
dans le chagrin. Qui m'aurait dit que nous éveillions en lui c^ •^'e
vocation lorsque autrefois, vous et moi, à Lorient, l'emportiez^ :»s
sur notre dos dans la mer?
Je le sais, ce qui m'appartient appartient à la France. Je 1^'
donne tout, jusqu'à mes enfans. Je trouve cela dur.
Encore brisé de mes blessures (celle de mon bras droit i^"
guérissable), je n'ai pu Tembarquer moi-même.
Le reverrai-je? et, s'il revient, reviendra-t-il indemne de c^^^
première rencontre avec la vie? Conservera-t-il cette absol""^®
droiture, cet attrait original dont sa mère est si fière?
Que Dieu le protège et le garde tel, et que sa divine bonté, ""^
j'allais dire sa justice, — nous le ramène un jour.
Je compte sur votre jeune ami pour le guider, l'éclairer, *^
préserver. Nous sommes heureux de le confier à des mains blXM^^^^^
loyales (1).
On le voit, mon père ne vivait que de la patrie et de la fannUJ^'
N'aime-t-on pas mieux, — ou plus encore, — à mesure qu'on sacr^^^
davantage? Aussi ce culte de la France se retrouvait-il en lui d'aut^»-^^
plus fort qu'il lui abandonnait son enfant.
(1) M. de K..., sans être officier de marine, fut chargé d'une fonction dap^^**"
vernement et sur le vaisseau qui le transportait il vivait avec l'état-major, d^-^^
le même esprit de camaraderie.
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HONNEUR MILITAIRE. 301
M** Le Brieux à Monseigneur Plantier, évéque de Nîmes.
Monseigneur, •
Mon fils, à qui vous avez témoigné tant de bienveillance,
^vî^But de me quitter et mon amour ne peut rien contre sa vo-
lonB^té. Il a fait preuve de cette qualité que vous vouliez bien lui
rec^onnaître, — la fermeté, — mais j'ai compris tout son chagrin
lor-cqu'il m'a dit adieu. Je n'oublierai jamais ni l'expression de
sojQ regard, ni l'émotion de sa voix à ce moment.
Cette mer qui l'emporte, je la redoute comme une ennemie.
I-i^5S naufrages, les climats meurtriers, — les guerres possibles (1),
les maladies, tout m'épouvante. A ces terreurs se joint une autre
crainte. Son enthousiasme l'exalte et l'excite ; mais il ignore
1^ prudence nécessaire à tout contact. Je crains ce qui pourrait
•e troubler.
Cependant nous avons un appui dans la personne de M. de
^*" présenté par un ami de mon mari. Il a une distinction rare
^^s des formes très simples; c'est aussi un Breton, un cœur
^ ^^. Il n'a que vingt-huit ans, mais ses principes de religion et
il® morale sont solides. Je puis le regarder comme le soutien et
^^^Lemple de Robert; car il y a de bonnes contagions. Il va en
^uiixe sur la Renommée et nous recourons à tputes nos influences
Poix^r que mon cher enfant embarque avec lui. Si cela est, ils
ï^itteront Brest le mois prochain, pour revenir après trois ans,
^* liieu le veut. J'ai été trop frappée dans mon fils aîné pour
t^y^ encore en confiance, et si la Chine nous est aussi fatale que
*-^lie, que deviendrai-je ? Faut-il donc donner le jour à des
^'^^ns; les chérir et les perdre?...
II
A mon père y à ma mère.
Permettez-moi de vous embrasser comme je le faisais naguère
^^ tant de bonheur.
En arrivant à Brest, j'ai rendu visite au vice-amiral, préfet
^^ Cl] A cette époque, la guerre de Chine préoccupait peu les esprits, on en parlait
^^'enjent.
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302 REVUE DES DEUX M0NPE8.
maritime, auquel j'ai parlé de mon désir d'embarquer sur la
Renommée. Grande fut ma frayeur lorsqu'il me dit que tous les
aspirans étaient désignés et que, pour cela, il eût fallu un ordre
spécial du ministre. J'étais furieux.
En le quittant, je me rendis chez le major général qui me Gt
1 accueil le plus affable. Du diable si je savais pourquoi, lorsqu'il
m'apprend qu'une dépêche ministérielle de ramiral Hamelin
ordonne mon embarquement sur la frégate que je visais, J en fus
très heureux. Je révais beau, en fumant ma cigarette; j'aurais
voulu exprimer cette joie, ne fût-ce qu'à un camarade.
M'élant présenté au commandant de ma frégate, ] en reçus
un aussi bienveillant accueil.
Je commence demain mon service, je m'ennuyais déjà.
Ne vous préoccupez pas de mon moral. Il est bon. C'est vrai»
notre séparation m'a beaucoup coûté et me coûte encore beau-
coup. Mais il y a les lettres, puis encore des lettres, et, quand
çUes manquent, il y a la pensée.
Oui, je songe au bonheur que j'aurai à vous retrouver dans
trois ans ; je vous en supplie, ne vous inquiétez pas de moi ; pen-
sons ensemble au retour, à la joie immense d'être réunis. Vous
verrez, alors votre midshipy avec de la barbe, un vrai loup de
mer.
La frégate s'armait lentement au vif déplaisir de I*aspirant. L^ennuî^
son démon familier, le hantait déjà pour ne jamais le quitter.
J'ai hâte d'en finir. Les journées sont interminables. Nous
ne faisons rien que surveiller l'armement de la frégate, rembar-
quement du charbon, du vin, scruter les noires profondeurs de
la cale avant de l'abandonner aux rats, car i) faut s'assurer que
les s>outes sont en bon état.
Heureusement, ce service ne durera pas longtemps. Une fois
en pleine mer, nous remplirons les fonctions qui conviennent à
un officier de vaisseau.
Le commandant a reçu à mon sujet une lettre de Tamirale
Baudin et m'a félicité à cette occasion. Gela me contrariait excès-*
sivement, car c'est à vous, à vous seuls, mes amis les meilleurs,
que doivent revenir ces flatteuses paroles, à vous à qui je dois
ce qui embellit ma vie.
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HOWEUR MÎUTAIRB, 308
Eorives-moi souvent. Pout bien faire il faut que je sois heu-
reux et mon bonheur est en vous.
Le môme courrier nous apportait une lettre de son commandant,
dont voicries dernières lignes :
Ainsi disposé k* se bien conduire, ferme et résolu, il arrivera
de bonne heure. On peut beaucoup attendre de son intelligence,
de son sens du devoir. Je me connais en honunes. Celui-ci est
solide, j'en réponds.
Il n'a qu'à se montrer, — disait sa mère, — pour se rencire
sympathique.
Jusqu'ici, elle supportait bien Téloignement de son fils; mais
foialles seraient ses pensées au moment du départ? Ainsi que les
marins au début de leur carrière, notre futur amiral attendait ce jour,
rêvait à « Taurore de sa destinée, » comme s'U devait se plaire dans
Texil ou s'y accoutumer.
Le 9 novembre, à midi seulement, nous avons appris que
B0U3 partions le soir môme, à trois heures. Tous nous nous
attendions à cette nouvelle ; cependant elle a produit sur moi un
étrange effet.
Je ne pouvais me faire h cette idée que, dans troid heures,
j'allais quitter mon beau pays. Je ne sais quel serrement de
cœur se fit en moi sitôt que je vis qu'il fallait m'éloigner de
cette chère France, où je laissais ma famille qui m'a témoigné
tant d'amour intelligent, tant de soins dévoués, et où j'ai tra-
vaillé pour me faire ce que je suis.
Ce que je vous raconte là vous paratt probablement un peu
niais et vous vous dites, peut-être, que je ne fais que répéter ce
qui se trouve dans tous les livres de marine. Mais si vous aviez,
conune moi, abandonné la France et les vôtres, vous verriez,
vous sentiriez par vous-mêmes ce que j'éprouve.
Ayant terminé les derniers préparatifs, je me rendis à la
cale. C'est là que je ressentis les plus fortes émotions. Je voyais
arriver les officiers de la Renomméey jusqu'à des matelots ayant
leur famille avec eux; qu'ils étaient heureux!...
Quanta moi, je n'avais qu'une chose à embrasser, c'était la
terre. Je l'ai embrassée. Je n'ai pas regardé si on me voyait.
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304 REVUE DES ' DEUX MONDES.
Qjael est donc le poète qui a dit : La patrie est ce coin mysté
rieux de l'âme où Thomme et la terre se parlent d'amour?
Je restais là immobile, élargissant nion âme et mon regara
pour mieux saisir et garder ce que je voyais pour la dernière-
fois, afin d'emporter infinissable en moi, inoubliable, le soif ^^
l'espace, la lumière, les cieux, tout ce qui constitue la Patrie^^ ^e.
Vous trois, aimez-moi, écrivez-moi.
Nous aurions dû être avec lui jusqu'à ce moment, comment noc^r-^Qg
être refusé cette joie?, Surtout, pourquoi ne la lui avoir pas donnée?-. ^...
Regrets, reproches, remords, tout est vain, stérile, alors qu'il a f^^^ fa
paru. C'était avant qu'il fallait l'aimer: après, qu'importe?
Cette heure devait trop .tôt sonner. L'ineffable sagesse qui no^^^us
laisse ignorans de l'avenir, noUs livrait à des préoccupations dczz^DQt
quelques-unes devaient nous charmer. Craindre, attendre, espérer ^z=Jd
vie humaine s'écoule dans ces alternatives. En ce moment c'é^=dt
Tattente des nouvelles de l'absent. Quelle est la mère, la femme oi^hl la
sœur d'un marin qui n'a comme nous dirigé ses pensées, ses regai^Kxis
vers les pays inconnus ?
Lorsqu'on se trouve en face de quelque chose de nouveau, qui ne
sait ce que notre imagination peut se créer de fausses idées, de tz.^r-
reur? Un ciel sans étoiles me semblait menaçant; les tempêtes, les
cyclones, les récifs, les naufrages, les requins... J'avais la crainte ^es
plus petits incidens et ces puérilités faisaient sourire les miens. Ils
voyai^ent mieux et plus loin. Ce à quoi je ne pensais pas, c'était ^ la
guerre (et fatalement il y allait !). Mes parens avaient tous les troubles,
toutes les inquiétudes et, sans la chercher dans sa mémoire, mon pôr«
répétait tristement cette strophe que chantaient naguère mon frère et
ses amis :
Où sont-ils les marins tombés dans les nuits noires ?
0 flots, que vous savez de lugubres histoires !
Flots profonds redoutés des mères à genoux...
Vous vous les racontez en montant les marées
Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que vous avez le soir quand vous venez- vers nous.
III
Le départ de uobert précéda le nôtre. Mon père se rendit à Roue?^
où se trouvait son régiment, et nous l'y suivîmes. Ce régiment vint ^
sa rencontre. Il eut alors une heure vraiment heureuse, et son cœ\J^
battit avec transport. Entouré, acclamé, il s'élança sur son cheval; 1^
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HONNEUR MILITÂIRB. 305
musique joua ses fanfares de triomphe, et les soldats marchaient allè-
grement. Les officiers supérieurs s'étaient groupés autour de leur
camarade. Hélas! le membre perdu enlevait au vaillant mutilé l'équi-
libre nécessaire, il fléchissait. Mettant pied à terre, d'amères pensées
couvrirent son front de tristesse.
Sur la grande place où se trouvait notre demeure, les bataillons se
rangèrent, manœuvrant sous le commandement de mon père. L'alté-
ration profonde de sa voix nous frappa, et nous sentîmes que quelque
chose d'étrange se passait en lui. £n effet, il venait de comprendre
la nécessité de renoncer à cette vie qu'il avait aimée avee le double
sentiment « de la passion et du devoir. » Cette résolution soudaine
fut absolue.
Vinrent les amertumes, la fin de tout ce qui enflamme le cœur du
soldat. Vint la nuit des impuissans regrets, l'irréparable ; une exis-
tence désormais sans intérêt, voilà ce qui suivit et ce qui dura. Aimant
les siens d'un amour sans limite, mon père s'enferma dans cet horizon
pins étroit, de nouveaux devoirs s'imposent, « d'autant plus sacrés
qu'ils se montrent plus austères. »
Rompant avec le passé, qui lui fut si cher, il en parlait peu, appor-
tant dans cette acceptation d'un fait très dur la fermeté de son carac-
tère. Je ne dirai pas qu'il se résigna ni qu'il eut « le courage allègre; »
mais ce qu'il faut affirmer, c'est qu'un sentiment religieux ne fut pas
étranger au calme supérieur qui le soutint alors. Cette force nouvelle
ne devait jamais se démentir.
Le maréchal Baraguay d'HUliers, le général de Ladmirault se réu-
nirent pour modifier une résolution qui fermait son avenir militaire.
Cette décision était très regrettable, il faut le reconnaître. Mon père n'y
changea rien.
Calme et sérieuse, notre vie morale s'alimentait de souvenirs et
d'espoirs, ceux-ci arrivant par delà l'Océan, chaude clarté capable de
nous réjouir, car il n'est, parai t-il, si triste saison qu'un rayon ne
colore,
La première lettre de Robert nous parla de Ténériffe :
Nous n'y descendons pas. Le temps menace. La petite viUe
espagnole de Santa-Cruz n'est d'ailleurs qu'une baie sans
intérêt.
N'en parlons pas; revenons à mon bateau, à ses habitans.
Savez-vous ce qu'est, sur un bâtiment, le « carré? » Tout à la fois
salle à manger, salon, fumoir; aspirans et enseignes y vivent
ensemble, c'est là où se forment les plus durables amitiés du
marin, et quelquefois aussi où naissent ses plus tenaces anti-
pathies.
TOME XXXVII. — 1907. 20
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306
REVUE DES DEUX MONDES.
Le contact permanent d'êtres différens, de nature, d*origin(
goûts, peut amener ce résultat.
A l'époque ou mon frère y vivait, rien ne lui révélait les pos
Jités fâcheuses dont je parle; d'un caractère heureux, très gai, 1
veillant quoique susceptible, il voyait plutôt la surface que le 1
o& qui est le privilège de cet âge, et c'était son premier essai d
sociale et personnelle.
Le carré était également fréquenté par l'aumônier du bord :
de la Renommée, jeune et bien élevé, était en bonne intelligence
ke Midships: sa présence n'apportait aucune contrainte à la j
mais en modérait toutefois les démonstrations.
Notre abbé, — écrivait Robert, — est un excellent pi
soucieux de ses devoirs, convaincu, très strict dans ce qi
garde son ouaistère, mais son bon esprit est dégagé de
caractère d'intolérance.
Nous causons très ouvertement avec lui, il partage nosi
notre gatté et nos cigarettes, mais jamais il n'accepte les :
spiritueux que nous nous offrons aux fêtes carillonnées.
Malgré les ressources de l'esprit et de la jeunesse, on s'enn
souvent au carré. — « Cette vie monotone me lasse, » i
Robert.
Ce qu'O fallait à cet être de vigueur et de ressort, c'était Tai
On le verra au feu, d'une bravoure froide, plus rare que l'élan,
avant de donner sa mesure sur le champ de bataille, on put jug
quel dévouement courageux il était capable.
L'occasion s'en présenta dès le début de la traversée.
A Ténériiïe, — écrivait-il, — le gros temps nous s
éprouver des avaries. Nous avons la poulaine défoncée i
mou dans notre gréement.
Notre poste offrait le spectacle d'un désordre affreux
coussins roulaient par terre avec ceux de nous que rendait
pables le mal de mer. Nos boites à claques allaient choque]
pile d'assi elles. Nos sextans, par esprit d'imitation, roulaiei
milieu des conserves de sardines et autres précieuses chos
ce genre.
La brise augmentant de-fureur, et nous faisant petits d(
la colère aérienne, notre voilure diminua successivement
qu'à ce que trois ris fussent pris dans les huniers.
Ce jour-là, j'étais de quart de quatre à huit heures du soi
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HONNEUR MILITAIRE. 307
voulant pas me laisser pincer par le mal de mer, je montai sur le
gaillard d'avant pour respirer à pleine poitrine.
Souvent des paquets de mer embarquaient par-dessus le bord.
Le roulis était très fort et il m'est arrivé plus d'une fois dé
rouler jusqu'à ce que le parapet m'arrêtât. L'homme qui était
en vigie à mes côtés ne voulut pas se tenir debout comme moi,
et une demi-heure après que j'eus quitté mon quart, ce mal-
heureux, assis sur les bastingages, tomba à la renverse I On
vira de bord aussitôt, des bouées de sauvetage furent jetées, mais
la nuit était noire; cependant le vent faiblit.
n n'en dit pas davantage . Voici ce qu'un lieutenant de vaisseau,
— M. Regrény, je crois, — écrivit :
Le danger était trop grand encore pour que le commandant
crAt pouvoir donner des ordres. Donc, chacun était libre.
Notre aspirant se jeta dans une embarcation et, par son
exemple téméraire, entraîna deux matelots. « Nage, nage,
garçons! » A ils ramaient ferme> les braves garçons, enlevés par
leur officier. Haletant, celui-ci les excite, et leur regard, — à tous
trois, — trompé par une fausse apparence, restait attaché sur le
point qu'ils cherchaient à atteindre. « Courage, courage, criait
le sauveteur, nous arrivons ! » Sa voix s'étranglait. Beau de sa
volonté, il se jette à l'eau, s'élance vers l'infortuné qu'il croit
élreindre. Il n'étreignit que le vide, une épave seule sur-
nageait... Ainsi restaient infructueux ses périlleux efforts, le
matelot avait à jamais disparu.
On tient moins à l'existence, — écrivait mon frère quelques
jours après, — lorsqu'on la voit inutile aux autres. Quel début
dans ma carrière I A quelque distance, un être en péril, et je
n'ai pu le sauver I Qu'était-il? un inférieur soit, mais un homme.
L'équipage et nous, ne sommes-nous pas solidaires? et nous ne
pouvons pas abandonner nos matelots. Moi son officier, n'avoir
pu l'arracher à une semblable mort ! Quelle fatalité si réelle, si
frappante! Je ne m*en consolerai jamais.
n ne connaissait pas assez la vie pour savoir qu'on se console de
blendes choses!...
Il faut, — lui répondit son père, — devenir plus fort que le
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1
308
ÎLEVL'E DES DEUX MONDES.
chagrin, savoir le porter et non se laisser porter par lui. Cecî(
pour toute Ion existence.
A regretter l'impossible on s'use inutilement : Ténerf
tombe. A ton âge et dans ta position^ on n'a plus le droit d'écoul
sa seule sensibilité. Pour agir^ il faut savoir employer toutes é
ressources, acquérir un sang^froid nécessaire àTaction.
N'ou\Te jamais la porte au découragemenL Travaille-toi, sa
relâche. Sois calme et paiieniy exerçant la maîtrise nécessai
à ton perfectionnement moral*
Sois heureux, mon cher entant, afin que nous puissonâlè
encore.
Mon père en parle k son aise, — répondait mon frère, —
n'ai pas comme lui un long acquis de douleur
Le temps consolateur devait atténuer ces souvenirs, la jeuness
une lelle mobilité tf esprit! La solitude des quarts de nuit qui*
dit'ûD, la retraite la plus j>ï'û fonde, plaisait ii mon frère d'une nali
tout à la fois méditative et active. A ces heures tranquilles, les f;
tomes familiers prenaient aspect de vie, s'allongeaient, grandîssaie
chers revenans des lointains.
D'autres apparitions, celles-ci radieuses, idéales, s'élevaient <
petilt^s vagues phosphorescentes. Des traits à peine entrevus,
parfum^ un son de voix... que sais-je? Ce n'était rien, mais à ce
dislancGjC^était tout, car un amour qui s'ignore s'alimente de bien [
de chose. Certaines impressions de jeunesse sont si vives qu'on
porte à jamais la marque. Le cadre austère où se mouvait notre ma
favorisait ces souvenirs flottans, les entretenait dans le clair-obsi
où s'attardent les rêveurs. Le silence des mers et de la nuit le pi
geait dans l'inûni des songes, mais Téclat du jour le rendait à la
commune, k son devoir.
A ce devoir, — écrivait M. de K***, — il est le premier. Il
fait obéir, se fait aimer, grand art parmi nous; puis il est gai,
alors le carré tout entier se livre à la joie la plus étourdissan
Le mois dernier, on vous a raconté, madame, comment ro
brave enfant s'est risqvié à une mort à peu près certaine pc
sauvar un pauvre diable qui s'est noyé à quelques brassées de
frégate. Mais votre fils sest emballé et au péril de ses jou
bravant les grandes lames encore furieuses, il a poursaivn p<
dant une heure le couvre-chef du matelot^ mirage auquel i'in<
périence est sujette.
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HONNEUR MILITAIRE. 309
Ce matin, — écoutez bien, madame, — ce matin, dîs-je, nous
étions un peu partout, lorsqu'on bat un, ban. Nous voici tous
sur le pont, donnant à notre tenue un coup de fion (excusez-
inoi, madame), car un ban est chose sérieuse. L'équipage se met
en rang, Tétat-major en avant, et tous, en silence, nous atten-
dons la grrrande révélation.
Est-ce un changement de direction, un attentat à la vie de
^Empereur? Rien de tout cela, c'était mieux. Le comman-
darki tenait une lettre du ministre de la Marine félicitant votre
6ïs au sujet du sauvetage qu'il tenta et que vous savez.
Après nous en avoir fait la lecture à haute et intelligible
voi X, — tout se passe très bien chez nous, — le commandant
vÎ3::^t serrer la main de l'intéressé : « — Vous ne chômez pas, mon-
si^^r, » lui dit-il, faisant allusion à un premier sauvetage (1).
De celui-là vous n'en saviez rien, madame, et ne connaîtriez
psKs davantage le dernier sans ce bavard qui vous écrit aujour-
d^ïxui, d'abord parce qu'il est loquace (défaut rare chez les Bre-
U>x^), et qu'ensuite il tient beaucoup à vous faire plaisir, ce
gr^.nd plaisir d'orgueil et d'amour des mères. Suis-je dans le
vx^, madame ? Si oui, veuillez me le dire et agréer tous mes
respects.
£t ma mère répondait aussitôt à ce jeune homme qui, si fièrement,
fusait battre son cœur : « Sans lui, disait-elle, je ne saurais rien de
ï^obuii. » On peut donc s'imaginer combien étaient longues et fré-
^n^ates ses lettres à son fils. La leçon s'unissait à la tendresse et sa
PluQie courait alerte, ailée. « Ne lui donne pas tant de conseils, »
^^Sgérait mon père; mais ce que femme veut, elle le veut bien, — ma
^ère surtout, — et la fine pointe d'acier continuait sa course rapide.
f^©n de plus indépendant que ce charmant esprit qui, suivant son
*dée, recommandait aimablement qu'on fût bien raisonnable, enfer-
^^t dans ces quatre syllabes mille choses délicates et sous-enten-
Quel vif souci était le sien au sujet des îles « parfumées, encban-
^^s, 1» ou les vaisseaux font escale! Cela s'appelle les relâches. Pour
(1) « Au port de Brest, écrit M. H..., un homoie tombé h la mer d'un chaland
^*^costé le long du bord allait périr, lorsque mon ami sauta sur le chaland, de huit
^^^i^s de haut. Bien qu'étourdi, il se précipita à l'eau et sauva le matelot. H eût
^ trop long pour son dévouement de descendre par les échelles sur le chaland,
p iour-l&, son courage ne fut pas impuissant. Con\|)ien il fut heureux... heureux
î^qu'aux larmes. » — « Dans son existence, me disai^il, il s'exposa sept fois
^^^ sauver ses semblables. • — Colonel P.„
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3!0
RETUE DES DEUX MONDES-
ma mère, ce dernier mot était lourd de menaces, car les orficiers àî
marine que nous connaissions se plaisaient malicietisement à lui
dépeindre les écueils de ces rives perfides, autrefois habitées par les
fiirénes de la fable, et ils appuyaient '^sur certains souvenirs, glissani
flUT d'autres.
Alors, songeuse et préoccupée, ma mère revenait à M, doit-».:
n'avait-elle pas confié son fils autant à sa conscietice qu'à son affec
tîon?ll était, en effet, beaucoirp plus complet que mon frère. « Veille;
sur lui, écrivait-elle à Mentor, me pardonnerez-vous de prendre si àb
lettre votre bonne volonté? »
Non seulement M. de K... devint son confident, mais son complia
dans cette oeuvre de protection occulte. J^aurais voulu lire les lettrei
que lui adressait ma mère, — dont l'esprit très cultivé était fin e
solide, le cœur lumineux, pénétrant, — vraies lettres de femme don
Tun et Tatitre gardaient le secret. Mais ce mystère n'était pas g
profond que le voUe n'en fût parfois soulevé. Voici une lettre écrit
du large et, malgré sa longueur, je la cite tout entière :
En mer.
Madame,
Puisque vous m*honorez si particulièrement de votre con
Bance, je vais vous parler en marin, non sans atténuer la har
diesse de notre langage.
Eh bien ! monsieur votre fils s'est grisé hier (le mot fatal es
écrit) et grisé très joliment.
Nous nous sommes arrêtés à Gorée, 8 heures passées à terr
en relâche 1 En cinq minutes, des chevaux furent commandés
sellés, enfourchés. C'est le « lâchez tout. » Une fois lancés, nou
chantons des airs d'opéras, — d'opéras très comiques, ameutan
les populations.
Noue filons ventre k terre* Pour arriver? Non, mais poo^
courir, vivre dans Tespace, respirer l'odeur des prés, être em
porté» - Quelle furia!... Nous avions grand air, madame, qm
vous en semble?
On pouvait nous prendre pour des échappés de Charenton
En effetj un vaisseau n est-il pas l'asile de ces détraqués qui n<
connaissent ni l'intrigue ni le trafic, assez fous pour quittm
plaisirs, famillcj pairie, et voguer sur les mers, prodigues d<t
leur vie, parlant de Dieu et de la France aux races jaunes^
cuivrées ou noires?
Je reviens à mes.., chevaux, fourbus, blancs d'écume, à
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HONNEUR MILITAIRE. 311
demi morts. Cet emportement à dos d'animal ayant cessé de
plaire, les plaisirs champêtres et gastronomiques leur succé-
dèrent.
Madame, ce fut délicieux, j'allais dire idéal, mais la fin
prouverait le contraire. Dès ce moment, mon rôle de mentor
devint absolument platonique.
Vous n'avez jamais vu, madame, je l'espère, le carré dé-
barqué? Jugez-en. On se roule sur le gazon, on mange de la
prairie ; nous récitons des vers à la plus humble fleur. On dit
des bêtises grosses comme notre bateau ; plus c'est bête, plus
on rit, et sans le vouloir nous avons infiniment d'esprit, ayant le
bon goût de rire de nous avant que les autres s'en mêlent.
Hier, chacun a divagué. Nous avons déjeuné par terre, couchés
dans l'herbe. Oh ! madame, que nous sommes mal élevés lorsque
vous n*êtes pas làl II faut l'avouer, ce fut une véritable dé-
bauche, la première que votre fils ait faite; mais, je l'affirme,
on n'eut pas à riniljer. Il était d'une gaîté folle, communicative.
C'était bien innocent, mais voici qui l'est moins. Il se grisa d'une
coupe de Champagne.
En réalité, ce qui l'enivrait, mon fistaud, c'était le grand
soleil, la terre où il marchait, — c'était sa joie, sa liberté, — il
s'excitait de son beau rire franc.
A l'unanimité on but à la France, à nos foyers. Oh I ces sou-
venirs de France! ces choses-là, madame, nous montent du cœur
au cerveau, l'exaltent... et tout est dit.
Votre fils sentit cela d'une étrange façon, ce que voyant, et
pour qu'il ne s'attendrit pas davantage, on lui donna du Moêt
avec beaucoup de mousse.
Ce qu'il nous amusa, nous les anciens I II vint tour à tour
nous saluer, faisant à celui-ci un souhait de tempérance, à celui-là
une déclaration d'amour, s'interrompant pour exécuter un pas de
zéphyr, mais restant toujours élégant. On ne s'encanaille pas,
madame, dans la marine impériale; on y est bête, mais voilà
tout.
Veuves de leur contenu, les bouteilles à col doré volent en
l'air, moins haut cependant que notre raison.
Vint le moment psychologique : il fallut remonter à cheval.
Pour nous en imposer, monsieur votre fils sauta lestement sur le
sien... Voilez-vous la face, madame, il se mit en selle en face
de la croupe...
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312 REVUE DES DEUX MÛHDES.
Voilà, foi de galant homme, comment se passa cette pu
mière relâche. Mais croyez-en mon expérience, les retâcheî
c'est comme les années» elles ae suivent et ne se ressemble!
pas.
Les courriers suivans apportèrent d'autres lettres qui, elles ne
plus, ne ressemblaient pas à celle-ci. Plus de mousse de champa^i
de gazon fleuri, de fines griseries d'esprit. De nouveau le génie <le 1
guerre se dressa devant nous. Après qualgiies mois de trêve, i'ancie
tourment allait recommencer.
IV
Les souvenirs de la campagne de Chine, où Français et Angla
combattirent ensemble, me sont si pré s en s que je pourrais en ra
peler toutes les péripéties. Mais le cadre de ce récit ne doit enferm
qu'un fait, xm nom.
Commencée en 1858, cette campagne, d'un caractère pariîcuîi
et avec des difficultés exceptionneUes, ne pouvait se poursuivre et
terminer avec la rapidité de la guerre d'Italie. Les anxiéti^s de ceU
d, les malheurs qui en furent la conséquence, nous impressionoaîe
encore profondément, et nous étions aussi trop satisfaits des lenteu
de Faction pour partager l'impatience de Robert. De cette lente
nous voulions bien augurer; mais le calme relatif dans lequel no
vivions à cette heure n'était pas exempt de crainte; chacun de no
faisait effort pour se donner mutuellement T espérance et la foi
l'avenir : par une convention, une entente tacite, nous résernons n
idées.
Non seulement en France, mais au point même où se conlinuaie
les mouvemens, rincertitude persistait et chacun sVn plaignait. «
faut reconnaître, écrivait un officier, que cette guerre est faite po
désarçonner Thomme le plus patient. Si le Céleste-Empire garde si
secret, les alliés aussi gardent le leur, v
— Oui, ajoutait mon frère, je suis en Chine, irrité d'y être sa
avoir rien à y faire. Je m'ennuie à mourir.
Nous recevions les journaui français et anglais, — des cari
étaient sur nos tables, et ces cartes nous indiquaient la configuraîi
du pays lointain, les points où se portaient Tarmée alliée et ]
flottes. En dehors de cette question d'Extrême-Orient, tout nous c
venait indifférent, nous était distant. Et il fallait vingt-six» vingt-hi
jours, — un mois, — pour la traversée. Que de choses pouvaie
s'être passées entre le départ et Tairivée de& courriers I
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\
HONNEUR HILITiaRB. 313
Ce que nous connaissions des débuts de la guerre, de ses compli-
cations, ajoutait à nos craintes. Ma mère, qui s'alarmait des événe-
mens et même des choses, savait que les canaux, appelés là-bas des
arroyos, avaient des bords dangereux, pouvant abriter des caïmans;
de plus, les rives des cours d'eau si nombreux dans ces régions
étaient un fouillis de plantes souples et impénétrables à rœil. Mon
frère nous en avait décrit l'aspect enchanteur, surprenant, tout nou-
veau pour lui. Mais quelle facilité pour les surprises, les embuscades
<l*ennemis toujours prêts à l'attaque perûde, pouvant frapper sûre-
ment et se dérober aussitôt I « Ce sont des fourbes, — écrivait
Aobert, — Us l'ont été, ils le sont, Us le seront toujours; — au fait,
comment les juger? ils n'ont pas notre &me. »
Non sans motif, nous redoutions la cruauté de ces peuples ayant
^ixtes les finesses, les ruses des races orientales. Les Français, —
^'^^^ent les Annamites, — sont des lions, mais nous sommes des
Rade de Che-Fou, 12 juillet 1860.
Mes chers aimés,
ï^isqu'ôn ne me dit rien de personne, j'augure que vous allez
^^s bien. Quant à moi, je me porte divinement. Nous sommes
^*^^îxitenant très occupés, c'est ce qu'il me faut.
^ïoutes les forces navales et terrestres sont réunies ici, et cet
^Pp^reil de force est très beau à voir.
Après leur arrivée, les^ troupes ont débarqué et établi leur
i^^*^pement dans une petite presqu'île, en se groupant auprès
^^X^e grande tour carrée qu'on avait d'abord prise pour un fort,
^Jxii n'est qu'un tombeau do mandarin.
Il est arrivé à ce sujet une chose assez drôle. Lorsque les pre-
^^^^Ts bâtimens abordèrent à Che-fou, l'amiral Protêt qui les com-
^^^Xidait prit cette tour grise pour un fort sérieusement gardé. Les
^^loupes portèrent sur le rivage les troupes de débarque-
^^Xit.
Pigurez-vous le désappointement général quand on vit, au
^^ïtimet de la tour, flotter le pavillon français sans qu'un seul
^^Xap de fusil se fit entendre.
Tout notre vocabulaire de jurons, — et je vous assure qu'il
^ ^n a, — témoigna de notre colère. Je vous en épargne l'énu-
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314
RBVUE DES 0£tJX HÛNDEB.
mération à cause de mes dames les plus chères qui me renie-
raient-
Lés malheureux Chinois, bien loin de songer à la défense de
leur territoire, avaient à peine aperçu les troupes que^ remplis de
terreur^ ils fuyaient à toutes jambes.
I En descendant à terre pour étiiblir leur camp, uos soldats trou-
( vèrent les maisons ouvertes, abandonnées pet leur instinct de pil-
! lagô put se satisfaire. On y mit bon ordre.
Tranquillisés, les Chinois revinrent petit à petit retrouver
' leurs pénates et organisèrent tout de suite un marché, car ils
sont très rapaces, et chttque matin nos cuisiniers vont s'appro\i-
( sionner chez eux. Voilà le vrai tempérament chinois. Ainsi que
les fils d'Israël les plus avisés, ils préfèrent la proie de largenl
, & Tombre de Thonneur.
Il
A cette lettre en succéda une autre, — ou plutôt elles furenl toutei
deux apportées par le môme paijuebot; — mon père trouva déplacé
la ton de cette dernière.
Chère mère,
Je suis chef do gamelle comme tu es maîtresse de maison,
je te plains.
L-u Lat/ie du carré me donne un souci extraordinaire- Pas
moyen de varier; de plus, la vie animale, comme nous disons
humblement, est fort chère maintenant.
Naguère on avait vingt-cinq poulets pour deux piastres et
tout était dans les mômes proportions; mais depuis, ces coquins
ont haussé leurs prix, ce qui me met dans rembarras, car souvent
nos ressources ne sont pas au niveau de notre appétit.
Comment se nourrir convenablement, aujourd'hui que les
poulets valent de 75 à 90 centimes ? Il faut reconnaître qu'ils
sont énormes.
Hier, j'ai pu offrir à mes camarades un potage à la tortue,—
(imitation Champeaux), — et un plat royal, des nids d^hirondelles^
Mais à certahis jours, notre table est d'un frugall..- la salade,
c'est du gazon, très bonne quand même.
Une autre cause de souci est mon maître coq. Comme il ûô
^ peut rendre son tablier, je le soupçonne, ayant fait sauter toutes
t
i
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HONNEUR MIUTAIBS. 315
les anses de tous nos paniers, de majorer cruellement les prix.
Ah! ah I je veux dire à ma sœur que je crois voir poindre, aux
côtés est et ouest de mon visage, des favoris I Qu'elle ne me com*
plimente pas trop, ces favoris naissans manifestent une tendance
au blond roux ! gare à moi, quand elle me verra ainsi ! Est-ce le
voisinage de nos alliés qui leur donne ces tons chauds ? ne me
prenez pas pour un fils d'Albion, je vous en prie; néanmoins
ceux qui sont ici sont fort bien soùs tous les rapports.
« — A quoi pensa-t-ll? s'écria mon père. Q va se battre et nous conte
des balivernes. — J'en suis enchantée, reprit ma mère, cela prouve la
liberté, Télasticité de son esprit, n me platt ainsi. »
Mes chers aimés, nous approchons du moment où les affaires
graves vont commencer. Le 25 juillet, après avoir embarqué,
nous rejoindrons la flotte anglaise qui se trouve à vingt heures
d'ici, et alors nous irons tous ensemble débarquer sur un point
que personne autre que l'amiral et le général ne connaît.
Toujours est-il qu'on ne pourra débarquer au Peï-ho, car
avant d'arriver au fort, il faudrait marcher pendant trois milles
dans une vase où l'on risquerait d'enfoncer jusqu'à la tète.
On a reformé les compagnies de débarquement. La marine
française fournira un bataillon composé de six compagnies.
Ce bataillon de marine est attaché à la deuxième brigade
commandée par le général CoUineau. Je fais partie d'une des
compagnies et les hommes qui la composent appartenaient à la
NémésiSf depuis longtemps dans les mers de Gochinchine. C'est
pour moi un grand avantage, car les autres compagnies n'ont pas
encore vu le feu. Quelle joie d'y conduire ces hommes aguerris,
résistans, tous bravesl '
Il est temps que je prenne contact avec l'ennemi. Ne vous
alarmez pas à l'avancé. Je prie Dieu, non d'é<^rter de moi tout
danger, mais de faire briller en vous l'espérance qui est en moi.
Lorsque le service n'exige rien, je trouve le temps long. Ah !
noble Shakspeare, comme tu savais lire dans notre esprit en
é^Yant: The souh joy in doing.
Cette guerre, — ajoutait M. de K..., — est le mystère de
l'avenir. Quand et comment finira-t-elle? Assurément la paix nous
coûtera cher.
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BEVUE DES BEtJI MONDES,
Je suis content de votre fils et je puis vous dire à son BTije
ce qu'un de vos auteurs préférés disait du sien : u C'est un beai
jeune homme qui croit en Dieu et n'a pas peur du canon. ^^Celu
qui vous occupe si chèrement gurde toute son ardeur, je devrai
dire toute sa fougue, sHrritant parfois, d'une manière que je m
puis traduire, des ohstacles qui le séparent de son but.
Vous comprenez, que, dans cet état de fièvre, les lectures
la musique, les aquarelles, les fusains soient Tobjct d'un dédaii
jusqu'ici inconnu.
J*ai le vif regret de vous annoncer, madame, que mon sei
vice me sépare momentanément de lui. Je ferai tout au mondi
pour ne pas le perdre de vue et je vous le ramènerai fortifié pa
Tépreuve. Si j ai embarqué avec un enfant^ je rentrerai avec ui
homme. Attendez- nous, madame^ dans la belle et sainte espé
rance.
Une aussi fâcheuse nouvelle nous troubla, mais nous préoccupi
davantage. L'aîné était si nécessaire à Tautre. « Me voiià sans alfec
tien, — écrivait Robert* — Je l'aimais tout en le craignant. Sa niisoi
m'orientait, son entrain chassait mes découragemens. Cet ami suie
parfait sera toujours mon modèle et restera toujours mon ami
Entre cœurs comme les nôtres, ramitié ne cesse pas. Vous ne pou?e
savoir combien je me sens plus seul, plus loin, car lui c'était un pei
vous* Il me faudrait une bonne bataille pour m'occuper* j>
Ctmp de Tieti-Tsin, ^ siptembre ISfia.
Le Peï-ho a fié pris le 21 août.
Les Anglais et la brigade CoUineau se sont dirigés sur iefori
nord de Takou, Pendant ce temps j les canonnières françaises el
anglaises forçaient Tenir ée de la rivière, détruisant les estacades
admirablement faites où Tennemi devait^ selon les Chinois,
s abîmer infailliblement.
Pendant que les canonnières les démolissaient, les troupes,
prenant le fort à revers, ne tardèrent pas à déployer, sur ces
forts si redoutables, les pavillons alliés. La garnison de celui
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HONNEUR MILITAIRE. 317
.u avait attaqué se composait de Félite des troupes tartarcs.
succès leur fit comprendre qu'il leur serait impossible de
eux défendre les autres forts. Us nous les abandonnèrent.
Nous, compagnies de débarquement, fûmes mises en garni-
on dans ces forts. Une fois établis, nous y avons vécu d'une
içon très agréable, comparativement à notre vie précédente.
fous avons trouvé des glacières, et les Chinois de Takou nous
approvisionnent de vivres moyennant quelques vieux habits et
ie vieilles peaux de mouton. En up mot, nous nageons dans
'abondance.
Le Peï-ho occupé, il ne restait qu'une ressource qui était
'obtenir un traité. En conséquence on partit immédiatement
oiir Tiepi-Tsin avec les ambassadeurs.
Les mandarins, plénipotentiaires (je ne sais quels sont leurs
*tres), vinrent s'entendre avec le baron Gros et lord Elgin.
Les clauses du traité furent établies. Quand il s'est agi d'ap-
poser les sceaux du souverain, ces coquins-là nous ont appris
^'ils ne les avaient pas et qu'ils n'étaient pas plénipotentiaires
^ l'Empire (7 septembre).
Flien n'était donc terminé et immédiatement les troupes se
''^i ^î gèrent sur Pékin .
Ce mouvement hardi révolta les Célestes. La violation du
Jtroit des gens^ crie vengeance, et nous sommes tous enfiévrés à
^^ f^ensée d'un certain nombre de Français et Anglais victimes
^ ^^»^ne trahison odieuse et probablement de la cruauté la plus
^^^'tï^ême.
31. Parker, vice-consul, le consul anglais et un Français de
S^^^de race, M. d'Escayrac-Lauture, chef d'une mission d'explo-
^^*-ion et un autre Anglais, M. Wade ou Varde allant à Tong-
^*^^ou, suivis d'une escorte de 15 à 18 hommes, furent emmenés
^* ^aits prisonniers (18 septembre).
Réclamations ardentes de la part des chefs alliés, fallacieuses
^^*<:iinessesdes Tartares. Voilà où nous en sommes. Une telle action
^ Vit des représailles, et la barbarie, la cruauté avec lesquelles
^^^^ent traités les prisonniers, sont odieuses et révoltantes, leur
^^Xaffrance me fait mal. Nous arrivons à Pékin, décidés à tout,
artillerie établit ses batteries.
Brûlera-t-on la capitale du Milieu, ne la brûlera-t-on pas?
'^at is the question. Je crois qu'on la brûlera. La vengeance
^^^U8 enflamme, nous sommes prêts à tout.
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318 REVtJK DES DEUX MONÛES.
L'Empereur a fui. Les Tartares sont en nombre bien supé-
rieur au nôtre. Qu'importe, nous nous précipitons pour les
réduire à zéro... Ils ont disparu... Nous nous reprécipitons à leui
poursuite, mais vainement — point d'ennemis. — Dans cett^
course, la colonne arrive en face du Palais d'Été de i'Empereui
( Yuen-Min-Yuen) .
Quand je dis nous, c'est par confraternité, pure alliance dJ
sentimens, car je parle des terrestres seulement. Les marin
rentrent sur leurs bateaux, où ils apprennent, que ce ou ca
palais de l'Empereur ont été envahis les 7 et 8 octobre. Le
troupes du général Cousin-Montauban y campent !... — Pas d<
I commentaires, s'il vous plaît.
Que de trésors jetés au vent... Que de perles, de laques, di
jades, des merveilles d'art, d'antiquité, que de richesses entassée
depuis des siècles, dans ces palais, résidence préférée des souve
rains.
On affirme que l'ordre de destruction fut donné par loii
Elgin.
Rien n'était lamentable et curieux comme ce pillage. J'ai vi
des soldats anglais payer deux ou trois piastres des bijoux d*uii
valeur inestimable.
Avec nos économies, pauvres midships, nous leur av^
acheté quelques objets et j'emporte, pour mes dames les pllo
chères, un petit cloisonné ancien, portant le chiffre impérial
Elles y mettront des violettes en se disant que je l ai payé d
mes deniers, car nos mains, — à nous, marins, — sont nettes
! C'est pourquoi je me permets de vous tendre les miennes.
Cependant nous ne sommes pas venus en Chine pour voî
saccager des palais, mais pour sentir l'odeur de la poudre.
Les réclamations réitérées pour la remise de nos prisonniers
l'approche des forces en vue de la capitale, la menace de ra&e
la demeure impériale de Pékin hâtèrent les conclusions de h
paix. MM. d'Escayrac-Lauture, Parker et quelques soldats furen
rendus aux alliés, mais les autres?... et ceux que je viens d^
f nommer donnèrent à comprendre les cruautés odieuses, les mu
tilations, les injures... Je vous le répète, de tels faits crieo
vengeance.
Après une négociation honorable chez les alliés, tortueux
de la part de l'ennemi, des traités d'amitié, de commerce et di
navigation furent enfin ratifiés. Notre ambassadeur, le baroï
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HONNEUR inUTAM, 9{9
Gros, joignit à sa fermeté une dignité très remarquable. Le d
Slgin pour l'Angleterre, le prince de Hong, représentant de
Vempereur de Chine, signèrent, le 25 octobre 1860, la conYen-
tion de Pékin.
Les cimetières, les églises furent rendus aux catholiques, dans
cette ville de Pékin, ennemie irréductible, et au milieu d'une
population foncièrement hostile aux Européens, le chant du
Te Deum se fit entendre dans la cathédrale. Nous y avons tous
assisté avec un bonheur, une fierté qui se pressentent plus qu'ils
ûe s'expriment. C'est une vraie gloire française, mais la vieille
haine de l'ennemi se retrouvera, toujours, toujours : l'avenir le
prouvera.
L'armée et la flotte anglaises se séparèrent de notre armée et
^^ notre flotte. Nos forces se divisèrent en deux escadres. La
P'^emière commandée par le vice-amiral Protêt resta en Chine
Poiii- le maintien des conventions.
La seconde devint le corps expéditionnaire de Cochinchine
«oixa l'autorité supérieure, — et générale, ^- de l'amiral Chamer
L© 'v^ice-amiral Page eut le commandement de la flottille et mit
®^^tt pavillon sur la Renommée, Je vis à l'ombre de ses plis, moi,
cli^ tâf aspirant, en passe de devenir quelqu'un, de faire quelque
^*^ose pour mon pays, de l'honorer!...
"Tout est prévu, ordonné. Aucune hésitation dans le plan,
^^^^iine confusion dans les services. Sans irrésolution on peut
^l^rde l'avant et... vaincre.
Si je n'étais venu ici que pour ajpprendre mon métier, ce serait
^^J^ une belle avance. La valeur dé mes chefs, la précision de
^^^^ï* parole, leur sang-froid donnent confiance et m'en imposent.
^^"^s en jugez, j'ai le feu sacré... et je ne puis voir sans admi-
^^tîon nos officiers donner des ordres sages et sûrs, régner
^^^ ieur autorité, leur capacité, le beau dédain de leur existence,
^t entière soumise au devoir. J'ai eu, avec M. de Surville,
^^^ conversation qui me prouve sa valeur, l'élévation de son
*^^, la hauteur de ses vues.
I A.utour de moi des officiers de vaisseau plus jeunes, parmi
^Y^^î>iels La Roncière que vous connaissez (1), combien d'autres!
I '^udra valoir ce qu'ils valent, devenir ce qu'ils sont. Vivent
ï^rance et la marine !
d) Je ne sais si c'est bien ce nom-là.
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320
REVUE DES DEUX MONDES.
Notre flotte est imposante. Le commandant général fa
débarquer Tarmée de terre et je vais marcher avec ma con
pagnie. /
Je suis heureux et je veux vous le dire avant Tattaque.
Malgré la rude température de l'hiver, l'expédition poursuit se
cours. Les fleuves, les canaux charriaient des glaçons, ce qui renda
la navigation lente et difficile ; les travaux excessivement durs i
furent pas arrêtés néanmoins. Les hommes et le matériel de gneri
furent transportés sans interruption, mais au prix de quelles son
frances ! A cette rigueur de la saison devait succéder bientôt une teu
pérature opposée et extrême. « Le soleil fut aussi un ennemi redoi
table. »
L'armée de terre commandée par le général Gousin-Montauba
entra dans Saïgon où, depuis un mois, le commandant d'Axiès, cap
tainede vaisseau, tenait en échec une nombreuse armée annamit
alors qu'il n'avait que 800 hommes et la garnison espagnole, 200
peine. C'était un.e sorte de captivité étroite et périlleuse.
Le 7 février 1861, la frégate amirale jeta l'ancre devant Saïgon. A
moment de débarquer, le commandant en chef (i) remit ses pouvoii
à M. de Surville, capitaine de vaisseau. Aussitôt à terre, il établit so
quartier général dans un espace étendu nommé « la plaine d(
Tombeaux; » sur cette plaine s'élevaient quatre pagodes ou redoute
nous appartenant et conservant de nombreux vestiges de leurs posseï
seurs précédons. L'armée y fut cantonnée ainsi que les services qi
devaient la soutenir. Armée restreinte quant au nombre (S), ma
admirable : une poignée de héros.
La concentration des forces était au point voulu. De son côt<
l'ennemi achevait des travaux considérables devant lesquels de mi
diocres courages auraient cédé. Leurs retranchemens s'appelaient le
lignes de Ki-oa ou Ki-hoa.
VI
Le 24 février à quatre heures du malin, le clairon sonne.
Il faisait nuit noire ; lorsque le soleil éclaira l'horizon, ses rayon
tombèrent sur la colonne en marche. « Si l'attaque est vive, la résis
(1) Est-ce l'amiral Gbarner ou le vice-amiral Page? — la lettre ne donne anca
nom.
(2) 4 000 hommes : infanterie artillerie, marins fusiUers et environ 150 Espa
gnols.
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HONNEUR MILITAIRE. 321
tance sera forte et soutenue. » Les retranchemens furent enlevés
d'assaut avec intrépidité, un élan superbe, malgré une si longue
approche à découvert.
Le combat dura jusqu'à neuf heures et la victoire fut chèrement
payée. Les blessés furent conduits à l'ambulance ^e Gho-Quan,
quelques-uns à l'hôpital de Saïgon.
Aussitôt après Faction, M. Manein, ingénieur hydrographe levant
le plan de la bataille, s'approcha des morts laissés momentanément
sur le terrain. Il vit que l'un d'eux respirait encore (l). Le sang coulait
de ses lèvres. M. Manein l'emporta dans ses bras. C'était mon frère.
A huit heures et demie, — écrit M. H..., lieutenant de vais-
seau, — à la fin de l'action, il avait reçu au flanc gauche une balle,
qui, après avoir froissé les enveloppes cardiaques, se logea sur
le diaphragme (d'où elle ne put jamais être extraite). Dans la
salle où on le déposa, les médecins allaient rapidement de l'un k
l'autre, obligés souvent de négliger un homme qu'ils considé-
raient conime perdu pour donner leurs soins à ceux qu'ils espé-
raient sauver.
En passant près de lui, le chirurgien, M. Le Noury, se
pencha et, ayant examiné sa blessure, s'éloignait en lui mur-
murant un adieu, lorsque le pauvre blessé, qui comprenait tout
ce qui se passait autour de lui, eut la force de faire un mouve-
ment de la main comme pour un appel suprême, assez à temps
pour être aperçu du chirurgien qui revint. Mon ami était sauvé
grâce k son énergie.
La France retentit de ce fait d'armes. Les journaux donnèrent le
chiffre des combattans, nommant les officiers blessés ou morts. Parmi
les premiers nous vîmes le nom de Le Brieux, précédant ces mots :
a blessé très grièvement. » Comprenez, si vous pouvez, ce qui se
passa en nous. Figurez-vous les heures qui suivirent, puis les jour-
nées, puis les semaines... Nous avons vécu ainsi pendant un mois,
trente jours.
La vie semblait suspendue à un seul espoir, et cet espoir s'affaiblis-
sait avec le temps qui passait. <c S'il est mort, j'en mourrai, » disait
mon père.
Qaant à ma mère, je n'ai pas d'expression pour peindre son tour-
(1) Faut-il croire aux pressentimens ? Le matin de ce jour il disait à un de ses
camarades de colonne : « J'aurai, comme mon père, le bras emporté. » C'est en
ronlant faire de sa main un abri contre les rayons du soleil qui l'aveuglaient,
qall découTrit sa poitrine.
TOVB XXXYIT. — i007. 21
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322
REVUE DES DEin MONDES.
ment. Depuis son retour d'Italie , elle était dans une sorte d'accable-
meat ressemblant à de llndifférence religieuse. La douleui^ ravait
séparée du ciel, elle y revint par la douleur: elle priait et pleurait.
Une nouvelle blessure ravive toujours les blessures anciennes et,
Gonime Tapôtre, elle demandait * à Dieu de lui épargner la tribulatlDn
qu'elle pouvait encore supporter. »>
Les paquebots se succédaient sans rien nous apporter et, lorsqu'ils
étaient annoncés, ma mère ne pouvait maîtriser une anxiété bien com-
préhensible; loin de la satisfaire, les courriers aggravaient son
angoisse. Les journaui seuls donnuient leurs nouvelles. Les Débati
reproduisaient une correspondance dont une phrase noue bouleversa :
rt Tous les blessés ont pu être transportés des ambulances à bord, à
reiception d'un officier de la Benommêe, aspirant de deuxième classe,
dont Tétât est très grave. »
Mon père partit aussitôt pour Paria afin de connaître la source de
cette nouvelle et se renseigner au ministère.
Le lendemain môme de son départ, notre vieux domestique
vint de très bonne heure frapper chez ma mèra: w Madame, un
employé de la poste apporte une lettre de Chine, non afiranchia. Le
voicL »
Ambu lance de Saigon, 26 féviier 1S$L
Mou père,
Quelle bonne nouvelle! je suis blessé très I<^gèremenf, Je
suis en pleine convalescence (1). Une balle s est logée chez moi
sous i'aisselle gauche ; que personne ne s'inquiète*
Soyez tous aussi heureux que moi. Il est certain que jt- vais
rentrer en France et il est probable que J'aurai la croix* Avant
vingt ans, la croix I
Je suis fatigué. A bientôt.
Quelles paroles pourraient exprimer ce qui se passa en nons?
L'écriture était très changée, à peine formée, les mois finissant par
un trait. Eh bien i malgré cela, — tant on a besoin d'espérer î — nous
ne réfléchissions pas, voyant le fait seul : H existait! Cependant, que
d'indicÊs auraient dû ouvrir notre âme à VeiTroi î Mais non. c'est
incroyable.
(i) U écrivait donc cette lettre non datée le soir ua te lendemaiit de la ba^Qt.
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HOimEUR MIUTÀIRB. 323
Mon père revint le lendemain, nous Ini avions télégraphié la lettre
tout entière. A son retour, nous en recommençâmes la lecture ; l'émo-
tion qui nous avait saisies toi;it d'abord ne nous permettait pas de nous
apercevoir que notre sécurité était sans doute exagérée. Hais ses
réflexions très justes réveillèrent nos soupçons. Le pauvre enfant nous
avait-il bien tout dit ? N'avait-il pas seulement voulu écarter de nous
les angoisses de la vérité? N'avions- nous pas trop aveuglément
accepté une réalité si conforme à nos ardens désirs? Qu'était cette
réalité, et depuis l'envoi de cette lettre, que s'était-il passé? Qu'avions-
nôus à espérer? Qu'avioûs-nous à craindre ?
Hôpital de Saigon, 26 mars 1861.
' Madame,
Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que l'aile de la mort
m'a effleuré (1).
Parlons de votre jSls. Si vous l'aviez vu allant au feu!...
Une inflexible résolution se révélait dans toute sa personne.
Impossible de décrire ce qui se passe en nous à ce moment. C'est
effroyable,- c'est suprême. Je ne dis pas assez, car c'est un mys-
tère.
Le matin du 24 février, en pleine nuit, nous nous rencon-
trons, lui venant de Tune des pagodes, moi de Saigon. « Em-
brasse-moi, » lui dis-je. Nous tombons dans les bras Tun de
l'autre. Poor dear. Cela dura une seconde.
L'action s'engagea terrible, meurtrière, et se termina vers
9 heures, au moment où le soleil dardait ses feux. Dans la jour-
née, j'allai à l'ambulance et jetai un regard autour de moi sur
quelques malheureux frappés mortellement ou défigurés par
d'atroces blessures. Les balles annamites sont faites en grande
partie de petits fragmens ou lingots de métal qui déchirent par
des hachures, — ils emploient un engin redoutable nommé gin-
gol, bourré de ces fragmens. Du reste ils sont bien pourvus
d'armes.
Je ne le vis pas. Mais quel spectacle I Que de râles, que de
souffrances ! L'air était lourd, comme imprégné d'odeur de sang,
la chaleur suffocante.
(1) Combien furent, comme lui, victimes de l'implacable soleil de Cochincbinet
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324
REVUE DES DEUX MONDES,
Il en arrivait toujours. Je vis apporter un être inamnié.
C'était lui.
Par une protection manifeste de la Providence, il avait
échappé à la mort épouvantable d'un blessé oublié sur le champ
de bataille. Deux médecins, dont Tun est son ami (Le Noury ,
sondèrent la blessure : « Il est perdu, dirent-ils ensemble, la
balle a perforé le poumon gauche. >>
Si je vous dis cela, madame, c'est pour vous faire sentir qu'il
est revenu de bien loin, et que la bonté de Dieu est iné-
puisable.
Il passait de syncope en syncope. Tout à coup ouvrant les
yeux, il prononça ce seul mot ; Maman, De nouveau il perdit
connaissance et lorsque Té vanouissement cessa, il murmura dans
un sifflement de sa poitrine trouée :
— Ils en mourront tous les trois, je veux leur écrire encore
une fois, ces pauvres chers. — Et le drapeau?.-,
— Vainqueur, répondis-je.
Avec quelle peine il traça quelques lignes. Sa pauvre lettre
(s il Tavait su) n a pu partir par le premier courrier, et les jour
naux ont dû vous apprendre Taffaire de Ki-Oa. Quelle torture
pour vous tous!„
Vous savez que Tabbé Ricardi est avec nous. Aussitôt après
Tarrivéede votre fils à Thôpital, il vint auprès de luij ils resté
rent longtemps ensemble, causant tout bas.
Je vous le répète, vous reverrez votre fils, bien faible encore,
mais vous le re verrez. On va rembarquer sur la Dryade qui
part dans vingt -quatre heures.
J^aurais désiré partir avec lui, mais mon état semble s^aggra-
ver» Si je reviens en France, vous voudrez bien, madame^ nu
recevoir*
n ne re\int pas en France. Lldéal qui Tavait soutenu le porta au
dessus de la détresse humaine, A trente ans, plein d'avenir, d espé-
rance, admiré^ aimé pour ses qualités et ses dons plus encore que poui
sa rare beauté, il mourut seul, absolument seul, sans avoir les conso
lations de l'amitié, ni celles de la religion» ni sépulture en terre natale,
Excepté Dieu, tout M manqua.
A peine arrivé en France, mon frère apprit cette fin si dure. Il s«
révolta ; « Cela blesse plus qu'une balle* »>
Ce fut par celte dernière lettre que nous apprîmes la transport àt
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|P(|PFÎ?^T^^''' ■
HONNEUR MÎLITAIRB. 325
Robert sur la Dryade. Sa fièvre ne cessait pas. « n mourra pendant la
traversée, » disait le médecin du bord.
Commandé par M. de Surville, pour qui Robert avait un sentiment
de particulière estime et d'admiration, le bâtiment devait relâcher k
Aden où il arriva un soir. Aussitôt l'ancre jetée, les dépêches furent
remises au commandant; le lendemain, à quatre heures du matin,
-W. de Surville entra dans la cabine de mon frère : « Je vous réveille
*iop tôt, lui dit-il, mais c'est un bon réveil. » Et, détachant sa croix, il
-l 'embrassa : « Je vous donne l'accolade que reçoit de son parrain tout
cAevalier de la Légion d'honneur.
« — Commandant, je voudrais le faire savoir à ma mère. Si je
jQsoxirs avant d'arriver en France, ma famiUe aura eu cette joie. »
m se trompait, rien ne pouvait nous réjomr s'il n'existait plus.
IN'ous avons de nouveau connu les alternatives de l'attente. Nous
alia^^nes le chercher à Toulon. Lorsque le sémaphore eut signalé son
t>^ ^-i ment, nous montâmes dans le canot amiral mis à notre disposi-
^o^«^^ par le préfet maritime. Le vaisseau s'approchait, mais lente-
'^^^^■=^t, très lentement. Nos cœurs battaient à se rompre. Il était sur le
P^^^"^^t, regardant ardemment cette terre bénie, cette terre de France qui
^^^-^^'■tle recevoir. Ignorant notre présence, il ne nous cherchait pas.
'^^-■^^si, lorsqu'il nous aperçut, un cri d'indicible joie traversa l'espace :
^^^^^ été le bonheur, mais il était étonnamment changé, — pour
^^itres que nous, méconnaissable, u Je le sauverai, » dit ma mère.
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L'OMBRE S'ETEND M LA MONTAGNE
TBOISIÈMB PARTIS (1)
I. — APRÈS LE DÉPART
A rheure où la sirène de k Bretagne annonçait le départ d
Havre, un commissionnaire déposait un palmier chez M"* Jaff(
en insistant pour qu'on le remît sans tarder à la destinatairi
Une heure sonnait. On prenait le café au petit salon. M"* Stor
avait déjeuné, — par exception, car d'habitude elle ne se levai
qu'après-midi. Irène cachait sa profonde tristesse sous le masqui
de sérénité dont elle savait couvrir son visage. La femme d^^
chambre, une Normande à mine futée, nommée Jenny, s'em—
pressa d'apporter la plante dans son cache-pot enrubanné, avec^
cet air sournois que prennent les domestiques quand ils croien^
deviner les secrets de leurs maîtres.
— C'est pour madame, dit-elle ; l'homme a recommandé dm^
donner tout de suite.
Doucement surprise par ce prolongement de l'adieu, Irène
sentit si attendrie, qu'elle eut peine à refouler ses larmes. L
autres comprirent de môme, excepté M"** Storm qui ne pensarn
pas au départ de Lysel :
— Une belle plante ! remarqua-t-elle. Le ruban aussi est tn
bien. De chez qui ?
Elle s'approcha, lut la signature du fournisseur sur les ail_
d'un papillon blanc, l'approuva.
— Mais il n'y a pas de carte ! fit-elle encore.
(1) Voyez la Revue du 15 décembre 1906 et du 1" janvier.
'éiti
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l'ombre s'étend sur la montagne. 327
Irène promenait ses doigts sur les feuilles vertes, comme elle
aurait caressé les ailes d'un oiseau familier.
— Il n'y en a pas besoin, dit-elle.
M"' Storm la régarda, comprit, réprima un sourire. Son jeu
de physionomie n'échappa point à M. Jaffé, qui posa sur elle
son regard tranquille et dit, de la voix dont il aurait donné un
renseignement de bibliographie ou de statistique :
— M. Lysel a tenu à nous rappeler l'heure de son départ, je
suppose.
— Oui, répondit Irène.
M"* Storm ajouta :
-r- C'est très amical de sa part.
Anne-Marie s'était approchée de la fenêtre, et tambourinait
contre les vitres. M. Jaffé ouvrit une revue, puis la referma.
Irène restait auprès de la plante. Il y eut un silence embarrassé.
Pour en rompre la gêne, M"' Storm, cédant à une inconsciente
liaison d'idées, se mit à parler d'une représentation de Tristan
ob elle se trouvait l'avant- veille, dans la loge de l'ambassadeur
d'Autriche. Au cours de sa vie nomade, elle avait rencontré
Wagner, Liszt, Hans de BOlow, les Wesendonk, et « ce pauvre
Schnorr, » le Tristan idéal, mort de son rôle. En parlant du
spectacle, elle évoquait leurs figures, qui sortaient lentement de sa
méaioire affaiblie. Le souvenir d'une promenade en bateau sur le
lac de Zurich, avec son premier mari, surgit de ce lointain passé :
— En ce temps-là, je ne connaissais pas encore « Richard. »
Quelqu'un me le montra, en disant : « C'est un musicien exilé,
qui a du génie et qu'on siffle partout ! » Quelle figure il avait ?
Heuh ! c'était un petit maigre, le menton en galoche, la barbe
en collier. Pas beau, mais du caractère. « Mathilde » le buvait
des yeux. Elle était assez jolie, elle, et pas du tout mal habillée.
C'était le temps des crinolines. Je me suis rappelé tout cela
quand on s'est mis à publier leurs lettres...
Anne-Marie avait quitté la fenêtre, et écoutait de toute son
attention. Elle était ardemment curieuse de ces « histoires
vraies » qu'on cache aux jeunes filles. L'éclat du nom de Wagner
augmentait lïntérôt de celle-ci.
— Elles m'ont fait de la peine, ces lettres! poursuivit la
vieille dame avec condescendance. Positivement. J'avais des
illusions : je m'attendais à mieux. Quand on a tant de génie, on
en doit mettre partout, même en amour, ne trouvez-vous pas ?
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328 REVUE DES DEUX MONDES.
Moi, i^aurais cru qu'ils s'étaient aimés davantage, ces deux-la-
M. Jaffé avait depuis un moment Taîr absent qu'il prenait ^
quand il tenait à rester en dehors de la conversation. Son visage ^
renfrogné désapprouvait : il n'admettait pas qu'on touch&t à de ^
tels sujets en présence de sa fille; mille fois il l'avait dit à ,^
M"' Storm ; comme elle recommençait toujours, il la soupçon- ,^.
nait d'y mettre une certaine malice. D'autre pari, dès qu'il s agis- ^^
sait d'histoire ou de psychologie, sa passion de vérité l'empê- —5-
chait de laisser passer sans la rectifier une assertion qu'il jugeait J^£t
fausse. C'est pourquoi, tout en désirant qu'on parlât d'autre ^rre
chose, il répondit:
— J'ai aussi lu cette correspondance, madame : je dois vous ^xuis
dire que je ne partage pas votre avis.
— Oh! moi, je n'en ai lu que dos morceaux... Quelques ^^^es
pages par-ci par-là... C'est la comtesse X...qui me l'avait prêtée : • ^e*
elle en est folle, vous savez!... Qui est-ce qui a le temps de lire ^'^jre
de si gros livres ?
— Je l'ai lu d'un bout à l'autre, sans le trouver trop long.. ^^ ^g.
Le sentiment ne m'y a pas paru trop inférieur à l'œuvre qu'ir^^^^^'ii
a inspirée. C'est un cas plutôt rare : les romans vécus novL^jcM-^us
semblent presqpe toujours au-dessous des fictions où ils se son^csr^Dnt
cristallisés...
Et M. Jaffé cita des exemples, — Rousseau et M"' d'HouaLP-^uou-
detot, Lamartine et Graziella, George Sand et Alfred de MusseV~^>^et,
— avec cette méthode impeccable dont il ne s'écartait jamai^-K-^stis,
quelque sujet qu'il traitât. Ses propos ennuyaient toujoun^-M-^^rs
M"' Storm, qui n'avait jamais su voir en lui que le savant IC le
plus insipide du monde ; elle l'interrompit en bâillant :
— Il est beaucoup plus difficile de vivre que d'écrire, mon chef^^ ^>-^er !
Jamais, dans ses soixante-quinze ans de frivolité, elle n'ava-^^^^ait
prononcé une parole aussi profonde. M. Jaffé en resta tout ab^^^KJbA^
sourdi.
— C'est vrai, approuva-t-il, c'est parfaitement vrai !
— C'est trop vrai, renchérit la vieille dame, qui était décid-B£^^^
ment en veine de philosophie.
Une rentrée de Jenny empêcha la conversation de poursuiv ^^Te
cet essor inattendu : la maîtresse de musique de mademoiselle
attendait. En l'annonçant, la Normande embrassa la scène d'^K-^
de ses insupportables regards curieux, discrets, renseignés, in^o^
lens. Irène le surprit, et se sentit rougir.
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l'ojjbre s'étend sur i.a montagne. 329
— J'y vais ! dit Anne-Marie.
Elle aurait voulu rester encore. Mais son père lui faisant signe
de suivre Jenny, elle obéit. Sa grand'mère la rappela pour
Tembrasser.
— Quand tm auras fini ta leçon, je serai partie . Tu viendras
me voir?
— Oui, bonne maman, bientôt!...
M"*' Storm ne prolongeait jamais plus que de raison ses
visites chez les JafTé. Condamnée à choisir entre deux manières
de s'ennuyer, chez eux en leur compagnie ou seule chez elle,
elle résolvait le problème en alternant. Dans son petit entresol de
l'avenue du Bois-de-Boulogne, qu'elle louait en garni depuis une
dizaine d'années pour s'épargner les embarras d'une installation,
le mouvement du dehors, le bruit, la perspective animée la dis-
trayaient un peu ; chez sa fille, à qui ne l'attachait aucune sym-
pathie en dehors des liens du sang, elle ne se trouvait jamais
tout à fait à l'aise, et la présence de son gendre lui produisait
une impression désagréable. Voyant qu'il allumait une cigarette,
— signe qu'il ne se presserait pas de se retirer dans son cabinet,
— elle se décida à battre en retraite. Une tentative pour
entraîner Irène fut repoussée.
— Non, maman, je reste, aujourd'hui !
La vieille dame raconta les visites qu'elle ferait dans son
après-midi. Le nombre de ses relations diminuait avec les
années. Il lui en restait juste assez pour loccuper quelques
heures de temps en temps : elle n'en faisait pas moins grand
état de leurs prétendues exigences.
— Je serai bien fatiguée quand j'aurai fini ma tournée ! sou-
pira-t-elle en partant.
Irène la reconduisit, et en revenant, trouva son mari debout
devant le palmier de Lysel, qu'il contemplait d'un air pensif.
Elle s'arrêta en face de lui, dé l'autre côté de la table. Ils res-
tèrent ainsi quelques secondes, séparés par la plante comme par
la pensée de l'absent. M. Jaffé eut sans douté le sentiment de
cet inquiétant obstacle : il détourna les yeux, comme s'il cher-
chait un prétexte pour s'éloigner, et s'en fut jeter dans la che-
minée la cigarette dont il avait à peine tiré trois ou quatre
bouffées. Quant à Irène, elle gagna lentement sa place habi-
tuelle, au coin du canapé, prit son éternelle broderie, disposa
soies, parut s'absorber dans son ouvrage. M. Jaffé l'observa
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330 REVUE DES DEUX MONDES.
un moment, cherchant sur ce visage fermé la trace des én^^^i3-
tions profondes et cachées que révélait à peine Timperceptilu^ ^^
frémissement des lèvres ; puis il se rapprocha d'elle, et dit de ^^«i
voix grêle, ferme, insistante :
— C'est bien à une heure précise que M. Lysel a dû s'emb ^3fc.:r-
quer, n'est-ce pas ?
Irène fit un signe affirmatif.
— Il l'a dit l'autre jour : je l'avais retenu. Donc, CGi^^'t^
plante?...
Irène murmura :
— C'est son adieu.
— Son adieu ?
Elle pensa qu'il demandait le vrai sens de ce mot, et s'e
pressa d'expliquer-:
— Oui. Pour cinq mois.
Elle ajouta :
— J'espère bien qu'il reviendra. .^^^it
— Moi aussi: je ne lui veux aucun mal, au contraire, d^
paisiblement M. Jaffé.
Puis, ayant toussé, il reprit:
— Je souhaitais seulement que vous eussiez avec lui, ava
son départ, l'explication que nous avions jugée nécessaire...
opportune.
Irène se tut.
— J'espère que vous l'avez eue?
Elle fit signe que non.
— Non?... Vous aviez pourtant reconnu, avec moi, qu'elE^ — ^*^^
est indispensable...
Un éclair de révolte brilla dans le regard d'Irène : pou-
quoi choisissait-il un moment si douloureux pour revenir si
les choses dites? Les cœurs blindés, pensa-t-elle, ont seuls
pareilles brutalités : il devrait la laisser souffrir.
— En effet, en vous écoutant, fit-elle, il me semblait
vous aviez raison*.
— En m'écoutant?... Serait-ce à dire que maintenant?^'
Irène I...
— Ah ! maintenant 1 . . .
Le regard de M. Jaffé, ce beau regard de chercheur à la T<^^^^
naïf et sagace, essaya vainement d'ouvrir les barrières ferm»^^^
du front indéchiffrable. Irène expliqua :
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l'ombre s'ÉIEISO SUR' LA MONTAGNE. 331
— Vous savez que nos idées dépendent des événemens.
— C'est vrai, concéda-l^il. Du moins dans une certaine me-
sure. Mais où sont les événemens qui ont pu modifier les vôtres ?
— Vous ne les devinez pas ?
— Non.
— Quand nous parlions de Lysel, il y a quelque temps, nous
parlions d'un homme heureux. Pourtant, puisqu'il fallait lui
faire mal, je vous priai de me laisser choisir mon heure, n'est-il
pas vrai?
— Vous avez eu plusieurs semaines pour la trouver.
Elle se leva, toute frémissante, et plus vibrante à chaque
phrase :
— Quelles semaines ! s'écria-t-elle. Les plus cruelles de sa
vie!... Celles où il a été frappé dans sa meilleure amitié, puis
dans l'œuvre où il avait mis tout son génie... Hugo Meyer ago-
nise ; vous avez vu Wallenrod s'effondrer sous la sottise, Tinjus
tice, l'envie... Vous l'avez vu...
— Je comprends que Lysel soit très affecté de tout cela,
repartit posément M. Jaffé. Toutefois, son ami semblait hors de
danger, avant de commettre une grosse imprudence; et je ne
vois pas en quoi le regrettable insuccès de son opéra peut in-
firmer la justesse de nos conclusions?
— Mais quand aurais-je pu lui parler, si même j'avais encore
l'intention de le faire? Entre ses répétitions qui l'épuisaient?..
Dans les courts instans qu'il me donnait en quittant le chevtBt
de son ami ?... Au moment où la fortune lui tournait le dos?...
En lui disant adieu, peut-être?... En lui disant adieu!... Vous
voyez bien que l'heure n'est pas venue !
— Quand on attend son heure, on est sûr de ne jamais
l'entendre sonner, dit M. Jaffé en plissant le froijit. On a tou-
jours un motif pour remettre encore...
— Quand cela serait?...
Une fois de plus, les caprices de la logique féminine boule-
versaient les arrangemens de la sagesse. M. Jaffé n'aurait jamais
supposé que sa femme, ayant reconnu l'excellence de ses argu-
mens, pourrait agir en sens inverse des conclusions qu'il en avait
tirées selon les lois du raisonnement. Il' la considéra donc avec
stupéfaction, et balbutia, comme un élève mis en déroute par
une question captieuse :
— Mais alors..., alors... , qu'est-ce que vous comptez faire?
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332 REVUE DES DEUX MONDES.
— Je ne sais pas. Il est parti pour des mois. Que vous faut
il de plus, à cette heure?
Ces incohérentes réponses rompaient un réseau serré d
déductions, de calculs. Déconcerté, M. Jaffé n*en jugea pas moin
sans colère, parce qu'il était sans passion. Peut-être même so
large esprit compréhensif admira-t-il la vigueur d'un sentimei
si contraire à la raison, plus puissant qu'elle, pareil à ces force
de la nature que nous croyons toujours domptées et qui ne 1
sjDut jamais.
— Cependant! fit-il en se remettant... L'action doit suivre 1
décision. A moins qu'on ne change d'avis, toutefois... Et j'espèi
que ce n'est pas votre cas... Je l'espère beaucoup, car autrement,
ah! notre situation respective ne serait plus la môme!... ,
Quoiqu'il gardât son ton doctrinaire, sa voix devenait pli
brève, trahissant un peu d'impatience.
— Je le pense bien, dit Irène.
— Vous le pensez bien!... Mais alors, ma chère amie, pe
mettez-moi de vous demander ceci : que croyez-vous donc qu'el
sera?
— Je ne sais : j'attends.
Elle eut un grand regard qui s'enfuit dans l'espace, et ajoute
— Et je vous assure que je n'y pense guère..,
M. Jaffé, de plus en plus surpris, gronda presque :
— La question, pourtant, vaut qu'on s'en occupe!
— Elle est très simple... Vous m'avez demandé de faii
une chose que je n'ai pas faite... Et je ne pourrai pas la faire.
Je ne le pourrai jamais!...
Irène s'était rassise. Son masque tombait : affaissée, elle offra
l'image d*un être dont la passion a dissous les forces, et qui s'abai
donne. Son mari la plaignit peut-être; mais, comme il aimait à
répéter, il était un être de raison, dont les motifs ne fléchissaiei
pas au vent des émotions.
— Je crains que vous n'ayez pas assez pensé à notre conve
^ sation, dit-il. On croirait même que vous l'avez oubliée. Voi
savez si je respecte la liberté de chacun : c'est pourquoi je i
vous l'ai jamais rappelée. J'attendais que vous me dissiez : « Noi
sommes délivrés. » J'attendais cela de votre bon sens : j'éta
seulement surpris d'attendre si longtemps. Rien ne justifie v(
lenteurs, quoi que vous en sembliez croire.. •
Elle interrompit :
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J
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l'ombre s'étend sur la montagne.
333
— Je ne chei^che pas à les justifier.
M. JafFé acheva son raisonnement :
— Entre la décision que nous avions prise, l'échec de son
éra et la rechute de son ami, M. Lysel a vécu comme tout le
)nde, pendant plusieurs semaines. Vous n'aviez donc aucun
)tif d'atermoyer. J'entends, aucun motif extérieur... Votre
blesse me surprend : vous avez passé le moment de la vie que
roman peut accaparer...
Elle interrompit encore :
— Vous me l'avez déjà dit; mais le roman est de tous les âges.
— Non, répliqua-Wl plus sévèrement : il y a un âge où l'on
partient aux réalités !
Elle essaya de sourire, en redressant son visage si jeune
is la couronne des cheveux gris.
— Alors, il faut croire que je n'y suis pas encore...
M. Jaffé la regarda avec une surprise dont beaucoup de
âmes se seraient offusquées jusque dans leur désespc>ir. Ses
IX s'arrondirent derrière les lunettes, sa figure prit une er-
^ssion de candeur stupéfaite, dont l'accent contrastait avec la
ivité du moment.
— Vous êtes, dit-il, au dernier point d'où l'on peut encore
^isir librement sa route : l'âge de votre fille, sinon le vôtre,
us en avertit. Vous n'avez pas eu le courage de vous expliquer
îc M. Lysel avant son départ. C'est une faiblesse excusable,
Q absence vous offre une occasion...
Elle acheva :
— ... d'être lâche, de frapper de loin!
Il corrigea :
— Je voulais dire : une occasion d'exécuter sans scène \io-
ite un plan sagement mûri, ou, si vous préférez, de porter un
jp nécessaire, que la distance atténuera... 11 n'y a aucune
iheté à profiter d'un concours de circonstances qui nous sont
érables à tous, — si du moins vous êtes résolue. Pour moi,
le suis, ma chère amie...
Il s'arrêta deux secondes, pour assurer sa voix qui tremblait
peu :
— Oui, je suis résolu. Si vous refusez de rompre avec
Lysel avant son retour, nous reprendrons chacun notre li-
rté. Nous la reprendrons ouvertement, comme nous pouvons.
faire sans nous mentir l'un à l'autrei puisque nous nous
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334
REVUE DES DEUX MONDES.
étions liés à cet effet par un engagement que je vous rappelle...
A ces mots, il tira de sa poche le papier qu'ils avûeat signé
jadis en riant de la précaution, et le mit sous les yeux d'Irène.
C'était une feuille jaunie, pliée en quatre, où M"* Jaffé reconnut
son écriture de jeune fille, allongée, rapide, ferme, qui avait
peu changé. Pires de vingt années en avaient usé les plis : vingt
années de vie commune où, de mois en mois, de jour en jour,
la distance s'était élargie entre leurs deux âmes, où ils avaient
marché côte k côte conmie deux étrangers partis pour le même
voyage, qui échangent quelques paroles aux relais, se prêtent un
mutuel appui aux pas difficiles, jusqu'à ce qu'ils arrivent ensemble
au carrefour où bifurquent leurs chemins...
— Je ne signerais certes pas ce papier aujourd'hui, dit
M. Jaffé, non, certes, je ne le signerais pas : j'ai appris qu'il
est des liens qu'il faut infrangibles. Mais c'est peut-être parce
que nous l'avons signé que ces liens se sont relâchés entre nous :
l'idée que nous nous faisons de nos devoirs nous aide à les rem-
plir ou à nous en dégager ; celle que nous avons de nos droits est
presque toujours excessive.
Il toussa légèrement, et reprit :
— Quoi qu'en pense votre générosité, l'heure est propice à
ce suprême arrangement. L'absence de M. Lysel vous facilite la
rupture, si c'est le parti que vous choisissez. Si, au contraire,
vous repoussez ce parti, elle nous aiderait à dissoudre sans bruit
notre ménage... Remarquez que je n'exclus pas cette seconde
solution, tant je respecte votre liberté. Mais je n'en vois pas
une troisième, et ne puis que vous laisser le choix...
Irène ne se fût jamais attendue à une telle injonction, qui,
soulevant la poussière des années, la remit brusquement en
face de sa jeimesse :
— C'est vous qui me rappelez cela ! s'écrîa-t-elle. C'est vous
qui exhumez ce papier! Vous!... Pourtant, vous savez bien que
je n'ai jamais songé à m'en servir!...
— Je le sais, Irène, et je sais pourquoi. Bien des choses vous
arrêtaient : l'estime où vous me tenez, la pitié, un peu d'affec-
tion, je veux croire... Votre fille, cela va de soi... Peut-être
aussi la reconnaissance de M. Lyisel, que j'ai reçu, son point
d'honneur, le sentiment qu'il serait odieux... Peut-être eniîore
une certaine crainte de l'opinion, dont on n'est jamais aussi
détaché qu'on se le figure!... En signant cela, — il agita dédai-
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l'ombre s'étend sur la montagne.
33S
usement la feuille jaunie, — ^ nous avions cru nous élever
haut, au-dessus des préjugés, au-dessus des lois. Il parait
leurs vieilles entraves sont solides , puisqu'elles nous ont
nus quand même, rivés Tun à l'autre malgré notre liberté
prit, plus fortes que votre passion et que ma fierté... Quelle
n, ne trouvez-vous pas?
[1 redressa sa taille un peu voûtée, qui s'affaissait depuis un
nent; ses yeux brillèrent; sa voix prit cet accent qui révèle
conviction lentement acquise, que rien ne saurait plus
inler :
— Je ne parle pas pour vous seule, Irène, je parle aussi
r moi. Car moi aussi, j'ai manqué de courage. Plus d'une fois,
pensé à briser notre chaîne. Je n'ai pas pu. J'ai craiùt le
t, les troubles d'un divorce. J'avais peur de vieillir seul,
lez-vous tout savoir? J'ai eu peur de perdre votre présence,
B que vous me gardiez d'affection !... Et j'ai accepté, comme
3-même, cette espèce de compromis tacite et sans signature,
t la secrète hypocrisie a été plus forte que la franchise de
e absurde papier I... Soyons francs jusqu'au bout, main-
int : nous comptions sourdement sur le temps pour dénouer
lœud qui nous étranglait... Nous étions trois : toutes sortes
[chances pouvaient surgir... Et les années ont passé, et le
ps, .qui ne respecte rien, a respecté cette œuvre hybride,
t de nos faiblesses et de nos silences I... Et moi, pour que je
ne enfin la paresse de ma volonté, il faut que je lise dans
^eux de notre fille l'ordre impérieux d'agir...
1 se leva, comme pour mieux résister à l'agitation qui colo-
ses pommettes et donnait à sa voix grêle des vibrations
nnues; debout devant sa femme, il continua :
— Oh! vous m'entendez bien, ce n'est pas k son établis-
ent que je pense : si peu que je connaisse le monde, je
où s'arrêtent ses sévérités!... Mais à présent qu'elle peut
prendre, et juger, je ne veux pas laisser sous ses yeux le
songe de notre vie... Je ne veux pas cela!... Â cette âme
dépend de nous, nous devons toute la vérité, puisque nous
ons pas d'autre loi, pas d'autre vertu, pas d'autre Dieu !... Si
5 vous ne pouvez pas sacrifier ce que votre âge admet encore
assion, suivez votre cœur, en pleine lumière, jusqu'au bout!
s à Anne-Marie : « Je quitte ton père, que je n'aime plus,
r un autre homme, que j'aime, — que j'ai aimé toute ma
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336
RE^^E DES DEEÏ MONDE! >
vie,,, a Choisissez ce parti, si vous voulez... Vous le pout^
encore : usez de la liberté qui vous restée-» Choisissez I.,.
11 se tutj sans qu'Irène essayât de répondre. Il reprit son
attitude habituelle, un peu timide, un peu effacée; et il conclut,
d'une voix plus basse, dont l'imperceptible tremblement trahis-
sait seul son émotion réprimée :
— Quant à moi, ma résolution est prise; si M, Lysel, à sou
retour, reprend le chemin de la maison, je désire rester seul au
foyer, avec ma iille,
A peine s'étaît-il un instant départi de la sérénité hautaine
qui faisait partie de son être : soit qu'elle lui fût naturelle, ou
qu'il Teût acquise en poursuivant ces travaux de psychologie et
d'histoire qui nous instruisent sur les ressorts secrets et tts
conséquences éloignées de nos actes. A cette heures il semblait
déjà l'avoir recouvrée; il termina Tentretien par le mot qui
revenait le plus souvent dans sa bouche :
— Vous réfléchirez!...
Réfléchir!.,. Toutes les réflexions d'Irène, et depuis long-
temps, n'avaienl-elles pas abouti au point même où son mari
voulait la conduire? Pourtant elle se mit à recommencer k
procès qu^elle croyait jugé» Que signifiait au juste Tétonnante
générosité de M. Jaffé? Quelle ironie mettait-il dans son sou-
dain désintéressement? Ahl s'il avait, dix ans plus tôt, rappela
leur étrange contrat!,.. Mais, en s'y reportant à cette heure
tardive, il devait le sentir comme elle : rien ne déferait plus
Tœuvre de la vie, qui les avait rivés l'un à lautre sans unir
leurs cœursjrienne prévaudrait plus contre les forces gardiennes
du foyer. Vis-à-vis de leur fille, de lui, d'elle-même, des juges
anonymes qui guettent nos défaillauces, avec ses cheveux déjà
blanchis, à quelques années de Tâge où l'amour meurt avec la
beauté, — à quoi lui servirait larrêt de justice qui la rendrait
libre? Quel usage ferait-elle de cette liberté, qui n'appelât le
blâme, la honte, les railleries sur sa fille et sur elle, qui ne rava-
lât à ses propres yeux sa belle affection? Les choses qui n'arri-
vent pas à leur heure ne devraient plus arriver : elles n'appor-
tent que la vaine, la torturante reconstruction de ce qui aurait
pu êtrCj et n'a pas été...
Elle revînt caresser les feuilles du palmier, du même geste
doux, lent, araicaL Comme s il eût pu la comprendre, elle lui
parlait :
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LOarSKË SÉTE^D SUR LA MONTAGPWi^
Trop tard!... Il est trop tard!,.. Trop tard pour le bon-
:rop tard pour Tamour triomphant î... Trop tard aussi pour
té, pour la seule, — celle où Tâme consent à l'âcLioD!„.
iisoDgeoù j'ai vécu, je tomberai dans un autre mensonge,
et te mon masque, ce sera pour en mettre un autre sur
isage, puisque je garde intact, au fond de moi, lamour
ïs lè%Tes renient. Mon geste change j et je suis la même,
npe les antres en me trompant : j enfouis dans l'ombra
le ma fierté. Je me câche de ma fille au lien de réclairer.,,
et je connais la malheureuse idole à qui je Tais immoler
eur : c'est celle dont Falliage est fait des conventions et des
îâ, de Thypocrisie et de Tintérôt, celle qui impose son
aédiocre aux âmes basses, aux cœurs rampans ! Je le
I me prosterne quand même* Le sacrifice sera stérile
tous ceux qu'on accomplit sans foi- Et c'est sans foi qu©
frapper la victime î.„
f versa quelques larmes, les essuya, resta longtemps
Lésitant devant cette résolution déjà prise, puis abandon-
['il fallait reprendre. Plus elle la repoussait, plus elle
lit nécessaire. Dans la révolte de son être, elle y pliait
e. Et car tes j ce n*était pas « réfléchir : n c'était suivre la
ue montrait le doigt du Destin^ s'incliner à Tordre des
rentrer dans cette harmonie où se fondent les disso-
de toutes les vies, passer sous le joug où s'humilient
Irs impuissans, nos volontés faibles. Soit pour chercher
ment dans un acte mécanique, soit pour laisser son esprit
mr l'Océan moins orageux qu elle le steamer emportant
l'elle ne re verrait plus, elle reprit son canevas, ses soies,
iiille. Ses doigts tremblaient: ils s'assurèrent. Son visage
t tranquille. Son attention s'absorba dans les points
qui dessinent lentement des feuilles ou des fleurs. Elle
t la plus paisible des travailleuses, quand reparut Jenny,
Dt une carte,
ladame recevra-t-elle?... J'ai dit que je ne savais pas si
ïi « •
e avait à peine réprimé un geste (Vhumeur. Son visage
en lisant sur la carte le nom de M""' Michel Teîssier,
uit certainement, je reçois!.,,
e les êtres qui ont traversé des émotions voisines ou
de niaax à peu près pareib, il existe souvent une latente
II mvii, - isîû7- 22
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REVUB BES DEUX MONDES.
sympathie que le hasani d'une rencoEtre ou d'une parole peut
rendre efficace. Qui a'a jamais rencontré, an bord des chembs
de la vie, quelque iucoQnn dont il devine la détresse pour
l'avoir éprouvée ? Qui n'a voulu porter à quelque blessé b
baume d'une pitié renseignée par de douloureuses expérieiicesî
et combien souvent de tels sentimens sont arrêtés dans leur
essor par la prudence ou la méfiance, par la crainte de se tromper
d'adresse ou par celle de n'être pas compris ! M'^'' Teissier n'éetmu-
geait avec Irène que des \nsites espacées, et la connaissait peu:
mais elle Tavait entendu quelquefois nommer en même tettip&
que Lysel, dans ces conversatîbns averties où la ânesse desPari-
sîemies évente tons les secrets; elle lavait involonlairemeût
observée, le soir de PFa/Z^Tiro^/j pendant que des regards curieuï
la cherchaient à côté du vaincu; elle avait lu dans un journal
du matin un « écho n mentionnant le départ de LyseL C'^t
pourquoi elle venait, poussée par un de ces mouvemens de coeur
qui ne trompent pas. Elle venait, avec la douleur de sa vie
d amour et de déceptions, avec le regret de s^ vaines audaces,
avec son âme dévastée, puis ennoblie, par le jeu cruel des expia*
lions» Elle venait, incertaine de ce qu'elle dirait, pressentant en
M*"* Jaffé une de ces fières natures qui n'ont aucun besoin de
se répandre en confidences, sûre pourtant que sa visite serait *a^
lu taire. Pas un mot n'en révéla la vraie intention. Mais par
delà les choses indifférentes dont causèrent les deux femmes»
chacune entendit I autre penser et souffrir. Quand elle se leva par
partir, Blanche savait que le même orage, qui avait bouleversé
Ba jeunesse, grondait dans ce cœur si proche ; Irène, en h rP-
conduisant, connaissait la blessure que voilait la sérénité du vi-
sage- Sur le seuil, la main dans la main, elles échangèrent un
regard plub éloquent que les pîiroles. Celui dlrène disait".
« Vous n'êtes donc pas heureuse, vous non plus, après ce que
vous avez fait pour /nî, ce qu'iV a fait pour vous!... » — «^ No
cherchez pas le bonheur, répondait celui de Blanche : la vie
étant ce qu elle est, vous ne pourriez ni le donner ni te r&ce*
voir. ^ï
Et c'était pout-ôtre à celte nouvelle amie autant qu'à elle-
même que songeait Irène, quand ses yeux se mouillèrent encow
en se posant sur le palmier, vert et tranquille dans son cach«-
pot enrubanné : dernier gage d amour qui survivrait à rimmû-
lation de lamgur..
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LOMBHE s'étend SUB LA ïifOT^TAGNB.
339
n. — AU win
les journaux qu'apporte un pilote h. rentrée da port,
[LpprJt la mort de lliigo Meyer- Le déchirement était dès
ups accomplif la nouvelle prévue : elle n'en assombrit pas
ces heures du débarquement, oU Ton éprouve à retrouver
\ ferme des sensations de convalescent. Peu de jours plus
i première lettre d'Irène lui apporta les détails de cette
e plaignit de sa perte : une fois de plus, à travers la dis-
1 sentît glisser sur tui^ comme un souffle, cette fidèle sym-
sur laquelle il comptait dans toutes ses détresses. La lettre
e revînt encore longuement sur Farai perdu : souvenirs
Iques rencontres, impressions de belles choses qui finis-
B la vie qui s'attriste en avançant. Puis il y eut une inter-
i. Vers le milieu de décembre, arriva, sans envoi d'au-
ï nouvel ouvrage de M. JalFé, V Essai sur les fondement
torale sùciak. Ce court billet d'Irène raccompagnait ;
isez ce li\Te^ mon ami, je croîs qu'il vous étonnera. On
aaîL jamais ceux qu'on voit chaque jour : il y a en eui
ïfondeurs qu'on peut côtoyer toute la vie sans en rien
omme ces précipices pleiiiïî d'ombre qu*un sentier longe
jues mètres du bord. Un rayon de lumière les frappe
ioup : le promeneur est surpris de ce qui se cache dans
\\ pour peu que les jeux des brouillards et de la lumière
propices à ce prestige, il y décou^T^e sa prupre image si
quement allongée qu'il la reconnaît à peine ou quU en
, Vous rappelez-vous que nous avons eu ce spectacle ,
ae de nos courses autour de la Dent du Midi ? Vous
iz-vous notre émotion, presque notre effroi, à reconnaître
oin au-dessous de nous, nos deux ombres dans un halo?
trouvé aujourd'hui la sensation singulière : jVn suis
frayée que lorsque j'étais auprès de vous, et que, malgré
îrtige. Je voulais me pencher pour mieux voir, n
el aimait peu les ouvrages abstraits : il ouvrit pourtant
me, en lut quelques pages, se fatigua. Un seul fragment
ton attention, dans le c!ni pitre intitulé la Famille ^ par la
e quHl en eut : Jafîé, dont il croyait Tesprit révolution-
y démontrait que les principes de la morale usuelle >
& arbitraires qu'ils nous paraissent, reposent sur une con-
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3iO
fiEVUE DES ÙZVX MONDES.
naissance minxi lieuse de renchaînement des causes et des effets
dans la vie des individus et dans celle de l'espèce . Mais il éUil
à ce iïiomenl*lÊi trop occupé pour sattarder à cette impressiaD.
« M. Jaffé fleviendrait-il conservateur? » se demanda-t-il; et il
ferma le li\Te, qu'il oublia. Deux semaines passèrent sans nou-
velles; puis une lettre arriva de Véronej racontant le départ de
Paris, donnant le plan du voyage commencé. 11 écrivit trois
fois sans rien recevoir. Enfin, une courte lettre» datée de Sienne,
lui apporta des réflexions sur la sincérité des anciens peintre*
toscans; en post-scrîptum, cette phrase énîgmatique répofiiiait
à ses plaintes :
a Je vous mesure la correspondance, dites-vous? C'est peut-
être pour vous accoutumer k moins compter sur moi* »
Cette phrase Vinquiéta : il y reconnut une expression qu'Irène
avait employée dans leur entretien d'Umspunnen ; il lui senjblfl
que^ pendant que son corps agissant et insensible roulait parle
monde, sa véritable vie se poursuivait de Tautrc côté de l'Océan,
indépendante de sa volonté, soumise à des accidens qui la modî-
f] aient, la déroutaient, la transTormaient sans qu'il y pût rieo.
Du reste, la fatigue, les déplacemens, les concerts Tem péchaient
de suivre aucune réflexion. S'il recevait peu de lettres, cellt^
qu'il écrivait j plus fréquentes, étaient brèves, sans intimité:
quelques lignes crayonnées en hâte, sur du papier à en-tête d'au
hôtel ou d'un cluh, dans un hall tapageur ou dans un salon de
lecture enfumé. « Cinq mois rayés de notre existence ! »» *e
disait-il parfois. Un wagon -salon remportait de ville en ville.
comme un phonographe. Il y couchait plus souvent qu'à Thételt
remisé dans un coin de gare, parmi les sifflets et la îumée.
Arrivé parfois dans tel endroit un quart d'heure avant son con-
cert, il en repartait une heure après, accaparé, absorbé, anéanti
par les exigences d'une de ces « tournées >* qui ravalent la vt<^
des artistes modernes et leur apportent plus de dégoût encore
que d'argent.
La " tournée « de Lyscl appartenait à deux imprésarios, Maï
et Blackmann : pendant plusieurs semaines, en dehors An fléfité
d'inconnuiîî qui venaient le saluer après chaque concert, ilm ^'it
à peu près qu'eux et son pianiste accompagnateur.
Celui-ci, — un jeune ïSaxon nommé Weisskind, aux chavflo^
paies, au teinl d'enfant en nourrice, — ^ne songeait qu'à « décn>*
cher >i en Amérique une situation qui lui permît d'y faire v<^^r
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pp^-^^^-
l'ombre s'étend sur la montagne. 341
sa fiancée de Dresde ou de Leipzig : toutes ses conversations
aboutissaient k Taveu de ce rêve, et dès qu'il débarquait dans
^uie ville nouvelle, il y flairait le vent. Bon exécutant d'ailleurs,
aux doigts infatigables, il vouait aux maîtres une ferveur d'ascète
et partageait les fureurs de Lysel quand il fallait inscrire au
pi'ogramme quelque niaiserie à succès. — Max, avec qui les
deux artistes avaient traité, était un ancien agent électoral de'
^exiQ ensuite entrepreneur de publicité, puis de spectacles : après
avoir travaillé jadis pour un candidat à la Présidence, promis en
^Ckxx nom la lune aux nègres de la Louisiane, traîné de force des
paysans à l'urne sacrée, il avait lancé successivement un savon, des
pilules contre l'obésité, un rasoir mécanique, plusieurs machines
agricoles ; maintenant, il montait des panoramas, organisait deb
eixipositions, des concerts, des récitals ou des conférences, pro-
menant de ville en ville des artistes, des orateurs, des monstres^
<i^s tableaux, 'des animaux savans. Avec sa charpente de co-
losse, ses épaules carrées, ses mains énormes aux poignets cerclés
l'or, sa figure rasée et lippue, sa tignasse noire, luisante de cos-
Qiétique, c'était un gaillard brutal et cynique, rompu aux ruses
épaisses de son métier. Autour de ses « sujets, » hommes ou
^étes, il montait un de ces « battages » qui, dans l'autre hémi-
^Pbère, disqualifieraient jusqu'à des chiens savans, mais qui
Partent sur ce public pressé, naïf, aux gros appétits. De récens
^^ccès lui donnaient une confiance illimitée en son adresse : il
''^vait un trust de F art, où il eût accaparé le talent conmie d'au-
^res le fer ou le sucre. Il avait revendu à Blackmann la « tour-
née » de Lysel, en se réservant une part sur les recettes. Comme il
^^pectait la loyauté de cet associé, — blond, rouge, apoplectique,
~|^ tnenton pourvu d'une barbiche de chèvre, dévot et buveui
^ ^u, — il l'accompagnait ou le surprenait partout, tombant
^^ï* la caisse aux momens les plus imprévus, et criant comme
1^^ sourd en faisant ses comptes devant la face impassible de
^^tre. Ces deux négriers s'accordaient pour traiter Lysel comme
^ô boîte à musique qui, ime fois remontée, dévide ses mor-
^^Ux et les recommence, jusqu'à ce que son cylindre se dé-
^^que ou que sautent en trop grand nombre les pointes de
^^tal qui marquent les notes. Ils connaissaient juste assez les
^^îtres pour exclure des programmes certaines œuvres qui
^^nuyaient le public : ainsi, le concerto de Beethoven et celui
^^ Brahms étaient nommément interdits par une clause du
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EEVUE 0ES lïmii MONDES.
traité. Kn revanche, Lyscl avait dû émailler son réperloilft
d'iiû nombre suffisant de barcarolles, de berceuses, de sérénades,
de pages d'album et autres balivernes, et aussi de morceaux de
i^irtuositéj tels que le Trille du diable, la Polonaise en ri de
Vieuxlemps ou le Rondo capriccioso de Saint-Saëns ; on ne l«ti
concédait que deux de ses propres compOi>itions par conoerl;ce
fut à grand'peine qu'il sauva quelques-uns de ses ouvrages pré*
férés : des suites de Bach, des sonates de Mozart, de Beethoven»
ou tie ces vieux maîtres oubliés comme Biber, Lectair, Tartini,
Porpora, qui écrivaient au temps même où les illustres luthîen
de Venise, de Crémone ou de Brescia construisaient leurs plu*
nobles in^trumens; et parmi les œuvres modernes, la puis«ftnte
Sonate en la, de Brahms, et ce rutilant concerto de Jaques- Dtl-
crozBt qu'Alfred Marteau a si superbement créé. Il les exécnts
dans ces vastes salles où TEurope envoie la fleur de ses ariisteif
devant un public inj^atiable, rrémissant de bonne volonté, oi-
rieux, ignorant, afTanié, impressionnable; à la Carnegie Hall, de
New-York^ sonore, sobrenienl décoVée, où se rencontrent l69
élégantes habillées par leis faiseurs parisiens; à l'Auditorium, dô
Chicago, où une foule plus fruste, bruyante, vibrante, s'étage
ftur trois immenses amphiihéàtres; à la Music Hall de Bostoîîr
où il eut la surprise de trouver un orchestre parfait, et joua
devant une société plus raffinée, un peu pédante, qui lécoula
dans un silence quasi religieux, intelligent et froid. Tantôt il
jouait seul, avec Weisskînd, tantôt dans un concert classique ôû
philharmonique, tantôt en compagnie d'artistes de passtag© '
au gré de Blackmaun, qui ne le consultait pas. Soutenu par
cet air excitant qui semble décupler les forces humaines, il brava
la fatigue pendant prés de cinq mois. L'ennui, le spleen, le
heimweh, la solitude, el, pire que tout, lïnsuppurlable coiupa-
gnie de ses deux maîtres, l'excédaient en ses rares heures d«
loisir, pendaai les mornes dimanches où le repos de ce peuple
laborieux paraît plus lourd que le travail.
Il allait toujours, alerte, valide, infatigable. Dans la dftî^
nière quinzaine seulement, il a*aperçut d'une certaine faible*^
de la main gauche, qui le préoccupa : tantôt la raideur i^
poignet gênait les mouvemens des doigts; ou c^étalt une dou-
leur lancinante qui rayonnait dans la main; ou les phalange-*
craquaient, comme dés^arlicuîées; ou le bras s'ouvrait ma! «ft
sankylosait, connue un compas rouillé. L'idée de la dyskinésiê
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l'ohbrk s'êteîïd sur la MOî^TAGSE,
343
ra. Il se rappela la vieillesse de Vieuxtemps. Mais TelTort
çciice chassaient la douleur : elle se dissipait, revenait,
it encore, eonime uo bruit importun dont roreille ne
it pas h se délivrer tout à fait, comme uu de ces soucis
et persistans qui flottent au gré des incidens journaliers
fixer dans lesprit ni le quitter tout à fait» A mesure que
le approchait, cette obsession se noyait dans Timmenae
u retour, qui croissait avec la fuite des heures : il repoussa
îment les propositions de Max qui, jaloux des sacrifices
:kmanu, méditait de rexploiter encore, et tout seul;
Ah! non, nonL<, Pas pour tout Tor du KlonJykeL..
forces défaillaient quand il donna son centième et der-
ncért à la Carnegie Hall, la veille du départ. U y joua la
abandonnée de Tartîni, la grande chacone de Bach, un
ique Aria de Tenaglia, une courte et pimpante sonate de
Dj une Rhapsodie de Dvorak et deux de ses Mazurkas
les : il voguait déjà vers T Europe, ne tenait plus au sol
Biin que par Tattente d une dernière lettre dlrène et d'un
*amme qui lui mettrait Tesprit en repos pour la traversée,
concert fut suivi d'un banquet d'adieu que lui oiTrit, au
olilan Club, un des amateurs fastueux qui lavaient
é. M, H, L. Beackock. Des artistes, des gens du monde,
lomates, des journalistes y étaient conviés, 11 en vint de
et de Philadelphie, de Washington et de Chicago : cm
s d'acier ne connaissent pas d'obstacles; la distance est
li les arrête le moins; Il la franchissent aussi volontiers
a plaisir que pour une affaire.
;lub est Tun des plus beaux de T Amérique. Avec ses puis-
limensions, qui rappellent celles de certains édiiices rô-
le grave équilibre de ses proportions, ses sobres ornemens,
ite majesté de ses marbres, il ferait peut-être des ruine»
nggestives que celles d'un temple antique. Intact, solide,
tlenri, il n'est qu'une belle construction de plus, dans
moderne où il s'en fait le plus,
arrassé par des nègres adroits de son pardessus, de son
I, de sa canne, Ly.sel traversa de vastes salles où des mes-
'asés, enfoncés dans d'énormes fauteuils, lisaient dlnter-
is gazettes en s'en vélo ppant dans la fumée bleue de leurs
V : dernière vision pour lui Je ce monde composite,
eux et splénétique, tp^ii cherche, dans les raflinemens du
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344
RKVUE DES DEUX MONDES,
bien -être > la compensatîoD de son incessante dépense d'énergie*
i^ Dans huit joursj je reverrai des Européens! >î songea-Uil sb
notant au passage ces figures el ces attitudes. Et sa malice aou-
lîgna des traits qui offensaient son goût ; le laisser aller dei
poses, l'égoïsine indifférent des regards, la dureté ou parfois U
vulgarité des physionomies. « Jamais nous ne nous entendroûi
tout à fait avec ces gens-là, >> se dit-il encore. Mais dans le sâbn
où Tattendait son hôte, entouré d'un état-major de faux-cols
éclatansj de petits nœuds de cravates à bouts carrés, d*habils
irréprochables ornés de ces emblèmes cpii remplacent les déco*
rations aux boutonnières, il eut la surprise, il eut FémoUonde
distinguer, parmi des Heurs et des couronnes, un écusson où k
drapeau des États-Unis se croisait &vec celui de la Pologne.
A voir ainsi le drapeau vaincu de la nation détruite frate^
niser avec celui du peuple glorieux et fort, à voir Taigle blanc
planer dans le ciel constellé de la jeune République, Ljsel
éprouva un tel élan de reconnaissance, que les impressions pé-
nibles de son voyage se dissipèrent aussitôt. A Theure même où
la vieille Europe le rappelait plus fort que jamais de toutes ses
voix si chères, il sentit intensément ce qu'il y a de grand, de
noble et de généreux dans le monde différent qui Tavait parfois
irrité, — qu'il se prit à aimer tout h coup. Ces hommes âpres à
la lutte, rudes à la curée, tenaces dans leurs intérêts^ mais dé-
voués jusqu'à ta moelle au corps social dont ils sont les nerfs et
les muscles, savent ce que vaut une patrie : leur instinct ûi-
tional venait de trouver le plus sûr moyen d'honorer Thôte qui
n'en avait plus. Sans doute, leurs esprita restés frustes n'avaient
pas toujours saisi les subtilités de son art; mais leurs ccfiiîâ
avaient deviné la secrète aspiration du maître de Waltenrod, dfii
Mazurkas héroïques^ de la Prière après la défaite. Aussi sa miîtt
serrait-elle avec une chaleur inaccoutumée celles de tous (3^
convives, parmi lesquels il reconnut à peine quelques figurer
Qu'importait qu*etles fussent étrangères? Il voyait planer au-
dessus d'elles laiglc abandonné, qui na plus un palais, plus un
bastion, plus un navirejCt subsiste pourlant dans quelques cœurs
fidèles.
M. Beackock lui offrit le bras, à la mode américaine, pour
passer à table. Les invités suivirent par couples, avec ce sérieux
que les citoyens de l'Union apportent à leurs moindres actes, d4s
qu'ils revêtent ud caractère officiel ou public. Un orchestre caché
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L OMBRE s'étend SUR LA MONTAGNE.
345
a marche des chevaliers, de Wallenrod. Et la salle à
fut un émerveillement. Des guirlandes de fleurs japo-
ftux tons éclatans, montaient jusqu'au plafond, feston-
tutour des lustres; sur la table, des amoncellemens de
kde Parme s'écroulaient autour des corbeilles de ces roses
horticulteurs de la Nouvelle-Amérique appellent des
. Le menu promettait les plus délicates friandises de la
américaine, — huîtres Blue-Point, tortues vert clair,
ir planche, thérapin à la Maryland, canards canvass^ —
aient arroser les vins des plus glorieuses années du Rhin^
ronde et de la Bourgogne, des plus illustres cuvées de la
gne. Mais quand Lysel jeta les yeux sur le vélin, il n'y vit
iouble emblème, les deux drapeaux amicalement croisés,
lotion qu'il en montra donna le ton à ces toasts où ex-
es Américains. Pour un soir, l'aigle blanc reprit son vol :
pays où des races disparates se fondent en une race nou- '
irmi ce peuple conquérant que Tâpre ambition person-
distrait jamais de îïdéal national, Lysel eut l'illusion
ine patrie. Pour la première fois, il sentit qpie son effort
t la persistance de cette àme éparse dans tous les pays,
aima davantage son art, puisque .cet art pouvait la main-
la défendre. Mille souvenirs se levaient dans sa mémoire :
at ses soirées d'enfance, sous la lampe familiale, pendant
te dont son père suivait en frémissant les convulsions ;
dit vibrer l'écho des désastres dont les journaux appor-
es récits incertains ; il maudit une fois de plus les noms
ibles vainqueurs qui marchaient dans le sang et Tin-
il revit certaines figures depuis longtemps oubliées, qui
it autour du drapeau : ce lieutenant-colonel X..., si râpé,
eux, avec ses impériales teintes, sa longue redingote aux
s frottées d'encre pour en dissimuler l'usure, son pantalon
lave, ses irréprochables souliers vernis, sa démarche ar-
de vieux beau cachant ses rhumatismes : un héros, ce-
;, vaincu en Hongrie, aux côtés de Bem, après l'avoir été
gne, sous Dembinski; — cette comtesse B..., ridée conmie
ome trop longtemps conservée, toujours somnolente dans
es démodées : une ancienne amazone qui avait tenu la
ne avec son mari, tué d'une balle au front à côté d'elle,
te coup de feu contre les cosaques; — ce prince V...,
présent et gardant de hautes allures sous le bagout de
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U6
REVUE DES DEUX MONDES,
courtier d'assurances qu'il était dcïvenu : un héros aussi, x^^.
jadis six heures à cheval avec une halle dans Tépaule; et daulrei
encore» des héros toujôurSj épaves des dernières déroules, déchus
dans la lutte misérable contre le besoin , restés fiers quand
même de leurs anciens exploits, gardant au fond d'eux côoime
une flamme de courage et de foi. Aux anniversaires solenm^s,
ils trinquaient avec du Champagne d'épiciers, en jurant de recon-
stituer leur pays. Leurs fils reprendraient-ils la tâche? LyBcl^ ne
connaissant guère ses jeunes compatriotes^ Tignorait; mais son
cœur s'exaltait au milieu de ces hommes qui parlaient si fière-
ment de leur patrie.
Il ne possédait à aucun degré ce don d'improvisation queU
vie publique développe dans les démocraties r pourtant, qnaiirt
M. Beackok et trois ou quatre des convives Teurent éloquemmeat
ou spirituellement congratulé, il dut se lever pour répondre.
Tr^s pâle, plus timide qu'un écolier, il réussit à peine à balbu-
tier quelques mots de remerciemens. Puis la pensée qu'il avait
sa manière à lui de s exprimer, lui rendit courage :
— ^ .*. J'aime mieux répondre à tant de cordialité selon mes
moyens et dans ma langue, acheva-t-il en appelant du regard
Weisskind au piano.
Et il prit son Montagnana.
Un sentiment de modestie Tempécha de jouer de sa propre
musique. 11 joua un morceau peu connu, qu'il aimait et qui par-
tout avait reçu bon accueil : cette belle Sonate en ui mineur de
Bibcr, si riche, variée, colorée, romanesque, où ce précur^^ur
du vieux Bach semble presque un contemporain de Schumann
et de Chopin. Il exécuta avec une ampleur superbe le court iargn
lia début, dont la gravité hiératique surprit les auditeurs ea
tmm de vider leurs dernières coupes de Champagne; puis il eu*
U'vn. \ti passficaii/e, d'une verve tantôt pittoresque, tantôt énaou*
vante, avec le chant plaintif de ses variations sur deux cordes*
1! s^ibandonnait à ronlraîneraent du rythme tour à tour sonore
nu langoureux, au charme des beaux sons que dégageait son splen^
dide instrument, chef-d'œuvTe du vieux luthier trop Ioogt<*nfip4
méconnu. Un accent de rhérolsme, évoillé par la vue de Taigle
blanc, se mêlait à la marche grave. Ses doigts, libres, paptdeii^
vivans, couraient avec une merveillru^o agilité sur les cordes,
ttnnt xh animaient et sont eu nient h^s plus furtîvea vibrations- Il
lança avec une irréï^istihle expression la phrase pathétiquif en
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l'ombre s'étend sur la montagne. 347
cuietffio, qui, délivrée de raccompagnement, éclate à la fin de la
petssacaille, comme une plainte ardente, comme un chant nostal-
gîqne à donner le frisson. Puis, comme il attaquait les vocalises
qui la suivent, son index se raidit brusquement, resta suspendu,
paralysé, tandis que, sous Tarchet lancé, le violon rendait un
son grinçant et faux. Il pâlit, balbutia :
— Je... ne peux plus!...
Ses yeux hagards firent le tour de la tablé. On crut un ins-
tant qu'il allait se remettre en position. Mais il se laissa tomber
sur sa chaise, presque hors de sens. Les convivçs étaient debout,
l'entouraient :
— Qu'y a-t-il?... Vous avez mal?... Qu'est-ce donc?...
Lysel n'en pouvait plus douter : c'était la crampe, — le mal
teirible qui arrache à l'artiste son instrument et fait de lui un
l^ois aphone, une corde brisée, une voix éteinte. Il contemplait
^ pauvre main, toute pareille à elle-même en apparence, qui
Il était plus qu'un membre stérile, tiraillé par la névralgie; il
louerait, la refermait, remuait les doigts, suivait la trace de la
douleur qui partait de l'extrémité de l'index, montait au poignet,
^yonnait dans le métacarpe et dans l'avant-bras. Incapable de
"OHiiner sa détresse, il se décomposait devant cette table fas-
*^ôixse, ces guirlandes de fleurs rares, ces surtouts d'argent, ces
^'^^ d'or et de rubis qui miroitaient dans le cristal des verres,
^^tour de lui, quelques-uns murmuraient :
— Il se frappe l'imagination : ce n'est qu'une crampe.
"Weisskind corrigea :
— La crampe...
Lui seul comprenait, connaissant le danger terrible qui plane
^1^* tous les artistes. Les autres s'étonnaient plutôt de voir Lysel
** I>eu maître de lui; et il y avait un singulier contraste entre
^^^^ robustes hommes, fils vigoureux d'une terre nouvelle, trempés
^^Xcime l'acier pour la défense et pour l'attaque, et ce malheureux
^^^c sa faiblesse d'enfant, ses nerfs de femme, qui s'effondrait
^^ les regardant de ses yeux supplians, où montaient des larmes.
^^ avait découvert un médecin, dans une des salles du club. Il
^^^.mina le doigt dur et crispé, la main, le bras, frappa sur les
^*> pressa les muscles, fit jouer les articulations, et donna
^^resse d'un spécialiste, en disant avec tranquillité :
— Peut-être que cela passera...
Des voix affirmaient autour de lui :
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348
REVUE DES DEUX MO^DEâ.
— Oiiîj sûrement, certaine ment, cela passera!
Lysel s'écria, d'an ton désespéré :
— Non, non, cela ne passera pas!,,.
Il venait de revoir, comme dans une vision qui s'efface,
montagne blanche qu'enveloppaient les nuages et la nuil;
même temps, les paroles que lui avait arrachées ce spectac
et que la voix tant aimée d'Irène avait répétées sur un ton pi
phétique, bourdonnèrent dans ses oreilles; et ses voisins Tentï
dirent murmurer, en passant la main sur son front ;
— L'ombre s'étend, •- L'ombre s'étend sur toutes choses!,,.
îlï. — LÀ LETTRE d'iRÈNE
Ce fut Max qui, le lendemain matin, conduisît Lysel chez
spécialiste indiqué. Mêmes questions, môme examen des arlicu
lions et des muscles. Puis le praticien proposa un traitemi
électrique*
— Mais je pars tout à Theure !
Il se rabattit sur des douches, eu attendant, recommar
surtout un repos intransigeant. Malgré les questions anxieu
de son client, il refusa, impénétrable, de se prononcer sur
gravité du mal, sa durée, ses chances de guérisou.
— J'aurais mieux fait de ne consulter qu'en Europe, dit Lj
à son compagnon dans le car qui les emportait en sifflant :
les rails. Les réticences de cet homme vont me lourmcE
pendant la traversée.
Max riait, d'un rîre bon enfant qui découvrait ses dents d'og
conteut de Tidéc qui lui traversait Tesprit, et qu'il ne so fît auc
scrupule d'exprimer;
— Si cet accident vous était arrivé deux mois plus 1
quelle affaire, hein?,,. Vous figurez-vous ça?,.. Quelle lessi
pour nous deux !.,,
Lysel, fâché, se récria:
— Pour moi, c'est à peu près la môme chose î,.. Songez (
je ne pourrai peut-être plus jamais jouer, plus jamais!... Si c
la crampe, elle est incurable. Vieuxtemps,,,
11 s'interrompit à ce nom : Vieux temps était mort pa
1 y tique. Si ces douleurs mystérieuses, si ce brusque ai
de quelques muscles annonçaient l'horrible mal, Thorri
fin?,-
^
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L*OMBRE s'étend SUR LA MONTAGNB.
349
Sais-je même si ce n'est pas pire? s'écria-t-il avec
>oir.
sa grosse main lourde, Max lui frappa sur l'épaule :
Hé ! tranquillisez-vous, mon cher maître ! On guérit de
es maux, quand on veut guérir. Ces artistes sont tous les
s ! Ah ! je les connais, moi qui en ai tant vu 1 C'est leur
latïon, qu'ils devraient soigner : elle leur fait plus de mal
:outes les maladies! Allez, allez, dans deux ans, nous
menceronsi • ^,
-dessus, pour achever de réconforter Lysel, il se mit à ra-
' ses déconvenues avec certains de ses sujets: un ténor
X avait subitement perdu la voix, dans l'incendie d'un hôtel
adelphie :
La peur, mon cher, la peur!... Penh!...
le danseuse avait disparu avec un cow-boy, à San- Francisco,
lieu d'une tournée magnifique. Un pianiste avait pris le
s en débarquant: impossible de lui faire donner un seul
(iquante concerts de son engagement.
Et toutes les salles étaient retenues !
sel écoutait d'une oreille, ne pensant qu'à son mal.
Mais le pire qui me soit arrivé, c'est avec Panache!...
he, vous savez bien?... Non? Vous n'avez jamais entendu
de lui?... Pas possible!... Le singe-homme, ça ne vous
in?... Il a eu un pendant qui a fait son tour d'Europe, un
lé Consul: mais Panache était plus fort!... Il se conduisait
e comme un gentleman... Mieux que moi, ma parole!...
is aviez vu sa distinction ! . . . Il mettait des gants, il fumait. . .
lit du violon, lui aussi... Pas comme vous, bien entendu;
>our un singe, c'était gentil... Je l'avais payé vingt mille
Sy et il les valait... C'était une fortune: il m'appartenait,
comprenez!... Pas de procès, pas de dédits, pas d'histoires,
.. Beaucoup de gens le prenaient pour un homme. Pour-
1 n'était qu'un animal: et comme tel, hors la loi... Admi-
hein?... Seulement, il est mort... La phtisie, cher mon-
Une maladie humaine. On l'a soigné comme vous ou
il a eu les premiers médecins du pays. Rien n'y a fait. Et
^ais pas eu le temps de l'assurer!... J'ai tâché de rattraper
le chose sur son agonie : un spectacle qui en valait un
je vous en réponds!... Il fallait le voir ramener ses cou-
res sur son menton!... Si vous aviez vu ce geste, il vous
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350
REVUE DES DEUX âfONDES.
aurait lire des larmes!,.. Et ses regards!.*. Quels regards!^.
Mais on trouvait ça trop triste : à la Hu, il n y avait plui^ que moi
qui venais le voir!... Et j'y raetlais du senlinient!...
Max, qui arrivait à son point d'arrêt, se leva eu ajoutant :
— Vous du moLOS, ûioa cher maître, vous avez a tteu du la fin,
pour avoir la crampe!...
Et, ayant ëerré la main de sou compagnon, il sauta du car,
qui reprit son vol tapageur.
a Où est le temps, songeait Lysel en filant Je long de Taveuuc,
où est le temps où les artistes > bonne? gens désintéres^é^i
vivaient et mouraient dans leur province, tenaient les orgues
dans IV^glise de leur baptt^me, à côté du cimetière qui recueil*
lerait leurs dépouilles^ produisaient dans la joie sans songer au
sort de leurs œuvres, les léguaient insouciamment à la post*^-
rite, et surtout, ignoraient jusqu'il re.\it*letjce des dollars qu'on
récolte en faisant concurrence aux singes savans? Où est le temps
Où ils restaient pauvres, sans autre besoin que de répandre leur
génie, sans autre dt^sir que d'être écoutés pur quelques âmes peri-
îïives? 0 vieux maîtres dont on retrouve peu à peu les ouvrages,
et vous dont les noms sont perdus, non Teffort, vous qui n'au^0^
pas la reconnaissance des hommes, mais qui avez eu le travail,
vous tous dont la gloire anonyme se perd dans celle de notre
art magnifique, qui nous rendra votre candeur, votre simplicîlét
Klles furent la source de votre génie : qu'eussiez- vous fait, forcés
de vivre commo nous? »
En raisonnant ainsi, il arrivait au coin de la trente- troisième
rue. Il descendit et gagna l'hôtel Waldorff, où il occupait uue
chambre au onïî^nie étage. La lettre d'Irène, la lettre tant atten-
due, venait d'arriver. II l'ouvrit dans un grand élan de joie:
c'était la dernière, enfin, celîe qui ne précédait plus que de
quelques jours l'heure bénie du revoir. Elle disait :
f Asjîzse, jeudi.
H Je VOUS écris pour la dernitTe fois, mon ami. Qaand ces
lignes VOUS parviendront, voub serez à la veille de quitter le sol
américain. J'ai tardé jusqu'à présent à vous dire ce qui me coûtt
tant à dire, — ce t[ui cependant doit être dit : je craignaiJ
d ajouter a ne peine Iruji lourde h la fatigue que vos lettres trahît
saient; Je tâchais de vous habituer peu à peu, par la rareté des
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L OMBaS 8'ÉTEIiD SUR LA M0T4TA&NE.
351
me», à vous passer de moi. Mais Theurô du retour va son-
: je ne puis remettre davantage* Mon bon ^ mon fidèle ami,
onnez-moi! Je, ne vous attendrai pas à Paris comme vous
ériez, vous ne recevrez pas la dépêche que vous me de-
dez. Jusqu'au moment où j'écris ces lignes j nous sommes
fs unis malgré la distance; quand elles passeront sous vos
: bien-aimés, nous serons séparés par quelque chose de plus
orable que l'espace. J*aurai quitté cette ville: je ne vous dis
où je serai j je vous supplie de ne pas vous eu informer,
lez seulement que notre voyage se prolongera longtemps
re : je ne rentrerai que lorsque je vous supposerai plus cou-
ux contre le chagrin, consolé par la tuile des jourSj persuadé
la réflexion que j'agis pour notre bien commun ; je ne ren-
li que quand je me sentirai moi-même assez forte pour vous
ir sans trouble, — si nous nous revoyons. J'ajoute que tout
a été concerté avec mon mari, dont le concours est indis-
iable h mon plan de guérison. U a beaucoup souffert par
e faute : je ne m'en serais jamais douté^ tant son visage et
arole savent garder les secrets de son cŒur, si nous n'étions
rés ensemble, lui et moi, par des voies différentes, à la même
Uusion : Turgence de changer notre vie, pour la rétablir dans
érité. Vous connaissez mes raisons : à quoi bon vous les
iter? vous nWez sûrement rien oublié de nos entretiens. Voua
^Dsez avec douleur, j'en suis sûre : guidé par votre souffrance
ne, vous reconnaîtrez Timpérieuse, Tinvincible nécessité des
ifs auxquels j'obéis. Ce sera pour vous, comme ce fut pour
, le commencement de la consolation : rien n'apaise nos
îltes comme le sentiment de Yinévitable; notre égoïste vo-
é s y détend en capitulant.
ti En lisant ces lignes, mon ami, je sais que vous m'accablr-z
reproches. Vous me trouvez lâche. Vous pensez à tout ce (]iiq
s avions si durement conquis sur nous-mêmes et sur la vie,
)tre énergie pour braver les circonstances adverses, aux saeri-
9 intimes dont nous avons payt^ notre affection. Vous me
;z d'ingratitude, ne pouvant m 'a ce user d'iuconfi tance. Vous
reprochez de mal récompenser votre longue fidélité, votre
Iresse loyale, l'amour profond que vous m'avez voué peu-
t tant d'années. Ne me condamnez pas! J'ai longtemps, —
[> longtemps résisté à la poussée intérieure qui m'emporte à
m. Si j ai traversé une période dlvresse, cette période où les
~M
3S2 REVUE DES DEUX MONDES.
regards troublés ue distinguent plus la réalité des choses, il y a
déjà longtemps qu'avec une douloureuse clarté, je nous vois
flotter tous deux dans l'erreur et lè mensonge; Terreur, oui, mou
ami, l'erreur de croire qu'on peut impunément substituer la règle ^Je
qu'on se fait soi-même de son amour à celle où l'expérience des ^»^
siècles a emprisonné l'amour ; et le mensonge, ou plutôt la .^^a
longue chaîne de mensonges dont cette erreur initiale multiplie ^^£e
et soude les anneaux. Je ne puis plus me leurrer des spécieux ^^cr^m
argumens que le cœur invoque pour justifier ses faiblesses : mxWMLmul
sophisme n'a plus le pouvoir de me tromper. C'est pourquoi jo ^ je
vous dis adieu. Cette vérité, que vous n'aimez pas assez, m'inond^^^^.de
de ses rayons : aucune dialectique ne saurait plus l'obscurcir ilmim: ni
la réfuter. Ses ordres éclatent à mon oreille : mesurez leur puis^^^is-
sance au chagrin que je vous cause pour leur obéir I
<( Ne croyez pas toutefois, mon ami, que je renie rien df> de
notre passé. Je n'ai pas un remords : nous n'avons pas à en avoiM:^ çpir.
Je pense avec une douceur infinie à l'entente de nos deux cœujm: m.mMTs
si séparés et si proches, si bien faits pour n'être qu'un, qui on: ne
cesseront d'être un que parce que j'écris ces lignes et que von^'^^ioas
les lirez. Ce fut ainsi, et c'était bien. Si le passé était à revivr^-^Mrsre,
je n'y voudrais pas changer un seul trait. Oui, j'ai la fierté dE> de
penser que je ne voudrais rien changer à notre vie. Quand on .^zsi a
eu ce que nous nous sommes donné Tun à l'autre à trave: ^^^ers
tant d'obstacles, on ne voit derrière soi que de la lumière et c^ de
la beauté. Mais pour rester dans ce chemin, il faut la force c^ de
la jeunesse, son irréflexion. J'approche de l'âge où une temumi^^^^e
n'est plus que mère, où je verrai ma fille commencer sa yr^^^^ie
d'amour. Ah ! je sais bien ce que je lui souhaite ! Et je suis -s^ à
celui où Ton a soif de lumière et d'harmonie : j'entends des di^£-^"
sonances qui échappaient jadis à mon oreille, je distingue d -^^^
ombres que mes yeux ne voyaient pas. C'est pourquoi je voi
écris ceci et disparais pour un temps de votre vie.
« Pour un temps!... Je désire que nous nous revoyions
jour, je sais que vous le voudrez aussi. Quand ce jour viendr^=^
le temps aura fait son œuvre : sa clémence habituelle ne not
manquera pas. Vous aurez compris : votre jugement sera solic
et sûr. J'ai confiance en votre équité : après la première doi
leur, après la première révolte, elle vous fera reconnaître çu"
le fallait^ que j'avais raison. Alors, la métamorphose sera cou
plète, nous serons devenus l'un et l'autre ce que nous devos
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l'ombre s'étend sur la montagne.
3S3
ttîr, nos volontés, — notre volonté aura conjuré Terreur
otre cœur. Il n'y aura plus entre nous que l'exacte dose
itié que nous permet la destinée. Je n'enlèverai aux miens,
vous, aucune parcelle de ce que je leur dois. Vous ne me
erez rien de plus que ce que je puis recevoir. Il n'y aura
m angle de notre cœur que nous soyons obligés de cacher :
li tant de honte d'en avoir dû cacher le plus beau, et j'as-
avec tant de force à cette heure où il ne sera plus qu'un
sil transparent! Ah! mon bon, mon cher ami, tâchez
ler assez la vérité pour vous réjouir de l'avoir reconquise,
^ra votre consolation !
La blessure que je vous fais n'a du moins rien d'empoi-
é. Il y a tant d'amours qui finissent dans la jalousie, la ran-
, la haine ou le remords ! Rien de semblable entre nous :
savez qu'aucun souvenir n'effacera jamais le vôtre ; je sais
nulle autre ne sera jamais pour vous ce que j'ai été. Notre
8 cœur, ou du moins notre vie d'amour, finit ici. J'ai rempli
! la vôtre, vous avez rempli toute la mienne. Mon seul
d est de durer plus qu'elle. J'ai souvent espéré que la mort
largerait de l'interrompre à l'heure opportune, et j'aurais
X aimé cela. Mais on ne peut pas compter sur la mort :
pourquoi j'accomplis cette t&che. Mon ami, pardonnez à la
qui vous frappe ! Et sentez à travers l'espace la tendresse
ie que je mets dans mon adieu ! »
ysel lut et relut ces lignes, sans en comprendre tout le sens,
en accepter l'arrêt. Mille projets contradictoires se bous-
ent dans son esprit. Il maudit la distance qui l'empêchait
mrir sur les traces d'Irène, — et il aurait manqué l'heure
âpart si Weisskind n'était venu le chercher pour le conduire
>rt. Le pianiste restait en Amérique, ayant trouvé une place
un conservatoire de l'Ouest. Il était heureux : sa fiancée
ait par un prochain bateau. Il fit un affreux calembour :
Je vous ce accompagne » pour la dernière fois !
.ysel n'en sourit même pas, et le suivit sans l'entendre, sans
ipondre. Les formalités du départ s'accomplirent mécanique-
,. Bientôt, il vit s'éloigner la rive américaine, formidable et
idide.
l'était la fin d'un jour d'avril. Dans la rude lumière du prin-
is hâtif, qu'un rapide crépuscule éteindrait bientôt, presque
seul coup, d'énormes bâtisses dressaient leurs carcasses de fer
TOM» XXXVII. — 1907 23
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REVUE DES DEUX MONDES.
encore dégarnies, ou leurs vingt-cinq étages dont les vitres s'al-
lumaient aux rayons du soleil oblique ; des rues enchevêtrées,
d'aspect étroit, fuyaient vers le centre invisible, qui déversait sur
le port, par ces minces canaux, une foule toujours plus compacte.
La fantastique armature du pont de Brooklyn, où couraient dans
la fièvre des myriades de points noirs, les formidables entasse-
mens des docks criblés de ballots, de machines, d'objets déformés
par la distance et méconnaissables, la forêt des cheminées, des
mâts aux voiles pliées pour l'escale ou gonflées pour le départ,
les pavillons agitant dans l'air les couleurs des nations, toute
cette œuvre humaine multiforme, prodigieuse, féerique, mêlée
aux flots de la mer bleue, aux vagues, aux nuages, aux lignes
lointaines des collines ou des dunes, entourant la large bouche
de l'Hudson ou se perdant au loin vers l'infini caché de la ville,
donnait au paysage, à mesure qu'il s'éloignait, un aspect tita-
nesque, tragique et déchiqueté : comme si ces constructions iné*
gales, dont on ne distingua bientôt plus que la ligne irrégulière
et les ombres fuyantes, n'étaient déjà que les vestiges abandonnési
d'un monde détruit. Cependant, des acclamations éclatèrent, sa — .
luant au passage la Liberté colossale qui tend à l'Europe sa torch
illusoire. Elles arrachèrent Lysel à sa morne contemplation
Liberté I qjxe fait-elle donc, dans un monde où le cœur enchaîni
meurt ou se vide sans avoir brûlé de toute sa flamme?...
IV. — LA LETTRE DE LYSEL
(( Je crayonne ces lignes dans ma cabine, Irène. Les lirez-voi
janiais? Je ne les écris pas pour discuter votre lettre : à quoi bo
L'on ne mesure les obstacles à son amour que lorsqu'il
affaibli : le vôtre doit l'être, puisqu'il capitule devant la vie; '.
mien n'a rien perdu de sa force : il serait prêt à tout brave
J'écrie pour rester auprès de vous, malgré vous, pour que voi
sentiez ma pensée, dont vous ne voulez pas, dans les lieux inconn
où vous la fuyez, pour vous confier ma tristesse comme auti
fois quand vous m'écoutiez, pour échapper à mon éternelle so
tude : cette solitude d'où votre tendresse m'avait tiré, où vol
volonté me replonge. Et je vous écris, après avoir erré jusqu'à^
fin du jour parmi les passagers.
« Sont-ils réels? Je ne sais pas. Il me semble qu'il n'^
que des fantômes, autour de moi, comme si la vie s'était r^^
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l'ombre s'étend sur la montagne. 35S
^^ de tous les êtres depuis qu'il n'y a plus d'amour dans votre
<^ Aa moment où la rive américaine achevait de s'effacer à
^ horizon des flots apaisés, je me suis entendu appeler par mon
nottà;
« — Monsieur Lysel, me reconnaissez- vous?
« C'était une jeune fille. Je ne me souvenais pas de l'avoir
J^^ïuds vue. Elle me dit qu'elle s'appelait Maud Weddinghouse,
^^ xn'avait rencontré à Baltimore, dans une maison luxueuse,
*^^^pitalière aux artistes. Elle est très jolie. Ses beaux yeux ajou-
T^^ottt : « Gomment peut-on m'oublier? » Il paraît que, ce soir-là,
J ^"v^ais joué ma chère sonate de Biber. Je ne m'en souvenais pas
^^>^antage. Elle voulut me présenter à sa famille. Je me laissai
^*^*e. Ils sont là toute une tribu, qui se rend gaiement en
:J^^^»)pe : mère, oncle, sœurs, frères, cousins, je ne sais com-
-^^x. Ils rient, babillent, gazouillent, plaisantent et jouent, entre
^^^-^ ou avec des compatriotes plus folâtres que ces marsouins
^ï^^^^ suivent parfois les vaisseaux. L'oncle, le colonel Fryar, est
^^*^ ancien aide de camp du général Lee. Il a une jeune femme
^^^^ belle, très gâtée, élégante, indolente, langoureuse comme
y*^^^e créole. (Elle est de la Nouvelle-Orléans.) Ils m'ont assis à
^Xu- table, entre elle et miss Maud. Je n'ai pas entendu la moi-
^^^ de ce qu'on me disait. Je répondais à peine. Ils ont dû me
^^^'^uver sauvage et grossier. Pourtant, après le dîner, on m'a
^^^^nduit dans le salon du colonel, où l'on m'a présenté des al-
^^>ims. Le coup de l'autographe. Les tiraillemens de ma main,
^^^ndant que je m'exécutais, m'ont alors rappelé une chose qui
^^e tourmentait avant votre lettre, et que vous ne savez pas
encore : j ai la crampe, Irène, je ne suis peut-être plus qu'un
infirme ; peut-être mes doigts ne courront -ils plus jamais sur
\es cordes ; peut-être n'éveillerai-je plus les âmes de mon
^uarnerius et de mon Montagnana; peut-être vais-je perdre ma
>iroix au moment où je vais cesser d'entendre la vôtre...
« Maintenant, je suis seul, j'ai quitté ces étrangers. Les rc-
trouverai-je demain? Ou seront-ils fondus dans le brouillard qui
montait ce soir de TOcéan?... »
« C'est comme je vous le disais hier, Irène I Sans vous, le
monde est une lanterne magique, que le montreur a oublié
d'éclairer. Aucune forme ne se dessine : à peine si Ton distingue
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356 REVUE DES DEUX MONDES.
des taches fantoinatiq[U6s sur ce fond obscur. Ce qui est se con-
fond avec ce qui n'est pas. Est-ce que je vis encore, parmi tant
de spectres? Est-ce que je suis sûr de mon être? Comment puis-je
aller, venir, causer, avec Tidée que je ne vous verrai plus? Car,
quoi que vous disiez à la fin de votre lettre, je ne vous verrai
plus. Je ne pourrai jamais avoir pour vous les yeux que vous
voulez; et si vous avez désormais pour moi ceux que vous dites,
j'aime mieux n'en plus rencontrer le regard. Alors, laissez-moi
végéter parmi ces fantômes !
« A la fin de la matinée, Maud est venue me tenir compagnie,
sur le pont, pendant que je regardais la mer. Elle a une belle
voix émouvante. Elle sait dire de jolies paroles. La plupart de
ses compagnes de route sont déjà malades, le roulis étant assez
fort. Elle résiste. Elle m'a expliqué qu'on résiste à tous les maux
par la volonté. Voilà qui vous conviendrait, n'est-ce pas? Elle
soutient aussi que le mal n'existe pas, ou que du moins on peut
toujours le changer en bien, moyennant un léger effort. C'est
une^ théorie américaine. On l'appelle la mind-cure. Miss Maud
est une fervente de la mind-cure. Elle lit de gros livres qui en
rapportent les miracles : on guérit des paralytiques et des
ivrognes, on transforme la tristesse en joie, le désespoir en séré-
nité, on se délivre de ses maladies, de ses soucis, de ses chagrins.
« — Mais vous, mademoiselle, lui ai-je dit, vous n'avez cer-
tainement jamais eu besoin de Isl mind-cure : vous ignorez l
maux qu'elle supprime. C'est peut-être pour cela que vous croye:
tant à son efficacité.
« Elle a un peu rougi, et m'a répondu :
« — Tout le monde a de petits malheurs, de petits malaises : j
crois à la mind-cure dans les grandes choses, parce que je V\
éprouvée dans les petites. Et puis, tout le monde aussi renconti
des gens qui ont besoin d'un secours en esprit. Alors, c'est pou
eux qu'on agit : on sent leur mal, on leur donne la force d';
résister.
« Elle a dû me trouver l'air sceptique; elle a ajouté, en m0
regardant de ses beaux yeux limpides :
« — Si vous étiez malade, par exemple, ou si vous aviez ui^
grand chagrin, je crois que je pourrais beaucoup pour vous.
« — Comment cela?
— Rien qu'en vous persuadant qu'il faut accepter ce qui est,
sans se tourmenter, parce que tout est bien I
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/
l'ombre s'étend sur la montagne.
357
K N*est-ce pas à peu près ce que vous me dites, Irène? Vous
w, vous voulez qu'on «'incline à sa destinée. Miss Maud
ne convaincra pas davantage! Elle semblait attendre une
Sdence. Je ne lui en ai fait aucune. Qu'est-ce que cette
mt, avec son âme d'aurore, peut savoir de mon couchant?
îst-ce que son petit cœur innocent peut deviner des orages
ni en? Aucun des lourds problèmes que vous avez cru résoudre^
ne disant adieu, n'existe pour elle. C'est une petite chose
lide, l'ombre d'une fleur qui glisse sur mon chagrin,
c Sa jeune tante, M""* Fryar, est bien différente. Pendant
le colonel, dont la grosse figure est toujours congestionnée,
e des cock-tails ou joue au pocker, elle traîne à sa suite un
ège de soupirans. Quand elle traverse le pont, tous les hommes
e tournent: on devine que leur gorge se sèche rien que de
îontrer le regard de ses yeux, qu'elle le sait et qu'elle en est
^I À la fin de l'après-midi, elle a quitté sa cour pour venir se
ncer dans un rocking-chair à côté du mien. Jamais elle ne
préoccupée de l'action de l'âme sur le corps, celle-là! Elle
)ense à soulager les maux de personne : je suis sûre qu'elle
connaît d'autre sentiment que l'orgueil de sa beauté, et le
>in continuel d'en exercer la puissance. Sa volont»^ doit
un faucon bien dressé, qui fond sur sa proie dès qu'il y voit
r. Elle parle peu. Elle ne dit que des choses insignifiantes.
les dit d'une voix impérieuse, irrésistible, qui s'adresse à
itinct. Ses gestes sèment le désir; ses attitudes, ses regards,
sourires l'enveloppent de volupté. Elle est restée près d'une
re avec moi. Comme je ne disais rien, elle parla plus que
kbitude. Elle parla même beaucoup. Mon indifl*érence
^nnait. Â la fin, elle m'a lancé de sa voix de commande-
it:
K — Vous jouerez, ce soir, n'est-ce pas?... Pour moi 7...
[< Son indiscrétion m'a tout à coup rappelé mon autre tour-
it, cette crampe dont la terreur me poursuivrait toujours, si
louvais penser à autre chose qu'à votre lettre, Irène ! Aussi
sd-je répondu, sans ménagement :
K — Non, madame, je ne fais pas de musique entre mes
certs!
K Elle s'est levée comme une impératrice à qui son cham-
an manquerait de respect, et m'a foudroyé des yeux en s'éloi-
nt. C'est une créature violente , tenace, dominatrice ^ exi-
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358
BEVUE DES DEUX MOND^.
géante et perfide, Aphrodite, Astarté, Vénus Yerlîcordia. Mais
pas plus que les autres» elle ne peut rien sur moiL,. n
« J'ai passé deux jours dans ma cabine, fuyant ces gens trop
bruyans pour ma tristesse ; je me sui^ mis à lire le livre dtr
M, Jafl'é> Vous savez que je ne suis ^uère philosophe, comiae
vous dites; aussi auraisje eu beaucoup de peine à fixer mon
attention sur ces longues pages, sans Imtérêt direct qu'elles ont
pour moi. Je comprends pourquoi vous m'en recommandiez
la lecture! Fatigué par ma tournée, je n'avais fait qu'y jeter les
yeux. Si je Ta vais commencé avant votre lettre, je n aurais peut-
être pas été au delà de la préface- tandis que je Tai lu jusqu'au
bout,,.
« Ce sont vos idées dont il s'est emparé, Irène I A moins qu'il
ne vous ait inculqué les siennes... Vous êtes très près de lui
très loin de moi. Commnnt ce déplacement s'est -il accompli
sans que je m'en aperçoive? Depuis deux ou trois ans^je vous
voyais changer sur beaucoup de points; je ne comprenais pas tout
le sens de ce travail îu té rieur, comme j'ignorais ce qui se pas-
sait dans l'esprit de M. JafTé, Je Tai toujours tenu pour un homme
terriblement logique, — la logique incarnée. Je rauraiscru inca-
pable de se contredire : or, son nouvel ouvrage est en contradic-
tion llagrante avec les précédens. Pendant toute sa carrière j il a
été le champion de ce qu'il appelle encore « les droits de la
personnalité humaine, i> J'abondais dans son sens. Vous aussi.
Peut-être ses écrits ont-ils contribué à fixer Tidée que nous
a\dons, vous et moi, de ces droits de la personnalité^ et qu'ils
ont ainsi, dans une certaine mesure, conditionné notre vie.
Voici que, dans son ellorl acUu^l pour les concilier avec ceux de
la *f collectivité, » — oli ! comme je déteste le mot et la ehosel
— il les immole enlièrement. En vain se débat-il pour paraître
d'accord avec lui-même : l'individu, — son idole d autrefois, —
s'anéantit dans sa divinité nouvelle : l'ensemble, Tespèce, tarac#«
On u existe, à Fen croire, que pour i^ l'organisme social ; » s'il
défend la famille (dont il voulait jadis réduire Tau to ri té), c'est
parce quelle est, comme le soutiennent certains qu'il a com-
battus jadis et dont il se réclame aujourd'hui, la tt cellule
constitutive n de cet ^- organisme, » Dîeu 1 que ces métaphores
m'agaceut ! De conibitMi d idées fausses elles sont le véhicule! J ai
réceuimenl senti frissonner mon âme nationale, en revoyant le
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L*OMBRB s'étend SUR LA MONTAGNE.
359
drapeau polonais : c'est que Tamour de la pairie est encore de
l'amour. Mais qu'est-ce que cet « organis\ne social » auquel il
faut se dévouer? Je n'en sais rien, Irène, ni vous, ni lui, ni
personne. Je soupçonne que c'est un mot, rien de plus, un de
ces mots creux qui servent à exprimer les conceptions incohé-
rentes et passagères dont peu d'années font justice !
« Dans cet ordre d'idées, oti vous suivez l'auteur, vous devez
admirer le chapitre sur la famille et le devoir social. Moi, je le
trouve absurde, à cause de ce paragraphe où la passion est dé-
crite comme une force « centrifuge, » qu'il importe de réprimer,
« dans l'intérêt commun. » — « Gomme l'ivrognerie ! » est-il dit
aussi. Vous approuvez la comparaison ? Alors, vous devez approu-
ver encore Tapologie de la « morale traditionnelle. » Il me semble
que, dans sa Théorie des Révolutions^ si je ne me trompe,
M. Jaffé démontrait que toutes les prescriptions de cette morale
reposent sur les intérêts matériels les plus bas, quand ce n'est
pas sur les intérêts' possessifs les plus féroces. Pourquoi sont-
elles devenues tout à coup « la sauvegarde de la dignité
humaine? » Pourquoi, sinon parce que M, Antonin Jaffé veut
résilier une sorte de contrat, que ses précédentes doctrines
avaient sanctionné ?
« C'est pour cette même raison que l'espèce, la race, l'en-
semble, sont institués en une manière de religion, en une divi-
nité tyrannique et insatiable. Nous avons fait assez de sacrifices
à. cette divinité-là pour nous croire en règle avec elle 1 L'espèce,
la rac6) l'ensemble ! Vous demandez-vous, ][rène, ce que repré-
sentent ces termes abstraits? Des riens, des fantômes, des
ombres pareilles à celles des voyageurs et des matelots qui glis-
sent sur le pont pendant que je vous écris ; des millions de pe*
tites ombres falotes, inconnues, indifférentes, fluides; des ombres
qui disparaissent après leurs « trois petits tours, » comme dans
la chanson enfantine. Dans l'étemelle fluctuation de leur néant,
il n'y a qu'une seule vérité : c'est qu'elles s'unissent selon les
lois de l'amour, qui seules sont inscrites dans le Code de la
nature et seules sont éternelles. C'est ma vérité: ce n'est plus la
TÔtre. Je ne désespère pas de vous y ramener. Ce fut longtemps
celle de M. Jaffé. Il la renie. Que diront de cette palinodie ceux
^i se sont nourris et leurrés de ses anciens livres? »
« Je suis remonté sur le pont. La foule des passagers s'est
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360 REVUE DES DEUX MONDES.
éclaircie : beaucoup, malades, restent dans leurs cabines, comme
moi pendant ces deux jours. Au lunch, il n'y avait autour de
notre grande table que le colonel, sa femme, miss Maud, et deux
des jeunes gens. Pendant que nous prenions le café, notre capi^
taine s'est approché. Un gentleman que je ne connais pas me l'a
présenté le plus correctement du monde; et il m'a prié de jouer,
le soir, au profit de la caisse de secours des matelots. Miss Maud
a appuyé sa requête :
(( — Ce sera un tel plaisir pour nous, de vous entendre encore
une fois !
« M""* Fryar a répoQdu à ma place, en me jetant un mauvais
regard :
« — Malheureusement, M. Lysel ne fait pas de musique entre
ses concerts.
« Il m'a bien fallu avouer mon mal, quelque humilié que
j'en fusse. Personne n'a rien dit : peut-être parce que les Améri-
cains ne parlent pas de leurs affaires de santé, ou parce qu'on
a cm que je donnais un prétexte. Le capitaine s'est éloigné sans
insister; je suis resté, très piteux, au milieu des dîneurs, qui
parlaient poliment d'autre chose. Plus tard, vers le soir, comme
je me retrouvais seul avec miss Maud, elle m'offrit de me guérir
par sa méthode.
(( — Il faut la foi, lui dis-je : je ne l'ai pas.
<c — J'en aurai pour deux, fut sa réponse.
Elle m'expliqua son traitement : elle resterait auprès de
moi, tranquille, sans parler, en invoquant contre mon mal les
forces inconscientes qui sont en nous, pour notre préservation
et notre conservation. Et elle me montra là-dessus un gros livra
de William James sur Y Expérience religieuse^ où je crois qu'elle
a puisé presque toutes ses théories. — Peu à peu, me dit-elle à peu
près, ces forces triompheront; votre volonté, restaurée par elles, "^
chassera la douleur; vous cesserez de souffrir, ou de penser à ^
votre mal, et vous retrouverez l'usage de votre main I — Elle était ^
bien jolie en parlant ainsi, la gentille petite prêcheuse ! Pour- «
tant, je n'ai pas accepté. Mon refus manquait de galanterie, ne j
trouvez- vous pas? Une Française s'en serait offensée. Elle m'a
dit gravement :
« — Eh bien ! j'essaierai de vous guérir sans votre aide, même
quand je ne vous verrai plus !
« A ce moment, j'ai pensé à mon autre mal, le plusdoulou-
«
^
^
^
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l'ombre s'étend sur la montagne.
3ffl
X, celui que vous m'avez fait, qu'elle ignore et ne pourrait
iprendre. Le soleil tombait à l'horizon, derrière nous, dans
i mer agitée, qu'il incendiait. Une (ois de plus, je me suis
pelé notre soirée d'Umspunnen, cette soirée qui me haute
ime si le signe de ma destinée s'était alors dessiné sur les
ûers de la Jungfrau ; je lui ai dit :
« — Pouvez-vous empêcher la lumière de mourir, comme
va mourir tout à l'heure ? Pouvez-vous empêcher l'ombre
tume de s'étendre sur la mer ?
« Elle a réfléchi un instant, et m'a répondu :
<( — On ne peut arrêter ni la nuit ni la mort ; mais on doit
ire qu'elles sont toutes deux belles et reposantes, qu'elles
ment quand il le faut, que nous devons les aimer comme
aime la lumière et la vie, en bénissant Celui qui nous les
oie.
« Et je n'ai pas pu lui dire ce que je pensais : que j'entrerais
j regret dans l'ombre de la mort, mais que je ne puis sans
ûUir de tristesse renoncer à la seule lumière qui réchauffe
1 crépuscule... »
« J'ai reçu votre lettre, Irène. Je la sais par cœur. Malgré
i, j'y découvre toujours des choses nouvelles. Vous dites que
s auriez mieux aimé que la mort se chargeât de nous séparer,
3que la séparation devenait nécessaire. Vous ne me convaîn-
; jamais de cette nécessité, je vous le répète! En revanche,
rois avec vous que cette tâche méchante n'appartenait qu'à la
rt. Vous vous êtes manqué à vous-même en l'usurpant. Il y
3S choses qu'on ne doit pas demander à la vie, je vous Tac-
le : ainsi en était-il du bonheur complet que nous n'avons
ais réalisé. Mais il y a aussi des nœuds que la mort seule
t trancher, — et le nôtre était de ceux-là. Nous devions
ndre son appel. Il serait venu : elle frappe plus souvent trop
que trop tard. Elle nous aurait fait grâce quelque temps
3re; peut-être aurait-elle choisi l'heure la moins cruelle,
nous eût-elle emportés ensemble, comme il arrive, dit-on,
Iquefois. Mais il ne fallait pas toucher nous-mêmes à notre
inée, il fallait la laisser s'accomplir en dehors de notre
>nté. Dans toute votre lettre, Irène, il n'y a que cette seule
ase que je veuille retenir. Je l'interprète ainsi : jusqu'à la
't, malgré la vie...»
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362
REVUE DES DEUE MONDES.
« Gommfi on doit atterrir au petit jour, on s'est dit adîen ce
soir, eotre passagers. Je crois qu'à ce momaût, nous nom
sommes tous aperçus que nous n'étions vraiment que des incoBnuSï
impénétrables les uns aux autres, La bonne Maud m'a souri
avec un peu de mélancolie, et m'a dit :
i< — Tâchez d'avoir un tout petit grain de foi : vous verrei
qu^en pensant à vousj je vous ferai du bien.
ff Et puis, au dernier moment ;
« — A Parisj nous descendons à Thôtel X,.., maman et moi.
C'est un hôtel très américain. Venez nous voir, vous croifeiquiï
c'est encore l'Amérique 1
« M"'' Fryar, quand j ai pris congé d'elle, a planté son regard
dans le mieo^ et m'a dit :
« — Moi, je suis au Grand-llôtel. Je compte sur vous.
tt II me semble que ces deux femmes représentent tout c«
qu'un homme peut attendre de la femme : Tune promet la paix
d'uû heureux loyer où la fuite des jours est tranquille, lautra
offre l'orage et la volupté. A les voir si rapprochées, et si diffé-
rentes, on pense que la vie est riche infiniment, qu aucune don*
leur ne saurait la briser, qu'elle répand sur nous, comme une
urne intarissable, des promesses et des désirs qui se renouvel-
lent aussi longtemps que nous pouvons nous prêter h ses méta-
morphoses. Peut-être aurais-je pu choisir entre les deux ; mes
rebuffades ont imprcs,j5ionné M""* Fryar, et j'attire cette boone
petite âme de Maud par le chagrin qu'elle pressent en moi.
Peut-être vous-même m auriez- vous engagé k choisir. J'ai seule-
ment pensé que^ demain, ces deux passantes vont s évanouir
comme les autres dans le crépuscule du matin, d'un matin gris,
d'un matin triste, — du matin qui aurait pu être celui du jour
radieux où je vous eusse revue.,.
« Vous seule êtes vraie, Irène, et je teuds en vain les maiiïi
vers vousl *>
« Je poursuis cette longue lettre, Irène, sans savoir encore fi
je vous renverrai. Les figures de la traversée se sont dispersées
eu touchant la côte d'Europe : les unes à SouLhampton, d'autï*es
au Havre, d'autres à la gare de TOuest, où j'en ai vu glisser
deux ou trois dans Tentassement des bagages. Maintenant, je re-
trouve des figures mieux connues dont plusieurs m'étaient fasii-
lîères, autrefois.
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l'ombre s'étend suh la montagne.
363
K J'ai revu Louise : ma tristesse et mes devoirs d'amitié s'ac-
laieot à me cooduire d'abord auprès d'elle- Ce o'est pas aaus
le que je l'ai découverte : elle n a plus ni son appartement ni
nom. Elle na phis rien, elle existe à peine. Le pauvre Hugo,
s son igtiorance des gens et des choses, a négligé de prendre
tine disposition pour lui assurer ravenîr. Aussitôt sa dernière
le remplie, elle a été chassée par des héritiers inconnus,
)urus du fond de TAIsace pour rafler l'argent , les meubles,
bibelots, les papiers. Ils ont couronné leur œuvre en lui
ïnt défense, par exploit d'huissier, de porter le nom de celui
Taimait tant! Tout cela, au nom de ces lois dont M. Jaffë
plaît maintenant à démontrer ta sagesse. Elle s*est alors
ivée à ta rue : Isa associations mutuelles, dont Hugo fut
nbre, ne pouvaient rien pour elle, parce qu'elle neat pas <* la
ve. » Elle a partagé toute Texistence du vieux maître, elle
remplie, "elle s'est donnée jusqu'à Tâme, elle s'est épuisée à
chevet pendant sa longue maladie, elle lui a fermé les yeux.
nporte! L'état civil n ayant pas inscrit leur union sur ses
istres sacrés, elle n'est qu une « concubine, » et voit se dresser
tre elle, avec la paperasserie qui représente Tordre social^
règlemens qui le soutiennent, les groupemens qui le corri*
t ou le complètent, tout son outillage, tous ses appareils,
ï ses organes. Une fois de plus, je me suis indigné contre
pocrisie de ces institutions, oîi le mensonge des formes et
apparences prime la vérité des senti meils et des faits. Et
s, j ai pensé que vous n'auriez point partagé ma colère : vous
avez acceptées, vous vous inclinez devant elles, vous nous
•ifiez tous les deux à leurs exigences. Pendant qu'elles pas-
t entre nous comme une lame froide pour nous séparer, vous
ïs peut-être : « C'est justice! » Et vous appelez cela les
>ûs de la vie!,,. Ah! la vie m apprend autre chose, Irène!
î m'apprend la révolte : si je forme un dernier vœu, c'est
li de la braver. Il eût été si facile de lui résister, à nous
H Je me suis arrêté hier sur un thème qui m'aurait conduit
6 vaines plaintes...
i< Ma seconde visite fut pour mon médecin. Il ne veut pas
ectricité, lui : des massages, des frictions, des douches. Mais
st d'accord avec l'autre pour exiger le repos complet, A peine
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cogle
364 BEVUE DES DEUX MONDES.
me permet-il d'écrire un peu. Il me défend de jouer. Il m*a s
tout défendu de penser à mon mal... A quoi donc veut-il tji^^^'^^ ™
je pense?... Je ne pouvais lui dire : « Si je ne pense pas à c^^ ^
mal-là, cher monsieur, cpi'on peut combattre, que vous cvoy^^^ .
guérissable, — je penserai à l'autre, toujours, à celui qii-^TI^^
échappe à votre diagnostic, et à votre thérapeutique, et qui
plus terrible, et qu'aucun médecin ne saurait attaquer... » Ets.^ -*^
j'avais ainsi parlé, cet homme eût été fort surpris.
« En rentrant chez moi, j'ai regardé mes violons, ces vieuac-^-^^ux
amis, — ces derniers amis qui m'ont tant de fois consolé et n^-CK ne
chanteront peut-être jamais plus sous mon archet : mon cher^^-c^ier
Giuseppe del Gesù, avec sa belle volute ouvragée qui me fait-i-^^'aif
toujours penser à des omemens de Bemin ; mon Montagnana.i^-^3a,
dont vous aimiez le son puissant, qui a été mon fidèle com .tf=M^^-
pagnon de voyage; mon Maggini, plus sévère, qui convenait s^^ s\
bien aux grands morceaux du vieux Jean-Sébastien. C'est s^^ ^^
affreusement triste, Irène, tout ce qui finit! Ce moment oii h^M^^^
vie se désagrège, où Ton voit disparaître ses amis, où Ton sea^cr*^*^*
mourir des morceaux de soi-même, ses nerfs, ses muscles, so«: -^" ^
cerveau, où les forces diminuent, où le cœur même ne bat plu
avec la même vigueur! De quelle triple cuirasse d'indifférence-
il faut être ceint, pour .pouvoir vieillir! Et c'est ce crépuscule
c'est ce moment où tout s'assombrit que vous choisissez poi
m'abandonnerl... »
« Vous m'avez défendu de chercher à vous rejoindre. C'est* "^
bien, Irène, je reste ici. J'ai voulu du moins savoir où vous êtes : ^
serait-ce vous désobéir? Je suis donc allé chez votre mère, qui ^-^^
revient de Nice ou de Monte Carlo. Il n'y a jamais eu beaucoup ^^ \
de sympathie entre elle et moi. Mais à qui m'adresser? Elle est -^
un peu malade, et ne sort pas : un rhume. Rien de grave, je ^
pense. Elle a paru fort surprise que j'ignore votre résidence.
« Vous ne savez donc pas où ils sont, Lysel? » J'ai lu dans ses
yeux cette pensée : « Ce grand amour finit comme les autres! »
Et j'ai deviné qu'elle pensait cela avec une satisfaction mali- .. jt
cieuse : nous l'avons beaucoup étonnée, parce cpi'elle n'avait ^^i
jamais conçu un attachement comme le nôtre; son étonnement
cesse; elle se réjouit de nous voir rentrer dans la loi commune. ^
Du reste, elle ne s'est pas fait prier pour me renseigner, et m'a ^
dit qu'elle vous crpyait à Ravenne. Il est vrai qu'elle a aussitôt
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l'ombre 8*ÉT£ND sur LA MONTAGNE.
365
té : « Je n'en suis pas sûre, je ne garantis rien, il y a plu-
[*s jours que je suis sans nouvelles. » Si bien qu'en la
tant, je la soupçonnais de m'avoir donné un faux renseigne-
t, dans l'idée que vous m'aviez « lâché, » — comme elle
se dire, — et que j'allais vous poursuivre et vous obséder,
oici que je reçois ces fleurs, qui viennent de vous, et con-
ent ce qu'elle m'a dit ! Qui m'enverrait des fleurs, sinon vous?
s les reconnais bien, celles-là : ce sont les petites orchidées
âges qui poussent dans la pinète. Vous les avez cueillies
les vieux pins solennels , dans ce magnifique paysage que
le souviens de vous avoir vanté. Que veut dire cet envoi?...
Ce n'est pas la première fois que vous empruntez ainsi pour
parler le langage des choses. Vous rappelez-vous, pendant
premier voyage d'Amérique, cette boucle de cheveux que
i m'avez envoyée sans y joindre un seul mot? Nous étions
rés comme aujourd'hui, — à ceci près que nous étions
lord pour trouver la séparation nécessaire, et qu'en comptant
elle pour régler notre cceur, nous sentions bien qu'elle ne.
ait entre nous que l'Océan. Pourtant, j'étais inquiet, des chi-
is m'assaillaient, je voulais savoir ce qui se passait en vous.
}mpis alors notre vœu de discrétion : je voxm écrivis avec
d'abandon, je vous dis mon tourment. Cette boucle de che-
: fut la réponse. Elle est là, je la regarde, je la baise, je lui
mde ce qu'il faut penser de ces fleurs, si leur message est
ème que celui qu'elle m'apporta jadis. C'est que je ne suis
sûr de comprendre ; les années ont passé, vous n'êtes pas
à fait la même, votre volonté a mis entre nous quelque
e de plus que l'espace.
Connaissez- vous la belle légende de la pinète, Irène? C'est
3nte de Boccace. Le'marquis Asmadei me l'a conté autrefois,
adei est un charmant Ravennate que vous voyez certaine-
Lent s'il est en ce moment dans son beau vieux palais : sa
on est hospitalière , et il est un guide incomparable. Nous
i promenions sous les pins augustes, dans ce sublime décor
istesse, de poésie et de majesté. Voici Thistoire en deux mots :
ntôme d'un chevalier brun poursuit celui d'une belle jeune
qu'il évenire, lacère, livre à ses chiens, et qui ressuscite pour
mmencer éternellement; il s'était suicidé pour elle; au lieu
aimer, Tindiff'érente s'était réjouie de sa perte; c'est pourquoi
istice divine l'a livrée à sa vengeance. Asmadei est un fantai-
i
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366 REVUE DBS DEUX MONDES.
siste pittoresque et audacieux. Je me rappelle qu'il me répéta
plusieurs fois une phrase du texte ^ qui signifie que la pauvre
fille avait cru bien faire en désespérant ce malheureux par sa
cruauté, et qu'en conséquence, elle ne s'était ni repentie, ni
confessée de ce crime. En sorte, concluait Asmadei, qu'elle
expiait ainsi une erreur où l'avait poussée la fausse morale du
monde. Et j'entends encore la voix ironique de mon compagnon
répéter : « La morale, cher mopsietir, la morale ! Vous voyez,
c'est pour avoir trop écouté la morale qu'elle est déchirée p;
les deux mâtins; tandis que si elle avait écouté l'amour... AhE
cher monsieur, vous qui êtes jeune, écoutez toujours l'amour... «■
« Peut-être Asmadei vous a-t-il raconté cette belle légende^
Et j'imagine qu'il vous en a de même montré la leçon : il est d^
ces hommes qui osent tout penser, tout dire, qui sont très pr(
fonds sur un ton léger. L'avez-vous comprise, Irène? En ay<
vous senti l'étemelle vérité, — tellement plus humaine que cell
qui vous attire vers le renoncement et l'oubli ! Est-ce parce
vous l'avez sentie que vous m'avez envoyé ces fleurs, — cueilli
aux lieux mêmes oCi coula le sang de cette cruelle?... Ces fie
silencieuses m'appellent-elles auprès de vous? ou ne sont-ell
qu'une parcelle de votre pensée que vous m'envoyez comme
aumône?... Je veux le savoir. Hélas! et je ne peux pas li:
dans votre âme!... Ces pages, que j'hésitais à vous envoya
vont partir : elles vous diront qu'on n'arrache pas un amomimi-^^
qui ne veut pas mourir. Je vous les adresse ici, chez vous. Elle^^-^*
suivront. Vous me répondrez. Vous voyez que je suis le même. — ^^'
Je le resterai toujours. Voulez-vous être seule à changer? »
.A peine sa lettre partie, Lysel reçut ce télégramme, de
Jaffé :
« Madame Jaffé, gravement malade, désire vous voir. Venez
à Ravenne, casa Baronio, via Romoio Gesso. »
Avant de prendre l'express du soir, il put encore courir chez
M"* Storm : elle était plus souffrante, ne savait rien, ne son-
geait pas à partir.
Edouard Rod.
{La dernière partie au prochain numéro.)
^£^'
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S!fié.*--> ''■'■
UN HISTORIEN BELGE
^^ GODEFROID KURTH
Ce fut grande fêle à Liège, un jour de leté dernier. Des ou-
"^^riers et des savans, des prêtres et des hommes politiques, ap-
;^ortaient^ à M. Godefroid Kurth l'hommage de leur gratitude.
-Avant qu'il ne descendît de la chaire d'université qu'il occupait
^vec éclat, il semblait que l'État et l'Église, que l'aristocratie
intellectuelle et la démocratie catholique, voulussent l'honorer
^'un dernier applaudissement. On célébrait les services rendus
^ar M. Kurth à l'enseignement universitaire, à l'histoire nationale
^t générale, à la philosophie catholique de l'histoire, à la cause
-^u relèvement populaire : la science, la foi, la plèbe, manifes-
"^antes augustes, auxquelles jadis, d'un même élan, il avait donné
^ut son cœur, le félicitaient et le remerciaient.
On l'acceptait tout entier, tel qu'il était; et, tel quel, on
l'admirait et on l'aimait. Pas plus qu'on n'eût pu, dans la pre-
mière moitié du siècle passé, scinder la personnalité d'un
Gœrres, on ne se fût risqué à mutiler l'originalité de M. Kurth
en laissant dans l'ombre les fragmens de son rôle et les traits de
sa physionomie auxquels lui-même attachait le plus de prix.
Soit que dans les textes il cherchât l'histoire, soit qu'ensuite
dans l'histoire il discernât des leçons de Dieu, soit qu'enfin dans
ces leçons mêmes il trouvât un programme pour l'orientation de
la démocratie, M. Godefroid Kurth n'aurait pas supporté qu'en
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'368
REVUE DES DEUX MONDES.
lui, entre le professeur et le chrétien, aucun cloisonnement fac-
tice fût dressé; il n'aurait pas souffert davantage qu'on empri-
sonnât sa gloire dans le calme des bibliothèques, où son imagi-
nation excelle à reconstruire le passé, et qu'on jetât je ne sais
quel voile pudique sur la turbulence des meetings^ où parfois
son éloquence fit le geste de construire l'avenir. M. Godefroid
Kurth ne pouvait consentir à être fêté, qu'à la condition de n(
laisser infliger aucune brisure, ni même aucun morcellement,
l'unité de sa vie.
Sur les vieux triptyques rhénans, de belles silhouettés d
saints batailleurs, éclairant d'une lumineuse auréole Tobscuri
menaçante de leurs armes, m,ontent la garde autour du Chris
et puis, brusquement, renvoient l'œil du fidèle vers la tache c
traie du tableau, vers le Dieu qui les enrôle au service de so
règne. Professeur, M. Godefroid Kurth a l'air d'être descendu di
l'existence comme y descendirent les saint Georges et les sai
Géréon, équipés et mobilisés par la peinture allemande. Ceu:
ci tenaient Tépée, il tient, lui, des documens ; mais c'est lemê]
combat qu'il livre, avec d'intrépides parades, qui lui assuré
une place très originale parmi les historiens contemporains,
combat, d'ailleurs, est franc et loyal; M. Kurth est un inat
quable érudit ; et parmi les nombreux disciples qu'il eût voua,
conduire à confesser sa foi, il n'en est aucun, du moins, qui i
confesse sa bonne foi.
I
Il n'y avait pas en Belgique, à proprement parler, un en&^>
gnement supérieur de l'histoire, lorsque M. Godefroid Kurth , i'
y a quelque trente ans, commença d'occuper une chaix"^-
M. Michel Bréal qui, vers cette époque, explorait les universités
belges, constatait que les cours d'histoire, destinés aux étudi^-^^^^
de première année, ne faisaient, en définitive, que prolon^'^i'
d'une façon toute superficielle l'enseignement secondaire, ce c|7^«ï©
là-bas on nomme l'enseignement moyen (1). Les impressions ^^
M. Michel Bréal étaient confirmées par l'aveu même des spécia-
listes bruxellois. « L'histoire, écrivait l'un d'entre eux, est là
\
(i) A Godefroid Kurth, professeur à l'Université de Liège, à l'occasion ^ff
XXV* anniversaire de la fondation de son cours pratique d'histoire, p. 171 (Li^^c,
Poncelet, 1899).
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M. GODEFROID KURTH.
36è
Cendrillon de la famille; on lui ferme l'accès du doctorat (1). »
C'étaient là des regrets furtifs ; le soupir qui les ponctuait sem-
blait y mettre un terme; et la disgrâce de Thistoire se prolon-
geait. Mais lentement, discrètement, dans ime chambrette de
l'université de Liège, un jeune professeur préparait la revanche
de Cendrillon.
M. Godefroid Kurth, au cours d'un voyage d'Allemagne, avait
observé de près l'ingénieuse façon dont l'élite des historiens
d'outre-Rhin savaient associer leurs élèves à leurs fouilles et à
leurs efforts critiques. Il avait pénétré dans les « séminaires » où
M. Droysen faisait étudier les sources de la connaissance du
xvii* siècle, où M. Wuttke dirigeait des recherches sur le passé^
des Slaves, M.'Brandes sur l'histoire germanique, M. Voigt sur
la paléographie, M. Curtius sur la mythologie dans Tart (2). Au
demeurant, il connaissait le mécanisme de notre École pratique
des Hautes Études, vaste chantier ouvert par Victor Duruy pour
que tes jeunes travailleurs y saisissent, sur le vif, la science en
construction, et donnassent à leur tour, sans délai, leur coup
d'épaule et leur Coup de main. M. Godefroid Kurth estima qu'à
Liège ces exemples pouvaient être imités.
Il ne demanda rien à TÉtat. Deux mots à un appariteur,
pour qu'on lui réservât, chaque semaine, tel jour, à telle heure,
une petite salle de l'université : le premier cours d'exercices his-
toriques tenté dans une faculté de philosophie belge était créé.
C'est à la suite de Liège que les diverses universités belges ont
introduit sur leurs programmes certains travaux techniques
d'émdition; des mémoires, signés des meilleurs élèves, et dé-
brouillant quelques points de détail dans le vaste mystère de
rhistoire, ont depuis vingt ans fait honneur à la science belge.
Pour ressaisir plus tard les débuts de cette école historique, qui
promet d'être féconde, il faudra remonter jusqu'à Tinitiative
toute modeste, toute généreuse, absolument inoffensive pour le
budget, qui, dès 1874, portait M. Godefroid Kurth à réunir au-
tour de lui quelques jeunes hommes de ses cadets, et à leur
apprendre, par la pratique, comment le passé se retrouve, s'ex-
hume et s'étudie (3).
(1) A Godefroid Kurlh, p. 171 : le mot est cité par M. le professeur Frédéricq, de
/TJniversité de Gand, dont tout le discours.est un hommage à l'initiative de M. Kiirth.
(2) Kurth, Revue de Vinslruction publique en Belgique, 1815, XIX, p. 88-100.
(3) A Godefroid Kurih, p. 14-31.
ToaiB XXX vn. — 1907.
24
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370 HETUS DEâ DKtnt MONDES.
L^ sociétés savantes qui, dans chaque province de Belgique,
cultivent avec attrait les souvenirs d'un autre âge, bénéfi-
cièrent à leur tour de ces doctes innovations : les opuscules
qu'elles mirent sous presse devinrent plus conformes à ce
qu'exige, aujourd'hui, une sévère méthode; sur l'appel de
M. Godefroid Kurth, elles songèrent à recueillir les vieilles
chansons, les archaïques légendes, les vestiges d'usages et de
traditions populaires, et devinrent ainsi des centres pour l'étude
du fotk-iore, cet inestimable appoint des humbles à l'édifice de
riiistoire sociale (1).
Le couronnement de ce|progrès fut la fondation par M. Gode-
froid Kurth, en l'année 1899, des Archives liégeoises^ qui sont,
"en Belgique, la première revue critique s'occupant du passé de
la nation: il était naturel que Térudit qui, vingt-cinq ans aupa-
ravant, avait ouvert pour quelques étudians privilégiés un labo-
ratoire d'histoire, parachevât son œuvre en critiquant, mois pu
mois, les publications des historiens.
Mais à mesure que se développait, dans l'enseignement et
dans les sociétés provinciales, ce labeur patient et prolongé, il
convenait qu^une sanction officielle y fût offerte. Les universités
commencèrent d'attacher plus d'importance et d'accorder une
part plus large à des travaux qu'autrefois aucun diplôme notable
ne récompensait : un doctorat en sciences historiques fut in-
stitué. Le crédit de l'histoire, relevé par M. Godefroid Kurth, était
consacré par TÉtat belge.
II
Certains professeurs, et non des moindres, dédaignant, ou
peu s'eu faut, d'être eux-mêmes auteurs, mettent tous leurs
soins & former des disciples dont les livres leur seront légitime-
ment dédiés ; il suffit à leur joie, noble et sereine, défaire
souche d'une famille d'esprits qui se commettront, eux, avec le
(1) Kurth, ht folk'lore et les sciences historiques, p. 4 et sniy. (Bruges, De
Planoke, 188S}. Autant M. Kurth, pour ce genre de recherches, témoigne de con-
Ûajice &UX Sociétés savantes, autant il se défie des maîtres d'école. « Par la natun
d«â fonctions qu'il est appelé à remplir, expliqne-t-il très finement (p. 13), U
maltrË d'école est en quelque sorte l'ennemi des traditions populaires. U y a vae
ef^pôce d'hostilité entre lui et elles, parce qu'il les considère comme l'expressiofl
d'un état social antérieur qu'il est en train de faire disparaître» lui, dans sofi
Yiliage. *
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M. eODBFROID KUETH.
371
vaste public. C'est ainsi qu'en France notre enseignement géo-
graphique fut renouvelé, ou, pour mieux dire, créé de toutes
pièces, au cours des vingt dernières années, par des spécialistes
qui ont eux-mêmes fort peu écrit, et dont l'œuvre immense n'est
connue que d'un petit nombre. L'école historique belge a
préféré d'autres allures : dès Torigine, M. Godefroid Kurth se
préoccupa de publier. Son activité fut tçUe, qu'en 1892 déjà l'on
jugeait indispensable de dresser un catalogue de tous les livres
et articles signés de lui (1); aujourd'hui, après quatorze ans, le
catalogue mériterait d'être doublé.
Les « on-dit » de Thistoire, les légendes sans fondement,
dont la vie est d'autant plus dure que la polémique les exploite,
ont trouvé dans M. Godefroid Kurth un ennemi tenace et victo-
rieux. C'est assez de l'avoir feuilleté, pour évincer à jamais
Topiniàtre historiette d'après laquelle un certain concile de
Mâcon aurait contesté que les femmes eussent une &me (2), et
pour écarter sans recours le grief que souvent l'on fait aux croi-
sades, d'avoir importé la lèpre en Europe (3). Il ressort avec
évidence, des recherches de M. Godefroid Kurth, que certains
de nos féministes, qui d'ailleurs ne croient pas toujours à l'âme
des hommes, font à l'Église un procès inique lorsqu'ils l'accu-
sent d'avoir mis en doute l'âme des femmes ; et si quelques-uns
de nos hygiénistes sont enclins à s'emporter contre les croisades
pour faire oublier ou pardonner leur impuissance à l'endroit de
la lèpre, M. Godefroid Kurth leur énumérera savamment, non
pas seulement les textes antérieurs aux croisades dans lesquels
il est question de lépreux, mais encore les multiples léproseries
fondées par l'Église occidentale dans les siècles qui précédèrent
Godefroid de Bouillon. M. Kurth est un excellent reviseur de
procès historiques, non moins expert à débusquer l'erreur de ses
retranchemens qu'à débusquer la vérité de ses cachettes.
Une de ses trouvailles, amusante à mentionner, lui vaut une
impérissable gloire locale : voilà vingt-trois ans seulement que,
grâce à lui, la ville de Liège sait enfin pourquoi elle s'appelle
(1) Universilé de Liège; manifestation en l'honneur de M, Godefroid Kurth,
il mars i89i : Liber memorialis^ publié par le comité organisateur, p. 43-52 (Liège,
VailUat-Carmanne, 1892).
(2) Bévue des Questions historiques, LI, 1892, p. 554-560.
(3) Kurth, La lèpre en Occident avant les croisades (compte rendu du 2* congrès
scientifique international des catholiques, 5* section. Pans, 1891).
i\
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372 REVUE DES DEUX MONDES.
Liège. Avec une belle fougue, il réfuta les subtiles et pénibl^^ ^^
hypothèses des vieux étymologistes ; les Liégeois apprirent, poii^^^^j
toujours, que leur cité s'appelait tout d'abord viens Leudicus^c^ ^
qui était la façon germanique de dire vicus pttblicusy et que ^ ^
mot se transforma progressivement en Leudium, Leugiur ^k^f^
Legium^ et puis en Legia^ pour la commodité des poètes ^^^m\xl
voulaient loger le nom de Liège dans leurs dactyles; et ce'^^a-./^
provocante énigme fut décidément résolue (1).
Mais M. Kurth a fait plus et mieux, que d'émonder de qiJ^K^e/.
ques excroissances la frondaison de l'histoire, ou de débrouiM. Jof
plusieurs de ces devinettes par lesquelles le passé semble défie:x*/a
présent; il a tracé, pour la recherche et l'interprétation des évéue-
mens historiques, certaines routes, qui font avenue vers des hori-
zons nouveaux. Si l'on nous demandait quelles sont les thèses,
avancées par M. Kurth, auxquelles les historiens ne sauraieixi
refuser leur attention, sinon leur créance, volontiers nous le^
ramènerions à trois, dont la première concerne les rapports
primitifs entre la langue et la nationalité, la seconde, les caraco ^
tères de la conquête franque, et la troisième, les sources épique ^
de notre ancienne histoire de France.
L'ouvrage de M. Gode froid Kurth sur La frontière lingui^'^
tique en Belgique et dans le nord de la France (2) donne une rar»^^
leçon de sagesse et de sagacité à cette catégorie spéciale de savaiu^^^
qui « documentent » à l'avance les revendications des chance^- ^
leries, et qui sont tout prêts à baptiser allemande toute terre 0^*^
l'on à!}i Ja^ ou bien italienne toute terre où l'on dit si. M. Kurtl»- f
qui revendique en ce moment même une certaine autonomL ^
linguistique pour les Belges de langue allemande voisins d^^^^
provinces rhénanes, ne voudrait certes pas être confondu av^^^
ces fourriers de l'Empire, qui s'appellent les pàngermaniste^^-
Tout au contraire, tandis qu'au delà du Rhin le pangermanisme^»
au delà des Alpes l'irrédentisme, appuient jsur des argumens cM-^
linguistique leurs turbulentes aspirations, le livre de M. Kur^-b
établit avec netteté que l'introduction de pareils argumens da*^^
les débats de politique internationale est d'une date singuliè^""^*
ment récente.
Remontant à dix et quinze siècles en arrière, M. Kurth cci^tï'
state, chez les peuplades d'alors, le « manque absolu de patr^îo*
(i) Kurth, Les Origines de la ville de Liège (Liège, Grandmont-Douders, 185^)«
C2} Bruxelles, Société belge de librairie, 1898, 2 vol.
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H. GODEFROLD KURTH.
373
h'sme linguistique » et Tindifférence complète pour le langage,
devenu, à l'époque moderne, Tun des signes les plus caractéris-
tiques d'une nationalité. Belges et Gaulois, au temps de César,
parlaient des idiomes différens : ils s'unirent pourtant contre
Rome. Inversement, Éduens et Séquanais, qui usaient de la
même langue, se traitaient en frères ennemis. L'époque méro-
vingienne et l'époque carolingienne nous font assister à un cer-
tain nombre de partages de territoires : jamais on ne se préoc-
cupa de grouper les populations d'après la langue qu'elles
parlaient, même lorsque ce groupement semblait tout indiqué. Il
n'est pas jusqu'au fameux partage de Verdun, de Tannée 843, où
l'on ne soit frappé de l'absolu mépris dans lequel furent tenus
les intérêts linguistiques.
Tout le long du moyen âge, l'histoire de Belgique, telle que
l'interprèteM. Godefroid Kurth, conduit aux mêmes conclusions.
Le patriotisme flamand fut le mênie à Lille, à Douai et à Orchies,
où l'on parlait français, qu'à Bruges et à Ypres, où Ton parlait
flamand; s'il y eut dés partisans de la France en certain nombre
dans une ville, ce fut au cœur du pays de langue flamande, à
Gand ; et les mêmes bourgeois de Bruges qui devaient, au début
du xiY*' siècle, être les champions de la liberté flamande dans
les plaines de Gourtrai, signaient en français, en 1298, un acte
officiel de leur commune.
Le XV* siècle, où l'esprit d'autonomie des vieilles populations
flamandes entre en lutte contre la maison de Bourgogne, voit
sourdre une certaine opposition des langues; mais encore cette
opposition n'a-t-elle rien de systématique; et pas un instant,
durant toute cette guerre, la question linguistique ne fut posée
d'une façon formelle. Même aux heures les plus graves des
siècles qui suivirent, la langue française ne fut jamais considé-
rée comme le symbole de la domination étrangère ; et les bour-
geois qui, sous la Révolution, travaillèrent le plus vigoureuse-
ment contre les Jacobins, restèrent, en même temps, les agens
les plus énergiques de la « francisation. » Voilà comment
l'histoire locale, observée de très près, peut amener à résipis-
cence, ou tout au moins à réflexion, les théoriciens plus ambi-
tieux qu'attentifs, qui volontiers attribuent à l'émulation des
idiomes Finimitié des peuples et qui se servent de la linguis-
tique comme d'un tremplin politique.
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11
374
REVUE DES DEUX MONDES.
III
Une autre théorie, dont on ne saurait trop dire, après
ans d'usage et d'abus, si elle appartient plutôt à la politique ^z^n
plutôt à rhistoire, a reçu de M. Kurth une sérieuse atteinte .*
c'est la théorie des races. L'œuvre d'Augustin Thierry en ét^^*t
tout entière pénétrée, et non point seulement ses Bécits des ierm.f^
mérovingiens ou son Histoire de la conquête de f Angleterre jchot
les Normands^ mais encore son Essai sur V histoire de la forrrutr-
tion et des progrès du Tiers-État. « Que trouvons-nous dans c^
livre, disait naguère M. Ferdinand Brunetière, si ce n'est l'his^
toire de la société gallo-romaine défendant ses arts etsesmœurr^
contre ses conquérans germains, leur disputant, leur reprenai:^-^
l'un après l'autre les biens qu'ils lui avaient ravis, et dans I--^
première ardeur d'une grande révolution, revendiquant, pou
s'en armer à son tour contre eux, cette diversité d'origine don
on avait fait pendant douze cents ans le titre, la justification
l'instrument de sa servitude (1). » Mais Augustin Thierry ton
Je premier, — M. Brunetière s'empressait de l'ajouter à s — ^
décharge, — avait senti que, dès le vi* siècle, le caractère origin^i^^
de la période mérovingienne consistait dans « un antagonism
de races, non plus complet, saillant et heurté, mais adouci déj-
par une foule d'imitations réciproques, nées de l'habitation siu^
le même sol ; » et c'est ainsi qu'il semblait, d'un geste timide m^ — ^
précis, inviter des successeurs moins systématiques, ou mieu
défendus contre ce qu'il appelle lui-même la (c passion politique,
à étudier plus à fond comment, sous les Mérovingiens même
l'in^uence de la race avait été contre-balancée par certains faii
et par certaines idées.
Dès 1872, à la suite de quelques recherches sommaires si
notre histoire mérovingienne, M. Godefroid Kurth rédigeait
proposition suivante, qu'il s'offrait à soutenir de son miei
devant un jury d'examen : « La conquête de la Gaule par I
Francs n'a pas entraîné, du moins dans les provinces nes-B-^*
triennes, l'occupation du sol par Taristocratie franque (2). » L^^sî
nombreux travaux de détail auxquels plus tard il s'est consa.^^^
(1) Voyez la Revue du 15 novembre 1895, p. 474.
(2) Kurth, Caton V Ancien, étude biographique^ p. 195 (Liège, Julu^Hann^
1872).
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M. GODEFHOTD KURTH-
375
précisent et justifient cette propos! lion. En Auverg^ie, par
exemplci M, Ivurth étudie les 111 nomsdhabitans que les textes
nouF livrent pour une certaine période ; il en conclut, laborieu-
sementj que la conquête franq^ue n a pas introduit dans ce pays
un contingent appréciable de Barbares (]). 11 relève, ensuite, tes
noms des comtes et des ducs qui administraient TAuvergne au
VI* siècle, et cette liste lui donne la preuve qu'à part deux ans
d'état de siège, T Au vergue, pendant plus de cent ans, fut gou-
vernée par des indigènes gallo*roniains (2). Du Plateau central^
il émigré en Touraine : il enregistre, là encore, tous les noms
de comtes et tous les noms de ducs qui, de Tan 500 à Tan 600,
présidèrent aux destinées de ce pays; il demande à ces fonction-
naires leur filiation, leurs antécédens, et cette enquête Tamène
à conclure qu'à l'exception d*un seul, fils d'un esclave gallo-
romain, ils furent probablement tous recrutés dans la bonne
société indigène par la condescendance courtoise du conquérant
germanique (3). Alors survient sous la plume de M. Kurth,dan3
une étude d'ensemble sur la nationalité des comtes francs au
vi* siècle, cette conclusion plus générale ; <t Dès le premier
jour, le gouvernement franc s est confié à ces peuples qu'il
venait de mettre sous son autorité, et les a appelés au partage
de ses plus hautes attributions politiques (4). ^ Si d'ailleurs,
comme il l'établit dans un travail très fouillé qui s'intitule La
France et fc Francs dan^ la langue politique du moyen dge, la
différence des noms est un indice tout & fait insuffisant pour
distinguer le barbare franc et l'indigène gallo-romain, et
s'il apparaît au contraire qu'entre sujets des rois mérovingiens^
les noms germaniques et les noms latins s'échangeaient avec
une extrême facilité, c'est la preuve^ d'après M. Kurth (5), que
la fusion des deux races fut complète et intime.
(i\ Kurtii, Itfs nathnaiiiéê «n Auvergne au VF* sicvle {Hei^uû d'AuvÊrgnfff
novembre-décembre 1900).
(2) Rurtti, L^M ducs et les comtes d'Auvergne au VI* siècle {Remie d'Auvergne
septembre- octobre 19(^0),
(3) Kurth, Les comtes et les ducs de Tours au VI* siècle (Bulletin de t'Ac^déune
r&jfale tU Belgique, décembre 1900).
(4j Kurtîi, î^e la nûtionalilé de& comtes Frani^ att VI* siècle {Mélanges Paul
Faàrt, Pwis^ Picard , i902},
(5} Ktirth, Hevue des QuetH^as haioriques, h\U, lii95, p, 337-3l»iL — - S'il n'est
|>Ji^ |)Êrtnis de {^rendre pour Francs, ju$r|u'à fireiive du ci^ûtraire» it^ pei^oimageA
des temp^ mérovjngiea^ qui portent des nom^ barbare^i &t pour Gaulois ct^ux qui
portent des noms romaini^j ThUtoirâ de ces temps eut imposslbie. » La phrase est
d*Aa|pi£tin Tluarry {RéciU des temps mirouingiens, U» p. 63, n. 2), et tout lelTûrt
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'•^fp
376 REVUE DES DEUX MONDES.
Car la conquête franque, telle qu'il la définît, ne fut pas, ^
proprement parler, une spoliation : les indigènes restèrent er^^ ^^
possession de leurs biens; les terres du fisc, les domaines abamrmiju^
donnés, suffirent aux convoitises des nouveaux venus. « YXZ^Dq
vainqueurs et de vaincus, il n'en fut pas un instant question; yy
y eut des Francs de la veille et des Francs du lendemain,. q^
rien de plus. La seule barrière qui séparât les deux races, c'ét^^^^y
la différence de religion ; mais le baptême de Clovis et de ^^s^
fidèles vint bientôt la renverser. Alors de fréquens maria^^gg
rapprochèrent et confondirent la famille germanique et Ja
famille romaine : au bout d'une ou deux générations, to^^^
trace d'une différence d'origine avait disparu (1). »
En Burgondie, en Wisigothie, royaumes ariens, les vaio--
queurs se distinguaient des vaincus, pesaient sur eux, les oppr# '
maient : c'était « une soudure maladroite d'élémens hétérogèn^^^
et incompatibles, qui ne tenaient ensemble que par l'inquiè^^
sollicitude d'un seul homme, et dont la dislocation commença^^^
d'ordinaire sous ses propres yeux. » Le royaume franc, au con -^ .
traire, offrait le spectacle d'une « fusion si harmonieuse et 8-^^=^
profonde que toute distinction entre les matériaux qui entraien -^^
dans l'œuvre disparaissait dans son unité absolue (2). »
Nous voilà loin, singulièrement loin, des vieilles affirmation^
d'Augustin Thierry, d'après lesquelles « l'orgueil, chez le^^r-^^
Francs, était plus fort et plus hostile aux vaincus que chez le^^^
autres Germains; » nous voilà loin de ce système, plus poli-^ *'
tique que scientifique, d'après lequel « le mépris intraitable àes^^^^
derniers conquérans de la Gaule pour qui n'était pas de leur rac^-^^*®
aurait passé, avec une vieille portion des mœurs germaniques^^ ^^»
dans les mœurs de la noblesse du moyen âge (3). » M. KurtE -^"
accuse Augustin Thierry d'avoir <c passé à côté d'une des plu
magnifiques révélations de Thistoire sans même s'en aper
voir (4) ; » et le somptueux ouvrage qu'il consacre à Clovis
un éloquent exposé de cette révélation.
De deux races, Clovis n'en fit qu'une; ce fut là son chcs^-^^^"
de M. Rurth tend au contraire à démontrer que cette simplicité d'interprétai
n'est pas permise ; que la réalité est beaucoup plus confuse ; et que, dans cette c-
fusion même, l'histoire de ces temps prend un aspect nouveau.
(i) Kurth, Clovis, p. 266-267 (Paris, Marne, 1895).
(2) Kurth, Ibid., p. 584.
i3) Augustin Thierry, Récita de» temps mérovingiens , I, p. 195.
(4) Kurth, Revue des Questions historiques, LVII, 1895, p. 399.
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M. GODEFROIO KURTH. , 377
d'œuvre. M. Kurth contemple cette fusion, il l'admire, il en rap-
porte l'honneur aux deux principes de l'unité religieuse et de
l'égalité politique (1). Pour s'être courbé devant ces deux prin-
cipes, pour avoir courbé devant eux les deux races auxquelles
il commandait, Glovis est célébré par «M. Kurth, en des termes
sur lesquels nous aurons à revenir, comme le « créateur de la
société politique moderne (2). » Ce serait donc, si l'on peut ainsi
dire, en antagonisme avec la notion de race, que la société po-
litique moderne se serait fondée*; et l'on discerne dès mainte-
nant que si le royaume catholique du converti Glovis était in-
contestablejment plus « moderne » que les États voisins où
régnaient des Ariens, M. Kiurth cherchera dans l'idée catholique
les motifs de cette supériorité.
Sans se formuler à eux-mêmes la théorie des races avec la
rigueur parfois cynique qu'affiche une sociologie récente, les bar-
bares, livrés à leurs instincts inconsciens, en auraient volontiers
épuisé les conséquences lea plus monstrueuses : l'Église franque
eut cette gloire, aux regards de M. Kurth, de réduire ou d'an-
nuler l'influence de la race, et de réaliser ainsi, — nous repre-
nons ici une expression de M. Brunetière, — « l'objet propre
de la civilisation (3). » Et si désormais il est constant que la per-
sonnalité des diverses races juxtaposées dans le royaume franc
fut contenue et mortifiée, d'une façon durable, par les évêques
auxquels obéissait un roi, et qu'un facteur moral, l'Église, anni-
hila ce facteur matériel qu'était la race, il est interdit, par cela
naême, d'échafauder à l'avenir des interprétations de l'histoire de
France, en vertu desquelles les luttes civiles ou sociales de qua-
torze siècles s'expliqueraient par l'hostilité durable entre certains
atavismes. Notre nation serait au contraire, de toutes les nations
du monde, celle dont les destinées furent le plus indépendantes
de l'idée de race : le coup d'œil enquêteur jeté par M. Gode-
froid Kurth dans les lointaines profondeurs du passé éclairerait
l'un des traits les plus frappans et les plus personnels de l'his-
toire de France.
(1) Kurth, Clovis, p. 585.
(2) Kurth, Ibid,, p. 583.
(3) Voyez la Revue du 15 novembre 1895, p. 475. — De môme, c'est au nom de
ridée catholique que M. Kurth, tout jeune, dans une série d'articles sur Sitting
Bulli que publiait, en 1879, la Revue Générale de Bruxelles, attaquait en termes
véhémens la politique de destruction suivie par les Américains contre la rcce
rouge, et saluait les miseioimaires belges qui s'étaient dévoués à cette race.
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378
REVUE DES DEUX MONDES.
IV
Mais en même temps, — et c'est là peut-être le plus be^^-^sati
titre scientifique de M. Godefroid Kurth, — il a su retrouver, ,^ ^, j
travers la période mérovingienne, un caractère commun à n^^ciaaos
annales primitives et aux annales des autres peuples; il défila Jqj^
ce caractère en un mot, il l'appelle « Tépopée. » Le terme ^ es^
susceptible d'équivoque, et Ton croirait à tort qu'aux rega^czz^d^
de M. Kurth tous les récits mérovingiens qu'il signale com^^-iï^g
fictifs devraient prendre place dans le catalogue de notre litté jîïj*
ture épique. Il a, tout le premier, souvent protesté contre c^^tte
exagération. « J'ai qualifié épique, écrit-il, tout récit qui a pa^^së
par la bouche du peuple et qui s'y est transformé selon les lois
ordinaires qui régissent ce genre. Que les traditions qui n.otm-s
ont fourni les récits légendaires des Francs soient en langa^^^
rythmé ou non rythmé, cela n'a pour l'histoire qu'une impo^^'
tance secondaire {{),
Que les anciens Germains eussent des chants dans lesquels il^^^^
célébraient leurs dieux et leurs héros, tacite déjà l'affirmait. Leur^ ^
spontanéité poétique survécut aux invasions : les tradition^ -^
épiques des Ostrogoths se perpétuaient dans Tépopée germa-^ -^^"
Aique, où le personnage de Dietrich von Bern apparaît comm€^^^
un lointain revenant de ce peuple disparu; celles des Lombarde -'^^^
se condensèrent, toujours toufi'ues, toujours vivantes, dan^^-^-^
l'œuvre historique de Paul Diacre; celles des Saxons furent exploi-^^^*'
tées par le moine Widukind, et il ne tint pas aux eflForts du ror^^^^^*
Alfred le Grand que les chants archaïques des Anglo-Saxon^-^^*^*
ne fussent conservés avec une tenace piété. Se pourrait-il que ^^-^®»
seuls entre les barbares, les Francs n'eussent pas trouvé d^-fc^^®
charme à se redire, de bouche en bouche, de grandioses et tra-^t^*^*'
giques histoires? Ils chantaient, nous le savons, lorsque, ar^^^ ^^
iv« siècle, l'empereur Julien leur donnait assaut ; ils chantaien^K'j^*^*
au V* siècle, au soir de malheur où, dans les plaines de l'Artoir^^^^^»
Aétius les surprenait au milieu d'un festin de noces. Ils exa^ ^^â^'
talent, plus tard, leur roi Clotaire 11, dans certains vers dont uw m^wane
vie de saint nous a conservé l'échantillon.
Dès 1846, ces indices occupaient sans doute la pensée de Fa^i- "ao-
(i) Kurth, les Éludes franques, p. 8-9 (Mémoire lu au congrès bibliographie^ ^i?ir^
international tenu sous les auspices de la Société bibliographique , 1898).
É
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H. GODEPROID KimtR. 379
riel : il expliquait en effet, dans son Histoire de la poésie proven-
çale^ que les Francs du vi® siècle avaient nécessairement possédé
certaines traditions nationales sur leurs ' origines, que ces tradi-
tions s'étaient propagées dans les sphères gallo-romaines, et que
les premiers chroniqueurs les avaient enregistrées ou s'en étaient
inspirés. Telle était aussi l'impression d'Ampère; telle, encore,
celle d'Auguste-Guillaume Schlegel. Il leur paraissait vraisem-
blable que Grégoire de Tours, que Frédégaire, que le moine neus-
trien qui écrivit la Geste des Francs (1), firent passer dans leurs
chroniques beaucoup de ces inventions poétiques que prolongeait
autour d'eux la fidélité des lèvres humaines.
Mais trop érudits, trop distant, trop exclusivement intellec
tuels pour prendre vraiment contact avec la foule anonyme,
Grégoire et Frédégaire, ainsi que le moine qui leur succéda,
risquaient de comprendre assez mal les traditions à demi bar-
bares dont cette foule était dépositaire. Il n'y a pas de pires
contresens que ceux que commettent les savans : ils étaient ex-
posés à ces contresens.
De toutes pièces, aujourd'hui, l'historien doit reprendre lem
besogne, et s'efforcer, sous le vernis de leur prose, de retrouver
la poésie qu'ils disloquaient, résumaient, corrigeaient et massa-
craient. C'est à quoi s'essaya, dès 1856, un jeune professeur
allemand, M. Junghans. S'attaquant à l'histoire traditionnelle de
Cbildérie et de Clovis, il y démêla ce qui était chants populaires
et ce qui était faits historiques. Mais, en dépit du sérieux appui
que prêta plus tard à ces conclusions M. Gabriel Monod, il sem-
blait que leur originalité même, qui en faisait le prix, nuisit à
leur crédit et provoquât une invincible défiance : les Henri ^^
Martin et les Leopold Ranke continuèrent d'admettre, en bloc, ^^
comme intégralement vraies ou peu s'en fallait, toutes les don-
nées des chroniques sur l'époque mérovingienne. Lorsque enfin
le livre de M. Pio Rajna : Délie origini delfepopea francese, pu-
blié à Florence en 1884, eut embelli d'un portique nouveau l'his-
toire littéraire de la France en affirmant l'existence d'une épopée
banque, mère de l'épopée française, il convenait qu'un histo-
rien, feuilletant de page en page Grégoire de Tours, Frédégaire ||
et la Geste des Francs, suivit comme à la piste, dans ces chro-
niques cmnpassées, les apports de l'imagination populaire, et
(1) Rurtb» Étude critiqiie sur le Gesta Regum Francoimn (Bulletins de l'Aca-
démie royale de Belgique^ 1889).
^n
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3H0 REVUE DES DEUX MONDES.
s'efiForçàl de faire le départ entre la poésie et Thistoire. M. Kurth
s'y acharna, et publia V Histoire poétique des Mérovingiens (1).
Assurément dans un tel travail il entre une vaste part d'hy-
pothèse personnelle, ou, si l'on veut, d'arbitraire; mais M. Kurth
a réussi à limiter cet arbitraire en multipliant les rapproche-
mens ingénieux entre les légendes mérovingiennes et les autres
légendes germaniques, anglo-saxonnes et Scandinaves. Retrouve-
t-il, dans l'immense folk-lore de la barbarie, un épisode qui,
par les procédés d'invention, de narration, d'amplification, rap-
pelle le déroulement de quelque récit mérovingien, tout de suite
son œil éplucheur s'arrête et s'attache, et soupçonne le chroni-
queur gallo-romain d'avoir simplement reproduit certaines tra-
ditions orales, rythmées et non rythmées, qui circulaient parmi
le peuple franc. L'imagination de M. Kurth se fait le témoin des
imaginations barbares; elle les regarde à l'œuvre, occupées à
tisser sur un maigre canevas d^histoire la flamboyante tapisserie
des légendes.
La psychologie de leurs héros est assez sommaire : on les fait
volontiers, dans la légende, plus perfides, plus sanguinaires, plus
criminels qu'ils ne le furent; le barbare qui s'éleva au-dessus
de son peuple est en général, dans les poèmes dont il devient
l'objet, rabaissé au niveau de ce peuple, c'est-à-dire qu'involon-
tairement ceux qui le chantent le diminuent, comme s'ils avaient
besoin de le faire semblable à eux et médiocre conmie eux pour
prendre goût à le chanter.
La philosophie de l'histoire est à l'avenant de la psychologie;
elle se résume en une application très brutale et très enfantine
de la loi du talion. Tout crime, pour les barbares, est une ex-
piation d'un crime antérieur; il suffit qu'ils voient un acte san-
guinaire pour en imaginer un a^utre, dans le passé; ainsi Pexige
la représaille providentielle; du sang est versé parce qu'on ne
sait quel autre sang criait vengeance; ce qu'on ne sait pas, on
l'invente; et la légende s'allonge, frissonnante, à travers une
longue série de meurtres.
C'est en appliquant à l'histoire de Clovis et ïe sainte Clo-
tilde ces procédés de critique, que M. Kurth, le premier, a sup*
primé de la vie de ces personnages certaines pages qui la ter-
nissaient : après l'avoir lu, il est difficile de n'être pas convaincu
que les faits de vengecmce ou de cruauté qui leur furent à tous
(l) Paris, Picard, 1893.
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M. 60DEFR0ID KURTH. 3St
deux imputés pai» les chroniques sont éclos, tout d'une pièce,
dans Timagination des rapsodes francs. La mort tragique de
Sigismond, roi des Burgondés, frappa ces consciencieux rap-
sodes : pour la faire comprendre et se l'expliquer à eux-môoies,
ils l'encadrèrent dans un cycle de légendes antérieures, dont a
pâti, pendant des siècles, le renom de Clovis et de son épouse.
Qu'on cesse donc d'alléguer ces légendes pour avancer que
Clovis fut un médiocre chrétien et Clotilde une médiocre
sainte : tout ce qu'elles prouvent, c'est que l'idéal chrélien de-
meurait encore sans prise sur les cerveaux qui les forgeaient,
et sans attrait pour les lèvres qui les chantaient. L'histoire do
Chilpéric, de Frédégonde, de Brunehaut (1), comporte et exi^e
de pareils émondages.
Le procédé rappelle celui des BoUandistes ou de Mgr Du-
chesne lorsque, malicieusement blottis derrière le pupitre d'un
bon moine hagiographe, ils surprennent et dénoncent les pieuses
industries par lesquelles le pauvre homme se donne rillusion
de grandir un saint. De part et d'autre, la tâche de Térudition
critique consiste à reconstituer, si l'on peut ainsi dire, les phases
du travail auquel s'est livrée l'imagination du peuple ou l'ima-
gination du moine; lorsque la reconstitution est achevée, l'œuvre
même de ces imaginations s'écroule, et c'est un allégement pour
rhisloire. Le patient abbé Gorini s'évertuait, il y a soixante ans,
& plaider les circonstances atténuantes pour les taches de sang
que Clotilde avait sur les mains; M. Kurth, par le jeu même de
sa méthode, a trouvé une façon plus expéditive de les laver; et
si la critique s'est montrée souvent impitoyable pour tant d anec-
dotes parasites qui enjolivent l'histoire de certains saints, vuili
que succombent devant elle, dans V Histoire poétique des Méro-
vingiens y les récits importuns qui donnaient une mauvaise idée
de sainte Clotilde (2). L'hagiographie conservatrice cherchait à
la sainte des avocats; mais Thistoire critique, avec M. Kurth,
délivre une ordonnance de non-lieu.
Au terme de ce vaste ouvrage, si le champ de Thistoire pro-
prement dite semble s'être appauvri et rétréci, le champ de This-
(1) Rurth, jRetme des Questions historiques, L, 1891, p. 1-79.
(2) « La critique historiq,ue, observe à ce propos M. Kurth lui-même^ n'est pad
toujours cette force purement négative redoutée des hagiographes crédules; ea
détruisant des légendes invétérées, U lui arrive parfois de réédifler une vèritu pli us
belle que la légende. » (Sainte Clotilde, p. 169-160, 8* édit. Paris, LecolTrâ, 190^^,
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382 REVUB DE8 DEUX MONBBS.
toire littéraire, au contraire, est agrandi et comme prolongé dans
un archiuque lointain ; et nous remontons, à la suite de M. Kurth,
jusqu'à l'époque où des poètes francs, déambulant à travers
la Nettstrie, s'en allaient réveiller et féconder l'esprit gallo-
romain (1) : de cette fécondation, l'épopée carolingienne serait
née (2). Ce seraient les chantres de Ghildéric et de Glovis, de
Clotaire et de Dagobert, qui auraient familiarisé les Gallo-
Romains avec la forme de l'épopée; et beaucoup de motifs
épiques, beaucoup de moules poétiques, dont ces aèdes avaient
usé, seraient passés, directement, dans le bagage des jongleurs
qui célébrèrent Charlemagne à la barbe fleurie.
II. serait donc aussi légitime de discerner dans notre littéra-
ture primitive l'élément germanique qu'il serait arbitraire de
vouloir ressaisir, dans les populations de la France mérovin-
gienne, une race romaine et une race germaine réciproquement
hostiles; et c'est précisément parce que le germanisme ne garda,
dans l'intime fusion des races, aucune personnalité politique,
qu'il eut la bonne fortune, à la faveur même de cette fusion,
d'exercer une influence littéraire durable. M. Godefroid Kurth
n'évince la thèse « germaniste » du domaine de l'histoire poli-
tique que pour la réintégrer dans le domaine de l'histoire litté-
raire ; et si d'autres chercheurs s'engagent dans les voies cpi'il
dessiné, on parviendra peut-être à trouver, entre la littérature
de l'ancienne France et celle de l'ancienne Germanie, des rap-
ports autrefois insoupçonnés.
Gaston Paris déclarait, dès 1865, que l'épopée carolin-
gienne n'est pas « une de ces plantes étrangères qui naissent en
une nuit sur une place vide ; qu'elle ne fut qu'un anneau dans
une chaîne ; qu'un moment dans une série, et qu'elle fut déter-
minée et préparée par des végétations puissantes, enracinées
(1) Ce qa'était l'esprit gaUo-romain avant cette fécondation, il le faut désormais
étudier dans le volume intitulé : Les Derniers écrivains profanes (Paris, Leroux»
1906)» par lequel M. René Pichon, entreprenant une œuvre neuve et de vraie
portée, inaugure une série d'études sur l'histoire de la littérature latine dans les
Gaules. « La littérature gallo-latine, écrit M. Pichon, est donc bien l'origine rée&e,
quoique lointaine, de la nôtre, et ce serait à peine user d'une formule paradoxale
que de l'intituler la littérature française avant les Francs. >» Et tout son volume
est plein d'ingénieux aperçus par lesquels il s'essaie à montrer dans la littérature
gaUo-latine « une esquisse anticipée de notre littérature à nous, teUe qu'eUe a été
dans sa période la plus classique et la plus véritablement nationale. »
(S) Cf. Gaston Paris, Esquisse historique de la littérature /française on
dge, p. 35-3$ (Paris, Golin, 1907).
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M. GODEFROID KX7RTH. 383
dès longtemps dans le sol (1)... » Une illustration de cette hypo-
thèse était donnée, en 1877, par Arsène Darmesteter ; il re-
trouvait dans le Floovant, chanson de geste du xu* siècle, des
traits de l'histoire de Dagobert, et croyait pouvoir conclure :
« Il y a eu un cycle épique mérovingien. Les légendes mérovin-
giennes ont revêtu la forme de chants populaires. Le cycle caro-
lingien s'est formé sur le type du cycle mérovingien. Le cycle
mérovingien est venu se perdre dans le cycle carolingien à la
manière d'un fleuve se perdant dans un lac que lui seul ali-
mente (2). » Ce furent quinze années fécondes, dans la carrière
philologique de M. Godefroid Kurth, que celles durant lesqudles
il fut à la recherche de ce fleuve pour en épier les sources et les
bras, les méandres et les débouchés.
Philologue, il l'était ; mais cela n'eût point suffi. L'imagina-
tion seule sait lire les œuvres de l'imagination : s'il n'y avait en
M. Kurth un poète, V Histoire poétique des Mérovingiens n'aurait
peut-être jamais vu le jour; assurément, du moins, elle ne serait
pas ce qu'elle est. Et ce que nous entendons ici par poète, ce
n'est point, à proprement parler, le versificateur, encore qu'en
son temps M. Kurth ait fait des vers. M. Kurth est poète parce
qu'il voit grand et parce qu'il voit haut, et parce qu'à certaines
heures, déposant la loupe du philologue, il ramasse sous ses
regards, sans nulle tension, sans nul essoufflement» l'innom-
brable paysage de l'histoire ; M. Kurth est poète parce que, chez
lui, à côté de Tesprit d'analyse, qui obéit aux textes, plane et
triomphe l'esprit de synthèse, qui commande aux faits.
La cime du haut de laquelle il ordonne les faits, et les groupe,
et semble presque les diriger, n'est autre que l'idée chrétienne :
de tout temps, M. Kurth l'a considérée comme une sorte de
point culminant, qui détermine et sépare les deux versans do
l'histoire. « Nous ne pouvons apprécier équitablement Gaton,
disait-il déjà dans son premier essai, qu'en le replaçant dans son
véritable milieu. Depuis le jour où, du haut du Calvaire, le
(1) Oaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 445 (Paris, 1865); et
Cf. BsquisMe historique, 6p. 32 et soiv.
^2) Darmesteter, De Floovant vetustiore gallico poemate, p. 110 et 113 (Paris,
iSTÏ).
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384 REVUE DES DEUX MONDES.
Sauveur des hommes a répandu sa lumière dans le monde, un
abîme inûni a été creusé entre les chrétiens et les peuples qui
sont assis à l'ombre de la mort ; et l'historien ne serait pas digne
de son nom, s'il n'accordait largement, aux hommes de par delàj
le bénéfice des circonstances atténuantes (1). »
Avant le christianisme, après le christianisme : c'est ainsi que
l'instinct populaire a scindé l'histoire universelle, et M. Kurlh
aime cette coupure. Ne considérant pas comme une civilisation
véritable l'état social dans lequel l'esclavage servait d'assise aux
jouissances intellectuelles ou matérielles d'une oligarchie, il
professe que christianisme et civilisation sont synonymes. » Un
peuple est d'autant plus civilisé, qu'il se laisse pénétrer, et indi-
viduellement et socialement, par la loi morale du christianisme.
Dès lors, faire le tableau complet de l'histoire d'un peuple, c'est
descendre dans les profondeurs de la conscience religieuse de ce
peuple, pour y voir naître et se développer l'idée qu'il se fait de
ses fins dernières et de sa raison d'être ici-bas, ainsi que de ses
relations avec ses semblables et avec Dieu (2). » Il en est, d'ail-
leurs, de l'étude des individus comme de l'étude des nations :
« Les historiens, dit-il encore, qui ne consentent pas à descendre
dans le tréfonds religieux des grands personnages de rhistoire,
se condamnent à ne jamais les comprendre et à en tracer des
portraits inexacts (3). » Ainsi toute biographie, qu'elle ait pour
objet un homme ou un peuple, exige une certaine auscultation
de la conscience religieuse.
Les deux volumes que M. Kurth intitule: Les origines de la
civilisation moderne (4), étudient la conscience humaine entre
Constantin et Charlemagne, le fait religieux avec lequel se ren-
contra cette conscience, et les conséquences sociales d'une telle
rencontre, ébauchée pour l'éternité. Ce sont des pages vibrantes
et triomphantes. '
Sous ce titre, d'autres écrivains abriteraient l'histoire de la
Renaissance et retraceraient les épisodes politiques qui mar-
quèrent la réaction de l'absolutisme contre la théocratie, ou les
soubresauts de l'esprit, complice de la chair, contre lesimportu-
(1) Kurth, Caton VAncieny étude biographique, p. 190.
(2) Rurth, Archives belges, 1899, I, p. 24.
'3) Kurth, Nolger de Liège et la civilisation au X* siècle, I, p. 384, n. 2 (Paris,
Picard, 1905).
(4) Paris, Retaux, 3* édlt., 1898.
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M. ÛODEFROID EUHTH. 385
ni tés du vieil ascétisme. Ils taxeraient sans doute M. Kurth
d'audace ou de sans-gêne pour le geste superbe avec lecpiel il
s'approprie et baptise le mot " moderne. » Ils lui objecteraient le
découpage tradiliounel qui sépare l'une de Vautre deux longues
tranches de vie. Tune affublée du nom de moyen âge, et l'autre
toute parée de la flatteuse épithète d*âge moderne. Et cette
réserve faite, ils reconnaîlraient au surplus que l'ouvrage de
M. Godefroid Kurth est de nature à satisfaire les juges les plus
divers, et que nulle part on ne trouverait un tableau plus
large et en même temps plus fouillé, plus exacte et en même
temps plus coloré, de Thistoire du monde entre le iv* et le
vin* siècle.
Mais M. Godefroid Kurth ^ après un bref merci pour leurs
éloges, s'attachera, surtout, à défendre son titre contre leurs
chicanes. Car son titre, c'est à quoi il tient le plus, afin de bien
signifier qu'avec les effets sociaux de rincarnalion du Christ la
civilisation moderne commença. M, Kurth s en va réveiller dans
sa tombe, pour achever dele réduire en poussière, le malheureux
savant en us qui jadis, par un artifice de manuel, propagea
Tappellatian de *( moyen âge. » Il s'appelait Christophe Keller et,
sous le nom de Cellarius, travaillait pour un éditeur d^Iéna :
c'est avec son Hhtoria medn aevi^ publiée en 1688, que le terme
« moyen âge » fit son entrée dans le monde (1), et le monde,
d'abord, reçut assez fraîchement le nouveau venu, puisque l'Aca-
démie française, greffière de Tusage, différa jusqu'en 1835
radmission franche et définitive d'une telle locution dans son
dictionnaire (2). M. Godefroid Kurth en est Tennemi, et très
hautement il dît pourquoi.
Loin que le moyen âge soit intermédiaire entre la civil îaatton antique et
la civiljsdlioii moderne, le moyen âge est lui-même le commencement de la
civilisation moderne. Loi^i qu'il faiUe faire desceudre le point de départ de
celle-ci aussi bas que l'époque de la Heaaissaiice, il faut constater au con-
traire qu'elle sort du christianisme. Elle commence au moment où^ la civi-
Usation païenne de Home se trouvant par terre, il fut possible d'édifier sur
(1) Kurth, Qu'est-ce que le mo^en df^e ? p. 37 (Paris, Bloud).
(2) Les cinq premièras éditions du die tîono aire de l'AcadÉmie française conUen-
neul au mot v moyen âge » larticle suivant r « Ou appelle autheurs du moyen 4ge
les autheurs qui ont écrit depui» la décadence de Tempire romain jusque vers Le
X* eiëde ou environ^ p Cest i^eulement dans la d* édition (1S^5) qu'on lit : o Moyen
àg^t ^^ temps qui s^est écoulé depuis la cbate de l'empire romain^ eu 475, jusqu'à
la prise de Cunstautiuople par Mahomet^ en 1453. *
TOME ï 3:1 Vil. — 1907, iiS
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386 REVUE DES DEUX MONDES.
ses raines des sociétés nonyelles, qui se trouyèrent être par leur principes ^^ p^
sin9n par leurs élémens matériels, des sociétés chrétiennes. Ces société^W^# ^lès
subsistent toujours sur la base qu'elles reçurent alors, c'est-à-dire celle d.^> ^ ^^
la morale du christianisme. Inaugurées par les siècles qu'on dit du ™<^y^^^"^^yeu
Age, elles sont continuées par ceux qu'on appelle modernes et contempoc^^^ ^po«
rains. Tout ce que la société moderne possède de 'durable et de fécond e^ ^^
fait d'institutions comme en fait d'idées, plonge ses racines dans les fiant
mystérieux des premiers siècles chrétiens (i).
Ainsi M. Kurth ne capitulera pas : ses deux volumes contf-.^^^'^
nueront de s'appeler les Origines de la civilisation modenm^L. //^,
« Voilà quatorze siècles, écrit-il encore, que le principe civi Jmr-iJi.
sateur, incarné dans la société européenne, ne cesse de la faço^zz^n-
ner à l'image de la société éternelle qu'elle porte dans son sei
Et qu'en a-t-il fait? La plus grande, la plus belle, la plus heurei
de toutes les sociétés humaines. Nier ce caractère de la civili ^^.^i-
tion moderne, ce serait nier l'évidence. Refuser d'en faire honn^«^r
au principe chrétien, ce serait un véritable aveuglement (2). **
En regard de l'antiquité, c'est-à-dire du paganisme, il conss:^ -^^"
dère le christianisme comme le fait moderne essentiel. En fac^^^
de l'arianisme, qui « fut la forme sous laquelle se produisit "^^
parmi les Germains l'influence corruptrice de la société an-^^^^"
tique (3), » il considère l'Église catholique comme l'institutioïC^^^
moderne par excellence. La belle histoire de Gaedmon, le pâtr^^^-*
anglo-saxon, que dans un rêve Dieu fît poète et qui dès lorSjg: -^^'
devant l'abbesse Hilda, chanta toute la suite de la religion depui^s-^-^^
le commencement des créatures jusqu'au dernier jugements: "^^'
apparaît à M. Kurth comme le symbole même des « origines d^^^^
la littérature modt^rne (4), » fille et disciple du Verbe. Glovi^-^"^^
et Clotilde, saint Boniface (5) et Notger de Liège, auxquels i:^
(1) Rurth, Qti^est-ce que le moyen dge?^, 40-41. — De cette doctrine historiqu^-^^^^^J^*
de M. Kurth, on devinera sans peine que certaines conclusions pédagogiques doi^^^^^.?^
vent résulter, et que M. Kurth est un partisan très déterminé des « humanit^^^-^^.
chrétiennes. ■• En 1901 et 1902, il a, dans deux brochures, dénoncé comme « pleiiy^^^*^
de dangers » la méthode qui consiste « à mettre des esprits d'adolescens en ^i^^^^^^^^û
tact avec le monde antique. • On pourrait croire dès lors que lorsque M. KniP ^^B-^^tH
touche à l'histoire de la Renaissance, ses sympathies iraient au rigorisme de Sav»^^^-^^^^^'
narole. Il n'en est rien pourtant; il prend contre Savonarole le parti des papes c^ ^^^ ""
XVI* siècle {L'Église aux toumans de l'histoire y p. 120 et sulv.). Et si, dans ■ ^^^ ^*
pensée tout d'une pièce et de si ferme allure, il est possible de surprendre qndq:^^''^^^
incertitude et quelque flottement,c'est au sujet de la Renaissance et de l'humanism*"^^^^'"^
(2) Kurth, Les Origines de la civilisation moderne, I, p. 31.
(3) Kurtb, Ibid., I, p. 311.
(4) Kurth, Ibid,, II, p. m.
(5) Kurth, Saint Boniface, 3* édit., Paris, Lecoffre, 1902.
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/
M. GODEFROm KURTH. 387
a consacré d'attachans ouvrages, sont pour lui pins authenti-
quement modernes que les légistes et les humanistes. Il ne
connaît pas de synchronisme plus mémorable que la rencontre
d'événemens qui marqua l'année 529; ici sa pensée médite, sa
plume s'émeut :
« Pendant que Justinien fermait à Athènes le dernier sanc-
tuaire de la philosophie païenne, la sagesse chrétienne élevait le
sien dans les montagnes du Samnium, et offrait aux amans de
la perfection des conseils et des préceptes que Socrate avait
ignorés. C'est en cette année que le diacre Benott, ascète qui,
dès l'enfance, avait fait avec la solitude un pacte presque surna-
turel, gravissait le mont Gassin, y détruisait un bois sacré avec
un temple d'Apollon, ^et dressait sur leurs ruines ce monastère
fameuxy devenu la métropole religieuse de la plus grande famille
d'ftmes que l'Eglise ait abritée dans son sein. Si Ton considère
d'un c6té la stérilité de la philosophie païenne, qui n'a exercé
sur la vie sociale aucune influence appréciable, et de l'autre la
fécondité de l'ordre bénédictin, dont les colonies ont occupé et
civilisé tout l'Occident, il ne sera peut-être pas téméraire de
considérer cette année 529 comme marquant un des points culmi-
nans qui séparent le monde nouveau du monde antique (1). »
Dans l'armature de l'histoire universelle, telle que M. Kurtb
la conçoit, il n'y a pas place pour trois compartimens : Thuma-
nité n'a eu que deux &ges et n'en aura jamais que deux; et le
chronographe byzantin qui jadis inventa l'ère chrétienne nom-
bra les années jusqu'à la fin des siècles. Entre ces deux âges,
l'opposition est « nette et brusque : rien de plus vif que Tarète
de la ligne de faite qui les sépare... Ce qui distingue ces deux
sociétés, c'est leur conception de la vie, c'est la réponse qu'elles
font l'une et l'autre au problème de l'existence... Le bonheur du
païen n'est pas possible sans Imfortune obligatoire de la majo-
rité du genre humain. Le chrétien ne peut être vraiment heu-
reux que s'il fait participer à son bonheur la plus grande partie
de ses semblables (2). »
n s'en faut de beaucoup, d'ailleurs, que notre historien consi-
dère l'ère chrétienne comme le développement logique et presque
notécanique du grand fait religieux qui en est le point de départ;
(1) RurUi, Les Origines de la civilisation moderne, II, p. 34-38.
(2) Rurth, L'Église aux loumans de Thistoire, p. 3, 4 et 8 (BraxeJIés, So«îélé
belge de librairie, 1900).
I
j^
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388 REVUE DES DEUX MONDES.
l'acte d'autorité, nous allions presque dire de souveraineté, P^-^^p^^
lequel il déclare synonymes le mot « chrétien » et le mot « m^ -•^^riio.
deme, » ne détourne pas l'attention de M. Kurth de tout ^
qu'il y a de capricieux, de fortuit, d'indocile, dans le déroula .^^j^^
ment de notre civilisation. L'ère chrétienne n'est point une ligr^^ oq
droite; l'ère chrétienne a ses tournais, et Tun des tl ivres W /^
plus originaux de M. Kurth, — celui qu'il faudrait choisir, pew-^seï//.
être, si dans son œuvre on n'en voulait lire qu'un seul, — ncz^ o^^
donne précisément la substance d'un cours qu'il donnait en l^SL^gg
à r<t Extension universitaire pour femmes » d'Anvers, et dr mis
lequel il parlait de t Église aux tournans de r histoire.
Il y dit avec sagacité, et avec éloquence, par quels coups de
barre l'Église sut conduire l'humanité à travers vingt sièc?/^
d'histoire; comment, n'étant au début qu'une « juiverie, » ei^^f
s'ouvrit aux Gentils ; comment, naturalisée romaine, elle s'ouvr \
aux barbares; comment, enclavée dans la féodalité qui voulas^^^^^
en faire « une religion de chapelle castrale, » elle fit craque^"^
l'édifice et se dégagea; comment, sous Léon XllI, « détachants
cause de celle d'une classe qui voudrait la rendre solidaire d'elle^^ '
l'Église répondit à cette classe comme aux juifs, comme *^^"^^
Romains, comme aux féodaux, comme à tous les revenans ^y0'^^
passé, et conclut un pacte avec les forces vitales du xx« siècle (1) ; it
et comment enfin ces divers coups de barre, surprenans parfois-* ^^^
pour les contemporains comme le seraient des coups d'État, sotu^^^r
comme la conséquence d'une seule et même maxime de cod^::^^'^"
duite, d'un seul et même programme de vie. Je ne sais aucur^^^^^^
li\Te qui donne une impression plus frappante au, mélange dE^ de
variété et d'unité, de souplesse et de stabilité, qui distingue T la
politique romaine.
VI
« L'Église, disait M. Godefroid Kurth au terme de ces coi
rences, apporte un programme à ces masses populaires qui
lèvent et qui cherchent leur voie (2). » A Liège même, ce
gramme faisait alors grand bruit, et l'une des voix les
retentissantes qui l'annonçaient à la foule n'était autre que
de M. Kurth.
(1) Kurth, L'Église aux tournans de Vhistoire, p. 18, 33, 34, 65 et 153.
(2) KuPth, Ibid., p. 153.
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M. GODEFROID KUHTH, 389
Dès Faonée 1892, il s'était enrôlé parmi les réformateurs qui
TOul&ieEt, au cœur de la mêlée sociale^ répercuter et développer
la parole de Léon XHI. 11 s'en était allé, tout de fruité, dans sa
ville natale d'Arlon, pour faire ses premières déclarations. C'est
sous les tilleuls d'Arlon qu'au xvii" siècle étaient éclos les rêves
sociaux du bon savetier Henri Buscli, fondateur, dans notre
Paria, de l'Institut des « frères cordonniers » et des frères « tail-
leurs... (1). îi M. Godefroid Kurlh aimait k se rappeler cet
exemple de véritable démocratie, lorsqu'il exposait à son tour
les revendications d'aujourd'hui. Il les formulait en ces termes :
Dans Tordre économique : réorganisation des forces du travail au moyen
de corporations appropriées aux besoins de la société moderne, et qui per-
mettront à la classe ouvrière de débattre librement arec les patrons les
conditions du contrat de travail en dehors de toute intervention de VËla(-
Dans l'ordre politique : réorganisation de la société politique sur la base
d'uiip réforme qui assurerait à la classe ouvrière sa légitime part d'intlueDce
dans tes affaires publiques, au moyen de la représentation des intérêts {%}.
Ce programme fut le premier acte par lequel M. Godefroid
Kurth se rangea dans le parli belge de la « démocratie chré-
tienne. >) Trois mois après, passant de la ihéorie à raction,
îl annonçait sa collaboration au journal liégeois Le Bien du
Peuple f dans une lettre où Ton discernait très clairement com-
ment la poussée môme de toutes ses expériences d'historien
jetait M* Kurth dans les meetinffs populaires.
« Que la classe ouvrière, énrivait-il au chanoine Pottier,
puisse être, dans une nation civilisée, un organisme influent et
respecté, jouissant de ses droits propres et sachant à Toccasion
les défendre: c'est ce que démontre à suffisance l'histoire de
notre régime communal au moyen ûge. Pourquoi, sous une
forme appropriée aux besoins d'une société plus vaste et plus
complexe, ne redeviendrait-elle pas au xx*^ siècle ce qu'elle était
dès le xm*^? Pourquoi, au souffle créateur de Tesprit catholique,
les innombrables atomes populaires qui tourbillonnent aujour-
d'hui dans le vide ne se reconstitueraient-ils pas en un corps
organisé et vivant, assez fort pour ne pas devoir le respect de
ses droits primordiaux a la charité d'un patron ou à l'humanité
de quelque société anonyme (3)? »
(1) Kurtt, DtuUGk-Bel^ien, If, p. 97 {Arlon, WUIema, 1900).
(2y Le Lu^emhûurg^ 5 novemlJre 5892.
(3) L* Bien dupeupht ^2 janvier 18^3.
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390- REVUE DES PEUX MONDES.
Ce n'est point ici le lieu de redire quel aspect offrit, ent»',^:!^!^
1893 et 1898, la chrétienté liégeoise, avec quelle impétuost^^git^
d'allure la « démocratie chrétienne » marchait à la conquête ^ • j^
peuple, et comment, de toutes parts, des inquiétudes la c^^^cer-
naient. M. Kurth promenait parmi les mineurs, parmi les arni::^::^^^.
riers et autres gens de métier, une sorte d'université populaisr^S/^.
il s'en allait sur les estrades faubouriennes, célébrant le ierri^ozops
où les pauvres du Christ étaient grandis et défeûdus par les en^^sei
gnemens sociaux de l'Évangile. La « démocratie chrétienne i ■ i j se
présentait aux suffrages populaires, pour ramener ces ancL ^^ns
temps. Elle parlait d'un retour au Christ, aux revendications de
justice que l'Évangile inspire, aux corporations que pendant cï^s
siècles l'Église avait bénies. Où tendaient ces propos, dans ^*
c< libérale » ville de Liège ? Présageaient-ils une réaction, ou bi^^*^
une révolution ? Les intérêts alarmés crièrent à la révolutîo^^^'^
M. Kurth vécut alors quelques années d'une vie intense, tou -^T^
mentée, bientôt endolorie ; dans certaines bagarres électorale^^^^^
la colère lui arracha des invectives restées légendaires; et V^^ rà
la « démocratie chrétienne » liégeoise s'effaça, ni victorieuse ^^^^j^
vaincue ; elle dut concéder à des raisons d'ordre le sacrifice dr^-^ ^
ses traits les plus accusés, de ses formules les plus abruptes ^^'^^
dans la chrétienté liégeoise, l'ordre recommença de régner...
M. Kurth, alors, s'en fut prêcher son « christianisme social i^
dans les congrès eucharistiques. Lorsqu'il y proclame que « ^^^^^^
sanctuaire de Jésus-Christ doit être toujours le palais di^-*-^^
peuple (1), » ou lorsqu'il y célèbre le banc de communion comm» m^^^y
« le trône de l'égalité humaine (2), » on sent passer dans sa voir-^^^^^
le frémissement du tribun, qui, dans les tavernes liégeoises, ^
sa seule apparition, disculpait l'Église romaine d'être la citadel^^-*'"®
des privilégiés. Son auditoire, alors, était tout le peuple dt^ ^®
Liège, et les susceptibilités politiques s'insurgeaient. Elles o^^^^*
aujourd'hui désarmé, et peu leur importe que les congressiste-^ ^'^
applaudissent, puisque le peuple n'entend plus.
Mais la pensée de M. Godefroid Kurth is'en va toujours ^ a"
peuple: il l'affirmait, avec une émotion solennelle, dans la {^~:Méte
qui lui fut offerte il y a quelques mois. « Y a-t-il dans TÉgL^^^i^
(1) Kurth, VEueharistie et VArt chrétien, p. 12 (Bruxelles, impr. de Dure/i^-^-^w^^
1898).
(2) Rurth, L'Eucharistie et la ciuilisation {Revue apologétique, 16 juillet ^^^
p. 158).
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y
M. 60DEFR0ID KURTH. 391
catholique, demandait-il, une source de justice suffisante, pour
que la justice sociale réclamée par les générations qui se lèvent
s'y puisse déployer à son aise et sans entraves? » M. Kurth
répondait oui ; et il continuait:
La démocratie chrétienne sera le lien vivant et fécond entre l'Église
catholique et le xx* siècle. Pour nous, notre démocratie est une dilatation
nouvelle, upe expansion de l'esprit de l'Évangile; elle représente un stade
nouveau dans cette ascension continue des classes populaires, qui, depuis
la fondation du christianisme, a fait monter le monde ouvrier de l'esclavage
au servage, du servage à la liberté, et qui, interrompue pendant les siècles
stériles de la Renaissance païenne, l'acheminera désormais à la reconstitu-
tion et à la bourgeoisie du travail... Nous avons vu telles de nos idées, flé-
tries il y a vingt ans, devenues des lois... Nous ne nous reposerons pas aussi
longtemps qu'il y aura dans les relations sociales un progrès à réaliser,
aussi longtemps que Ywmra vorax, dénoncée par la grande voix de
Léon Xin, gardera une seule des grifiTes cruelles qu'elle plonge dans la chair
et le sang du peuple, aussi longtemps qu'il y aura cette fièvre de la jouis-
sance et ce cri de misère imméritée (1).
De vifs applaudissemens éclataient. Il y avait là M. Beemaert,
ministre d'Etat : il venait de saluer en M. Kurth « le penseur
généreux, toujours préoccupé de Tamélioration du sort des
masses, dévoué au progrès sous toutes ses formes, songeant à
tout sauf à lui-même. » M. Kurth, tout de suite, témoignait que,
dans la fête même dont il était le héros, il songeait à tout sauf à
lui-même; c'est par un cri de revendication sociale qu'il voulait
que la manifestation fût close ; le a cercle démocratique chrétien
Sainte-Véronique » prenait le nom de « cercle Godefroid Kurth ; w
et c'était une joie pour M. Kurth, en ce jour où Ton rendait
hommage à ses visions d'historien, de proclamer que c< l'union
de la science et de la démocratie sous les auspices de l'Évangile»
était « la grande œuvre de ce temps. »
VII
Catholique et démocrate, démocrate d'ailleurs parce que ca-
tholique, M. Godefroid Kurth éprouve un attrait spécial pour
l'histoire même de la Belgique, sa patrie ; et c'est dans le passé
de la Belgique qu'il retrempe son énergie passionnée. Aimant le
peuple avec l'ardente charité d'un chrétien, avec l'imaeinative
(1) La Dépêche de Liège, 18 Juillet 1906.
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'\^f^
392 REVUE DES DEUX MONDES.
tendresse d'un Michelet, il est heureux de s'attarder en un lo^^rnaDi^g
tête-à-tête avec la démocratie vraiment chrétienne des â^ -^ges
vraiment chrétiens; à travers le moyen âge, c'est elle qu'il chères— rche
et qu'il trouve, c'est elle qu'il écoute et qu'il fait parler.
Dans Arlon, son berceau, un calvaire se dresse sur le marcl^^— i^-.
ce calvaire, auprès duquel prêcha saint Bernard, fut au xii* siè^^S^c/e
l'emblème et le palladium des libertés communales (1). Liè^rZOge,
sa ville d'adoption, fut, sous l'hégémonie des princes-évêqc ^es,
« une des nations les plus libres de l'Europe (2); » Liègej,^ de
l'aveu de Mirabeau, jouissait déjà de toutes les libertés pour des-
quelles Mirabeau fit en France la Révolution. Entre ces dLetn^
villes, plus près d'Arlon que de Liège, les vallées de la Semc::^^*^
et de la Ghiers, tout le long du moyen âge et presque jusqu'à n '
jours, furent comme un champ d'expériences où régnait et pr-
spérait la démocratie chrétienne. Il y avait là soixante-dix vT
lages où la loi de Beaumont était en vigueur : ils formaiec
comme une vaste famille dont les membres se sentaient unis pau
des liens de fraternité; la Pentecôte était le jour de vote, or-^^
chaque village élisait ses magistrats. M. Godefroid Kurth sui^ ^
dans leurs églises ces paysans d'autrefois; il s'édifie de lexi^^-^^
« mystérieux colloque avec l'Esprit du Seigneur; » il sent autou:^-^^
d'eux, « présent et invisible, cet élément divin qui est au tonm -^^
de toute législation humaine et qui ne s'en laisse pas expulse ^^^'
impunément; » et puis, dépouillant leurs votes, il introduit dan-^^^^^
le sanctuaire le nouveau mayeur et enregistre, au nom de Thi^^ ^^'
toire, le serment prêté devauit l'Eucharistie par cet élu du peupl^^^®
et du Ghrist (3).
« Un arrière-neveu de ces pauvres manaps peut rappel^^-'^'
avec quelque fierté ces souvenirs patriotiques, et il est beau poiz:^"^^
un chrétien de voir l'Église catholique recevant sous son patr^ -"Zo-
nage et entourant de son prestige la liberté des classes popi^^^DU-
laires (4). » Dans ces lignes, qui datent de 1881, M. Kurth s'e^ ""est
exprimé tout entier : elles montrent comment, chez lui, \M^ les
souvenirs personnels, les impressions érudites, TenthousiasuK: ^me
religieux, mûrissaient une certaine conception du problèjr^^iDe
(1) Deutach'Belgien, II, 1900, p. 91.
(2) Kurth, Catalogue de Vexposilion de Varl ancien au pays de Liège, intrtw ^Im
lion historique, p. x et xxv (Liège, Bénard, 1905).
(3) Rurth, La loi de Beaumont en Belgique ^ Étude sur le renouvellement ac
des justices locales, p. 1, 12, 25, 26, 29 (Bruxelles, Uayez, 1881).
(4) Kurth, Ibid,, p. 29.
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I
M. nÔDEFROlD KURTH. 39 S
social. Jusqu'à son dernier souffle, ses regrets et ses espoirs s'atta-
cheront à une forme d'état social dans laquelle les « manans, »
pleinement affranchis de Mammon, pourront réaliser le règne de
Dieu. Les rêves sociaux de M. Kurth ne sont que des réminis-
cences, jalouses de s'incarner à nouveau : leur point d attache
est dans le passé; c'est sur les ailes mêmes de l'histoire qu'ils
prennent essor ; les années peuvent succéder aux années, durant
lesquelles il leur sera difficile ou presque impossible de toucher
au sol; mais toujours soutenus par l'histoire, ils continuent de
planer sans fatigue, patiens comme elle, patiens comme Dieu.
L'histoire, encore, soutient et fortifie les* aspirations reli-
gieuses de M. Kurth : à^'époque même, déjà bien lointaine, où
il compromettait son avenir universitaire en 'écrivant un roman
contre la loi scolaire élaborée par le parti libéral (1), M. Kurth
trouvait, dans l'histoire, des motifs d'affirmer la vocation catho-
lique, de son pays. Il y a chez lui un orgueil de terroir gui
l'amène à revendiquer pour les Belges le droit de partager avec
nous quelques-unes de nos gloires, et des plus pures. A l'en-
tendre, c'était un Belge que Clovis, et c'était un Belge que
Charlemagne (2). Belge authentique, d'ailleurs, ce Godeïroid de
Bouillon qui mit en branle le cortège des croisades. Est-ce à ta
vocation des Belges, ou bien à celle des Français, que s'ap-
pliquent ces graves documens qui jettent un éclat singulier sur
la prédestination du peuple franc, la lettre de saint Rémi à
Clovis, la lettre de saint Avit à Clovis, le prologue de la loi Sa-
lique? M. Godefroid Kurth considère les mots : « Vive le Christ
qui aime les Francs ! » comme le « premier cri par lequel l'âme
belge s'est affirmée (3). » Plus en avant dans le cours des siècles,
il attribuerait volontiers aux évoques de Belgique, comme Guîzot
jadis aux évêques de France, l'honneur d'avoir fait leur pays.
Interpellant Liège, la ville « libérale, » qui n'eut jamais avant
lui un seul historien sérieux, il aime à lui rappeler qu'elle n'était
rien avant que saint Lambert y fût tué, et que la ferveur des
multitudes, s'attachant au tombeau du saint, conduisît les
évêques de Maestricht à faire de ce hameau leur résidence (4);
(i) Jeanne ou la loi de malheur (sous le pseudonyme de Victor d'BîDsetiane).
BruzeUes, Âlbanel, 1884.
(2) Kurth, Manuel <ï histoire de Belgique, 'l^éàii.t p. 31 (Namur, Lambert de RoUin).
(3) Kurth, La patrie belge, p. 3-4 (Namur, Picard-Balon, 1898), reproduit dftoa
la revue Les Questions actuelles, du 12 août 1905.
(4) Kurth, La commune de Liège dans l'histoire, p. 3 (Liège, Desoer, itÛ6),
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394 REVUB DBS DEUX MONDES.
et puis, en deux volumes qui sont la consécration de son ens
gnement, M. Godefroid Kurth sauve de Toubli un grand évêqi
du x« siècle, Notger, fondateur de cet État liégeois où il fit bc
vivre sous la crosse, et créateur, à Liège, d'un grand foy-
d'études où venaient s'éclairer toutes^les nations (1). En mêi
temps, il lève un coin du voile qui recouvre la personnali
du <c bienheureux Jean, » TAngelico liégeois, digne de
moire et de respect parce qu'il fit « naître à Liège, sous
auspices de la religion et à l'ombre du sanctuaire, le grand
national (2).* » Mais il faut encore que la cité liégeoise, qu'elle
ait cure ou non, accepte une autre gloire : M. Kurth rappe^l
avec complaisance que, née d'un mouvement de ferveur, ^\ —
compta plus qu aucune autre cité dans l'histoire de la fervet
éclose sur une tombe de martyr, elle sut imposer à l'univer
entier les propres initiatives de sa piété, en faisant admettr-^
dans la liturgie catholique la fête de la Trinité et la JFête^
Dieu (3). M. Kurth s'émeut en songeant que Liège intervint ainsi:
dans les rapports de la terre et du ciel ; et son attachement poui^^-^^
cette ville adoptive est comme scellé par son ardente dévotion.^ ^^'
Car il est pieux et veut qu'on le sache ; il est pieux, d'une^^^^
piété que l'histoire alimente, d'une piété que le passé satisfait, ^ ^'
que le présent chagrine, et que l'avenir rassure ; d'une piété, ^ ^'
enfin, qui ne fait qu'un avec son patriotisme. C'est en replaçant^^-J
la Belgique de jadis dans le cadre de la vieille chrétienté, qu'iL^ ^
aime la Belgique et qu'il enseigne à l'aimer ; c'est en admirant, .^-— »
dans la Belgique de jadis, l'épanouissement de la liberté chré-
tienne et de l'amour chrétien, qu'il a été amené à écrire un Ma
nuel cC histoire de Belgique récemment prôné par M. Beernaerl
comme un « merveilleux abrégé de l'histoire nationale (4). »
le Manuel^ de nombreux enfans de Belgique connaîtront désor-
mais le nom et l'âme de M. Godefroid Kurth ; ils s'accoutumeront,
à la suite de Fauteur, à confondre dans un même attachement 1
Christ, la démocratie, et les Belges fils des Francs. Dans sa
traite de Bome, où le gouvernement de Bruxelles vient de Ta]
peler à diriger un institut historique, M. Kurth pourra goûl
de poétiques émotions en songeant qu'à l'école de son imagi—
(1) Rurth, Notger de Liège, I, p. 299 et 345.
(SJ Rvrth, Le peintre Jean, p. 12-13 (Liège, Gormaux, 1904).
(3) Kurth, Catalogue de V exposition de Vart ancien, p. i.
<4) La hépëche de Liège, 18 juiUet 1906.
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M. aOÛEPROID EOHTB.
39S
natîoB 1^ Imagmations enfantines s*é veillent et tressaillent^ là-
bas, dans son pays*
Dans Téclat de sa gloire d'historien^ se souvient-il encore des
aspirations d'un autre ordre auxquelles, en 1874, s'abandonnait
sa vingt-huitième année? Il publiait cette année-là, avec une de
ses parentes^ une Anthologie belge; il ne visait à rien de moins,
— sa préface en témoi^ait, — qu^à » tirer les lettres belges de
leur assoupissement... Oui ou non, demandait-il, aurons-nous
une littérature nationale ^ expression de notre pensée nationale?
Ou bien le peuple belge tra verser a-t-îl rhiatoire sans que nul
monument littéraire apprenne à la postérité que lui aussi a vécu,
souffert, pensé, et levé ses yeux plus haut que la terre et que
les soucis de la vie positive (1)? » Je n'oserais affirmer qu'en
1874 la voix du jeune professeur fut entendue; et lui-même, re-
nonçant bientôt à l'essai qu'il projetait sur les lettres belges, fit
& l'histoire vœu de fidélité.
Mais, quelques années plus tard, Tefflorescence littéraire de
la Jeune Belgique ^ exposée dernièrement au public français par
le critique délicat et renseigné qu'est M. Eugène Gilbert, com-
mençait de justifier et d'exaucer tardivement les juvéniles aspi-
rations de M. fiode froid Kurth. Il est permis de penser que^ parmi
les œuvres littéraires dont s'honore à bon droit la Belgique con-
temporaine, les plus originales et les plus éniinentes sont celles
qui 5*imprègnent de la saveur du terroir et de la senteur du
passée et qui surprennent, dans les accens séculaires des vieux
beffrois, les échos amortis des croyances et des passions de jadis.
Mais si cela est rrai, si ce qui fait le prix de beaucoup d œuvres
littéraires, sur les bords de l'Escaut ou de la Meuse, en est Ife
caractère indigène et traditionnel, historique et terrien. Ton peut
dire que M* Godefroid Kurth, par sa vie de travail, de rêve et
de prière, par rassimilation constante de son âme à l'àme
héroïque des grands âges chrétiens, et par l'élan vigoureux dont
lui sont redevables les études d'histoire nationale, a lorgement
contribué à préparer aux littérateurs une somptueuse matière
d'art, la plus précieuse peut-être qu'ils pussent souhaiter.
Georges Goyau.
(i> Anîkùî&fiie beige, par Amélie S truman- Picard et G. Rurth, p. 6 (BruxetUa,
irajlâllti iS74),
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POÉSIES
RETOUR EN FORÊT
J'ai quitté le plateau rocheux de la colline.
Et voici qu'au détour du sentier m'apparaît,
Sous le blond poudroiement du soleil qui déclinai
Le royaume onduleux de l'antique forêt.
La profonde futaie et les gorges mouillées
Par les ruisseaux fumant à la fraîcheur du soir;
Le vieux moulin blotti dans un creux de feuillées,
Dont Teau bleue à bruit sourd tombe du déversoir;
La clairière fleurie où rougissent les fraises,
La prairie enclavée au milieu des halliers,
Les murgers surplombant ainsi que des falaises
Une mer de verdure étalée à leurs pieds;
Rien de toi n'a changé, forêt de ma jeunesse I
Telle tu fus jadis, telle je te revois,
Et ta sauvage odeur, comme une charmeresse,
Ressuscite à mes yeux les étés d'autrefois.
Tu restes toujours belle, et ta grâce est la même.
Depuis les anciens jours, moi seul ai dû changer.
Car lorsque je reviens vers toi, tes bois que j'aime
Me regardent passer ainsi qu'un étranger.
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J
P|pfpi!^PH(IT
POÉSIES. 397
Et pourtant, ô forêt, longtemps je fus ton hôte.
Alors, sous les gaulis et les épais couverts.
Tes arbres avec qui je vivais côte à côte
Me tendaient leurs rameaux comme des bras ouverts.
J'étais ivre d'air pur, de sève et de rosée,
Mes lèvres se' frôlaient aux bourgeons demi-clos,
Et je mêlais un peu de mon âme grisée
 l'âme frissonnante et frêle des bouleaux.
Je savais les plus beaux cantons de ton domaine,
Et je reconnaîtrais, moi, maintenant encor
La place où j'ai premier trouvé la marjolaine
Et près des trèfles d'eau, les balsamines d'or.
Heureuses fleurs des bois, digitales vermeilles,
Muguets au teint de lait, ophrys mystérieux
Aux fantasques profils de mouches ou d'abeilles,
Véroniques mirant dans le ciel vos doux yeux;
Si vous perdez, l'hiver, vos corolles fanées.
Vous ignorez le deuil des déclins sans retour ;
Vous mourez pour renaître, et les neuves années
Vous rendent vos parfums et vos robes d'atour.
Mais nous, quand la jeunesse a pris son vol sonore,
Nous ne retrouvons plus, pour guérir notre ennui.
Ni les émois d avril, ni les levers d aurore.
Et nos chemins douteux s'enfoncent dans la nuit...
0 surprise!... Tandis que le brouillard bleuâtre
Se balance au-dessus des roseaux de Tétang,
Là-bas monte, câline, une chanson de pâtre,
Et mon cœur ranimé tressaille en l'écoutant.
C'est le même refrain, qu'en alignant les meules,
Les filles de mon temps chantaient à plein gosier...
Elles sont aujourd'hui de tremblantes aïeules
Et chauffent leurs doigts gourds aux charbons du brasier;
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398 RBYUE DES DEUX MONDES.
Mais ce couplet naïf que la brise m'apporte
Avec la suggestive odeur des feûaîsons,
* Me les a fait revoir — roses, la mine accorte,
Alertes comme aux jours de leurs jeunes saisons.
Il me semble qu'aux sons berceurs du chant rustique^
La fée Illusion a comblé le fossé
Qui séparait le lourd présent mélancolique
Des rivages joyeux et lointains du passé.
L'homme ne vieillit pas tout entier. La mémoire
Par un fil enchanté le ramène aux matins
Où ses vingt ans, épris de tendresse et de gloire,
Vers rinconnu marchaient, allègres et hautains;
Et c'est encore un peu de sève prin tanière
Qui lui revient, ainsi qu'on garde au bout des doigts
Là poussière de l'aile, un instant prisonnière.
D'un papillon d'azur envolé dans les bois...
CHANSONS DANS LES BOIS
Le coq chante et le ciel se dore»
Quelle est cette brune aux yeux clairs
Qui sort de l'ombre des bois verts
Et descend, pareille à Paurore?
Elle est plus droite qu'un roseau
Et plus fraîche qu'avril nouveau.
Elle vient s'asseoir sous un frêne
Où la rivière va coulant.
A ses bruns cheveux dont le vent
Fait courir l'odeur par la plaine,
J'ai reconnu ma mie, ô gai !
Baignant ses pieds dans Teau du gué...
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POÉSIES.
Maudite cent fois la rivière
Qui nous sépare^ ô mon trésor l
Àfln de gagner Tautre bord,
Que ne suis-je grive ou verdière?
Je m'envolerais près de toij
Plus fier et plus heureux cpi'uB roî î
Je te prendrais par ta main blanclie
Et nous irions en des vergers
Pleins de jasmins et d'orangers.
Ce serait comme un beau dimanche
Où [es carillons d'alentour
Sonneraient nos noces d'amour...
399
!i
Ma belle amie est un Jardin^
Un jardin d'œillets et do roses;
La rose blanche est sur son sein,
L'œillet rougit ses lè\Tes closes*
Mais la Seur qui Ûenril ses yeux,
Nul n^a pu la nommer encore ;
Elle vient des mystérieux
Pays où croît la mandragore.
Elle est chatoyante parfois
Comme un arc-en-ciel qui si ri se ^
Verte comme la source aux bois.
Ou bleu noir comme une merise.
Dis-moi. qui t*a fait de tels yeux ?
Quel sorcier, belle entre les belles,
A mis tant de charme amoureux
Dans le velours de tes prunelles?
Ton regard verse dans mon cœur
Un philtre de mai qui meni^Te,
Et je goûte en plein la saveiiri
L'exquise volupté de vivre*
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d
400 REVUE DES DEUX MONDES.
Je me sens devenir plus doux
Envers les hommes et les choses.
Dévotement, à deux genoux,
Je bénis la terre et les roses ;
Les roses blanches de ton sein.
Ta bouche, rose cramoisie,
Aux baisers sucrés comme un vin
D'Âlicante ou de Malvoisie.
Je bénis le son de ta voix...
Dès qu*à mon oreille il arrive,
Je crois entendre au fond des bois
L'allègre chanson de la grive.
Je bénis tes yeux, clair miroir...
Lorsqu'ils s'allument sous les voiles
De tes cils soyeux, je crois voir
Un ciel où dansent les étoiles.
Je te bénis toi-même enfin.
Toi dont le cœur aux portes closes
Pour moi s'est entr'ouvert soudain.
Comme un grand jardin plein de roses I
III
Demain j'épouse ma mie I
Sa porte est toute fleurie
De muguets et de lilas;
Déjà mon cœur qui s'abuse
Croit ouïr la cornemuse
Sonner l'aubade, là-bas.
Pour tromper l'heure trop lente.
Vers la forêt verdissante
Je m'enfuis... Dans le chemin,
Les violettes précoces
Chuchotent : « Ce sont tes noces *
Qu*on célébrera demain... »
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POÉSIES.
Tout chante sur mon passage ;
Le rossignolet sauvage.
Les arbres, la terre et l'eau*
Le ciel rit, le vent s'arrête;
On dirait que pour ma fête
Le soleil s est fait plus beau...
Cbez nous la nuit me ram^ue;
Maïs jY rentre avec ma peine,
1ms et la tête à Fenvers.
Au lit où je vais ni*é tendre,
Le sommeil tarde k me prendre;
Je languis^ leâ yeux ouverts...
Tout à coup, je vois paraître
Un rayon k la fenêtre :
Est-ce enfin le point du jour?
Hélas I non, ce n'est qu'un rêve,
C'est la lune qui se lève
Et qui claire dans la court
0 lune, lune menleusej
Descends, ii*es-tu pas honteuse
D'aller à si petits pas?
Là-haut, qu'attends4u, seuleltfi?
Si j'avais mon arbalète,
Je te jetterais à bas!...
LE VAL D'AMOREY
La ferme au fond du val chauffe au soleil levant
Ses bàtimens trapus, sa toiture en auvent
Et son jardin clos de plant vif, où les légumes
Foisonnent en dépit de la froideur des bruraes.
Devant elle, une gorge allonge entre deux bois
Les ondulalions de ses pâtis étroits.
Et s*infléchit au gré d'un ruisselet fantasque.
Qui tantôt en droit fil part et court comme un Basqub,
Et tantôt, paresseux, s*atontit et s'endort
Sous le voile mouvant des reooncules d*or.
TOIIK ÎXIVIL — f907. 05
40i
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"'"^^
402 REVUE DE8 DEUX MONDES.
Intime promenoir, aux moites paysages 1
Pour en goûter le charme et les grâces sauvages,
Il est bon d'y venir par un matin d'été.
L'aube mouille la prée; on se croit transporté
Au pays d'Arcadie ou de Tempe la fraîche.
Éblouis de lumière au sortir de la crèche,
Les troupeaux du fermier, — chèvres, vaches et bœa —
Égratignent de leurs sabots le sol tourbeux,
V Tandis qu'un jeune pâtre, accroupi dans les prèles.
Façonne avec des joncs un piège à sauterelles.
Percée en plein taillis et bordant le ruisseau,
Une fuyante allée arrondit son berceau
Où des papillons bleus l'essaim dansant s'agite.
Là, couché ^ur la mousse ainsi qu'un lièvre au gîte.
J'écoute en rêvassant les glouglous familiers
D'une source filtrée aux tiges des ronciers,
Et l'éveil des oiseaux qu'attire son eau vive ;
Trilles des loriots, arpèges de la grive,
Babil de l'effarvatte et des merles siffleurs
Résonnent dans l'air pur que parfument les fleurs
Des tilleuls et l'exquis bouquet du chèvrefeuille.
Cependant qu'an soleil la forêt se recueille,
Voici, le nez au vent et la queue en plumeau,
Maître renard en train de gagner son housteau;
Le jarret las, après sa course matinale.
Il coupe lentement l'allée en diagonale;
Moi, je repense à Jean La Fontaine, et le vois
Flânant par les sentiers de ses bois champenois.
Écoutant tout pensif la rumeur éloignée
D'un chêne qui s'affaisse au choc de la cognée;
Épiant quelque vol de ramiers, ou parmi
Les herbes du chemin un convoi de fourmi...
Peu à peu, remontant jusqu'aux âges antiques,
Je revis avec vous, Divinités rustiques.
Qui régniez sur les eaux, les prés et les ravins,
Naïades aux yeux pers, *iEgipans et Sylvains.
La chaleur de midi, plus pesante, me plonge
En un sommeil fleuri d'images, — et je songe :
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{"oésiEs. 403
Un vieux Faune lascif bondit comme un chevreau
Vers la source où là nymphe efl'arée, hors de Teau
Saute, éclabousse Tberbe et va parmi les saules
Cacher la nudité de ses blondes épaules***
0 doux ressouvenirs des poèmes latins!
Mirages évoqués par la senteur des thyms,
Effluves capiteux et subtils de la sève
Que la verte ^ison extravase!*». En mon rèvB»
Sous les hêtres j entends des soupirs et des heurts:
Tac! tae! tacK,. On dirait qu'une Dryade en pleurs
Frappe du doigt l'aubier qui la retient captive...
LId chant monte là-bas, sa musique m'arrive
A travers les halliers et le lierre grimpant.
Est-ce dans les roseaux la flûte du dieu Pan?„.
Illusion, hélas!.., Seul^ un grand pic-épeiche^
FouîHaDt à coups do bec une écorce revêchei
M'a tiré de mon somme avec son cri brutal.
L'invisible flûteur jouant au fond du val,
C'est un petit berger qui soufflt^ à perdre haleine
Dans soD chalumeau fait d'une paille d'à veine.
Jusqu'aux derniers arceaux du chemin vaporeux
Mon beau songe païen s*est enfui, plus peureux
Que la nymphe surprise en son bain et transie.
Mais le réel possède aussi sa poésie,
Oui reluit d'une saine et robuste beauté.
Dans les clartés d'argent de ce matin d cHé,
La forêt qui descend vers la vallée étroite,
Les sinueux détours du ruisseau qui miroite^
L'aigre sifflet du pâtre et les troupeaux blottis
A Tombre ou piétinant tes gazons du pâlis,
Tout le frais paysage a des couleurs d'idylle
Et me touche le cœur comme un vers de Virgilo.
sous LE TILLEUL
La rougeur du soleil couchant s'est assourdie.
Voici rheure indécise où le ciel laisse voir,
Par endroits, sa couleur de turquoise verdie
Dana le cadre mouvant du feuillage plus uoir.
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Google ^^1
404 REVUE DES DEUX MONDES.
Amis, laissez-moi seul... Dans Therbe de la berge.
Au pied de ce tilleul en fleur je m'étendrai,
Lorsque vous reprendrez le chemin de Tauberge,
Vous n'aurez qu'à sonner du cor, et je viendrai. ••
Le grand arbre a son fût déjà noyé dans Fombre,
Mais un reste de jour, là-haut, éclaire encor
La cime parfumée et verte, aux fleurs sans nombre,
Où s'attarde un dernier bourdon d'abeilles d'or.
0 magique pouvoir des sons et des arômes,
Tu réveilles au fond des cerveaux engourdis
Tout un essaim chantant d'invisibles fantômes.
Toute la floraison morte du temps jadis !
Le tilleul répandait la même odeur suave
Quand j'allais à vingt ans sous ses branches m'asseoii
Et la même rumeur mêlée à la voix grave
De l'heure s'envolait dans 4a vapeur du soir.
Tandis qu'à l'horizon naît la première étoile,
Là-bas, j'entends bruire ainsi qu'aux anciens jours
Les haletans métiers des vieux tisseurs de toile,
Et les rires d'enfans aux portes des fauboui^s.
Pareils à la couleur du ciel mélancolique,
Pareils à ces parfums par la brume empor,tés,
Je sens sourdre en mon cœur le regret nostalgique
Et les remords confus des printemps avortés...
LE BON QITE
La riante maison, avec son frais décor
De grimpante verdure où la rose fleuronne.
Est déjà loin... En moi son charme reste encor.
Doux comme les parfums de la lande bretonne.
Toujours devant mes yeux j'ai le jardin d'automne,
Le fort abandonné, la plage au sable d'or
Et, des rocs de Porsic aux grottes de Gador,
La mer qui s'ensoleille et bleuit et moutonne.
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PPP!^^"*
POÉSIES. 405
Mais surtout je revois, dans les pampres rougis
Des vignes vierges, ceux qui font de ce logis
Le royaume du bon accueil et du bien-ôtre.
Vive l'hôte chez qui Ton aime à revenir!
Car le gtte n'est rien, c'est Ja grâce du maître
Qui l'embaume h jamais au fond du souvenir.
LA COIFFE LORRAINE
Bonnet de mon pays, blanche coiflFe lorraine,
Nos filles aux yeux bleus étaient fières jadis
Du double rang neigeux de tulles arrondis,
Qui couronnait leur front comme un bandeau de reine.
Maintenant tu n'es plus en honneur... A grand'peine^
On te revoit encore au fond d'un vieux logis.
Sur la tête de quelque aïeule en cheveux gris,
Assise auprès de l'àtre et tricotant sa laine.
0 coiffe que portait Jeanne de Vaucouleurs
Lorsque les Voix, au seuil du verger domestique,
La poussaient au-devant des Anglais ravisseurs.
Les femmes d'à présent te trouvent trop antique!...
Et voilà que leurs fils ne se rappellent plus
La France mutilée et les terroirs perdus.
LE SABOT DE VÉNUS (1)
0 Cypripède, fleur bizarre,
La plus cachée et la plus rare
Qui croisse en nos bois, les savans
T'ont donné Vénus pour marraine,
Une humble Vénus, souveraine
• Dont les hêtres sont les servans.
Ophrys Cypripedium, l'une de nos plus belles et de nos plus rares orcbidde»
me».
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406 REVUE DE8 DEUX MONDES.^
Ton nom latin et symbolique,
Demi-païen, demi-rustique,
Évoque la fraîcheur d*un val
Où les bergères et les fées,
D'un rayon de lune coiffées,
Viendraient la nuit mener leur bal.
Gomme autrefois la Fleur qui chante,
Fantasque et merveilleuse plante,
Que de gens t'ont cherchée en vaini
Tes amoureux, que rien n'arrête,
Ont pour découvrir ta retraite
En vain fouillé combe et ravin.
Un jour cependant, à l'orée
D'une forêt inexplorée,
Pleine d'antiques tumulus,
Sur un tertre de terre noire
Je t'ai vu surgir dans ta gloire,
Étrange Sabot de Vénus.
Là, depuis des siècles sans nombre,
Tu t'épanouissais à l'ombre
Des murgers moussus et croulans ;
Au temps des légions romaines,
Là, tu grandissais sous les chênes
Hantés de souvenirs troublans.
Car c'est au fond de ces futaies,
'Que nos aïeux porteurs de braies
Atta^quèrent César vainqueur,
Et que, dans le choc des mêlées,
Leur sang rouge en larges coulées
Éclaboussa l'arbre et la fleur.
Toi, bravement, pour ta défense,
Pointant ta feuille en fer de lance.
Tu haussais le frêle étendard
De ton éclatant cimier jaune,
Et tu semblais une amazone
Farouche, qui brandit son dard...
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POÉSIE, 407
Et te voici, comme au vieil â^e.
Toujours belle, toujours sauvage^
Mais la forôt dort k Teutour,
Et tu répands, magicieune,
Avec plus de grâce sereine
Ta capiteuse odeur d'amour 1
Maintenant que je t'ai conquise,
A Taspect de ta forme exquise.
Ma passion s^avîve encor.
Pourtant, plus craintif et plus tendre,
C'est à peine si j*ûse étendre
Ma main vers tes corolles d'or*
Devant toij je reste eu extase*.*
Le ruisseau chante, Toiseau jasej
Un soupir monte... Je crois voir
La plante changer de figure
Et, nu sous la feuîllée obscure,
Un corps féminin se mouvoir-
La blanche vision s élève.
Floue, imprécise comme un rêve,
— Mais quel rêve et combien heureux I —
Ëoucles flottantes, clair sourire,
Blonde vapeur où Ton respire
Le parfum épars des cheveux..*
Sur les crosses de la fougère
La forme dansante et légère
M'enivre d'un regard câlin;
Ainsi, jadis, dit la légende,
Dans les bois de Brocélîande
Viviane enchanta Mer Un., «
LES CHANSONS DO SOIR
La lune, de vapeurs cernéf>,
Se lève. Las de leur journèû,
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■1^
1
408 BEVUE DES DEUX MONDES.
Les gens aux portes vont s'asseoir.
Viens, parmi les joncs et la mcnihe,
Auprès de Pécluse dormante,
Écouter les chansons du soir.
Délicatement assourdie
Et fluide, leur mélodie
S'accorde avec le jour qui meurt.
Et leur musique qui nous berce
Est infinie et plus diverse
Que les herbes des prés en fleur.
Entre les vannes, Teau blutée
S'égoutte; sa plainte flûtée
Monte sous l'arche du vieux pont;
Sur les fléchissantes aigrettes
Des roseaux le chœur des rainettes
Ainsi qu'un écho leur répond.
Gris des loirs maraudeurs de pêches,
Rumeurs des brebis dans les crèches
Et des bœufs quittant Tabreuvoir,
Frissons des mouvantes ramures.
Souffle onduleux des moissons mAres;
0 discrètes chansons du soirl..
Là-bas encor, très loin, écoute
Ce chant d'un piéton sur la route...
La voix qui s'en va dans la nuit
Semble, en s'y perdant afi'aibliei
L'adieu plein de mélancolie
D'une Eurydice qui s'enfuit.
Et voici qu'à cet instant même.
Tout au fond de mon cœur qui t'aime.
Une chanson murmure aussi :
Complainte sourde et monotone,
Disant les déclins de l'automne.
L'âge plus lourd et le souci
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pifiT^^'-
POÉSIES. 409
Des décrépitudes fatales...
Dans les jardins des capitales,
Tels ces roulemens de tambour,
Avisant la foule attardée
Que la grille déjà gardée
Va se clore au tomber du jour...
Mais qu'importe!... J'ai ta tendresse.
Et je retrouve ma jeunesse
Dans tes yeux, comme en un miroir.
0 mon amie, et la meilleure,
Savourons le charme de l'heure,
Écoutons les chansons du soir...
Oui, peu me chaut que je vieillisse.
Si cet inespéré délice
M'est conservé jusqu'à la fin ;
Si, durant la suprême étape,
Avec toi j'épuise la grappe
Du bonheur goûté grain à grain.
Ta main blanche, fidèle et forte
Me conduira jusqu'à la porte
Qui s'ouvre sur l'inconnu noir,
Et j'aurai la douceur d'entendre,
, Avec l'adieu de ta voix tendre,
La dernière chanson du soir.
André Theuriei-.
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LA CRISE SARDINIÈRE
« La Faim est venue faire son tour en Bretagne, — la Faiit:^^^^^^
Noire ! Ses os saillent à travers sa peau ; — ses dents claquen-
avec le bruit que font les galets — roulés sur la grève par une
grande marée. — Blême est sa face et ses yeux brillans hi^
donnent l'aspect d'un spectre horrible. — Sur sa tête une coiffe
sale, autour de son corps une guenille — et sur le front une
mèche de cheveux gris embroussaillés, — elle est venue, Ih
mégère impitoyable, malédictions et souffrances plein sot
tablier... »
L'étrange et sinistre complainte ! D'où sort cette voix grelot-
tante? De quel romancero de misère ? Ainsi devaient chanter, a^
temps des grandes famines médiévales^ les successeurs effla
qués des Gwenc'hlan et des Taliésin. M. Le Carguet, l'auteur d«
beau poème dont j'ai traduit les premières strophes, est pous
tant de nos contemporains immédiats. Son bardit porte la dat
de décembre 1902; il s'appelle An Naon-Du, la Faim Noire,
un titre qui fait froid aux os. Mais voici quatre ans passés qu'o
ne pêche plus, — ou presque plus, — de sardines en Bretagne.
1901 déjà, le poisson avait « donné (quelques inquiétudes. » L-
bancs de sardines rallient généralement nos baies au commencr^^ '
ment de juin et, cette année-là, ils ne les visitèrent qu'à la ^3
de juillet. En 1902, ce fut plus grave encore : tout juin et juiLl
s'écoulèrent sans sardines. Les bateaux, pour être plus vite ren A^
sur la g leurre (lieu de pêche), passaient la nuit au large. Mais -^f
mauvaise chance, la bodj, démon femelle assez mal défini €X^^
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LA CRISE SARBINlàRE. 411
hante eertains bords 4'où on ne l'expulse qu'à coups de trique
et d'exorcismes, semblait s'être multipliée et avoir' pris posses^
sion de toutes les barques à la fois. Massés sur les jetées, les
dunes et les falaises, usiniers, soudeurs, saleurs en vert, friteuses^
commises j etc., tous ceux qui vivent de la mer, et qui quelque-
fois en meurent, suivaient d'un œil anxieux tes évolutions de la
flottille de pôcbe : si les mâts s'abattaient, si les barques demeU'-
raient immobiles, c'est que la sardine avait enfin quitté les pro-
fondeurs. Les mâts ne s'abattaient pas; les barques, sous leur
misaine et leur taillevent, continuaient à sillonner la grise im-
mensité. Elles rentraient avec le flot, la cale vide comme au
départ. Changer de méthode et peut-être de terrain de pèche,
recourir aux engins perfectionnés, sennes Belot, filets toumans
Eyraud, Guézennee ou autres, prohibés par l'administration sur
la demande des pécheurs eux-mêmes, personne n'y songeait ou
ne voulait y songer parmi les intéressés. Il était plus coimmode,
phiB conforme aussi à la résignation bretonne, de s'en remettre
au ciel et d'attendre le salut d'un miracle. L'action syndicaliste,
qui procède par étapes, ne s'était pas encore manifestée dans les
ports sardiniers sur le terrain religieux : des pèlerinages furent
oi^anisés aux principaux sanctuaires du littoral ; Mgr Dubillard
se rendit à Audieme, à Douarnenez et à Goncameau pour bénir
la mer. Et il sembla d'abord que les prières de l'évêque, son
geste auguste avaient conjuré le mauvais destin. Le 30 août» une
barque d'Audieme rallia le port avec 2000 sardines. L'équipage
chantait, agitait ses bérets, était ivre de joie. Toutes les usinée
arborèrent leur pavillon : la sardine était de retour !
Le lendemain, elle avait disparu, soit qu'elle eût regagné le
large, soit qu'elle eût replongé dans les profondeurs...
On la revit encore, de temps à autre, dans quelques baies, au
voisinage de certaines îles : apparitions éphémères, que suivaient
de longues, dlnterminables éclipses où s'épuisaient les dernières
ressources des pêcheurs. Â la mi-novembre enfin, il fallut
quitt» tout espoir. En cinq mois de campagne, des patrons
avaient gagné 40 francs... Mais à quoi bon poursuivre? Tout a
été dit sur la misère des sardiniers bretons et vendéens, misère
quelque peu enflée par la plume complaisante des reporters, et
qu'on a ensuite trop rabaissée aux proportions d'un simple inci-
dent économique. 21000 pécheurs, 15000 cuiseuses et huileuses,
3000 soudeurs, manœuvres, employés et ouvriers divers, soit
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4i2 REVUE DES DEUX MONDES.
environ 40 000 travailleurs de la mer et les familles de ces tra-
vailleurs sont menacés dans leur gagne-pain : voilà le fait brutal.
Et je sais qu'il a des précédens. La crise dont nous souffrons
n'est que la répétition, — en pire, — des crises de 1860 à 1863
et de 1879 à 1887. En 1887 particulièrement la fabrication cou-
rante des produits de qualité moyenne fut bien près de sa ruine.
Elle se releva par la suite, mais elle y eut quelque peine.
Il n'est point sûr qu'elle ait la même chance cette fois- ci.
I
La cause principale de ces crises, qui sévissent périodiquement
sur notre industrie sardinière, réside dans l'extrême irrégularité
du rendement de la pêche. Plusieurs années se passent quelque-
fois, nous venons d'en donner des exemples, sans qu'on revoie la
sardine dans nos baies. Pourquoi ces fugues soudain es, suivies
de ces brusques retours? On ne sait trop. Il n'est même pas
prouvé ({ue la sardine émigré et il se pourrait fort bien qu'elle
se bornftt à prendre ses quartiers d'hiver dans les grandes pro-
fondeurs du large.
Entre les écailles des premières sardines capturées en mai, on
a pu observer « la présence, soit de vase, soit de petites éponges,
soit de crustacés minuscules. » M. Portier, après Pouchet et
avec MM. Giard, Bouchon- Brandely,Biétrix, Fabre-Domergue, de
Seilhac, etc., se croit autorisé à en conclure qu'au moment de sa
disparition, « la sardine n'émigre pas vers les pays chauds, mais
qu'elle reste sous la même latitude, gagnant seulement, soit la
haute mer, soit les profondeurs, d'oîi elle revient ensuite au fur
et à mesure que la température s'élève sur nos côtes (1). » Tout
au moins semble-t-il que les variations atmosphériques, qui
n'ont aucun effet sur la sardine méditerranéenne, laquelle se
pêche hiver comme été, exercent une action sensible sur la sar-
dine vendéenne et bretonne : si la température marine tombe
au-dessous de 12<^ G., cette sardine s'engourdit et ne « travaille *
pas. Il semble bien aussi que les vents de terre prolongés
chassent le poisson, tandis que les vents de mer le ramènent ;
qu'un certain calme des eaux lui est nécessaire ; qu'il se dirige
de préférence vers les baies oîi le plankton abonde. Mais ce ne
(1) Conférence faite à la Sorbonne, par M. Portier, de la Faculté des Sciences,
le 4 février 1904.
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LA CRISE SARDIMlftRE. 413
sont point là des certitudes, M. Portier le reconnaît, et la thèse
de l'émigration périodique des sardines conserve de nombreux
partisans.
La thèse de la « diminution, » plus contestable, n'est guère
défendue aujourd'hui que par les pêcheurs. Un document offi-
ciel, cité par le regretté Georges Pouchet, signalait déjà « onze
causes, reconnues comme pouvant contribuer à la diminution
de la sardine. » On s'en est pris à tout, au Gulf-Stream, aux
chalutiers à vapeur, à l'éruption du Mont-Pelé, aux goémoniers,
aux bélugas, aux filets de dérive, voire aux pauvres diables qui
traînent sur la côte leurs dragues à chevrette pour gagner
quelques sous. On a surtout fait valoir le grand argument: « Plus
on pêche de sardines, moins il en reste. » Et cet argument peut
sembler, à première vue, lumineusement décisif : scientifique-
ment, il n'en est pas de plus faux. L'Océan est une matrice iné-
puisable et Pouchet avait raison de dire qu'on ne le dépeuple pas,
comme on dépeuple une rivière ou un lac. La jalousie et l'esprit
de routine ont mal servi en cette occasion les pêcheurs sardi-
niers. Ils ont cru qu'en obtenant l'interdiction de la senne Belot
et des autres engins perfectionnés dont l'usage commençait à se
répandre sur nos côtes, ils donneraient plus de régularité au ren-
dement de la pêche : or, ce rendement n'a jamais été plus capri-
cieux que depuis 1878, date de l'établissement de la réglementa-
tion. On a vu le mille de sardines, en 1882, monter à 50 francs :
on l'a vu descendre, en 1888 et 1898, à un franc. Encore les
usines n'acquéraient-elles qu'une partie de la pêche : le reste pour-
rissait au soleil; les cultivateurs du voisinage venaient le chaîner
à quai pour l'épandre sur leurs terres en guise d'amendement.
A Douarnenez, en 1897, de dépit, de colère, les pêcheurs reje-
tèrent à l'eau toute leur cargaison, — 600000 sardines. A Gama-
ret, ils hissèrent une boule noire à l'entrée du port, signe
qu'aucune barque ne prendrait plus la mer, qu'on préférait le
chômage au salaire dérisoire des fabricans de conserves. Au-
dierne, Loctudy, le Guilvinec décrétèrent la grève. Des troubles
éclatèrent même çà et là. Les soudeurs s'en mêlèrent : un jour,
à Douarnenez, l'usine de Trancbe-Montagne fut prise d'assaut,
saccagée, incendiée. Les émeutiers avaient arboré le drapeau
rouge ; debout sur la toiture de l'usine, un clairon sonnait la
charge...
Jusqu'en ces dernières années pourtant, usiniers et p6cheur<«
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4i4 REVUE DES DEUX MONDES.
supportaient sans trop se plaindre les aléas du métier et l'extrême
mobilité des cours : les années d'abondance alternaient avec les
années de disette et en corrigeaient les effets ; il arrivait même
que la crise tournait à l'avantage des deux parties (1). Un patron
sardinier, à moins de frais et avec moins d'efforts qu'aujour-
d'hui, en ces âges fortunés, gagnait bon an mal an de 18 à
1 800 francs dans ses cinq mois de campagne ; le simple pécheur
de 6 à 800 francs. Mais, — premier point à noter, — Tunel
l'autre n'étaient pas encore ce qu'ils sont devenus si complètement
depuis : à savoir de simples ouvriers d'industrie, pratiquant en
quelque sorte, suivant l'expression de Pouchet, l'extraction d'une
matière première. Du jour où on supprima les presses à sardines,
l'usine, la « friture, » comme on dit sur la côte, devint la seule
ou presque la seule clientèle du bateau sardinier. Or l'usine a de
gros frais généraux; sans parler des dépenses de premier éta-
blissement, le charbon, les approvisionnemens d'huile d'olive et
d'arachide, la fabrication et le sertissage des boites gravent lour-
dement son budget. De plus, il lui faut produire coûte que coûte,
même en mauvaise année, pour exécuter des commandes
acceptées sur la prévision d'une pêche moyenne. Le poisson est
payé en conséquence. Bref, le prix du mille de sardines ne dé-
pend plus seulement de la rareté et de la qualité du poisson,
mais aussi des besoins des usines et de la nature de leurs enga-
gemens (2).
Ces usines mêmes se sont multipliées à l'excès : de Trozouls
(baie de Lannion) aux Sables-d'Olonne, on en compte tout près
de 180, qui « versent annuellement aux pêcheurs de six de nos
départemens de 10 à 12 millions de salaires, procurent bon an
mal an 2500000 francs aux soudeurs, 3000000 aux femmes,
300000 aux autres ouvriers, faisant subsister ainsi environ
40 000 familles, soit une population de 200 000 individus (3), »
Et sans doute on a péché de tout temps la sardine sur nos côtes;
mais c'est en 1828 seulement qu'un industriel lorientais du nom
de Blanchard tenta d'appliquer à. l'industrie sardinière les pro-
cédés découverts par Appert en 1804 pour la conservation des
substances animales et végétales. Enhardis par son succès, les
Sables (1832), Belle-Isle (1834), la Turballe (1841) fondèrent
(1) Cf. Rapport Fabre-Domergue «t Potlgny. (Voyez plus loin.)
(2) Toat ce raisonnement de Pouchet est resté inattaquable.
(3) Cf. Louis Ropers : La Crise $a rdinière, Paris, 1906.
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LA caisB sARDUfiteB. ils»
Tun après Tautre des « confiseries » de sardines. Jusqu'en 1870
cependant, le nombre de ces établissemens n'excéda pas trente
ou quarante pour l'ensemble du littoral : le nombre des barques
employées à la pèche sardinière était lui-même en rapport avec
ces commencemens ipodestes d'une industrie qui devait prendre
BB subit développement entre 1888 et 1901. Du coup aussi, les
barques triplèrent ; la population maritime, insuffisante, fit appel
aux recrues de l'intérieur. Â Concameau, en temps de pèche,
k moitié des équipages, jusqu'à la crise dernière, était composée
de journaliers agricoles qui retoiirnaient aux champs, la saison
finie ; Vhinterland de Crozon dirigeait chaque année sur Douar-
nenez un millier de volontaires, qu'on appelait les « hirondelles
crozonnaises, » parce que leurs migrations coïncidaient avec
celles de ces oiseaux. Sur nombre de points cependant (Gamaret,
Audierne, Pénmarc'h, Concameau, etc.), l'émigration se faisait
sans esprit de retour, et c'est ainsi encore que Tréboul, Le Guil-
vinec, simples hameaux la veille, devenaient des centres de
pèche importans. Â lui seul, entre 1870 et 1901, l'arrondisse-
m^it de Quimper, en très grande partie maritime, voyait sa
population passer de 130000 à 194 000 unités.
On ne prit point garde, dans les débuts, aux dangers de
cette sorte de rushy de poussée fiévreuse des champs vers la mer :
la pèche était abondante ; il y avait « du poisson pour tout le
monde, » et, si intensive que fût l'émigration, il restait encore
à l'agriculture plus de bras qu'elle n'en pouvait employer. La
fragilité du raisonnement ne se décela que plus tard et quand
l'émigration, la multiplication des usines eurent insensiblement
fait leur œuv^e et modifié profondément le régime quasi patriar^
cal de l'ancienne industrie sardinière. Comme Ta très bien vu
M. Auguste Dupouy, « où quelques centaines de milliers de
sardines alimentaient facilement, jour par jour, une demi-dou-
zaine d'usines, il en faut maintenant des millions; ofi le chômage
n'atteignait que peu de familles, il sévit sur des villes entières ;
il faut, — beaucoup plus qu'autrefois, — pour nourrir une po-
pulation très dense, pour alimenter les usines nouvelles, que
la pèche soit générale, régulière, ininterrompue. » Enfin la
concurrence étrangère, aux aguets et toujours prête à tirer parti
des moindres fléchissemens de la production indigène, est venue
compliquer encore le problème. Tant que nos industriels mono-
polisaient la fabrication et la vente des conserves de sardines,
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416 RBYUE DBS DEUX MONDES.
ils pouvaient sans danger, si la rogue était chère, rare le pois-
son, surélever leurs prix en conséquence. Cette faculté précieuse
leur a été ôtée et, dans les années de crise^ il leur faut vendre
k perte pour ne point s'aliéner une clientèle que circonvient de
plus en plus la concurrence étrangère. Les États-Unis, par
exemple, qui fondaient en 1875, à Eastport, leur première confi-
serie de sardines à la moutarde, en possèdent aujourd'hui une
soixantaine , produisant environ 1 500 000 boites par an. Ces
conserves baibares flattent agréablement les palais transatlan-
tiques; mais les établissemens de la baie. Passamaquoddy
fabriquent aussi pour l'exportation- des conserves dites à rhuiie
d'olive, dont beaucoup sont vendues sous étiquette française:
« Paul, à Nantes, » « Pierre, à Bordeaux, » etc. Or, l'huile de
coton et le lard fondu y remplacent trop souvent l'huile d'olive
annoncée sur la boite; et, pareillement, les sardines y sont
souvent subrogées par des sprats. Il n'en faut pas moins comp-
ter avec la concurrence américaine, comme il faudra compter
quelque jour, sur les marchés extérieurs, avec les sardines japo-
naises et norvégiennes, dont plusieurs marques figuraient hono-
rablement à la dernière Exposition de Liège ; peut-être même
avec les sardines hindoues (1) et marocaines dont la pèche est
très active déjà et le deviendra bien davantage quand la sardine
confite se sera substituée dans les ports du Maghreb et da
Malabar à la sardine fraîche ou pressée. Mais le grand danger
qui menace notre industrie nationale, il est à nos portes et, par
surcroît de malechance, c'est nous qui l'avons créé.
En 1879 ou 1880, des Grésillons (pêcheurs de Groix), sur-
pris par une tempête, durent « chasser » devant le temps jusque
sur les côtes du Portugal et y relâcher. A leur grand étonne-
ment, ils virent qu'on y péchait à l'aide de madragues et de
cercles, presque en tout temps et en quantités prodigieuses,
des sardines qui ressemblaient fort aux sardines des côtes bre-
tonnes. Ils en achetèrent à vil prix un plein chargement et rac(m-
tèrent en Bretagne qu'ils avaient fait cetle pêche miraculeuse
(i) Une usine française pour les conserves de sardines fut fondée, il y a quel-
ques années, à Mahé par M. A mieux, et la direction de cette usine confiée à
un Breton, M. de la tiaye-Jousselin. Mais, transités à fiombay, fante de .ligna de
navigation directe entre les Indes françaises et la métropole, les produits. de cette
usine étaient frappés à l'importation de droits de douane excessifs : Fusine fût
fermée.
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LÀ CRISE SARBimÈRE. 417
dans les parages de Tile d'Yeu. On les crut d'abord. Mais, à la
longue, le secret transpira. Les Grésillons avaient pris l'habitude
de ne plus pécher eux-mêmes la sardine et d'aller s'approvi-
sionner en Portugal. Un fabricant les y suivit : la main-d'œuvre
était pour rien là-bas ; il y établit une usine de conserves. D'autres
l'imitèrent. Les « fritures » portugaises sont aujourd'hui en
pleine prospérité ; mais elles ont porté un coup fâcheux à nos
industriels. Le seul Setubal, avec ses 91 bateaux montés par
780 marins, « sulnl à. alimenter pendant neuf mois de l'année
37 usines pourvues d'un outillage perfectionné et qui peuvent
traiter la sardine en quelque quantité qu'on la pêche. » De fait,
chacune de ces usines fabrique en moyenne de 15 à 20000 boites
par jour. Les usines espagnoles ne sont pas moins florissantes.
Pourtant les conditions de la poche espagnole se rapprochent
beaucoup des nôtres : si les pécheurs portugais se passent de
rogne, les pécheurs de Vigo, de la Gorogne, de Santander, de
Bilbao, de Gijon, de Larédo, de Saint-Sébastien, etc., y font de
plus en plus appel. De 1900 à 1905, la consomma tiqn de cet
appât de provenance norvégienne a plus que doublé en Espagne :
MM. Fabre-Domergue et Potigny évaluent cette consommation
à 15000 barils, représentant 2 millions de kilogrammes, et con-
statent qu'il y a là pour nos pécheurs « une cause de renchéris-
sement très appréciable ajoutée à celle résultant de l'augmenta-
tion du nombre des barques sardinières, puisque ces deux causes
ont toutes deux pour effet d'accroître les demandes faites au
centre de production. » Il est remarquable, d'ailleurs, que la
rogue norvégienne n'a pas plus échappé à la spéculation d'un
côté des Pyrénées que de l'autre : on cite chez nous, avec indi-
gnation, certaine année où le baril de cet appât s'est vendu
130 francs aux pécheurs ; en Espagne, le même baril se vendait
Tan passé 350 pesetas, soit environ 275 francs. Rien n'y fait
cependant. Et le poisson lui-même peut tomber à vil prix, des-
cendre à 0 fr. 60 le mille, pour s'élever dans les années les plus
exceptionnelles à 6 francs et se luAur dans les années moyennes
à 3 francs, la production est si abondante, grâce au libéralisme
de la législation maritime, à la puissance des engins et à la
longue durée de la campagne de pêche (neuf mois de l'année au
lieu de quatre et demi chez nous), la « capacité d'absorption »
des usines si merveilleusement appropriée au développement de
cette production, leur outillage si perfectionné, leurs économies
TOMi XXXVII. — 1907. 27
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418 ^ REVUE DES DEUX MONDES.
de main-d'œuvre si grandes, que tout le monde, fabricans,
pêcheurs, ouvriers, y trouve son compte à la fin. Pour toutes
ces raisons et quelques autres encore, les usines espagnoles et
portugaises sont très supérieures aux usines françaises. Que
reste-t-il donc à. celles-ci? Simplement la qualité de leurs pro-
duits.
Nulle sardine ne vaut la sardine bretonne et vendéenne;
lexquise finesse de sa ohair, l'excellence de Thuile employée
danâ nos usines, le mode de cuisson, jusqu'aux soins apportés
à la fabrication et au sertissage des boites, tout conspire à faire
prévaloir dans l'estime des gourmets la sardine indigène, — au
moins la sardine « de luxe, » — sur la sardine d'origine étran-
gère. Encore faut-il, pour que nos produits gardent leur renom,
qu'ils ne soient pas « adultérés. » Or, ils Tétaient trop fréquem-
ment jusqu'ici. Des industriels peu scrupuleux n'hésitaient pas
à « dépoter » les boites de sardines étrangères pour en « rem-
poter » le contenu dans les boites françaises. Une fraude non
moins fréquente consistait à coller des étiquettes françaises sur
les boîtes « blanches » (c'est-à-dire ne portant aucune mention
d'origine) qui avaient passé la frontière. Le consommateur, dans
les deux cas, sur la foi des bottes ou des marques, croyait man-
ger des sardines vendéennes ou bretonnes et, ne trouvant point
qu'elles fussent supérieures aux sardines espagnoles ou portu-
gaises, finissait par préférer ces dernières qui lui étaient livrées
à bas prix.
II
La pêche de la sardine se fait sur nos côtes à l'aide de grandes
barques non pontées, de sept à huit tonneaux, gréées en chasse-
marée et montées généralement par cinq hommes et un mousse.
Neuves, ces barques reviennent, barre en main, à i 500 ou 2000 fr.
Grosse somme déjà : nous n'avons là cependant que le prix de la
coque et des agrès, auquel il convient d'ajouter celui de la rogue
et des filets spéciaux pour la sardine. Ces filets coûtent entre 60
et 80 francs pièce, et il en faut une douzaine par bord. Ce sont
de grands quadrilatères longs de quinze mètres et hauts de six:
ou huit, la ralingue supérieure garnie de lièges, la ralingue in-
férieure de plombs ou de pierres qui les maintiennent verticale-
ment dans l'eau. La dimension du tour de maille est calculée
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i
Là crise sàrbiniéius. 419
diaprés les dimensions minima et maxima de la sardine et va de
46 à 7 S millimètres. Le poisson se doit prendre par les ouïes :
que la maille soit t^op étroite, il tourne l^de; trop large, il
passe au travers. D'où la nécessité d'avoir à bord un certain
nombre de filets de '« moules » différens.
Acquisition dispendieuse, d'autant que, vienne une bour-
rasque, et le filet est perdu ; il y suffit de moins quelquefois,
d'un « béluga » qui s'amuse et, en trois coups de queue, déchire
toute cette dentelle. Le filet à sardines est tissu d'un fil aussi
mince que possible; pour le rendre moins visible encore, on le
passe au sulfate de fer qui lui donne la teinte bleutée de l'eau
de mer. Telle est la défiance de ce capricieux petit poisson qu'il
n'est sorte de précaution qu'on ne doive prendre pour éviter de
l'efl'rayer. pne fois sur la gleurre^ les mâts sont abattus, les filets
immergés. Silence complet sur toute la ligne; tandis que deux
hommes de l'équipage, les « teneurs, » saisissent leurs lourds
avirons de vingt pieds et se mettent à « nager » doucement,
presque sans bruit, pour « tenir la barque bout au vent, » le
patron se poste sur la « chambre » et sonde les profondeurs de
cet œil aigu du marin qui vaut les meilleurs télescopes. Égrenés
jusqu'à l'horizon, sept, huit cents bateaux sont là. quelquefois à
la file et, dans la grise immensité, toutes ces hautes silhouettes
patronales, debout à l'arrière des barques et se découpant en vi-
gueur sur le ciel, ont moins l'air d'interroger la gleurre que de
célébrer quelque office mystérieux. De fait, la pèche, il y a
quelques années, débutait comme une cérémonie religieuse :
dans le Finistère, par un grand signe de croix du patron et une
brève oraison que, tète nue, répétait tout l'équipage; dans le
Morbihan, par une aspersion d'eau bénite sur les engins et sur
la mer. Ces usages n'ont peut-être pas complètement disparu et
il y a encore, en Bretagne, des bateaux « chrétiens. » On com-
mence à les compter, cependant (1). Le gamblot (sorte de grande
cuiller en bois) d'une main, chaque patron puise tour à tour dans
un des deux baille ts posés près de lui. L'un des baille ts est
chargé de gueldre, l'autre de rogue. C'est avec ce dernier appât
qu'on prend la sardine ; mais il coûte extrêmement cher.
Aussi nos pécheurs en sont-ils très ménagers. Avant de s'en
servir, ils veulent savoir si l'emplacement est bon. Ils com-
(i) An 15 août dernier, me dit-on, sur le passage de la procession, nn tiers seu
lement des barques de Douarnenez était pavoisé.
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420 REVUE DES DEUX MONDES.
mencent donc par jeter un peu de gueldre dans l'eau.La gueldre,
sorte de bouillie fabriquée sur place avec des crevettes grises et
des mysis piles, a la propriété de faire « lever » le poisson. On
s'aperçoit rapidement de ses effets à certains éclairs argentés qui
raient les profondeurs et aussi aux bulles d'air {bouffies ou
berven) que la vessie natatoire de la sardine laisse échapper en
« levant. » Il est temps alors de jeter la rogue. A petites poi-
gnées, en l'émiettant entre ses doigts, le patron la laisse filer à l'ar-
rière. La sardine, avidement, se jette sur l'appât; les mailles du
filet la saisissent par les ouïes. Quand le patron juge la charge
suffisante, il hèle ses hommes pour retirer le filet et en immerger
un second. Les coups de filet de 5 et 6000 sardines ne sont pas
rares; on en cite où grouillaient jusqu'à 20000 sardines. Les
pécheurs ont un terme spécial pour désigner ces coups de filet
miraculeux : ils disent que le poisson est « fou. » Ce' n'est pré-
cisément plus'le cas aujourd'hui, où il se montre d'une sagesse
qui frise l'indifférence. Sitôt le second filet immergé, les pé-
cheurs procèdent rapidement au depescage (démaillage) du pre-
mier. Deux hommes, — un pêcheur et le mousse, — prennent le
filet brasse à brasse et le secouent pour faire tomber le poisson.
Si celui-ci résiste, on l'arrache d'un coup sec, quitte à laisser la
tète dans les mailles. Cette sardine ététée ne sera pas vendue;
elle servira, le soir, pour la coiriade du bord.
Trois heures suffisent généralement à la pèche; mais il faut
compter avec le retour. Vraie course au clocher! Les barques,
toutes voiles dehors, détalent vers l'usine. Aux premiers arrivés
les meilleurs prix. Tant pis pour les retardataires, qui trop sou-
vent, si la récolte fut i^opieuse, devront se contenter de salaires
dérisoires. J'ai vu des bateaux s'en revenir ainsi avec 60000 sar-
dines ; mais j'ai vu aussi, à Douarnenez, toute la flottille (800 ba-
teaux) s'en revenir à vide, sauf deux équipes qui avaient péché
on ne sait comment, de droite et de gauche, quelques sardines
de raccroc. Le baril de rogue s'est épuisé peu à peu ; la sardine
était là pourtant, comme en témoignaient les « croix » des
mouettes, les plongeons répétés des godes, la couleur de la
mer. D'où vient qu'elle soit restée inselisible à toutes les sollici-
tations? Mystère encore! On n'a pas ménagé Tappftt; mab à
certains jours, on ne sait pourquoi, la capricieuse ne veut
entendre à rien, fait grève, refuse de « travailler, » pour parler
comme les pêcheurs.
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LA CRISE SARDINIÈRE. 421
III
Le pis est, nous l'avons dit, que cette rogue coûte extrême-
ment cher. Il y a rogue et rogue sans doute : la rogue de
morue, la rogue de hareng, la rogue de maquereau, etc. Dans
les rognes de morue mêmes, fabriquées avec le contenu- des
ovaires et des intestins de ce poisson, il faut distinguer les rognes
norvégiennes, américaines et françaises.
La valeur marchande de ces rognes, comme leur qualité, est
très variable. De 1885 à 1902, les prix de la rogue norvégienne,
particulièrement, n'ont pas cessé de s'élever. On en a vu les rai-,
sons plus haut : ^^ exigences nouvelles de la pêche (3500 ba-
teaux) ; 2^ achats espagnols. Pour comble de malchance,* en
même temps que les besoins de la consommation augmentaient,
la production norvégienne tombait insensiblement de 41000 à.
28000 barils (chiffre donné par M. Landrieu). Les marchands de
Bergen ne sont guère plus de six ou sept, fortement syndiqués
et qui se savent les maîtres du marché : il n'est point à croire
dans ces conditions qu'ils ramènent jamais leurs prix aux
moyennes d'il y a vingt ans (36 francs). La rogue américaine de
Glocester, dont on se sert depuis 1903 à Gamaret et à Morgat,
aurait donné de bons résultats ; mais son prix de revient, à cause
de l'élévation du fret et des droits de douane, ne serait pas inférieur
de plus de 10 francs à celui de la ^ergen de troisième qualité
qui lui demeure préférable. La rogue française, qui bénéficie à
TimportaUon d'une prime de 20 francs par 100 kilogrammes,
nous arrive d'Islande et de Terre-Neuve. Par malheur, les goé-
lettes qui l'apportent ne rallient la France qu'en septembre;
cette rogue n'est donc utilisable que l'année suivante ; sa produc-
tion est du reste insuffisante et on lui reproche avec raison d'être
« trop légère, de ne pas couler assez vite. » Reste la rogne de
hareng et de maquereau (1), de production trop restreinte aussi,
dont la première, vendue 30 francs le baril, est d'une prépara-
tion trop souvent défectueuse; dont la seconde, beaucoup plus
appréciée, mériterait qu'on en développât la fabrication.
En attendant et de l'avis des intéressés eux-mêmes, la rogue
norvégienne l'emporte sur toute la ligne et nos pêcheurs restent
(1) La rogue de maquereau est surtout employée par les Vendéens.
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422
REVUE DES DEUX MONDES.
à rentière discrétion du syndicat de Bergen. Non qu'on n'ait
essayé à plusieurs reprises de les soustraire à ce servage écono-
mique, en substituant à la rogue quelque succédané moins coû-
teux. Tourteaux d'arachide et de colza, pâtes de sauterelles et
.de hannetons, bouillie de thon cuit, farines saumurées, rogue
hétérogène, morphirogue, rogue mixte, etc., etc., on ne compte
pas les inventions des chercheurs de similirogues (1). Plus ré-
cemment encore, M. Fabre-Domergue, s'engageant dans une voie
nouvelle, essayait d'attirer la sardine au moyen d'un projecteur
à l'acétylène dissous. Il ne parait pas que cette tentative d'éclai-
rage à bon marché (2 francs la séance) ait beaucoup ému la
gent aux fines écailles. Peut-être, si TÉtat ne se décide pas à
donner plus d'élasticité aux lois qui réglementent la pêche sar-
dinière, devra-t-on chercher la solution du problème, non dan»
un monopole d'État, comme le propose V Humanité , mais. dans
la création de nouveaux centres de production de rogue française
et spécialement de rogue de maquereau et de hareng (2). Il serait
bon aussi que la Fédération des syndicats locaux ou ces syndi-
cats eux-mêmes fussent mis en mesure de servir d'intermédiaire
unique entre le pêcheur et le producteur de rogue ; si ce der-
nier biais, dont veulent bien s'accommoder les fabricans, ne peut
rien sur la spéculation étrangère, il arrêterait du moins la spé-
culation intérieure. Et ce serait un premier résultat.
C'en serait un second et plus appréciable encore, si Ton pou-
vait arracher le pêcheur sardinier à l'auberge qui l'empoisonne
et l'exploite. Comparée à la vie du « terreneuvas » et de T « is-
landais, » la vie de ce pêcheur est peut-être « une partie de
plaisir. » Tout est relatif. En mer six jours sur sept, le pêcheur
sardinier couche à bord, non dans un hamac ou sur un mate-
las, mais sur son banc, en plein air, roulé dans un bout de voile
ou de prélart. Le temps d'apporter sa pêche à l'usine, d'avaler
« une goutte » et le voilà reparti. Pour nourriture, chaque soir,
une soupe au poisson nommée cotriade; le matin, un quignon
de pain bis frotté de saindoux ; pour boisson, — car le pécheur
sardinier est généralement sobre à bord, — l'eau de la baille. Il
(1) Au Congrès de 1905, VUnion des fabricans a fondé un prix de 25000 francs
destiné à récompenser l'inventeur d'une rogue artificielle pouvant rempUeer la
rogue naturelle.
(2) Aussi bien est-ce à cette solution que semble s'être arrêté le ministre de la
Marine (Déclaration faite par M. Thomson à la séance du 16 mars 1906).
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LA CRISE SARDINIÈRE. 423
se rattrape le samedi soir, quand il rallie la terre pour a rendre
le devoir » à sa femme, suivant son amusante expression, et
o'est que le cabaret, quoi qu'il dise, dans ses préoccupations,
passe avant le devoir conjugal. Ils sont là, ces cabarets, alignés
en rang d'oignons le long des quais, tous semblables les uns
aux autres, tous -aussi fétides les uns que les autres, malgré la
diversité de leurs enseignes : A l'abri de la tempèlCy Au retour
du péchetir^ A la descente des marins j etc. ; ils montent la garde
devant le port; ils surveillent le mouvement des bateaux, prêts à
happer leur proie, sitôt qu'elle a pris terre.
A trois sauts débarque
On trouv* le cabaret,
dit une cbanson de sardinier. Le taudis est à deux comparti-
mens, Tun où Ton consomme, l'autre où le patron règle les
oomptes de l'équipage, défalcation faite au préalable de ce qui
revient au débitant pour les dettes contractées par le bateau. Car
le débitant n'est pas seulement débitant; presque partout il est
encore banquier. Mais, banquier avisé, ce n'est pas aux marins
qu'il fait une aVance, c'est au bateau lui-même, représenté par
le patron. Certains de ces bateaux, pour achats de filets ou de
rogue, réparations d'avaries, etc., etc., sont hypothéqués de
sommes importantes pouvant atteindre 500 francs. Du débitant
au pêcheur ainsi les liens se multiplient et se resserrent; le
débitant tient le pêcheur par son crédit et par ses avances.
Coûte que coûte, comme le débitant ne prend pas d'intérêt sur
l'argent prêté, il faut qu'il se rattrape sur la boisson, et croyez
qu il se rattrape largement. Ne cite-t-on pas un de ces coquins
surnommé Paotr-ar-chopy l'homme à la chopine, « dont les
bateaux-cliens, dit le docteur Mével, sont tellement nombreux
qu'il passe cme partie de son temps à marquer les rations bues
par td. ou tel équipage? » Un vrai type, ce Paotr-ar-chop, avec
son collier de barbe blanche, sa mâchoire édentée et la fluxion
perpétuelle de sa joue gauche, soulevée par une énorme chique.
Son corps légèrement voûté trahit l'homme qui s'est plus d'une
foi^ courbé vers la mer pour relever des filets ou des casiers; il
est marin à ses heures en effet, et il ne devient débitant que du
samedi au dimanche. Il faut le voir alors, notant d'une grosse
écriture tremblée, sur un registre crasseux, les chopines ven-
dues et les menues sommes avancées aux équipages. Le Gobseck
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424 REVUE DES DEUX MONDES,
et le Cerizel de Balzac pâlissent à côté de ces ignobles usuriers
du prolétariat maritime.
D'après une statistique du docteur Mével, Taugmentation des
cabarets, de 1889 à 1899, aurait été de 43 à Douarnenez, de 35
à Concarneau, de 16 à Âudierne. Douarnenez, Goncarneau et
Âudierne sont les trois principaux ports sardiniers bretons. En
dix ans aussi, la consommation de Talcool pur aurait augmenté
de près d'un quart dans les deux premiers de ces ports et ne
serait restée à peu près stationnaire qu'à Audierne, où il lui
était difficile d'augmenter, ayant atteint, dès 1892, 19 lit. 4S par
habitant. Je renvoie à l'émouvante thèse du docteur Mével (1)
le lecteur que ne laissent point indifférent les progrès de l'alcoo*
lisme chez les pécheurs sardiniers : il y verra que le fléau
nWète point ses ravages aux pécheurs et qu'il a sa répercussion
douloureuse sur la race, sur ces tristes « enfants du samedi, »
comme on les appelle, voués à la scrofule, au rachitisme et à
toutes les dégénérescences. Diminution dans la natalité, aug-
mentation dans la mortalité des enfants de 0 à un an, augmen-
tation parallèle du chiffre des réformés, au point que la moyenne
des dix dernières années est deux fois plus forte que celle des
dix années précédentes, voilà les effets de cette triste in'curie de
l'État à l'égard de nos populations maritimes et en particulier
de cette funeste loi sur la liberté du commerce des liquides qui
a été le signal de notre décadence physiologique.
Et, il faut bien le reconnaître, dans cette décadence, les usi-
niers et les mareyeurs, en ce qui regarde au moins les pêcheurs
de la côte bretonne, pouvaient revendiquer jusqu'ici une assez
large part de responsabilité. Leur rôle n'était pas moins démo-
ralisateur que celui des aubergistes, et il n'avait pas, comme lui,
Texcuse de l'ignorance. Usiniers et mareyeurs avaient pris la
funeste habitude, « connaissant la propen^on du marin sardi-
nier pour l'alcool, de se faire concurrence, non à coups de
pièces d'argent, mais à coups de chopines et de bouteilles d'eau-
de-vie. » Par exemple, un bateau sardinier étletit-il en vue? Du
plus loin que leur voix portait les usiniers ou leurs « commises »
lui jetaient un prix : « 5 francs, disait Tun. — Et une chopine!
criait un second. — 5 fr. 25 ! criait un troisième — 5 francs et
deux chopines! » reprenait le premier. Ils ne criaient même pas
(1) Cf. V Alcoolisme chez le pêcheur breton.
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LA CRISE SARDINIÈRE. 425
toujours ; ils faisaient le geste de lever le coude : le pêcheur
avait compris et, dans l'espèce d'hypnose où le plongeait la
pensée de ces deux chopines fascînatrîces, n'hésitait pas à pré-
férer un prix inférieur accompagné d'une abondante distribution
d'eau-de-vie à un prix supérieur, mais sans accompagnement
d'eau-de-vie.
Chaque année, dans les trois ports d'Audierne, de Concar-
neau et de Douarnenez, il était distribué de la sorte par les ma-
reyeurs et les chefs d'usine pour 75 000 francs d'alcool pur!
Enfin, les efforts personnels de M. de Thézac, sa propagande in-
lassable et l'appui qu'elle rencontra dans les maisons Ouizille,
Rodel et Ghancerelle décidèrent quelques fabricans de conserves
à suppi^imer ce honteux système de prime. Mais n'est-ce point
trop déjà qu'il ait duré jusqu'en 1904 et que plusieurs ports
hretons (Étel, Quiberon, Belle-Isle, Âudierne, etc.) ne s'en soient
pas complètement affranchis ?
IV
Justement émus par la gravité des événemens, quelques-uns
de ces fabricans avaient adressé, l'année précédente, à tous leurs
confrères de Bretagne et de Vendée, un pressant appel « afin de
constituer un groupement d'études pour la recherche des re<-
mèdes susceptibles d'atténuer la crise sar/linière. » La plupart
des intéressés répondirent à cet appel. Trois congrès furent
tenus ; trois remèdes proposés, dont deux ont été adoptés par les
pouvoirs publics :
1<> Organisation du crédit maritime ;
2^ Protection des produits français.
Je parlerai plus loin du troisième remède, qui est la condi-
tion du succès des deux autres, qu'il eût donc fallu adopter le
premier et auquel on ne recourra probablement pas. Les
pécheurs y sont hostiles : il suffit, — et la crainte de s'aliéner
une clientèle électorale de cette importance retiendra longtemps
nos députés.
Sur le premier des remèdes, en effet, tout le 'monde était
d'accord. Les usiniers consentaient à. n'être plus qu'usiniers et
reconnaissaient qu'il appartient aux seuls pêcheurs de traiter,
soit directement, soit par l'intermédiaire de leurs syndicats, avec
les producteurs de rogue et les fabricans d'agrès et d'engins.
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426 RETUB DBS DEUX MONDES.
Encore les pécheurs ne pouvaient-ils user de la permission que
si le Parlement faisait pour eux ce qu'il avait fait, douze ans plus
tôt, pour les petits et moyens agriculteurs : le crédit maritime
apparaissait comme le corollaire naturel du orédit agricole;
grâce à l'organisation de ce crédit, disait dans son très remar-
quable rapport M. Pierre Baudin, nos pêcheurs sortiraient de
leur longue minorité économique; ils se procurerai^it sans
peine les avances nécessaires à l'acquisition de leurs appâts et
à la recojQstitution de leur matériel ; là où il existe des syndicats,
ces groupemens prendraient conscience de leur véritable rôle et
trouveraient un juste emploi de leur activité, etc., etc.
La Chambre s'est rangée à l'avis de son éminent rapporteur.
EDe a décidé que les sociétés de crédit maritime pourraient être
dorénavant formées par la totalité ou une partie des membres
d'un ou plusieurs syndicats professionnels; elle a bien spécifié,
sans doute, que ces sociétés auraient pour objet exclusif de
faciliter ou de garantir les opérations concernant les industries
maritimes, mais elle les autorise à recevoir des dépôts en
comptes courans avec ou sans intérêt, à se charger des recou-
vremens et des payemens, à contracter les emprunts néces-
saires pour constituer ou augmenter leurs fonds de roule^
ment, etc. La nouvelle loi est donc aussi libérale que sage, et il
faudrait seulement, pour qu'elle portât ses pleins effets, que les
sardiniers de Bretagne ne confondissent pas deux choses très
différentes : le prêt et le don. Il y a là, j'en ai peur, une nuance
que ne saisiront pas tout de suite ces braves gens. L'État-Provi-
dence, depuis cinq ou six ans, est un dogme fort répandu sur la
côte bretonne et qui n'a pas peu contribué à détacher les pêcheurs
de leur confiance héréditaire en Dieu et en ses saints.
La loi votée sur le rapport de M. Roch pour la protection
des conserves de sardines indigènes ne saurait éveiller de sem-
blables appréhensions. Aux conserves de sardines, l'article pre-
mier a cru devoir ajouter les conserves de légumes et de prunes.
Rien de mieux, et voilà trois industries qui, du même coup,
se trouvent enfin sérieusement défendues contre la concurrence
du dehors. Dorénavant, sur chaque récipient de conserves étran-
gères, l'indication du pays d'origine devra être inscrite <c par
estampage en relief ou en creux, en caractères latins bien appa-
rens d'au moins cpiatre millimètres, au milieu du couvercle ou
au fond et sur une partie ne portant aucune impression. » La
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LA CRISE SARDINIÈRE. 427
même indication devra figurer en lettres adhérentes sur les
caisses et emballages servant aux expéditions. De plus, et en ce
qui concerne spécialement les sardines d'origine étrangère, les
boîtes de conserves de ces sardines d'un poids supérieur à un
kilogramme seront^ en vertu de Tarticle 2, prohibées à l'entrée,
exclues du transit, de l'entrepôt et de la circulation.
L'intervention du législateur s'est également exercée, tout
récemment, en faveur des ouvrières occupées dans nos usines
pendant la saison de pèche. VUnion des fabricans n'avait pas
appelé sur ce point lattention des pouvoirs publics : il avait
pourtant quelque importance, sinon pour la solution de la crise,
au moins pour la pacification des esprits. Les ouvrières, occupées,
dans les usines, au séchage, h, la cuisson et à la mise en boîte
des sardines, les « friteuses, i> comme on les appelle familière-
ment, sont au nombre d'environ 15000. Rien qu'à Douarnenez,
pour trente usines, on en compte plus de HOO, fédérées en un
syndicat qui obéit au mot d'ordre des gréviculteurs parisiens. Ce
syndicat, en 1908, décréta une première fois la grève, parce que
les fabricans ne voulaient pas remplacer le travail au mille, qui
stimule l'initiative, par le travail à l'heure payé 0 fr. 2S et qui
ne profite, remarque le D' Laumonier, qu'aux paresseuses et aux
maladroites. La grève fut courte : elle se termina par la victoire
du syndicat*. Ces choses-là se passent en Bretagne et il faut faire
effort pour, y croire. Des Bretonnes, ces syndicalistes, ces révo-
lutionnaires? Des Bretonnes, et nous en verrons bien d'autres.
Cependant, le touriste qui se hasarde dans les petites rues tor-
tueuses d'Âudieme ou de Douarnenez s'arrête quelquefois, surpris
par l'étrangeté d'un chœur de voix féminines qui éclate derrière
les murs sombres d'une grande bâtisse aux airs de caserne. Le
chant n'a rien de rauque ni de discordant : l'instinct mélodique
du peuple breton supplée à son ignorance du solfège, et les
sardinières particulièrement, qui sont d'excellentes chanteuses
font, valoir avec beaucoup d'art les vieux gwerz populaires et
les refrains de café-concert dont s'accommode indifféremment
leur éclectisme musical. Quoi qu'elles chantent, d'ailleurs, félici^
tons-nous ; dans le métier de friteuses, on ne chante que quand
on travaille. Le chômage seul est silencieux. Quelques-unes de
ces filles parviennent sur la fin de leur carrière au grade de
commises-surveillantes; d'autres, installées dans de petites ba-
raques, sur les quais, entre des piles de jetonsi sont commises-
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428 REVUE DES DEUX MONDES.
acheleuses, c'esl-à-dire chargées de recevoir et de compter les
panerées de 200 sardines apportées par les mousses. Mais la plu-
part se contentent d'étêter les sardines, de les vider, puis de les
jeter dans des cuves de saumure, d'où elles les retirent au bout
d'une heure pour les laver et les faire sécher à Pair libre, sur des
grils en fil de fer. Ce bain de soleil communiquera au poisson la
rigidité nécessaire. Après quoi on le plongera dans Thuile bouil-
lante, puis on procédera à sa mise en boite : assises en rangs
parallèles le long des établis, les friteuses, méthodiquement, dis-
posent dans leurs cercueils en fer-blanc les petits cadavres
argentés. Il ne reste plus qu'à livrer la boite au soudeur qui
assurera sa fermeture hermétique.
Dans les années moyennes, à cette besogne, les friteuses
peuvent gagner jusqu'à 400 francs. Mais, dans les mauvaises
années, leur gain tombe à 25 francs, à 13 francs (chiflFres d'Au-
dierne et du Guilvinec pour 1902). Beaucoup de sardinières,
par surcroît, viennent de lïntérfeur des terres. Elles y retournent,
la saison terminée. Leur maigre salaire, Tincertitude de la pêche
les exposaient jusqu'ici à tous les hasards d'une vie misérable,
loin du foyer natal. J'ai vu de ces pauvres filles, à Douarnenez,
qui passaient la nuit sur le môle, en plein air, serrées les ui)es
contre les autres, comme des perdrix à la poudrée, sans autre
abri que le parapet... C'était au cœur de l'été sans doute. L'air
était tiède, le ciel étoile. Mais il y avait aussi des nuits où le vent
de mer et la pluie faisaient rage. Quoi ! disait-on, à défaut de
chambre, pas un dortoir, pas même un hangar où se mettre à
couvert des intempéries de la saison! Et dans quel granit sont
donc taillées ces parias de l'industrie sardinière pour résister
à un pareil régime? Quelques usiniers charitables leur ouvrirent
enfin des refuges. Premier progrès. Le décret du 28 juillet 1904
en réalisa un second, quand il détermina les conditions d'hy-
giène où doivent se trouver les locaux affectés au couchage du
personnel dans les établissemens visés par la loi du 12 juin 1893 :
ces locaux « doivent » être largement aérés et munis de fenêtres
et autres ouvertures à châssis mobiles donnant directement
sur le dehors ; si ce sont des dortoirs, ils « doivent » avoir une
hauteur moyenne de 2'',60 au moins; le sol « doit » en être
formé d'un revêtement imperméable, les murs peints à la chaux
une fois par an et recouverts d'un enduit permettant un lavage
efficace; la literie « doit » être maintenue dans un état constante
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■ -é
LA CRISE SARDINIÈRE. 429
de propreté, les draps blanchis une fois par mois, les matelas
cardés au moins tous les deux ans. Il « doit » s'y trouver des
lavabos, à raison d'un au moins pour six personnes, avec savon
et serviettes individuelles...
Des dortoirs de cette sorte, parfaitement « confortables, »
viennent d'être installés à la Turballe, à Belle-Ile,à Quiberon, etc. ;
ils seront prêts pour la prochaine campagne. À la bonne heure I
Reste h savoir, il est vrai, si on aura l'occasion de les inaugurer.
Les sardinières supposent des sardines. Mais les sardines conti-
nuent h bouder les filets de nos pêcheurs. Et c'est que, des trois
remèdes préconisés par V Union des fabricanSy le Parlement,
comme je l'expliquais plus haut, n'a pris en considération que
les deux premiers, dont l'efficacité était subordonnée à l'adop-
tion du troisième. Or, précisément, de ce troisième remède, les
pécheurs ne veulent pas entendre parler.
n est donc bien terrible, ce remède? Jugez-en. V Union des
fabricans ose réclamer le retour de la législation maritime à un
régime plus libéral en ce qui concerne l'emploi des engins de
pêche. Les sennes et filets roulans, par exemple, sont interdits:
elle demande que l'interdiction soit levée. On comprend les hési-
tations du ministre.
De sa réponse pourtant dépend la' résurrection ou la ruine
définitive de l'industrie sardinière. Car, s'il est exact que la sar-
dine ne c< travaille » plus, ne « maille » plus, il ne s'ensuit pas
que la sardine fasse défaut sur nos côtes. Au contraire et, dans
les pires années, en 1902, en 1905, les pêcheurs ont encore dit,
en débarquant les mains vides : « Jamais on n'a vu autant de
poisson (1)! » Par surcroit, ce poisson, il semble aujourd'hui
prouvé qu'on pourrait le capturer, sinon sans rogue, du moins à
peu de frais, avec des sennes d'une certaine dimension, ces
mêmes sennes qui furent en usage chez nous de 1874 à 1878 et
que les pêcheurs espagnols et portugais se sont empressés
d'adopter. La senne Belot, par exemple, vaste nappe de
i 600 mètres de long et de 30 mètres de haut, permet de prendre
jusqu'à 100 000 sardines d'un coup. Eh! mais, direz-vous, la
(i) Cf. Aug. Dupouy, la Crise sardinière {Pages libres, 10 janvier 1906).
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430 REVUE DES DEUX MONDES.
voilày la solution rêvée, idéale ! Pas encore. La grande senne Belôt
coûte très cher, près de 1 000 francs. Elle requiert la collaboration
de trots fortes chaloupes; enfin, il est vrai qu'elle prend beaucoup
de poisson, mais elle en prend trop, justement : tassées, écrasées,
les sardines ne sont plus a marchandes » au sortir du filet. On
conçoit donc, à la rigueur, que la grande senne Belot ait été in-
terdite : nos pêcheurs lui voulaient mal de mort et n'ont eu de ^
cesse qu'ils n'aient obtenu sa condamnation officielle.
Le malheur est qu'ils ont exigé et obtenu en même temps la ^^^^
condamnation de la petite senne Belot, du filet Eyraud, du filet -^^d
Guézennec et du filet tournant qui, de dimensions beaucoup plus <^^.8
restreintes, avaient toutes les qualités de la grande senne Belot .^r^.^t
sans présenter aucun de ses inconvéniens. L'emploi de ces en- ._^.
gins, à la requête pressante des pécheurs, n'en fut par moins dé- ^-
fendu dans la baie de Douarnenez par décret du 10 octobre 1878. ^ -^3.
Ce décret ne visait qu'une portion très limitée du littoral. Aussi, ,^. -^ ii
à la fin de Tannée 1881, trois pêcheurs de Penmarc'h, « lassés ^^^ :^s
de ne rien prendre, » et se souvenant des pêches abondantes qu'on ^r—im- <#xi
obtenait de 1874 à 1878 avec les petites sennes Belot, cousirent ^^M^^mz^t
leurs filets les uns aux autres et obtinrent par cet ingénieux pro- ^*
cédé des sennes improvisées qui firent tout de suite merveille. — ^5-
A cette nouvelle, dit M. Le Gall, voilà la fièvre qui « s'empare
des autres pécheurs de Penmarc'h et de Saint-Guénolé : ils courent
à Douarnenez et enchérissent à tel point sur les vieilles sennes
des pêcheurs de cette ville qu'ils en arrivent à payer des 800 et des
900 francs des engins sans grande valeur, dont le fil était presque
pourri. Ils font, néanmoins, une excellente opération commer-
ciale (1). » De fait, les ports de Saint-Guénolé et de Penmarc'h-
furent les seuls du littoral breton qui échappèrent à la cris^
sardinière de 1881 et 1882. Gros émoi chez les pêcheurs dem^
ports voisins, touchés dans leur amour-propre plus encore qu^
dans leurs intérêts : ils crièrent au privilège, et l'interdictiom
édictée pour la baie de Douarnenez fut étendue au quartier d'An—
dierne, puis peu à peu au reste du littoral. UUnion des fabri^
cans essaya vainement de ramener les pouvoirs publics à une
plus équitable appréciation des choses. Tout ce qu'elle obtint fut
la nomination d'une commission d'enquête composée de MM. Vail-
lant, professeur au Muséum, Fabre-Domergue, inspecteur des
(1) Cf. Th. Le Gall, FIndustrie de la pêche dcuu les parts sardiniers bretons.
Bennes, 1904.
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LA GRISE SARDINIÈRE. .431
pèches maritimes, et Canut, directeur de la station de pisciculture
de Boulogne-sur-Mer : cette commission, à qui Ton retirait d'une
main les crédits qu'on lui accordait de l'autre, dut interrompre
ses travaux devant l'hostilité des pécheurs. Mieux encore que dans
l'affaire du vapeur René-André, affrété en 1903 par les fabricans
pour des expériences au large de Concarneau et dont les amarres
furent coupées, l'équipage mis en interdit, sans que la justice
recherchât les délinquans, on vit là dans quel esprit de déconcer-
tante partialité les pouvoirs publics entendent procéder au règle^
ment de la question sardinière : tous leurs soins tendent, non à
relever cette industrie, mais à ne pas s'aliéner les pécheurs.
Aussi bien, l'enquête touma-t-elle brusquement (1905) : un des
commissaires, M. Fabre-Domergue, venait d'être expédié en Por-
tugal et en Espagne, i^vec M. Potigny, pour y étudier « les modes
de pèche de la sardine. » Peut-être, par ce biais, espérait-on
gagner un an ou deux et donner à la sardine le temps de venir
à résipiscence. C'est alors que VUnion des fabricans, en vue
d'une expérience qu'elle restait seule à vouloir organiser, s'avisa
de tirer parti d'un récent arrêt de la cour de Rennes qui décla-
rait « qu'on ne saurait de plein droit assimiler k fa senne les
filets ordinaires même reliés entre eux et formant sennes. » S'ap*
puyant sur cet arrêt, VUnion s'entendit avec un de ses membres,
M. Dupouy, de Saint-Guénolé, petit port finistérien qui, ainsi
que Kerity, par grand hasard, n'était pas hostile à une certaine
liberté du régime des pêches. Les patrons sardiniers, an début,
marquèrent bien quelques craintes : l'administration de la marine
n'allait-elle point leur chercher noise, si, de leurs filets attachés
bout & bout, ils faisaient une senne ou un filet tournant? On led
rassura par une brève exposition de la nouvelle jurisprudence
et, comme il leur demeurait une inquiétude sur les conséquences
de leur initiative, les fabricans prirent l'engagement, « en cas
d'abondance du poisson, d'établir un prix minimum et d'indi-
quer en même temps les quantités maxima que chaque usine
pouvait travailler, de façon que les pêcheurs pussent s'en-
tendre pour limiter leur pêche. »
Sur ces bases loyales, l'expérience fut tentée et elle réussit
au delà de toute espérance: certains bateaux vendirent pour
800 francs de poisson en une semaine. Résultat d'autant plus
remarquable que les essais (c étaient faits avec des équipages
encore insuffisamment expérimentés pour l'emploi des filets tour-
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432 REVUE DES DEUX MONDES.
nans. » MM. Fabre-Domergue et Potigny, entre temps, avaient
déposé leur rapport de mission en Portugal et en Espagne, rap-
port que l'administration de la marine, quand elle en connut les
conclusions, ne mit aucun empressement à publier. Ces conclu-
sions ne différaient pas beaucoup en effet 4e celles qu'avait
adoptées VUniondes fabricans; on les pressentait favorables à la
thèse de la liberté du régime des pêches et l'on ne se trompait
pas, conmie il apparut dans la séance du 16 mars 1906, où le
ministre dut reconnaître lui-même « la nécessité de rechercher
par des essais nombreux (ces essais n'étaient-ils donc pas déjà
faits?) un engin du type des filets espagnols permettant aux
pêcheurs un gain mieux approprié à leurs efforts. » M. Thomson
ajoutait bien, et assez raisonnablement d'àillehrs, que, s'il était
indispensable que les pêcheurs renonçassent, « dans \^ mesure
du possible, à leurs anciens engins » et, « abandonnant une rou-
tine funeste, » fissent l'expérience d' « engins nouveaux, » une
réforme de l'usine n'était pas moins indispensable.
« Il n'est pas admissible, disait-il, qu'où s'efforce de restreindre
la pêche et d'éviter qu'il y ait un nombre trop considérable de
poissons à usiner. C'est le contraire qui doit se produire, et, si
l'industrie sardinière prend en ce moment en Espagne un mer-
veilleux développement, c'est précisément parce qu'on y orga-
nise les usines pour mettre en œuvre toute la quantité de pois-
sons qu'on peut pêcher. On narrête pas à un moment donné la
pêche sous prétexte de maintenir certains prix, en menaçant les
pêcheurs de ne plus leur acheter de poisson. »
Cela est vrai ; mais, pour que les fabricans puissent donner
toute l'extension convenable à leurs usines, il faut qu'ils ne soient
plus exposés, quand ils font, comme en Espagne et en Portugal,
une économie compensatrice de main-d'œuvre par l'emploi de
machines perfectionnées, à voir ces machines brisées, leurs
ateliers pillés et incendiés. Le fait, on le sait, se produisit à
Douarnenez, et il est de ceux dont on peut prédire le renouvelle-
ment presque à coup sûr. C'est une étrange erreur, au surplus, de
croire qu'en affectant de frapper l'usine et de lui imposer d'office
certaines réformes dispendieuses, on obtiendra l'assentiment des
pêcheurs à un relâchement de la législation maritime. Dans son
dernier congrès, la Fédération des marins sardiniers émettait
encore le vœu « que l'essai de tout engin nouveau, espagnol ou
non, ne fût pas fait çn 1906. » Pour quelles raisons? Parce que.
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LA GRISE SAÀDINIÈRE. 433
disait la Fédération, « avec les filets actuels et des rogues de
bonne qualité^ les marins prennent du poisson quand il y en a ; )>
parce que « Temploi d'un engin nouveau ne changerait en rien
la situation dans une mauvaise année ; » parce que « tout essai
de ce genre ferait renaître la discorde parmi les marins pêcheurs. >>
Aucune de ces raisons ne supporte l'examen et les deux premières
au moins sont contredites par l'expérience de quatre années con-
sécutives. Encore faut-il savoir gré à la Fédération de n'avoir
pas repris à son compte les antiques argumens: la senne « fa-
tigue » la sardine ; la senne dépeuple les fonds ; la senne détruit
le frai, etc., etc.
Il n'est même pas sûr que la crainte de l'avilissement des prix,
en cas de surabondance du poisson, ni celle des réductions de
personnel que l'emploi des filets perfectionnés imposerait
dans l'armement (1), soient, comme on l'a dit , les raisons de
derrière la tête des pêcheurs sardiniers. <( La pêche à la rogue,
observe M. Th. Le Gall, est à la portée du premier inscrit
maritime venu; l'adoption de la senne, elle, établit aussitôt
entre les pêcheurs un handicapement sensible. Si l'on tient
compte que les fins pêcheurs, actifs ou tenaces, sont dans tout
port sardinier la très petite minorité, le fait n'étonnera pas que
la grande majorité des pêcheurs ait demandé à l'État de lier au
sort de la masse celui du groupe restreint des marins intelli-
gens et mieux doués qui s'enrichissent à vue d'œil sous ses re-
gards jaloux. Pour le pêcheur breton, la mer est la propriété
commune des inscrits maritimes, le champ indivis à exploiter.
C'est cet état d'âme qui Ta dressé contre un engin qui assurait
(1) « Je tiens à attirer votre attention, m'écrivait & ia date du 4 décembre der-
nier M. de Tliézac» sur l'argument très sérieux et très sincère que voici : « Actuel-
lement, disent les pécheurs, nous sommes des milliers que la mer fait vivre (?) et
qui pouvons gagner à peu près notre pain. Avec le chalutage à vapeur, les grandes
sennes, il n*y aura plus de travail pour tout le monde. Donc il n'en faut pas. » Les
pécheurs qui parlent ainsi obéissent à un sentiment de solidarité indiscutable. »
-^ Sans doute. Mais le chalutage à vapeur est une chose et les grandes sennes une
autre. Le chalutage à vapeur, mal surveillé, poiurait l'être beaucoup mieux et sa
zone d'exercice reportée à cinq ou six milles de la céte : la drague en effet ne
détruit peut-être pas autant de poisson qu'on le dit; il est certain pourtant
qu'elle épouvante le poisson et finit par le chasser vers le large. Quant aux
grandes sennes, personne ne parle de les rétablir et V Union des fabricans n'a en
vue, et seulement dans certains cas déterminés, que les petites sennes et les
filets toumans. Le nombre des pécheurs sardiniers s'est exagérément développé
en ces dernières années : il y a pléthore, soit. Mais, en 1878 et 1882, la pléthore
dont on se plaint aujourd'hui n'existait pas, et les pécheurs ne s'en montraient
pas moins hostiles à l'emploi des engins perfectionnés.
TOME xxxvii. — i907, 28
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434 REYUB DBS DEUX MONDES.
parfois à un équipage la chance de capturer en une journée plus
qu'un autre équipage en un mois de travail. Le pécheur auquel
le sort avait été défavorable, sans songer à accuser son inertie
ou son défaut de technique, imputait aussitôt sa malchance per*
sistante aux heureux coups de senne du voisin, qui avait détroit
sa part de poisson. » Au besoin, jadis, il accusait ce voisin de com-
plicité avec le diable. Etienne Guillou, de Goncarneau, l'héroïque
sardinier-pilote qui sauva 122 équipages, avait été surnommé la
sorcier pour ses succès à la pèche : on disait que, quand il eût jeté
son filet dans une lande, il en eût ramené du poisson. Une célé-
brité plus contestable de l'industrie sardinière, Pobet-Coz, d'Âu-^
dierne, passait pour devoir sa chance extraordinaire à la présence
d'un sachet magique, caché dans la doublure de sa vareuse (1).
Peut-être ne croit-on plus beaucoup au diable, en Bretagne;
mais la propagande syndicaliste n'y a pas encore ruiné tous les
préjugés et le plus déplorable de tous, celui qui, dans le choix
de ses engins, fait du pécheur sardinier l'esclave de la routine
et de l'imprévoyance. La crise s'aggrave pourtant; la misère
augmente. Encore deux ou trois ans de ce régime et l'industrie
sardinière aura vécu. Mais 150 usines, 160 ateliers de presse et
salaison ne disparaîtront pas sans que nos pêcheurs en éprouvent
le contre-coup. Eux-mêmes ne l'auraient pas cru, s'il ne s'était
trouvé de profonds politiques pour leur donner l'assurance du
contraire. « La pèche du large, écrivait M. Le Bail dans le Maiin^
doit être le suprême espoir et la suprême pensée de nos marins
comouaillais I » Et il n'est que trop vrai qu'en plusieurs ports du
Finistère, ces mêmes marins qui, par crainte d'un léger change*
ment à leiirs habitudes, ne peuvent se résigner à l'adoption des
filets toumans et des petites sennes Belot, sont tout prêts à braver
la haute mer et à se muer en pêcheurs de thon... Les fabricans
ne sont point des anges. S'ils faisaient leur examen de consciotice,
ils reconnaîtraient qu'ils ne se sont point toujours conduits
envers les pêcheurs comme la stricte équité l'eût voulu. On ne
joue point impunément au Moloch industriel, et un moment vient
où la patience des victimes se lasse. Or, il n'est que trop visiblCi
à certains signes, que ce moment approche, s'il n'est déjà venu.
Du moins les fabricans, par l'attitude conciliante qu'ils ont
adoptée en ces dernières années, ont-ils racheté largement leurs
(i) Cf. Le Carguet, BeeiM du tradiHoni popuiairu, tome IV.
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LA GRISE SARDUaÈRB, 435
erreurs passées. On I,es a vus qui préconisaient l'accord du ca-
pital et du salaire, qui consentaient à une limitation des prix,
qui reconnaissaient les syndicats et envoyaient des délégués à
leurs congrès. Et ces délégués disaient :
— Nous souffrons les uns et les autres et nous soufiErirona
bien davantage encore, si nous continuons h nous entre-déchirer.
PôcheurSy vous laissez dire partout, vous faites écrire par voa
députés que « la sardine semble avoir abandonné nos côtes. »
Pourquoi tromper l'opinion? Qu'en résultera-t-il de bon pour
TOUS ? Plutôt que de tout attendre de TÉtat-Providence, comptons
sur nous-mêmes, unissons-nous, usiniers et pécheurs. Il y a
encore de la sardine dans les mers vendéenne el bretonne ; il y
en a même en abondance, et des expériences récentes témoignent
qu'on peut la prendre presque sans rogue, presque sans frais,
avec des sennes et des filets toumans, ces sennes, ces filets dont
vous avez obtenu l'interdiction en France et au moyen desquels,,
^ Espagne et en Portugal, on poche la sardine par quantités
prodigieuses. Vous avez peur à votre tour d'en prendre trop?
Vous redoutez le brusque avilissement des prix 7 Eh bien i con-
tenons : 1<^ Que la pêche aux filets toumans ne sera autorisée
9^' en cas de disette de poisson sur la côte; 2« que des prix mi-
^wium vous seront garantis après discussion, sur des bases fixées
^^^^ t>ous et par nous...
Le sage Nestor n'eût pas mieux dit. C'est pourquoi je souhaite
^^^tnent que les pécheurs se prêtent aux ouvertures des fabri-
5^s* La prétendue solution haùturière ne serait en effet une so-
^^on pour personne et pas môme pour les pêcheurs. Quelques-^
^^^ seulement, en très petit nombre, pourraient en faire leur
Profil Puis on ne passe pas si commodément d'une pêche à une
^^x*Q pêche ; et, enfin, cette pêche haùturière a bien comme la
P^Wle pêche ses aléas et ses mécomptes. Pour avoir égard aux
^^^l'êts du prolétariat maritime, il n'est point nécessaire qu'on
^^ï" sacrifie les intérêts du patronat sardinier ; il arrive même
^ On sert les uns en servant les autres, tant ils sont au fond
^^^îdaires. Un accord entre les fabricans de conserves et les
p<^heurs, accord dont il appartient peut-être h l'État de prendre
^tiative et, en tout cas, de surveiller la stricte observation,
y^Uà, en résumé, le vrai, Tunique salut à cette heure pour notre
^^Ustrie sardinière.
Et tout le reste n'est que de la surenchère électorale.
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I VI
Les pécheurs sardiniers manquent vraiment de mémoire :
pour les mettre en garde contre la pêche hauturière et en générai
contre tout changement trop complet et trop brusque apporté
dans leurs habitudes, que ne se rappellent-ils le lamentable échec
de leurs tentatives d'acclimatation en Tunisie et en Algérie?
M. CoUignon, préfet du Finistère, voulut reprendre l'expérience
en 1902. Mais les expériences de 1891 et de 1892 ne suffisaient-
^ elles pas(l)? Rien n'avait été* négligé cependant, tant à Tabarka
I qu'à Philippeville, pour faciliter les débuts des émigrans.
A Tabarka, les hommes étaient engagés à raison de 65 francs ^
par mois ; les femmes à raison de 2 fr. 50 par jour pour la confec- .^
tion et la réparation des filets. En outre, chaque pêcheur avait ..^^^
droit à une part de pêche qui équivalait à 20 pour 100 de Ii^kj
récolte totale. Enfin les familles étaient logées gratuitement; Ic^^^:^
enfans en bas &ge recueillis dans des crèches et dans des écoles.^^^
Le Protectorat alla jusqu'à fournir aux pêcheurs de Tabarka, ^
titre remboursable, des médicamens et des vivres. Même soUic?,-^/.
tude chez le gouvernement algérien pour les pêcheurs de Ph ^^i,
lippeville, qui recevaient, à titre d'indemnité, pour leurs frais c^mie
premier établissement, 200 francs, s'ils étaient mariés, 100 franr «5
s'ils étaient célibataires, une maison, un mobilier et des vivr^^s.
Voyons maintenant, par les rapports de M. Hanotaux, We
M. Bouchon-Brandely et de M. Roche, ce que devinrent, entouras
de toute cette sollicitude des pouvoirs publics, presque trai'tés
comme des fonctionnaires, les quarante émigrans bretons de Ts^
barka et de Philippeville. Au 1*' janvier 1893, il ne restait plus en
Afrique que vingt-huit émigrans. Encore sept ou huit de ceux-ci
avaient-ils abandonné la pêche côtière pour s'engager « dans des
industries n'ayant rien de mai*itime. » Dès le mois de mars sui-
(1) Trois autres tentatiTes de colonisation bretonne avaient été déjà faites, 1
plus de succès, en 1845 et 1872, à Sidi-Ferrucli, par le comte Guyot et ramini i
Gueydon, en 1885 (?), à Sétubal, par M. Alfred Riom. On a parlé aussi, pour* d
engorger » les ports bretons, d'organiser chaque année vers la Méditerranée i
émigration volante des pécheurs sardiniers analogue à ceUe des « islandais >
des « terreneuvas. » Ce projet, peu pratique, semble aujourd'hui abandonné.^
projet de M. Th. GareUe, partisan de l'émigration définitive, mais qui voue'
M donner à l'économie de l'émigration un caractère franchement capitaliste, 1
encore celui de tous qui présenterait le plus de chances de succès.
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^^f^^F^^-r
LA CRISE SARDINIÈRE. 437
Tant, tous les émîgrans, sans exception, demandaient avec ins-
tance qu'où les rapatriât: la faillite de Texpérience était complète.
Restait à en dégager la moralité. Ce fut M. Roche qui s'en
chargea. Il avait succédé comme inspecteur général des pèches
à M. Bouchon-Brandely, promoteur du mouvement d'émigra-
tioil, et il n'avait aucune des illusions de son prédécesseur. II vit
tout de suite les vraies causes, les causes profondes et irrémé-
diables de l'insuccès de l'expérience. Sans doute il était exact
que la sardine, d'ordinaire si abondante dans les eaux algériennes
et tunisiennes, n'avait presque pas « levé » en 1892. Mais, quand
même la sardine aurait été plus abondante, l'échec de la tenta-
tive n'en était pas moins assuré. Le régime de la Méditerranée
est tout différent de celui de la Manche et de l'Atlantique, et l'on
ne s'y plie point du premier coup. M. Roche citait à l'appui
de sa thèse le cas de deux marins-pêcheurs de Boulogne (on sait
que les Boulonnais jouissent d'ime réputation méritée comme
pécheurs hauturiers), deux frères, tous deux mariés, qui étaient
venus s'établir à Bône sur les conseils du gouverneur général.
Celui-ci avait fait pour eux ce qu'il avait fait pour les pêcheurs
bretons de Philippeville. Avec l'es 400 francs de leur allocation
et les économies qu'ils possédaient, les deux frères achetèrent
un bateau, des palangres et, pour plus de sûreté, embarquèrent
avec eux un homme du pays. « Mais l'ignorance de la langue,
dit M. Roche, le maniement d'une embarcation d'un type nou-
veau pour eux, leur défaut de connaissance des fonds de pêche
et des conditions de la navigation, leur suscitèrent de telles
difficultés qu'ils durent renopcer à pratiquer le métier de pê-
cheur. Ils se trouvèrent réduits à la plus grande misère et forcés
de chercher un emploi. » Là oîi des marins boulonnais avaient
échoué, comment aurait-on voulu que réussissent des marins
bretons? J'aime beaucoup mes compatriotes, mais enfin il me
faut bien reconnaître que l'esprit d'initiative n'est pas leur qua-
lité maltresse (i) et qu'il n'est pas d'hommes peut-être chez qui
les habitudes héritées ou acquises aient autant de force et lais-
sent moins de prise aux influences extérieures. Et je ne parle pas
de cette nostalgie qui est le mal de tous les émigrans bretons.
(1) Exception f<e pour deux ou trois catégories maritimes déteroiinôes comme
les Grésillons ou pécheurs de Groix, les plus hardis et les plus fins marins de
l'Atlantique, et les pécheurs de Primel, qui ont trouvé le moyen de se passer de
mareyeurs et traitent directement avec les facteurs aux Halles.
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438 REVUE DES DEUX MONDES.
Sans doute elle joua son rôle dans la navrante odyssée des
pêcheurs de Tabarka et de Philippeville. Sous ce ciel africain,
tout ruisselant de lumière, combien de fois ne durent-ils pas
regretter les limbes du ciel natal et ces trois pierres grises, an
bord d'un golfe sauvage, qui obsédaient déjà, sous les murs de
Garthage, les mercenaires celtes du temps de Salammbô!...
En l'espace de dix ans les Bretons avaient-ils changé à ce
point que ni la nostalgie, ni le manque d'initiative, ni l'inapti-
tude à se plier aux conditions d'une vie entièrement nouvelle ne
fussent plus des obstacles à leur transplantation ? M. CoUignon
le pensa. Il revint promptement de son erreur, et les pécheurs
sardiniers, dont on tâchait d'endormir la misère au récit des
joies compensatrices qui les attendaient dans la Cocagne médi-
terranéenne, — comme on les berce aujourd'hui avec les mots
magiques de crédit maritime et de pêche hauturière, — s'éveil-
lèrent un beau jour de leur rêve et se retrouvèrent Gros-Jean
comme devant
VII
Développement et organisation des syndicats, institution de
prud'homies dans les centres sardiniers, meilleure réglementation
du chalutage à vapeur et de la coupe des varechs, suppression
des filets de dérive à partir du 15 avril de chaque année, exter-
mination des bélugas, licence accordée aux pêcheurs de saler
chez eux la sardine de rebut, etc., bien des palliatifs encore ont
été suggérés pour atténuer les effets de la crise. Ceux-là mêmes
qui les proposaient, et jusqu'à ceux pour qui l'action syndicale
est la panacée de tous les maux du corps social, reconnaissent
qu'on ne saurait rien attendre de leur application tant que
l'alcool asservira le pêcheur sardinier.
ce Nous pouvons affirmer sans aucune exagération, dit M. Louis
Ropers, que la consommation d'alcool absorbe un quart du gain
du pêcheur; tout matelot, sans être un ivrogne, consomme
annuellement pour 150 francs d'alcool. » — « On ne peut pas
jeter dans la lutte coopératiste, dit à son tour M. Th. Le Gall,
des hommes abrutis par l'alcool et par toutes les superstitions,
prostrés dans l'ignorance et dans la misère et qui ne conçoivent
même pas, tant leur âme tend à se matérialiser, le désir ni même
l'espoir d'une délivrance prochaine. »
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LA GRISE BARDINIÂRB. 439
Ces dernières lignes sont particulièrement sévères et Ton y
Tondrait peut-être plus de nuances. Car voici une institution
qui n'est pas très vieille sans doute et qui, en face du débitant
pervertisseur et exploiteur, affirme hautement et prouve jusqu'à
un certain point sa vertu de relèvement social: V Œuvre de la
côte bretonne, Tœuvre des Abris du Marin, comme on dit plus
familièrement, a été fondée en 1899. Qu'est-ce que l'Abri? —
L'Abri, c'est l'aaberge en mieux et sans l'alcool.
11 y avait jadis, au Guilvinec, une avancée rocheuse, qu'on
appelait ironiquement la « Pointe des Blagueurs. » Exposée à
tous les vents, nue, grise, froide, cette pointe mélancolique n'avait
pourtant pas complètement volé son nom et il était rare qu'on
n'y vit pas quelques groupes de pécheurs inspectant le large et
attendant l'embellie. « Blaguer, » à la vérité ces malheureux n'y
songeaient guère. Sous les vareuses trempées de pluie, les corps
grelottaient; le froid gerçait la peau. Mais quoi I il fallait être
là, coûte que coûte : le poisson est rusé ; le vent a des sautes
imprévues. Et, la résignation bretonne aidant, on s'accommodait
de cet état de choses sans espérer qu'il pût jamais s'améliorer...
Un beau jour pourtant, sur ce promontoire de misère, une vaste
et confortable habitation est sortie du sol. Percée de larges baies,
surmontée d'une sorte de dunette, — la « hune des pilotes, » —
d'où l'on embrasse tout l'horizon, cette habitation est à la fois
un refuge et un observatoire. Elle est encore quelque chose de
plus, comme nous le verrons tout à l'heure. Mais le nom qu'elle
porte lui a été imposé par sa destination première; sur la claire
et riante façade, crépie à la chaux hydraulique, on lit ces' trois
mots très simples — et très suggestifs : — Abri du Marin,
Ce qui s'est passé, en 1900, au Guilvinec, s'est passé à Au-
dierne, à Concameau,au Palais, àCamaret, au Passage-Lanriea,
à Sainte-Marine et à l'ile de Sein. Sur huit points de la côte
bretonne, les pécheurs ont aujourd'hui des maisons à eux ou
qui leur appartiendront prochainement et qui portent le même
nom que la maison commune du Guilvinec. Toutes les huit sont
des « Abris du Marin. » Quatre années ont suffi à M. de Thézac,
— le promoteur des Abris, — pour mettre sur pied cette grande
et belle Œuvre de la côte bretonne qui témoigne des prodiges
qu'on peut attendre de l'initiative privée, quand elle a la foi et
qu'elle est désintéressée. Vivant au milieu des sardiniers, initié
par un contact permanent à leurs besoins et à leurs aspirations,
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410 REVUE DES DEUX MONDES.
M. de Thézac avait été frappé de bonne heure par ce qu'il appelle
l'instinct de sociabilité des pêcheurs à terre.
« C'est un besoin pour eux de se réunir, dit-il. Ces réunions
se forment par groupes, en plein air, lorsqu'il ne pleut pas, et,
inévitablement, dans les cabarets, lorsqu'il pleut, ce qui est
presque continuel l'hiver. Quelques marins, ceux qui ont la chance
d'être moins étroitement logés, accordent bien quelques momens
à leur foyer, à la vie de famille; mais le métier lui-même
n'exige-l-il pas que le pêcheur resté dehors, sur le quai, à guet-
ter l'embellie, à s'informer des prix de vente et des lieux de
meilleure pêche, à discuter pour s'instruire avec les collègues?... »
Passe encore Tété ! Mais, vienne l'automne : les pluies, le
vent, la grêle rendent la faction intenable. Ah ! se dit M. de Thézac,
si les pauvres gens avaient un « abri » sur la falaise ou sur le
port ! S'ils pouvaient se mettre à couvert, sans bourse délier ou
presque, dans un endroit sain, bien chauffé, confortablement
aménagé et où ils ne fussent pas la proie des débitans? Cet
« abri » idéal, beaucoup d'entre eux le possèdent h présent,
grâce à VŒuvre de la côte bretonne. Deux petites chambres
sombres et tristes, louées hâtivement sur la pointe de Men-Brial
(île de Sein), furent pourtant le berceau de cette œuvre admirable
et appelée & un si rapide développement : la salle de lecture, —
un grenier, — n'offrait même pas hauteur d'homme; on lisait
accroupi sur le plancher. Que nous sommes loin de ces débuts
misérables l Mais aussi c'est que l'Abri, â l'origine et dans la
pensée de son fondateur, n'était qu'un simple local d'attente et,
par la force des choses, voici qu'il est devenu en quelques années
un cercle d'études, un bureau de renseignemens, une sorte de
« maison du peuple » des marins.
Tel de ces Abris, il est vrai, a coûté 15 000 francs; les plus
humbles 8 000, 6000 francs. Mais tous sont bâtis et aménagés sur
le même plan : deux grandes salles claires, bien aérées, décorées
de tableaux et de cartes marines (la salle de récréation et la salle
de lecture) ; un préau couvert avec des jeux de quilles, de boules,
des appareils de gymnastique; un dortoir avec des lits de camp
(certains Abris en possèdent jusqu'à 40 pour les pêcheurs en
relâche) ; une citerne pour faire Taiguade ; un atelier pour réparer
la vergue ou l'aviron cassés en cours de route... On sait l'adresse
des gens de mer à sculpter et à façonner des réductions de na-
vires, chefs-d'œuvre d'ingéniosité et de patience : des outils sp^
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LA CRISE' SARDINIÈRE. 441
ciaux ont été mis à la disposition des sociétaires ; des régates de
bateaux-modèles organisées. Tous les samedis, jours fériés et
dimanches, la lanterne magique alterne au programme du soir
avec les auditions de phonographe. En temps normal, l'Abri
délivre gratuitement à ses sociétaires, pour leur correspondance,
encre*, plumes, papier. Il leur prête gratuitement des livres, car il
a une bibliothèque, composée surtout de manuels nautiques et
de récits de voyage ; de plus, M. de Tbézac publie chaque année
un Almanach du marin bretoUy qui est un modèle du genre. Gra-
tuitement encore, le sociétaire blessé reçoit à TAbri un premier
pansement (par parenthèses, on n'imagine pas ce qu'il se soigne
dans les Abris de « taïous de mer, » ces terribles furoncles du
poignet si fréquens chez les pêcheurs). Étonnez-vous, après tout
cela, que les Abris, qui ne sont encore qu'au nombre de huit (1),
reçoivent bon an mal an de 3 à 400 000 visites. Du 13 janvier au
4 décembre 1906, leurs postes de couchage avaient hospitalisé
1 705 marins en relâche ; infirmiers volontaires, les gardiens
avaient fait 2342 pansemens et distributions de remèdes gratuits.
Les chiffres ont leur éloquence : 400 000 visites à l'Abri, c'est
400000 visites de moins au cabaret... Et voilà bien pourquoi les
Abris ont rencontré tant d'ennemis, assez fins manœuvriers pour
avoir su gagner la Fédération des marins pêcheurs à leur
cause. Ce fut une stupeur sur le littoral, quand cette Fédération,
dans son dernier Congrès, signala les Abris comme des lieux de
perdition où les jeunes gens étaient « attirés par l'appât du
gain » et « contractaient des habitudes de paresse. » Protestations,
démentis plurent de tputes parts, et la Fédération en fut pour sa
courte honte. Une œuvre de solidarité sociale à laquelle on ne
peut découvrir aucune arrière-pensée d'intérêt personnel est un
phénomène si rare que les débitans bretons n'y peuvent croire
encore. Telle est bien pourtant l'Œuvre des Abris... Et j'ai dit
que logement, médicamens, pansemens, outils, jeux, livres,
encre, papier, boisson (2), tout était délivré gratuitement aux
(1) Sur rinitiative du D^ Barot, le philanthrope rochefortais bien connu, s'est
fondé récemment, à l'imitation des Abris de la côte bretonne, VAbri du marin de
Pouras.
(2) Car on boit à rAbrL Seulement on n'y boit pas d'alcool, môme pas de Tin,
de cidre. On y boit... de la tisane d'eucalyptus, boisson éminemment inoffeDsive,
pour laquelle les pécheurs montrent une véritable passion. C'est en janvier 1904,
il y a. trois ans donc, qu'un hasard, qualifié par M. de Tbézac de providentiel, ût
essayer dans deux Abris Tinfusion ohaade et sucrée de feuiUes d'eucalyptus. Tout
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424 REVUE DES DEUX MONDES.
sociétaires des Abris. Peut-ôtre me suis-je trop avancé : en réa-
lité les sociétaires des Abris paient une cotisation annuelle, —
exactement comme les membres du Jockey ou du Cercle agri-
cole. Cette cotisation est seulement moins élevée : 10 centimes
par an.
Moyennant ces dix centimes, le sociétaire des Abris a le' droit
d'entrer à toute heure dans la maison commune ; il y est toujours
le bienvenu; il y peut « palabrer » avec les camarades, s'in-
former des cours, traiter les affaires du syndicat, là où existe un
syndicat, écouter des chansons au sortir d'une conférence sur
l'hygiène ou, s'il possède une belle voix, monter lui-même sur
l'estrade et régaler l'assistance d'un pittoresque refrain de gail-
lard d'avant.
On traite de tout et on cause de tout à l'Abri, sauf de religion
et de politique. C'est la seule restriction apportée par les fonda-
teurs ; ceux-ci, — et il les en faut sincèrement louer, — n'ont
même pas voulu paraître dans la formation et la composition
des comités directeurs; les membres de ces comités, ce sont
les marins eux-mêmes qui les élisent et ils les doivent choisir
dans leurs rangs. « Ne peuvent être membres du comité, dit un
article des statuts, que les marins-pêcheurs en exercice ou re-
traités. » Excellente méthode pour éveiller chez ces grands en-
fans l'esprit d'initiative, les forcer à faire l'apprentissage du
gouvernement collectif! U Œuvre de la côte bretonne n'a évi-
demment pas accompli du jour au lendemain ce miracle de
convertir à la sobriété une armée de 17 000 piliers de cabaret.
Encore a-t-on pu constater, depuis que les Abris sont fondés,
un relèvement sensible de la moralité des pécheurs sardiniers.
Retenons précieusement, — entre tant de témoignages que j'en
pourrais donner, — la confidence mélancolique d'une débitante
du Passage-Lanriec à JM. Austin de Croze : « Depuis huit mois
que l'Abri est ouvert, j'ai perdu plus de 1 000 francs! » Telle est
de suite les marins furent conquis : en six semaines, 18000 tasses furent bnei
H fallut bien vite généraliser remploi de cette tisane merveilleuse. Tous les Abr
en demandaient. Les gardiens de ces établissemens étaient débordés. « Mondes
écrivait l'un d'eux, Huchon, du Passage-Lanriec, & M. de Thézac qui l'avait priéd
ménager le sucre dans ses distributions de tisane, — bêlas I les ressources d
rCEuvre sont limitées, — pour l'avenir je vais supprimer un peu de sucre, \f
que vous me le dites ; mais, pour la quantité des tasses de boisson, il me sei
un peu difficile de diminuer; ayant l'habitude de faire <leux distributions pr
jour, les marins connaissent les heures de distribution, et, surtout les jours (*
mauvais temps, iU arrivent comme au pillage!.,. »
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LA CRISE SABDIXOÈRB. 443
popularité de cette belle et généreuse institution que les
)mandes affluent de toutes parts au sein du comité de VŒuvre:
chaque port de pêche voudrait avoir son Abri. Pourquoi faut-il
que le fondateur de VŒuvre ne soit ni un Carnegie ni un Van-
derbiU? Pourquoi cette œuvre elle-même, par la modestie de
son fondateur, est-elle si peu connue?
« Des sociétés de sauvetage, dit avec raison M. de Thézac^
sont gratifiées chaque année de générosités qui dépassent plu-
sieurs centaines de mille francs. Or les Abris ne sont-ils pas une
vaste entreprise de sauvetage rayonnant qui préserve du nau-
frage matériel et du naufrage moral un nombre de marins im-
possible à chiffrer? »
Ces marins, ces pêcheurs, seulement seront-ils là encore de-
main? Le drame économique qui se joue à l'extrémité de la
France approche du dénouement. Sans la politique, — et quelle
politique! — il se fût dénoué il y a longtemps de la plus natu-
relle et de la plus heureuse façon du monde. Le rôle de rÉtat»
près de certains groupes sociaux non sortis encore de minorité^
devrait être celui d'un tuteur, d'un père de famille : il a été ici
celui d'un courtisan, d'un mendiant de popularité. Éclairé par
les rapports de ses enquêteurs officiels, fort des expériences
tentées, conscient du péril imminent, l'État devait prendre contre
«ix-mêmes la défense des pêcheurs, les sauver malgré eux,
quitte à sauver avec eux les usiniers : il a préféré, — par pru-
xlence, — s'abstenir, remettre toute décision à une échéance indé-
terminée. Avant cette échéance, les usiniers seront ruinés; mais
l'État aura vu sombrer dans la catastrophe ces mêmes pêcheurs
imit le bulletin de vote lui importait plus que la sécurité do-
nestique et qui, pendant quatre années, vivant de charités et
l'azpédiens, se sont croisé les bras devant la mer, non parce
ii'il n^y avait pas de sardines, mais parce qu'ils craignaient d'en
)rendre tropl
Charles Le Goffic.
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REVUE LITTÉRAIRE
FONTENELLB
L*un des livres dont notre maître, M. Brunetière, souhaitait le plus
vivement l'apparition, eût été un bon livre sur Fontenelle. Il lui
semblait que peu d'études pouvaient être plus importantes pour l'his-
toire des idées en France. Lui-môme en avait indiqué les grandes
lignes dans un chapitre essentiel sur la Formation de l'idée de progrèsy
et il y revenait récemment encore dans une de ses premières leçons
sur les Encyclopédistes. Pour un livre sur Fontenelle, en voici deux,
et qui sont d'un réel mérite. Celui de M. Làborde Hilaa, avant
d'entrer dans l'excellente Collection des « grands écrivains fran-
çais (1), » commença, si je ne me trompe, par être un « Ëloge » cou-
ronné au concours académique pour le prix d'éloquence : ce n'est pas
moi qui lui reprocherai ralsiance, la rapidité, l'éclat qui en rendent la
lecture des plus agréables. Le livre de M. Louis Maîgron (4), plus
copieux et qui se présente avec un solide appareil d'érudition, n'est
pas moins intéressant : il marque, au surplus, im progrès dans le
talent du distingué professeur auquel nous devions déjà une
consciencieuse étude sur le roman historique. Et les deux livres sont
conçus dans le même dessein qui est de « réhabiliter » Fontenelle.
Car les historiens de notre littérature ne faisaient pas à Fontenelle
la place à laquelle il a droit ; et c'est une première question de recher-
cher les causes de cette espèce de déni de justice. La plus imp<xr-
(1) Fontenelle, par A. Laborde Milaa. Collection des grands écrivains français,
t vol. in-16 (Hachette;.
(2) Fontenelle^ par Louis Maigron, professeur adjoint à la Faculté des lettres de
Clermont-Ferrand, 1 vol. in-8* (Pion;.
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I|?v%"iw.'^*.^*r**
REVUE LITTÉRAIRE. 445
(ante est que, pour son malheur, Fontenelle a été portraituré par un
écrivain de génie, qui ne l'aimait pas. Il se peut que Tabbé Trublet ait
composé tout un livre à sa gloire ; les compilations de Tabbé Trublet
tte font pas autorité; mais nous savons par cœur maints endroits des
Caractères de La Bruyère. Aussi, chaque fois que nous pensons à Fon-
tenelle, nous est-il impossible de ne pas nous le représenter sous les
traits dont le moraliste a peint Cydias. Nous le voyons, nous l'en-
tendons qui « après avoir toussé, relevé sa manchette, étendu la
main et ouvert les doigts, débite gravement ses pensées quintes-
sendées et ses raisoimemens sophistiqués. » Quel n'est pas le pou-
voir d'un mot heureux? Certaines formules se gravent une fois pour
toutes dans la mémoire; et le moyen d'oublier celle où l'auteur des
Caractères résume son opinion sur l'auteur i'Aspar : « un composé du
pédant et du précieux, fait pour être admiré de la bourgeoisie et de
la province, en qui néanmoins on n'aperçoit rien de grand que l'opi-
nion qu'il a de lui-même ! » Au reste nous n'avons guère d'occasion
de vérifier par nous-mêmes le bien fondé de cet arrêt. Car s'il a été
souvent et jusque dans les ouvrages qui ont fondé sa réputation le
détestable précieux qu'a justement raillé La Bruyère, d'autre part et
jusque dans ses écrits les plus dignes d'être loués, Fontenelle n'a
jamais été un grand écrivain. On ne le lit plus. Son style vaut par
la clarté et par l'agrément : il n'a pas une valeur d'art et n'ajoute
rien à l'histoire de la prose française. Les sujets qu'il ^ traités sont
de ceux qui se renouvellent sans cesse par le progrès continu des
connaissances et dont on n'est pas tenté d'aller lui demander un
exposé qui n'est plus a au point: » il n'y a pas d'apparence qu'on
aille s'informer de la critique religieuse dans VHistoire des oracles,
ou des systèmes de Leibniz et de Newton dans les Éloges. Il y a
mieux : les idées que Fontenelle a lancées dans la circulation, du
geste nonchalant et discret qui lui était familier, ont été reprises par
d'autres qui les ont mises en valeur et en scène et en ont fait leur
propriété. Fontenelle a eu le tort de ces inventeurs dont on célèbre
les découvertes, mais sous un autre nom que le leur. Tout cela
explique que la réputation de Fontenelle ait subi une assez longue
éclipse. Et comme U importe de rendre à chacun ce qui lui appar-
tient, ce n'est que justice de nous montrer, éparses à travers les meil-
leures de ses pages et déjà conscientes d'elles-mêmes, des idées qui
allaient faire au xvm* siècle une si éclatante fortune et sous l'empire
desquelles nous continuons de vivre.
Toutefois, si l'analyse de la pensée de Fontenelle prise en elle
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^ 146 REYinfi DES DEUX HOIfDES.
même, et si le spectacle des progrès incessans de son esprit a son
Intérêt, c'est en la prenant par nn autre biais 'qu'on aurait donné à
l'étude toute sa signification et sa portée. En effet, Pontenelle n'est
pas un de ces hommes de génie dont l'ori^alité s'impose à une
époque et parfois la détourne de son cours, pour la jeter impérieuse-
ment dans des voies imprévues, n est bien plutôt l'homme extrême-
ment intelligent, qui comprend l'époque où il vit et qui, en lui expli-
quant à elle-même le sens où elle tend, fait qu'elle s'y engage plus
avant. Et cette époque dure littéralement tout un siècle, le signe le
plus incontestable que Fontenelle ait donné de son esprit ayant été
de vivre presque centenaire ! Et ce siècle est celui où s'opère une des
révolutions les plus complètes qu'il y ait dans l'histoire de l'esprit
humain) Les contemporains ne s'y étaient pas trompés. Grimm écri-
vait : « M. de Fontenelle, qui vient de finir sa carrière, est un de ced
hxmmies rares qui, témoins pendant un siècle de toutes les révolutions
de l'esprit humain, en a lui-même opéré quelques-unes et préparé les
causes de plusieurs autres. » Et pour Oarat, le prodige de cette
« étonnante destinée » est qu'une si longue vie, partagée presque par
égales moitiés entre les deux siècles, ait été « le scandale de l'un et la
lumière de l'autre (1). » Une histoire de Fontenelle devrait donc être,
autant au moins que de lui-même, une histoire de son temps. Elle
devrait nous transporter dans chacune de ces coteries dont Fontenelto
a été tour, à tour ou tout ensemble, l'écho ou l'oracle. Elle devrait
nous montrer, flottant dans l'air et diffuses, ces idées qu'il recueille,
dégage, précise et transmet à d'autres qui les amplifieront au risque
de les dénaturer. Elle devrait, non seulement à travers ses œuvres,
mais à travers les incidens de sa vie et le cercle de ses amitiés, uous
faire apercevoir les changemens successifs d'une société qu'il avait
commencé par scandaliser et qui finissait par le suspecter de timidité.
Son premier milieu lui est imposé par ses origines et par sa famille.
Neveu des Corneille, hébergé, quand il vient à Paris, par son onde
Thomas, il fait partie de cette société du Mercure qui commence la
lutte contre l'esprit dominant du xvn* siècle. Cette première direc-
tion fut pour lui décisive, n contracta dès lors quelques-uns de ses
pires défauts, sans doute; mais ces défauts ne contribuèrent pas mé-
diocrement à le mettre sur la voie du succès et ils l'aidèrent à mani-
fester sa véritable originalité, n est curieux de relire, à ce point de
vue, 1b portrait tracé par La Bruyère et d*y noter plus d*im trait de
(1) Garât, Mémoires historiques sur M, Suard, Ut. H.
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HP^wç^-Tur-f
RSVUE LITTÉRAIRB. 447
satire qni se convertirait aisément en éloge. Ge « bel esprit » que
Tauteur des Caractères reproche à Gydias signifie d'abord sa « pré
dosité; » mais ce courant précieux qui, en dépit de Moliàre, de Boi-
leauy de Racine et par-dessus leur œuvre, va reprendre toute sa force,
est celui qui portera l'écrivain nouveau venu et le mettra en répu-
tation. Par ce mot La Bruyère désigne encore l'extraordinaire
aptitude de ce souple esprit à aborder tous les sujets, vers ou prose,
stances, idylle, élégie : il y aurait pu ajouter certaines matières qpie
la littérature jusqu'alors n'avait pas admises. Mais il ne soupçonne
pas que cette souplesse pourra être la qualité éminente de « l'honnête
homme » de demain, et que l'universalité de l'esprit pourra devenir la
marque à laquelle on reconnaîtra l'écrivain du prochain siècle. Gydias
est le causeur de salon : « Fade discoureur qui n'a pas mis plutôt
le pied dans une assemblée qu'il cherche quelques femmes auprès
de qui il puisse s'insinuer, se parer de son bel esprit ou de sa philo-
sophie. » La Bruyère ne devine pas que ces succès de salon devien-
dront le plus utile cçioyen de propagande pour des idées qui sont
près de renouveler la face de la société, et que les femmes vont être
pour l'aimable philosophe, ou, comme dira J.-B. Rousseau, pour
« le pédant le plus joli du monde » les plus précieuses auxiliaires.
Surtout, et c'est son principal grief contre Gydias, La Bruyère
distingue chez Fontenelle un goût insupportable pour les opinions
singuli^es et pour le sens propre. « Différent de ceux qui, convenant
des principes et connaissant la raison ou la vérité qui est une,
s'arrachent la parole l'un à l'autre pour s'accorder sur leurs senti-
mens, il n'ouvre la bouche que pour contredire... Soit qu'il parle ou
qu'il écrive, il ne doit pas être soupçonné d'avoir en vue, ni le vrai,
ni le faux, ni le raisonnable, ni le ridicule : il évite uniquement de
donner dans le sens des autres et d'être de l'avis de quelqu'un. »
C'est ici le grand point. Le xvii' siècle avait été le siècle du sens com-
mun et de l'autorité; il avait eu le culte de la tradition, que celle-ci
imposât le respect pour les anciens ou la soumission à la vérité reli-
gieuse. Le temps était venu de ne plus chômer les vieux saints. Peu à
peu l'idée cartésienne se faisait jour, d'après laquelle, toute vérité
étant reconnaissable à son évidence, chacun peut, par les lumières
de sa seule raison, décider du vrai ou du faux. Et une première fer-
veur d'indiscipline éclatait par la déclaration de guerre aux anciens.
Fontenelle ne manque pas d'être un de ces modernes qui ont pour
eux les femmes, les mondains, les ignorans, en un mot, tout le
monde. Le dessein de ses Dialogues des Morts est justement de raU-
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448 REVUE DES DEUX MONDES.
1er les graves personnages et de rabaisser les snperbes colosses de
l'antiquité. Caton d'Utiqiie, à l'instant de se tuer, donne à un esclave
un coup de poing <iui lui casse les dents ; a voilà un coup de poing
qui gâte bien cette mort philosophique I... » Et la mort de Lucrèce en
eût valu mille fois davantage, si la farouche Romaine n'eût pas
attendu les derniers efforts de Tarquin. Par-dessus tout, Cydias-
Fontenelle s'amuse aux rapprochemens inattendus et déconcertans :
il met en présence Auguste et Pierre Arétin, Alexandre et Phryné :
« Vous vous savez donc bon gré d'avoir eu bien des galanteries?
Et vous, vous êtes fort satisfait d'avoir désolé la meQleure pai-tie de^^B
l'univers? » L'important est d'étonner, d'inquiéter par le paradoxe,^^
et de chagriner les admirations consacrées. Jadis toute opinioi^i=L
nouvelle, avant d'être acceptée, devait faire ses preuves : désor
ce qui recommande le plus sûrement une opinion et nous dispos
tout de suite en sa faveur, c'en est la nouveauté.
Or quelle était la grande nouveauté du jour? C'était l'engouemen
dont la société polie venait de se prendre pour les sciences. Au lende
main des merveilleuses découvertes opérées dans la première moitL
du siècle, la science commençait à sortir des laboratoires et des
binets de travail. Rien n'est plus curieux et plus amusant que le tablea
de ce tout Paris de la fin du xvii® siècle affolé d'une sorte de « sni
bisme » pour la science; et c'est Fontenelle même qui nous en fov
les élémens. On se réunit ici et là, chez les savans en renom; ni l'i
commodité du local, ni la rudesse de l'enseignement ne décour
les néophytes des deux sexes. On va à la leçon de chimie plus dév
tement qu'au sermon, et on reçoit la vérité géométrique ou médic
conmie un évangile. C'est une initiation, et c'est une croisade,
avait alors des conférences chez divers particuliers. Ceux qui avai€
le goût des véritables sciences s'y assemblaient par petites troup^^^ ^,
comme des espèces de rebelles qui conspiraient contre l'ignorance ^t
les préjugés dominans. Telles étaient les assemblées de M. Bour^ï^-
lot, médecin de M. le Prince, le grand Condé; et celles de H. J ix^*
tcl(l}. )»ny en a pour toutes les aptitudes et pour tous les go&t^-
Aimez-vous la physique ? Vous avez les conférences de Régis. Pïï^-
férez-vous la géométrie? Vous avez le cours de Sauveur. La chimie s
son public, et c'est, pour ime bonne part, un public de dames. Lémery
vient d'ouvrir un cours, rue Galande. « Son laboratoire était moins nae
chambre qu'une cave, et presque un antre magique éclairé de la seul6
(1) Fontenelle, Éloge de Lémery.
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. REVUE LITTÉRAIIUI. 449
lueur des fourneauz; cependant Taffluence du monde y était si grande
qn'à peine avait-il de la place pour ses opérations. Les noms les plus
fameux entrent dans la liste de ses auditeurs : les Rohaut, les Bernier,
les Auzout, les Régis, les Tournefort. Les dames mêmes, entraînées
par la mode, avaient Taudace de venir se montrer à des assemblées
si savantes (1). » Le cours de chimie, que Lémery imprime en 1675,
se vend « comme un ouvrage de galanterie bu de satire. » Non moins
qu'à celles de chimie on est assidu aux leçons d'anatomie que pro-
fesse Du Yemey. « Je me souviens d'avoir vu des gens de ce
monde-là qui portaient sur eux des pièces sèches préparées par lui,
pour avoir le plaisir de les montrer dans les compagnies, surtout
celles qui appartenaient aux sujets les plus intéressans (2). » C'est
là que M"* de Laimay s'acquit, la réputation d'être la fille de France
qui connaissait le mieux le corps de l'homme... Nous pourtant, en
présence de ces modes féminines d'il y a plus de deux cents ans^
comment ne serions-nous pas frappés de voir à quel point y res-
semblent certaines « nouveautés » qu'on est en train d'introduire dans
l'éducation des jeunes filles?... Fontenelle n'eut garde de se tenj^ en
dehors du mouvement, n nous conte que l'abbé de Saint-Pierre vint
en 16S6 s'établir avec le savant Varignon dans une petite maison du
faubourg saint-Jacques. « H. Varignon était totalement enfoncé dans
les mathématiques. J'étais leur compatriote et allais les voir assez sou-
vent, et quelquefois passer deux ou trois jours avec eux... Nous nous
rassemblions avec un extrême plaisir, jeunes, pleins de la première
ardeur de savoir, fort unis, et ce que nous ne comptions peut-être
pas alors pour un assez grand bien, peu connus (3). » Ces « retraites
scientifiques, » dans la solitude du faubourg Saint-Jacques, sont un
des traits qui font le plus d'honneur à Fontenelle, et attestent qu'il
y eut de bonne heure, chez lui, plus de sérieux qu'on n'eût pu le
croire... C'est aussi bien dans une maison de ce même faubourg
Saint-Jacques q^e d'autres solitaires, peu d'années auparavant, se ré-
fugiaient pour y faire une « retraite morale. » En vérité, le siècle a
changé !
C'est dans cette atmosphère toute chargée d'une électricité spé-
ciale que Fontenelle conçoit l'idée d'écrire un livre où il combinera ses
goûts de bel esprit avec sa curiosité pour le nouvel ordre de connais-
sances, où il mettra son habileté de littérateur au service de ses am-
(1) Fontenelle, Éloge de Lémery.
(S) Éloge de Du Vemey,
{l) Éloge de Varignon.
TOMB xxzvn. — 1907. 29
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4K0 REVUE DES DEUX MONDES.
bitions d'âpprenii savant. Il est revenu dans sa province et, ponr
plaire aux marquises parisiennes, il imagine de leur conter des entre-
tiens qu'il aurait eus, touchant Fastronomie, avec une marquise de
Normandie, dans son parc de la Hésangère. On connaît le livre : la
lecture en est encore instructive et charmante. Le commun des mor^
tels n'en sait guère plus aujourd'hui sur le système du monde que
n'en apprit l'interlocutrice de Fontenelle dans ces entretiens qui mè^
lent des <t folies de galanteries » à de substantielles leçons. Si peu
qu'il eût d'imagination, Fontenelle nous a révélé la troublante poéde
de cette immensité qui s'ouvrait avec ses « fourmilières d'astres » et
ses « germes de mondes. » Mais ce qu'on ne saurait trop remarquer,
c'est la nouveauté du livre. La découverte de Ck>pemic et de Galilée
pouvait bien être admise par tous les savans : elle n'était pas arrivée
au public : « Presque pour tous les esprits elle était aussi profondé-
ment cachée dans les sciences qu'elle l'avait été dans la nature. » Ge
qui n'est pas moins significatif, c'est le succès du livre qui fut consi-
dérable. « Une science hérissée de calculs, transformée en tableaux,
enchante l'ignorance qui la comprend, étend à l'infini le champ des
vérités et des fictions poétiques et agrandit la création de nouveaux
mondes... La plus haute des sciences était descendue sur la terre (1). »
Fontenelle venait de prendre conscience de son véritable talent, celui
qu'il enseignera aussi bien à tous les écrivains de xviii* siècle : il est
un remarquable vulgarisateur. Et ce qu'on ne saurait trop faire res-
sortir, c'est l'importance du livre : le premier en date de toute une
série, il adjoint au domaine littéraire une province nouvelle. Cette
province, à la veille d'un siècle qui se piquera de n'admettre que la
vérité scientifique, c'est la science elle-même !
Cette science, dès sa première entrée dans la littérature, est mise à
l'emploi vers lequel le xviii' siècle ne cessera de la détourner, n paratt
que le P. Tournemine, celui-là même qui devait être le professeur du
jeune Arouet, se plaignait que le système des mondes planétaires ne
s'acconunodftt pas trop des idées de la théologie. Si l'on veut avoir la
preuve que Fontenelle sur ce point pensait tout de même que le
jésuite, et qu'U ne se faisait aucun scrupule de ruiner dans l'esprit de
ses lecteurs un bon nombre de leurs croyances, il n'est que de se
référer aux ouvrages qu'il composait vers le même temps. C'est lui
qui, au rapport de Trublet, est l'auteur d'une comédie intitulée la
Comète et jouée sous le nom de De Visé, « petite pièce très philoso-
(1) Garât, Mémoim.
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J
^-tt:^^'"
EEYUE LITTÉRAIBI. iSl
phique » faite à roccasion de la fameuse comète qui avait paru Tannée
précédente et pour combattre le préjugé, encore assez répandu alors,
que les comètes sont des signes de malheur. U entre en ligne, en même
temps que l'auteur des Pensées sur la Comète. N'est-ce pas œuvre pie
que de « combattre les préjugés » et ceux notamment dont le paga*
nisme défunt a laissé par derrière lui une si encombrante survivance?
Fontenelle s'j consacrera résolument dans son opuscule sur VOriginê
des fables et surtout dans V Histoire des Oracles (1687). S'il avait dû,
Tannée précédente, pour éviter la Bastille, désavouer sa Relation de
file de Bornéo et donner l'exemple de ces palinodies que lui emprun-
tera Voltaire, il ne saurait cette fois courir le risque de pareils
désagrémens. Dénoncer les erreurs ou les supercheries des païens,
quoi de mieux intentionné ? Et n'est-ce pas prendre les vrais intérêts
dn christianisme, que de soutenir que les démons n'ont point été les
auteurs des oracles? Fontenelle y travaille avec allégresse. A la faveur
d^m si ingénieux détour, il peut librement faire le procès à toute
espëcede merveilleux. Le fait est que la croyance au prodige est tout
uniment un effet de l'ignorance et que la même ignorance produit
à peu près les mêmes résultats chez tous les peuples. « C'est par
cette raison qu'il n'y en a aucun dont l'histoire ne commence par des
fables, hormis le peuple élu, chez qui un soin particulier de la Provi-
dence a conservé la vérité, » Restriction fort opportune ! dont pourtant
il se pourrait que l'effet salutaire fût atténué par ce trait placé à la
fin de la dissertation sur l'origine des Fables : « Tous les hommes se
ressemblent si fort, quMl n'y a point de peuple dont les sottises ne
nous doivent faire trembler. » C'est cette thèse qui sera reprise dans
Y Histoire des Oracles, appuyée d'un luxe de preuves, d'une profusion
de textes, et illustrée de récits malicieux : l'anecdote de Thamus qui,
sur son vaisseau, entend une voix lui annonçant que le grand Pan est
mort ; celle de la dent d'or de l'enfant de Silésie ; et celle encore de
Papirius et des potdets sacrés. Ce sont là, connue le remarque juste-
tement Garât, « les premiers exemples de ce ridicule gai, à la fois^
et terrible » dont l'incrédulité du xviii* siècle se fera une arme et qui
deviendra l'ironie voltairienne. Si la croyance au merveilleux est, par
im de ses aspects, un effet de la crédulité, [elle est d'autre part une
invention de l'imposture. Fontenelle habitue son lecteur à entendre
parler de la fourberie des prêtres et de leur complaisance vis-à-vis
du Pomvoir. Ajoutez le discrédit répandu sur toute espèce de dogme,
qui pourrait bien n'être qu'une sottise forte de son andenneté :
« Quelque ridicule que soit une pensée, il ne faut que trouver moyen
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452 REVUE DES DEUX MONDES.
de la maintenir pendant quelque temps, la voilà qui devient ancienne
et elle est suffisamment prouvée. » Ajoutez la prévention créée en
faveur du scepticisme et de la négaftion : « Le témoignage de ceux
qui croient une chose déjà établie n'a point de force pour Tappuyer,
mais le témoignage de ceux qui ne la croient pas a de la force pour
la détruire. Ceux qui croient peuvent n'être pas instruits des raisons
de ne point croire, mais il ne se peut guère que ceux qui ne croient
point ne soient pas instruits des raisons de croire. » La méfiance
éveillée à Tégard du miracle, le ridicule jeté sur la crédulité des
peuples, Todieux sur la fourberie des prêtres, il n'y manque à peu
près rien de ce qui défraiera bientôt la campagne anti-religieuse.
Et nous sommes en 1687 1 Et c'est Tannée où Bossuet prononce l'orai-
son funèbre de Condé I
Fontenelle n!a que trente ans : il a déjà écrit ses deux livres les plus
retentissans ; il lui reste à faire la partie la plus solide de son œuvre,
celle par laquelle s'exercera son influence de la façon la plus profonde
et la plus durable. En partie à cause du succès des Mondes, en par-
tie grâce à la protection du Duc d'Orléans, il est nonmié secrétaire
perpétuel de l'Académie des sciences. Il va, à ce titre, élire défini-
tivement domicile dans le monde des savans : il lui a rendu autant de
services qu'il en a reçu. Les Éloges des Académiciens, sont ses chefs-
d'œuvre; et ce sont les chefs-d'œuvre d'un genre. Fontenelle n'est
pas, à proprement parler un savant; mais il est, à un rare degré,
familier avec toutes les sciences, et, peu à peu, il est arrivé à s'assi-
miler, lui, le littérateur impénitent, l'esprit scientifique, n se meut
avec une aisance extraordinaire à travers les théories et les systèmes :
il excelle à débrouiller, dans l'œuvre commune, l'apport de chacun; et
de même il sait écarter tout ce qui est de surcroît pour dégager et
mettre en valeur l'essentiel. Il explique les choses de façon sommaire,
cela va sans dire: « Voici le gros du système... » Mais s'U se borne
aux grandes lignes, U ne dérange pas l'harmonie de l'ensemble, n
met la science à notre portée, sans pourtant l'abaisser. Mieux parfois
que les savans dont il résume les découvertes, U sait apercevoir
les conséquences philosophiques qu'elles entraînent. Ainsi U jette
dans la circulation une foule de notions qui, à Fépoque, sont nou-
velles et qui, en efifet, vont renouveler l'atmosphère intellectuelle. Et
non seulement il donne au public une haute idée de la science, mais,
ce qui est très important quand on s'adresse à la foule toujours em-
pressée à personnifier une idée dans un individu et à juger de
l'œuvre par l'homme, il modifie complètement l'opinion qu'on se fai-
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REVUE UTTÉRAIRB. 4S3
sait d6s savans eux-mêmes. Garât l'a très bien noté : « Ces hommes
qu'il fait tant admirer, il les fait aimer encore davantage; les singola-
rités qui les distinguent du monde et dont le monde aime tant à rire,
il les rend touchantes en les faisant sortir de l'innocence de leurs âmes
et de leur vie : ce qu'ont été dans l'antiquité les hommes illustres de
Plutarque, les savans de Fontenelle le sont dans les temps modernes.^
Tandis que jusqu'alors le savant était réputé pour être un spécialii^
dénué de compétence en dehors des questions où il se confinait, et que
son genre de vie exposait à certaines bizarreries d'humeur, Fonte-
nelle accrédite cette idée que les études scientifiques sont un gage
de l'élévation de l'esprit et une garantie de vertu. C'est la religion dé
la science qui s'annonce.
Le temps qu'il ne passe pas à l'Académie ou dans sa chambré
d'étude, Fontenelle le donne à la vie de salon. Il l'a toujours aimée, et
en a toujours goûté les succès. Mais peu à peu le ton de sa causerie
change, et, à mesure qu'il passe du salon de M"** de Lambert dans
celui de M"« de Tencin, et de celui de M"» de Tencin dans celui de
M"*' Geoflfrin, ce Fontenelle, autour duquel on fait toujours cercle,
n'est plus tout à fait le môme, n a conservé cette humeur affable,
cette répugnance au sarcasme et à la raillerie qui lui concilie tant de
sympathies, n a gagné en gravité. On s'habitue à chercher sous les
anecdotes qu'il débite avec un art consommé, une intention. « Ses
contes et ses plaisanteries faisaient 'penser. » Sa vieillesse le rend
vénérable. Il a connu tout ce que le siècle passé possédait de plus
brillant. U est celui qui peut dire en 1753 : « J'étais chez M"^* de La-
fayette,je vois entrer M"* de Sévigné.... » C'est un revenant d'un
ftge regretté, c'est le témoin d'une époque de splendeurs. Et loin
d'être un contempteur de son temps, il ne cesse d'aider à l'éclosion
des façons nouvelles de penser et de sentir. Les jeunes recrues de-
mandent, à ce vétéran, des conseils et des encouragemens. n slnstaUe,
lui premier^ dans le rôle de patriarche des lettres.
Si l'on veut maintenant, dans la diversité des vues que Fontenelle
atout au moins indiquées, faire un choix et dégager exactement celles
qui lui appartiennent en propre, on trouve qu'elles ont toutes rapport
à la conception qu'il s'est faite de la science. Cette conception qu'il a
esquissée de bonne heure, il n'a cessé de la préciser, de l'amplifier
de la fortifier. Engagé avec Thomas Corneille et Perrault dans la que-
relle des anciens et des modernes, il s'est aperçu que ce qui est carac-
téristique des temps modernes, c'est le développement qu'y ont pris les
scienceSy ce sont les changemens que tant de découvertes apportent
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t
REVUE DBi PEUX MONDES.
les jours à Timage que nous nous faisons du monde et à la lie
e nous y menons. Jaloux, comme ses amis, d'opposer, à Tidée de
dition, celle de progrès, il n'a pas commis l'erreur que tant d'autres
mmettront même après lui, et qui consiste à croire que dans tous les
ordres et de toutes manières Thistoire de l'humanité est celle d'une
i marche incessante vers le mieux. U a vu qu'il en est ainsi dans le seul
domaine scientifique et que la notion du progrès a donc dans la
science sa seule base solide. Cette idée même de la science, confuse
encore et vague jusque dans l'esprit des savans, il l'a éclaircie et il a
reconnu les véritables élémens qui la composent, n notait déjà, dès le
temps des Dialogues^ qu'il y a dans la nature un ordre invariable ; et
la croyance à la stabilité des lois de la nature est en effet le premier
mot d'une définition de la science. Distinctes aujourd'hui, dans l'état
fragmentaire où sont nos connaissances, les sciences n'en sou-
tiennent pas moins entre elles des rapports. C'est sur cette vue magni-
fique que se termine la Préface de V Histoire de V Académie des
Sciences : « Le temps viendra peut-être que l'on joindra en un corps
régulier ces membres épars ; et s'ils sont tels qu'on le souhaite, ils
s'assembleront en quelque sorte d'eux-mêmes. Plusieurs vérités sé-
parées, dès qu'elles sont en assez grand nombre, ofifrent si vivement à
l'esprit leurs rapports et leur mutuelle dépendance, qu*il semble
qu'après avoir été détachées par une espèce de violence les unes d'avec
ies autres, elles cherchent naturellement à se réunir. » Un jour vien-
dra*tril où cette unité se réalisera et où toutes les sciences se fon-
dront en une sorte de géométrie supérieure ? En attendant, et quand
même cette unité ne devrait être que le but sans cesse poursuivi et
jamais atteint, la science nous fournit le seul type qu'il y ait de la
certitude. « Quand les nombres et les lignes ne conduiraient absolu-
ment à rien, ce seraient toujours les seules connaissances certaines
qui aient été accordées à nos lumières naturelles... (1). » Toute vérité
pour être hors des atteintes de la controverse et des doutes devra être
façonnée sur ce modèle. « L'esprit géométrique n'est pas si attaché à
la géométrie qu*iln'en puisse être tiré et transporté à d'antres connais-
sances. Un ouvrage de niorale, de politique, de critique, peut-être même
d'éloquence en sera plus beau, toutes choses égales d'ailleurs, s'il est
fait de main de géomètre. » L'idée de science devient ainsi comme
l'asile où l'esprit humain peut s'abriter sûrement et d'où il va défier
tout ce qui risque d'être en désaccord ou en contradiction avec elle.
(1) PréfiBue.
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REVUE LITTÉRAIRB. 45B
Laissons de côté la part qu'a pu avoir dans la préciosité du théâtre
de Marivaux, ou dans le « libertinage » des Lettres persanes, l'exemple
de Fontenelle, en qui, au surplus, il y a toujours eu du Cydias,
il reste que son influence n'est étrangère à aucune des œuvres im-
portantes du siècle avant Rousseau. Elle est dans VEsprit des Lois
comme dans V Essai sur les JUceurs, comme dans les Époques de la
Nature. Elle est plus encore dans un certain état de l'opinion vers 1750,
à l'époque où commence k paraître V Encyclopédie, Et c'est poui^quoi
les lignes de la Préface où d'Alembert rend hommage à Fontenelle, ne
sont que la juste reconnaissance d'une dette.
Après cela, s'étonnera-t-on que Fontenelle ne soit tout de même
qu'un personnage de second plan et que ses nouveaux biographes
hésitent, comme faisait le bon disciple Trublet, à l'instant de le qua-
lifier d'homme de génie? n se peut qu'il lui ait manqué une certaine
dose d'enthousiasme, de conviction et de foi, sinon dans ses idées,
du moins dans leur efficacité. Hais il faut tenir compte des dates;
à l'époque où a vécu Fontenelle, cet air de négligence et de détache-
ment, cette mesure, cette réserve et c^tte discrétion même ont ^té les
conditions sans lesquelles son action eût risqué de manquer son effet.
L'essentiel, pour ne pas compromettre l'œuvre de l'avenir, était de
ne pas trop se hâter. C'est Fontenelle qui [a écrit : « Les choses fort
établies ne peuvent être attaquées que par degrés. » On voulait au-
tour de lui aller trop vite et brusquer les choses; c'était le danger, et
il le sentait bien. « N'est-il pas vrai, lui demandait l'impétueuse
M"* Geoffrin, que j'ai souvent raison? — Oui, lui répondit Fontenelle,
mais vous l'avez trop tôt... Voilà, ajoutait Suard, ce que je crois que
Fontenelle aurait dit souvent à quelques-uns de ses disciples. S'il
n'eût pas trouvé que leur r^son allât trop loin, il aurait trouvé qu'elle
allait trop vite. » Ce fut le grand art de Fontenelle et ce fut peut-être
l'un des principaux services qu'il rendit aux philosophes et aux Ency-
clopédistes : il contint leur zèle, il modéra leur impatience; il les
força d'attendre et les contraignit, par son ^exemple comme par son
autorité, à ne pas engager la bataille avant l'heure où elle pouvait
être gagnée.
René Doumig.
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L
VUES ÉTRANGÈRES
i
j UN NOUVEAU RECUEIL DE LETTRES
i DE RICHARD TVAGNER
PamUienbriefe von BicJiard Wagner, 1832-1748, 1 vol. in-8«; Berlin, 1906.
On n*a pas oubliô quel événement considérable a été, il y a deux
ou trois ans, la publication des lettres d'amour de Richard Wagner à
M"' Wesendonck, et comment elle a fourni à M. Edouard Schuré l'occa-
sion de nous raconter éloquemment, ici même, la « genèse » de l'un
des plus personnels et des plus « vécus » des drames wagnériens (1).
Avouerai-Je, cependant, que les aventures du genre de celle que nous
dévoilent ces lettres ont toujours, pour moi, quelque chose d'un peu
choquant, qui m'empêche d'en goûter à loisir l'intérêt romanesque,
— je veux dire ceUes où, derrière les figures des deux amans, s'aper-
çoivent, ou se devinent, les figures de la femme de l'un d'eux et du
mari de l'autre? Qu'en 1858, dans les derniers temps de son séjour à
Zurich, Richard Wagner, qui était marié, ait aimé une dame qui
l'était aussi, c'est ce Ijue ses biographes, désormais, seront tenus de
savoir; mais que cette dame, ensuite, non contente de garder les
lettres amoureuses de son glorieux ami, ait encore exigé leur publica-
tion, c'est de quoi il me semble qu'elle aurait pu se dispenser, sauf
pour nous à ignorer quelques-unes des circonstances d'où est sorti le
drame de Tristan et Isolde. Le vieux roi Marke, en particulier, tel qu'il
(1) Voyez, dans la Revue du i** décembre 1904, la Genèze de Tristan, par
Edouard Schuré.
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REVUES ÉTRANGÈRES. 457
m'apparaissait à la fin du second acte de ce drame, me suffisait le
mieux du monde, sans que j'eusse besoin de le confronter avec Thon-
néte négociant zurichois qui lui a servi de modèle. Et quant à la
femme de Richard Wagner, je suis prêt à admettre qu'elle aurait été
plus sage de modérer l'expression de sa jalousie : mais l'excès même
de cette jalousie prouve assez combien elle aimait son mari, et quQ^
parmi les quatre personnages du triste roman de Znrich, aucun n'a
souffert plus qu'elle, ni n'aurait plus de droits à notre compassion.
Aussi bien son mari, jusque dans les momens les plus aigus de sa
mauvaise humeur contre elle, avait-il l'âme trop haute pour ne pas
se sentir obligé de la plaindre. De (Genève, le 20 août 1858, quelques
semaines après l'avoir quittée, il écrivait d'elle à l'une de ses sœurs :
« Les nombreuses épreuves qu'elle a traversées avec moi, et que mon
génie intérieur m'a permis, à moi, de franchir assez légèrement, m'in-
clinent à avoir des égards pour elle; je voudrais éviter le plus pos-
sible de lui causer de la peine, car, en fin de compte, je continue à la
plaindre de tout mon cœur. » Un peu plus tard, le ÎS janvier 1859, à
une autre de ses sœurs il écrivait^ de Venise : « La véritable et unique
source des soucis sans nom et des ébranlemens qui se sont produits
pour moi, l'année passée, a consisté dans le misérable état de santé
de ma femme. Si passionnée et irréfléchie qu'ait été sa conduite dans
les circonstances les plus délicates, je ne puis vraiment pas lui en
avoir le moindre ressentiment. Chacun souffre à sa manière; et elle
souffre... à la sienne; mais elle souffre, et a souffert, plus que je ne
saurais dire. Imagine-toi que son cœur bat, continuellement, avec
autant de violence que le cœur d'une personne ordinaire pendant les
quelques secondes d'une angoisse mortelle; et ajoute à cela un an
d'insomnie à peu près complète I Mais maintenant que j'ai regagné un
peu de repos et d'équilibre moral, je suis bien résolu à la traiter tou-
jours avec la douceur et la sollicitude qui lui sont indispensables. Sa
vie est si entièrement placée entre mes mains que, alors qu'un geste
de moi suffirait pour la tuer, je puis encore étehdre ces mains pour
la secourir. » Des passages semblables se retrouvent dans toutes les
lettres écrites par Wagner à ses plus intimes confidens, après l'aven-
ture de 1858, nous montrant chez lui, sous une pitié évidemment
bien sincère, je ne dirai pas, précisément, du remords, mais un pro-
fond regret de la fatalité qui le condamne à torturer un pauvre cœur
tout rempli de lui.
C'est qu'il avait beaucoup aimé sa « Minna, » avant de se fatiguer
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458 REVUI! DBS DEUX MONDES.
d'elle, et pendant de très longues années, et d'un Jeune et ardent
amour où il s'était donné tout entier. H l'avait épousée à Hagdeboui^t
en 1836; à Riga, à Paris, à Dresde, il Tavait eue pour compagne et
pour consolatrice dans ces dures « épreuves » dont il parlait à sa
sœur, et dont il lui avait naguère parlé, à elle-même, dans une lettre
que je ne puis me défendre de citer, — une lettre qui m'émeut plus
profondément. Je dois le reconnaître, que toute sa correspondance
philosophico-amoureuse avec M"*' Wesendonck. Le 28 juillet 1812,
le Jeune musicien, qui était venu à Dresde avec l'espoir d'y faire Jouer
son Rienzi, recevait une lettre de sa femme lui disant que, si son sé-
jour et ses démarches devaient lui coûter trop d'argent, elle était prête,
pour lui épargner une dépense supplémentaire, à attendre quelque
temps avant de venir le rejoindre. Et c'est à cette offre que Wagner
répondait ainsi :
Ma bien chère femme,
Je m'occupais, hier, de mon installation, lorsque, dans mon nouvean
logement, j'ai reçu ta lettre. Je ne puis te dire combien j'ai été navré de
voir que tu proposais de me laisser seul quelque temps encore I Ma Minna
aimée, il n'est plus possible que nous restions jamais séparés l'un de l'autre :
je le sens de nouveau, à présent, du plus profond de mon cœur. Ce que tu
es pour moi, rien au monde ne pourrait m'en tenir lieu. Quand je n'ai pas
d'occupations, je me désole d'autant plus d'être sans toi; et quand je me
suis fatigué toute la journée, et que vient le soir, et que je ne te trouve
pas à m'attendre chez moi, mon chez-moi, qui d'ordinaire m'est si bien-
faisant, me devient insupportable. Et puis, il y a un endroit de ta lettre que
je n'arrive pas k comprendre : tu me parles d'une « nécessité » qui, peut-
être, nous forcerait à rester séparés quelque temps encore 1 Où donc est
cette nécessité? Lorsque jadis, pour essayer d'exécuter mes plans et mes
espoirs présomptueux, que d'ailleurs tu ne partageais point, j'ai entrepris
le voyage de Russie, dans des conditions qui auraient découragé l'homme
même le plus intrépide ; lorsque, parmi des dangers de toute sorte, je me
suis embarqué à Pillau, pour une expédition terriblement incertaine, qui
devait me conduire à' un but plus incertain encore : est-ce que, dans ces
momens-là, tu m'as parlé d'une « nédessité » de te séparer de moi? Alors,
par Dieu, si tu l'avais fait j'aurais dû te donner raison : mais l'idée ne t'en^
est pas venue I Lorsque la tempête et le péril étaient au comble, lorsque,^
pour récompense des peines que tu avais subies avec moi, tu voyais devants
toi une mort effroyable (1), tu m'as simplement prié de te tenir hieum
embrassée, afin ^ue, jusque dans la mort, nous ne fussions pas séparés^
(1) Pendant une très dangereuse traversée que Wagner et sa femme avaient
faite, sur un bateau voilier, dans l'automne de 1839, pour se rendre de Russie eMM
Angleterre.
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BSVUES tTRANGÈRES. 459
Lorsque^ à Paris, noos nous trouvions immédiatement snr le point de
mourir de faim, pins d'une occasion s'est offerte à toi de te sauver en me
laissant à mon sort; un seul mot de toi» et M** de Zech t'aurait emmenée
ayec elle à Gotha, ou bien encore M** Leplay t'aurait prise pour compagne
de voyage : pourquoi donc, alors, n'as-tu jamais parlé d'une a nécessité »
de nous séparer? Alors, vois-tu, je n'aurais rien eu à te répondre I Mais
aiaintenant, où je sens que je tiens de plus en plus mon avenir dans mes
mains ; maintenant» je te le demande, pourquoi me parles-tu de cette néces-
sité ? Dis -moi donc ce qui, tout d'un coup, t'a rendue si peureuse?...
Viens, viens, viens I Et tout de suite ! Lundi, lundi! Ah 1 si nous pou-
vions être déjà à lundi !
Mon cher vent du Sud, souffle encore plus fort (i) I
Tout mon cœur désire et appelle ma Minna l
Adieu, ma chérie, ton
RiCHAED.
On n'a pn retrouyer encore, mallieureusement, qu'un très petit
nombre des lettres écrites par Wagner à sa « Hinna ; » mais toutes
nous font entendre le môme ton de simple, familière, et cordiale ten-
dresse, soit que le mari rappelle à sa femme les souffrances supportées
en commun, ou qu'il se plaise à évoquer les joies qui s*y sont mêlées.
Le 15 mars 1844, il lui écrit de Berlin, où il eat venu pour quelques
jours : « Les courts instans de mon passage à Magdebourg m'ont fait
lÉne impression extraordinaire. Le train longe la partie du rempart où,
si souvent, nous avons fait maintes promenades désespérées, lorsque
le vent d'hiver consentait à sinterrompre. Dieu 1 quand je pense à ces
momens ! Et il y a maintenant dix ans que nous nous sommes réunis,
là-bas, pour la première fois : quels vieux amoureux nous voilà
devenus! Continue de m'aimer, et porte-toi bien, ma chère vieille
fenmie-de-mon-cœurl Aie bon courage, et dis-toi que tout n'est pas
aussi mauvais, dans le monde, que cette misérable plume que m'a
donnée le garçon de l'auberge ! Adieu, Mienel ! Bien, bien des baisers
de ton Richard! » Lorsqull s'enfuit de Dresde, après sa malheureuse
aventure politique de 1849, sans argent, sans espérances, contraint à
se cacher sous un faux nom, son unique souci est de trouver le moyen
de faire venir sa femme près de lui. « Le martyre que j'éprouve est
affreux, —^écrit-il à son beau-frère Avenarius,dela Ferté-sous-Jouarre,
le 18 juin 1849; — je maudis chaque jour qui passe sans m'apporter
des nouvdles de Hinna. » Et l'on comprend que, même après la rup-
ture et la séparation, le lien qui avait attaché ces deux cœurs l'un à
(i) Alhuion aux premiers vers d'une chanson du Hollandais Volani,
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460 REVUE DES DEUX MONDES.
l'autre pendant plus de vingt ans, n'ait jamais pn se rompre tout
fait. Éloigné de sa femme, Wagner n'a pas cessé on instant de s«.
préoccuper d'elle, de la recommander à ses sœurs, de veiller sur elle
affectueusement. « Les nouvelles que tu me donnes de la santé de
Mlnna, — lisons-nous dans une lettre à son beau-frère Wolfram, du
1.6 février 1864, — m'ont saisi, tout à coup, d'une façon terrible. Je
ne parviens pas à me reprendre, et je pleure sans arrêt. Combien je
plains cette malheureuse femme, je ne puis pas vous le dire! Si d\i
moins ma bonne Claire pouvait aller la voir I si elle voulait me* faire ^
ce sacrifice!... Une catastrophe arrivant à Minna serait pour moi un ^
désastre dont je ne me remettrais jamais I Mon Dieu, puisse-t-elle être ^
heureuse et tranq[uille, et puissé-je désormais porter, moi seul, tout ^^
le souci ^e la vie ! » La « catastrophe » qu'il redoutait était, d'ailleurs,
imminente : elle parait l'avoir cruellement touché, à en juger par tous
les endroits de ses lettres qui y font allusion. «Il y a dans la destinée
de cette pauvre femme quelque chose de sinistre et d'inconsolable,
qui depuis longtemps, et pour toujours, à mes yeux, projette une
ombre sur toute existence 1 »
46
^-•e
n est vrai que Minna n'aura pas eu l'honneur d'avoir inspiré à ^^ ^
Wagner aucun de ses drames : mais je ne suis pas bien sûr qu'il y -^^ y
ait jamais eu personne pour lui inspirer quoi que ce soit, dans les •^^^aes
œuvres d'art qu'il a créées, et que celles-ci ne soient pas toujours sor ^-^-r-
ties, fatalement, de la seule poussée de son « génie intérieur. » C'est .^^^st
surtout à ce point de vue, pour la connaissance de la véritable nature^^-sre
de Richard Wagner, que nous sont instructives les lettres que vient:^ jEnt
de recueillir et de publier son biographe, M. Glasenapp, et qui, for — -im: ar-
ment, en effet, un appendice précieux. Indispensable, à toute histoire?» 'sre
de sa vie et de sa pensée. Ces lettres ont été écrites par lui, tout aiK9:JBau
long de sa carrière, depuis 1832 jusqu'en 1874, à divers membres de sa^-^ sa
famille, et notamment à sa mère, à ses sœurs, à quelques-unes de se^^»«es
innombrables nièces. Elles nous font pénétrer dans son intimité bieiŒ^^-en
plus que toutes les autres lettres que nous ayons de lui, précisémen'-M^K'^nt
à cause de leur manque absolu de contrainte, et parce que nous sen^-cis'^n-
tons que l'homme qui les écrit ne s'y inquiète que d'épancher le fon^^^oKrmnd
de son cœur. Et certes, parmi les conclusions biographiques qui res^^^nes-
sortent de la longue série de ces lettres, la plus claire et la plus coor^nDii-
stante est que l'auteur de Tristariy à un plus haut degré encore que -^3 la
plupait de ses grands devanciers, a constamment vécu pours^i^^ofl
« art, » enfermé dans cette unique passion conmie dans une tour aioBXf.
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REVUES ÉTRANGÈRES. 461
dessus du reste des choses, et possédé d'un « génie.» qui, d^année en
année, avec un caractère de fatalité mystérieuse et irrésistible, lui
dictait les poèmes ou la musi([ue qu'il nous a laissés.
n était né avec la certitude d*avoir une « mission » à remplir; et,
pour sensible q[u'il fût à la souffrance, cette certitude lui a permis de
supporter « légèrement, » ou tout au moins sans y succomber, les
fatigues, les privations, les incroyables monceaux d'injures et de
'railleries dont on Ta accablé jusqi^'au dernier jour; et jamais il ne lui
a été possible de s'intéresser réellement à rien d'autre qu*au travail
qui devait le conduire jusqu'au but rêvé. Dès sa jeunesse, il ne parle
à sa mère et à ses sœurs que de ses projets : avec une naïveté char-
mante, il ne trouve pas de meilleur moyen de leur témoigner la très
vive affection qu'il éprouve pour elles. « Mon Dieu, — écrit-il en 1832
à sa sœur Ottilie, après avoir déjà rempli quatre pages de ses confi-
dences sur les œuvres qu'il a en tratu, — voici que je recommence
à t'entretenir de ma musique; pour interrompre la vieille chanson, il
va falloir que je termine ma lettre I » De Wurzbourg, l'année sui-
vante, il envoie à sa chère sœur Rosalie une analyse enthousiaste de
l'opéra qu'il s'est mis à écrire; et puis, se ravisant tout à coup : « J'au-
rais encore tant d'autres choses à te dire ! Mais je suis toujours dans
un tel état d'excitation 1 Cette nuit, de nouveau, je n'ai pas dormi;
hélas! il y a longtemps que j'ai dû renoncer au repos des nuits : du
soir au matin, dans mon lit, je pense à vous, et aussi, dans un mé-
lange indissoluble, à mon opérai » De Meudon, en 1841, pour la fête
de sa mère, il écrit à celle-ci une admirable lettre, où il lui promet de
devenir un grand homme, et de révéler au monde une beauté nou-
velle. Déjà le théâtre de Dresde lui fait espérer la représentation de
son Rienzi : « Et cet espoir, à lui seul, ma chère et bonne maman, est
pour moi un bonheur immense, extraordinaire. On comprëudra ce que
j'entends par là, si l'on songe, d'une part, que, comme compositeur,
je suis encore sans aucune renommée, et si, d'autre part, on songe de
quel genre nouveau est mon opéra. Et Winkler m'a assuré que Ton
emploierait à cet opéra tout le luxe possible ! Pour peu que l'on ré-
ponde à mes exigences, on aura à faire des dépenses énormes... En
un mot, que Dieu me protège dans cette affaire, et sûrement elle sera
le tournant heureux de ma vie... Et je vous reverrai tous : il n'y a que
la bonne Rosalie que je ne retrouverai plus ! Ah ! toujours cela avait
été, pour moi, une si belle pensée, de l'avoir pour témoin de l'heu-
reuse issue de mes efforts passionnés, elle qui avait connu de si près
les crises douloureuses de ma formation] Mon Dieu, garde du Qxoins
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463 REYUB DES DEUX MOMDBS.
en bonne santé ma petite mère, et laisse-lui la force de jouir de la ré-
colte de ses enfansi » n n*y a pas jusqu'à son frère Albert, médiocre
chanteur de province, ^ lorsque, par hasard, il a Toccasion de lui
écrire, — qu'il ne prenne pour confident du besoin fiévreux de créa-
tion dont il est dévoré. Qu'on lise, par exemple, ce passage d'una
lettre quil lui adresse de Marienbad, le 4 août 1845 :
Je me repose ici avec Minna, et cette détente semble nous réussir par- ,
faitement. Mais ma tète ne consent toujours pas à perdre son activité con-
tinue ; et c'est ainsi qu'hier j'ai terminé la rédaction du plan, très détaillé et
très complet, d'un Lohengrin qui me fait une joie extrême, et, je te Tavoue-
rai, me remplit de fierté. Tu sais sans doute combien je me désolais de ne
pouvoir pas trouver, après Tannhauur^ un autre sujet qui l'égalât en chaleur
et en originalité; mais maintenant, à mesure que je me familiarisais avec
mon nouyeau sujet, à mesure que j'en pénétrais mieuxl'idée, de plus en plus
riche et belle, celle-ci s'évoquait devant moi, pour se changer enfin en une
fleur si éclatahte et si parfumée que je me sens véritablement heureux de la
posséder. Sans compter que, dans cette mise au point, mon invention a,
de beaucoup, la plus grosse part : car le vieux poème allemand qui nous a
conservé cette légende merveilleusement poétique est bien la chose la plus
plate et la plus misérable que nous ayons en ce genre ; et je me sens d'autant
plus heureux de pouvoir affranchir, du déguisement de cette adaptation pro-
saïque, UQe légende qid y est devenue à peu près méconnaissable, et de la
ramener à elle-même, à sa riche valeur de poésie, par mes propres inven-
tion et reconstitution. Mais, indépendamment même de ce point de vue,
quel heureux livret d'opéra I Plein d'effet, attirant, imposant, et touchant
dans toutes ses parties... Fasse Dieu seulement que je ne sois pas ressaisi,
dès cet hiver, de mon désir, ou, bien plutôt, de mon irrésistible besoin de
commencer un nouvel opéra, et que cela ne m'empêche point de me consa-
crer au service de ma charge I
Encore Wagner a-t-il eu le bonheur, jusqu'à l'achèvement de son
Lohengrin, d'être soutenu et encouragé par la sympathie des siens, et
de trouver autour de lui un petit public capable de goûter les œuvres
que lui dictait ainsi son « génie intérieur. » Mais bientôt allait se pro-
duire, dans sa vie, une catastrophe infiniment plus grave que tous les
faits historiques qu'ont à nous raconter ses biographes, y compris sa
condamnation à mort, par contumace, en qualité de révolutionnaire,
et sa rupture avec sa femme, et son roman amoureux avec H"'* Wesen-
donck. Tout juste au moment où il était dans la situation matérielle la
plus pitoyable, son <« génie intérieur » lui a dicté des œuvres si vastes,
si hardies, et d'un genre si nouveau, qu'il a dû se rendre compte
qu'aucun théâtre ne consentirait à les jouer, ni aucun public à les
écouter, jusqu'au jour où il serait parvenu, par ses seuls efforts, à
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aSYUES ÉTRAN6ÈRB8. 463
renouveler entièl'ement les habitudes des théâtres et l'esprit du public.
Brusquement, aux environs de 1849, il s^est aperçu que l'accomplis-
sèment de sa <x mission » était impossible, si d'abord, parmi l'indiffé-
rence ou l'hostilité universelles, il n'entreprenait et ne réalisait une
antre « mission, » qui consistait, littéralement, à transformer le
monde, pour le mettre en état d'admirer son art. Aussi, depuis lors,
toute son âme fut-elle envahie et absorbée par Tunique hantise de la
tâche surhumaine qu'il avait à remplir, n y a, dans le précieux recueil
que vient de publier H. Glasenapp, une lettre écrite par lui à sa sœu^
Glaire Wolfram, le 1"" décembre 1849, de Zurich, qui nous présente
en un relief saisissant cette catastrophe de sa vie d'artiste, et nous fait
▼oir comment sa « mission » l'a définitivement, élevé au-dessus des
callosités et des passions humaines. Je ne puis, malheureusement, en
citer que quelques passages :
Vous paraissez, les uns et les autres, regretter que nous ayons résolu
de nous fixer à Zurich : et pourtant je suis assuré que je ne connais pas,
dans toute l'Europe, un seul endroit dont le séjour m'aurait mieux convenu.
D'ailleurs, je n'avais le choix qu'entre la Suisse et Paris. Or, sans perdre de
vue la possibilité, pour moi, de produire un opéra à Paris, je suis assez au
courant des conditions présentes de la vie musicale parisienne pour savoir que
j'aurais à attendre au moins deux ans, avant d'arriver à y faire représenter
un opéra. Et encore ne suis-je nullement certain qu'il me serait possible d'y
arriver. Car entre l'acceptation, à Paris, ou même la commande, d'un opéra,
— chose que je pourrais obtenir sans trop de peine, — et son exécution,
il y a un abtme large conmie le ciel, et qui ne peut être comblé qu'avec de
l'argent, et franchi qu'avec le secours de l'intrigue. Et moi, hélasl je n'ai
pas d'argent, et guère, non plus, d'adresse pour l'intrigue : bien à l'opposé
de l'excellent Meyerbeer, devant lequel il n'y a plus, à Paris, un seul artiste
honorable qui n'ait déposé les armes. J'en connais plusieurs, et des mieux
doués, qui m'ont déclaré que, en présence de la souveraineté actuelle du
riche et intrigant Meyerbeer, ils n'avaient même plus la moindre espérance
de pouvoir aborder la scène du Grand Opéra.
Mais vous, excellentes gens que vous êtes, vous négligez tout à fait de
TOUS rendre compte de l'indignité de la situation publique présente de notre
art ! Que moi, avec mon aspiration enthousiaste vers un art véritable, je me
sois trouvé si seul que, nulle part, je n'aie réussi à vaincre, avec mes ouvrages,
la domination pitoyable de la mode ; que même à Dresde, je n'aie jamais
pu obtenir que des victoires momentanées, dont l'effet était perdu dès le
lendemain; que cependant j'aie persisté à lutter» à travers les défaites, et
qu'ainsi j'aie sans cesse plus éloigné de moi les ouvriers et industriels
égoïstes que sont les artistes d'à présent, et ne me sois attiré, en fin de
compte, pour récompense de mon effort, que d'amers soucis: à tout cela vous
ne songez point; ou bien, si vous y songez, cela vous frappé si peu que vous
fie comprenez pas pourquoi je ne continue pas indéfiniment à écrire des
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464 REVUE DES DEUX MONDES.
opéras, ce à quoi, d'après vous, je m'entends si bien! L'idée ne toos ti'
pas de vous représenter ce que doit être mon état d'esprit, lorsque j'ai,
depuis deux ans déjà, une œuvre achevée, mon Lohengrin^ et que je ne par-
viens pas à la faire jouer, pas môme à Dresde, où mes œuvres précédentes
ont, cependant, fait honneur au Théâtre Royal !
Vous vous étonnez que je ne me remette pas à écrire des opéras, en
laissant les choses aller leur train, autour de moi I Mais, ce que ne veulent
pas faire les autres artistes, je me sens tenu, moi, de le faire : c'est-à-dire
de réfléchir à la cause et à l'enchaînement des circonstances qui, de nos
jours, condamnent fatalement à Tinsuccès toute tentative vraiment noble
et inspirée, que ce soit dans le domaine de l'art ou dans tout autre domaine.
Et réfléchir à cela signifie s'élever contre tout ce système actuel ; et plus
forte est mon aspiration artistique, plus profond et irrésistible devient mon ^
sentiment d'indignation contre tout ce qu'il y a de vil, de mesquin, d'éhonté,
et de pitoyable dans l'ensemble de notre vie sociale d'aujourd'hui. Et j'estime ^
qu'il m'importe désormais, beaucoup plus que d'écrire opéra sur opéra, de ^
m'exprimer publiquement sur notre situation artistique. Aussi est-ce là ce ^
que je fais et continuerai de faire, en m'adressant à ceux des artistes qui ^^
daignent penser : car tout homme qui est artiste, et qui, en même temps, ^ ^
ne refuse pas de penser, tôt ou tard cet homme-là finira par me corn- :,
prendre. Quant à nos industriels de la littérature, etc., non seulement il «du
m'est indifférent qu'ils me combattent et me couvrent d'injures : cela est
encore indispensable, car c'est surtout contre eux que j'ai dû me
tourner!...
... Et maintenant, combien se trouvera-t-il d'entre vous, mes parens, ^<^,
pour m'approuver et être d'accord avec moi? En vérité, je n'espère que ^»^e
bien peu votre appui. Mais il y a, au fond de mon être, une poussée si M:<^%\
forte, — et si impossible à contenir comme à faire plier, — que je ne^^ mut
serais vraiment malheureux que le jour où des motifs extérieurs viendraient^9^.c3nt
m'empôcher de lui donner libre cours ; et, au contraire, pourvu seulement:»^ Mrmui
que je puisse lui donner ce cours, je sens que je serai toujours heureux et^^» et
gai, fût-ce au milieu des plus diverses privations et persécutions.
Les lettres qui suivent, dans le recueil, semblent bien indiqueiKr^^^er
que Wagner ne s'était pas trompé, en pressentant que sa famille^ ^»-Ae,
d'abord, se refuserait à l'approuver dans cette nouvelle manifestatiocMr^^on
de son apostolat. Mais d'autant plus grande fut la joie du solitaire ^^^^re,
lorsque, en juin 1850, une de ses jeunes nièces, Franciska WagnernKr^aer,
parmi le silence hostile de ses parens, de ses tantes, et de sa sœui.KV^^iu'
aînée, s'enhardit à lui déclarer qu'elle l'admirait et l'aimait de tout-^^^^ite
son âme ! La lettre magnifique qu'il lui écrivit en réponse, magni6qu«::^7^aa
de tendresse et d'enthousiasme brûlant, est encore de celles que j'aL^^-«ff-
rais aimé pouvoir traduire en entier : il y en a ainsi une Ainglain^^cz?^,
sur les cent vingt du volume, qui sont, à coup sûr, les plus préciew ax
documens biographiques qu'il nous ait laissés. Pour remercier a
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REVUES ÉTRANGÈRES. 465
nièce de Tappui inespéré qu'elle lui apporte, Wagner, naturellement,
lui. parle de ses rêves et de ses travaux : ou quand, ensuite, il s'efforce
d'offrir à la jeune allé quelques conseils dont elle puisse tirer profit,
c'est encore dans son expérience propre qu'il ne manque pas de les
prendre : « Indigne-toi le plus que tu pourras^ — lui dit-il, — et ne
cède jamais un seul pouce de tes convictions; et lorsque tu sen-
tiras que tu ne peux pas vaincre, continue à rire et à être gaie !
Je ne saurais te donner un meilleur conseil: car j'ai constaté, sur
moi-même, que jamais je n'ai été vraiment malheureux que quand
je n'ai pas pu être tout à fait moi, quand j'ai souhaité des choses im-
possibles, quand je me suis épuisé à vouloir unir l'eau et le feu, le
bon et le mauvais. Tandis qu'à présent, pour vives que soient mes
souffrances, je n'en souffre plus... Bien des dioses se sont produites,
en moi : il ne m'est pas possible de t'en parler maintenant. Toujours
est-il que je poursuis ma route, et que longtemps, très longtemps, je
vais être seul. Il m'est impossible de faire que cela ne soit pas I »
C'est alors qu'il écrit ses livres, « à la rédaction desquels il se sent
poussé malgré lui. » Et les années passent, rapides, fructueuses,
pleines de souffrances cruelles, — mais « dont il ne souffre pas. » Le
2 février 1851, il écrit à son beau-père Hermann Brockhaus a qu'il a
trouvé un grand bonheur, le plus grand qu'il soit donné à un homme
d'atteindre. » Ce « bonheur » est l'accomplissement de sa «mission:»
et il ajoute que, désormais, « la vue même du monde, » et la con-
science de a rimpossibiiité où il est d'y réaliser son effort artistique, »
ne rémeuvent plus que « d'un déplaisir tout superficiel et tout passa-
ger. » Seule, la maladie l'importune et le désole, parce qu'elle l'em-
pêche de se livrer entièrement à son art. Encore s'y livre-t-il en dépit
de la maladie; et bientôt aux écrits théoriques succède la création des
poèmes et de la musique de son Anneau de Nibeiung, « Depuis mon
retour de Paris, je n'ai pas cessé de travailler, — écrit-il à sa nièce
Claire Brockhaus, le 12 mars 1854. — L'Or du Rhin est presque fini;
je n'ai plus qu'à y revoir l'instrumentation. Cet été, je vais composer
la Walkûre; le printemps prochain, ce sera le tour du Jeune Siegfried:
de telle sorte que je compte avoir terminé la Mort 'de Siegfried avant
deux ans d'aujourd'hui. » Et toujours, dans les lettres qui suivent:
« Je travaille comme un fou. » Ou bien encore : « De véritable repos,
je n'en ai jamais : toute ma vie n'est qu'une alternative de grande exci-
tation pendant le travail, et de grand anéantissement après l'excès du
travail. »
L'aventure de Zurich, en 1858, parait avoir eu pour effet de l'inter-
TOMB XXXVII. -- 1907. 30
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4C6 REVUE DES DEUX MONDES.
rompre dans son labeur: mais à peine s'est-il rendu compte de cemao-
Tais e£fet, qu'aussitôt il a mis fin à raventure, en renvoyant sa femme
et en s'enfuyant à Venise, où ses lettres nous montrent que, par le
travail, il n'a point tardé à <c se guérir » de sa double maladie, corpo-
relle et moifale. « Dès que je pourrai me remettre à mon Tristan, —
écrit-il, de Genève, au lendemain de son départ de Zurich, — je me
tiendrai pour sauvé. » Seul à Venise, encore souffrant, accablé de fa-
tigue, il « s'est remis à son Tristan^ » et est parfaitement heureux.
« La solitude, dit-il, m'a fait un bien extraordinaire. 11 est vrai que j'ai
été souvent malade ; mais jamais cela n a atteint ni altéré l'état fon-
cier de mon âme. J'ai en moi le calme le plus beau^ le plus profond. »
Et la destinée de ses ouvrages précédens ne l'inquiète pas plus que
les péripéties extérieures de sa vie : « Mes œuvres ne me plaisent, et
ne vivent pour moi, que pendant que je travaille à les réaliser. Ache-
vées, elles ne m'intéressent plus que parce qu'elles me procurent le
moyen de me donner à de nouveaux ouvrages. »
Est-ce à dire que ce grand homme ait été un éfroïste? Aucun mot
plus impropre ne pourrait être employé pour le définir. C'était, sim-
plement, un homme de génie, contraint par son génie même à aimer
son œuvre d'un amour passionné, et à lui sacrifier toutes les antres
choses, ou du moins à ne les concevoir qu'« en raison » de cette
œuvre. Mais, sous son impérieux génie de poète-apôtre, il y avait
en lui un cœur infiniment tendre, délicat, généreux : et c'est ce que
nous prouve encore le nouveau recueil de ses lettres. Non seulement,
comme on l'a vu, la confidence de ses projets lui était un moyen de
témoigner son affection à sa mère et à ses sœurs : il associait vrai-
ment tous les siens, dans sa pensée, au succès et à la gloire quil
rêvait de se conquérir. Avec une sincérité manifeste et touchante, il
décrivait k chacun d'eux la part de bonheur qui lui reviendrait, lorsque
Fopéra ou le drame qu'il était en train d'écrire aurait enfin assuré sa
fortune. Et sans cesse à l'exposé de ses travaux il entremêlait de
charmantes expressions de souvenir et de sollicitude.
Il adorait surtout sa mère et l'une do ses sœurs, Cécile, qu'il sentait
hii être plus proche, en toute façon, que ses frères et ses autres
sœurs. « Ma bonne petite maman, — écrivait-il à sa mère en sep-
tembre 1846, — s'il y a eu bien des choses entre nous, comme tout
cela a vite fait de disparaître sans laisser de traces I C'est pour moi
comme quand, au sortir des angoisses et des soucis de la ville, je
m'étends sur Therbe, dans une belle vallée pleine d*ombre, conlem-
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1
REVUES ÉTRANGÈRES. 467
plant le feuillage léger d*an arbre, écoutant la chanson d^un cher
petit oiseau; Timpression que j'éprouve est toute pareille lorsque, au
sortir du tourbillon de ma misérable existence, j'élève ma main vers
toi, en m'écriant : que Dieu te conserve, ma bonne vieille mère ; et
que, le jour où il Venlèvera à moi, il le fasse doucement et tranquil-
lement I Hais je compte bien que tu vivras longtemps encore, et que
longtemps nous pourrons vivre pour toi, et d'une vie plus riche, moins
pénible, que n'a été la tienne, ma pauvre maman ! » Quant à sa sœur
Cécile, toutes les lettres quiiuisont adressées, dans le recueil, ont un
accent particulier de tendresse et d'intimité; peut-être n'y a-t-il
jamais eu personne que ce cœur mobile de poète ait aimé d'une façon
plus constante, ni dont la sympathie lui ait toujours été plus indispen-
sable. Et voici» pour citer encore quelques lignes au hasard, comment
Wagner accuefllait, le Sd octobre 1851, la nouvelle que l'une de ses
nièces, une petite fille, s'intéressait à lui et regrettait de ne pas le
connaître. « Cette nouvelle, vois-tu, m'a mis tout en feul Je ne pré-
tends à l'amour de personne, et laisse les gens penser de moi ce qu'ils
veulent ; mais on se tromperait bien à conclure, de là, que je sois un
être insensible et froid. Lorsque quelqu'un, n'importe où, m'a montré
seulement un doigt d'affection véritable, tout de suite je saisis la main
entière, j'attire à moi la personne entière, et, si je le puis, je lui donne
un baiser aussi cordial que celui que j'aurais tant de plaisir à pouvoir
te donner I »
Il disait vrai : il était d'àme ardente, affectueuse, ouverte à toutes
les belles émotions qu'il a fait chanter dans son œuvre. Mais il était
esclave de son génie, qui, dès la jeunesse, l'avait soulevé et maintenu
au-dessus du monde, dans une solitude effrayante et sacrée. Pour lui,
comme pour tous les grands artistes créateurs dont j'ai eu l'occasion
d'étudier la vie, les événemens extérieurs, et même ceux qui nous
paraissent les plus décisifs, n'ont été que des épisodes sans importance
réelle : ils peuvent avoir de quoi séduire notre curiosité, mais nous
devons bien nous garder de croire qu'ils aient rien à nous apprendre
sur rhistoire véritable de ces « illuminés. » Leur histoire véritable
n'est que celle de leurs ouvrages, unique pensée de leur cerveau,
unique passion de leur cœur.
T. DE Wyzewa.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
I
\ ii JanTiar
Les Chambres sont rentrées en session le 8 janvier: nous n'avo^KZM^s
encore rien à dire de leurs premiers travaux. Il semble que la Chamb^^K^e
des députés n'ait pas mis un grand empressement à entamer T.^38
siens : elle n'a pas osé, le premier jour, procéder comme d'habitudi^ à
l'élection de son bureau, de crainte que le quorum exigé par le règle-
ment pour la validité du scrutin ne fût pas atteint. Il y avait beaucomx j)
d'absens. On s'est contenté, dans les deux assemblées, d'écouter I^
discours des doyens d'âge, qui étaient au Luxembourg M. Fayard, est
au Palais-Bourbon M. Louis Passy. Ce dernier a montré du courag"'^»
car il a parlé de justice et de liberté, et il a invoqué le nom de Di^^
qu'on efface en ce moment sur la tranche des pièces de 5 frane^^-
Aussi n'a-t-il été applaudi qtf à droite et au centre, mais il l'a été ch^^*
leureusement, et, au surplus, ce n'est pas des applaudissemens qu' ^^
cherchait. Les bureaux des deux Chambres ont été réélus le surlei^^*
demain sans difficulté, et la nouvelle session a commencé dans ie^-'^^
conditions un peu confuses, qui ne permettent pas encore de prévoi
ce qu'elle sera.
On a beaucoup parlé depuis quelques jours de la résistant
qu'opposerait le Sénat aux entrainemens que la Chambre a subi
avec la connivence du ministère, quelquefois même sous son i
pulsion. Il serait téméraire de dire jusqu'où ira cette résistance : peu
être est-U exagéré d'appliquer une qualification aussi tranchée ai
sentimens de la haute assemblée. Le Sénat n'a résisté jusqu':
qu'à l'impatience du gouvernement, qui aurait voulu lui faire votei^
soit le budget, soit une loi aussi importante que le rachat de Is
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REVUE. — CHRONIQUE. 46&
Compagnie de l'Ouest, sans lui donner le temps de les es^aminer. Le
bruit a couru que des scènes assez vives auraient eu lieu entre les
commissions des finances et des chemins de fer d'une part, et les
ministres des Finances et des Travaux publics de Tautre. Les échos
du Luxembourg en ont retenti, et la presse s'en est emparée ; mais
on aurait tort peut-être d'y attacher trop d'importance. Les discus-
sions publi([ues seules montreront s'il y a un dissentiment véritable
entre le Sénat et le ministère. Néanmoins, l'impression produite par
ces incidens n'a pas été favorable à ce dernier. U a paru plus fra-
gile qu'on ne l'avait cru jusqu'ici. Peut-être, en effet, faudrait-il peu
de chose pour le renverser. S'il était vivement attaqué, il serait
défendu avec mollesse, car personne ne tient beaucoup à sa con-
servation. Hais personne non plus ne tient à sa chute immédiate,
car on ne sait pas par qui il serait remplacé. Aucun groupement
solide ne s'est encore formé à la Chambre; aucun homme marquant
n'a pris la tète d*un mouvement quelconque dans im sens déter-
miné;.le vrai caractère du moment actuel est l'embarras, l'hésitation,
l'atonie. Le ministère lui-même, en dépit de la personnalité de
M. Clemenceau et de quelques-uns de ses collègues, semble participer
à l'inertie générale, et ce qu'on peut dire de mieux sur son compte est
qu'il ne gêne personne. Peut-être y a-t-il là pour lui des chances de
durée. Le jour où il voudrait agir fortement, il serait combattu et
sans doute renversé : mais aussi longtemps qu'il cherchera sa voie et
que la Chambre cherchera la sienne, la situation pourra se prolonger.
Nous sommes évidemment dans une heure d'attente et de transition.
Au reste, toutes les questions financières, économiques, sociales
même, s'effacent aujourd'hui devant l'intérêt que présente la question
religieuse. Ceux qui avaient cru, dans la légèreté de leur âme, qu'elle
étiût définitiment tranchée par la loi de séparation ont été obligés
depuis de reconnaître leur erreur, et, éclairés par l'expérience, ils se
demandent maintenant si la nouvelle loi, — elle porté la date du % jan-
vier 1907, -— produira des effets plus stables. Il y dans l'air de la préoc-
cupation et de l'inquiétude. Ces sentimens deviennent plus vifs au
moment où, pour la troisième fois, l'épiscopat français se réunit. On
se demande s'il prendra enfin les résolutions qui, jusqu'à ce jour, sont
restées en suspens, et ce qu'elles seront, n est difBcile, impossible
même, de demeurer plus longtemps dans l'incertitude, car depuis un
mois les événemens se sont précipités. La séparation des deux pou-
voirs est devenue eflfçctive; elle est brusquement entrée dans la
période d'exécution. Le délai d'un an sur lequel on avait cru pouvoir
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470 RBVUE DES DEUX MONDES.
compter a été supprimé, et TËglisede France est mise dès aujourd'hui
en demeure de pourvoir aux conditions matérielles de son existence.
La tâche qui lui incombe est rendue plus lourde par le fait que les
biens dits ecclésiastiques, qui devaient être remis aux associations
cultuelles, l*6nt été aux communes, et que celles-ci sont rentrées en
possession des presbytères et des autres immeubles qui pouvaient
leur appartenir. La fermeture des grands et des petits séminaires
oblige l'Ëglise à créer de nouveaux établissemens d'enseignement
supérieur et secondaire libres. Enfin il faut assurer la subsistance do
clergé au moyen d'institutions dont le type n'est pas encore arrêté.
On doit même prévoir conune possible la suppression des alloca-
tions qui avaient été maintenues, pendant quelques années encore,
aux prêtres en exercice. Pour tous ces motifs, l'œuvre qui s'impose
est immense. Mais elle est nécessaire, et l'épiscopat devra déployer,
pour la remplir, plus d'initiative et d'énergie qu'il n'en a montré* jus-
qu'ici. On a dit, et il y s^ dans cette observation une part de vérité,
que le Concordat ayant assuré à nos prêtres un traitement fixe et sûr,
les avait im peu trop déshabitués des préoccupations avec lesquelles
ils se trouvent aux prises maintenant. A une situation nouvelle, fl
faut des cœurs nouveaux. La manne ne tombant plus toute «eule, il
faut y suppléer par un eflfort auquel clergé et fidèles doivent parti-
ciper.
G^est là sans doute la première question que nos évéques devront
agiter et résoudre ; et le Pape leur ayant interdit l'emploi d'un cer-
tain nombre de moyens, ils seront obligés de recourir à d'autres. D
ne nous appartient, en aucune manière, d'émettre une opinion per-
sonnelle sur ceux qu'ils auront à choisir. Nous nous contenterons de
dire que certains symptômes venus de Rome donnent à croire qu'au
Vatican même on ne serait pas fâché de voir l'épiscopat français
prendre des initiatives plus larges et assumer des responsabilités plus
directes qu'il ne l'a fait dans le passé. Les facilités de la vie concorda-
taire ont créé des habitudes qui survivent malheureusement au Con-
cordat, par exemple celle d'attendre des autres ce qu'on ne doit désor-
mais demander qu'à soi-même. X'a-t-on pas trop attendu du Pape ? Ne
lui a-t-on pas demandé plus qu'il ne peut donner? Nous ne recher-
cherons pas si Rome même n'a pas encouragé cet état d'esprit avec
quelque imprudence : il semble, aujourd'hui, qu'on commence à en
reconnaître l'excès et à en apercevoir le danger. Que n'a-t-on pas
dit en France sur l'aide et l'assistance qu'on ne manquerait pas de re-
cevoir de Rome, non seulement dans le domaine spirituel, mais encore
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REVUE. — CHRONIQUE. 471
dans le domaine temporel? Le Saint-Siège devait organiser des quôtes
mondiales au moyen desquelles il pourvoirait facilement aux besoins
de notre Église. Tout ce mirage s'est dissipé, heureusement ou malheu*
reusement, suivant les points de vue où on se place. Nous pensons,
quant à nous, que le clergé français n'aurait pas gagné en popularité
s'il avait été notoirement entretenu par les dons de l'étranger. Mais ces
dons eux-mêmes étaient peu vraisemblables. Si on la compare aux
autres pays catholiques, la France a toujours été le plus généreux de
tous dans les œuvres religieuses qui vivent de subventions internatio-
nales: comment, par un subit renversement des rôles, recevrait-elle
désormais au lieu de donner? Evidemment elle donnera moins aux
autres, puisque la source qui coulait au dehors devra alimenter les
œuvres du dedans. Elle y suffira sans doute. Mais comment l'Ëglise
de France s'y prendra-t-elle pour se procurer les ressources qui lui
sont indispensables? On a bâte de le savoir. Déjà le cardinal archevêque
de Paris a créé une institution qui peut servir de canevas et presque
de modèle. Il ne s'agit pas ici d'associations : les curés s'adressent
directement à la générosité des fidèles et réunissent des sommes qui
seront affectées, pour partie aux besoins locaux, pour partie aux be-
soins généraux. On fera une caisse diocésaine, et même des caisses
interdiocésaines. Noçs nous en tiendrons pour aujourd'hui à ces indi-
cations sommaires, qui auront besoin par la suite d'être développées
et précisées.
Une autre question, non moins grave et non moins générale^
s'impose à l'attention de nos évêques : quelle sera l'attitude de
FÉglise de France à l'égard de la loi nouvelle ? On sait ce que noua
pensons de cette loi. Elle soulève beaucoup d'objections et de cri-
tiques; mais avec la Chambre actuelle, avec le ministère d'aujour-
d'hui ou celui de demain, est-il permis d'attendre mieux? Plus on
légiférera sur le culte, plus la situation s'aggravera. Aussi avons-
nous été effrayés en entendant M. Briand annoncer qu'après la der-
nière loi on en ferait d'autres, et qu'on retoucherait l'œuvre législa-
tive jusqu'à ce qu'elle fût à souhait. Les radicaux et les socialistes ont
aqpplaudi la déclaration du ministre, dans laquelle ils voyaient une
promesse : nous y avons vu un sujet d'inquiétude. Nous en sommes
déjà à la seconde loi cultuelle. Elle a pour intention, ou pour pré-
tention, si on préfère, d'assurer l'exercice du culte par quatre systèmes
difTérens. Prenons pour sincère l'affirmation du gouvernement qu'il a
voulu garantir la liberté et la publicité du culte. Pour cela, que fait-il ? i
11 laisse les églises ouvertes, et il en attribue, dans certaines condi-
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472 REVUE DES DEUX MONDES.
tions, la disposition gratuite au clergé et aux fidèles. — Voyez, a dit
M. le ministre des Cultes aux catholiques, cotnme nous sommes géné-
reux : nous vous donnons le choix entre im si grand nombre de sys-
tèmes que vous ne parviendrez pas à sortir de la légalité, quand bien
même vous le voudriez I — Après cela, on a de la peine à comprendre
que la loi nouvelle prononce la suppression de Tallocation dans cer-
tains cas où la légalité aurait été violée.
Les quatre systèmes de M. le ministre des Cultes sont ceux qui
résultent de l'application de la loi de 1905, ou de la loi de 190i, ou de
la loi de 1881, l'application de cette dernière donnant lieu à deux hy-
pothèses différentes. C'est seulement pour mémoire qu'il est question
ici de la loi de 1905, celle qui organisait les associations cultuelles
que le Pape a condamnées : la condamnation a été si formelle qu il ne
s'est formé et qu'il ne se formera aucune association cultuelle ortho-
doxe. Restent la loi de 1901 sur les associations, et celle de 1881 sur
les réunions publiques. La première n'a pas été condamnée par le
Pape, au moins dans la partie qui se rapporte aux associations : il
semble donc permis au clergé et aux fidèles d'y avoir recours. La se-
conde, celle de 1881, est la loi de droit commun sur les réunions pu-
bliques. Elle oblige à faire une déclaration, et on sait que le Pape a
interdit cette formalité aux membres du clergé ; mais elle peut être
remplie par deux citoyens quelconques, sans que le curé de la paroisse
ait à s'en occuper. 11 l'ignore, et continue d'entrer dans l'église pour y
célébrer les offices. Nous avons dit que l'application de cette loi de
1881 prêtait à deux hypothèses. Dans la première, la déclaration ne
porte aucun nom ; dans la seconde, elle porte celui du prêtre qui doit
officier. La différence entre ces deux hypothèses est que, dans la pre-
mière, le prêtre est un simple occupant qui n'a aucun titre juridique,
tandis que, dans la seconde, il peut obtenir la jouissance gratuite de
l'église en vertu d'un acte administratif qui donne à son droit une
durée plus ou moins étendue. La jouissance gratuite peut également
être accordée à des associations formées d'après les lois de 1901 et
de 1905. Nous disons qu'elle peut l'être : c'est une faculté pour les
communes et non pas une obligation. Mais il n'est pas douteux
qu'aujourd'hui, dans la grande majorité des cas, les maires passe-
raient avec les représentans des associations, ou avec les curés
couverts par une déclaration, ou peut-être avec les auteurs de la dé-
clarafion elle-même, des actes administratifs qui assureraient pour un
ten pi Je terminé la jouissance gratuite des églises au clergé et aux
fidèles. Le cas le plus favorable serait, ce nous semble, celui où
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REVUE. — CHRONIQUE. 473
l'acte administratif serait passé avec une association conforme à la
loi de i90i, parce que la joaissance de Téglise pourrait être attribuée
pour une durée très longue à un être nioral qui se renouvelle et ne
meurt pas. Dans le système de la déclaration au contraire, celle-ci
devant être renouvelée chaque année, on ne voit pas bien comment
la jouissance de Téglise pourrait être accordée pour plus d'un an.
Nous nous efforçons de mettre quelque clarté dans une loi où
il y en a fort peu. C'est seulement à Tusage qu'on pourrait voir ce
qu'elle vaut et quel parti il est possible d'en tirer. Mais en fera-t-on
usage? L'assemblée des évéques sera-t-elle d'avis de le tenter? Le
Pape l'autorisera-t-il? Ce sont là des questions que nous ne voulons
pas préjuger, et du reste comment pourrions-nous le faire? On répète
à satiété qu'une conversation directe, officielle, avouée, entre le gou-
vernement de la République et le Saint-Siège arrangerait tout. Les
difficultés auxquelles on se butte de part et d'autre disparaîtraient
comme par enchantement. Et cela, en effet, est probable. Mais il ne
faudrait rien connaître des milieux parlementaires et politiques
actuels, pour croire à la possibilité immédiate d'une conversation de
ce genre. Moins on en parlera aujourd'hui, et mieux cela vaudra, parce
qu'on risque, à discuter prématurément des solutions qui ne sont pas
encore réalisables, de voir les esprits s'entêter de plus en plus dans
des partis pris opposés. Il faut laisser le temps faire son œuvre, ne
pas la contrarier et se préparer attentivement et patiemment à en
cueUlir les fruits quand ils seront mûrs. En attendant, il faut vivre.
Dans la période confuse et mal déterminée où nous sommes, il serait
imprudent et chimérique de poursuivre des solutions définitives.
C'est un modus vivendi imparfait, mais provisoire, que l'épiscopat
français cherchera sans doute dans sa prochaine réunion, et nous sou-
haitons ardemment qu'il le trouve.
Ce que nous désirerions avant tout, c'est que l'épiscopat, après
avoir reconnu le terrain autour de lui, y marchât avec résolution et
confiance en lui-même. Il connaît aujourd'hui la pensée de Rome,
il connaît aussi l'état de la France : son intelligence et son énergie
doivent s'appliquer à combiner ces facteurs divers dans des résolu-
tions qui sont attendues de lui avec une légitime impatience. Deux
réunions ont déjà eu lieu et elles ont avorté : que dirait>on s'U en était
de même de la t|*oisième? L'épiscopat s'appliquera à conjurer ce
danger.
Les événemens du Maroc ne nous ont apporté jusqu'ici qu'une
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474 REVUE DES DEUX MONDES.
demi-satisfaction. Zinat, le repaire de Raïsouli, a été occupé et détruit;
mais le brigand s'est enfui, et on a manœuvré contre lui de teUe
sorte qu'il devait inévitablement s'échapper. Or, jusqu'à ce qu'il soit
mort ou prisonnier, les esprits resteront agités dans toute la région
de Tanger et la sécurité y sera précaire. Raïsouli en liberté n'a p;
d'autre pensée que de se venger : il est à craindre que les moyens m
lui en fassent pas défaut.
La dernière fois que nous avons parlé du Maroc, nous avons lais:
les escadres française et espagnole dans la rade de Tanger, e:
exprimant le souhait que leur présence agît sur le Maghzen comme u
stimulant énergique et que nous ne fussions pap obligés de débarqu
nos troupes. Si elles avaient été débarquées, nous aurions été engag
dans une affaire dont nous serions sans doute venus à bout sans beai
coup de peine, mais qui, dans le cas où les péripéties s'en seraie
prolongées, nous aurait exposés à des complications de genres dive;
Nous avions fait connaître nos intentions aux puissances sans
contrer d'objections de la part d'aucune d'elles. Toutes ont eu o
fiance dans notre loyauté, et elles ont pu reconnaître depuis à
point cette confiance était justifiée. Il nous aurait été facile
trouver, si nous l'avions voulu, un prétexte pour descendre à l^
et y prendre pied : nous nous sommes gardés de le chercher, l'Espa-g-xie
et nous, et nous avons attendu avec quelque patience que le Maghai ^n
fît lui-même acte d'autorité et de gouvernement.
Dès l'arrivée de nos escadres, le Maghzen s'est ému : il a couip iris
que, s'il ne faisait rien, nous serions forcément amenés à faire quel^fue
chose, et que le meilleur moyen, sinon le seul, d'empêcher aotxe
intervention policière de se produire, était de sortir de sa long'^e
torpeur et d'envoyer des troupes en quantité suffisante pour met^^xe
Raïsouli à la raison. Le bruit s'est répandu aussitôt que le Magli^^^^
envoyait effectivement à Tanger une mehalla, une troupe arm^^i
sous les ordres du ministre de la Guerre, Si Mohammet el Guebl>^s.
Si Guebbas est un homme intelligent, avec lequel nous avons eu
des relations nombreuses lorsque nous avons réglé avec le Magli ^^^
les questions relatives à notre commune frontière. Il a habité Al S^
pendant plusieurs mois. Le fait même qu'il était à la tète d^ ^
mehalla donnait une assez bonne opinion de ce qu'elle devait ô*-reî
mais encore fallait-il la voir pour se rendre compte de sa force e^"*^'
tive. Elle s'est fait attendre assez longtemps avant d'arriver de'i^^^
Tanger. Tous les jours, on annonçait qu'elle avait fait un cer^^in ■
nombre de kilomètres et qu'elle ne pouvait plus tarder beaucoup ^' ^
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REVUE, — CHRONIQUE. 475
montrera l'horizon: on consultait l'horizon, la mehalla n'apparaissait
pas. On a pu conclure de là que, si eUe était nombreuse et bien armée,
ses mouvemens étaient lents et continueraient vraisemblablement
de Têtre. Enfin, un jour, la mehalla a fait son apparition. Elle n'était
pas im mythe. Elle a déployé ses tentes autour de Tanger et le long
dn rivage, et l'impression qu'elle a produite a été bonne. Elle se
composait de S 500 hommes environ, tous d'apparence solide, et pris
dans les meilleures troupes de l'armée marocaine. Le Maghzen avait
bien fait les choses : il n'était plus possible de douter de sa réso-
lution. Si Guebbasa fait à Tanger ce qu'on appelle ime entrée sen-
sationnelle. Il s'est rendu avec un grand apparat à la mosquée, et a
donné lecture d'une lettre chérifienne où Raïsouli était qualifié de
traître avec toute la richesse du vocabulaire oriental, déchu de tous
ses titres, traité enfin comme il avait toujours mérité de l'être. Cette
lettre, soutenue par la présence de la mehalla, a produit un excellent
effet. Un des principaux lieutenans de Raïsouli, Ben-Mansour, qui
opérait en son nom entre Arzila et la banlieue de Tanger, voyant que
la partie s'engageait dans des conditions sérieuses, s'est empressé de
faire sa soumission et de se tourner contre le maître redouté, mais
probablement détesté, qu'il servait la veille.
La soumission de Ben-Mansour était d'heureux augure. Elle aurait
sans doute été suivie de plusieurs autres si la mehalla, au lieu de
perdre du temps, était entrée tout de suite en campagne et avait
poussé avec vigueur les opérations contre Raïsouli. Mais pendant
plusieurs jours elle n'a pas bougé. Cette immobilité a étonné; elle
a même inquiété sur les projets ultérieurs de Si Guebbas. Les Maro-
cains aiment mieux négocier que se battre : on a pu craindre que
Si Guebbas ne se perdit dans des négociations compromettantes. Tout
le monde s'attendait à ce qu'il occupât Ârzila : il n'en a rien fait.
Les journaux ont reçu alors des télégrammes qui contenaient des
explications assez singulières, à savoir que les Marocains faisaient
entre eux ce qu'ils appellent la guerre de toile ou de coutil : ils éta*
laient dans la plaine le plus de tentes possible afin d'établir la
supériorité de leurs forces, d'intimider l'ennemi et de l'amener à com-
position. Mais si on avait compté que les nombreuses tentes, que
les kilomètres de toile de la mehalla produiraient cet effet sur.
Raïsouli, on s'était trompé. Raïsouli n'a pas tardé à montrer qu'on ne
Tiendrait à bout de lui que par la force effective et non pas par l'inti-
midation. Les lenteurs de Si Guebbas ont paru être de l'hésitation de
sa part, et cette hésitation en a fait naître une autre parmi les tribus
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'^"^T^mm
476 REVUE DES DEUX MONDES.
dont le premier mouvement avait été de se rallier. Elles se sont
demandé si le brigand, qui était le plus hardi, ne serait pas le plus
fort. Raïsouli avait compris, en effet, qu'il ne pouvait relever ses
affaires qu'en payant d'audace et jamais il n'en avait montré davan-
tage, n continuait de répandre la terreur partout où son bras pouvait
atteindre. Les journaux ont raconté son dernier exploit, qui est cer-
tainement un des plus propres à découvrir son caractère. Un de ses
partisans, après l'avoir abandonné, mariait un de ses enfans, et se
croyait en sûreté dans le voisinage de la mehalla; mais la mehalla
semblait dormir tandis que Raïsouli veillait. Il apparut tout d'un
coup au milieu de la fôte de famille, s'empara du traître et lui fît
trancher la tôte sans autre forme de procès. Il n'y avait évidemment
aucune soumission à espérer d'un pareil homme. Son prestige, un
moment éclipsé par celui de Si Guebbas et de sa mehalla, commen-
çait à se relever et à reprendre son éclat. Il a fallu se déterminer à
l'action.
On sait que la principale résidence de Raïsouli était à Zinat, à
quelques kilomètres de Tanger. Il y avait accumulé ses richesses,
c'est-à-dire les produits de ses déprédations, et concentré ses forces.
Attaquer, prendre et détruire Zinat devenait le premier objet que
Si Guebbas devait se proposer; mais, pour que le succès fût complet,
il aurait fallu s'emparer de Raïsouli, et U était facile de prévoir que,
lorsqu'il se sentirait traqué de trop près dans ses retranchemens, il
se sauverait à travers la montagne, à moins qu'on ne manœuvrât
habilement pour lui couper la retraite. La manœuvre n'a-t-elle pas
été faite, ou n'a-t-elle pas réussi ? Nous l'ignorons : ce qui est sûr,
c'est que Raïsouli s'est échappé. La marche sur Zinat ne parait pas
avoir été une affaire héroïque, bien que le chef de la mehalla, Bouchta
Ben-Baghadi, ait reçu une balle perdue dans l'oreille et se soit bien
comporté. D'une manière générale, les troupes chérifiennes se sont
tenues à une distance assez grande de l'ennemi pour que le feu ne fût
bien efficace, ni d'un côté, ni de l'autre. Alors on a fait donner le
canon, mais il a été tout de suite évident que les officiers marocains^
connaissaient mal le métier d'artilleurs : leurs boulets ne portaien^^^^
pas sur Zinat, et paraissaient ne faire aucun mal à la forteresse. 1^^^^;^^.
à été la première journée : quand elle a été finie, personne ne Ta co!^,^
sidérée comme décisive. Il y avait dans la mehalla quelque surpr^^
de la résistance énergique faite par Raïsouli, et aussi un peu ^
découragement. Les tribus voisines, voyant la victoire incertaine „ g^
tenaient de plus en plus sur la réserve. En un mot, tout était à recoiji.
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REVUE. — CHRONIQUE. 4 i i
mencer. On s'est décidé finalement à faire appel aux connaissances
techniques du lieutenant Ben Sedira , de la mission miUtaire fran-
çaise. Les soldats du Maghzen reconnaissaient qu'ils ne pouvaient pas
terminer la besogne à eux tout seuls : ils avaient recours à un de nos
officiers. Le combat d'artillerie reprit donc le lendemain sous la direc-
tion de Ben Sedira. Aussitôt les boulets, mieux dirigés, tombèrent sur
la forteresse et y firent de larges brèches, mais on s'aperçut que per-
so;nne ne ripostait plus. Zinat avait-il été abandonné, ou bien était-ce
une ruse de Raïsouli pour attirer les soldats du Maghzen dans une
embuscade? C'est la question que] tout le monde se posait : quelques
hommes entreprenans se chargèrent de la résoudre en faisant une
reconnaissance, n n'y avait plus personne à Zinat. Raïsouli et les
siens s'étaient sauvés en emportant leurs morts et leurs blessés : on
n'en a trouvé aucun. Une quinzaine de prisonniers faits par le bri-
gand ont été délivrés. Sa maison a été livrée au pillage et finalement
hicendiée.
Le pillage a été la principale opération de cette seconde journée,
et de beaucoup la mieux faite. Tout le monde y a pris part avec un
merveilleux entrain. Raisouli avait accumulé, suivant le hasard de
ses prises, les objets les plus divers et quelquefois les plus hétéro-
clites. Il parait que Si Ouebbas, au moment où il les a mis en mouve-
ment, a dit à ses soldats : « Apportez-moi des tètes et prenez le bu-
tin. » Ils n'ont apporté aucune tète, mais ils n'ont rien laissé dubu^in,
et c'était, parait-il, un spectacle pittoresque de voir déambuler à tra-
vers la campagne entre Zinat et Tanger des gens portant du blé, de
l'huile, du pétrole, des chaises, des tables, des canapés, des cages
d'oiseaux, etc. Tous ces objets ont fini par se trouver réunis au
Grand-Socco, qui est le marché de Tanger, et y ont été mis en vente,
nya quelques jours à peine, Raïsouli était maître du Socco; il y
régnait par la terreur et y exerçait la police à sa manière. C'est là
que ses dépouilles ont été déposées par des centaines de mains et
sont passées dans d'autres. Nous citons ces détails, qui n'ont pas en
eux-mêmes grande importance, parce qu'ils sont des traits de mœurs
marocaines. Raïsouli, après en avoir dévalisé tant d'autres, a été
dévalisé à son tour: sa maison a été détruite, et cette fois son pres-
tige a certainement reçu quelque atteinte ; mais ce prestige n'a pas
été détruit, et on aurait tort de se croire définitivement débarrassé du
brigand. On ne le sera que lorsqu'on l'aura fait prisonnier, ou lors-
qu'on aura organisé à Tanger une police suffisante pour l'empêcher
de reprendre le cours de ses opérations, n ne sera pas facile de
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'^^'^"^pp
478 REVUE DBS DEUX MONDEE.
mettre la main sur lui, à moins qu'il ne soit trahi et liyré par les
tribus auprès desquelles il a cherché un refuge. La mehalla, quelque
nombreuse qu'elle soit relativement aux forces dont dispose encore
Raïsouli, a montré qu'elle manœuvrait et se battait médiocrement
Les troupes de police, lorsqu'elles seront encadrées et commandées
par des officiers français et espagnols, présenteront certainement un
autre caractère ; mais elles n'existent pour le moment qu'en projet t
il se passera d'assez longs mois encore avant que la mehalla et nos
escadres puissent se retirer. Ces dernières, en tout cas, devront
rester dans xm voisinage assez rapproché pour que leur influence
continue de se faire sentir. Si elles n'avaient pas été en rade de Tanger,
jamais le Maghzen n'aurait envoyé la mehalla, et jamais Raïsouli
n'aurait été inqmété. L'effet devant cesser avec la cause qui l'a pro-
duit, on peut deviner ce qui arriverait dans le cas où nous disparaît
trions trop vite, et où la mehalla s'en irait elle aussi sans avoir été
remplacée par des forces de police capables de remplir leur difûcOeet
délicate mission.
Malgré les faiblesses d'exécution que nous avons signalées de la
part de la mehalla, il serait injuste de ne pas reconnaître ce qu'il y a
eu de sincère et de méritoire dans l'initiative du Maghzen. En
somme, il a rempli sa tâche à lui seul et nous a dispensés de lui
donner notre concours. Nous l'aurions fait s'il l'avait fallu, mais nous
avons dit les motifs pour lesquels nous aimions mieux nous en abs-
tenir. Nous avons tout intérêt, étant donné la politique que nous
suivons au Maroc, à ce que le Sultan agisse avec ses propres forces et
à ce qu'il atteigne à lui seul le but de son effort. Si son prestige y
gagne, nous ne pourrons que nous en féliciter.
La mort du chah de Perse n'est pas en soi un événement de beau-
coup d'importance. Mouzaffer Eddine était un homme d'une intelli-
gence qui ne s'élevait pas au-dessus de l'ordinaire et d'un caractère -
un peu effacé. Prudent et circonspect dans sa politique extérieure, U -i
a eu le tort, à l'intérieur, de ne pas surveiller assez ses finances, on -^
même de ne pas les surveiller du tout, et de faire, sans compter, des ^
dépenses au-dessus de ses ressources.
Son règne n'a duré que dix ans ; mais il n'en fallait pas davantage ^^i
pour que ses prodigalités produisissent leurs conséquences inévi- —^
tables, un mécontentement toujours croissant parmi les contri — ^^
buablcs odieusement pressurés, et dans les classes éclairées le senli— ^^/
ment de plus en Iplus impérieux que des réformes politiques étaientjKZM?/
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REVUE. — CHRONIQUE.
479
nécessaires pour mettre un frein aux dilapidations et aux exactions.
MouzafTer Eddine sacriûa son grand vizir Aïn ed Daouleh à Tindigna-
tion populaire ; mais ce n'était pas assez. Il dut se résigner à donner à
la Perse un commencement de régime parlementaire, une assemblée
délibérante où les intérêts étaient représentés.
Cette révolution, car c*en est une, s*est faîte padOquement. Elle a
eu ceci de particulier qu'elle a été fomentée par les mollahs, e*est-à-dire
par les prêtres etparlesétudians en théologie. Le phénomène s'est pro-
duit en Perse dans des conditions qui n'étaient pas moins imprévues.
Les mollahs se sont mis en grève, se sont réfugiés à Kerbellat conmie
sur une aorte de mont Aventin, et finalement dans le parc de la léga-
tion britannique, d'où ils ont adressé leurs revendications au gouver-
nement. Celui-ci a cédé et la Perse a eu un embryon de constitution,
ce qui justiûe le proverbe qu'à quelque chose malheur est bon. Les
besoins d'argent du chah ont eu encore une conséquence politique
assez heureuse. Pendant longtemps, l'Angleterre et la Russie ont été
en rivalité en Perse un peu sur toutes choses, et en particulier à
propos des emprunts à fournir à son souverain. C'était tantôt l'une,
tantôt l'autre qui l'emportait. Le dernier emprunt de 10 millions fait
par MouzafTer Eddine l'a été de compte à demi auprès de l'Angleterre
et de la Russie, qui s'étaient mises d'accord aiir le terrain financier en
attendant qu'elles parvinssent à l'être aussi sur d'autres. On en a le
désir sincère à Londres et à Saint-Pétersbourg, mais on ne sait pas
toujours comment s'y prendre, et les agens des deux pays en Perse,
fidèles à une tradition invétérée, continuent d'intriguer et de lutter
avec acharnement les uns contre les autres, rendant par là tout rap-
prochement entre les deux gouvememens plus difûcile. iMouzaiTer
Eddine, dans tout le cours de son règne, s'est appliqué à tenir la
balance égale entre l'Angleterre et la Russie. Son système, très
simple, consistait à s'appuyer tantôt sur la première contre la se-
conde, tantôt sur la seconde contre la première : peut-être n'a-t-il pas
vu sans un étonnement mêlé d'inqpiiêtude l'entente finale qui s'e«(t
produite entre elles dans un domaine particulier. Mais, là comme ail-
leurs, il a subi les événemens avec docilité. Il faut souhaiter que
celte politique de transaction et de conciliation se développe et se
consolide entre la Russie et l'Angleterre : elles en profiteraient l'une
et l'autre en Europe et en Asie, et la Perse n'aurait pas à en souffrir.
Mouzafi'er Eddine a toujours montré des sympathies pour la
France, où il venait assez souvent chercher un peu de santé, dans nos
stations balnéaires. En dehors des gaspillages financiers dont nous
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480 REVUE DES DEUX MONDES.
avons dit quelles ont été les suites, il n*a pas fait de mal à son pays et
n'a pas empêché le bien qui s'y est fait spontanément. N'est-ce pas,
en somme, un éloge pour un souverain oriental?
P,-S. — Les nécessités de la mise en page nous ont obligés d'écrire
cette chronique un peu avant la date de sa publication : elle était com-
posée lorsque nous avons eu connaissance de la nouvelle Encyclique
pontificale. Ce document a une importance qui n'échappera à per-
sonne, sans que nous ayons besoin de la signaler. Quelque opinion
qu'on en ait, il faut remercier le Saint-Père d'avoir parlé cette fois
avant la réunion des évêques, et non pas après. L'Encyclique nouvelle
a deux parties distinctes. Dans la première, le Saint-Père repousse
comme non fondées les allégations, ou plutôt les accusations qui ont
été dirigées contre lui par le gouvernement français : il semble môme
s'appliquer dans certains passages à réfuter directement les discours
de M. Briand, qui ont mis à sa charge la responsabilité des épreuves
douloureuses auxquelles l'Eglise de France est aujourd'hui condamnée.
Mais la seconde partie est, pour le moment du moins, la plus grave.
Le Saint-Père y doime son avis sur la loi du 2 Janvier dernier, et il la
condamne avec la même sévérité que la précédente. Les raisons
sérieuses ne lui manquent malheureusement pas pour cela, puisque
cette loi consacre ce que l'Église considère comme une spoliation, et
ne lui offre en échange qu'une vie aléatoire et précaire. La question
. que nous avons indiquée plus haut n'en subsiste pas moins, et elle
■ continue de s'imposer impérieusement aux évèques : comment
TÉglise peut-elle et doit-elle demain s'organiser pour vivre? Y a-t-il,
dans ces lois obscures et mal faites, quelques dispositions sur les-
quelles on peut malgré tout s'appuyer? Est- il possible d'y trouver,
sans s'écarter des instructions de Rome, une planche de salut, si
étroite soit-elle ? C'est aux évéques à le dire. Les difficultés de leur
tâche nous apparaissent plus lourdes que jamais : raison de plus pour
adresser à leur esprit d'initiative un appel encore plus chaleureux.
FRANas Charmes.
Le Secrétaire de la Rédaction^ Gérant,
Joseph Bertrand.
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LES RAISONS DU CONCORDAT
I. — LE RÉGIME DE LA SÉPARATION
SOUS LE CONSULAT ET L'ANARCHIE RELIGIEUSE
I
Quatre mois avant le 18 brumaire, Boulay de la Meurlhe
prononçait ces mots, à la tribune des Cinq-Cents : « Si un
homme à la tête de dix mille soldats disait au peuple : Je vais
vous rendre votre liberté religieuse,.. » De violens murmures inter-
rompirent Torateur et Tempêchèrent d'achever. Il dut descendre
de la tribune.
On était au temps où sévissait la liberté révolutionnaire. Un
renouvellement de rigueurs s'était appesanti sur les cultes, après
l'émancipation désordonnée et la grande renaissance qui avaient
suivi Thermidor. Maintenant, c'était le régime fructidorien : un
mélange d'hypocrisie et de brutalité; la liberté des cultes pro-
clamée en principe et effectivement anéantie ; la grande majo-
rité du clergé dispersée, les prêtres insermentés presque tous
déportés, emprisonnés, bannis ou réduits à se cacher, les con-
stitutionnels eux-mêmes inquiétés ; un certain nombre d'églises
rouvertes et partagées entre les divers cultes, un plus grand
nombre d'églises fermées depuis 93 ou refermées après Fructi-
dor; toute pratique extérieure interdite, les enterremens sans
prêtre, les croix abattues, les clochers muets; le calendrier répu-
blicain se faisant instrument de déchristianisation et s'imposant
comme loi de l'État, supprimant les fêtes religieuses, ordonnant
impérativement la célébration des fêtes civiques, obligeant les
TOME XXXVIl. — 1907. 31
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482 REVUB DES DEUX MONDES.
citoyens sous peine d'amende et de prison à travailler le di-
manche et à chômer le Décadi, obligeant en certains départe-
mens Téglise à se fermer le dimanche et à transférer au Décadi
l'office dominical, interdisant les marchés à poisson au jour de
ci-devant vendredi; en somme, un enchevêtrement de lois
iniques, vexaloires, absurdes, souvent aggravées par des arrêtés
locaux. Ces persécutions et ces monstrueuses puérilités avaient
fini par excéder à peu près tout le monde ; elles provoquaient
surtout un profond mouvement de réaction rurale.
Le paysan de France avait été le principal bénéficiaire de la
Révolution. Les premiers et fondamentaux bienfaits de la Révo-
lution, abolition des servitudes et redevances féodales, affran-
chissement de la terre, liberté du commerce intérieur, avaient
imprimé à lagriculture, depuis dix ans et même dans les pires
jours, un commencement d'essor. La lourdeur des impôts, la
conscription, le désordre général ne contrariaient que partielle-
ment ce progrès. Ce qui tourna la masse agraire contre le régime
améliorateur de son sort, ce fut la persécution de ses croyances
et le dérangement de ses habitudes. Cette violence faite au sens
traditionnel de la race préjudicia plus au régime républicain que
la Terreur. On peut lire les rapports des commissaires nommés
par le Directoire en chaque département près de l'autorité locale,
afin de requérir et de surveiller l'exécution des lois. La corres-
pondance de ces agens, animés du plus pur zèle sectaire, n'est
qu'une longue doléance. Sans aucune exception, sans la moindre
dissidence, tous reconnaissent que la population des campagnes
s'irrite du système d'irréligion obligatoire et réagit ^ des degrés
divers.
La lutte atroce qui se remet à ensanglanter l'Ouest n'est
qu'une guerre de religion, où des masses catholiques suivent au
combat des chefs royalistes. En 1799, une irruption de paysans
exaspérés surgit des vallées pyrénéennes et menace Toulouse.
Dans la Haute-Garonne et les pays d'alentour, la réaction rurale
assiège le jacobinisme urbain. D'un bout à l'autre de la chaîne
des Cévennes, la guerre de partisans circulait, avivée par l'exé-
cution violente des lois qui supprimaient toute pratique reli-
gieuse au nom de la science et du progrès. Contre les dragon-
nades philosophiques, le catholicisme cévenol avait ses
camisards. L'Ardèche était en feu, la Lozère, la Haute-Loire et
toute la partie montagneuse du massif central en fermentation
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p^"^
LES RAISONS DU CONCORDAT. 483
continue. Dans le Nord, la dévote Belgique, la région des
Flandres, récemment annexée, s'est soulevée en 1798 contre le
régime impie. Et même la masse des départemens d'esprit
moyen, les contrées dociles par situation et par tempérament,
les molles rives de la Loire et du Cher, les plateaux du centre,
1^ coteaux bourguignons, les vallonnemens de TIle-de-Franoe,
les pays découverts de Picardie et de Champagne, les régions
apathiques, les grandes plaines d'indifférence s'émeuvent.
Pour citer des exemples épars, le commissaire du Loiret autant
que celui de l'Aisne, ceux de l'Oise et de l'Indre, ceux des Landes
et de la Corrèze, écrivent en termes à peu près identiques que le
paysan k tète dure tient à ses pratiques et refuse de se plier aux
rites nouveaux. Lorsque ces rites s'accomplissent, c'est par pure
contrainte : selon l'aveu cynique du commissaire près le dépar-
tement du Nord, le peuple fait marcher le système décadaire
<c comme la chiourme fait voguer une galère (1). » La résistance
s'étend jusqu'aux départemens notés pour leur esprit civique,
tels que l'Ain et l'Isère ; chez les habitans de l'Ain, les« moyens
violens employés pour leur faire [contracter de nouvelles habi-
tudes n'ont servi qu'à leur rendre plus chères les anciennes. »
L'Est proprement dit, la ci-devant Lorraine, les Vosges, l'Alsace
restent d'esprit ardemment patriote, militaire et républicain. Ces
départemens voisins des frontières demeurent en pleine crise
d'héroïsme. Avec un admirable entrain, ils paient l'impôt, font
partir leurs conscrits, fournissent des volontaires, fournissent à
d'accablantes réquisitions en nature. « L'ombre au tableau, —
d*après un administrateur, — c'est le fanatisme, » c'est-à-dire, en
style de l'époque, la persévérance du sentiment religieux. Ces
populations qui continuent de se dévouer à la défense française,
désobéissent néanmoins aux prescriptions décadaires, où elles
Toient intolérance et tyrannie, et regrettent leurs prêtres (2).
(1) Tous les docnmens que nons citons sans indiquer de référence spéciale
•ont tirés des Archives nationales, série FIC, lïl. Cette série contient notam-
ment les rapports des dernières administrations du Directoire et des premiers
préfets.
(2) Dès 1796,1e général Clarke écrivait dans une note destinée à Bonaparte,
commandant de l'armée d'Italie : « Nous avons memqué notre révolution de reli-
gion. On est redevenu catholique romain en France, et nous en sommes peut-être
«u point d'avoir besoin du Pape lui-même, pour faire seconder chei nous la Révo-
lution par les prêtres, et par conséquent par les campagnes, qu'ils sont parvenus à
gouverner de nouveau. Si on eût pu anéantir le Pape il y a trois ans, c'eût été
r^nérer l'Europe... 11 faut trente ans de liberté de la presse en Italie et en France
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i84 REVUE DES DEUX MONDES.
Les prêtres restés à Tintérieur, ceux qui se hasardaient ï
rentrer, répondaient souvent à la persécution par des violences
de parole et de conduite. Chez ce clergé, à côté d'admirables et
toutes chrétiennes vertus, on aperçoit des passions exaspérées par
la souffrance et Tinjustice. Ces prêtres mis hors la loi se
comportent en ennemis des lois. En départemens de guerre civile
et de banditisme, en ces sombres régions, on voit des prêtres
s'enrôler dans les guérillas contre-révolutionnaires. Dans TAvey-
Fon, on en signale un qui s'est fait chef de bande : « réuni avec
six autres prêtres de la même espèce, retiré dans les lieux les
plus àauvages du département, c'est au milieu des bois, toujours
muni de pistolets, qu'il célébrait les cérémonies ; il avait enfin
poussé les excès à un tel point que les prêtres réfractaires
l'avaient eux-mêmes frappé d'interdiction avec ses collègues (1).»
Dans le Gard/ on arrête un ex-prieur désigné sous le nom de
Sans-Peur : « déjà condamné à mort depuis six ans, il offi-
ciait armé de deux paires de pistolets, d'un sabre et d'un fusil i
deux coups posés sur l'autel (2). » Un prêtre se fait tuer à la
tête des insurgés de la Haute-Garonne. Faits exceptionnels, carac-
téristiques néanmoins de l'état de guerre aigu qui subsiste entre
l'État révolutionnaire et l'Église ! Dans tous les départemens, les
rapports administratifs accusent au moins les prêtres de fomenter
la haine de la République, la désobéissance aux lois, et d'em-
ployer à cette fin la prédication sourde, les instructions privées,
le confessionnal. Un des reproches qu'on leur adresse le plus
souvent est d'inciter les conscrits à la désertion. Il est positif
qu'en beaucoup de lieux, les prêtres faisaient cause conmione
avec l'agitation royaliste et la réaction militante.
 la fin du Directoire, dans la majorité des départemens, la
masse rurale tournait au royalisme ; elle avait pris en horreur
le mot de République, devenu à ses yeux synonyme de per-
sécution religieuse. Les administrateurs le constataient amè-
nement, mais quelques-uns, plus perspicaces que les autres,
comprenaient que les paysans ne redemandaient un roi que pour
ravoir la Croix : « Ceux d'entre eux qui soupirent après le retour
de l'ancien régime, écrit le commissaire du Loiret, désirent eu-
pour amener ce moment et abattre la puissance spirituelle de rérèquedeRome»**
Du Tell, Romet Naples et le Directoire, p. 406-407.
(1) Bibliothèque nationale, fonds français, ii 361.
(2) Ibid.
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LES RAISONS DU CONCORDAT. 485
core moins un roi que de retrouver des prêtres, des processions
et des cloches. » Le commissaire de la Nièvre a vu, parmi ses
paysans, « tel homme qui est d'un fanatisme outré et qui ne vou-
drait pas le retour de Tancien régime. » Le commissaire du Tarn
écrit : « Beaucoup de gens tendent à la poyauté par horreur de
l'irréligion républicaine, » et, signalant l'état d'esprit de la po.
puiation agricole, il ajoute : « De là sa tendance irréfléchie vers
la royauté qu'elle n'aime ni ne désire sincèrement. » Le com-
missaire du Nord écrit crûment : « Plus je parcours le départe-
ment, plus j'aperçois que Tespril public est subordonné aux pré-
jugés religieux. Rendez les crucifix, les cloches, les dimanches
et surtout ceux qui vivent de ces mômeries, et tout le monde
criera : Vive la République! » Les croix, les églises, les prêtres,
les autels, qui les rendrait? Comme un grand nom s'imposait à
l'imagination publique, comme on parlait de l'expédition
d'Egypte et de son chef prodigieux, le bruit courait, dans cer-
taines campagnes, « que Buonaparte revenait en France avec
sept mille prêtres pour remplacer ceux que le gouvernement a
fait déporter. »
Bonaparte ne fut pas d'abord l'homme dont Boulay de la
Meurthe avait annoncé la venue, et que le peuple attendait.
Revenu d'Egypte, il fit son coup d'État de Brumaire à l'aide de
révolutionnaires écœurés de Tanarchie directoriale et possédés
de l'instinct reconstituant. Ces politiques voulaient que la Répu-
blique mieux conformée se fît ordre et gouvernement ; ils n'en-
tendaient nullement la livrer aux factions de droite. Il ne faut
jamais perdre de vue que le Consulat est à ses débuts ce que
nous appellerions aujourd'hui un pur gouvernement de gauche.
Les hommes qui avaient concouru à sa formation, assagis en po-
litique, restaient foncièrement antichrétiens et rigoureusement
philosophes. Ils représentaient l'orthodoxie rationaliste, qui
avait son centre à Flnstitut. Bonaparte lui-même faisait partie
de ce grand corps et se donnait Tair de puiser, auprès de ses con-
frères ses inspirations doctrinales. C'est avec des penseurs tels
que Cabanis, Monge, BerthoUet, Laplace, qu'il avait paru se com-
poser après Brumaire un conseil spirituel, feulement, si dési-
reux qu'il fût de ménager les dogmes et les préjugés officiels,
l'insigne chef de guerre voulait se faire avant tout le pacificateur
des Français, le rassemble ur de la nation affreusement déchirée.
Or, plus que toute autre, la question religieuse envenimait
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486 REVUE DBS DEUX MONDES.
les haines et exaspérait les passions. Elle s'imposait aux Consuls,
capitale dans l'Ouest, partout très grave, hérissée de difficultés,
presque inextricable en ses détours, complexe et compliquée.
Bonaparte Taborda sans prétendre encore à la résoudre intégra-
lement. Il sentait sourîlre des profondeurs de la nation et mon-
ter vers lui une immense aspiration à la paix religieuse, à la to-
lérance; il le sentait d'autant mieux qu'il possédait au suprême
degré, comme l'a dit un homme de pensée grave (1), « rinstinct
de l'instinct des multitudes. » Il voulut frapper les esprits et fure
quelque chose pour le peuple chrétien, sans trop faire. Dès que
la constitution de Tan VIII et le plébiscite ratificateur l'eurent
établi premier Consul, il prit une série de retentissantes demi-
mesures.
II
Le7niv6sean VIII, — 28décembre 1799, — trois jours après son
avènement à la première magistrature, il fit formuler en Conseil
d'État plusieurs arrêtés, qui reçurent ime éclatante publicité.
En premier lieu, il remettait en vigueur et comme promulguait
à nouveau les lois conventionnelles de l'an III sur la liberté des
cultes. Ces lois, odieusement dénaturées par le Directoire, pro-
nonçaient la séparation de l'État et des Églises et reconnais-
saient la liberté de tous les cultes; elles ne leur accordai^t
pourtant qu'une liberté minime, dépourvue de toute publicité
en dehors des temples, garrottée de restrictions ; le mot y était
plus que la chose, mais la reprise du mot par Bonaparte fut
d'un puissant effet. En outre, le premier Consul décidait que les
lois restitutives des églises, telles qu'elles avaient été édictées
également par la Convention thermidorienne, seraient réeUe-
ment exécutées, et, en fait, un plus grand nombre d'églises furent
rouvertes. Bonaparte cassait les arrêtés des administraticms
locales qui avaient ordonné aux églises de se fermer le dimanche
et de ne s'ouvrir que le Décadi : « Aucun honmie ne peut dire i
un autre homme : « Tu exerceras un tel culte^ tu ne rexercenu
qu'un tel Jour, » disait-il dans une proclamation.
Enfin, rompant avec la tradition révolutionnaire qui avait
assujetti les prêtres à des sermens successifs, dont plusieurs
(ij Guixot.
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LES RAISONS DU CONCORDAT. 487
étaient interdits par la loi religieuse et en fait suspensifs du culte,
il n'exigeait plus du clergé qu'une simple promesse de fidélité à
la constitution politique de l'État, h la constitution de l'an VIII.
Un article de source officielle, inséré dans le Moniteur, vint
donner h cet engagement le sens le plus large et se présenta
comme une invite marquée aux vrais catholiques, aux inser-
mentés; on leur expliquait que l'engagement exigé d'eux ne les
obligerait pas h, défendre la constitution , à s'en approprier les
principes, mais seulement à ne point la combattre : ce ne serait
qu'un acte de soumission passive à la légalité existante.
Par ces dispositions relativement libérales, Bonaparte se
détachait de son parti, se mettait en avance sur les révolution-
naires qui composaient encore le gros de son armée civile. Les
fanatiques d'irréligion lui reprochèrent ses édits de tolérance.
L'Institut le bouda. « Ce parti, — dit un rapport royaliste en par-
lant des philosophes et idéologues, — se plaint des dispositions
plus douces que Bonaparte adopte pour les prêtres, et le collège
des athées (l'Institut) ne les lui pardonne pas (1)... » Le Tribu-
nat et le Corps législatif ne manquaient pas une occasion d'affi-
cher leur incrédulité haineuse; ils cherchaient encore moins à
borner les pouvoirs du Consul qu'à rétrécir sa politique. Et
jusque dans les ministères, dans les bureaux, ime opposition se
manifesta.
A l'Intérieur, le citoyen Beugnot, ex-député royaliste à la
Législative, l'un des futurs rédacteurs de la Charte de 1814, avait
obtenu auprès du ministre Lucien Bonaparte une fonction, sous
un titre vague, et s'était fait une situation. Il renchérissait sur la
prétrophobie officielle. Dans un rapport, il osait blâmer l'arrêté
pris d'emblée en Conseil d'État, alors que l'initiative eût dû
venir du ministère : « Si le ministre eût produit l'ensemble des
faits qui sont imputés aux prêtres catholiques [dans les actes
publics que j'ai sous les yeux, le Conseil eût reconnu que le
moment n'était pas arrivé de prendre son dernier arrêté sur
l'exercice des cultes (2). » Mettre en garde le gouvernement
contre les prêtres, c'est à quoi Beugnot s'applique : « Si on les
flatte, ils se persuadent qu'on les craint, et dès qu'ils se croient
à craindre, ils le deviennent (3). »
(1) Archives de Chantilly.
(i) Archives nationales, papiers Beugnot, AB, XIX.
(I) IM.
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488 REVUE DES DEUX MONDES.
Fouché, ministre de la Police générale, fit plus; il imagina
un moyen de tourner, d'éluder Tarrété consulaire sur les prêtres,
€t d'en restreindre la portée pratique. Par ime interprétation
outrageusement arbitraire, il prétendit qu'aucun prêtre ne pou-
vait être admis à signer la promesse et à. se mettre en règle avec
la loi s'il n'avait prêté dans le temps tous les sermens exigés. La
promesse ne tiendrait pas lieu des anciens sermens, elle devrait
se surajouter à eux; ce serait un ënga^ment non substitué, mais
superposé aux autres. Des instructions furent données dans ce
sens par le ministère de la Police. Le dessein de Fouché était
clair et ressort d'ailleurs de divers témoignages : c'était de réser-
ver aux seuls constitutionnels, aux jureitrSy le bénéfice du libé-
ralisme consulaire, bien que la Constitution civile du clergé fût
dépourvue depuis 93 de toute existence légale. Plus intelligent
que les maniaques d'irréligion, plus perfide, Fouché admettait
qu'il se reformât en France ime Eglise, mais il la voulait schis-
matique et détachée de Rome, inféodée à la Révolution. Pour
ranimer, pour galvaniser l'Église constitutionnelle, il essayait de
lui rendre une situation privilégiée et un monopole de fait.
Les catholiques en appelèrent du ministre au Consul. Il exis-
tait à Paris un groupe de catholiques de foi profonde et de vie
édifiante, désireux de réconcilier l'Eglise avec les lois nouvelles,
avec* les lois plus douces; leurs chefs étaient les anciens supé-
rieurs de Saint-Sulpice et principalement l'abbé Émery, cet in-
fatigable artisan de la pacification religieuse. Au nom de ce
groupe, l'abbé Bemier, qui s'était signalé en obtenant la sou-
mission des chefs vendéens, ^'^nt trouver le premier Consul.
L'attitude de Bonaparte fut caractéristique de ces temps de
transition et des ménagemens dont il recouvrait encore ses in-
tentions profondes. Il ne réprima pas son ministre par acte
public, mais le désavoua nettement en conversation. D'après ses
propres paroles à Bernier, les lettres et instructions du ministre
n'exprimaient pas la véritable pensée du gouvernement. Cette
pensée, il fallait la chercher dans les termes mêmes de l'arrêté
et dans l'article du Moniteur qui en était le commentaire auto-
risé. En conséquence, on ne pouvait opposer & aucun prêtre le
défaut de serment antérieur comme un empêchement à souscrire
la promesse et à exercer le culte. Pratiquement, l'interprétatioii
de Bonaparte prévalut peu à peu sur celle de Fouché.
Toutefois, Bonaparte n'avait pas révoqué les pénalités indivi*
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LES RAISONS DU CONCORDAT. 489
duellesy les arrêtés de déportation lancés par le Directoire contre
une infinité de prêtres catholiques, à raison de délits ou de pré-
tendus délits contre-révolutionnaires ; il n'avait pas abrogé en
termes formels les lois de bannissement portées par la Législa-
tive et la Convention contre ht masse des insermentés.
Sous le Directoire fructidorien, des centaines de prêtres avaient
été déportés en Guyane. La plupart y avaient péri, suppliciés
par le climat; Bonaparte ne se pressa pas de rappeler les survi-
vans^ laissant se prolonger leur agonie ; c'est l'une des tacbesqui
pèsent sur sa mémoire. D'autres prêtres par centaines avaient
été entassés dans les îles de Ré et d'Oléron. On mit en liberté
ceux qui consentirent h signer la promesse ; sur les autres, la
surveillance se relâcha : il y eut des élargissemens et des éva-
sions en masse.
Outre les déportés, il y avait les reclus. Les prisons départe-
mentales regorgeaient de prêtres condamnés h la déportation et
dispensés de cette peine par le Directoire, à raison de leur âge
ou de leurs infirmités ; on les tenait enclos dans des locaux dits
de détention ou de « réunion. » Les préfets, autorisés sous leur
responsabilité à modifier le sort de ces malheureux, usèrent
diversement de cette latitude. Prenons un exemple. A Mont-de-
Marsan, le préfet trouve en prison vingt-deux prêtres, affreuse-
ment malades. Le ministre de la Police l'a autorisé à les ren-
voyer en simple surveillance dans leurs commîmes respectives.
Le préfet prend sur lui, en les élargissant, de les autoriser à
rester au chef-lieu. Le jour où cette mesure est connue, le peuple
se porte en tumulte à la prison ouverte et vient assister dévote-
ment aux messes que les prêtres y célèbrent, avant de sortir.
Cette fois, le préfet trouve la manifestation excessive et suspend
l'adjoint qui l'a tolérée. Ailleurs, on met en liberté tel ecclé-
siastique, on retient tel autre, sans savoir au juste pourquoi.
Certains préfets jugent imprudent d'ouvrir trop tôt les prisons
pour prêtres et blâment le libéralisme de leurs collègues.
Dans rénorme quantité de prêtres rentrés en France au len-
demain de la Terreur, lors de la première accalmie, tous
n'avaient pc^ été déportés ou emprisonnés après le 18 fructidor
et la reprise des rigueurs. Tous s'étaient trouvés sujets aux lois
de bannissenient que le Directoire avait rééditées avec un grand
fracas de menaces. La plupart d'entre eux étaient cependant res-
tés en France. Ils avaient réussi à se dissimuler, à échapper aux
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490 REVUE DES DEUX MONDES.
poursuites. Ils s'étaient retirés au fond des campagnes^ errant de
village en village, vêtus du sarrau rustique, protégés par le
paysan et vivant de sa vie, travaillant parfois la terre à ses côtés
et continuant néanmoins leur héroïque apostolat. Après le dé-
cret consulaire sur la liberté des cultes, il y avait eu explosion
de christianisme, réapparition de cette Église à la fois souffrante
et militante. En beaucoup d'endroits, le peuple tirait lui-même
les prêtres de leurs cachettes ; il les ramenait d'autorité dans les
églises et leur enjoignait de reprendre publiquement le culte,
sans se soumettre h aucune formalité. En particulier, dans cer-
taines régions du centre, telles que la Haute-Loire et la Lozère,
it y avait eu i^Tesse de liberté religieuse, griserie de délivrance,
enthousiaste méprise sur la véritable portée des décrets de Bona-
parte. Les paysans de la Lozère criaient : « Nous avons été asse<
esclaves, nous voulons que le culte s'exerctf publiquement. »
Ailleurs, reprenant l'église par force, ils disaient, que (c formant
la plus grande masse de la nation, ce n'est que pour eux que
cette église est destinée, qu'elle leur appartient et qu'ils veulent
absolument user de la liberté des cultes accordée par la loi et
par les arrêtés des Consuls. » La lutte contre la Révolution se
faisait au cri de : « Vive la liberté ! » Ces effervescences étaient
maintenant réprimées, mais les prêtres surgis de terre, sortis
des bois, restaient en vue, animés de sentimens divers à l'égard
du gouvernement, qui n'exigeait plus d'eux qu'une promesse de
fidélité. D'autre part, les prêtres restés ou retournés en exil se
remettaient à rentrer, à s'insinuer par les frontières de terre et
de mer, d'un mouvement d'abord incertain.
Parmi les prêtres reparus ou rentrés, quelques-uns signè-
rent tout de suite la promesse de fidélité à la constitution. Le
plus grand nombre s'y refusa. Ces nouveaux réfractaires se
sentaient retenus par d'honorables scrupules, par la crainte
d'adhérer à un pacte confirmatif de dispositions odieuses à leur
conscience, telles que le bannissement à perpétuité des émigrés
et la vente des biens ecclésiastiques. Puis, ces prêtres de l'inté-
rieur continuaient d'obéir aux évoques du dehors, aux évéques
émigrés, et ceux-ci, par zèle monarchique, se montraient en
majorité hostiles à la promesse, qui impliquait reconnaissance
de la forme républicaine. Beaucoup de prêtres avaient eux-
mêmes en exécration le seul mot de République et conservaient
la foi monarchique. Ces dévots du trône autant que de l'autel
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LES RAISONS DU CONCORDAT. 491
eussent considéré comme une apostasie toute compromission
avec l'infernale Révolution et ses œuvres démoniaques. Ainsi se
fit, indépendamment de la vieille querelle qui subsistait entre
catholiques et constitutionnels, une nouvelle et grave scission
dans le clergé français, entre catholiques eux-mêmes. La division
ne portait sur aucun point de dogme ou de discipline, mais
seulement sur la grande question de savoir si TÉglise doit se
désintéresser des formes de gouvernement et peut accepter en
conscience toute puissance établie. Ce qui s'agitait alors sous une
forme pressante et aiguë, c'était ce qu'on a nommé de nos jours
le problème du ralliement. Il y eut les ralliés et les intransi-
geans, ceux qui firent la promesse et ceux qui s'y refusèrent;
une minorité de soumis contre une majorité d'insoumis.
Les soumis ne furent plus inquiétés et purent librement
exercer le culte, moyennant subvention des fidèles. Ils l'exer-
çaient dans les églises rouvertes, lorsqu'elles n'étaient pas occu-
pées par les constitutionnels ; ils exerçaient de préférence dans
les chapelles et oratoires que les fidèles étaient libres d'ouvrir
en se conformant à. certaines dispositions légales. Dans ces asiles
discrets, le catholicisme se sentait plus chez lui : il n'avait à y
subir aucun contact profanateur; il aimait à s'y enfermer dans
une sorte de pénombre, dans une atmosphère d'intimité, comme
s'il eût craint de passer brusquement de l'obscurité des cata-
combes au grand jour des basiliques dévastées.
Les insoumis ne furent pas admis au bénéfice de la liberté
légale. Ces récalcitrans n'en restaient pas moins disséminés sur la
surface du territoire et persistaient à remplir leur ministère, sans
l'aveu des autorités. Ils disaient la messe en maisons privées ou
en retraites rustiques. A côté du culte qui s'exerçait dans un
certain nombre d'églises, à côté du culte qui s'exerçait licitement
dans les oratoires, il continuait d'exister un culte illicite, un
culte en chambre ou en grange, clandestin, souvent nocturne,
troublé par les Jacobins locaux; c'était celui que préféraient
les catholiques fervens et la presque-totalité des populations
rurales.
Il était traité différemment selon les régions. Dans le Pas-de-
Calais, le préfet Poitevin-Maissemy se donne encore le plaisir
de chasser au prêtre et se plaint que ce gibier se terre : « Il est
extrêmement difficile de les atteindre en ce que, n'exerçant les
cérémonies de leur culte que la nuit dans des maisons particu-
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492 REVUE DES DEUX MONDES.
lières et ne paraissant jamais le jour, il ne serait possible de les
arrêter qu'en faisant des visites domiciliaires à des heures où on
ne pourrait pénétrer dans les habitations sans violer la consti-
tution. » Ce préfet du Consulat regrette le bon temps de l'arbi-
traire directorial. C'est dans son département que l'on verra
pendant quelque temps encore des messes furtivement célébrées
à minuit, des groupes de fidèles brutalement dispersés et mal-
traités, d'ignobles sévices, des épisodes dignes de la Terreur.
A l'autre extrémité de la France, le préfet de la Haute-Garonne
prend un arrêté général d'expulsion contre les insoumis. Cet
elemple est imité par plusieurs de ses collègues. En d autres
départemens, on ne voit plus que des répressions individuelles
à propos d'infraetions à l'ordre légal; çà et là, la gendarmerie
pourchasse un prêtre qui s'est indûment emparé d'une église;
un prêtre est arrêté et poursuivi pour sermon séditieux; un
prêtre de la région rhénane est reconduit à la frontière pour
avoir décrié le nouveau système d'instruction publique.
En général, les préfets tâchent plutôt d'incliner les prêtres à
la promesse par persuasion et raisonnement; ils essayent de
leur démontrer que cet engagement civil n'a rien qui puisse
blesser leur conscience et altérer la pureté de leur orthodoxie.
Parfois, on se contente d'une promesse accompagnée de restric-
tions verbales ou écrites, qui réservent les points délicats. On
obtient ainsi un certain nombre de prêtres amphibies, à peu près
soumis, quoique partiellement réfractaires. Quelques préfets s'in-
spirent d'une véritable pensée de tolérance et reconnaissent même
la vertu sociale de la religion ; d'autres, modérés en politique,
restent foncièrement ennemis de la religion et des prêtres. Ils
signalent les insoumis comme éternels adversaires de l'État répu-
blicain, contempteurs des lois, agens de réactioil, corrupteurs
du peuple, et épuisent contre eux le vocabulaire traditionnel de
la Révolution, mais ne se pressent pas de sévir, car ils savent
que le vent souffle d'en haut à la tolérance et que peut-être on
leur pardonnera plus aisément un défaut qu un excès de zèle.
Le gouvernement ne se fait pas une règle uniforme d'indul-
gence ou de sévérité. Il laisse la difficulté religieuse se décen-
traliser, en quelque sorte, et abandonne les préfets à leurs inspi-
rations, ce qui souvent les embarrasse, ou il se détermine selon
les cas, selon les lieux. Il en vient à respecter l'état d'esprit de
certaines populations dites arriérées, ensevelies «c soui la rouille
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LES RAISONS DU CONCORDAT. 493
des plus anciens préjugés, » auxquelles il paraît impossible d*ar-
racher encore une fois leurs pasteurs de prédilection. Dans les
départemens belges, en Alsace, dans la Savoie où la Terreur elle-
même na pu décapiter les clochers et abattre les croix, dans
certaines régions du centre, dans la fervente Lozère, dans les
pays de montagnes, refuge et retranchement des antiques
croyances, le culte insoumis s'exerce impunément et presque
ouvertement.
A mesure qu'on approche de l'Ouest, la tolérance s'accroît.
Dans rOrne, Fouché en vient à recommander au préfet Lamag-
delaine d'accorder des permis individuels d'exercer même aux
nouveaux réfractaires, à condition que, sans prononcer la for-
mule qui déchire leur conscience, ils se soumettront virtuelle-
ment, prêcheront à leurs ouailles lobéissance aux lois, le res-
pect du gouvernement, et participeront à l'œuvre pacificatrice.
La tolérance devient ainsi un encouragement, une prime à la
soumission de fait. En Maine-et-Loire, le procureur général
invite le maire de Mayenne à faire dire aux prêtres cachés qu'ils
peuvent sai^s crainte rentrer dans les églises et y dire la messe;
toutefois, il ne veut point se compromettre par un engagement
écrit : sa parole doit suffire (1).
Dans les départemens de la ci-devant Bretagne et en Vendée,
la tolérance envers les insoumis devient positive, absolue, offi-
cielle. Détacher le catholicisme de la fidélité monarchique, sé-
parer l'autel du trône, c'est toute la politique de Bonaparte en
ces pays de foi exaspérée. Pendant les pourparlers pacificateurs
avec les chefs de chouannerie, il avait permis à son représen-
tant, le général Hédouville, de ne point insister sur la promesse
à exiger des prêtres ; conséquemment, les commandans militaires
avaient délivré aux insoumis des cartes de sûreté et des autori-
sations d'exercer. Les préfets eurent à continuer ce système. Les
prêtres de toute catégorie furent admis h rentrer dans les églises
de campagne, à y célébrer les offices avec une certaine solen-
nité; on faisait plus que de les autoriser h rentrer dans les
églises, on les y invitait : il importait qu'aux yeux du peuple le
catholicisme apparût rétabli dans son plein exercice et que le
gouvernement ne passât plus pour l'ennemi de Dieu.
(i) L* Ancien clergé de France, par l'abbé Sicard, t III, 501. Cet ouvrage est
etpiUU pour l'hittoire da olergé et surtout do l'épiscopat peodant la période révo-
httioaiiâirt.
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494 REVUE DES DEUX MONDES.
Quelquefois, c'était le prêtre qui, par obstination contre-révo-
lutionnaire, refusait de retourner à Téglise, préférait exercer dans
un obscur réduit et se garder des airs de persécuté. Mais la
autorités subalternes secondaient le zèle des préfets pour des
motifs qui parfois n'avaient rien que d'humain.
L'église de village, avant que la Révoli^tion la fermât, n'était
pas seulement lieu de prière et de célébration ; elle concentrait
la vie locale à l'ombre de ses frustes murailles et au-devant de
son porche. C'est là qu'à jour fixe, à l'appel des cloches, les gens
de l'endroit s'assemblaient endimanchés, avant la messe domini-
cale ou à la sortie de l'office. Ils venaient là se raconter les
nouvelles, écouter les anciens, traiter de leurs affaires, former
communauté. Sur la place de l'église avaient lieu les jeux, les
amusemens traditionnels ; c'est là que les paysans s'attablaient au-
devant des cabarets pour boire un coup ou passer le jour du repos
en stations prolongées. Les petites industries locales y farou-
vaient leur profit; elles se plaignent maintenant. Dans la Loire-
Inférieure, un prêtre qui refuse de prendre possession de l'élise
est dénoncé par un agent municipal. Vérification faite, le préfet
découvrait que le dénonciateur était de son état « marchand de
vin, qu'il avait spéculé sur la réunion des sectaires (c'est-à-dire
des catholiques) et qu'il souffrait impatiemment de voir ses espé-
rances déjouées. » L'attentat aux croyances s'était tourné en
lésion des intérêts. Aujourd'hui que dans l'Ouest le gouverne-
ment permet que l'on jouisse des églises, le peuple trouve mau-
vais que certains prêtres, par esprit d'opposition, contrarient le
vœu et l'intérêt communs.
En majorité, les pasteurs bretons et vendéens comprirent
autrement leur devoir. Pris d'une immense compassion pour les
maux de leur peuple, ils essayèrent de le soulager en se faisant
apôtres de paix ; ces insoumis s'associèrent aux intentions conci-
liantes des Consuls et furent les meilleurs auxiliaires d'un gon-
vernement que leur conscience leur interdisait de reconnaître;
ils justifièrent amplement, par la sainteté de leur œuvre, la
liberté qu'on leur rendait. L'Ouest en somme, par son indomp-
table opiniâtreté à défendre sa foi, s'était conquis un régime à
part, un régime de privilège, une véritable autonomie religieuse;
sa vertu de ténacité s'était imposée même à Bonaparte. Et de
façon générale il semble que le Consulat, pour r^ler sa con-
duite première à l'égaxd du clergé, se soit fait cooune une carte
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LB8 RAISONS DU eOHGOBBAT. 495
des opinions religieuses en France. D'après cette topographie
des croyances, d'après la teinte plus ou moins foncée en catho*
licisme qu'accuse tel ou tel département, il dose et mesure les>
franchises accordées. D'après un rapport royaliste, « Bonaparte,
qui n'est pas un sot, proportionne ses mesures au caractère de
ses sujets, et il n'y a peut-être pas trois départemens oti les lois
sur la religion et les prêtres s'exécutent d'une manière uni-
forme (1). »
III
Dans toute la France, sous les entraves qui subsistent en
beaucoup d'endroits, le réveil catholique se fait sentir et perce.
Les administrateurs sont à peu près unanimes à signaler un
afflux de peuple aux cérémonies. S'ils visitent les majestueuses
cathédrales, occupées par les constitutionnels, ils n'aperçoivent
que de rares fidèles, perdus dans l'ampleur des nefs. Dans les
oratoires où les catholiques officient, la foule s'entasse et ne
trouve pas toute à se loger; elle déborde sur la rue. Les ora-
toires foisonnent; Paris voit de mois en mois s'augmenter leur
nombre. En Seine-et-Oise et Seine-et-Marne, où les prêtres ont
signé la promesse, le culte se reconstitue spontanément dans
presque toutes les communes.
Dans les départemens mêmes qui restent pays de rigorisme
révolutionnaire, des curés catholiques sont çà et là redemandés^
rappelés, accueillis avec des eifusions touchantes. Ils forment
autour d'eux des centres de prière et de dévotion, des groupes
pratiquans^ des Ilots pieux, pareib à ces chrétientés que nos misr
sionnaires ont fondées dans les pays d'Orient et d'Extrême-
Orient, en terre d'infidèles. Quelques prêtres se font eux-mêmes
errans missionnaires, passent alternativement d'une localité à
l'autre pour subvenir aux besoins de la vie religieuse. Un prélat
rentré avant Fructidor, Mgr d'Aviau, se risque et réussit à faire
une tournée pastorale dans l'Isère ; dans les montagnes de TAr^
dèche, il fait des ordinations dans la grange d'un presbytère.
Lorsque les prêtres manquent, le peuple supplée comme il peut
à leur absence. Dans l'Aude, les paysans demandent à pouvoir
s'assembler au moins dans l'église pour prier en commun, pour
(i) ArclÛTes de CSiaiitilly.
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496 REVUE DBS DEUX MONDES.
assister à un simulacre de cérémonie, pour faire le geste reli-
gieux. Consulté par ie préfet, Fouché assimila ces réunions à des
clubs et les interdit parce qu'elles ne se conformaient point à la
loi sur les sociétés politiques, « attendu que tout rassemblement
religieux supposait un orateur et un régulateur. » En certains
cantons, les paysans en veulent à Bonaparte de ne leur avoir point
restitué la liberté intégrale du culte, qu'il avait paru leur pro-
mettre, et l'appellent un trompeur (1).
La force de l'accoutumance catholique se manifeste surtout
par le discrédit de plus en plus marqué où tombent les obser-
vances décadaires, les lois profanatrices du dimanche et des
jours fériés, ces lois minutieuses, vexatoires, par lesquelles le
Directoire s'était rendu odieux à la masse du peuple et s'était
fait le tyran des humbles. Bonaparte trouvait ces prescriptions
stupides. Il savait toutefois qu'aux yeux de beaucoup de répu-
blicains elles s'identifiaient avec la République. Sans y toucher,
le gouvernement consulaire se bornait à fermer les yeux sur
l'universelle infraction.
Le consul Lebrun disait doucement au préfet Barante, qui
s'en allait dans l'Aude : « Vous ne trouverez sans doute pas
mauvais que les jeunes filles aiment mieux danser le dimanche
que le Décadi. Vous mettrez dans tout cela de la prudence et du
discernement (2). » Légalement, le peuple n'a pas le droit de
travailler et de tenir boutique ouverte le Décadi, de se reposer et
de s'amuser le dimanche; ce droit, il le prend, et les autorités
laissent faire. Dans les villes, sous l'œil et devant l'exen^ple des
fonctionnaires, on observe encore un peu le Décadi ; auxchamps^
on ne reconnaît plus guère d'autres jours fériés que ceux consa-
crés par l'Église ; il en résulte une anomalie de plus dans cette
incohérente période ; les villes chôment le Décadi et les cam-
pagnes le dimanche ; il semble qu'il y ait un calendrier citadin,
revêtu de l'estampille officielle, et un libre calendrier rural.
Il est vrai qu'en chaque chef-lieu de canton, dans l'église
même rendue aux chrétiens, le culte décadaiire, c'est-à-dire le
culte de la patrie révolutionnaire et des vertus civiques, conserve
(1) Dans le Sancerrois, l'administration écrit, après avoir signalé les menées
des réacteurs : « Le petit peuple ignorant, influencé par eux, appeUe Bonaparte
Bon-attrape, parce qu'il n'a pas rétabli entièrement la religion, c'est-ànlire U
domination d'un culte sur les autres... »
(2) Souvenirs du baron de Barante, l, 5O4
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LBS RAISONS DU CONCORDAT. 497
sa place, son antel de, forme antique, son décor et ses emblèmes.
Tous les dix jours, les maires et adjoints viennent le célébrer,
interrompant la messe ou les vêpres. Ils lisent et commentent le
Bulletin des Lois, sermonnent laïquement, avec accompagnement
d'orgue et de chants, mais ils remplissent dans le désert leur
fonction quasi curiale ; dans Téglise qui se vide instantanément,
ils restent à peu près seuls ; ainsi délaissés, ils écoiirtent l'office
obligatoire, l'expédient au plus vite et s'en acquittent comme
d'une désagréable corvée.
Parfois, devant la poussée catholique, le culte décadaire
évacue spontanément l'église et plie bagage. A Laon, le mobi-
lier décadaire est transporté de la cathédrale à l'Hôtel de Ville,
et les autorités président.elles-mémes à ce déménagement. Dans
la cathédrale d'Auch, l'autel décadaire, installé jusque-là au
milieu de la nef, est relégué dans un des bas côtés. Dans la cathé-
drale de Tonnerre, les catholiques en possession des bas côtés et
du chœur prétendaient ravoir également la nef, car beaucoup de
nos églises restaient divisées en domaines respectifs, en compar
timens rivaux ; elles étaient morcelées entre les différentes reli-
gions comme les sanctuaires de Palestine entre moines ennemis.
Le culte ancien empiète parfois au dehors et tend à redevenir
public, malgré les lois prohibant au delà de l'enceinte consacrée
toute manifestation quelconque, tout signe, tout emblème chré-
tien. Une procession se hasarde çà et là à sortir de l'église. Le
peuple retourne aux lieux de pèlerinage, aux sources miracu-
leuses ; dans le Calvados, les autorités permettent d'y aller, mais
par scrupule révolutionnaire s'efforcent de laïciser ces sources,
en affirmant que la science leur a reconnu ime vertu curative.
En maint endroit, on voit encore des prohibitions, des violences
et des petitesses dignes de l'époque précédente ; la tendance gé-
nérale n'en est pas moins à un retour de bon sens. Le culte est
moins astreint à s'enclore- strictement et à se calfeutrer dans
son local, comme une industrie honteuse. On n'est plus au
temps où, dans une commune d'Indre-et-Loire, un prêtre était
condamné à IQO francs d'amende et à un mois de prison « pour
s'être permis de paraître sur le seuil extérieur de la porte du
temple en habit sacerdotal ; » où, à Meaux, il était défendu pen-
dant la journée de laisser les portes de l'église ouvertes, de peur
que les passans, en voyant du dehors les crucifix et les cierges,
ne songeassent à faire le signe de la croix et à s'agenouiller ; on
TOME xxxvii. -- 4907. 32
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498 EEVUE DES DEUX MONDES.
n'est plus au t^mps où un commissaire d^ Directoire, s'applau-
dissent de la destruction de tous emblèmes extérieurs, ajoutait :
« J'ai cependant trouvé dans ma tournée des cimetières où les
croix poussent sur les tombes comme les champignons sur les
couches. J'en ai fait faire plusieurs récoltes au grand scandale^
des fanatiques. Gomme le germe de ces croix est dans leur tète,
je suis certain que depuis elles repoussent. » Elles repoussent eu
efifet par milliers au printemps de 1800, ces croix de bois, pro-
tectrices des tombes rustiques, et déjà quelques croix de pierre^
se replacent au sommet des porches.
Après le décret consulaire sur la liberté des cultes, les
cloches, se croyant affranchies, avaient carillonné de tous côtés
et fait un grand vacarme, mais le nouveau gouvernement n'avait
point admis que le culte sonnftt sa résurrection de cette façon
par trop agaçante pour les oreilles révolutionnaires, par trop
publique et triomphale. Les administrations collectives d'abord
maintenues, encore imbues des principes du Directoire, avaient
assez durement refréné les cloches; contre quelques-unes on
avait sévi brutalement ; on leur avait arraché la langue ; à la
grosse cloche de la cathédrale de Troyes, on avait enlevé son
battant. Après l'établissement des nouvelles magistratures, les
préfets même les plus modérés refusèrent la permission de
sonner. Dans les villes, on tenait compte de leur défense,
mais comment réprimer les milliers de cloches campagnardes
qui profitaient de leur éloignement des autorités préfècto-
raies et de leur dispersion, qui épiaient un moment d'inatten^
tion ou d'indulgence de la part des maires, pour se remettre
séditieusement en branle? Donc, elles sonnent par intermittences,
par instans et par endroits, obstinément, effrontément ; contre les
délinquantes, on dresse procès-verbal; elles récidivent. On les
fait taire en tel lieu; elles s'insurgent à côté. Il n'est guère de
département ou d'arrondissement où il n'y ait réveil des cloches
tantôt dans un village, tantôt dans un autre, et ce tintement
épars, disséminé, s'arrêtant ici, reprenant là, s'élevant toujours
quelque part, passant et repassant par vibrations fugitives d'un
bout de la France à l'autre, semble la voix môme du peuple
s'obstinant à prier tout haut et à laisser monter vers le ciel, avec
le chant des cloches, l'envolée des âmes.
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LES RAISONS BU CONCORDAT. 499
IV
Il y avait à la fois renaissance et anarchie religieuse. La
poussée se faisait en désordre, par élans dîvergens. Toute sorte
de cultes coexistaient en. France, à Tétat inorganique. A côté de
groupes restreints, calvinistes, luthériens, juifs et théophîlan-
thropes, TÉglise constitutionnelle s'efforçait de rassembler ses
débris, et la masse des catholiques d'obédience diverse, à peine
libérée, apparaissait désunie.
Ces catholiques voulaient tous la religion; ils la voulaient
immaculée, mais différaient d'opinion sur Ja qualité de ses mi-
nistres. Que de variétés de prêtres prétendaient h la conduite des
ftmes, s'autorisant de motifs divers! Parmi les pasteurs qui
avaient enduré la torture et l'exil, sans jamais pactiser avec
Terreur, et qui portaient les glorieux stigmates de la persécution,
on vénérait des saints, dont le front s'ornait de la couronne
d'épines, et ceux-là semblaient vraiment en communion avec les
martyrs qui dormaient sous la terre. D'autre part, combien de
prêtres restés en France au prix de certaines concessions, échap-
pés aux rigueurs extrêmes, avaient déployé discrètement un
zèle admirable. Chez le peuple livré à la Révolution, ils avaient
conservé la foi, entretenu la lueur sacrée, ravivé l'étincelle.
Indépendamment des prêtres qui avaient refusé tous les sermens
et de ceux qui les avaient prêtés tous, on en voyak qui avaient
refusé les uns et prêté les autres, distingué entre les sermens
religieux et les engagemens politiques ; des prêtres qui avaient
rétracté leurs âermens ou qu'on supposait les avoir rétractés,
des prêtres d'état indéfini, des prêtres de couleur tranchée et
d'autres de nuance indécise. Entre tous, à qui se fier et à quoi
reconnaître le signe d'orthodoxie ? Tout était entre eux sujet de
suspicion et de reproche, la façon dont ils s'étaient comportés
pendant la Révolution, la façon dont ils agissaient présentement
et le lieu même où ils officiaient. Les ministres rentrés excitaient
parfois le peuple contre les ministres restés. Les prêtres de cha-
pelle voyaient de mauvais œil les prêtres d'église, qui s'accom-
modaient de voisinages odieux, et la dispute établie au sujet de
la promesse dominait maintenant tout le débat.
Les ecclésiastiques soumis et leurs adhérens, les promissaires,
étaient taxés de faiblesse par les insoumis, qu'ils accusaient à
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SOQ REVUE DES DEUX MONDES.
leur tour de sacrifier à une préférence politique le salut des
âmes et l'avenir de la religion en France. Les purs répétaient
que les concessions avaient tout perdu, les autres répondaient
que les plus grands efforts de révolte n'avaient abouti qu'à des
catastrophes, et le pis était que ni les uns ni les autres n'avaient^
absolument tort. Une controverse se poursuivait entre l'école de
Saint-Sulpice et les docteurs de l'intransigeance, qui manquaient
de charité chrétienne. L'abbé Émery était traité par eux en apo —
logiste de toutes les défaillances. Ses partisans le soutenaient
avec conviction. Mandemens et écrits contradictoires circulaient
sous main et se heurtaient. La France se remplissait de « schismes
partiels (1). » Dans les villes, voici d'aigres colloques entre ecclé-
siastiques, en^re laïques, où l'on argumente à force sur le plus
ou moins de soumission que l'on doit au pouvoir temporel; les
femmes s'en mêlant et prouvant « ce que peut l'esprit de paiti
sur une tête de femme (2) ; » des théologiennes et des docteu-
resses en remontrant à leur curé ; la paix des ménages troublée,
le mari inclinant à la modération, la femme intransigeante;
langoisse des consciences se prolongeant; la question des acqui-
sitions de biens ecclésiastiques toujours pendante au tribu-
nal de la pénitence; les incertitudes et les réticences du con-
fessionnal; dans les villages, de grosses rixes de femmes
et d'enfans se gourmant à propos de deux curés qui se dis-
putent l'église et se qualifient mutuellement d'intrus. Au grand
silence de l'oppression succédait un bruissement de voix discor-
dantes.
Les autorités locales interviennent quelquefois dans ces que-
relles et se mêlent de faire entre les cultes office *de juge de paix
ou de gendarme. Le préfet de la Manche, pour mettre la paix
dans une commune, invite les habitans à faire leur choix entre
deux prêtres concurrens : «le maire ne pouvant, faute de temps,
constater le nombre des sectateurs de chaque ministre, les invita
à se départager en passant chacun du côté de celui qu'ils préfé-
raient. La majorité presque générale se rangea autour du
citoyen Gilette. » Vingt personnes environ s'étant rangées du
côté de son adversaire, « il leur a été désigné en conséquence à
chacun des heures différentes [pour officier]. Par ce moyen, la
tranquillité publique et la liberté des cultes n'ont souffert
(1) Lettre d'Émery du 15 xn&i 1800, citée par l'abbé Sicard, 111, 356.
(2) Lettre de l'évéque Mercy, 20 juiUet 1801. — Abbé Sicard, Ul, 366.
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LES RAISONS DU CONCORDAT. 501
aucune atteinte (1). » A Luzarches, comm^ deux partis cher-
chaient à s'arracher l'église, « le maire s'est conduit avec pru-
dence, et voyant qu'aucun des deux ministres n'était doué de
l'esprit de paix et de conciliation nécessaire à la tranquillité
d'une commune, a ordonné la clôture du temple jusqu'à ce qu'il
se présente un sujet dont les intentions pacifiques, la soumis-
sion aux lois et l'attachement au gouvernement ne soient pas
équivoques (2). »
Bonaparte ne voulait point de ces interventions subalternes;
il fera bientôt défense aux préfets de se mêler de « toutes ces
discussions religieuses (3). » C'est à lui seul qu'il réservait le
droit d'intervenir, à son heure et en grand. L'idée d'un large édit
de réunion, d'un acte à la fois autoritaire et transactionnel qui
deviendrait entre ses mains un puissant moyen d'ordre, de pacifi-
cation et de gouvernement, s'établissait certainement dans sa
pensée. Mais les temps n'étaient pas mûrs. D'ailleurs, pour fondre
toutes les nuances du catholicisme français et les réduire à
l'unité, il avait besoin de s'adjoindre un concours à la fois im-
matériel et décisif. Cette grande alliance, il Tirait tout à l'heure
chercher en Italie, au delà des monts, en même temps que la
victoire confirmative de son pouvoir matériel. En attendant,
comme il veut contrarier le moins possible le vœu de la majo-
rité, comme il entend se rallier les catholiques urbains et l'im-
mensité des campagnes, il rend au culte traditionnel une cer-
taine liberté de fait. Il tire le catholicisme d'un état intolérable
d'oppression et de torture, mais ne permet pas encore son ascen-
sion à la liberté complète, à la pleine lumière. Il tient le catho-
licisme dans les limbes. Sa politique est de laisser fléchir les
lois de persécution qu'il se garde encore d'abroger par ménage-
ment pour les révolutionnaires. En matière de cultes, entre la
première période du Consulat et l'époque précédente, la diffé-
rence est moins dans la législation que dans la façon de l'appli-
quer, dans la manière, dans l'intention, car le Directoire avait
prétendu détruire la religion et Bonaparte voulait s'en servir.
(1) Bibl. nationale, fonds français, 1161.
(2) Ibid.
(3) Correspondance de Napoléon i^, YI, 5024.
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-rT
502 REVUE DES DEUX MONDES.
II. — LA SOLUTION
I
Le Concordat fut une conséquence de Marengo. En mai 1800
Bonaparte franchissait les Alpes avec Tarmée de réserve. Avan^
de passer lui-même le Saint-Bernard, il avait logé à Martign;
sous le toit des Bernardins. Un dimanche, comme Theure de 1.
messe avait sonné, les moines vinrent l'avertir ; il s'excusa poli
ment de ne point les suivre, alléguant un surcroît de travai
Quinze jours après, le coup de foudre de Marengo a reteni
Rentré triomphalement à Milan, affranchi par Tépée, investi
la victoire, Bonaparte ne craint plus de s'affirmer chef d'i
nation catholique et écrit à ses collègues Gambacérès et Lebru
« Aujourd'hui, malgré ce qu'en pourront dire nos athées
Paris, je vais en grande cérémonie au Te Deum que Ton chan
à la métropole de Milan. » Dans le Bulletin de l'armée, il insis
sur les particularités de cette cérémonie déjà presque impéria^T»
et s'y délecte : « 11 a été reçu à la porte par tout le clergé, con-
duit dans le chœur sur une estrade préparée à cet effet et ceUe^^^
sur laquelle on avait coutume de recevoir les consuls et pre ^."
miers magistrats de l'empire d'Occident... Cette cérémonie était "^^^^
imposante et superbe (1). » Recevant les curés de Milan, parlant
à ces pasteurs d'un peuple dévot, ressentant l'influence du mi-
lieu, il force la note, se fait plus catholique en Italie qu'en France,
de même qu'en France il s'est montré plus tolérant dans la
Vendée qu'ailleurs. Il affirme la compatibilité de la religion des
Apôtres avec l'institution démocratique et montre que la com-
munauté de culte est un lien de plus entre Italiens et Français :
« Que pouvez-vous attendre des protestans, des Grecs, des mu-
sulmans qu'on vous a envoyés (c'est-à-dire des Anglais, des
Russes et des Turcs)? Les Français, au contraire, sont de la môme
religion que vous (2). » Il se résout enfin à la démarche déci-
sive. Au moment de repasser les Alpes, il s'arrête à Verceil pour
confier au cardinal-évèque Martiniana et faire parvenii» à Rome
les premières paroles, celles qui expriment le désir d'un règle-
ment général des affaires religieuses en France par accord avec
(1) Corr., 4927.
(2) Œuvres de Rœderer, VI, 414.
0i
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/
LES RAISONS DÛ CONCORDÂT, 503
le Pape, et qui en énoncent les conditions fondan^entales.
Rentré à Paris le 2 juillet, après le premier et général enthou-
siasme qui salua son retour, quand ce grand feu fut un peu
tombé, il se retrouva en milieu différent, dans le conflit des pas^;
siens et la bataille des idées. Devant lui, le passé et le présent
se disputaient la France. Son art serait de discerner dans le passé
ce qui pouvait revivre et dans le présent ce qui devait nécessai-
rement survivre, de les combiner et de les ajuster. Entre les
passions, les opinions, les intérêts antagonistes, il va tirer une
impérieuse moyenne, pour l'imposer à tous les Français comme
règle à la fois conciliatrice et infrangible.
A Paris, en son absence, la réaction s'était accentuée, sous
l'œil de gouvemans intérimaires qui avaient un peu laissé flotter
les rênes. Les émigrés maintenant rentraient en foule. Â Paris,
ils ne prenaient plus guère la peine de se cacher : « Les uns
obtiennent des surveillances à Tabri desquelles ils travaillent
S€ms inquiétude à leurs affaires : les autres ne sont munis d'au-
cune garantie légale; ils se montrent, vont, viennent, rem-
plissent les spectacles, fréquentent les rendez-vous publics; on
en cite à peine quelques-uns arrêtés ; encore ne peuvent-ils im-
puter cette vexation qu'à des imprudences. D'après cela, beau-
coup d'émigrés se sont faits les chevaliers de Bonaparte (1). » Le
retour des prêtres s'accélérait en même temps; l'une après
l'autre, les églises se rouvraient ; la vogue autant que la renais-
sance du sens religieux y poussait les foules ; on y allait par pro-
testation contre la tyrannie rationaliste : a La philosophie perd
de son crédit dans beaucoup d'esprits. Non pas que la plupart
deviennent religieux, mais le règne de l'impiété a fait son temps.
C'était une mode, elle est passée. On voit aujourd'hui plus d'ou-
vrages pour la défense de la religion qu'en faveur du système
d'incrédulité, et les athées n'ont plus le haut du pavé (2). «
Profitant de ce retour des esprits, les doctrines de reconsti-
tution s'affirment plus hardiment. A côté de groupemens qui en
font matière à dissertation et à littérature, l'enseignement reli-
gieux tend à se reformer. Voici un signe des temps. Un matin,
sur les murs de Paris encore bariolés d'emblèmes révolution-
naires, des affiches s'apposent, annonçant la réouverture de
(1) Lettre de M"* d'Anjou, correspondante à Paris de Louis XVIIl et du comte
d'Avaray, 11 juillet 1800. Documens inédits.
(2) Lettre de M- d'Anjou, il juUlet 1800.
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504 REVUE DES DEUX MONDES.
Tanlique collège de Navarre. Malgré la loi qui défend d'ex-
poser publiquement aucun emblème religieux, ces imprimés
portent en tête l'image de l'Enfant Jésus, avec une pieuse de-
vise; ils annoncent que, dans l'enseignement, une part impor-
tante sera faite « au développement des principes religieux «t de
la morale dont ils sont la base. »
Contre ces audaces, les administrations et les groupes révo-
lutionnaires se roidissent. La police dénonce infatigablement les
prêtres, incrimine leurs propos, épluche leurs sermons et leur
intente un continuel procès de tendances. Les journaux de
gauche, après avoir célébré avec fracas les victoires de la Répu-
blique sur l'ennemi du dehors, signalent le péril intérieur et
l'alarme des républicains ; ils prétendent que le déchaînement de
la réaction rappelle les temps qui ont précédé Fructidor. Les ré-
volutionnaires même modérés s'offusquent de celrtains symp-
tômes. Les paroles prononcées à Milan au sujet des « héré-
tiques » font murmurer les coteries protestantes. Pour refréner
la faction rétrograde, pour assurer l'exécution des lois encore
existantes, les philosophes invoquent le bras séculier, réclament
l'intervention du pouvoir. Par l'organe de la Décade philoso-
phique y rinstitut l'objurgue; contre le parti qui voudrait faire
du Consulat un gouvernement de réaction, il essaie de ramener
les Bonaparte à leur ^origine, à leur fonction révolutionnaire :
t( Famille des Bonaparte ! c'est sur vous que se reposent les
républicains. Vous repousserez loin de vous ces ennemis cachés
qui vous flattent, mais ne vous pardonneront jamais d'avoir été
les soutiens et môme les fondateurs de notre gouvernement
actuel (1). »
Bonaparte ne parut pas d'abord insensible à cet appel. S'il
entendait faire la réaction dans ce qu'elle avait de compatible
avec ses desseins, il n'admettait pas qu'elle s'opérât d'elle-même,
parce qu'elle s'opérerait sans mesure. L'un de ses premiers soins
fut encore une fois de mettre résolument le cran d'arrêt. Le
26 messidor, — 15 juillet, — en un seul jour s'accumulent trois
mesures de répression et d'avertissement : ordre à Fouché de
rédiger un rapport concluant à des mesures sévères contre l
émigrés; ordre d'arracher les affiches du collège de Navarre,
leurs auteurs devant être traduits en police correctionnelle
(i) Décade philosophique, numéro du 10 messidor an VIII.
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PjR^Y^/
LES RAISONS DU CONCORDAT. 505
pour contravention aux lois; enfin, pour complaire à l'Institut,
défende aux membres de Tex- Académie française, qui, encouragés
par Élisa Bacciochi et Fontanes,se sont reformés en société libre,
de s'assembler sous un titre « propre à réveiller des institutions
abolies. — Si cette association continue à prendre le titre ridicule
d'Académie française et à suivre ses anciens statuts, l'intention
du gouvernement est qu'elle soit sur-le-champ supprimée (1). »
De ces mots tranchans, Bonaparte coupe court au projet de ré-
tablir l'Académie, quitte à la refaire lui-même plus tard en l'en-
globant dans l'Institut.
Sous le couvert de ces satisfactions accordées à l'esprit révo-
lutionnaire, il va faire passer des mesures toute différentes et
d'une portée plus vaste. Après l'espèce de coup de barre qu'il
vient de donner à gauche, il prononce un mouvement en sens
inverse. Tandis que la police se remet à inquiéter les émi-
grés et opère quelques arrestations sensationnelles, il rend au
culte plus de latitude. Douze jours à peine se sont écoulés lors-
qu'il rétablit intégralement la liberté du dimanche. Les arrêtés
du 7 thermidor confèrent à tout citoyen non fonctionnaire la
faculté légale de chômer à son gré le Décadi ou le dimanche.
Le choix fut bientôt fait. A Paris, après beaucoup de bavardage
et quelques oscillations, le gros de la population se laissa re-
prendre au courant des anciennes habitudes. Dans la France
entière, le Décadi ne fut bientôt plus qu'un souvenir.
Envers les prêtres, les niesures libérales s'accentuent, plus
ou nioins accompagnées de restrictions. Réparant une omission
cruelle, Bonaparte rappelle les prêtres déportés en Guyane après
Fructidor, les derniers survivans de la Terreur sèche; combien
restait-il de ces malheureux pour profiter d'une justice retarda-
taire? L'arrêté ordonnait ostensiblement de les transférer à
Oléron et permettait seulement par un artifice de rédaction de
les rendre à la liberté. En revanche, voici d'audacieuses et cor-
diales paroles à l'adresse des populations catholiques de l'Ouest
et de leurs pasteurs. Ordonnant de faire venir à Paris, pour leur
rendre honneur, quelques humbles habitans de Vendée qui ont
combattu un débarquement des Anglais et marché franche-
ment à l'ennemi, Bonaparte ajoute : « Si parmi ceux qui se
sont distingués il y a des prêtres, envoyez-les de préférence,
(1) Corr,, 4982.
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506 REVUE DES DEUX MONDES.
car j'estime et j'aime les prêtres qui çont bons Français, et qui ^
savent défendre la patrie contre ces éternels ennemis du nom
Français, ces méchans hérétiques d'Anglais (1). » Enfin, par dis-
position comprise dans l'arrêté du 28 vendémiaire, — 20 octobre,
— voici la levée formelle des lois de bannissement; les lois y
contre l'émigration cesseront de s'appliquer aux insermentés. Le ^
retour des prêtres, simplement toléré jusqu'alors, devient licite; ^ l^
il peut s'opérer ouvertement. Toutefois, par circulaires réitérées, ^
Fouché prescrit aux préfets d'exiger des prêtres, comme condi-
tion de séjour, la promesse de fidélité et de réprimer rigou-
reusement leurs écarts.
Ainsi, dans cette grande et difficile question des prêtres, les
mesures alternatives se succédaient, se contrariaient. Le gouver-
nement et la police ne marchaient pas dans le même sens. De-
vant les circulaires de Fouché et son obstination persécutrice,
le Consul s'impatientait parfois, s'irritait, sans donner de sanc- «.
tion à ses colères. Jusqu'au dernier moment, il laissera Fouché ^
frapper odieusement certains prêtres et couvrira ces rigueurs.
Seulement, tandis qu'il conserve en Fouché le ministre de Tirré- ^
ligion publique, il se fait de l'abbé Bernier un ministre officieux ^^
des cultes, chargé de rassurer sous main et de pratiquer le
clergé. Au fond, sans s'inquiéter de contradictions qui résultaient
nécessairement d'une situation mal définie, équivoque, dont les
complications étaient telles qu'à vouloir la régler d'ensemble
par acte de législation intérieure ou de gouvernement on se fût
heurté partout à des impossibilités, il suivait son idée person-
nelle, s'attachait au moyen qu'il s'était choisi, au moyen exté-
rieur et diplomatique, et regardait vers Rome.
Autour de lui, il tâtait et préparait prudé^mment les esprits.
Devant le Conseil d'État, d'un air dégagé, avec une affectation
d'impartialité dédaigneuse, il disait qu'en bonne politique on doit
ménager et se concilier les croyances populaires, quelles qu'elles
soient; c'était son système, et il lui avait toujours réussi:
« C'est en me faisant catholique que j'ai fini la guerre de Vendée,
en me faisant musulman que je me suis établi en Egypte, en me
faisant ultramontain que j'ai gagné les esprits en Italie. Si je
gouvernais un peuple de Juifs, je rétablirais le temple de Salo-
mon (2). » Avec ses hauts amis de l'Institut, il dissertait s)
(1) Corr,y 5026.
(2) Rœderer, III, 334.
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LES RAISONS DU CONCORDAT. 507
Tutilité de rattacher la religion à TÉtat afin de la mieux tenir.
Il n'arrivait pas à convaincre ses interlocuteurs , ceux-ci n'arri-
vaient pas à le dissuader, et Touché, d'esprit plus aigu, se sen-
tait en face d'une détermination inflexible, devant laquelle il
n'y avait qu'à hausser les épaules et à se taire : « C'est un parti
pris, » disait-il. Et voici que les paroles prononcées à Verceil
portent leur effet. Le prélat Spina est envoyé de Rome à Verceil,
où la cour pontificale s'imagine que les pourparlers auront lieu,
Bonaparte le mande impérieusement à Paris, ouvre la négocia-^
tion; le fil qu'on lui renvoie, il le tire à soi et le noue for-
tement.
II
Quelles raisons le déterminaient? Qu'il eût des raisons de
principe et de fond, indépendantes des circonstances, inhérentes
à sa façon de concevoir le gouvernement et les sociétés, nul n'y
Saurait contredire. Il voyait dans la religion un grand instru-
tnent de règne, le frein des passions populaires, le moyen de
faire la police des âmes et d'amener les hommes à supporter
•l'inégalité des conditions. Il voulait Dieu par raison d'Etat, pour
On faire le suprême auxiliaire des puissances d'ici-bas. De plus,
^1 est certain qu'au fond de lui-même, sous un appareil d'idées
;^1iilosophiques assez incohérentes, l'empreinte catholique subsis-
^%ait. Il aimait d'intime prédilection son culte natal, le culte mé-
-^iterranéen et latin, celui qui avait bercé son enfance, celui dont
la voix s'élevant dans le son des cloches, lorsqu'il l'entendait par
les calmes soirs d'été, le jetait en un étrange ravissement. De
«ce culte, il aimait le décor extérieur, la poiùpe : il en sentait la
^ésie. Par un contraste tout italien, il se méfiait des prêtres et
n'était nullement inaccessible à l'émotion religieuse. Toutefois,
ce serait s'abuser singulièrement que d'attribuer à des impres-
sions de ce genre, aussi bien qu'à des raisons purement théo-
riques, l'acte le plus politique en même temps que le plus brave
de sa vie. Il s'y détermina par motifs d'ordre immédiat et con-
tingent. Il fit le Concordat parce que cet acte répondait à ses
ambitions présentes, aux nécessités de sa politique pacificatrice,
aux besoins contemporains, et parce qu'en vérité, voulant ré-
soudre le problème religieux qui opprimait la France, il ne pou-
vait faire autrement.
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508 REVUE DES DEUX MONDES.
La France en ses profondeurs restait catholique. Là était le
fait, rindéniable fait. Au courant du siècle, les classes supé-
rieures s'étaient détachées ; la masse populaire et surtout rurale,
formant en somme la grosse majorité de la nation, avait con-
servé le catholicisme dans Tâme. Pendant la Révolution, cette
masse brutalement violentée dans sa foi, dans ses observances,
dans ses usages, s'y était plus invinciblement rattachée. A pré- ^
sent, cette persévérance purement religieuse du plus grand x^
nombre se distinguait nettement des passions politiques de ^
quelques minorités. Les royalistes n'étaient qu'une classe; les ^
catholiques étaient un peuple. Bonaparte le savait; il avait vu
pendant huit ans ce peuple réclamer ses églises, réclamer ses
prêtres ; il l'avait vu replanter ses croix abattues, défendre ses 1
calvaires, s'opposer aux frénésies terroristes et aux violences ,
systématiques du Directoire, aux furieux briseurs d'images et ,J^,
aux iconoclastes méthodiques; il l'avait vu sanctifier le dimanche
malgré la loi et protester contre la tyrannie du Décadi par
plébiscite hebdomadaire. Au sujet de cette opiniâtreté popu-
laire, les renseignemens, les documens s'amoncelaient. Le lan-
gage des préfets et des conseils généraux confirmait aujourd'hui ^.c^ui
celui des agens du Directoire.
D'autres témoignages s'ajoutaient. Parmi les conseillers d'État <
envoyés en mission pour inspecter chacun un groupe de dépar—
temens, il se trouve des philosophes naguère militans et d'émi — MM^mr
nens. sectaires. L'un d'eux, Fourcroy, tire d'une partie de sonM:x'<:>on
enquête cette conclusion : « C'est une erreur de quelques phi— ^.cAi-
losophes modernes, dans laquelle j'ai été moi-même entraîné^ ^ .Mme,
de croire à la possibilité d'une instruction assez répandue pouiHLic^our
détruire les préjugés religieux... La guerre de Vendée a donn^:r:m-diïé
aux gouvernemens modernes une leçon que les prétentions de IssJ^ ^1&
philosophie voudraient en vain rendre nulle (4). » Cet aveir^^'^^^
exprime l'état d'esprit d'un certain nombre de théoriciens vaincus J3'^> eus
par le fait, nullement convertis, mais désabusés. Certes, aucunr*:^^>cuû
d'eux n'admet la reconstitution pure et simple du catholicism^xxussme
romain. Désespérant d'extirper le sentiment religieux, ils songenxx^^S^^'
à l'orienter selon leui's vœux. Fourcroy, comme beaucoup d'autre^^^^'^J^s,
regrette qu'on n'ait pu détourner la France vers le protestaïKZiJ^^Jbi?-
tisme ; il voudrait au moins obliger les prêtres à se faire pr^rxrqpr^
(1) Rocqualn, Èiai de la France aprèi le 48 brumaire^ p. 152.
y
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LES RAISONS DU CONCORDAT, 509
cepteurs de morale civiçfue ; ils enseigneraient en même temps
le catholicisme, mais c^est « un mal nécessaire (1). » Fourcroy
parle de républicaniser le catéchisme, en attendant que Napo-
léon rimpérialise. Frochot, préfet de la Seine, appelle une ré-
forme du christianisme. Les rédacteurs de Isl Décade philoso-
phique se résigneraient à une religion même publique, pourvu
qu'elle ne fût pas dominante, mais leurs préférences vont au culte
constitutionnel. Tous constatent néanmoins que l'expérience de
déchristianisation a totalement échoué. Spectacle exemplaire que
ces penseurs, ces savans, reconnaissant leur impuissance à con-
fondre la foi des simples, proclamant leur défaite, avouant leur
humiliation. Douloureusement, ces oi^ueilleux d'esprit s'in-
clinent devant le Dieu des humbles, et les voici répétant la pa-
role attribuée à l'Apostat mourant, à l'empereur Julien : « Gali-
léen, tu as vaincu ! »
La Vendée, l'Ouest entier, telle était surtout la réalité de sang
et d'horreur qui avait détrompé les sectateurs de la raison pure
et consterné ces idolâtres. Ailleurs, la résistance à l'effort anti-
religieux, bien qu'elle se fût manifestée par une infinité de tu-
multes sporadiques, avait été surtout passive. Contre les lois dé-
cadaires, la France presque entière s'était faite délinquante; elle
W s'était pas levée en masse pour les détruire. Dans l'Ouest, une
population de plusieurs millions d'âmes s'était trouvée pour se
battre à outrance, pour se laisser fusiller, mitrailler, décimer,
plutôt que de renoncer à la foi des ancêtres. Ce peuple s'apaisait
depuis que l'on avait rendu à son culte des facilités réelles, mais
la simple tolérance est en soi arbitraire, précaire, et la soumis-
sion demeurerait provisoire tant que la tolérance le serait. Bona-
parte se rendait compte qu'à moins de conférer au culte des
garanties positives, légales, il ne finirait jamais la grande séces-
sion de l'Ouest. Pendant la négociation du Concordat, le nom
de la Vendée reviendra plusieurs fois sur ses lèvres ; il aura
toujours sous les yeux la grande plaie à fermer. On doit le recon-
naître, le sang versé à flots dans rOues\ fut pour le catholi-
cisme français là semence de salut. En tant que royaliste, l'in-
surrection échoua; elle réussit en tant que catholique, puisqu'elle
obligea le vainqueur de céder finalement au vaincu l'objet de la
lutte, c'est-à-dire l'exercice du culte. Jusque-là, toutes les pacifî-
(1) fi ocquain, 153.
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510 REVUE DES DEUX MONDES.
Cations, y compris celle que Bonaparte avait opérée, n'avaient
été que trêves momentanées ; le Concordat serait le traité de paix
définitif avec l'Ouest.
Bonaparte sentait donc la nécessité de rétablir la religion
pour répondre à l'indomptable volonté de certaines populations
françaises, pour répondre à l'aspiration de la grande majorité
des Français. Et dédaigneux des expédiensr bâtards, allant droit
à la solution francbe, il voulait la religion telle que le peuple la
souhaitait, c'est-à-dire publique, solennelle, intégrale.
A la rétablir, il verrait un hommage rendu par lui à la sou-
veraineté, nationale, dont il aimait à se dire et à se sentir le dé-
légué. Contre les révolutionnaires, il se replacerait dans la vé-
rité révolutionnaire, puisque l'un des dogmes de 89 avait été
d'ériger en loi pour tous le vœu du plus grand nombre : « Ma
politique, disait-il, est de gouverner les hommes comme le grand
nombre veut l'être. C'est là, je crois, la manière de reconnaître
la souveraineté du peuple (1). » Quoi de plus démocratique en
effet que de faire prévaloir contre une minorité de philosophes
et de lettrés le suffrage de la multitude plébéienne, rurale, et
que de consacrer sur l'incrédulité de certaines classes urbaines la
grande victoire des campagnes ! Seulement, cette religion dont
l'incompressible vitalité lui était démontrée, Bonaparte n'admet-*
tait à aucun prix qu'elle reprît forme régulière sans lui, indépen-
damment de lui ; il voulut s'adjoindre cette force. C'est pourquoi,
malgré ses ministres, malgré son Conseil d'État, malgré l'Insti^
tut, malgré les assemblées, malgré les généraux et leur incré-
dulité fanfaronne, malgré la plupart des administrateurs, seul
avec la masse obscure, il prit l'inébranlable résolution de réin-
corporer le culte à l'État ist de replacer Dieu dans le gouver-
nement,
III
Pouvait-il résoudre différemment le problème religieux?
D'après quelques-uns de ses conseillers, d'après certains esprits
assez libéraux et tolérans, il suffisait d'émanciper réellement les
cultes, de les replacer sous des lois justes, de se désintéresser
d'eux ensuite et de les laisser s'organiser à leur gré, quitte à
(i) Bœderer, UI, 334.
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LES RAISONS DU CONCORDAT. 511
réprimer sévèrement les écarts politiques de leurs ministres. On
eût ainsi fait Fessai loyal de ce régime de séparation qui, sous
la Convention et le Directoire, n'avait été qu'une laide dérision.
Ce thème, outre qu'il répugnait & l'esprit essentiellement autori-
taire et ordonnateur de Bonaparte, ne nous parait pas résisfter à
l'examen des faits, si on les considère d'un, point de vue pure-
ment historique.
En 1800, la France était encore moins mûre pour l'oi^anisa-
tion des cultes en dehors de l'État qu'elle ne l'était pour la
liberté politique. Son premier besoin était la paix intérieure,
dont la paix religieuse est une indispensable assise Or, rien
n'indique que les querelles religieuses issues de la Révolution
et de ses différentes phases fussent en voie d'apaisement; rien
ne permet de supposer qu'elles se fussent éteintes d'eUes-mômes.
La grande division entre catholiques et constitutionnels se
compliquait toujours de multiples déchirures. Prêtres jureurs,
prêtres totalement ou partiellement réfractaires, prêtres pronûs-
saires, quasi-promissaires, non-promissaires, se disputaient tou-
jours la foule catholique. Les groupes religieux se subdivisaient
à l'infini, s'éparpillaient en mille variétés d'opinion el de con-
duite (1). Quelques-uns n'étaient séparés que par des nuances,
mais on sait qu'en ces délicates matières de controverse où s'exas-
père la sensibilité des consciences, les nuances séparent autant
que des dissidences tranchées. Entre gens d'église et gens s'occu-
pant de choses d'église, l'universelle polémique continuait. La
concurrence des cultes se manifestait en haut par des violences de
parole, en bas par des voies de fait ; on la retrouvait dans l'inté-
rieur des familles, au chevet des mourans ; elle se disputait les
vivans et les morts. C'était toujours l'incertitude des consciences,
le gâchis, la confusion, le chaos, et cette perturbation de la vie
religieuse opposait à la pacification du pays un invincible obs
tacle. Parmi les chrétiens et même les simples amis de la con-
corde, chacun s'affligeait de ces dissensions et nul n'en voyait le
terme. Le maintien de la séparation, appliquée même avec sin-
cérité, eût substitué indéfiniment la guerre entre les cultes à la
guerre aux cultes. Il eût été un grand malheur pour TÉglise,
(1) A Paris, on lisait dans les Petites Affichée Toffre d'une église à louer dans
les conditions suivantes : «> S'il se présentait une société d'ecclésiastiques Inen
d'accord^ on pourrait traiter avec eux d'une manière satisfaisante. » Aulard, Paris
tous le Consulat, I, 623-634. Cf.Lanzac de Laborie, Parie eaue Napoléon, \, 307-308.
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512 REVUE DES DEUX MONDES.
qui se fût discréditée dans le scandale des disputes; pour l'État,
un grave péril ou, pour mieux dire, une impossibilité.
Aussi bien, en dehors des constitutionnels, le clergé français
restait en sa grande majorité, quelles que fussent ses dissidences
au sujet de l'attitude à prendre envers le gouvernement consu-
laire, clergé d'ancien régime. Il conservait Tesprit, la tradition,
le regret des âges révolus. Pouvait-il en être autrement d'un
clei^é toujours rivé à Tépiscopat émigré, aux évoques gentils-
hommes, nommés par le Roi, dévoués au Roi, préférant sans doute
atout rîntérêt de la religion, mais trop portés, sauf exceptions, à
confondre cet intérêt avec celui de la légitimité et à transformer
les plus ardens de leurs prêtres en missionnaires de contre-révo-
lution? La position du clergé était la plus étrange qui se pttt
concevoir : il avait, pourrait-on dire, le corps en France et la
tête hors de France. La partie supérieure et extérieure, c'est-à-
dire Tépiscopat, restait en puissance d'émouvoir les autres ; elle
pourrait toujours de ses lieux de refuge contrarier à l'intérieur
les volontés conciliantes, prolonger les scrupules, perpétuer
une cause de trouble dans cette France où frémissaient encore
tant de passions. En somme, soixante-dix à quatre-vingts prélats
expatriés restaient maîtres de la tranquillité intérieure eu
France. Et .cette situation sans exemple, les gouvemans de
l'an VIII ne disposaient d'aucun moyen de la faire cesser, à moins
de recourir à une autorité supérieure à celle des évêques et d'en
obtenir les prérogatives de la royauté, c'est-à-dire de restaurer
l'accord de l'État et de l'Église sur sa base séculaire et de renou*
vêler l'antique stipulation avec Rome.
Il est très vrai qu'après dix mois de gouvernement consu-
laire, sous l'influence du libéralisme relatif de Bonaparte, une
notable détente s'était opérée entre le catholicisme de l'intérieur
et l'État. Les fidèles respiraient. Parmi les milliers de prêtres
rentrés ou s'occupent à rentrer, nombreux étaient ceux quii
sans rompre avec leurs supérieurs émigrés, se dépouillaient
de toute passion politique, se vouaient simplement et sainte-
ment au devoir de leur ministère, au soulagement des popu-
lations avides de secours religieux et au réconfort des àm^
délaissées. Les uns avaient signé la promesse, conformément à la
doctrine soutenue par l'abbé Émery et ses collègues. Les autres,
sans signer la formule, se soumettaient en fait, pratiquaient et
conseillaient l'obéissance au gouvernement. Ceux-là désiraient
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LES RAISONS DU CONCORDÂT. ol3
généralement que le Pape, dont la parole eût fait loi, dont plu-
sieurs sollicitaient la décision, se prononçât dans le sens de la
promesse. Ils s'affligeaient du silence de Rome, mais Rome pou-
vait-elle recommander, imposer la soumission, sans avoir obtenu
de rÉtat un acte portant garantie des droits religieux (1)? En
attendant, les prêtres de paix ne prévalaient que partiellement
sur les prêtres de combat. La masse des intransigeans demeurait
considérable; dans certains départemens, elle formait la presque-
totalité du clergé; en régions entières, elle maintenait à la re-
ligion nationale le caractère d'un culte d'opposition, et cette
grosse portion du clergé, parce qu'elle apparaissait immaculée,
restait la plus populaire, la plus vénérée (2).
De plus, la soumission au fait consulaire, à supposer qu'elle
pût jamais s'étendre à la plupart des prêtres, n'impliquerait nul-
lement de leur part adhésion à certains principes constitutifs
de Tordre nouveau, à certains faits qui lui étaient consubstan-
tiels, à ceux dont la reconnaissance opérerait seule la pacifica-
tion des esprits. Parmi les prêtres promissaires, quelques-uns
pouvaient bien s'incliner devant Bonaparte, célébrer le Consul
libérateur, louer et même exagérer ses bienfaits ; à tous, il était
interdit de rassurer la conscience des acquéreurs de biens
d'Eglise, de reconnaître le transfert de propriété opéré par la
Révolution, de reconnaître les décrets proscripteurs des évoques,
^'admettre le mariage comme contrat civil, d'admettre les lois
^® l'État en ce qu'elles avaient de contraire à la discipline ecclé-
^J^tique, parce que sur tous ces points Rome n'avait pas tran-
%^. L'Église suppliciée pendant la Révolution pouvait bien, à
^^^emple de son divin fondateur, pardonner à ses bourreaux;
^^^^ l'aveu de son chef visible, il lui était impossible en con-
^^ence d'absoudre et de légitimer les usurpations révolution-
^c le Directoire au sujet des affaires religieuses. H avait même émis un bref
^^ortant les catholiques de France à la soumission aux autorités constituées,
^^^ il avait suspendu la publicité de ce bref et l'avait comme laissé tomber devant
^^ exigences ineptes du Directoire, qui prétendait lui faire rétracter toutes ses
^ïisiires antérieures contre les atteintes portées à la constitution et à la discipline
Efc? ^'^lise. Voyez Du Teil, Borne , Naplet et le Directoire, passim. En 1800, le pape
^« \U^ qui se prêterait au Concordat, désapprouvait au fond la promesse, sans se
^^ononcer ouvertement. Voyez Boulay de la Meurthe, Documens sur la négociation
^^ Concordat, I, 140.
(2) Voyez spécialement Aulard, VÊtat de la France en Van VIII et en Van IX,
''*^ûiére partie.
ToMK ZXXV1I. — 1907. 33
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814 ^ REVUB 0B8 DEUX MONDES.
naires. La soumission des prêtres, si sincère qu'elle fût, resbût
nécessairement incomplète.
L'Ouest, auquel il faut toujours revenir à raison du rôle con-
sidérable qu'il joue dans les préliminaires de la pacification,
offrait de cette vérité un frappant exemple. Nulle part le culte
n'était plus libre et le clergé mieux intentionné. Les prêtres
sortis de leurs caches ou revenus d'exil eussent pu prolonger la
guerre civile; ils avaient coopéré à sa fin. De ce fait, les préfets,
les conseillers d'État en tournée leur rendent un éclatant témoi-
gnage : « Les préfets, écrit Fourcroy, reconnaissent que Usât
)>onne conduite a produit des avantages inappréciables ; ils
pensent qu'on peut répondre des campagnes aussi longtemps
qu'on sera sûr des prêtres (1). » En sera-t-on toujours sûrî
Voilà ce qu'aucun préfet ne prend sur soi de garantir. Ces
prêtres pacifiques refusent de signer la promesse et de s'engager
au gouvernement. En le faisant, ils craindraient à la fois de s'en-
tacher aux yeux des populations et d'encourir la censure de
leurs supérieurs.
En certains endroits, des défenses épiscopales leur interdi-
sent de rentrer dans les églises et d'officier au grand jour. Dans
le diocèse de Ciornouailles , le culte n'a pas repris parce que
l'évêque du dehors s'y est opposé. Dans le diocèse du Mans, \b
correspondant du vicaire général émigré lui écrit : « Vous savez
que je ne me suis prêté qu'avec répugnance à l'ouverture des
^lises. Mais, les voyant ouvertes en Anjou et en Bretagne, il n y
avait pas moyen de s'y opposer (2). » La masse des prêtres r^
sisterait-elle à un appel contre-révolutionnaire lancé de Londres
par l'intermédiaire des prélats émigrés? Le préfet des Gôtes-du-
Nord croit qu'en cas de nouvelle tentative insurrectionnelle,
« tous les prêtres réfractaires, ceux même du caractère le plus
doux, le plus pacifique, stimulés par les lettres pastorales, les
mandemens incendiaires des douze évêques qui sont à Londres,
pourront en un seul jour produire un embrasement général. »
Le préfet d'IUe-et- Vilaine, sans aller aussi loin, décrit les ano-
malies, les contradictions qui se manifestent dans la conduite
des différentes catégories d'insermentés : « Insermentés soumis
et insoumis jouissent d'un grand crédit. Ils regrettent toujours
le salaire assuré qui les empêchait de rester à la charge des
(1) Rocqnain, 1S4.
(2) Lettre pubUée par M. Léon Séché, U$ Origines du Concordat, U, t09-Sil.
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LES RA1S0I«S DU CONCORDAT. 5l5
fidèles. Ils sont tranquilles et obéissent aux lois. Ils ne peuvent
haïr le gouvernement qui les laisse exercer librement leur culte...
Ds inquiètent la conscience des acquéreurs. »
La situation de ce clergé restait matériellement très précaire:
c( Nous ne mourons pas de faim, voilà tout, » écrivait un de ses
membres (1). Le pmit courait que dans certains cantons de
rOuest les paysans s'étaient remis d'eux-mêmes à payer ladime;
ce ne pouvait être qu'une rare exception. En général, le peuple
veut la religion et ne veut pas la payer; c'est ce que Rœderer
dira plus tard des paysans de Normandie, après enquête sur les
lieux : « ils ont voulu ,avec ardeur leur messe et leur sermon le
dimanche, comme du passé, mais payer est autre chose (2). »
Les cotisations des fidèles, les quêtes, les collectes subviennent
avec peine aux frais du culte et à l'entretien de ses ministres.
Les inconvéniens de cette situation frappent tellement certains
préfets de TOuest qu'ils proposent de distribuer des secours aux
prêtres; d'autres, pour tourner la prohibition légale, proposent
de les nommer instituteurs, ce qui permettrait de les salarier en
cette qualité. Il est certain que les prêtres catholiques, s'ils s'ac-
commodaient du présent, ne se sentaient nullement assurés de
l'avenir. Quant aux constitutionnels, pasteurs délaissés, bei^rs
sans troupeau, ils vivent dans le dénuement et se jugent mal
récompensés de leur zèle patriotique. Us en viennent à désirer
un rapprochement avec les catholiques, mais ils comprennent
l'impossibilité de l'opérer par fusion spontanée et en dehors
d'une intervention romaine. Fait remarquable : c'est dans
l'Ouest, redevenu pays de liberté religieuse, qu'après Marengo
dee voix s'élèvent pour suggérer au Consul l'idée qui lui est
venue spontanément, pour demander une négociation avec
Rome ; on la demande comme moyen de pacification et non de
restauration religieuse, puisqu'en fait le culte se rétablit. Les
délégués des Côtes-du-Nord h la fête nationale du !•' vendémiaire
écrivent dans un mémoire adressé au gouvernement : « Un
schisme prétendu divise le clergé de France, et le peuple a mal-
heureusement pris une part souvent trop active dans ses divi-
sions. Serait-il impossible de déterminer le Pape à intervenir
pour rallier tous les partis? Le désir de voir l'union rétablie
nous abuse peut-être, mais nous osons nous flatter qu'une négo-
(1) Lettre citée par M. Séché, II, 212.
(2) T. III, p. 415.
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■ .■r^
516 REVUE DES DEUX MONDES.
ciation diplomatique ne pourrait manquer de la réaliser; n(^x:x5
nous croyons fondés à vous assurer que Ton trouviera dans le
clergé assermenté toutes les facilités que Ton peut attendre d^ un
dévouement habituel (1). »
IV
En somme, ce qu'il fallait à Bonaparte et ce qu'il fallait à la-
France, c'était un clergé pacifié, ramené h l'unité, rigoureuse-
ment catholique et par cela même non suspect aux populations 9
mais sincèrement rallié ou résigné aux institutions nouvelle^-
Ce ralliement, le gouvernement ne pouvait à lui seul l'opérer -
Vis-à-vis des récalcitrans, il multipliait, variait et épuisait s€^^
moyens; dans certains départemens, on les emprisonnait encor^^ »
sans lasser leur constance; ailleurs, on les expulsait; ailleurs,!
préfets leur adressaient de pathétiques exhortations ou biei
argumentaient, subtilisaient, tâchaient de convaincre ; le prête
de la Loire avait entamé avec ses prêtres une véritable « discus
sion théologique. » Lesraisonnemensne réussissaient pas mieur
que les rigueurs et les menaces. Au bout de ces efforts, on
heurtait toujours à l'inaccessible, au for intérieur, à Tinviolabl — -^
arcane, où l'action temporelle rencontre et sent sa limite. Er^
réalité, il ne dépendait d'aucun pouvoir purement humaic:»;
fût-ce le victorieux Consulat, de résoudre le grand cas A^
conscience qui s'était élevé entre TÉglise et la Révolution.
Voilà ce que le bon sens de Bonaparte lui fit clairement dis-
cerner. Son mérite fut de dégager la solution nécessaire, tell^
qu'elle était incluse dans les circonstances, et de l'extraire har-
diment, alors que les révolutionnaires ne voulaient et que les
autres osaient à peine y penser. Il comprit qu'avec son génie et
sa puissance, avec ses glorieuses armées, ses généraux, ses pré-
fets, ses juges, ses commissaires, ses gendarmes, il n'arriverait i^ ^
pas cependant à discipliner et à enrégimenter les consciences. [^ ^
Pour se les concilier, il reconnut le besoin d'un médiateur spi- ^
rituel, d'un coopérateur dont la voix prévaudrait par-dessus fe s ^p,
tumulte des dissidences. Et l'impérieux despote s'en fut vers le ^^^^
blanc pontife, vers celui qui dans Rome ne disposait d'aucune ^^
force matérielle, mais qui avait reçu pouvoir ici-bas délier eld^ ^4^3
(1) Archives nationales, Fie, III.
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^^<r
LES RAISONS DU CONCORDAT. 517
délier les consciences. L'insigne force morale qui résidait en ce
régulateur des âmes, il la supputa mathématiquemeijit : « Com-
ment dois-jo le traiter? » lui dit son premier envoyé auprès d.e
Pie: « Traitez-le comme s'il avait deux cent mille hommes (1). »
S'adressaut au Pape carrément, sans ambages ni fausse honte,
il lui demanda de concourir à faire cesser en France l'anarchie
des âmes chrétiennes et de les ranger à une règle de paix. L'ob-
jet du Concordat fut avant tout d'amener le Pape à sanctionner
la doctrine du ralliement, à l'imposer aux prêtres catholiques
comme obligation stricte, à retourner le schisme, en quelque
sorte, et à le rejeter du côté des insoumis, à l'anéantir en fait et
à trancher les liens qui rattachaient encore l'Église de France
aux institutions abolies.
Dans sa fagon de traiter cet objet, Bonaparte allait se mon-
trer dur, exigeant, tyrannique, mais il se serait facilité h l'avance
toutes ses fins auprès du Pape parce qu'il aurait commencé par
le reconnaître et Tinvoquer. Ainsi put-il réserver à l'État tout
ce qui pour l'Église n'est pas l'indispensable.
Le catholicisme serait reconnu comme religion professée par
la majorité des Français. Son public exercice serait solennelle-
ment garanti, mais soumis aux règlemens édictés en vue de la
tranquillité générale. L'État reconnaîtrait la hiérarchie catho-
lique, ce que les lois révolutionnaires n'avaient jamais voulu
faire; il la reconnaîtrait par le fait môme qu'il demanderait au
Pape de la renouveler dans ses membres, sans en modifier l'es-
sence ou les attributions. Le Pape inviterait l'ancien épiscopat à
se démettre et au besoin l'y obligerait ; les nouveaux évoques
seraient nommés par le premier Consul et recevraient l'institu-
tion canonique. C'est à la disposition des évèques que seraient
remis les édifices affectés au culte. Tous les ecclésiastiques se-
raient tenus de prêter serment de fidélité au gouvernement. Le
Pape défendrait d'inquiéter la conscience des acquéreurs de
biens d'Église et procurerait ainsi l'incommutabilité de c^ do-
maines. Le clergé recevrait un traitement approprié à ses besoins.
Les constitutionnels, quoique non nommés dans le Concordat,
seraient admis h la réconciliation, et même au partage des digni-
tés ecclésiastiques. C'est autour de ces bases sommairement po-
sées dès l'entrevue de Verceil que la négociation se poursuivrait.
(i^ Paroles citées notamment par le cardinal Mathieu, Le Concordat d§ 1801,
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518 RBYUB DBS DEUX MONDES.
C'est à ces points qu'après huit mois de lutte entre les scrupules
légitimes de Rome et la diplomatie tour à tour artificieuse fel
violente de Bonaparte, Taccord se fixerait finalement.
La haute pensée dont s'inspirait le Consul se doublait d'une
arrière-pensée, celle-ci erronée et chimérique. Le paradoxe du
Concordat, ce fut l'idée conçue par Bonaparte d'employer le
Pape à refaire une Église très peu papiste, une Église non seu-
lement respectueuse de Tordre temporel, mais gallicane, qui dé-
pendrait de l'État autant que possible et qui dépendrait de Borne
aussi peu que possible, sans aller jusqu'au schisme.
Bonaparte admettait pour une fois et requérait l'intervention
du Saint-Siège; il voulait qu'elle s'exerçât souverainement,
parce qu'impartiale et simplement chrétienne, elle s'exercerait à
rencontre des évoques royalistes, procurerait la pacification et
la soumission des pasteurs du second ordre. A cet effet, il jugeait
l'autorité pontificale bonne, utile, indispensable. Il s'estimait
heureux qu'il existât en matière de discipline catholique une
autorité suprême, par le moyen de laquelle il obtiendrait
l'accommodement du clergé aux institutions nouvelles; susciter
cette autorité d'accord avec la sienne, c'était pour lui le vrai
moyen de concilier la loi religieuse et la loi civile, le moyen à
la fois canonique et légal, — le mot est de Portalis dans son cé-
lèbre Exposé des motifs de la loi concordataire. « En général,
disait Portalis en faisant allusion à l'intervention romaine, il est
toujours heureux d'avoir un moyen canonique et légal d'apaisé
les troubles religieux (1). » Seulement, le grand résultat obtenu,
Bonaparte entendait bien se passer du Pape toutes les fois qu'il
le pourrait ; son espoir était que, sous la pression d'un gouve^
nement énergique, les liens entre l'Église de France et Rome se
distendraient aisément. L'avenir devait démontrer la vanité de
cette conception. En ce point, le Concordat tourna contre Ifô
vues de son auteur; il fortifia finalement l'autorité pontificale en
France, car il créa en sa faveur un grand précédent en faisant
briser par la main du Pape tout l'ancien épiscopat français et en
provoquant ce coup d'État ultramontain.
Au premier bruit de la négociation avec Rome, les assem-
blées légiférantes, les assemblées philosophes s'étaient émues,
tandis que de leur côté les royalistes ne supportaient pas l'idée
(1) De CHercq, Traités de la France^ I, 514.
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LES RAISONS DU CONCORDAT. 549
d'un Pape traitant avec la République et criaient à Tindignité (1).
On sait que, pour avoir raison de l'opposition parlementaire,
Bonaparte devait faire épurer le Tribunat et le Corps législatif
par vote du Sénat. Dès le premier moment, son jeu vis-à-vis des
assemblées serait d'opposer le vœu de la nation à Topinion de
ses pseudo-représentans. Un jour, dit-on, il parlerait de faire
voter les citoyens sur la question de savoir s'ils préféraient
payer pour l'entretien du clergé ou pour l'entretien « d'assemblées
délibérantes qui ne servaient à rien, »> et il proposerait cet ori-
ginal re/erenrfwm (2). En février 1801, convoquant un groupe de
tribuns, il s'expliqua rudement avec eux. Le texte de sa harangue
n'a pas été publié jusqu'ici; elle est significative de ses rai*
sons (3). Tout ce qu'il y avait dans sa pensée de profond et de
rationnel, de grand et d'abusif, de libérateur et de despotique,
il le fit voir, avec un bon sens véhément et une arrogance
superbe :
« Les prêtres 1 Un gouvernement peut-il espérer conserver
le peuple autour de lui, quand en même temps il poursuit la
majorité de ce même peuple dans ses opinions les plus chères ?
On ne peut se le dissimuler, la majorité du peuple français tient
à la religion catholique. Veut-on que je contrarie cette majo-
rité du peuple? Ce peuple est libre et souverain; on l'intitule
tel depuis dix ans; il est temps qu'il soit tel en effet. Ne disait-
on pas jusqu'ici : Vive la liberté! Vive F humanité 1 et le peuple
libre ne pouvait pas aller à la messe, et le gouvernement humain
arrachait du sein de leurs foyers des vieillards de quatre-vingts
ans que l'exil dévorait bientôt. Il faut rendre aux mots leur
valeur ; il faut que les partisans de la souveraineté du peuple et
de l'humanité ne me reprochent pas de respecter .l'opinion
publique et de rappeler d'exil des victimes qu'elle rappelle.
D'ailleurs, suis-je un cagot? Veut-on me faire passer pour un
fanatique qui rappelle son église? Je veux que les religions
soient tolérées et que celle de la majorité de la nation ne soit
pas exceptée de ce principe. »
(!) K^ d'Anjou écrirait à d'Avaray le !•' décembre 1800 : « Si cela est vrai, je
deviens protestante, et si le Pape s'avise d'un pareil coup, lorsque le Roi sera snr
son tr^ne, il fera bien de le lui faire payer et de faire des évoques sans bulles ni
annates... » Documens inédits,
(2) Bonlay de la Meurthe, t. IV supplémentaire, 428.
(3) Ce texte fut recueilli tout vif par Tun des assistans, Lagarde, secrétaire général
des Consuls. Nous en devons la communication à Tobligeance de ses descendans.
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t(2Û
REVUE DES DEUX MONDES.
Il insista ensuite sur le péril que ferait courir à l'État une
Église dirigée par des évoques contre-révolutionnaires (4). Ser-
rant de près le grand objet de gouvernement qu'il avait en vue,
il dit : « Prétend-on que je gouverne avec succès un peuple dont
les consciences seraient soumises à la direction de chefs ecclé-
siastiques ennemis de Tordre actuel ? Telle est pourtant ina posi-
tion aujourd'hui. Il faut que j'arrache les catholiques de France
à des évoques qui, de Vienne, de Londres, de Madrid, contra-
rient le gouvernement républicain jusque dans l'intérieur des
familles. Est-ce avec des baïonnettes que j'extirperai cet en-
nemi? Veut-on que je recrée la Vendée? Qu'on sente maintenant
la faute qu'on a commise en détruisant le système de la Consti-
tuante, qui aux évéques émigrés avait substitué des chefs dé-
voués au régime nouveau. Il me faut le Pape maintenant pour
réparer cette destruction impolitique que Robespierre lui-même
jugeait telle, quand le grand instigateur de la mesure, Chau-
mette, fut tratné à l'échafaud. Jamais le Pape ne pourra me
rendre un plus grand service; sans effusion de sang, sans
secousse, lui seul peut réorganiser les catholiques de France
sous l'obéissance républicaine. Je le lui ai demandé. Le catho-
licisme une fois soumis d'affection, je pourrai supprimer l'in-
termédiaire étranger, conciliateur entre la République et Ifê
ecclésiastiques. La direction de ces derniers restera entière alOTS
entre les mains du gouvernement. Telles sont mes vues. Ne
peut-on pas s'en reposer sur moi ! Quel intérêt si grand peut
agiter ces orateurs, à côté de celui qui domine mes actions et
répond de moi à mon pays ! Certes, leur nom ne sera pas alto-
ehé à ce siècle ; ce sera le mien. C'est à moi à n'attacher ce nom
à rien d*indigne. Ce souci me regarde. »
i Albert Vamdal.
(1) L'écrivain Fiévée, dans un passage très curieux de ses Lettres et roppetU
à Bonaparte, fait allusion à un autre péril que le premier Consul aurait eotreTU à
l'horizon et dont il lui aurait parlé, celui d'un clergé se faisant à la longue trop
démocrate; il aurait aperçu « cette grande vérité que les prêtres caUioUque^
seraient nécessairement et franchement démocrates, slls étaient abandonnés à
eux-mêmes, ainsi qu'on peut en avoir la preuve en Irlande et dans les ÉtatsrCais
d'Amérique. •» Correspondance de Fiévée, 1, 17. 11 est vrai que Fiévée était gr»d
ennemi de la démocratie et que Bonaparte employait volontiers vis-è-vis de chaciio
l'argument ad hominem.
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L'OMBRE S'ETEND SUR LA MONTAGNE
DBBNIÂRfi PAETIB (1)
I. — DANS LA PINÊDK
Dans ces conflits intimes où la passion se heurte à des forces
qui la contrarient, la compriment ou l'exaspèrent, en déchaînent
les fureurs ou l'endiguent comme un torrent vaincu, il arrive
qu'une âme s'efforce en vain de terminer la lutte, se délivre de
ses chaînes par un acte de sa volonté et demeure attachée à
leurs tronçons, esclave avec les apparences de la liberté, appar-
tenant tout entièrô k l'amour qu'elle a cru détruire, et perdant
toute sa force pour avoir dominé sa faiblesse. Cet état se trou-
vait être celui de M"* Jaffé. Son énergie avait exécuté l'acte de
la délivrante : son cœur fidèle ne parvenait pas à se dégager.
Pendant tout l'hiver, elle avait remis de jour en jour l'accom-
plissement de la décision prise ou subie au lendemain du départ
de Lysel. Tantôt elle cherchait à y préparer son ami parle ton de
ses lettres, tantôt par le silence. Chaque fois qu'elle prenait la
plume h son intention, elle se demandait avec l'angoisse d'une
condamnée : « Est-ce aujourd'hui que je parlerai, ou puis-je
attendre encore? » Elle attendait, par crainte d'être cruelle, en
se reprochant d'être lâche. Et, toute à cette obsession, elle sui-
vait de ville en ville sa fille et son mari, grave, douce et retenue,
(1) Voyw la Révu0 du i5 décembre 1906, des !•' et 15 janvier 1907»
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822 REVUE PES DEUX MONDES.
pareille d'aspect à ce qu'elle était toujours, si difTérente dans
son cœur qu'elle se reconnaissait à peine. A côté d'elle, M. Jaffé,
l'esprit alerte, toujours maître de soi, ne semblait avoir d'autre
souci que d'expliquer à Anne-Marie les merveilles que déroulait
leur voyage : ce voyage qui, pensait-il, résoudrait pacifiquement
les problèmes de leur vie. Quant à la jeune fille, si jamais eue
avait eu quelque vrai pressentiment de ces problèmes, elle les
croyait sans doute résolus déjà par le seul départ : et,, écartant
toute idée importune, elle s'ouvrait avec ardeur aux révélations
du monde enchanté de l'art et de l'histoire. Ni l'un ni l'autre
ne soupçonnait l'agonie que leur tranquillité de cœur ne pou-
vait sonder ni pressentir. Auprès d'eux, Irène restait donc
seule, plus seule que si elle avait erré sans aucun compagnon
à travers les magnificences qui défilaient sous ses yeux distraits.
Ils l'écartaient sans y songer, avec une impitoyable candeur. Ils
parlaient d'eux-mêmes en disant nous, sans s'apercevoir qu'ils
l'isolaient ainsi toujours davantage. Anne-Marie disait, par
exemple :
— Maman, nous allons demain au musée; viendras-lu avec
nous ?
Irène usait d'un langage correspondant :
— y^ reste à l'hôtel, cet après-midi; avez-vow^ des projets?...
Un jour, Anne-Marie s'écria étourdiment :
— Oh! maman, nous avons tant de plaisir, et toi, tu as
presque l'air de t'ennuyer I...
De même, c'était à sa fille que M. Jaffé communiquait quel-
ques-uns des nombreux articles qu'il recevait sur son livre, quand
il n'en gardait pas l'impression pour soi seul. On le discutait
avec la violence que soulèvent les œuvres sincères, dans les
temps agités. Lès libres penseurs traitaient l'auteur d'apostat,
parce qu'il rompait avec leurs partis pris et se dégageait de leur
tyrannie; les conservateurs le saluaient comme une recrue
inespért^e, parce qu'il soutenait quelques-uns des points de leur
programme; un journal annonça sa conversion imminente; un
autre affirma qu'il allait à Rome demander la bénédiction du
Pape. Il lisait ces choses sans étonnement ni colère, un peu ému
pourtant de voir ce que l'intérêt, la discorde, la haine civile,
l'intolérance et le fanatisme découvrent dans le simple travail
d'un chercheur désintéressé.
— Poursuivre la vérité par ces jours de troubles, disait-ilf
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l'ombre s'étend sur la montagne. S23
c'est vouloir pécher des perles dans la tempête. Heureux les
esprits simplistes qui ne perçoivent que deux couleurs dans l'arc-
en-ciel, et jurent que tout ce qui n'est pas de l'une est de l'autre I
Ils se trompent toujours dans leur jugement; mais ils ne s'aper-^
çoivent jamais qu'ils se sont trompés...
Des semaines passèrent ainsi, sans une allusion au vrai but
du voyage. M. Jaffé en avait fixé dans son esprit la durée à trois
mois : un délai que sa modération estimait suffisant pour prépa-
rer la guérisQn. Gomme ce terme approchait, il proposa discrète-
ment à sa femme de fixer le moment du retour. Irène parut aussi
surprise que si elle n'avait jamais songé à cette éventualité :
— Déjà! s'écria-t-elle... Déjà!... Pourquoi sitôt?... Non,
non, restons encore!
Ils étaient alors à Sienne, depuis une semaine.
— Ici? fit M. Jaffé, d'autant plus surpris qu'Irène ne sem-
blait s'intéresser à rien.
— Ici, ailleurs, où vous voudrez!... Tout ce que je vous de-
mande, c'est de prolonger le plus possible... Je vous en prie,
ne rentrons pas à Paris avant l'automne !
Au premier mot, elle s'était troublée; sa voix trahit sa
crainte. Son mari posa sur elle, un instant, un regard qui la
sondait. Comprenant que la blessure gardait son venin, il dit
avec plus de douceur :
— Nous ferons ce qu'il vous plaira de faire.. •
Ce fut quelques jours plus tard qu'Irène écrivit sa lettre
d'Assise, après avoir longtemps pleuré dans l'église obscure où
les vieux maîtres ont caché leurs chefs-d'œuvre. La lettre partie,
elle n'éprouva pas le soulagement que les chirurgiens promettent
à leurs malades après l'opération. Au contraire, elle souffrit de
son sacrifice, comme on souffre, dit-on, d'un membre amputé.
L'action qui, la veille, lui semblait généreuse, lui parut au len-
demain lâche et pusillanime. Elle s'accusa de trahison. Elle se
reprocha d'avoir frappé de loin. Elle se représenta la stupeur de
Lyeel, confiant aux promesses de leur dernière promenade, sûr
de la retrouver fidèle. Elle sentit repousser dans son propre
cÎBur les vivaces racines de l'amour mal arraché. Elle espéra
que sa lettre se perdrait dans le long trajet. Une lettre de Lysel,
qui l'avait croisée sur l'Océan et vibrait du bonheur du revoir
prochain, augmenta son désespoir. Sans se l'avouer, elle souhaita
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-,^;.^^g
524 RBVUE DES DEUX MONDES.
que son ami ne se résignât pas, qu'il répondit, qu'il accourût.
Sur lin signe de lui, elle eût alors changé une fois encore, secoué
le joug qu'elle avait repris, ou même, d'un effort tardif, rompu
tous les liens que sa jeunesse avait subis. — Cependant, des
journaux annoncèrent le retour du voyageur. Comme il ne don-
nait aucun signe de vie, elle trouva qu'il se résignait trop faci-
lement : au lieu de s'en réjouir pour lui, elle s'en désola pour
elle. Son âme incertaine restait ainsi ballottée aux vents con-
traires, qui la déchiraient.
Les doux paysages de l'Ombrie, aux lignes pures, aux arbres
grêles, les saintes légendes qui, sommeillent au fond des sanc-
tuaires, les paisibles images des madones nimbées d'or, contras-
taient durement avec son désespoir. Aussi accepta-t-elle avec
empressement d'émigrer à Ravenne. Les polémiques soulevées
par son livre suggéraient h M. Jaffé, dont l'esprit travaillait tou-
jours, l'idée d'un Essai sur les Haines civiles : il pensa qu'il re-
cueillerait de précieuses notes dans une des cités qu*elles ont le
plus cruellement ensanglantées.
— Et puis, dit-il en regardant sa fille," c'est autre chose que
tout/ ce que nous avons vu jusqu'à présent !...
Un ami commun les avait munis d'une introduction auprès
de ce marquis Asmadei, dont Lysel leur avait souvent parlé, et
qui mit à leur service son obligeance alerte et renseignée. Avec
son aide, ils louèrent en meublé cette casa Baronio qui fut jadis,
dans la nuit du 29 janvier 1S76, le théâtre d'un des drames les
plus épouvantables d'une époque où le drame entrait par toutes
les portes : le massacre de la famille Diedi par les sicaires de
Girolamo Rasponi, vengeant ainsi l'abandon de sa sœur :
— Un cadre approprié à vos méditations, cher monsieur^
disait Asmadei en montrant à M. Jaffé la petite maison, roug^
comme ces souvenirs, avec sa puissante porte cintrée et son élé'
gant balcon vénitien... Ils ont tué jusqu'à des voisins imprudeO^
qui se risquaient aux fenêtres!... Un pauvre homme, madam^^
un pauvre homme appelé Cristoforo Morigi, — Thistoire \
conservé son nom ! — qui voulait savoir pourquoi l'on fais*-^
tant de bruit!... Ah! ce n'est pas pour rien que les Rasponi o^^
mis dans leurs armoiries les griffes du lion : ces griffes-là n'o^^
pas été souvent oisives!... Nous vivons dans des temps pl^^
doux, mademoiselle, même à Ravenne : de nos jours, ici comt^^
ailleurs, on épouse qui l'on veut sans craindre la tragédie !
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ÇPIÇW4 %?;■*,'
l'ombre s'étend sur la montagne. 525
Le mai'quis Asmadei était un grand vieillard de haute mine,
disert, paradoxal, lettré, de vaste culture. Dernier descendant
d'une famille dont le nom revient à chaque page dans les Annales
de Fiandrini, il condensait en sa svelte et preste personne la
sagesse sceptique acquise par ses aïeux en dix siècles d'histoire.
Descendus d'Allemagne avec Othon, les Asmadei, rivaux par-
fois des Rasponi, dont les griffes sanglantes s'abattirent maintes
fois sur eux, étaient de race arfinée, pacifique. Ils avaient
fourni plus de savans, de prélats illustres, de diplomates sou-
vent utilisés par Venise, que de capitaines ou d'aventuriers : le
dernier de leur souche était un esprit subtil , uû fantaisiste
exquis, dont la pensée avait les bonds les plus déconcertans.
Merveilleusement renseigné sur les moindres détails du passé
de sa ville, il en faisait les honneuirs avec une intarissable abon-
dance d'anecdotes, d'aphorismes, de bons mots, de complimens.
^. JaiTé, suivant sa méthode, se mit à le feuilleter comme un
livre, lui posant mille questions sans parvenir à déconcerter
une verve intarissable, et notant les réponses avec plus de bonne
foi que de sens critique :
— Vous êtes à vous seul une bibliothèque, monsieur! lui
disait-il quelquefois.
— Dépareillée, monsieur, dépareillée, corrigeait le marquis.
Il y manque bien des tomes, et il n'y en a pas un où des mains
méchantes n'aient arraché quelques pages...
Anne-Marie, qu'il comblait de fleurs, l'eut bientôt pris en
affection. Irène elle-même l'écoutait avec un certain plaisir dis*
serter sur les légendaires aventures de la « Madone grecque »
ou sur celle de la Bienheureuse Margherita Molli, dont Fian-
drini raconte, à l'année 1504, le miraculeux ensevelissement,
ou sur le sublime tombeau de la romanesque et mystérieuse
Gallia Placidia, ou sur la tête de Gaston de Foix dont la ressem-
blance est douteuse. Souvent aussi le marquis, toujours expliquant
et racontant, lamtôt sérieux et tantôt drôle, les emmenait dans son
automobile à travers la large plaine partout semée de tragiques
souvenirs. Une partie fut ainsi organisée pour Rimini. Mais
Irène, se sentant lasse au moment de se mettre en route, déclara
qu'elle ne les accompagnerait pas. Asmadei protesta vainement :
— Gomment, madame, vous ne viendriez pas avec nous?...
Est-il possible?... Dans la ville de Paolo et Francesca?... Respi-
rer le parfum d'amour qu'ils ont laissé ?... les derniers effluves
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S26 REVUE DES DEUX MONDES.
de leur légende?... Vous n'aimez donc pas l'amour, madame?...
Ciel ! qui peut ne pas aimer Tamour!...
Elle tint bon : la course était longue, l'automobile la fati-
guait. Peut-être aussi se réjouissait-elle de rester seule avec
ses peùsées. Un beau soleil printanier versait des rayons déjà
tièdes sur les toits des vieux palais, sur leurs jardins entourés
de hauts murs que dépassent les cimes des cyprès ou des
magnoliers, sur les places découpées en quadrilatères, et pé-
nétrait jusqu'au fond des rues dallées où se défient les portes
h lourdes ferrures, fermées par la haine, oîi s'appellent les
balcons finement ciselés, ouverts pour Tamour. Vers le milieu
de l'après-midi, cet irrésistible soleil attira M"' Jaffé hors dô
la petite maison rouge. Par l'étroite rue de Mentana, elle gagna la.
place du Vingt-Septembre, oii des marchandes vendaient leixira
légumes sous les fenêtres du palais Pasolini, autour de l'aigVc
des Caetani, puis la place Victor-Emmanuel, que décorent X^
pilastres de la maison de ville et les deux élégantes colonK^^s
dont Pierre Lombard sculpta les bas-reliefs. Pour la preml^:*^
fois depuis longtemps, elle se surprit à goûter la saveur de VsêS^^j
printanière, délicieuse, avec un léger arôme frais et salé cgpwi
venait de la mer. Un cocher s'offrit. Elle monta dans le vi^t»*
fiacre aux coussins éventrés. Comme l'homme lui demandait où.
la conduire, elle répondit machinalement :
— A la pinède de Classe !
Le véhicule résonna sur les dalles bruyantes. Il suivit 1^*^
faubourgs populeux qui s'allongent après la Porta Nuova. Il tr*^'*
versa le pontdu Montone, en ce moment fort bas, commeépuisé- *--■
passa devant Saint-Apollinaire, dont la forme barbare se dre^^^^
au milieu des terres de labour, des rizières, des j)rairies €f^^^
coupent de longues files de jeunes peupliers, tandis qu'au lo^'^^
les premiers essaimages de la pinède s'avancent comme uX^-^
ligne prudente d'éclaireurs. Le cheval famélique allait bon trsî^^-
on fut bientôt à l'orée de la forêt. Le cocher prit à gauche ava
le canal, suivit au pas un sentier toujours plus étroit, s'arrél
Irène alla se perdre parmi les arbres. Replantés il y a peu d'à
nées, après le gel qui dévasta les futaies, les jeunes fl
repoussent, touffus, sur les deux rives de l'eau lente et brune '
jouent des reflets, où roulent avec d'incompréhensibles remoi
des paquets d'herbes et de joncs. Des ronces, des genêts, d«
genévriers mêlent leurs buissons aux pins sylvestres, souv
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LOMBBE S'ÉTEIO) SUR UL MONTAONB. 827
tordus on rabougris, tandis que les pins parasols, plus espacés,
dressent de place en place leurs cimes augustes, qui font priser
à des têtes royales chargées de gloire et de soucis. U n'y avait
autour de la promeneuse que du silence, à peine rompu par
quelques pépiemens d'oiseaux, ou par de passagères rafales qui
' toiversaient les branches avec des voix d'orgue. Et la tristesse de
ce paysage était belle, apaisée et sereine. — Le hasard de sa
marche, le long d'un sentier qui se perdait quelquefois, conduisit
la promeneuse dans une clairière fleurie de pâquerettes, de vio-
lettes tardives, de ces petites orchidées dont les figures lui par*^
lèrent aussitôt. Il y en avait de plusieurs sortes : des « sabots de
Vénus,!» des <c abeilles, » bien d'autres dont les minuscules
formes rudimentaires se développent et se précisent dans les.
serres des jardiniers. Elle en ignorait les noms, mais elle en
comprit le langage. C'étaient des fleurs animées, vivant^,,
conscientes presque, plus proches de nous que les anémones ou
les primevères, des fleurs qui semblent douées de fantaisie, qus
le destin conduit ou transforme, que l'art embellit, qui sav^at
peut-être qu'elles s'épanouissent ou se fanent, que la pluie est
glaciale ou que le soleil est chaud, des fleurs qui sentent la joie
de vivre ou la peur de la mort courir dans leurs fibres^ et dont
certaines ont dû naître des gouttes de sang répandues sur la terre
noire, sur la bruyère, sur la mousse, dans ces lieux où tant de
fois les mfttins du suicidé ont déchiré les belles chairs de celle
qui ne sut pas aimer. En les voyant éparses autour d'elle, Irène
eut tout de suite l'idée d'en envoyer à.Lysel : il comprendrait ce
qu'il voudrait comprendre, il interpréterait à sa guise cette rup-
ture du silence convenu, — cet appel ou cet adieu qui traverse-
rait l'espace, — il accourrait peut-être, il accourrait sans doute...
Oh! qu'il vienne I qu'il vienne! qu'il vienne!... Elle eut bientôt
amassé sa récolte. Jamais fleurs ne furent cueillies avec plus
d'amour. Jamais fleurs n'eurent message de porter au loin des
pensées plus secrètes et plus tendres, que les mots n'auraient pu
dire, que leur muet langage saurait exprimer.
Longtemps encore, les mains chargées de sa cueillette, Irène
erra dans l'antique forêt. Le soir tombait. L'eau du canal parais-
sait plus brune. Les nobles têtes des pins noircissaient dans l'air
^ris. Des souffles froids les inclinaient par momens, chargés
d'une humidité pénétrante, de cette humidité de plaine et de
uiarécages qui charrie la fièvre. Irène en sentit tout à coup le
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828 REVUE DES DEUX MONDES.
frisson dans ses os. Échappant d'un effort h l'emprise des choses,
elle regagna sa voiture, en remontant le canal. Elle n'avait rien
pour se réchauffer. Le cocher, la voyant glacée, lui prêta sa cou-
verture. Et le maigre cheval la ramena très vite, dans la nuit
qui s'étendait sur les rizières, changeant Saint-Âpollinaire en
un immense fantôme au suaire en lambeaux.
Les fleurs partirent le soir même. Mais ce frisson de Tombre
et de la nuit, ce frisson que soufflait peut-être l'haleine des morts
semés partout dans la, plaine, ce frisson de la forêt enténébrée,
ne quittait plus Irène. Elle avait froid de tout le froid que les
approches du soir répandent dans l'espace, de celui que la vie
injectait dans son uœur. Elle avait froid d'être seule, d'être loin
de l'amour, de s'être baissée sur la terre humide, d'avoir cueilli
ces fleurs dont les tiges rompues gluaient comme du sang. Elle
avait froid d'aimer encore et de ne plus vouloir aimer, de désir»
l'amour et de n'oser et de ne pouvoir l'appeler. Elle avait froid
de tout ce qui se glaçait dans son âme. Elle s'enveloppa dans
ses châles, avec la tête qui lui faisait mal, les frissons qui la
secouaient, de vagues idées de maladie et de mort parmi les-
quelles revenait celle-ci : « Il aura eu mon dernier geste, ces
fleurs lui porteront mon âme ; » et cette autre, qui fut bientôt
insistante comme un refrain: « Le revoir!... Le revoir encore
une fois!... une dernière fois!... »
Quand elle entendit s'arrêter lautomobile devant la maison
et grincer les gonds de la vieille porte, elle voulut aller au-
devant des promeneur^. Elle ne put. Elle retomba dans son
fauteuil. Ils l'y trouvèrent toute pâle, presque évanouie.
— Qu'avez- vous donc? lui demanda M. Jaffé pendant qu'Anne-
Marie l'entourait de ses bras.
Elle tâcha de se remettre, de sourire, d'expliquer:
— De la fatigue... J'ai été... dans la pinède...
— Au couchant, je suis sûr, sans rien pour vous couvrir!...
Un demi-délire brouilla ses idées :
-^ Il y avait des fleurs, fit-elle... des fleurs qui vivent,... des
fleurs qui ont du sang. . . '
Sa voix était si étrange, ses yeux si hagards, qu'Anne-Marie
s'effraya :
— Maman, maman, qu'est-ce que tu dis?
— Elle a de la fièvre, fit M. Jaffé en lui prenant le poignet.
Il faut un médecin.
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l'ohore s'âtend sur la montagne. 529
Mais Irène se domina, par an suprême effort dé cette volonté
qui veillait toujours.
— Ce n'est rien, fit-elle en rendant des caresses à sa fille...
Un peu de vertige... Cela passera...
Ses doigts jouèrent un instant parmi les cheveux dont la
couleur était celle qu'avaient eye les siens, son regard chercha
dans ces yeux plus foncés le secret de la continuité de l'être, de
renchatnement des destinées.
— Cela va déjà mieux ! fit-elle en se raidissaiït, ne vous
inquiétez donc pas I
— Vous auriez mieux fait de nous accompagner, observa
posément M. Jaffé, qui se rassurait. La course était fort belle : ce
temple d'Isotta est une merveille, qui ne ressemble à rien de ce
qu'on connaît. Toute la Renaissance, ma chère amie! Et je
vous aurais empêchée d'être imprudente.
Dans la nuit, une foudroyante hémoptysie révéla la présence
d'un mal très grave. Elle fut suivie d'un affaissement qui dura
deux jours. Puis, les forces revinrent. Ce ne fut qu'une rémit-
tencc : un médecin célèbre, mandé de Bologne pour seconder
le vieux docteur amené par Asmadei, donna peu d'espoir.
Quelques heures après cette visite, Irène appela son mari, fixa
Biir lui ses yeux de douleur, puis cessa de le regarder, et mur-
mura : -
— Faut-il mourir... sans le revoir?
La dépêche fut lancée aussitôt.
U. — REVOIR
Pour comprendre l'angoisse de Lysel, il faut avoir traversé
beaucoup d'espace pour joindre un être profondément aimé, sur
qui l'on sent planer la mort. 11 faut avoir maudit la lenteur des
chemins de fer, les arrêts dans les garés, les encombremens, les
retards des correspondances, les mille obstacles qui prolongent
la torture de l'attente pendant que s'enfle et vole l'obsession de
l'esprit. De telles heures comptent plus que les années : si les
cheveux n'y blanchissent pas toujours, le cœur s'y noue comme
un membre que trop de douleurs ont déformé.
L'antique capitale de Théodoric reste en dehors des lignes
directes comme elle est en dehors du monde actuel, enfoncée
dans d'obscures histoires comme dans la plaine qui, de siècle en
Ton» xxxvn. — 4907. 34
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530 REVUE DBS DEUX MONDES.
siècle, gagne lentement sur la mer. — Ayant manqué le seul bon
train de la journée, Lysel descendit jusqu'à Rimini, d*où Texpress
de Rome lui permettrait d'arriver un peu plus tôt. A peine
pensa-t-il, dans la fraîcheur d'une aube grise, au drame éternel
qu'évoque le nom de la ville des Malatesta. Immobile dans une
salle d'attente vernie h neuf, ou arpentant un quai brumeux en
regardant l'horloge, il s'abandonnait au jeu terrible des hypo-
thèses. C'était toujours la même qui triomphait dans son esprit
hagard*: Irène morte sans l'avoir revu, en l'attendant, en l'ap-
pelant peut-être. Combien de fois, dans leurs meilleurs momens,
l'épouvante d'une telle douleur les avait-elle traversés soudain !
Il se rappela qu'un jour entre autres, aux premiers temps de leur
amour, un jour qu'ils venaient de jouer ensemble une simple ei
gracieuse et souriante sonate de Mozart, il avait lu cette angoisse
dans les yeux d'Irène, comme elle avait pu la lire dans les
siens. D'où venait-elle, l'idée affreuse qui représentait pour eux
le point suprême de la souffrance : mourir séparés, s'en aller
dans l'inconnu sans emporter une dernière vision de la figure
bien-aimée, rester seul sans avoir bu le dernier regard des yeux
éteints ?Comnient avait-elle pu sortir tout à coup des rythmes
légers, de l'aimable mélodie? Il fallait qu'elle jaillît des fonds
ténébreux de nous-mêmes, où l'avenir se prépare et s'esquisse
en signes indéchiffrables dont l'obscure divination nous- ébranle
parfois. C'était alors le plus torturant des pressentimens ; à pré-
sent, c'était la réalité terrible...
Enfin, le train l'emporta, à travers le paysage qui semblait
sortir d'un sommeil de fièvre, la plaine qu'appauvrit le vent de
l'Adriatique, les lambeaux de pinède qui subsistent autour des
clairières où se montrent quelques cultures, quelques bestiaux,
d'humbles maisons. Son angoisse s'était épuisée : il avait la
tête vide, comme après une crise aiguë. En sautant du viragon,
son bagage abandonné au portier de l'hôtel, il se fit conduire à
la casa Baronio; il était sûr, sûr absolument d'arriver farop
tard.
Avec ses fenêtres closes, le rouge de ses murailles dont la
teinte rappelle celle du sang corrompu, cette maison avait l'air
méchant que prennent parfois les demeures des hommes où la
douleur s'est abattue. Un valet de chambre italien ouvrit la
lourde porte, qui jadis avait accueilli les sicaires de Girolamo.
Lysel, haletant, demanda :
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l'ombre s'étbnd sur la montagne. 531
— Madame?...
Le domestique gesticula, roula ses yeux expressifs, répon-
dit dans son dialecte romagnol que Lysel n'entendait pas* Aux
gestes, il devina pourtant qu'elle vivait encore. Un flot d'espoir
chassa la crainte : une de ces réactions soudaines, comme il s'en
produit dans les tensions nerveuses les plus violentes, le jeta
d'un extrême à l'autre. Le cauchemar se dissipa : il la crut
sauvée, et rassuré, presque joyeux, se laissa pousser dans un
salon où les meubles étaient dorés, les tentures usées, les parois
décorées de tableaux noircis dans leurs cadres ornementés..
M. Jaffé l'y rejoignit presque tout de suite. Il semblait tel
que toujours, dans son habituelle redingote boutonnée, avec sa
figure impassible, à peine un peu plus grise, son œil vigilant,
ses traits paisibles que l'inquiétude pinçait imperceptiblement.
Lysel lui tendit la main : il la prit, et la garda un instant sans
rien dire, comme on garde la main d'un ami qu'on retrouve dans
une heure solennelle. Ce simple geste marquait la défaite de
l'âpreté, de l'amertume, de l'égoïsme exigeant et brutal qui sont
comme la vase ou le limon de nos ftmes. Aussi clairement que
les plus claires paroles, il répondait d'avance & la question que
balbutia Lysel :
— Comment va-t-elle ?
M. Jaffé hocha la tète, sans un mot.
— Mais qu'est-ce que c'est donc?
— Une pneumonie très grave, croit-on... Pire, peut-être : on
n^est pas fixé...
Et il se mit & raconter le début de la maladie, sa marche,
son temps d'arrêt, l'aggravation des symptômes, l'inefficacité des
remèdes essayés. Il parlait avec son exactitude et sa minutie
accoutuméees, en savant qui se trouve d'emblée à l'aise dans
n'importe quel compartiment de la science, en chercheur pa-
tient, perspicace, dont on ne peut tromper ni la curiosité ni la
clairvoyance. Aussi brusquement qu'il s'était rassuré tout &
l'heure & la pantomime du domestique, Lysel fut rejeté dans
son désespoir.
— Alors,... tout est perdu?...
M. Jaffé fit un geste évasif.
— Les médecins ne disent pas cela, répondit-il.
Puis il se reprit, avec scrupule :
— Du reste, ib ne le disent jamais : c'est une méthode. Tant
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532 BEVUE DES DEUX MONDES.
qu'il y a un souffle de vie, il faut lutter, en gardant l'espoir, qui
est un soutien...
,Gomme il prononçait ces paroles, Anne-Marie entra douce-
ment, par la porte entr'ouvei:te. Elle était en jupe et tablier
d'infirmière, toute à sa tâché, les yeux cernés de fatigue. Commi
son père, d'un même geste spontané, confiant, presque affec-
tueux, elle vint tendre la main à l'arrivant :
— Nous vous attendions, monsieur Lysell
Quelle force invisible recèle donc la mort pour écarter ainsi
dès .ses premières approches, les rancunes, les soupçons, le
haines qu'entretient la méchanceté de la vie? Suffit-il qu'on U
pressente ou la devine, pour qu'aussitôt les cœurs plies eLXir^^mszux
dures leçons de la lutte humaine se redressent dans une libert=^ té
plus pure ou dans un élan généreux?...
— Tu viens de chez maman? demanda M. Jaffé. Crois-t:-^^^ -tu
qu'elle puisse recevoir notre ami?
Le mot n'étonna pas la jeune fille, qui répondit aussitôt :
— Je vais le lui demander, père !
C'était infiniment simple : toutes les barrières élevées entiz^ — — ^re
ces êtres tombaient comme de vains mirages. La douleur et ïamm^^^f-^
fection faisaient* le miracle. Aucune parole ne s'échangea ent ^re
les deux hommes pendant la brève absence d'Anne|-Marie.
restaient à côté l'un de l'autre, comme deux frères qui depi
longtemps savent tous leurs secrets : M. Jaffé plus maître
son émotion, Lysel plus dominé parla sienne. Mais s'ils avaii
parlé, ils n'auraient échangé que des paroles de sympathie
de pitié. La jeune fille revint en disant :
— Maman peut vous recevoir un petit moment, monsi^^^^r
Lysel... Venez : je vous montre le chemin... _
La réalité n'est presque jamais qu'un constant démenti infl:S^ £^
& nos craintes comme à nos espoirs: pas plus que la joie, '^
douleur ne répond à l'image que nous en dessinons d'avan^tr:^^;
quand elle arrive, si redoutée qu'elle soit, de quelque m^^^^
de fer qu'elle nous opprime, nous trouvons pour la suppor^ ^^^^
des provisions de forces ignorées. Toutes les émotions s'afc-**^
nucnt, par cela seul qu'elles sont : jamais leur plus extr^ :^r*ie
violence n'atteint l'intensité que notre imagination leur prôt-^^^^*
Ainsi, tout à l'heure, dans ce train qui l'amenait si lentem^*'^
Lysel se figurait la possibilité du revoir qu'il admettait enco^**^'
— et d'y penser, son cœur cessait de battre et se tordait. Yo^^^
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l'ombre s'étend sur la montagne. 533
cependant qu'il s'approchait d'Irène, — qu'il la voyait sur ces
oreillers d'où sa tête ne se soulevait plus, — qu'il voyait ses
yeux le chercher avec cette expression de détresse infinie qu'ont
les yeux des mourans, — voici qu'il la voyait, inerte, toute
proche de l'agonie ; et le sol ne manquait pas à ses pieds, son
visage restait calme, il continuait à respirer, à sentir, à vivre. Il
remarqua que la maladie l'avait peu changée : dans la pénombre
de la chambre, les rougeurs de la fièvre trompaient sur la cou-
leur du teint; nul amaigrissement n'était visible; on l'aurait
crue doucement assoupie, sans la faiblesse endolorie de son
abandon, sans le détachement de son regard déjà fixé sur l'invi-
sible, sans le sceau que les approches de la mort imprimaient
sur sa face. Anne-Marie et M. JaflFé redoutaient pour elle l'émo-
tion de cette entrevue : elle n'eut pas un tressaillement. Leur
revoir fut aussi naturel que s'ils s'étaient quittés la veille. Irène
tourna lentement ses beaux yeux vers son ami, remua la main
sur la couverture pour appeler la sienne, murmura :
— C'est vous!...
— Oui, c'est moi, c'est moi... Vous voyez, je suis venu... Je
suis 1&!...
Anne-Marie et M. Jaffé s'éloignèrent à pas de velours : nui
ne songeait plus à disputer à ces deux êtres, si près de l'éter-
nelle séparation, le secret des choses intimes qu'ils avaient encore
à se dire. Et, délivrés de toute contrainte pour la première fois
peut-être, ils se regardaient en silence...
Tous deux auraient voulu parler, s'ouvrir le monde inexprimé
des chères pensées qu'en tant d'années de tendresse ils n'avaient
jamais librement formulées, se montrer jusqu'au tréfonds leurs
âmes plus étroitement unies après le vain effort d'Irène pour les
séparer, si proches l'une de l'autre à cette heure qu'elles s'aspi-
raient et se fondaient en une seule &me, réalisant aux portes de
la mort le rêve d'union parfaite inaccessible & l'amour. Mais les
mots sont impuissans & transcrire des sentimens si intenses,
qui restent hors de leurs formules comme ils sont déjà presque
hors de la vie, et que leurs moules déformeraient comme un
masque banal appliqué sur un visage divin.
— M. Jaffé m'a informé de votre maladie, expliqua Lysel.
J'ai voulu venir.
Elle murmura :
— Merci!
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534 REVUE DES DEUX MONDES.
Il regrettait déjà ses paroles : ainsi justifiée, sa présence
inquiéterait Irène. Il essaya de prévenir cet effet.
— J'ai voulu venir, reprit-il,... non que je sois inquiet,
mais... pour vous revoir plus tôt... Et je resterai, si vous per-
mettez... Je resterai jusqu'à ce que vous soyez mieux...
Elle le regarda, et sourit. Nulle parole n'aurait pu rendre
l'expression de ce sourire si doux, si résigné, plus faible qu'une
lueur mourante qui saurait qu'elle va mourir, tout chargé de
tendresse et de reconnaissance.
— Merci! répéta-t-elle.
Puis elle dit :
— Asseyez- vous là!...
D'un léger mouvement de ses doigts, qui s'agitèrent sur la
couverture, elle montrait une chaise à côté du lit. Lysel obéit et
lui prit la main.
— Je veux vous parler... pendant que je peux... encore!...
Elle s'arrêta. Ses yeux errèrent autour d'elle avec une
expression plus angoissée, comme s'ils cherchaient des choses
invisibles, ses lèvres frémirent comme elles frémissaient autre-
fois aux légères impressions de la vie, aux souffles puissans
des émotions. Sans doute, un vol de pensées se pressait dans
son esprit; mais elles se déformaient ou se dissipaient & l'haleine
de la fièvre comme des nuages dans le vent, et ses forces défail-
lantes ne- les retenaient pas. Elle parut lutter un instant, avec
peine, contre l'envahissement de cette obscurité; puis elle re-
nonça ; dégageant sa main qu'elle agita dans un geste de défense
contre un invisible ennemi, elle murmura :
— Le mensonge!...
Lysel n'attendait pas ce mot qui n'assombrissait pas jadis
l'aurore de leur amour, et qpii, depuis que le crépuscule appro-
chait, les poursuivait comme un cri d'oiseau nocturne. Jamais
il n'avait compris tout à fait cette haine intransigeante du men-
songe, qu'il acceptait, lui, comme une rançon fatale, tandis
qu'Irène brûlait d'en dégager leur amour. Il la partagea sou-
dain, puisque l'étemel ennemi obsédait encore cette pauvre âme,
à l'heure où les reflets de la vie pâlissaient dans son pur miroir.
— Le mensonge I s'écria-t-il dans son ardent désir de l'en
délivrer, mais il n'y en a plus trace dans notre air!... Voyez!
je suis auprès de vous du consentement de tous!... On m'a
appelé : ma place est ici... Rien ne nous séparera plus désor-
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l'ombré s'ÉTfiND SUR LA MONTAGNE. 535
mais... Rien ni personne!... Je ne vous quitterai pas... Je res-
terai jusqu'à votre convalescence... Nous la ferons ensemble!...
Je vous emmènerai où vous voudrez... Tous verront que nous
ne sommes qu'un!...
Elle fixa les yeux sur un point de l'espace, comme si elle
voyait déjà s'y dessiner une grande ombre menaçante; ses lèvres
frémirent; sa main découragée se souleva et retomba sur la
couverture.
— Je ne peux plus parler ! fit-elle.
— Ne dites rien, ne vous fatiguez pas : je sais tout ce que vous
pensez... Je le sais!... Je le lis en vous... Je le pense aussi...
NonB pensons ensemble!...
Les plis du front, la crispation des traits révélèrent un effort,
ime lutte, une révolte peut-être ; puis ces signes disparurent, le
Tisage se détendit, le iront se rasséréna. Gomme autrefois dans
leurs plus belles heures, Irène et Lysel se turent longuement,
dans une communion parfaite. Il n'y avait plus entre eux les
barrières, ni les obstacles de la vie : des étrangers, des devoirs,
des lois, le monde. Rien ne les séparait plus. Ils voguaient en-
semble sur une eau limpide, dont le courant les emportait vers
l'île chimérique que leurs vœux avaient tant appelée. Irène,
calmée, s'assoupit, ferma les yeux avec une expression presque
heureuse. Lysel la contemplait en songeant : « Elle mourra, je
ne la verrai plus I... » Cette phrase affreuse, en se répétant d'elle-
même dans son esprit, perdait peu à peu son sens et sa menace.
Ce n'était qu'une ritournelle dont on est trop las pour l'entendre.
Ce n'étaient que des mots vides, accouplés pas le hasard, qui ne
veulent rien dire. Et ils revenaient toujours : « Elle mourra, je
ne la verrai plus ! . . . »
Comme ils étaient ainsi, Anne-Marie entr'ouvrit la porte,
pour appeler Lysel :
— Ne restez pas trop. Vous pourriez...
Elle s'interrompit, tant le tableau qui s'offrit à sa vue respi-
rait le calme et la paix.
— La fatiguer? acheva Lysel. Regardez-la!...
n étendit la main sur la malade, dont les paupières ne se
soulevèrent pas.
— Elle dort? demanda la jeune fille. Il y a si longtemps
qu'elle n'a pas dormi. Oh ! laissons-la reposer !...
Obéissant à son geste d'appel, Lysel la suivit au salon.
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836 REVUE DES DEUX MONDES.
M. Jaffé, installé dans un des grands fauteuils dorés, feuilletait
un magazine : incapable de lire, il tâchait du moins de lutter
contre l'obsession en distrayant ses yeux.
— Vous allez à votre hôtel, je suppose? dit-il à Lysel, dont il
remarqua tout à coup la tenue en désordre. Revenez quand vous
voudrez!... Il ne faut pas la fatiguer. Mais elle pourrait vous
^emiinder.
Anne-Marie ajouta : ,
— L'hôtel est à deux pas : à son moindre signe, on vous
ferait appeler... V^
Dehors, Lysel marcha sans regarder son chemin. Machinale-
ment, il prit par Tétroile rue Cairoli, creusée entre les vieux,
palais serrés dont les rez-de-chaussée abritent des boutiques .
Sous les arcades de la place Victor-Emmanuel, il se trouva face
à face avec Âsmadei. Il aurait passé sans le voir; mais le marquif
le reconnut avec surprise, et l'arrêta :
— Est-ce bien vous, mon cher monsieur Lysel?... Est-il pos
sîble?... Gomment! pas en Amérique?... Pas en tournée trioc
phiale?... Vous êtes à Ra venue, dans ma ville, et je ne le
pas!...
Lysel aimait ce vieux gentilhomme, original et charman^^^^cnt.
Il l'avait rencontré maintes fois en divers lieux : à Paris, à Rom^^ — ^^/
à Montreux. Quelques années plus tôt, il avait même passé tro -^^^zdis
jours dans son palais de la rue Gavour, et visité gaiment avec 1^ — ai
cette admirable ville où il allait errer maintenant, la mort m m
cœur, sans rien regarder. Mais à cette heure, enfoncé dans se >n
deuil, il restait muet et décontenancé, sans trouver une phra se
de banale politesse à balbutier.
— Vous êtes à Ravenne et vous n'êtes pas chez moi ! repi
le marquis avec son habituelle volubilité... Que voulez-vous
je pense de cela?... Il me vient des idées, ah! toutes sort
d'idées ! ... A votre âge, cher monsieur, car vous êtes jeune, vous !
Avec votre figure, avec votre gloire!...
Lysel ayant fait un geste de dénégation :
— Non?. . . Alors, vous seriez à l'hôtel, sans raison. . . spéciale,^
comme le premier venu?... A l'hôtel, à l'hôtel, est-il possible!^
Les hôtels ne sont pas faits pour les hommes comme vous, cl
monsieur! ... surtout ceux de cette ville !... Vous allez venir de
ma maison : elle est modeste, vous savez, mais elle est à vous
Je fais chercher votre bagage à l'instant...
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i
l'ombre s'étend sur la montagne. 537
Lysel put enfin Tînterrompre, presque suppliant ;
— Non, non, je vous en prie...
Il ajouta, les yeux remplis d'angoisse :
— Je ne suis pas en voyage d'agrément, cher monsieur. J'y
suis venu pour... pour un ami malade...
— Oh ! pauvre cher, comme je vous plains I... Un ami ma-
lade!... C'est si affreux de voir souflFrîr ceux qu'on aimef...
11 y a de l'espoir, je pense?... Je souhaite que ce ne soit pas
comme pour cette pauvre jeune femme qui est ici mainteDant!.*.
M"* Jaffé, la femme de Tillustre Antonin Jaffé... Une si belle
personne, et si parfaite!... Elle est perdue, elle expire, cher
monsieur!... Et son mari...
Il s'arrêta net : Lysel, le visage crispé, venait de lui saisir le *
bras, en s'écriant :
— Vous dites qu'elle est perdue...
Le geste, la voix, l'attitude expliquaient tout. Asmadei
essaya de retirer ses imprudentes paroles : '
— Hé! cher monsieur, je n'ai pas voulu dire cela!..* NoUp
non, je vous assure... Que puis-jo savoir, moi? Rien, n'est-ce
pas !... C'est une impression, tout au plus... Vous me connaissez,
mon cher, vous me connaissez bien : l'imagination part, elle
va, elle va, et les mots viennent, et je ne sais plus ce que je
dis!... Mais le médecin n'est pas désespéré : il a raison, je crois
qu'il a raison, je le crois fermement...
Honteux de* s'être livré, Lysel balbutia de confuses explica-
tions : M. Jaffé, un vieil ami, le sachant en Italie, l'avait appelé
à Taide, dans son désarroi... Arrivé tout à l'heure, et sortant de
la maison Baronio, il restait sous le coup de sa première émo-
tion... Il ne s'attendait pas à trouver la malade dans un état si
grave... Et puis, la fatigue du voyage...
Asmadei le laissait parler. Sa mobile figure, si facilement
ironique, exprimait l'inquiétude, la tristesse, la compassion; il
approuvait de la tête pour dire qu'il acceptait ces prétextes, en
faisant :
— Oui,... oui,... oui...
Alors, tout à coup, le cri désespéré d'Irène — « le men-
songe !... » — traversa la pensée de Lysel, comme un ordre,
comme un appel impérieux; et la voix s'arrêta dans sa gorge,
pendant que l'autre s'efforçait de le rassurer en entrant dans son
jeu :
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fî38 REVUE DES DEUX MONDES.
— Ah! cher monsieur, que vous avez bien fait de venir!...
Gomme vous avez eu raison!... Gomme je vous comprends!... On
doit tout à ses amis : c'est si beau, Famitié !... Ah ! si je pouvais
quelque chose pour eux, pour vous-même!... Dans ces momens
d'angoisse, on a parfois besoin de quelqu'un... Ah! cher, je
vous en prie, disposez de moi !...
— Remettez-moi sur le chemin de mon hôtel, demanda
Lysel.
Il voulait être seul, sans faux-fuyans ni subterfuges, dans
la vérité de son désespoir.
m. — SANTA MARIA IN PORTO FUORI
Pendant ces longues journées où les hommes désœuvrés
observent passivement le progrès du mal que les femmes du
moins savent soigner, Asmadei vint souvent frapper à la porte
de là maison Baronio. Sa sympathie était propice, sa présence
apportait une furtive diversion. L'esprit très curieux et les
formes très discrètes, entré sans en avoir l'air au cœur même
du drame dont il était, avec les gardes et le médecin, l'unique
spectateur, il arrivait aux nouvelles, affairé, compatissant, abon-
dant en paroles. On le recevait toujours. Anne-Marie, pour lui,
s'interrompait un instant dans sa tâche d'infirmière. Pour Lysel
et M. Jaffé, c'était comme un répit dans le tournoiement de l'idée
fixe qui les emportait. Son adresse réussissait à les distraire un
instant ; ou même, il leur proposait une courte promenade, .
qu'ils acceptaient quelquefois :
— Quelques minutes, pour changer d'air!... Quelques mi .^E: mi-
nutes à peine... Quand les yeux sont occupés, l'esprit se repose... — — -••
Il faut que l'esprit se repose, chers, il le faut à tout prix!... — — — •
Ici, voyez ! on ne peut ouvrir les yeux sans que quelque chose
les retienne.
G'était vrai. Mais les images qui attiraient leurs regards
n'étaient que des images de mort. Le tombeau sévère où la gloire
de Dante veille parmi les lauriers, les guettait à quelques pas de
l'hôtel. Ils visitèrent le palais où Byron vécut ses dernières se-
maines d'amour avant d'aller mourir en Grèce, s'accoudèrent^
au balcon d'où il avait suivi, avec une si folle émotion, les péri-
péties d'un meurtre. Ils passèrent de longs momens dans cet
chapelle de Galla Placidia où les pierres bleues de la mosaïque
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l'ombre s'étend sur la montagne. 539
éclairent comme de vivantes lumières. S'ils sortaient de la ville,
ils rencontraient la rotonde de Théodoric, délaissée parmi les
cyprès et les roses, monument désolé d'un destin que le crime a
souillé ; ou plus loin, d'un autre côté, sur les bords du Ronco,
la stèle abandonnée qui signale à Tindifférence des charretiers
romagnols le lieu où tomba Gaston de Foix. S'ils entraient au
Musée, on leur montrait la forte tète brutale du jeune capi«
laine, ou cette figure tombale inachevée et sublime qui seule
éternise le nom de Guidarelli.En les conduisant à Porto Corsini,
le long du Montone que descendaient lentement des voiles rayées
de brique et de jaune, Asmadei leur raconta la fuite de Gari-
baldi, traînant son Anita mourante :
— Ils se sont reposés dans cette cabane, chers I... dans cette
cabane que vous voyez sur l'autre rive...
• — C'est là qu'elle est morte? demanda Jaffé, toujours prêt à
l'attention.
— Non, non, elle est morte plus loin, dans une ferme Guic-
cioli, au bruit des coups de feu des soldats autrichiens qui tra-
quaient son mari... Ah! c'est un bel épisode dans notre his-
toire : tant de fidélité, tant de courage, tant d'amour!... Elle
a aussi sa colonne, comme Gaston de Fjoix; mais elle n'est pas
délaissée, celle-là : elle ne manque jamais de fleurs ni de cou-
ronnes, et le souvenir d' Anita vivra toujours dans le cœur de
l'Italie!...
Lysel, lui, n'avait entendu qu'un seul mot, celui qui le sui-
vait partout, celui qui sonnait sans trêve à son oreille, celui
qu'on dirait bientôt d'Irène comme d' Anita et comme de tant de
pauvres êtres aimés, celui qui mêlait et confondait dans son
esprit la foule obscure des vivans d'autrefois. Consacrés par ces
colonnes, ces mausolées, ces tombeaux, plusieurs furent illus-
tres et sont tellement oubliés, que Lysel ignorait le peu que
l'histoire en balbutie, et jusqu'à leurs noms. Asmadei, au
contraire, les connaissait comme s'il les avait rencontrés cent
fois dans leurs palais détruits ou sur les places de la ville. Il
racontait leurs victoires et leurs défaites, leurs amours, leurs
légendes, leurs crimes; et il concluait, de sa voix qui devenait
émouvante, parce qu'il s'émouvait à ces souvenirs :
— Ce sont des morts, chers, des morts, des oubliés. Ravenne
est la ville de la mort et de l'oubli. Elle est comme un superbe
cimetière, où l'histoire a déposé les dépouilles de tant de héros.
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540 . REVUE DES DEUX MONDES.
Boceace Ta dit, le premier, je crois, ce grand Boccace qui a com-
pris tant de choses : Ravenne a è quasi un générale sepolcro di
saniissimi corpi^ e nesmna parte in essa si calca, dove super rêve-
rendissime ceneri non si vada. »
Les édifices eux-mêmes sont morts ou proches de la mort.
Quand ce ne sont pas des tombeaux, ce sont des basiliques qui
n'appellent plus les fidèles, où Ton a célébré des rites aban-
donnés, qu'envahit une eau croupissante, dont seffritent les
murailles et les mosaïques. Elles surgissent comme d^ spectres
dans la désolation du paysage désert. Elles ne s'ouvrent que
pour des curieux et des archéologues. Rien ne survit de ce qui fut
leur cadre animé. Leurs nefs, leurs chœurs, leurs absides n'en-
tendront jamais plus ni prières ni cantiques ; et quelques savans
sont les derniers à connaître les noms des princes ou des arche-
vêques qui dorment sous leurs dalles. Dans l'une d'elles, une
suprême image de la mort se dressa devant les yeux des visi-
teurs.
Ce fut dans celle que Pier degli Onesti fonda, il y a neuf
siècles, en l'honneur de la Madone, sur le rivage de l'Adriatique
qui, depuis lors, s'éloigne cpnstamment. On l'appelle Santa Maria
in Porto Fuori. Asmadei devait y conduire Lysel et M. Jaffé.
Empêché au dernier moment, il s'excusa en leur envoyant son
automobile. Depuis la sommaire explication du premier jour, les
deux hommes évitaient plutôt de se trouver seuls ensemble. Peut-
être hésitèrent-ib & sortir sans ce compagnon précieux. Ce fut
M. Jaffé qui insista :
— Nous irons quand même, Lysel, n'est-ce pas?... Asmadei
a raison : il faut prendre l'air, absolument!... J'en ai besoin...
Vous aussi... Allons, nous gardons la machine!...
La vieille église se dresse dans la désolation de l'espace que
la mer a quitté. A peine si des arbres ou des haies clairsemées
revêtent de place en place la nudité des terres noirâtres ou
tranchent sur la monotonie des prés sans fin qui l'entourent. Elle
est debout dans la détresse, avec son corps principal presque
amorphe, sou étrange clocher quadrangulaire sortant d'une tour
plus massive, les misérables masures où gilent ses gardiens.
Dans les grisailles du paysage, elle a la couleur de la poussière :
on la verrait sans surprise s'effondrer comme un tas de sable
ou se dissiper comme une fumée. Au bruit de l'automobile qui
s'arrêtait en trépidant, une fille loqueteuse ci bancale accourut
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l'ombre s'étend sur la montagne. 541
sixx* ses béquilles. Elle ouvrit avec peine une porte branknte,
q^a^i grinça sur des gonds rouilles. Et les deux promeneurs
^'^-^''«i.Ticèrent entre les piliers des nefs, saisis à la gorgo par
y»Ja© impression de vétusté, d'usure, d'abandon, plus poignante
i^i cj^'à Saint-Vital ou qu'à Saint- Apollinaire. Ils s'avancèrent,
^^^ cilierchant des yeux les peintures célèbres de Giotto,.leB
por*tx^its supposés de Dante, de Guido Novello, de Francesea.
"^ ja'eurent pas le temps de les découvrir : s'étanl dirigés
^'^i>ord vers le côté droit de l'abside, ils furent arrêtés net
^^'v^cijit la fresque où le vieux maître a peint la mort de la Ma^
^^-^^■^^, étendue sôus les yeux des apôtres, tandis que le Sauveur
l'^'^^i^it son âme parmi les chants des anges. Effacée par endroits,
^ ï^^inture n'en ressort pas moins avec toute la vigueur de son
P*"^^^-^ond réalisme. Ce corps étendu, déjà raidi sous les étoffes,
^^^ mains effilées dont les doigts sont glacés , cette figure qui
^^■^"''^^e sa beauté jusque sous le masque de l'agonie, si sereine,
*^^^^ oble, si pure, presque livide parmi les autres figures qu'ani-
. ^^*::it encore les couleurs de la vie, ils l'avaient depuis plusieurs
|^_J^^^- *s dans les yeux. Telle serait Irène demain, après-demain,
; à l'heure; telle ils la trouveraient peut-être en rentrant ; oui,
-^tement telle, aussi pâle, aussi tranquille, aussi détachée et
^^niatérielle, pendant qu'esclaves du siècle et de la douleur
^^^^^lame ces apôtres, ils guetteraient la seconde suprême où l'âme
^^Xiève de s'évaporer...
— Elle lui ressemble! s'écria Lysel en serrant le bras de
- Jaffé. Âh! parlons!...
Et il s'enfuit jusqu'au fond de la basilique, où il se laissa
tomber sur un reste de banc vermoulu. M. Jaffé ne le suivit
^as tout de suite : comme figé devant la tragique peinture , il
semblait y chercher, de son œil qui sondait toutes choses, le
secret même de la mort, le secret de Tâme que Giotto, dans sa
foi naïve, montrait là, s'échappant comme un autre petit corps
du corps où le sang se glaçait...
Bientôt, les ronflemens de l'automobile, qui s'en retournait
en avançant avec prudence par le chemin raboteux, troublèrent
le silence des champs. Chacun laissait courir ses pensées. Celles
de Lysel n'étaient que regret et désespoir : elles s'arrêtaient aux
aspects dentelés de la ville, qui s'avançait rapidement contre
eux avec ses mausolées, ses palais, ses basiliques; elles y cher-
chaient, dans la maison de la mort, la bien -aimée qui allait
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542 REVUE DES DEUX MOMDEB.
mourir, et tour à tour la rappelaient & la vie, — comme si
l'amour possédait le pouvoir du miracle, — on s'enfonçaient
dans le deuil éternel dont tant de voix criaient l'approche. Celles
de M. Jaffé dépassaient cet horizon comme celui de son propre
chagrin : dans une lucide rêverie, elles embrassaient et retour-
naient les problèmes de vie dont tous deux étaient, avec la
mourante, les victimes ; elles les poursuivaient dans leurs ori-
gines, les retournaient, en mesuraient les contradictions, en pe-
saient les solutions boiteuses où s'est morfondue la sagesse des
moralistes et des législateurs; et une tristesse indulgente et pro-
fonde l'envahissait, pareille à celle qui saisit le plus g^rand des
morts de Ravenne devant le tourbillon des âmes perdues par
l'amour, comme s'il eût eu sous les yeux, lui aussi, le tragique
défilé de tant de misères.
— Les hommes seront toujours malheuret^, murmura-t-il,
puisque toujours les appels de leurs cœurs se briseront contre
les lois nécessaires !
Il se tourna vers son compagnon, qui ne l'avait pas entendu.
De grosses larmes, qu'aucune volonté ne retenait plus, roulaient
lentement sur les joues de Lysel. M. Jaffé lui posa la main sur le
bras, en disant :
— Écoutez, Lysel, écoutez-moi 1...
Gomme Lysel tressaillait, il retira sa main, et poursuivit :
— Je crois que nous nous sommes trompés !... Oui, oui, nous
nous sommes trompés, tous!... C'est peut-être ma faute... J'&i
trop douté de vérités qu'on ne prouve pas, et qui sont à l'action
ce que l'idée d'espace est à la pensée... Ce n'est jamais impu-
nément qu'on en rouvre le procès... On s'égare & chercher son
chemin à côté de la route que les siècles ont battue... Voyex-
vous, il ne faut pas laisser la raison empiéter sur l'expérience :
j'ai livré trop de champ à la mienne... Je ne savais pas : on
n'apprend à vivre qu'en vivant...
Il se tut, comme pour achever un travail de réflexion dont
il ne voulait donner que le résultat suprême.
« Que me dit-il donc là? pensait Lysel. Que m'importent
ces choses? Irène va mourir, Irène est peut-être mortel... »
— J'aurais dû comprendre que dans ce domaine, on ne par-
tage pas ce qu'on possède, reprit M. Jaffé en accentuant ses pa-
roles. Le monde étant ce qu'il est, il faut défendre son bien, ou
le donner tout entier.
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l'ombre s'étend sur là montagne. 543
Lysel l'approuva d'un signe, sans répondre, en songeant :
c< Il a raison : et puisqu'il ne me la donnait pas, il me fallait
la lui prendre, la prendre toute, l'emporter comme une proie...
Trop tard, à présent: la mort ne fera pas grâce!... »
Avec un tremblement dans la voix, M. Jaffé conclut:
— N'ayant pas su la garder pour moi seul, j"aurais dû vous
la donner, puisqu'elle vous aimait mieux...
Et il serra la main de Lysel, avec force. Celui-ci ne parut
pas surpris de cet étrange aveu.
— Cela aurait mieux valu, en eflfet, dit-il simplement.
M. Jaffé ayant de nouveau retiré sa main, il ajouta :
— Mais moi aussi, je me suis trompé... Moi aussi I... Je
souffrais tant de ma solitude !... Je n'ai pas vu où j'entraînais
la consolatrice... J'ai cru qu'on peut cheminer entre le men-
songe et la vérité : je m'accommodais très bien du compromis...
Et elle, en va mourir... Elle va mourir de mon erreur, je le
sens, je lésais !...
Peut-être, dans le secret de son cœur, espérait-il un démenti,
qui ne vint pas. M. Jaffé restait pensif, les lèvres serrées, les
yeux mi-clos derrière ses lunettes :
— Nous sommes toujours les dupes de notre égoïsme, re-
prit-il : je ne le sais que depuis quelques jours... Je me suis cru
généreux : je ne l'étais guère... J'ai cru l'aimer pour elle-même.
Illusion I Je ne l'aimais que pour moi I
Lysel répéta, comme un écho :
— Je ne l'aimais que pour moi,... comme vous !...
Un pli d'amertume vint barrer son visage, et il ajouta :
— Vous, du moins, vous en aviez le droit.
— Le droit? répliqua M. Jaffé, où est le droit?... Les ques-
tions de cœur ne dépendent pas de l'état civil : un être noble,
digne d'amour, appartient à l'être qu'il aime et qui sait l'aimer...
Sa voix devint extrêmement basse :
— Elle le savait bien, elle I... Elle le savait, et ne l'a jamais
dit!... Elle seule réglait sa vie sans égoïsme: ce n'est pas pour
elle qu'elle est restée au foyer...
— Comme c'est pour moi qu'elle m'a donné son cœur : ce
pauvre cœur qui s'est déchiré quand elle a tenté de le reprendre...
Vous le savez : elle a voulu m'en chasser, elle m'a écrit de ne
plus la revoir I
— Je saisi... Il était trop tard : quand un arbre a poussé trop
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544 REVUE DES DEUX MONDES.
profond ses racines, on ne l'arrache jamais tout à fait... Ce fut
mon erreur, Lysel, non la sienne, c'est à moi qu'il vous faudra
la pardonner...
— Ah ! s'écria Lysel en lui serrant la main, si elle nous
entendait, elle saurait du moins que nous l'avons comprise!...
Ils se turent. Ils avançaient très lentement dans la rue
étroite, sous les hauts murs des jardins où les cyprès et les ma-
gnoUers montent vers le soleil. Le chauffeur stoppa devant la
petite maison rouge, sous la fenêtre d'où l'imprudent Cris-
toforo Morigi avait voulu assister au massacre.
— Venez, Lysel! dit M. Jaffé en descendant de voiture.
Venez avec moi. Que du moins elle ait la douceur de vous voir
tout près d'elle jusqu'à la fin, sans que rien vous sépare pendant
ces derniers jours!
Ils trouvèrent Irène dans tin de ces bons momens que la ma-
ladie Ckccorde à ceux dont elle joue. Elle semblait moins faible.
La fièvre avait baissé. Des reflets meilleurs traversaient ses re-
gards. Sa figure se ranimait, conmie si de nouvelles ondes de
vie battaient dans ses veines. Il n'en faut pas plus pour rendre
un semblant d'espoir & ceux qui voudraient tant espérer! Elle
avait pris quelques cuillerées de lait des mains d'Anne-Marie,
heureuse de l'avoir soulevée sur les oreillers. Elle lui avait
souri en murmurant :
— Je vais mieux !
Ses yeux cherchaient des visages amis, les saluaient, les re-
merciaient d'être là. Ils se posèrent avec une nuance d'inquié-
tude sur Lysel et Jaffé, qui entrèrent côte à côte, de ce pas feutré
qu'on prend d'instinct pour approcher des malades. Eut-elle l'in-
tuition que les dernières traces de la rancune et de la jalousie
achevaient en cet instant même de seffacendans leurs âmes? De-
vina-t-elle qu'il n'y avait plus à son chevet que des cœurs purifiés?
L'inquiétude de son regard se dissipa, elle leur sourit avec une
tranquille confiance, et demanda :
— Dites-moi quelque chose!
Ils se consultèrent du regard. M. Jaffé répondit :
— Nous avons été nous promener tous les deux, dans Tauto-
mobile d'Asmadei. Il n'était pas avec nous. Aussi, nous avons
beaucoup causé, intimement.
— Qu'avez- vous dit?...
• Ses yeux révélaient une angoisse, que ses lèvres n avaient
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l'ombre s'étend sur la montagne. !S45
plus la force d'exprimer. Les deux hommes se regardèrent de
nouveau, sentant qu'il fallait trouver la parole libératrice que
cette âme attendait peut-être pour s'envoler en paix. Ils s appro-
chèrent ensemble du lit. Anne-Marie, avertie par quelque voix
intérieure, s'avança derrière eux. Ce fut encore M. Jaffé qui
répondit d'un ton solennel :
— Nous avons dit qu'aucune loi ne saurait prévaloir conti^
l'affection. Nous avons dit que l'amour qui ne s'est jamais menti
à lui-même, est la suprême vérité. Et nous sommes tout à fait
d'accord.
Irène dut comprendre tout le sens rédempteur de ces pa-
roles : ses yeux s'éclairèrent, un sourire passa sur ses lèvres,
elle soupira d'une voix tremblante de petit enfant :
— Oui... Oui...
Puis elle posa ses regards sur les trois chères figures qui l'en-*
touraient, comme pour en prendre, en emporter l'empreinte.
Longtemps, elle les contempla de la sorte. Ils ne bougeaient pas.
Ils n'osaient plus parler. Ils auraient voulu que le moment durât
toujours. Cependant, ses idées durent changer peu à peu, car
son expression changea. Ses yeux se fixèrent plus intensément
sur Lysel, demandant quelque chose. Il se pencha vers elle :
— Que voulez-vous? Oh ! que puis-je...
Elle murmura :
— Je voudrais... vous entendre...
n lui prit la main :
— Je suis là... Vous voyez !... Je vous parle...
Elle acheva:
— ... jouer!
II douta de comprendre :
— Vous voudriez... de la musique?
— Oui... oui...
Il n'y avait aucun violon dans la maison. L'on s'empressa
d'envoyer chez Âsmadei. Il accourut aussitôt, avec un Amati
qui dormait dans ses armoires pleines de bibelots, et un jeu
de cordes acheté en passant:
— Voici I... Je ne sais si ce pauvre violon n'est pas gâté,
chers!... Personne ne l'a touché depuis si longtemps!... Sauf la
Tua, qui l'a essayé il y a deux ou trois ans... Elle l'aimait...
Âh ! comme elle joue, cette femme !...
Toutes les cordes étaient cassées. Lysel les remplaça, de ses
TOMB xxxvii. — 1907. 35
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. S46 RSVUB DBS DEUX HOND|S.
doigts qai tremblaient. Puis il accorda l'instrument, en répétant
avec des sourires forcés et navrans :
— Oh I puisque vous voulez de la musique, cela va mieux!...
N'est-ce pas, que cela va mieux?... Dites-le-moi!... dites-le-
moi I...
Irène abaissa les paupières, et sourit. Alors, le chef-d'œuvre
du vieux luthier chanta des airs inconnus et divins, des airs
tantôt dés€»pérés, tantôt traversés de soufQes meilleurs qui
s'éteignaient dans les larmes, des airs où la voix de l'amour
répondait aux appels de la mort. Jamais Lysel n'avait tiré
d'aucun instrument des sons plus purs, jamais des thèmœ plus
riches et plus déchirans ne s'étaient développés dans son
esprit peuplé d'harmonie. Anne-Marie et M. Jaffé, cachés dais
l'ombre du rideau, la garde hypnotisée au fond de la chambre,
Asmadei resté dans la pièce voisine où bientôt les domestiques
arrivèrent sur la pointe des pieds, écoutaient dans l'extase, en
comprimant leurs sanglots. Un cœur dépouillait devant eu
tous ses voiles, chantait dans le plus sublime des langages sai
plus profonds secrets, ceux que nulle parole n'aurait exprimés;
de sorte qu'ils remontaient toutes les phases du long poème
d'amour qui finissait en ces heures, dans cette maison étrangère
où jadis le crime avait passé... Cependant, la terrible crampe
tira bientôt les muscles du virtuose, comme avec des pinces
brûlantes, lui serra le poignet, la main, les doigts dans son
étau garni de pointes rougies. Il raidit sa volonté pour li
vaincre. 11 pensait : « Encore un effort !... Qu'importe ensuite?...
Je lui donne mon dernier chant, tout ce que je suis, tout ce que
je fus : personne ne m'entendra jamais plus, elle aura eu le
cri suprême de mon archet, le chant suprême de mon cœur... *
Cette pensée d'adieu l'aidait h vaincre le mal; ses doigts conti-
nuèrent h courir, les cordes à chanter.
M. Jaffé, dont la figure se crispait d'émotion, laissa échappa
ces mots :
— Dieu ! que c'est beau !
Anne-Marie, qui pleurait dans les bras de son père, leva snr
lui ses yeux bouleversés; formulant Tidée qu'il sentait se pré-
ciser, toujours plus claire, dans son esprit, elle dit, entre ses
sanglots :
— Nous ne savions pas!... Nous ne savions pas!...
— Nous comprenons si peu de chose I murmura M. Jaffé.
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l'ombre s'étend sur la montagite. 547
II fallut que la chanterelle se brisât pour interrompre le tra*
giqrie concert.
II se renouvela trois fois encore, les jours suiTans. Asmadei
ridait autour de la maison pour Tattendre : son dilettantisme
gia.^ttait à la fois des sensations d'art dont il sentait qu'il n'en
re^irouyerait jamais de pareilles , et les moindres phases du dé-
no^aemenf qui achevait de lui révéler le drame. Quant h M. Jaffé,
dox^t aucune émotion ne pouvait paralyser tout à fait la curiosité
vigilante, il écoutait, puis courait noter de son mieux ces airs
qvû ne ressemblaient à nulle autre musique. Peut-être les connat-
tra.— t-on quelque jour. Ils expriment, dans la seule langue appro-
pn^e et accessible à tous, une émotion dont l'intensité ferait
éelctter les formes du discours. Tendres, éloquens, passionnés»
déc^hirans, ils ouvrent comme une échappée sur Tinfini de ten-
dr^^sse où se plurent deux cœurs qui ne s'épanchèrent januds
coxxiplètement l'un dans l'autre. Leurs notes vibrent comme des
peiT^oles essentielles, cpii ne furent jamais prononcées, et dont
r^c^ho pourtant ne s'est pas perdu. Si les sens amortis d'Irène
les apportèrent à sa conscience, elle apprit h ce moment que le
Bt^ystère de l'amour et celui de la mort ne s'éclairent qu'en se
f^xi. contrant. C'est en se trouvant ensemble aux heures de
Tsi^onie, quand l'un sent s'échapper les dernières gouttes de sa
soxirce de vie, quand l'autre aspire en vain à verser dans cette
soxirce tarie les ondes inutiles de son sang, c'est alors que l'on
coïnprend ce que c'est qu'aimer, ce que c'est que mourir. La vie
avec ses soins, son bruit, ses objets distrayans et falots, son
tapaulte, son va-et-vient, sème toujours quelques disparates entre
les cœurs les plus tendrement unis. La mort les enlève comme
^^ vent égalise les sables en passant. Autour du lit oti die
^^•^nd ses ailes, il n'y a plus place que pour l'amour. ••
nr. — DERNIÈRES LUEURS
L'Amati chantait une fois encore : son dernier chant fut une
^^lodie infiniment douce, sans révolte ni désespoir. Un thème
^^^loureux revenait en des tons différons, comme un sanglot qui
^Commence, ou se développait avec une lenteur grave, comme
^^« plainte qui n'espère plus d'être consolée. Par momens, une
*^ite de notes plus expressives se détachaient de la trame,
^mme un cri de douleur, et, sans se prolonger, rentraient dans
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548 REVUE DES DEUX MONDES.
la plainte lente et plus douce. Les mômes auditeurs étaient là:
Anne-Marie, dont la jeune &me ignorante pressentait la douleur
infinie qu'exprimaient les sons, et s'étonnait peut-être devant
un tel abîme; M. Jaffé, les yeux secs et fixes, qui suivait dans
son esprit le prolongement de son émotion ; Asmadei qui, ce
jour-là, s'avança jusque sur le seuil de la chambre mortuaire,
et fut le témoin de la scène suprême.
Lysel, en jouant, songeait au passé: évoqués par la mélodie,
des souvenirs glissaient dans son esprit comme des reflets sur
l'eau, ramenant des images différentes de celle qui s'éteignait sous
ses yeux. Il revit Irène à leur première rencontre, quand elle
lui était apparue comme un ange de consolation ; dans le petit
salon familier où elle l'accueillait avec son beau sourire grave;
au bord d'un glacier, les mains pleines de fleurs alpestres qu^il
venait de cueillir pour elle ; et aussi en des momens qui diffé-
raient à peine d'autres momens que ia mémoire, avec ses
caprices, n'avait pas enregistrés. Il la revit surtout sous les hêtres
d'interlaken , ce matin d'été où pour la première fois il avait
pressenti le fond vivace de souffrance qu'elle cachait dans son
. amour, et sous les marronniers de Saint-Cloud , le soir d'au-
tomne de leur dernier rendez- vous. Ce mot « dernier » sonnait
dans sa pensée, avec le thème musical qui semblait le répéter,
en même temps t[u'à côté de la pauvre figure, déjà si pareille
à celle que Giotto a éternisée sur les murs de la vieille église,
surgissaient ces autres figures , semblables et diverses comme
les épreuves d'un même modèle , mais toutes éclatantes de
beauté, de vie, de force, et jeunes encore, et tant aimées. Alors,
son chant se mit à l'appeler en accens désespérés, tandis que ses
lèvres murmuraient malgré lui le mot qu'il avait repoussé dans
les sentiers du parc :
— Adieu!... Adieu!...
Irène paraissait calme, les yeux clos, l'haleine rapide, mais
presque régulière. Sur un dernier cri de la chanterelle, elle sou-
leva les paupières, et murmura de la voix brisée qui ne ressem-
blait plus à sa voix :
— Vous rappelez- vous... nos promenades?...
Elle avait entendu, elle avait compris ! Les souvenirs mêmes
qu'exprimait le violon de Lysel entraient donc encore, apportés
par le chant, dans son esprit où pâlissait la vie. Les fantômes
des heures enfuies l'entouraient aussi. Lysel sentit son cœur se
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l'ombre s'étend sur la montagne. 549
nouer; l'archet s'échappa de sa main; il s'approcha de celle qui
l'appelait d'un regard si près de s'éteindre.
— Mon pauvre ami ! dit elle encore d'une voix plus rauque et
plus faible.
Les autres se cherchèrent des yeux: Asmadei se retira dor-
cement ; M. Jaffé rejoignit Anne-Marie dans l'angle obscur où
elle pleurait. Irène et Lysel furent seuls, seuls et tranquilles,
plus près l'un de l'autre que sous les hêtres d'Interlaken ou les
marronniers de Saint-Cloud, plus près qu'ils n'avaient jamais été
dans aucun des momens que venait d'évoquer la musique, leurs
deux âmes si proches, si attirées, qu'elles se fondaient. Ce fut
comme si les fausses teintes de leur amour s'effaçaient toutes,
comme si les dissonances s'en corrigeaient d'elles-mêmes, pour
qu'il revînt aux lois d'une divine harmonie. Leur rêve inconci-
liable avec la réalité, ce rêve d'une affection forgée de ses seuls
élémens, sans autrea liens que ceux tissés de sa propre sub-
stance, ce défi lancé à la vie, ce mirage de palais aérien, de
chftteau de brouillards, prenait corps en cet instant comme s'ils
l'eussent enfin touché. Séparés par tant d'obstacles dans le
siècle, ils s'appartenaient aux portes de l'au-delà. Ou plutôt, ils
n'étaient qu'un seul être, dont il semblait que l'unique esprit dût
s'éteindre au même souffle. Sous les yeux de M. Jaffé, sous les
yeux d'Anne-Marie, Lysel se pencha sur Irène et la baisa au
front. Ce fut très simple : l'indulgence, la tendresse, la bonté
rayonnaient comme une lumière céleste. Dans cette chambre oti
jadis les sicaires de Girolamo avaient vengé dans des flots de
sang une offense à l'orgueil du maître, il n'y avait plus de place
pour la rancune ni pour la haine. Il n'y en avait plus que poUr
l'amour et la vérité. La vérité I Ce mot qui avait hanté Irène
comme le plus inaccessible désir pendant les années où son
amour tâtonnait dans les ombres de la vie, ce mot fut le dernier
qui revint sur ses lèvres. Elle murmura :
— La vérité!...
Quel regard pourrait sonder les secrets cachés dans les yeux
des mourans ? Des paroles leur échappent parfois, révélant une
si claire conscience de ce qui les entoure, un souvenir si net de ce
qui a rempli leurs jours, une si profonde pénétration des êtres
dont les visages aimés se penchent sur eux! Mais ce sont des
paroles sans suite, pareilles aux notes éparses d'une mélodie
qu'égrènerait un ins^ument h. demi brisé. Pas plus que ces notes
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S50 BEVUE DES DEUX MONDES.
ne permettent de reconstituer la phrase musicale perdue, ellfê
ne livrent le sens complet de la pensée obscurcie qui achèvm
bientôt de se dissiper dans la nuit; et ceux qui en guettent le
vol, penchés sur le front où Tombre s'étend, ne seront jamais
toufr à fait sûrs d'en avoir compris l'augure. Ici, pourtant, la
parole unique, que répétait Irène, avait un sens si clair , que nul
ne le put méconnaître. La vérité se mirait dans ses yeux, eUe
en avivait les dernières lueurs, elle pénétrait comme un rayon
jusqu'à ce pauvre cœur ravagé, qui pour elle avait tant souhaité
de se reprendre, elle attirait dans sa lumière cet ôtre de lumière
que la vie avait obscurci, elle l'aspirait comme le foyer suprême
où tendent nos vœux, même quand nos pas s'en écartent, même
quand nous errons dans les ténèbres de l'erreur.
Lysel s'agenouilla et lui prit la main.
— ' La vérité I dit-il; elle nous enveloppe, elle nous aveugle,
elle nous inonde I
Poussés par une môme impulsion de leurs cœurs, Anne-
Marie et M. Jaffé s'avancèrent ensemble derrière Lysel; et
M. Jaffé lui posa doucement la main sur l'épaule, comme dans
un geste d'amitié. Une fois encore, les yeux d'Irène se levèrent
sur eux : les voyant unis dans cet accord où achevaient de se
résoudre les vains conflits de la vie, ils se refermèrent douce-
ment. Quand ils se rouvrirent, leur lumière s'était éteinte :
glauques et vides, ils tournèrent dans leurs orbites, et la respi-
ration cessa. La Mort triomphait avec l'Amour et la Vérité,
comme si| seule^ elle possédait le don de les réconcilier.
Édouabd Rod.
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AU TEMPS PASSÉ
UN COIN DE UL SOGIÉTÉ PARISIENNE
SOUS LE SECOND EMPIRE
Je n'ai pas du tout connu le monde impérial, je n'ai reçu
aucune invitation ni pour les Tuileries, ni pour Compiègne. Je
ne dirai donc rien d'une Cour où je n'ai jamais pénétré. Mais
quoique ce fût h coup sûr la partie la plus en vue et la plus
éclatante de Paris, eue n'absorbait pas, elle ne méritait pas
d'absorber toute l'attention publique. Des symptômes de vie trhs
intéressans se manifestaient dans des régions plus modestes. On
y menait moins de tapage, mais on y remuait plus d'idées.
Chargé à la Sorbonne d'un enseignement très lourd, passant en
revue devant mes auditeurs toutes les littératures de l'Europe,
celles du Midi aussi bien que celles du Nord, je n'avais guère le
temps de m'occuper de politique. Je respirais néanmoins tout
autour de moi une atmosphère d'opposition. L'Université, com-
posée en général de très honnêtes gens et d'esprits indépendans,
humiliée d'ailleurs par le tour que ses adversaires avaient donné
à la loi de 1850 plus que par la loi elle-même, éprouvait peu
de syn^pathie pour l'Empire. Beaucoup de ses membres avaient
donné leur démission au coup d'État. Ceux qui restaient dans le
rang témoignaient pour le régime une froideur presque géné-
rale. L'illé^lité et les violences du début laissaient dans leur
mémoire un souvenir fftcheux, une impression cpii cadrait mal
avec la loyauté habituelle de leur manière de penser et les scru-
pules de leur conscience.
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552 REVUE DES DEUX MONDES.
I
Mes amis et moi, nous étions plutôt attirés par la presse op-
posante que par la presse gouvernementale. Des universitaires
de marque; Cuvillier-Fleury, Saint-Marc Girardin, Prévost-
Paradol, J.-J. Weiss écrivaient dans le Journal des Débats^
d'autres dans la Revue des Deux Mondes ou dans la Revue Natio-
nale que fondait l'éditeur Charpentier. Dès 1859, j'avais été in-
troduit au magasin de librairie, préface de la Revue Nationale,
par un de mes anciens maîtres, Emile Saisset, et j'y avais pu-
blié une série d'articles sur les prédécesseurs, les contemporains,
et les successeurs de Shakspeare. J'y rencontrais des militans
de la politique, des adversaires irréconciliables du régime im-
périal, Taxile Delord, Louis Ulbach, Lanfrey. Leur talent, la
sincérité de leur indignation agissaient naturellement sur moi.
Il se créait ainsi insensiblement en nous un état d'esprit qu'on
exemple suffira à faire comprendre. Le journal le Temps venait
d'être créé. Sous la plume de Scherer et de Nefftzer nous y trou-
vions des articles empreints du libéralisme le plus élevé. Le
danger que faisait courir à la France la politique personnelle de
l'Empereur et la folie de son attachement au principe des na-
tionalités commençaient à éloigner de lui cette bourgeoisie con-
servatrice qui avait été un des élémens de sa fortune. L'incohé-
rence que révélait l'embarras de son attitude entre l'Italie et la
Papauté effrayait le monde religieux sans satisfaire les révolu-
tionnaires. Concilier le maintien du pouvoir temporel avec les
aspirations des Italiens vers l'unité semblait un problème aussi
difficile à résoudre que la quadrature du cercle.
L'expédition du Mexique, entreprise si légèrement pour des
motifs si frivoles, augmentait les inquiétudes des gens sensés.
Après la guerre de Crimée et la guerre d'Italie, on se demandait
avec anxiété où nous conduirait ce perpétuel besoin d'agitation
dans le vide, s'il n'était pas temps de laisser reposer pour das
fins plus importantes les armes et le crédit de la France. Com-
ment ne pas remarquer en môme temps que de si grosses ques-
tions, d'où pouvait dépendre le sort du pays, continuaient à être
décidées par une volonté solitaire sans que le pays lui-même fût
consulté? Plus l'Empire durait, plus le besoin d'un contrôle se
faisait sentir. De proche en proche l'idée se répandait d'une car-
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AU TEBfPS PASSÉ. S53
tainc résistance à opposer aux velléités du pouvoir personnel.
L'opposition, restreinte d'abord à cinq membres, commençait à
grossir dans le Parlement. Lorsque la conversation, souvent par
une pente involontaire, nous ramenait entre nous à la politique,
nous ne pouvions nous défendre de vagues appréhensions pour
l'avenir de la France. Nous ne savions pas bien ce qui nous me-
naçait, mais nous sentions dans l'air quelque chose de menaçant.
Un mot de Prévost-Paradol m'avait frappé. Un jour où je lui
parlais de la polémique brillante qu'il soutenait dans le Journal
des Débats^ il m'avait répondu d'un ton mélancolique : « A quoi
bon! Ce n'est pas avec des piqûres d'épingle qu'on tue un élé-
phant. Celui-ci ne mourra pas de nos attaques, il ne mourra que
de ses fautes. »
Quelles fautes nouvelles allait commettre le gouvernement
impérial et quelle serait la répercussion de ces fautes sur 1^
destinées de la France? Dans mes méditations solitaires, je ne
cessais d'y penser presque malgré moi. L'idée du danger que nous
faisait courir la continuation du pouvoir personnel devenait pour
moi conmie une obsession. Je ne pouvais apercevoir l'Empereur
dans une cérémonie publique, au théâtre, au Bois, sans essayer
de lire sur ce masque impassible ce qu'il nous réservait. Était-
ce ma qualité d'habitant de la frontière qui me rendait plus
perspicace ou plus incpiiet? Il me semblait que nous ne pou-
vions sortir de l'Empire que par une catastrophe. L'avenir, un
avenir prochain, ne devait que trop justifier ces appréhensions.
Comme dans f attente d'un malheur, je me creusais l'esprit pour
chercher un remède, une solution qui dépendit de nous-mêmes.
Au fond, il ne se présentait qu'une issue à une situation si
périlleuse : la restauration de la liberté.
Tout ce qui limiterait l'autorité du maître, tout ce qui intro-
duirait dans le gouvernement des moyens de contrôle serait un
bienfait. Je ne me rappelais pas sans une sorte de colère le lan-
gage qu'avaient tenu devant moi dans ma jeunesse un si grand
nombre de conservateurs, la fureur avec laquelle ils avaient
écarté du pouvoir cet honnête homme qui s'appelait le général
Cavaignac pour lui en préférer un autre, uniquement parce qu'il
s'appelait Napoléon. Aujourd'hui encore je n'y pense pas sans
un frémissement. Faut-il que cette malheureuse nation soit
étrangère à l'idée de la liberté pour que, même maintenant, il
y ait encore tant de personnes qui escomptent la venue d'un
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554 REVUE DBS DEUX MONDES.
sauveur! Braves gens, si vous voulez être sauvés, ayez donc le
courage de vous sauver vous-mêmes ! Songez donc un instant i
ce que coûtent les sauveurs, aux centaines de mille hommes
qu'ils ont envoyés mourir sur les champs de bataille, aux millisrà
qu'ils ont fait sortir de vos bas de laine, h la patrie deux fois
mutilée. Le mal est si invétéré chez nous, nous avons au fond
l'âme et les mœurs si peu républicaines que nous sommes
toujours prêts à retomber dans le même péché.
Pour un observateur attentif, il n'y avait pas d'esprit plus
médiocre que le général Boulanger. Cet homme, tout de sur*
face et de mise en scène, n'en devint pas moins la coqueluche
d'une partie de la France. Beaucoup de prétendus conservateurs
se groupèrent derrière lui et derrière son cheval noir, comme si
ce général d'aventure devait leur apporter le salut de la patrie.
Au fond, que leur aurait-il apporté? Vraisemblablement It
guerre et l'invasion, une p&le copie du régime impérial avec
moins de gloire et plus de malheurs. Dans les dernières années
du second Empire, nous ne pouvions pas prévoir la tragédie de
Sedan. Personne n'aurait hasardé une prophétie .aussi lugubre.
Mais une inquiétude vague flottait dans l'air. Pour mon compte
personnel, je n'y voyais qu'un remède, la participation de tous
les citoyens aux affaires publiques. Trop de Français se désinté-
ressaient de la politique, comme s'il ne s'agissait pas là de leurs
intérêts les plus chers, et en remettaient la conduite au gouver-
nement seul. Il fallait lutter contre cette inertie, avertir, éclairer
l'opinion. La presse d'opposition, si surveillée qu^elle fût, ren-
dait au moins le service d'exercer un commencement de con-
trôle, d'habituer le public à juger les actes du gouvernement.
De cet état d'esprit à l'idée de partager la fortui.a d'un journal
indépendant, il ne restait plus qu'un pas à franchir. Sans aucune
sollicitation de personne, par un besoin de ma conscience, je le
franchis en 1864. Marié, père de famille, je ne disposais que d'un
revenu bien modeste. Mais nous recueillions le profit des leçons
de simplicité que, ma femme et moi, nous avions reçues de nos
deux familles. L'extrême modération de nos besoins nous per-
mettait de mettre de côté quelques économies.
Pouvions-nous en faire un meilleur usage qu'en nous inté-
ressant au sort d'un journal qui représentait nos idées, dont la
politique sensée, libérale, répondait à tous nos instincts? Si la
bourgeoisie française ne consentait à aucun sacrifice, ne courait*
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AU IVHFB PASSÉ. S55
elle pas le risque de regretter un jour amèrement son indiffé-
r^ce? C'est ainsi que les premières économies du jeune mé-
nage furent portées au Temps. Nous les lui offrions bien volon-
tiers comme un cadeau, sans grand espoir de rémunération.
En 1864/ la situation du journal n'était pas brillante. Il avait
déjà absorbé la plus grande partie du capital consacré à sa fonda-
tion, il vivait au jour le jour, non sans inquiétude pour le len-
demain. Quant à nous, nous avions la foi, nous espérions que la
fortune à\i Temps grandirait autant que le méritait le rare talent
de Nefftzer et la fermeté de sa politique. Mais dût-il ne réussir
qu'imparfaitement, nous étions d'avance résignés au sacrifice.
Si les libéraux ne travaillaient pas eux-mômes à conquérir la
liberté, qui donc les aiderait?
II
De cette époque datent mes relations avec M. Adrien
Hébrard, un des esprits les plus distingués du journalisme fran-
çais, et avec la rédaction du journal. Je me rappelle encore le
jour de Tannée 1864 où j'apportai mon premier article sur
Daniel Defoë et la liberté de la presse en Angleterre. Les foudres
du gouvernement n'allaieut-elles pas fondre sur nos tètes?
Heureux les hommes d'aujourd'hui qui peuvent tout écrire avec
une entière liberté! Us ne se doutent pas des épreuves et des an-
goisses par lesquelles nous avons passé lorsque la presse n'était
pas libre, lorsqu'il suffisait d'une phrase trop vive pour mettre
en danger l'existence d'un journal. Ceux qui n'ont pas connu
cette époque douloureuse peuvent se plaindre quelquefois avec
raison de l'extrême liberté de la presse, mais quïls en croient
notre expérience I Pour l'ensemble de la nation elle-même, pour
la force et pour l'honneur du pays rien de plus dangereux que
le régime du silence. C'est le silehce qui conduit aux cata-
strophes. Tout vaut mieux, même les excès, que l'obscurité et les
ténèbres. Â la lumière du jour on voit les écueils, on les évite.
La nuit, le bâtiment court à sa perte sans même soupçonner le
péril.
Il m'est impossible de me reporter à cette lointaine époque
sans ëvoquer deux physionomies fort différentes auxquelles le
Temps a dû ses premiers succès, celles de Nefftzer et de Scherer.
Nefftzer était un Alsacien trapu et robuste, d'un abord un peu
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^^"^^
556 ' REVUE DES DEUX MONDES.
bourru, d'un aspect un peu fruste, maïs, ayec ces dehors quî n'atti-
raient pas, de lintelligence la plus fine et la plus pénétrante. Très
laborieux, très instruit, connaissant notre langue à merveille, il
donna tout de suite au journal une direction littéraire. Il ne se con-
tentait pas de défendre une politique libérale, il voulait que cette
politique fût exposée dans le langage le plus clair et le plus cor-
rect. Si la forme intéressait ainsi la délicatesse de son goût, il
tenait encore plus à la valeur du fond. Pas de déclamation, pas
de phrases. La dialectique la plujs serrée, les questions de por-
sonnes au second plan, avant tout la lutte pour les idées el,
afin que ces idées gardassent toute leur élévation, pas de signa-
tures au bas des articles. Nefftzer les supprima dès que la loi (ft
permit. À ses yeux, le journaliste ne devait rien représenlei h
personnel, il n'écrivait pas pour la satisfaction de son esprit, il
écrivait pour plaider une cause d'ordre général, pour traiter les
questions d'utilité publique et immédiate.
Quelquefois passionné et même emporté, Nefftzer ne badinait
pas sur la disc>pline. Il fallait qu'autour de lui on s'inspirât bien
de sa pensée et que la rédaction tout entière conservât un carac-
tère d'unité. C'est lui qui a imprimé au journal le ton de dis-
cussion élevé qui s'y maintient encore. Il voulait que le Temps
conquît l'estime publique par le sérieux et par la dignité de son
attitude. Parmi les preuves d'honnêteté qu'il entendait donner, il
plaça au premier rang l'exactitude des informations. Le public
de nos jours est avide de nouvelles ; vraies ou fausses, il les
accueille avec complaisance. Nefftzer s'imposa l'obligation de ne
lui en donner que de sûres. C'était d'autant plus difficile et d'ao-
'tant plus onéreux qu'il avait en même temps la prétention de
nous renseigner par des correspondances bien faites sur tout ee
qui se passait dans les différentes parties du monde, comme le
font les meilleurs journaux anglais. Il pensait avec raison que^
si de grands sacrifices étaient nécessaires à l'origine pour obtenir
ce résultat, on en serait tôt ou tard récompensé par la confiance
publique. Il ne se trompait pas dans ses prévisions. C'est, en
effef, la force et l'honneur du Temps de n'accueillir les informa-
tions qu'avec une extrême réserve, après s'être assuré qu'elles ne
seront pas démenties. Il doit h ces habitudes de prudence et de
loyauté une grande partie de la bonnj renommée dont il jonit
en France et à l'étranger. J'ai souvent recueilli dans les chan-
celleries étrangères, de la bouche même des ambassadeurs, le
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AU TEMPS PASSÉ. 557
témoignage de la confiance générale qu'inspirent des renseigne-
mens si sévèrement contrôlés.
Sauf pour la droiture et la loyauté, Scherer ne ressemblait'
en rien à Nefflzer. Sa taille élancée, sa figure à arêtes vives con-
trastaient même avec la carrure et avec le visage épanoui de son
ami. Élevé à Genève, ancien ministre du culte protestant, il gar-
dait quelque chose du puritain dans sa tenue sévère, dans la cor-
rection constante de son attitude. Comme chez Renan, mais dans
un genre tout différent, le pli ecclésiastique était pris pour tou-
jours; chez Fun la rondeur onctueuse du prêtre catholique, chear
l'autre la rigidité du pasteur. L'immense lecture de Scherer, sa
connaissance des langues étrangères avaient meublé son esprit
d'une foule d'idées et d'aperçus qui le rendaient éminemment
propre à la critique littéraire et philosophique. Il s'y consacra
dans le journal avec une application passionnée. Chacun de ses
articles forçait l'attention. C'était quelque chose de serré et de
ferme, aussi pénétrant que du Sainte-Beuve, avec moins de sou-
olesse et moins de charme, avec une gravité plus soutenue.
On connaissait déjà dans ce temps-là la critique complaisante
qui ne se donne aucune peine pour approfondir, qui ne fait
qu'efOeurer les sujets en s'épargnant la fatigue de penser et le
désagrément de contredire. Ce n'était à aucun degré la manière
de Scherer. Il ne critiquait pas de parti pris, il témoignait même
une certaine bienveillance aux débutans dont le mérite avait
besoin d'être encouragé. Mais aucune réputation, aucun titre
officiel, pas même la qualité de membre de l'Académie française,
n'influait sur la liberté de ses jugemens. Il jugeait les œuvres et
les hommes en toute indépendance sans qu'aucune considération
extérieure fît fléchir sa sévérité. Je ne crois pas qu'il eût jamais
pu se décider à écrire une ligne qui ne fût pas l'expression
exacte de sa pensée, qu'il eût jamais consenti à atténuer, à
adoucir les angles pour faire plaisir à quelqu'un. Cela le rendait
redoutable, mais cela donnait à sa critique et par conséquent au
journal une autorité indiscutée. Son opinion était de celles qui
slmposent dans le monde des lettres.
En politique, même sincérité, même besoin de dire la vérité
à ses amis comme à ses ennemis. Lorsque Nefi'tzer était malade
ou absent, Scherer prenait la plume à sa place. Malgré la diffé-
rence de leurs tempéramens, le public ne s'apercevait pas du
changement. Le fond de la doctrine demeurait impersonnel, ce
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558 REYUB DBS DEUX MONDES.
qu'il y a de plus pur, de plus élevé et de plus indépendant des
partis dans le libéralisme. La liberté, toute la liberté, la liberté
pour tout le monde, tel fut le programme des fondations du
journal, programme auquel il est resté invariablement fidèle à
travers les difficultés que lui suscitaient les luttes des partis et
leur mutuelle intolérance. Ses statuts ne lui permettent même
pas une autre ligne de conduite. Partout où un principe de
liberté politique, civile ou religieuse, est menacé, il est tenu de se
porter h sa défense, comme le lui prescrivent ceux qui l'ont créé,
Ciela explique pourquoi ce grand organe, qu'on a quelquefois re-
présenté bien à tort comme un journal protestant, se tient abso-
liûnent en dehors des luttes confessionnelles. S'il entend que les
protestans, les israélites et les esprits affranchis de tout dogme
soient libres, il entend que les catholiques le soient aussi, qu'au-
cune atteinte ne soit portée à l'exercice de leur culte. Sous le
second Empire, il défendait la société de Saint-Yincent-de-Paol
tracassée par le pouvoir, comme il défend aujourd'hui en toute
circonstance l'Église catholique contre les violences des sectaires.
A l'époque où le Temps fut fondé, en 1861, il n'était pas per-
mis d'afficher dans la presse des opinions républicaines. On ne
prononçait donc pas le mot défendu. Mais on insistait chaque
jour sur la néce&sité, dans l'intérêt même du gouvernement,
d^instituer un contrôle permanent de ses actes; on rappelait
volontiers la parole célèbre cpii promettait la liberté comme le
couronnement de l'édifice impérial.
La République ne pouvait être une surprise pour de tels
esprits. Ils ne savaient pas de quelle cause elle sortirait, mais
ils la prévoyaient de longue date, ils la considéraient comme
la conséquence inévitable du suffrage universel. Malgré sa brus-
querie, la journée du 4 septembre 1870 ne les étonna pas outre
mesure. Â l'angoisse que leur causait la défaite de nos armées se
mêlait chez eux un sentiment de délivrance. Comment auraient-ils
regretté un gouvernement qui ne leur inspirait aucune confiance,
dont ib n'attendaient rien de bon pour leur pays et qui venait
de justifier leurs appréhensions par la faillite de sa politique?
Ils ne s'attardèrent même pas aux récriminations et, très fran-
chement, très résolument ils travaillèrent à faire accepter par
tous le régime nouveau. La République avait l'avantage de sub-
stituer au pouvoir personnel la libre discussion des affaires
publiques. Avec eUe» on ne serait pas menacé des surprises que
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▲U TEMPS PASSÉ. 859
réservait au pays la toute-puissance d'une Tolonté solitaire.
D'ailleurs, elle ne mettait en danger aucun intérêt, elle n'appar*
tenait à personne, elle n'était la propriété d'aucun parti.
Si ces sages conseib, si parfaitement d'accord avec la poli*
tique de M. Thiers, avaient été écoutés/ les conservateurs se
seraient épargné bien des déceptions. Leur adhésion loyale et
immédiate leur aurait permis de conserver une place dans les
conseils du gouvernement. Ils paient encore aujourd'hui la faute
qu'ils ont commise alors. Malgré l'adhésion sincère de beaucoup
d'entre eux à la forme républicaine, il subsiste à leur égard,
même à l'égard de leurs fils, un fonds de défiance dans les ftmes
populaires. Ils sont venus trop tard à la République. S'ils y
étaient venus plus tôt, ils l'auraient consolidée en y prenant une
place que leur libéralisme, leur intelligence et leur fortune mé*
ritaient. Les deux dates fatales du 24 et du 16 mai auraient été
évitées. Nous aurions conservé dans la constitution d'un parti
tory, d'une droite républicaine, un élément de force dont nous
aurions besoin pour résister à la poussée du parti révolution*
naire. Ce n^est pas la faute du journal le Temps si un tel résuU
tat n'a pas été obtenu. Il a travaillé à l'obtenir avec un courage,
avec une persévérance méritoires.
III
Ce n'est pas non plus la faute de quelques périodiques dont
l'histoire se lie à celle de l'opposition sous le second Empire : en
première ligne de la Revue des Deux Mondes. Ce grand organe,
dirigé alors avec tant de fermeté par François Buloz, ne déserta
pas un instant la cause libérale. Surveillé de très près par le
gouvernement, obligé à une extrême prudence, il n'attaquait pas
de front les institutions impériales, il usait des précautions ora-
toires qu'exigeait le régime draconien de la presse. Mais il n'ap-
prouvait que les bonnes choses, il se réservait sur les autres,
indiquant d'une façon discrète, sensible cependant pour le public,
les points sur lesquels il n'était pas d'accord avec le pouvoir.
Cette opposition mesurée, qui procédait par voie de réticences,
d'allusions et de comparaisons avec l'étranger, avait quelquefois
le don d'exaspérer les maîtres du jour. On faisait dire alors au
directeur de la Revue qu'il eût à se bien tenir, qu'on ne suppor--
tarait pas plus longtemps cette guerre de coups d'épingle. J'ai
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560 REVUE DES DEUX MONDES.
VU le moment où François Buloz, qui voulait avant tout sau-
ver son œiïvre, sa création personnelle, irait s'installer à Genève
pour échapper aux foudres impériales. Il l'aurait fait, comme il
le laissait entrevoir, si de puissantes amitiés n'étaient intervenues
entre le gouvernement et lui. On fit entendre au gouvernement
que ce serait une honte de priver la France d'un organe si
estimé et si répandu dans le monde entier ; à François Buioz
qu'il y aurait peut-être quelque danger, même pour lui, à s'éloi-
gner d'un centre tel que Paris, d'une vie intellectuelle si variée
et si puissante. L'intérêt de la Revue, qui dominait toute sa vie,
le décida à rester. Mais aussi, quel cri de délivrance lorsque
l'Empire succomba sous le poids de ses fautes ! Toutes les ran-
cunes accumulées contre un régime qui, depuis tant d'années,
opprimait la pensée se déchaînèrent alors librement. François
BuIoz ne pouvait ni oublier ni pardonner à l'Empire les angoisses
qu'on lui avait causées.
J'ai connu peu d'hommes plus entièrement possédés par une
pensée unique que ce journaliste de premier ordre. Il était d^une
humeur parfois difficile, mais d'un discernement très sûr. 11 ne
se trompait pas sur la valeur des articles qu'on lui apportait. Il
les jugeait au point de vue de l'accueil que leur feraient les lec-
,teurs de la Revue. ïl ne faisait pas de concessions, même aux
meilleurs écrivains, même à George Sand, à Cousin, à Renan, à
Taine, lorsque ceux-ci couraient le risque de froisser le public
Ce n'est pas qu'il flattât l'opinion populaire. Il ne poursuivait
que des succès de bon^aloi, mais il se considérait comme le
meilleur juge, comme le juge presque infaillible des conditions
du succès. Il me donna une fois son avis motivé sur deux articles
que je lui apportais. Il me conseilla de les condenser, de les
ramasser en un et, quoique j'eusse comniencé par résister, je te
obligé de reconnaître après discussion qu'il avait raison contre
moi.
Nous eûmes surtout de fréquentes relations pendant le siège
de Paris. La plupart des rédacteurs de la Revue avaient quitté U
capitale. Quelques amis de la maison restaient seuls, entre autres
Caro, Emile Beaussire et moi. Avec l'opiniâtreté de son caractère,
Buloz voulait cependant que la Revue parût. Pour répondre à son
désir, nous fûmes obligés de nous multiplier : il nous arriva p«û'
dant plusieurs mois de suite de donner un article dans chaqnô
numéro. Pour ma part, je fus chargé de tout ce qui concernait
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▲U TEMPS PASSÉ. 561
la guerre dans l'Est, Strasbourg, Metz, Verdun, Longwy. J'écri-
vais à tâtons d'après ma connaissance des lieux, d'après les bribes
de renseignemens qui nous arrivaient par les légations et par
des fragmens de journaux étrangers. La veille du 1^^ et du 15 de
chaque mois, François fiuloz était en proie à la plus vive anxiété.
Aurait-il assez de matière pour le numéro du lendemain? Quoi-
qu'il fût ardent patriote, cette crainte dominait pour un jour chez
lui toute autre préoccupation. Il se demandait avec angoisse si la
Revue paraîtrait. Deux fois, pendant le siège de Paris, je le trouvai
dans son cabinet abattu, accablé, et je lui demandai aussitôt si
nous avions perdu une nouvelle bataille. « Il s'agit de bien autre
chose, me répondit-il brusquement : la Revue ne paraîtra peut-
être pas demain ! » Cet effroyable malheur, le plus grand dont il
fût menacé, lui faisait pour un instant oublier tout reste.
J'avais aussi des relations plus rares, cordiales cependant,
avec une autre revue, le Correspondanty où fut publiée la plus*
grande partie de mon travail sur Gœthe. C'était une nudson de
très belle tenue qui représentait la fraction la plus libérale du
monde religieux, en opposition avec les doctrines ultramontaines
et intransigeantes de r Univers. Quelques-uns des amis de la pre-
mière heure du Correspondant^ comme Montalembe]::t et Fal-
loux, avaient commis la faute d'approuver les débuts politiques
de Napoléon III, par crainte de la démagogie. Mais, conmie ils
aimaient sincèrement la liberté, ils n'avaient pas tardé à s'aper-
cevoir des dangers que le pouvoir personnel faisait courir à leurs
propres idées. La conduite équivoque de l'Empereur entre
l'Italie, la grande favorite, et le Souverain Pontife qu'il préten-
dait ménager tout en préparant l'unité italienne, les détachait
peu à peu du régime impérial. Dans les dernières années de
l'Empire, ils augmentaient le nombre des mécontens. Ils incar-
naient la partie religieuse de l'opposition, comme le Siècle et
r Opinion nationale en incarnaient la partie démocratique.
En somme, si on y comprend le Courrier du Dimanche et le
Journal des Débats, dont la rédaction était si distinguée, les jour-
nalistes de la presse indépendante, depuis Rochefort, Ranc et
Brisson, les derniers survivans de cette époque héroïque, jusqu'à
J.-J. Weiss et Prévost-Paradol, n'avaient entre eux qu'un lien
commun, l'opposition à. la politique impériale. Les uns la vou-
laient plus religieuse, les autres plus libérale ou plus démocra-
tique, tous la voulaient différente.
TOMB zxxvu. — 1907. 36
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.562 REVUE DES DEUX MONDES.
IV
>
Au premier rang de ces opposons, il faut placer une revues
qui n*a eu qu'une courte existence, mais que de grands talens ont
illustrée, la Revue Nationale, De tous les recueils auxquels j'ai
collaboré, c*est celui que j'ai le mieux connu. Il avait eu pour
fondateur un homme que rien ne préparait à la politique, mais
auquel ne déplaisait pas l'espérance de jouer un rôle, l'idée de
faire concurrence à la Revue des Deux Mondes et de devenir à-
son tour une puissance avec laquelle le monde des lettres et le-s
monde politique seraient obligés de compter. C'était l'éditeur
Charpentier qui avait fait sa réputation et sa fortune en créant le
volume in-12 à couverture jaune et en le vendant 3 fin. 80. Pa
l'ensemble de ses idées il représentait bien l'esprit moyen de la
bourgeoisie française, très conservatrice au fond, ennemie de
boule versemens, mais raisonneuse, frondeuse et libérale. Comime
beaucoup de conservateurs, il avait dû voter à l'origine pour le
Prince Président, par crainte du spectre rouge. Mais la politique
impériale s'était chargée de le guérir de l'Empire. A force de
frotter aux écrivains dont il éditait les œuvres, il avait acquit -is
un vernis littéraire dont il se servait très habilement dans Tin- -in-
térêt de son commerce.
Personne ne s'entendait à rédiger un traité tomme lui. HXHl
affectait la bonhomie : il avait l'air d'ouvrir à son interlocuteur ^^cii^f
le fond de sa pensée, il parlait de toute autre chose que de l^ -Ma
convention littéraire qu'on allait signer; religion, politique, liti^^-t-
térature, tout lui était bon pour endormir la défiance. Il parlaSc-^^*
longuement, pesamment, jusqu'à ce qu'il vît rinterlocuteur^K^-i'»
étourdi et abattu par ce verbiage, sur le point de demander grâce^^»*^-
Au moment où on s'y attendait le moins, il tirait tout à coup 1-^ ï®
traité de sa poche et ne laissait pas au malheureux le temps de s^^ ^
reconnaître. A ce métier, il avait sondé les reins de beaucou -^ciJP
d'écrivains. Il distinguait à merveille ceux qui étaient capables^ ^
de défendre énergiquement et habilement leurs intérêts dti-^ ^
esprits accommodsms et concilians dont un éditeur avisé, tel qu'r '^
Tétait lui-même, pouvait venir facilement à bout. Là où le publii
jugeant sur les apparences, se serait trompé, il démêlait la vérit
Qui aurait cru, par exemple, que Sainte-Beuve, si subtil et si p«
nétrant en toutes choses, n'entendait rien à la défense de
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i
AU TBMP8 PA88É. 563
droits d'auteur et que Victor Hugo au contraire, tout en ayant
Tair de planer dans les nues et Michelet, tout en paraissant
absorbé par les idées générales, savaient tous deux défendre leurs
intérêts littéraires avec la précision et la finesse d'un avoué?
La naissance de la Revue Nationale y le 10 novembre 1860^
coïncidait presque avec les décrets du 24 novembre de la même
année qui indiquaient une détente dans la politique gouverne-
mentale. Le Corps législatif que le public entendait à peine de
loin, qui ne tenait qu'une place insignifiante dans la vie du pays,
recouvrait une partie des libertés dont avaient joui les*assemblées
antérieures, la publicité des débats, le droit d'adresse, le droit
d'amendement. Il lui manquait encore le droit d'interpellation et
le droit d'initiative. En dépit de ces lacunes, le progrès obtenu
paraissait assez sérieux pour réjouir les libéraux. On regrettait
qu'il ne fût pas plus complet, on regrettait surtout qu'il fût pré-
senté comme une faveur, et non comme un droit. C'était toujours
le pouvoir personnel qui octroyait quelque cbose et non la sou^
veraineté nationale qui s'exerçait. Mais le régime avait été si
dur dans les années précédentes qu'on ne songeait pas à y re-
garder de si près. Dans cette chambre hermétiquement fermée
qu'avait été la France pendant neuf années, c'était un peu d'air
pur et respirable qui pénétrait.
C'est ce qu'expliquait, dans la première chronique politique
de la Bévue Nationale j un des hommes les plus courageux et les
plus distingués de cette époque, Lanfrey. Charpentier avait eu
la main particulièrement heureuse en choisissant pour la partie
politique de sa revue un publiciste de cette envergure. Avec ses
joues roses, son teint frais, ses yeux bleus et sa figure de ché-
rubin, Lanfrey était une des natures les plus énergiques que
j'aie connues.
Le silence des premières années de l'Empire froissait profon-
dément en lui ses instincts libéraux, la haute idée qu'il se faisait
de la dignité d'un grand peuple et des droits de chaque citoyen
dans un pays tel que la France. Il n'avait pas eu de peine à
reconnaître que l'origine du mal, la fortune du second Empire,
tenait aux grands souvenirs qu'avait laissés dans les âmes popu-
laires la légende napoléonienne. Le neveu de Napoléon héritait
de la gloire de son oncle. Serait-il donc impossible de détruire
la légende, de montrer à ce peuple crédule et abusé tout le mai
que lui avait fait le conquérant? L'appauvrissement de la race
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564 REVUE DES DEUX MONDES.
dont on avait envoyé mourir les enfans sur tant de champs de
bataille, la diminution du territoire de la France, la coalition
de TEurope contre nous : autant de griefs que Lanfrey ressas-
sait dans sa pensée avec un sentiment analogue h celui qu'a
exprimé dans les ïambes Auguste Barbier : une haine implacable.
De là celte Histoire de Napoléon I'' où il ne faut chercher ni
vérité, ni justice, ni impartialité : véritable pamphlet où le polé-
miste exhale toute sa rancime. Le même homnpte qui écrivait
des pages si violentes était plein de douceur, d'élégance et de
bonne grâce dans iïntimité. Sa vieille amie, la spiritaeQe
M"* Jaubert, sœur de d'Alton-Shée, Tavait surnommé ferocmo
pour indiquer qu'il n'était féroce qu'à la surface, lorsqu'il jouait
un rôle en public.
La presse restait soumise à un régime exceptionnel. Mais dans
une circulaire célèbre M. de Persigny, ministre de l'Intérieur,
recommandait à ses préfets de ne pas abuser du pouvoir discré-
tionnaire de l'administration. Lui-même se déclarait disposé à
favoriser dans le pays des habitudes de libre discussion. C'était
toujours au fond la même manière de procéder, l'octroi d'une
certaine liberté dans la mesure où le pouvoir n'en serait pas
gêné, une autorisation provisoire donnée d'en haut avec la faculté
de la retirer si on en abusait contre lui. La Revue Nationale enre-
gistrait et acceptait le bienfait sans dissimuler à ses lecteurs
qu'il n'y avait là que l'apparence de la liberté. Elle ne dissimolait
pas non plus que la presse ne pourrait retrouver son ancien éclat,
l'éclat qui l'avait illustrée sous des gouvememens libres, que si le
public lui-même s'intéressait aux grandes questions politiques,
au lieu de ne chercher dans les journaux, conune on le faisait
depuis quelques années, que des anecdotes, des commérages et
des scandales. Elle ne se relèverait que si ses lecteurs, las de cet
abaissement, exigeaient d'elle autre chose. Deux esprits très diffé-
rens, Victor Foucher et Taxile Delord, insistaient sur le tort que
les journaux se faisaient à eux-mêmes^ depuis l'établissement du
second Empire, sur la nécessité qui s'imposait désormais à eux
de relever le niveau et la valeur morale de leur rédaction.
Si les décrets du 24 novembre 1 860 avaient donné à la presse
et au public l'illusion de la liberté, le ministre de l'Intérieur se
chargea bien vite de dissiper lui-même ce rêve en frappant un des
organes les mieux rédigés de l'opposition , le Courrier du Di-
manche. Il représentait cet acte, dont il revendiquait hautement
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AU TEMPS PASSÉ. 565
la responsabilité, comme un fait exceptionnel. Gela voulait dire,
— et personne ne pouvait s'y tromper, — que le gouvernement
entendait ne pas renoncer aux mesures d'exception. Tous les
journaux le comprirent ainsi. Le régime du droit ne commençait
pas encore pour eux. Tout au plus pouvaient-ils compter sur une
tolérance un peu plus grande qu'autrefois. Il n'en résultait pas
moins un certain ébranlement dans les esprits, une secousse de
l'opinion, la pensée que le pouvoir personnel reconnaissait lui-
même te difficulté de vivre toujours en dehors et au-dessus de
la nation. Il semblait appeler à son secours des bonnes volontés
indépendantes. C'est pour les recueillir, pour profiter de cet état
d'esprit nouveau que se créaient presque à la même date le
journal le Temps et la Revm Nationale.
Ces deux organes indépendans offraient aux libéraux l'occa-
sion de se grouper, d'essayer leurs forces, de substituer à
l'émiettement des résistances un centre de pensées et d'action.
C'est dans la même intention que, sous l'énergique impulsion du
comte d'Hausson ville, les opposans de Lorraine publiaient chaque
année sous le titre Varia un volume de politique et de morale.
En ne paraissant qu'à des intervalles irréguliers, en mettant leur
opposition en volumes au lieu de la mettre en feuilles volantes,
s'ils échappaient aux dangers qui menaçaient les périodiques, ils
n'en contribuaient pas moins au réveil «de l'esprit public. La
grosse affaire était alors de faire pénétrer partout, en province
aussi bien qu'à Paris, l'idée d'une résistance nécessaire, d'un
contrôle à exercer sur les velléités du pouvoir personnel.
En repassant les souvenirs de ma collaboration à la Revue
Nationale j j'ai plaisir à évoquer des physionomies très parisiennes,
très dignes de n'être pas oubliées des générations qui leur ont suc-
cédé. D'abord, mon camarade de l'École normale supérieure
Eugène Yung, rédacteur habituel du journal des Débats^ esprit
doux et aimable, qui cachait sous la grâce des formes beaucoup
de vaillance et de fermeté. C'est lui qui, sous le second Empire,
organisa à l'Athénée une série de conférences avec le dessein
secret de ressusciter au milieu de la France endormie le goût de
la parole, le besoin des plaisirs de l'esprit et par là même le
désir de la liberté. Il est mort trop tôt, après une vie presque
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566 REVUE DBS DEUX MONDES.
tout entière consacrée à la presse, au moment où il dirigeait avec
un grand tact la Revtte politique et littéraire. Nous nous con-
naissions depuis si longtemps, nous avions l'un dans Vautre une
confiance si entière qu'il m'autorisait à remplir, sans même le
consulter, les deux premières pages de la Revue littéraire chaque
fois que je trouverais un sujet politique intéressant. Deux jours
avant la date où se publiait le numéro, je n'avais qu'à porter
l'article directement à l'imprimerie. Eugène Yung ne voulait pas
que l'article fût signé, afin de me laisser toute liberté de juger
les hommes et les choses. Peu de nos camarades ont eu au même
degré que cet écrivain bienveillant et charmant le respect de
l'opinion des autres, le sens très net du libéralisme. Toute
atteinte portée à la liberté, même de ses adversaires, lui était
une soufiErance. On n'est du reste libéral et même républicain
qu'à ce prix. Les majorités .{ui écrasent de leur poids les mino-
rités dissidentes peuvent se qualifier de républicaines. Au fond,
ce n'est plus l'esprit de la République qu'elles représentent : c'est
l'esprit de Louis XIV, de la Convention et de l'Empire.
J'ai dû à la Bévue Nationale l'amitié de deux poètes qui ont
eu de la réputation, mais qui, conogme Eugène Manuel, n'ont
peut-être pas été jusqu'au bout de leur destinée, et qui méritaient
d'être plus connus et plus appréciés. Deux œuvres recommandent
le nom de Louis Ratisbonne : La comédie enfantine qui a fait la
joie de tant de familles, et dont quelques vers délicats sont
justement cités dans les anthologies à l'usage de la jeunesse, et
la traduction de la Divine Comédie.
C'était une nature essentiellement poétique, peu faite pour
d'autres travaux que des travaux d'imagination. II est mort sons-
bibliothécaire du Sénat, très poli, très cordial, mais plus disposé
à s'absorber dans son rêve qu'à manier les livres dont il avait la
garde. Je lui conserve une profonde reconnaissance pour m'avoir
fait connaître sa sœur, M°* Alexandre Singer, une des personnes
les meilleures et les plus spirituelles de notre temps. Que
d'heures délicieuses nous avons passées dans le salon si hospita
lier du quai Malaquais et dans le splendide château de Neufmou-
tiers 1 Nous y rencontrions Octave Feuillet et sa femme, si fins
tous deux, Amédée Achard, John Lemoinne, la comtesse de
Chambrun, Adolphe Franck, le prince Georges Bibesco, Prévost
Paradol, le prince Albert de Monaco. La maîtresse de la maison,
dont la vieillesse est assombrie par des chagrins intimes, garde
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AU TEBIPS PASSÉ. 567
^oore sous son voile de deuil toute la vivacité de son intel-
"&^»ce, toute la bonté exquise de son cœur. M. Emile OUivier,
^* ^^runetière (1) et moi, tous trois témoins du passé, nous savons
^® cjTiWe amitié sûre et fidèle nous conserve dans le présent.
XJn autre poète, délicat et charmant, Edouard Grenier, appar-
*®*^^^it également à notre société. S'il avait eu plus de persévé-
f^^^c:e, plus de suite dans les idées, en un mot plus d^ambition,
^^ ^^"vait reçu de la nature les plus beaux dons perfectionnés
^l^^iore par une excellente éducation. Originaire de Baume-les-
^•xnes en Franche-Comté, où il conservait avec un soin pieux la
^^^^son paternelle, il avait commencé par être attaché d'ambas-
sade en Allemagne pendant que Lamartine dirigeait les Affaires
^^^ngères. Élevé dans les idées du plus pur libéralisme, indé-*
^^^ndant par caractère et par situation de fortune, il abandonna
^Volontairement la diplomatie pour ne pas servir le gouvernement
impérial. A ce moment et plus tard il aurait pu peut-être jouer
^ans l'opposition un rôle politique. Mais il était trop artiste,
^op occupé de la musique et du charme des vers pour parler le
langage un peu rude des militans. Et cependant, je me rappelle
<pielques pièces de lui toutes vibrantes d'émotion patriotique, de
l'allure la plus fière et la plus noble, où retentit comme un écho
des poésies vengeresses de Victor Hugo. Au fond, personne ne
jugeait l'Empire plus sévèrement que lui. Mais il aimait mieux
en détourner ses regards, se consoler de vivre sous un tel régime
en se réfugiant dans le monde de la pensée et de la poésie.
Même parmi les sujets purement historiques, quelle carrière
ouverte à une imagination aussi ardente que la sienne : la Po-
logne sacrifiée et non résignée, l'Italie frémissante! Sous l'im-
pression des événemens contemporains il arriva à Edouard Gre-
nier de ne pouvoir contenir l'indignation ou la pitié dont il était
assailli. Il les exprima alors dans une langue forte et sobre. Il
semble toutefois que son vrai domaine fût le sentiment, toutes
les nuances, toutes les délicatesses de l'amitié et de l'amour. Il
était de ces natures tendres qui ont un besoin constant d'affection.
Ses relations avec le fils de M"* Amable Tas tu, avec les deux
(1) Avant de mourir, Bninetière a vu son nom tracé à cette page. Je l'y laisse
Comme on souTenir cher et douloureux de notre très ancienne amitié. Je n'offen-
merai paa ba mémoire en disant que M"* Alexandre Singer était une des personnes
<|u'il estimait le plus, et qu'il a correspondu avec elle jusqu'aux derniers jours de
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568 REVUE DES DEUX MOMDES.
Ghazaly continuaient dans l'âge mûr et jusque dans la vieillesse
Fétroite intimité du collège. Surtout il aimait la société des
femmes. L'extrême distinction de ses manières, Télégance de sa
tenue, sa belle figure encadrée d'une barbe fine lui valurent
quelques conquêtes. En véritable chevalier, il ne s'en vantait pas,
il n'en parlait jamais. Mais le jeu de ses regards, l'épanouisse-
ment et le rayonnement de sa physionomie trahissaient les joies
profondes de sa vie intérieure. Sans qu'il m'eût fait aucune con-
fidence, je l'ai toujours connu amoureux. Il l'était encore au
moment de mourir.
Tout autre était Louis Ménard, mon camarade* et mon voisin,
dont M. Maurice Barrés a tracé ici même un portrait fidèle. Cet
Athénien de Paris, quoique appartenant comme Edouard Grenier
à la bourgeoisie aisée, quoique propriétaire d'une maison sur la
place de la Sorbonne, affectait la négligence d'un bohème. On
ne le rencontrait jamais que vêtu pauvrement, avec des chemises
de couleur nouées par un cordon, des vestons défraîchis et des
pantalons élimés. Extérieurement, il paraissait ne conserver de
la Grèce que le cynisme de Diègène. Au fond, il comprenait, il
rendait même la beauté du génie grec avec une âme d'artiste.
Sa prose et bes vers s'inspirent des plus pures traditions de l'art
antique. Indifférent à tous les dogmes, il n'a qu'une religion, le
culte du beau. Bien peu de modernes se sont pénétrés au même
degré que lui de l'esprit du paganisme. Sa pensée habite Athènes
au temps de Périclès ; par un effort de son imagination toujours
tendue il se fait le contemporain de Socrate, d'Alcibiade, de Pla-
ton, de Phidias. Il vit dans un rêve délicieux, dans le domaine
de la pensée pure, jusqu'au jour où la réalité le saisit pour le
ramener brusquement en France et h Paris. Son amour du beau
le rend plus sensible qu'un autre à tous les aspects de la beauté.
Je me rappelle encore l'émotion profonde qu'il éprouva lors-
qu'un visage de femme rencontré dans le quartier Latin lui appa-
rut comme l'idéal rêvé. Il se défendit contre cette impression
rapide et forte, il essaya de résister. 11 se reprochait de déchoir
en passant de la contemplation du beau en soi, du beau absolu
au culte d'une idole passagère. Son esprit fier et indépendant se
révoltait contre la tyrannie d'une rencontre. Il la subit néan-
moins avec un frémissement de colère qui ne le sauva pas de la
chute finale. De tous les drames intimes auxquels il m'a été
donné d'assister, je n'en ai guère connu de plus poignant : d'an
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AU TEMPS PASSÉ. 569
c6té l'orgueil, la superbe de la philosophie païenne la plus spiri-
tualiste, de l'autre le charme, la grâce, la beauté, toutes les sé-
ductions des sens. Celles-ci finirent naturellement par l'emporter.
Comment un esprit si délicat, nourri de la moelle des anciens,
de ce qu'il y a de plus poétique et de plus pur dans Homère,
dans Hésiode, dans les tragiques grecs, en arriva-t-il à pro-
fesser en politique les opinions les plus avancées? La haine de
l'Empire, très vivace chez Louis Ménard, ne suffit pas à expliquer
ce phénomène. D'ailleurs, l'Empire était mort lorsque je surpris
chez lui un mouvement de colère inattendu. C'était au lendemain
de la Commune. Il me semblait que le massacre de& otages et les
incendies allumés dans Paris devaient répugner à cette nature
de poète et d'artiste. Je me trompais. Toute sa sympathie allait
aux Communards. Il les plaignait, il accusait de barbarie et de
cruauté les troupes venues de Versailles, les Versaillais conune
on disait alors. Peut-être était-ce le résultat de sa générosité
naturelle, un fonds de pitié pour les vaincus dont il avait
lui-même fait partie si longtemps, le mépris de la race des vain-
queurs, le souvenir amer des mensonges par lesquels le gouver-
nement militaire de Paris avait pendant le siège abusé la popu-
lation parisienne et provoqué l'explosion de la Commune.
Comme par un souvenir de l'éducation chrétienne qu^il répu-
diait, la souffrance et la défaite attiraient irrésistiblement Louis
Mënard. Pendant que son esprit habitait avec une sérénité
poétique l'Olympe du paganisme, son âme était saisie involon-
tairement de l'immense sentiment de pitié que les premiers
chrétiens révélaient au monde.
VI
Parmi les foyers intellectuels qui, sous le second Empire,
subsistaient à Paris en dehors du monde de la Cour et des per-
sonnages officiels, il n'est que juste de rappeler quelques salons
choisis. Je ne les ai pas connus tous. On me permettra de donner
un souvenir à ceux que je fréquentais. Le premier en date et en
importance est celui du duc Victor de Broglie, ancien pair de
France, ancien ministre du roi Louis-Philippe. J'y avais été
introduit de bonne heure par mon ami de Lorraine, le comte
dUaussonville, gendre du maître de la maison. Maison ouverte
à un très petit nombre de personnes, mais ouverte tous les soirs
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570 REVUE DBS DEUX MONDES.
pendant six mois de Tannée* Quoique le dno eût occupé à
plusieurs reprises les plus hautes fonctions de TÉtat, il conser-
vait un fonds de timidité naturelle qui le faisait paraître au
premier abord froid et réservé. Cette impression une fois dis-
sipée, que de nobles qualités on découvrait en lui, quelle probité
politique, quelle sincérité de libéralisme, quel attachement aux
principes de 1789! Tout jeune, nommé pair de France parle
roi Louis XVIII, il avait commencé sa carrière en refusant de
voter la mort du maréchal Ney. Cet acte de courage indiquait
Torientation de toute sa vie ; une intelligence ouverte et ferme,
assez de clairvoyance pour comprendre où était le devoir, assez
d'énergie pour ne pas se laisser entraîner par les passions du
moment. Tel il demeura jusqu'à la fin, indépendant, peu fait
pour les compromis et pour les concessions, en reconnaissant
Tutilité, mais par goût, par tempérament ne s'y prêtant pas vo-
lontiers. Il avait une parole nette et précise qui renfermait
beaucoup de choses en peu de mots. Un jour où je lui deman-
dais ce qu'il pensait de l'empereur Napoléon III, il me répondit
brièvement : « Je l'ai jugé. » Le simple rappel du jugement pro-
noncé par la Cour des pairs contre le prince, à la suite des équi-
pées de Strasbourg et de Boulogne, équivalait dans sa pensée à
un jugement définitif.
Chez lui se retrouvaient tous les soirs son fils atné, le prince
Albert de Broglie, le comte Louis de Viel-Castel, ancien directeur
des affaires politiques au ministère des Affaires étrangères, le
baron de Sahune, ancien député, Xavier Marmier, quelquefois le
philosophe Paul Janet, le physicien Verdet; quelquefois aussi,
mais plus rarement, M. Guizot. Le dé de la conversation était
toujours tenu par le plus merveilleux causeur de cette époque,
par le spirituel Doudan dont M"* du Parquet a publié la corres-
pondance. Habitant depuis de longues années l'hôtel de Broglie)
ayant élevé le prince Albert, Doudan s'exprimait sur tous les
sujets avec une entière indépendance. Respectueux du sentiment
religieux chez les autres, mais pour son compte d'esprit très
libre, il persiflait volontiers les tenans du parti catholique mili-
tant, particulièrement les ultramontains, Mgr Pie évéque d^
Poitiers, Louis Veuillot et toute la clientèle de /'(7mver5. Il était
de ces catholiques de naissance et de tradition qui ont horreur
d'un parti politique religieux, c'est-à-dire de l'intervention de
l'Église dans les affaires humaines. L'honnête homme tel qu'<>i^
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F^
AU TEMPS PASSÉ. 571
le définissait autrefois perçait dans toutes ses paroles : le bon
sens, la justesse, la mesure, le goût. Le plus absolu dédain des
préjugés aristocratiques, une manière tout h fait personnelle et
fine d'examiner chaque question en elle-même sans aucun souci
de ce qu'en pensait le monde. L'originalité des idées, le tour
piquant et imprévu de la phrase donnaient à sa conversation un
charme extraordinaire. Les heures que nous passions ayec lui
dans la modeste chambre qu'il occupait à l'hôtel de Broglie nous
paraissaient toujours trop courtes. D'une main légère il effleurait
tous les sujets, politique, littérature, religion. Avec sa grande
liberté d'esprit, personne ne conservait mieux que lui les tradi-^
tions de l'ancienne société française, ce qu'il convenait de faire
ou de dire dans chaque circonstance donnée. Quoiqu'il fût de
son temps autant qu'un homme peut en être, on aurait dit qu'il
sortait directement de la société du xviii* siècle, du salon de
M"* du Deffand ou de M"* de Lespinasse.
Une des scènes les plus piquantes auxquelles j'aie assisté est
une passe d'armes entre lui et Guvillier-Fleury à propos de la
candidature académique de Duvergier de Hauranne. Naturelle-
ment les libéraux, les parlementaires de l'Académie soutenaient
leur ancien collègue du Parlement. Guvillier-Fleury, le plus droit
et le plus sincère des hommes, mais aussi le plus passionné et
le plus impétueux, se rappelait sans doute les impatiences que
Topposition centre gauche de Duvergier de Hauranne avait plus
d'une fois causées au gouvernement de Juillet. Il en gardait un*
souvenir amer, et, montrant la bibliothèque de Doudan, il
s'écriait avec véhémence : « Vous voyez ces livres paisiblement
rangés sur des rayons. Si Duvergier de Hauranne, entrait ici, ils
se battraient immédiatement. )> Doudan soutenait le choc sans
se laisser une minute intimider par la violence de la mimique
et des paroles ; il opposait à cette attitude tragique la fine ironie
de sa parole et il terminait le combat comme d'habitude en
faisant rire la galerie aux dépens de l'agresseur. H ne se doutait
peut-être pas alors à quel point les événemens devaient lui
donner raison. Depuis cette époque, j'ai assisté à bien des séances
de l'Académie française avec Duvergier de Hauranne qui n'y a
jamais pris la parole, tandis que Guvillier-Fleury, pour qu'on
ne s'endormît ni ne s'ennuyât, disait-il, engageait volontiers les
discussions les plus vives, notamment avec son collaborateur du
Journal des Débats^ Silvestre de Sacy, rédacteur du Dictionnaire.
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■•■'^'^..,
S72 RBVUG DES DEUX MONDES.
Gelui-cîy poussé à bout, assurait sur sa tôte d'un geste brusque
le bonnet de velours noir qu'il portait habituellement et
s'avançait vers Cuvillier-Fleury, comme pour le défier, mais il
reculait presque aussitôt en voyant se dresser devant lui la haute
taille et Tair menaçant de son ami. Par momens, il en pleurait
presque de dépit. « Cet homme-là me fera mourir, disait-il tra-
giquement. Il y a soixante ans que cela dure. Au collège, il me
chipait déjà mes gâteaux et mes billes, maintenant, il empoisonne
ma vieillesse. » Après la bataille, les deux adversaires n'en
demeuraient pas moins les meilleurs amis du monde, comme les
avocats qui se serrent la main au sortir de l'audience où ils se
sont pris violemment à partie.
La fille du duc Victor de Broglie, la comtesse d'Hausson-
ville, avait aussi un salon très recherché. On y faisait peu de po-
litique. Infiniment cultivée, instruite autant qu'on peut l'être
sans l'ombre de pédantisme, la maîtresse de la maison appréciait
surtout la société des philosophes et des écrivains. Elle éprou-
vait le plus grand plaisir à échanger avec eux des idées. Loin de
leur imposer les siennes, elle ne s'étonnait ni ne se fâchait qu'on
envisageât les choses à un point de vue différent. Avec elle, la
liberté de discussion demeurait absolue. Quoique née et élevée
dans une famille doctrinaire, elle aurait fait bon marché de la
doctrine pourvu qu'on lui démontrât que la doctrine avait tort.
Elle ne recherchait que la vérité, en dehors des systèmes et des
partis. Le meilleur moyen de lui plaire était, non pas de lui
donner raison, mais au besoin d'avoir raison contre elle. Sa con-
versation, solide au fond avec des grâces légères, fourmillait
d'observations personnelles, quelquefois paradoxales, relevées de
malice aimable et d'humour. Elle goûtait fort l'ironie voilée qui
assaisonne comme un condiment délicat une partie des œuvres
anglaises. Elle-même la définissait spirituellement dans un livre
piquant qu'elle a consacré à la jeunesse de lord Byron. Comme
celui-ci avait songé à demander la main de sa mère, de la future
duchesse de Broglie, elle se reconnaissait avec lui une sorte de
parenté littéraire dont la recherche amusait son esprit. J'ai vu
chez elle la comtesse Guiccioli, la dernière amie du ^and poète»
devenue marquise de Boissy, dont elle feuilletait les souvenirs avec
une curiosité qui ne se lassait pas. Une qualité rare la mettait
hors de pair dans la société parisienne : la profondeur et la so-
lidité de ses affections. Tout en se jouant spirituellement à U
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X dr«i..J
AU TEBfPS PASSÉ. 5'73
surface des choses dans le monde des idées, elle ne badinait pas
avec le sentiment. Il n'y avait pas d'amie meilleure, plus sûre et
plus fidèle.
VII
Le salon de M"* de Nervîlie et de sa fille M"* Aubernon; qui
acquit plus tard une si grande célébrité, existait déjà sous le
second Empire. J'y fus introduit vers 1862. C'était un salon fort
agréable par la qualité et par la variété des personnes qu'on y
rencontrait. Aucun exclusivisme/ aucun esprit de caste ne s'y
faisait sentir. Les deux maltresses de la maison, toutes deux spi-
rituelles, ne demandaient à leurs invités que de la bonne grâce
et de l'esprit. Elles ne s'inquiétaient pas de savoir d'où ils ve-
naienl, quelles étaient leurs opinions politiques ou religieuses.
Pourvu qu'ils sussent exprimer des idées, justes ou paradoxales,
modérées ou radicales, — peu importait, — ils étaient les bien-
venus. Leur mérite respectif se révélait surtout dans ces fameux
dîners du samedi, aussi gais, aussi amusans à coup sûr que pou-
vaient l'être les soupers du xviii* siècle. J'y ai entendu pour ma
part des conversations qui ne le cédaient en rien aux entretiens
que M"** d'Épinay a recueillis en soupant chez M"* Quinault. Pour
ne parler que des morts, le commandant Rivière, Lavoix,
Alexandre Dumas fils, Pailleron, Caro, Renan, Larroumet, Henri
Becque s'y abandonnaient en toute liberté à leur verve natu-
relle sans crainte de choquer personne par la hardiesse de leurs
propos. L'art supérieur des maîtresses de la maison était d'abord
de les réunir à la même table par groupes sympathiques, puis de
ne jamais dépasser le nombre de douze convives pour que la
conversation pût demeurer générale en supprimant les apartés à.
voix basse entre voisins. La sonnette de M""* Aubernon dont les
profanes se moqpaient sans en connaître Tusage n'était pas entre
ses jnains un instrument de tyrannie. Elle ne s'en servait au con-
traire que pour assurer à tour de rôle la liberté de parole de
chacun. Avec son esprit hardi et prime-sautier elle ouvrait en gé-
néral le feu la première, elle choisissait un sujet de circonstance,
une pièce nouvelle, un livre, une discussion parlementaire, une
proposition de loi, quelquefois même une simple aventure mon-
daine. Elle en parlait très franchement, très délibérément, sans
embarras, sans pruderie, et elle invitait ainsi ses convives à
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^li REYUB DES DEUX MONDES.
prendre position. Lui répondait qui voulait Sous la protection
de la sonnette chacun pouvait prendre la parole h son tour a^ee
la certitude de n'être pas interrompu par le bruit des conversa-
tions particulières. On se sentait alors si à Taise, si bien sou-
tenu par l'attention de tous, il se dégageait de ce milieu in-
tellectuel une telle quantité de fluide que des gens d'ordinaire
peu communicatifs y devenaient éloquens. Je garde le souvenir
d'improvisations merveilleuses qui ne se seraient pas produites
ailleurs, qui naissaient sur place du frottement, de l'excitation
de tant d'esprits distingués.
Rue de la Ghaussée-d'Antin, dans Thdtel que devait occuper
plus tard le journal la République Française^ le président Benoît^
Champy et sa femme recevaient une société choisie de littéra-
teurs et d'artistes. On 7 entendait d'excellente musique. M** Pattt,
M"^^ Boucher, M"^ Trélat y chantaient, M. Patin y disait des
vers, le président lui-môme y récitait des fables de sa composi-
tion d'un tour aisé et spirituel.
Aucun de ces salons n'égalait en importance et en influence
politique celui de l'écrivain célèbre qui signait ses ouvrages du
pseudonyme de Daniel Stern. La comtesse d'Agoult, née Fla-
vigny, occupait ime place à part dans la société parisienne. Par
sa naissance et par ses alliances, elle tenait au faubourg Saint-
Germain, par ses opinions à la République. Son Histoire de la
Révolution de 1848, écrite du style le plus vigoureux, donnait de
sa personne et de son talent une idée élevée. On n'y sentait rien
de faible ni d'efféminé. Le ton en était grave^ sérieux, viril. U
eût été difficile de raconter les événemens avec plus de fermeté.
Ge livre avait classé tout de suite Daniel Stem parmi les écri-
vains avec lesquels on compte. Sa connaissance des littératures
étrangères, ce qu'elle avait écrit sur Dante et sur Gœthe aug-
mentaient encore son crédit intellectuel. Quoiqu'elle ne fût plus
jeune, elle conservait sous ses cheveux blancs 4es lignes de vi-
sage sculpturales, d'une grande pureté et d'une grande noblesse.
Ghaque dimanche dans l'après-midi son salon s'ouvrait à des
hommes de tous les partis parmi lesquels dominait l'esprit d'op-
position à l'Empire. Son gendre M. Emile OUivier, alors dans
tout l'éclat de sa jeune renommée, y donnait le ton. M** d'Agoult
elle-même, assise au coin de la cheminée, encourageait la con-
versation sans y prendre une part très active. Sa présence se
faisait sentir bien plus par la dignité constante de son maintieD,
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ipii'^?
AU TEMPS PASSÉ. 575
par le sérieux avec lequel elle écoutait que par de fréquentes
interventions personnelles. On s'adressait à elle, on la prenait en
général pour juge du camp, mais on n'attendait pas d^elIe une
réplique détaillée. Souvent elle opinait d*un mot ou d'un geste
de tête, montrant bien qu'elle ne perdait rien de ce qui se disait,
mais sans aucune prétention de diriger l'entretien. Elle n'en de-
meurait pas moins le centre réel, le lien presque unique entre
tant de personnes qui ne se rencontraient que chez elle, depuis
son frère M. de Flavigny et le comte Louis de Viel-Castel, fami-
lier de la maison de Broglie, jusqu'à Challemel-Lacour et au
prince Louis-Napoléon. La politique impériale y était traitée
sans ménagemens, comme une politique de circonstance qui ne
devait pas durer, que remplacerait nécessairement tôt ou tard
un régime plus libéral. On crut toucher au port, tenir enfin ces
institutions libres auxquels aspiraient tous les habitués de la
maison, lorsque, au mois de janvier 1870, M. Emile Ollivier
fut appelé au ministère. Le salon de Daniel Stem, les idées
qu'il représentait triomphaient avec le nouveau chef du
cabinet. Triomphe de courte durée auquel allaient succéder
trop tôt les angoisses de la guerre et les humiliations de la
défaite.
La politique était loin d'absorber l'activité d'esprit de Daniel
Stern. Elle aimait les lettres pour elles-mêmes, do l'amour le
plus éclairé et le plus noble. Les soirées littéraires qu'elle don-
nait de temps en temps témoignaient d'un goût très délicat. Un
jour on y entendait l'excellent acteur italien Rossi réciter quel-
ques scènes à'Othello ou de Roméo et Juliette. Un autre jour
c'était Ponsard déjà presque mourant qui lisait son Galilée. On
n'osait rien refuser à une maîtresse d^ maison si accomplie.
Ponsard se sentait mourir, il avait monté l'escalier de la maison
appuyé sur le bras de sa femme, en s'arrètant à chaque marche.
Mais il avait suffi que Daniel Stern témoignât un désir pour le
galvaniser. Depuis sa jeunesse, cette femme supérieure exer-
çait ainsi une séduction irrésistible sur tous ceux qui l'appro-
chaient. L'âge ne lui avait rien enlevé de sa puissance. Jusqu'à
son dernier jour, deux hommes d'un rare mérite, Louis de Ron-
chaud et Tribert, se disputaient la joie de lui offrir l'hospitalité
pendant les mois d'été, l'un à Saint-Lupicin, dans un des
domaines les plus pittoresques du Jura; l'autre dans sa belle
résidence des Deux-Sèvres. Chez l'un comme chez l'autre, elle
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S76 REVUE DES DEUX MONDES.
était reine, admirée profondément, entourée des soins les pi
attentifs, délicatement aimée.
Chez Jules Simon, au cinquième étage de cette maison de
place de la Madeleine où il vécut cinquante ans, Tesprit d'opp
sition était plus marqué encore que dans le salon de M""* d'Âgou 1. 1
On savait y parler d'autre chose que de politique et y entend
nième au besoin des artistes distingués. Mais les habitués qui
réunissaient là le soir une fois par semaine étaient en généx-^J
des militans. Gens du monde, membres de l'Institut, prof^ts-
seurô, écrivains, députés, journalistes, ils aimaient et ils adnai-
raient presque tous dans leur hôte le libéral irréductible qui av^aît
protesté à la Sorbonne contre le coup d'État et qui continuait la
lutte au Corps législatif sans avoir désarmé un seul jour. Là on
ne se nourrissait pas cl^illusions, on ne croyait pas à TEmpirc
libéral. Pour ces esprits ardens et clairvoyans il ne s'agissctit
pas d'améliorer le régime, il s'agissait de le détruire et de le
remplacer. Le mot de République errait sur toutes les lèvres.
Opposition résolue, mais enveloppée de grftce et de finesse
• comme tout ce qui venait de Jules Simon. Ce charmant esprit,
ce merveilleux causeur cachait sous l'apparence du langage le
plus mesuré et le plus caressant une des âmes les plus fermes de
notre temps. Â l'entendre, à lé juger superficiellement, on l'au-
rsdt cru disposé à toutes les concessions. Il vous aurait accordé
dans la forme ce que vous auriez demandé, mais il n'aurait sa-
crifié à personne aucune des idées auxquelles il tenait. Dans sa
conception philosophique de la vie, toute atteinte portée à la
liberté du plus humble des citoyens lui paraissait un outrage à
la dignité de la nature humaine. Ce qu'il ne supportait pas de
la part de l'Eippire autoritaire, il ne le supportait pas davan-
tage de la part de ses amis politiques lorsque ceux-ci faisaient
mine d'abuser de leur nombre pour opprimer lès minorités. H
se dressait alors contre eux de toute son énergie comme il s'était
dressé contre le coup d'État. C'est cette solidité de principes qui
explique la diversité des jugemens portés sur lui et la fragilité
de sa fortune politique. Adversaire de toutes les tyrannies, il
fut traité par les uns de radical, par les autres de réactionnaire.
Il demeurait simplement ce qu'il avait été depuis sa jeunesse, le
plus ferme en même temps que le plus conciliant des libéraux.
A. Mkzikres.
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LES
RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS
HONORAIRES DES ARTISTES
PEINTRES ET SCULPTEURS
L'Argent est maître chez lui. L'indépendance historique des
Prix, qui ne souffrent aucun joug et bravent toute autorité^ est
Tun des faits principaux que ces études ont pour objet d'exposer
avec preuves à l'appui. Cette indépendance des « prix, » dans
Tacception la plus vaste du mot, est universelle et absolue : elle
s'étend au prix des hommes, comme au prix des choses, et au
prix de tous les genres d'hommes, salaires ou appointemens,
bénéfices ou honoraires.
L'Argent et ses créatures,. l'Aisance et la Richesse, évoluent
parmi nous à la manière des forces de la nature, brutales et
aveugles. Le penseur constate ces fluctuations et les explique;
le naïf seul prétend les maîtriser, sous prétexte qu'elles ne sont
pas « justes » toujours, ni « raisonnables. » £t en effet elles ne
le sont ni plus ni moins que les réactions chimiques ou les phé-
nomènes géologiques. Cependant, personne n'accuse d'immora-
lité la géologie ou la chimie.
Il est donc tout à fait oiseux de rechercher si les grandes for-
tunes sont nuisibles ou utiles dans un État, si les gros lots
d'argent sont l'apanage des branches d'activité les plus utiles à
TOMi XXX vu. — 1907. 37
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ft78 REVUE DES DEUX MONDES.
la nation et, dans chaque branche d'activité, la récompense des
plus méritans. En effet, nous voyons tous que, dans cette distri-
bution des biens par la loi économique, les mérites les plus
hauts ne sont pas les plus profitables, que les mieux payés ne
sont pas toujours les plus estimés, que des intelligences, clé-
ment doublées de travail et de volonté, sont rétribuées très diver-
sement suivant les besognes auxquelles elles s'appliquent et qu'un
notaire par exemple gagne plus qu'un explorateur, un poète oa
un astronome. Dans le milieu d'où sortent les plus notable opa>
lences, dans le monde financier, industriel et commercial, ce ne
sont «pas les sortes de commerce ou d'industrie les plus indis-
pensables à la nation, les plus géniales ou les plus hasardeuses,
qui ont procuré de nos jours les plus gros bénéfices ; soit parce
que la marge des gains s'y trouvait réduite par la concurrence,
soit parce qu'ils se prêtaient moins que d'autres à la concentn-
tion en peu de mains. Et parmi les élus des grands et extnu^
dinaires succès d'argent, il s'est trouvé des simples ou des pirates
que le hasard s'est plu à visiter ou à seconder. Tout cela,
semble-ttil, est connu, mais il est bon de le redire.
An reste, si les millions se décernaient par autorité ministé-
rielle comme les palmes académiques, au lieu de se conquérir
en des batailles où la chance a grande part, il n'est pas cer-
tain qu'ils seraient partagés avec phis d'équité. Pour exciter U
haine des bras contre les tètes, on dit aux premiers : c'est vous
seuls qui avez tout créé; vous êtes les artisans de toutes ces
richesses que possèdent quelques-uns ; donc, ceux-ci vous les ont
volées. Pourtant, cette masse de travailleurs n'a rien créé du
tout, c'est un outil, une force inerte v Le seul « auteur » est celui
qui conçoit l'idée, qui dresse le plan, qui dirige les forces; sans
lui, la foule ouvrière ne ferait, ne pourrait et ne serait rien, rien
que ce qu'était l'homme primitif, l'homme des cavernes, qui
<$ha$8ait et péchait pour ne pas mourir.
Le (c créateur » qui serait fondé à se plaindre, à protester
contre le spéculateur ou le patron enrichi, ce n'est pas le ma-
nœuvre exécutant, l'homme de peine, qui profite de la confec-
tion de ces richesses nouvelles dans son bien-être et ses salairei
accrus, c'est l'homme de science, invisible générateur de cette
^de progressive, père des machines, des substances et des inven-
tions, dont l'application pratique profite le plus souvent à autrui.
Celui-là pourtant ne se plaint pas.
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. S79
I
Hais, si l'Argent est mattre chez lui,, il n'est maftre que chez
lui. Si l'Argent n'a pas plus souci de la « raison » dans le choix
de ses favoris, que les prix n'ont souci de la <c justice » dans
leurs rapports vis-à-vis les uns des autres, — et que peuvent la
raison ou la justice contre l'offre et la demande, contre l'abon-
dance ou la rareté? — si la richesse se forme donc, se dissipe
ou s'accroît à sa guise, suivant ses lois propres qui n'ont rien à
démêler avec les lois politiques ou morales, son domaine^ son
râlCf peuvent être bornés plus ou moins par la législation et par
les mœurs.
L'Argent peut être plus ou moins confiné chez lui : par là
Constitution, suivant que certaines charges ou dignités s'achètent
ou ne s'achètent pas; par l'Opinion, suivant le rang assigné par
elle aux biens de la fortune, parmi les autres biens, les autres
forces, les autres prestiges de la terre. Il n'est pas rare d'en<-
tendre dire que le rôle de l'argent s'est accru de nos jours et que
nous sommes menacés de ploutocratie. J'aurai donc l'air d'énon-
cer un paradoxe en affirmant que c'est plutôt le contraire qui
est arrivé: la ploutocratie ne semble point & craindre; nou0
serions plutôt enclins à la « ploutophobie. »
C'est dans le passé, sous l'ancien régime, depuis la fin du
moyen âge jusqu'à la Révolution, lorsqu'il ne se faisait plus
grand'chose par la Force et qu'il ne s'en faisait guère par
l'Opinion, que l'Argent a régné en France. Presque tout se
vendait, puissance et honneurs, emplois civils Qt militaires, et la
noblesse elle*môme dont les titres étaient inséparables des terres
sur lesquelles ils reposaient. Il fallait être riche pour devenir
quelque chose et, si la faveur du prince distinguait parfois
un homme pauvre, elle en faisait du môme coup un grand et un
riche, parce que la richesse était la conséquence ordinaire du
pouvoir.
Pour l'opinion publique de jadis, cette richesse, voyante et
fastueuse, attirait par eUe-môme le respect, et le légitimait
d ailleurs par la noblesse et les dignités qui s'y annexaient. Elle
unissait ainsi l'ensemble de ces « grandeurs d'établissement, »
suivant le mot de Pascal, en face desquelles les « grandeurs
naturelles, » le talent et la science, demeuraient bien peu de
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580 REVUE DES DEUX MONDES.
chose. Les individus adonnés aux professions libérales, dont
nous allons pénétrer ici le budget, dépendaient étroitement
par leur bourse de cette élite pécuniaire. Ils ne souffraient point
de lui être domestiqués ^biï3 leurs intérêts, sinon dans leurs pe^
sonnes^ et le commun peuple leur donnait dans son esprit
une place conforme à celle qu'ils occupaient dans la hiérarchie
sociale.
U s'est opéré de nos jours une disjonction absolue de ces
biens et de ces forces autrefois associées : richesse, puissance et
honneurs. Notre époque, où il y a plus d'argent aggloméré chei
quelques-uns, est aussi celle où l'argent donne, à ceux qui le
possèdent, le moins de pouvoir. Au cours du xix* siècle, il n'y a
pas eu de grands hommes d'État enrichis par la politique ; il n^
a pas eu de gros millionnaires portés au gouvernement par
l'argent. Tel député peut vendre son vote, tel ministre jouer sur
des nouvelles et tel président de la République mettre de côté
pour sa f anûlle ses frais de représentation ; ce sont là des grivè-
leries sordides, elles rapportent peu, elles déconsidèrent beau*
coup. L'opinion les réprouve aujourd'hui, tandis qu'elle ne s'eo^
choquait pas naguère.
Si le pouvoir ne donne plus Targent, l'argent ne dona«
pas davantage le pouvoir. De richissimes aoitrés, gr&ce à leo^
fortune, dans les assemblées électives, il ne s'en voit, à droite
ou 4 gauche, qu'un fort petit groupe ; beaucoup moins que A«
gens besogneux. Par contre, nombre de candidats millionnaires 9
aussi bien de gauche que de droite, échouent et, d'une manière
générale, les postes officiels, grands ou petits, sont occupés pa^
des gens médiocrement aisés.
Bien qu'il n'y ait plus en cette démocratie de privilèges d^
naissance, il subsiste encore des descendans de ces privilégiés-
Or la Richesse a plus perdu à l'abolition de la Noblesse, qa^
l'aristocratie elle-même. Turcaret ne peut plus acquérir à beau^
deniers comptans un marquisat authentique, conmie souS
Louis XV; tandis que le propriétaire d'un nom historique conti-'
nue d'acquérir par contrat de mariage, comme sous Louis XV^f
les capitaux de Turcaret. Ici, les lois ont enlevé à l'or une capa-
cité d'achat; les mœurs ont conservé à la race une capacité
d'échange.
L'Argent n'a même pas le privilège de se multiplier lui-mèmef
je veux dire de créer la richesse. Il ne joue qu'un petit rôle
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^^'^r
LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS AlfS. 581
dans sa formation ; témoin le succès de la plupart des grandes
entreprises industrielles et commerciales, de celles qui sont au-
jourd'hui les plus florissantes, les plus lucratives, et qui ont
débuté presque toutes avec d'infimes capitaux.
Un autre avantage enfin, une autre supériorité, a échappé à
la Richesse : le respect, la considération des hommes, est allé à
ces (c professions libérales, » faites de « grandeur naturelle, »
qui, plus que toutes, donnent maintenant V « honneur » et où
l'argent ne sert à rien pour réussir. Quelques-unes d'ailleurs
donnent aussi l'argent : non seulement un grand riche, qui n'est
que riche, a moins de prestige aujourd'hui, sauf peut-être pour
son portier, qu'un grand peintre ou un grand avocat; mais
ceux-ci mêmes arrivent, par leur parole ou leur pinceau, à
compter parmi les citoyens très opulens.
Ce dernier fait ne tient pas au mérite intrinsèque des
peintres actuels, — ils ne pensent pas en avoir plus que Titien,
^eJasquez ou Rembrandt, — pas plus que les hauts hono-
adirés de nos médecins et chirurgiens ne tiennent à la supério-
wté de leur diagnostic ou de leur bistouri sur ceux de leurs
Prédécesseurs. Il tient à la multiplication du nombre des riches,
^ûlxes d'origine multiple, qui se font enchérir grandement les
^s aux autres, parleur demande croissante, les œuvres ou les
^P^cités rares. Le chirurgien amateur d'art, auquel une Dpéra-
tioxx rapporte 5 000 et 10 000 francs, n'hésite pas à payer de ce
prî:3c un dessin de grand maître, celui par exemple qu'Albert
D*:ï*'er, en 1521, vendit 24 francs, chiffre égal, ai-je dit déjà, à la
^*l^ur d'un clystère destiné à sa femme qui était malade.
Les productions des artistes vivans n'atteignent pas de sem-
"*^l)les taux ; mais, suivant qu'ils sont plus ou moins laborieux
®* C|u'ils exploitent leur renommée avec plus ou moins d'exi-
g^^ïxces ou de scrupules, ceux qui jouissent de la faveur du pu-
^^ie réalisent annuellement de 200 000 à 300 000 francs de recettes
®^ France. En Angleterre, ils dépassent 500 000 francs : l'un
ï^ît 36 portraits par an à 15 000 francs; d'autres produisent
^oîns, mais prennent plus cher. Nous avons d'ailleurs, parmi nos
^ïicitoyens vivans, des peintres qui ont reçu 50 000 francs et
j^^qu'à 100000 francs pour un tableau, et un célèbre pprtrai-
^ste actuel est communément loué de sa modération parce qu'il
^^ demande à ses modèles que 30 000 francs pour les reproduire
^ pied et 20 000 francs jusqu'à mi-corps.
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B82 BEVUB DES DEUX MONDES.
Ces priXy assee rémunérateurs pourtant, ne sont rien auprès
de ceux qu'atteignent les toiles et les esquisses des maîtres du*
parus. Tel d'entre eux n'a pas, en toute sa vie, empoché le
chifiFre auquel atteint aujourd'hui une seule de ses œuvres eo
vente publique. C'est là une dépense de riche, présentemoit
étrangère h mon sujet ; je ne m'occupe ici que des recettes réa-
lisées par l'artiste en personne, des sommes que lea tabletni
d'autrefois ont rapportées à leurs auteurs.
II
Ces auteurs, notables ou obscurs, ou même novices, ne sont
plus ce qu'étaient leurs devanciers, — « gueux comme no
peintre, » disait un vieil adage, — ils trouveraient étrange qn'oo
leur proposât de travailler « à la journée, » comme Gimabue e^
son aide, en 1302, gagés ensemble 23 francs par jour. Vittorio
et son fils ne touchaient alors que 9 fr. 80; plus tard (1368).
Francesco de Volterre et Nerussio, pour exécuter les fresques du
Campo Santo de Pise, recevaient l'un 16 francs, l'autre lOfranci.
Ces chiffres (1) représentaient, dans ce que nous pourrions appe-
ler la <c série de prix » de l'Europe du moyen &ge, le tarif ordi-
naire de cet « artisan » de première catégorie qu'était le manieur
de pinceau. Hugo von der Goes, ou Hugues de Gand, Tanteor
d'une Nativité que l'on voit aux Uffizi de Florence^ était em-
ployé à 22 francs par jour, en 1468, & brosser des décoratkms
pour l'entrée de Charles le Téméraire & Bruges; à Orvieto, Fra
Ângelico était appointé au taux presque identique de 576 francs
par mois, taux qualifié de « splendide » parce qu'en plus il était
nourri.
Nourri, le peintre l'était parfois assez mal; témoin Davi^
Ghirlandajo qui , mécontent de la chère au couvent de Passi-
gnano, lança les plats à la tète du frère qui le servait etle blessa
grièvement; ou encore Paolo Uccello qui, fatigué de ne mangv
que du fromage, prit la fuite et ne revint que sur la promesse
d'un menu plus varié et plus copieux. Pour éviter pareik ennaisy
le menu des repas était souvent fixé d'avance par-devant notaiie:
(1) Je n'ai pas besoin de rappeler ici que tons les prix qni figarrat dun oct
article sont traduits et exprimés en monnaie actuelle : par exemple QmabQ« tôt*
chait 10 sous viennois, valant intrinsèquement 6 francs 70 centimes, \6ê(fiui»t^
raient aujourd'hui un pouvoir d'achat de 2t fr. 50 c.
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LE9 RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. S83
Jean Hosemant) de Tournai, travaillant pour le pape à Avignon
(1430), aura droit à 3 mesures de vin, 6 miches de pain, un
bon plat de viande, des œufs ou des légumes.
Michel-Ange et Léonard de Vinci furent ainsi payés au mois,
645 francs chacun, — et quand ils manquaient on leur décomp-
tait la temps perdu, — pour peindre les cartons de la bataille
d'Ânghiari et de la guerre de Pise. Vingt et un francs par jour
était aussi ce qu'allouait Antonio Moro à Buecklaer, quand il
avait recours à sa collaboration. De moindres artistes, — tel celui
qui fit à Venise la mosaïque de la chapelle Ghigi à Sainte-Marie-
du-Peuple (1520), — se contentaient de 86 francs par mois, avec
pain, vin, huile et sel à discrétion, un habit neuf par an et
l'oeuvre achevée, au bout de quatre ans, une gratification, de
8600 francs. C'est à peu près la journée de 12 francs d'un
peintre de tableaux h Dijon, en 1521, et le traitement de
^f OO francs par an du peintre de Tarchiduc-roi d'Espagne, h
An-as (1501). Plus tard, ce mode de rétribution cessa d'être en
^c^e, sauf pour des travaux collectifs et de métier, comme la
''^^lauration des peintures de la grande galerie de Fontainebleau,
oiL les peintres occupés sous J.-B. Vanloo, au temps de
*-oxais XVy touchaient 16 fr. 70 par jour.
Parle prix des journées, rapproché de celui des travaux
S3L^cutés, on peut augurer de leur importance, du personnel et
^^^ temps qu'ils exigeaient; en 1296, les peintures murales de
^^■=^ hôtel, à Paris, coûtèrent à la comtesse d'Artois 24 000 francs;
^ l.es sujets chevaleresques, brossés tant à l'huile qu'à la colle
^^ plafond et sur les murs d'une grande salle du chftteau (1307),
ttt.^T'^nt payés par elle 5860 francs. La peinture d'un simple
t^^emacle h Notre-Dame de Boulogne (1329) revint presque
^^^si cher. Le fait peut tenir h la différence des matières pre-
i^i^res, et notamment à l'emploi de l'or et du bleu d'outremer,
^^les fournitures que le peintre du moyen ftge ne prenait pas à
*^ charge.
Toujours il stipulait, dans les contrats où le prix de son
®Uvre était fixé d'avance, que ces substances précieuses seraient
ï^Urnies par qui commandait le tableau. Philippe II, pour une
^pie de V Adoration de T Agneau de van Eyck, qu'il fit faire par
'Michel Coxie, paya 825 francs le bleu d'outremer que Titien lui
^^^it envoyé d'Italie. Les couleurs ordinaires étaient, à propor-
A ^on, plus rares et plus chères que de nos jours : on ne s'étonne
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584 REVUE DES DEUX MONDES.
pas qu'Albert Durer en possédât une provision qu'il évalue à
3 000 francs (1807), lorsqu'on le voit acheter la « couleur d«
plomb » «ur le pied de 29 francs la livre à Anvers.
Quand les surfaces à couvrir étaient vastes, la besogne était
longue et peut-être que les 26000 francs, promis à Ghirlandajo
pour la peinture du chœur de Santa Maria Novella, à Florence,
ne le rémunéraient pas plus grassement que les 738 francs payés
à Memliag (1480) pour les quatre volets de retable (de 55 cen-
timètres sur 42) de la guilde de Saint-Jean et Saint-Luc, à
Bruges. Memling d'ailleurs était & son aise, propriétaire de plu-
sieurs maisons et Tun des 150 bourgeois les plus imposés de li
ville ; tandis que Stephan Lochner, le grand primitif allemand,
dont les musées anglais et germaniques se sont disputé les
tableaux, mourut à l'hôpital de Cologne. Autrefois conmie au-
jourd'hui des talens égaux eurent d'inégales destinées. Le prix
de 18000 francs, payé à Giotto (1304) par le pape Benoit S,
pour 5 sujets de la vie du Christ et un tableau en détrempe dans
la sacristie de Saint-Pierre, à Rome, semble hors de propc^rtion
avec les gains modestes de son maître Cimabue. Aux simples
particuliers Giotto ne demandait que 90 francs et au maximum
250 francs pour un portrait. Il est vrai qu'il recevait de Florence
une pension annuelle de 4400 francs.
Mais les « pensions » des artistes célèbres, aux diverses
époques, ne nous initient que très imparfaitement & leur situa-
tion financière, parce que c'étaient tantôt de pures munificences
qui ne les astreignaient à rien, comme les 3 000 francs annuels
de l'Empereur & Albert Durer : tantôt au contraire, c'était le
paiement anticipé de tout ou partie des œuvres que se réservait
un bienfaiteur, non moins avisé que généreux. Telles furoit, &
Rome, la pension de 26000 francs servie par Paul III à Michel-
Ange; à Madrid, celle de 7000 francs promise à Velazquez ptf
Philippe IV. Telles étaient en France les pensions des « peintres
du Roi, » qui varièrent de 2 000 francs pour Simon Vouet et de
6 500 francs pour Van der Meulen, à 10 000 et 15 000 francs pour
Coypel, Poussin et Mignard.
C'est plutôt par le prix qu'ils vendaient leurs toiles qiK
nous pouvons établir le budget des artistes. D'après quelques
fortunes exactement connues de maîtres anciens, l'on devine que
ce budget fut très variable suivant la richesse ^u pays où ils vé-
curent. Raphaël en mourant (1520) laissait près de 700000 francs,
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n^^^
LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. S85
A. Durer n'en laissait que 164 000 (1S2S); c'est que Rome était
plus opulente que Nuremberg et que la clientèle des papes
valait mieux que celle des burgraves de HohenzoUern.
Que la médiocrité de vie, de situation et d'&me des primi-
tifs ait été profitable à leur art, duquel rien ne venait les dis-
traire, c'est une opinion soutenue par de bons critiques ; rien
n'en démontre historiquement le bien fondé; et l'on pourrait
aussi bien redouter que le manque d'argent et la dépendance
qu'il entraîne n'abaissât ou ne dispersât leur pinceau, à la re-
cherche du pain quotidien, en des productions hâtives, si l'on ne
savait que le souci de la perfection esthétique est, en vérité,
tout à fait indépendant de la question d'argent. Il le fut autre-
fois comme il l'est de nos jours. C'est une affaire de tempéra-
ment individuel.
III
Jusqu'où peut aller le désintéressement de l'artiste, on le
conçoit, lorsque la ruine d'un monument antique découvre à nos
yeux d'admirables morceaux de sculpture, destinés par leur
place même dans l'édifice à ne jamais voir le jour et dont, seule,
une catastrophe pouvait nous révéler la beauté. Une telle abné-
gation est rare ; il n'est guère d'hommes de génie insensibles à
la louange ; il en est un grand nombre que le salaire influence
peu et il n'^n est pas qui ne l'accueillent avec plaisir. Le plus
ou le moins d'aisance de ceux qui furent la gloire de la pein-
ture n'influa pas beaucoup, j'imagine, sur leurs procédés de
travail, depuis cinq siècles. Mais il y en eut, en tout temps, de
plus OQ moins désireux de s'enrichir et surtout de plus ou moins
capables d'accrottre le produit de leur pinceau, suivant le
milieu économique où le hasard les avait placés et suivant leur
don (Texécution plus ou moins rapide.
Dans l'Italie du xv« siècle, les peintres étaient, sous le rap-
port pécuniaire, peu supérieurs aux petits marchands. Les dots,
dans le monde des artistes, variaient de 5400 à 10 800 francs.
André Mantegna, en 4499, donne à sa fille 13400 francs. Il n'est
guère que le Péru^n qui dépasse ce chiffre : sa femme, Glaire
Fancelli, lui apporta 18 000 francs. Raphaël et Michel-Ange furent
les premiers, et même les seuls au xvi* siècle, avec Titien, qui
obtinrent une véritable aisance. Ib savaient défendre leurs inté-
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586 REVUS DBS DEUX MONDES.
rets : pour le paiement de la fresque des Sibylles, à Santa Maria
délia Groce, Raphaël faillit se brouiller avec Chigi qui la lui
avait commandée; l'on s'en remit à l'arbitrage de Michel-Ange:
c( Cette tète, dit Buonarotti, en montrant du doigt une des
Sibylles, vaut à elle seule 400 écus, » — 2 700 francs. — « Et les
autres? reprit le caissier. — Les autres ne valent pas moins,»»
répondit Michel- Ange. Chigi s'exécuta de bonne grâce et fi^
compter 2 700 francs par chaque figure, — on sait qu'il y ecm.
a quatre, — mais il ajoutait : « Tâchez que Raphaël soit con —
tent, car, s'il se fait encore payer la draperie, nous allons éb
ruinés. »
De pareils Mécènes se rencontraient ^ rarement : Raphaël
en 1516, c'est-à-dire en pleine renommée; demandait 5 000 franc
d'un grand tableau, tel que le Couronnement de la Vierge; et 1^
duc de Ferrare, pour l'esquisse de son Saint Michel^ lui envoyait ^
en 1518, 675 francs. Pour les tapisseries des Actes des apdirer^
chaque carton lui fut payé 4300 francs par Léon X; 1' « entre-
prise » de la décoration du Vatican fut d'ailleurs le plus beand^
ses profits. C'était un atelier organisé, où Jules Romain et Pelle—
grino de Modëne faisaient les grands sujets, Jean d'Udine le3
stucs et grotesques, etc. ; jamais une vie d'homme, longue ois^
courte, n'eût suffi à couvrir de pareilles surfaces.
Michel-Ange aussi avait cinq aides à la Chapelle Sixtine; il
mit quatre ans à en peindre la voûte, qui lui fut pegré^
280 000 francs. Quant au Jugement dernier ^ il l'exécuta en cinc^
ans (mai 1536 à novembre 1541) et ne reçut d'autre allocatior^
pour cette œuvre que son traitement ordinaire d' <( architecte eC^
chet, sculpteur et peintre des palais apostoliques. » Bien qu^^
Michel-Ange ait souvent crié misère, on trouva chez lui à 8^^
mort de 180000 à 200000 francs d'espèces ou de valeurs. D pos^ —
sédait en outre des immeubles, énumérés dans une a Denunzi^^
de boni, » sans parler de donations faites à son neveu Léonardo
Raphaël dut gagner davantage, si l'on en juge par le chiflfr^^
de sa succession ; mais ses biens fonciers se réduisaient à peu d^^
chose : une vigne de 13 000 francs, un terrain dans la via GiuUa^^
acheté à charge de bâtir moyennant une rente de 3 400 francs^ :^
et sa maison au Borgo Nuovo que Bramante lui avait construite
et dans laquelle il mourut. La politesse romaine pouvait 8euL«
appeler « palais » cet édifice modeste en briques et mortia^
couléy où le grand artiste avait entassé des tapisseries et des an-
i
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 887
tiques qu'il n'eut jamais le temps de ranger. Il l'avait payé
1 29 000 francs ; au xvii* siècle, Alexandre VII Tacheta 77 000 francs
seulement et le démolit pour agrandir la place Saint-Pierre.
Sauf ces deux illustres exemples, l'Italie de la Renaissance lé->
sinait avec les peintres et les sculpteurs. Ceux-ci s'épuisaient en
sollicitations pour obtenir un acompte sur leurs tableaux et
leurs statues, tandis que les largesses pleuvaient sur les poètes,
les philologues, les humanistes. C'est le contraire dans notre
société moderne. Le Corrège céda son Christ au jardin des OH*
viers en paiement d'une dette de 110 francs et sa coupole de
Parme ne lui rapporta pas plus, dit-on, que l'on ne donnait à
Raphaël pour une seule figure de ses Stances. Ânnibal Carrache,
pour une soma de grain et une de vin, c'est-à-dire pour une cen-
taine de francs, vendit à de riches marchands j les Lachini, sa
Résurrection de Jésus-Christ, maintenant au Louvre.
A défaut d'argent, le peintre du xvi* siècle acquit un rang
social. Après que Maître Raphadl d'Urbin fut mort^camérier
pontifical et chevalier de l'Eperon d'Or, ses successeurs, au
temps de Messire Georges Yasari, se purent qualifier « profes-
seurs, » « chevaliers » ou <c académiciens. » En Italie, du moins,
car ^1 France et en Espagne, jusqu'au premier tiers du xvu* siècle,
un roi ne pouvait mieux honorer son peintre ordinaire qu'en lui
conférant titre de son « valet de chambre. » Quant aux simples
« compagnons-peintres » qui travaillaient au Luxembourg en
1620, et parmi lesquels étaient Philippe de Champagne et Pous-
sin, jeunes encore et inconnus, la reine Marie de Médicis se i
montrait généreuse à leur égard en leur allouant une gratification I
de 250 francs. |
Cent ans avant, Albert Durer faisait des portraits & la plume
ou au fusain pour un cent d'huîtres, un chapelet de cèdre ou I
une branche de corail. Le tableau qui semble lui avoir rapporté
le plus fut un Martyre de saint Bartholoméy commandé à Venise 1
(1506) par des Allemands qui le payèrent 3690 francs. Ce fut à
son avis une mauvaise affaire ; il y employa plusieurs mois et
« pendant le temps que j'ai mis & le peindre, j'aurais bien pu
gagner 200 ducats, — 8600 francs; — car j'ai refusé beaucoup
de commandes pour pouvoir m'en occuper exclusivement... Seu-
lement j'ai fermé la bouche aux peintres qui disaient : C'est un
habile graveur, mais il n'entend rien au maniement des cou-
leurs. »
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58S RBYUB DES DEUX MOIfDES.
Honnis ce tableau et le portrait du roi Sigismond de Po-
logne, représenté en compagnie de Charlemagne (1512), pour
lequel il reçut 2 1 25 francs, Albert Durer, avec son pinceau
ou son crayon, ne gagna que des sommes très minimes. Il nous
donne le détail de ses recettes dans le journal de son voyage
aux Pays-Bas, {effectué, non pas au temps de sa jeunesse lors-
qu'il regardait encore, ainsi que les autres « maîtres, » son art
comme un métier, mais lorsqu'il était, sept ans avant sa mort
(1521), en pleine possession de la renommée.
Ses travaux les plus lucratifs furent alors un portrait à
l'huile du roi de Danemark, exécuté à Bruxelles pour 750 francs,
celui du f*eceveur Sterk, (( très bien soigné et d'une valeur de
[625 francs], dit A. Durer. Il me donne [500 francs], » preuve que
souvent il n'y avait pas de prix fait d'avance. « Je fais le portrait
à l'huile de Bernard de Reszew, il me le paye [200 franfô] e<
donne de plus [35 francs] à ma femme et [25 francs] & Suzanne,
ma servante. » Il échange parfois ses œuvres contre diverses
marchandises : « J'ai peint à l'huile une bonne figure de Véro-
nique, nous dit-il; ce tableau vaut [300 francs]. » Un peu plus
tard, il nous dit .avoir fait présent de sa Véronique et d'un Adam
et Eve peint par Franz, pour deux pierres précieuses valant en-
semble 350 francs. Ce furent là ses meilleures affaires.
Ses autres productions ne dépassent pas 50 ou 60 francs, •-
telle une Vierge peinte sur toile, ou les portraits du grand
Antoine Haulnott et de Maître A. Brann avec sa femme. Le prix
presque uniforme de ses dessins, de ses portraits au charbon,
est de 25 francs. Il a pour cliens des gens de toute condition et
de toute nation ; aux nonnes de Cologne il fait des concessions
et exécute des portraits pour 7 francs. « Je fais çà et là, con-
signe-t-il dans son journal, beaucoup de dessins et d'autres
choses à la convenance des personnes que je vois. Mais la plu-
part du temps, mon travail ne m'est pas payé... En Flandres,
dcms toutes mes transactions, dans toutes mes ventes, j'ai été
lésé; spécialement par Madame Marguerite, sœur du roi Charles
(Charles-Quint), qui ne m'a rien donné pour les présens que je
lui ai faits. » Le principal de ces présens consistait en deux deS'
sius sur parchemin, que Durer évaluait 750 francs ; et les chiffrée
auxquels Durer apprécie ses œuvres ne sont généralement pas
au-dossous de ce qu'il les vend.
Ce que recherchait le public de ce temps, ce qu'il achetait,
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'^w^-
LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 58^
n'était pas le talent de l'artiste, c'était i'« image. » Aussi paie-
t-il les gravures plus cher, proportionnelleinent, que les dessins
originaux. A. Dûrervendait de 175 à 250 francs la collection de
ses estampes sur cuivre et 25 francs chacune certaines feuilles de
la Passion. L'œuvre entier du célèbre graveur Lucas de Leyde,
son contemporain, valait aussi 200 francs. Albert Durer lui-même
paie 25 francs une gravure du Sauveur, coloriée par une enfant
de huit ans, (c la fille de Mattre Gerhard l'enlumineur, » ainsi
qu'il appelle Gérard Hurembour, peintre d'Henri YIII, dont la
fille Suzanne porta plus tard à son apogée l'art de l'enluminure.
Par ses gravures, A. Durer pouvait vivre dans l'aisance ; il
n'était pas obligé d'exercer une profession annexe comme Henri
à la Houppe, dit le Maître au Hibou, qui tenait auberge k Ma-
lines à l'enseigne de la Tète-d'Or. Durer possédait à Nuremberg
une maison du prix de 15 000 francs ; il était « membre du grand
Conseil » de cette ville et ses économies devaient lui procurer un
revenu de qulëlque 7 000 francs par an, si elles étaient placées
an môme taux que les'25 000 francs prêtés par lui à la munici-
palité. Sans doute il eût gagné davantage ailleurs. « Depuis
trente ans, dit-il, les travaux dont j'ai été chargé par la ville ne
se sont pas élevés à 20 000 francs, somme sur laquelle je n*ai
pas eu un cinquième de bénéfice. J'ai gagné ma fortune, je vei\;c
dire ma pauvreté, avec les princes, les seigneurs et autres per-
sonnes du dehors. Je suis le seul ici qui vive de l'étranger. H y a
dix- neuf ans, le do]ge de Venise m'offrit [8 600 francs] par an pour
me fixer dans cette ville. Anvers m*a offert aussi [7 500 francs] par
an, en y ajoutant le don d'une belle maison. Dans l'une comme
dans l'autre cité tous mes travaux m'eussent été payés à part. »
Mais nulle part il ne fût parvenu à la fortune, si l'on en juge
par les prix de la môme époque payés par les plus riches princes
ou reçus par les plus grands artistes. Pour représenter Charles-
Quint et les membres de sa famille, Bernard van Orley, — dit
Bernard de Bruxelles, — touche 130 francs par chaque toile de
66 centimètres de côté. Pour un portrait en pied du roi de
Hongrie, le môme peintre reçoit 272 francs, et pour celui de la
duchesse de Milan, 294 francs (1535). Trois portraits du roi de
Castille, de la Reine et de l'archiduchesse d'Autriche sont payés
chacun 445 francs (1508), mais d'autres portraits de princes et
de roi ne montent qu'à 100 francs.
Antonio Moro recevait en Espagne de Philippe II 825 francs
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590 RSVUE DBB DEUX MONDBS.
pour chacune de ses œuvres. Une fois seulement, an temps de
sa faveur, ses portraits du prince de Portugal lui furent payés le
double. Van Coxcie touchait en Angleterre 567 francs pour on
portrait de la reine Elisabeth et 390 francs en Flandres pour
celui de Philippe II. Quant aux- tableaux de genre ou d'histoire,
ils atteignaient rarement le prix des portraits : Breughel le Vieux
(1520-1569) n'obtint pas pour ses toiles plus de 162 francs, et le
premier des Porbus reçut 260 francs pour la peinture et donne
des portes du grand-autel de Bruges, de l'^yèo de hauteur, re-
présentant V Annonciation et la Naissance du Christ.
Si les maîtres illustres de Tltalie, de la Flandre ou de TAlle-
magne, dont les noms ont traversé les siècles, gagnaient aussi
peu au regard de nos peintres contemporains, le salaire des
Français inconnus qui, du moyen âge à la Renaissance, ma*
nièrent le pinceau doit être fort modique. La peinture d'une
litière fut cependant payée 3100 francs en 1372, au poids de Tor
sans doute, de Tor fin qui entrait dans sa décoration. Une toile,
donnée à la cathédrale de Chartres par le sire de la Trémollle
(1396) lui coûta 964 francs; mais dans cette même ville, à la
même époque (1405), un « grand tableau où il y a un crucifix ^
n'est payé par Fhospice que 42 francs, et plus tard, à Chartres
toujours (1467), « pour avoir peint Saint Jacques, Saint Denis,
Saint Liénard, Saint Lubin et une petite Notre-Dame, » on
donne à l'artiste 60 francs.
L'image seule de Saint Jacques, sur toile, coûtait à Paris
235 francs dans Thôpital placé sous son invocation (1319); elle
fut remplacée, pour cause de vétusté peut-être, au bout de
250 ans (1572), par une autre peinture de ce saint qui ne coûta
que 130 francs. L'hospice de Soissons fait marché, en 1471, avec
un maître local qui se charge de « reblandir » le plafond et les
murs du réfectoire et d'y peindre la Cène, le Crucifiement et
plusieurs saints, le tout pour 114 francs. La municipalité de
Grenoble fait peindre un Crucifix (1520) dans la Chambre de ses
délibérations pour 117 francs. C'était un bon prix : un tableau
d'aiitcl, pour l'égliso de Mézières, vaut 84 francs; une Notre^
DafHf* de la Pitié, à Paris, vaut 60 francs (1553), im peu plw
qu'une enseigne d'hôtellerie à Nîmes qui se paie 39 francs (1592).
A vrai dire, on ne sait si ces toiles, quel qu'en fût le sujet, n'ëlaicnt
que de la « peinture d'enseignes, » ou si les enseignes d'alort
rivalisaient avec la grande peinture.
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L.iâ
LBS RICHES DEFUn SEPT CaEIfT^ ANS. 591
A vieillir en tout cas, ces tableaux pardaient beaucoup ; Vim
>en voit vendre d'occasion, aux xv^ et xvi* siècles, dcmt l'un repré**
sente : « Un homme et one femme sauvage avec plusieurs ebfans
BUS et de la verdure, » Tautre « Loth et ses deux filles, »> o^
encore un lansquenet, un Saint Hubert, une « femme nue tenant
une tête de mort, >» etc. Tout cela se négocie pour 3^ S et 7 francs.
Les vitraux étaient plus chers que la peinture ; ce qui s*e3q>lique
par le prix de k matière et par le sertissage compliqué de cette
mosaïque de verres colorés esk pâte ou émaillés au feu : une
verrière de la cathédrale de Troyes, représentant la Résurreciioi^
se paie 462 francs (1379) ; une autre en Bretagne, à Foi:^res
(1416), ne coûte que 116 francs.
Outre les tableaux de sainteté sur bois ou 6ur toito, les
fresques murales des châteaux et des églises, il était une sorte
de peinture dont le moyen âge fit une consommatiim prodigieuse :
celle des armoiries sur panonceaux, écussons, cottes d'armes,
bannières, guidons, étendards, couvertures même et housses de
cheval. Il en fallait pour les cérémonies de paix et de guerre;
pour les costumes et pour les monumens. Les villes, les sei^
gneurs en commandaient par douzaines et, comme leur prix va^
riait de un à dix fràhcs suivant la dimension et le fini du travail^
il devait être plus lucratif pour les maîtres d'alors de peindre
ces attributs que des figures.
IV
De sorte que l'artiste de talent moyen était pécuniairement
plus près de l'artisan qu'il ne l'est de nos jours. Et non seule-
men entre l'artisan et l'artiste médiocre, mais aussi entre ce der-
nier et le maître le plus illustre, il y avait moins de distance
jadis qu'il ny en a maintenant. Je n'ai pas la prétention de, le
démontrer par une statistique. Rien ne se prête moins à la sta-
tistique que des œuvres, dont la valeur changeante dépend
exclusivement du goût et de la mode, aussi bien du vivant de
l'artiste qu'après sa mort; puisque les tableaux de Raphaël lui
rapportèrent, avons-nous dit, de 600 à 6000 francs chacun, taudis
que ceux d'Albert Durer, à l'exception d'un ou deux, lui furent
payés de 70 â 700 francs.
Ces derniers renchérirent assez vite d'ailleurs, après la mort
de leurs auteurs, pour qu'il s'établit, dès le xvi* siècle, xme fa^-
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■.^Tf;'^
892 REVUE DBS DEUX MONDES.
brique de faux Albert Durer. On antidatait même les copies
d'une année pour leur donner le pas sur les originaux. Lemar-*
chand Hans Hieronymus Imhoff, dont la bibliothèque publique
de Nuremberg possède le « Petit livre secret, » y consignait pour
mémoire ses ingénieuses supercheries : « Une Vierge peinte à
Thuile sur un panneau de bois...; mon père, d'heureuse mé-
moire, a fait peindre au bas le monogramme d'Albert Durer,
mais on ne saurait soutenir positivement qu'A. Durer soit Fauteur
de ce tableau. » Imhoff en usait de même pour d'autres peintres :
« Une Vierge..., mon ancêtre, d'heureuse mémoire, l'a fait
peindre à Anvers ; je l'ai cédée k Overbeck comme un Lucas de
Leyde. »
Quoique les toiles des maîtres d'autrefois, authentiques ou
apocryphes, -r il en est beaucoup de telles, même dans les meil-
leurs musées, — aient, semble-t-il, toutes augmenté de valeur aux
temps modei!\nes, cette hausse a été très diverse et intermittente.
Par exemple, les productions de l'école française du xvm* siècle,
les Boucher, les Fragonard, qtii aujourd'hui* atteignent des
chiffres inouïs, étaient tombées, il y a soixante ans, dans un tel
discrédit qu'elles ne trouvaient guère d'acheteurs; les premières
éditions du Dictionnaire historique de Bouilhet (1845) et le Dk-
tionnaire de la Conversation (1857) ne contiennent même pas le
nom de Nattier.
Il serait donc téméraire de s'efforcer d'établir une moyenne
du prix des tableaux, à chaque époque, pour comparer le salaire
des grands peintres défunts avec celui de nos contemporains. Â
travers la disparité des chiffres, aux xvii* et xviu* siècles, le lec-
teur peut néanmoins constater ce double fait : la rétribution da
labeur artistique, pour inconnu soit-il et ordinaire, a augmenté
deux ou trois fois plus que celle des autres labeurs ; le gain des
artistes renommés s'est accru dans une proportion huit on dix
fois plus forte. De sorte que l'écart s'est tendu entre l'élite et la
masse beaucoup plus qu'autrefois.
Il en coûtait 27 francs en 1640 pour les peintures d'une en-
seigne de marchand, et 28 fr. 50 en 17.37 pour la représentation
sur toile de « deux messieurs du régiment de Périgord, destinés
à être exécutés en effigie. » Voilà sans doute l'art forain, le pins
bas degré, de l'échelle. Pourtant il se voyait déjà des tableaux i
des prix peu supérieurs. Je ne dis pas de vieilles toiles, comnie
on en trouve dans les inventaires de châteaux seigneuriaux, mi-
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LES RICHES DEPUIS SEPT CEKTS ANS. 593
abandonnées et rongées d'humidité : telles à La Rochefoucauld,
en Saintonge (1728), des douzaines de « dames de la Cour dans
leurs cadres dorés et ovales, » estimées 16 francs, 8 francs la
pièce et au-dessous; & côté d^ « Paysages de Flandres » ou
d' « Ecce Homo, » de « Samaritaines » et de « l!ouis XIV, » de
(c Marines » et de « Pucelles d'Orléans » à 9 francs, à 7 fr. SO.
Mais de vrais tableaux sont commandés par des villes ou des
églises, des « Madeleines » ou des « portraits du Roi, » qui ne
coûtent pas plus de 40 et 50 franco. Ceux-là d'ailleurs sont lex-
ception. C'est entre iOO et 200 francs que se paient au xvnl* siècle,
les toiles destinées à figurer derrière le mattre-autel, lès Christ
pour l'Hôtel de Ville. Nîmes commande à un « peintre de Paris »
(1744) une Sainte Marguerite pour 171 francs; Orléans fait
faire pour son musée une Jeanne cTArc à cheval (1697) pour
140 francs. Peu dépassent ce chiffre; au-dessus de 200 francs,
c'est le luxe ; au-dessus de 300 francs, commencent les tableaux
de maître.
Jusqu'où vont*ils? Le prix le plus haut que j'aie noté sous
Henri IV et Louis XHI est de 14000 francs. Il a été payé à Rubens
pour son Actéon par Philippe IV d'Espagne vers 1622. Chiffre
unique dans la carrière de Rubens, comme la situation elle-même
de Rubens fut unique dans l'opinion de son temps. Nul autre
n'eut comme lui la clientèle inteimationale^ une vogue aussi eu-
ropéenne unie à un rang égal. Si pourtant il laissa la plus belle
fortune de peintre qui ait été faite naguère, — sa collection fut
vendue à sa mort 680 000 francs, — Rubens n'en fut pas rede-
vable au prix^ mais bien au nombre^ de ses tableaux : la Descente
de Croix, que l'on admire à Anvers, lui avait été payée à 34 ans
(1611) 4320 francs ; la Communion de saint François y 1 350 francs ;
Céphale et Procris coûta 390 francs, et nombre de petits portraits,
faits pour le compte de Balthazar Moretus, rapportèrent au peintre
40 francs l'un dans l'autre.
Rubens fit donc de la peinture à tous prix et ses toiles les
plus importantes ne valaient pas plus de 4000 à 4S00 francs ;
chiffre auquel lui-même estimait son Ulysse reconnu parmi les
filles deLycomèdCy œuvre de 3 mètres de haut sur 3", 30 de large,
qu'il fit avec l'aide de van Dyck (1618) et qui, présentement au
musée de Madrid, ne fut vendue en 1795 que 6 400 francs. Le
renchérissement des tableaux, ne l'oublions pas, est tout mo-
derne. Du môme Rubeas, les Amours des Centaures^ entrée dans
TOUX XXX Yiu — i907. 88
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894 REYUB DES DEUX MONDES.
la collection Roseberry en 1882 pour 52500 francs, n'était encore
vendue en 1802 que 6800 francs.
Nos Rubens du Louvre, les 21 tableaux exécutés de 1622 à
1625 pour Marie de Médicis, ressortirent à 5800 francs chacun.
Le roi d'Espace traita à meilleur marché, — 3200 francs, —
pour chacun des 19 tableaux destinés par lui à Tun de ses châ-
teaux. Mais Rubens avait une facilité de production extraordi-
naire : .lorsqu'il vint à Madrid (1628), au faite des grandeurs,
chargé d'une mission diplomatique relative & la conclusion de la
paix entre l'Angleterre et l'Espagne, il fit en neuf mois de séjour,
dons les yeux de Velazquez émerveillé, cinq portraits du Roi,
dont un équestre, ceux de la Reine et de plusieurs infans et in-
fantes, cinq ou six portraits de particuliers, copia dix tableaux ^
de Titien et exécuta une Conception de 2 mètres et un Saini ^
/eon, grandeur nature, tout en négociant le traité... qui d'ail* ^
leurs n'aboutit pas. On sait que beaucoup de « Rubens » ne sont ^
que des travaux d'élèves, retouchés par le maître, que d'autres ~^
sont des esquisses légèrement faites. C'est ce qui rend intelligible ^
le total de 1 500 œuvres laissées par lui.
Van Dyck n'était pas moins fécond. Le nombre de ses po^ ^-^^
traits est infini ; il lui arriva, dit-on, d'en faire plusieurs dans ^aa
une journée. Mais son pinceau était moins prisé que celui de ^^
Rubens : le portrait de Charles Z*', que nous possédons au Louvre, ^ <,
lui fut payé 2500 francs ; le Golgotha, au musée de Gand, 1 440 fr., ^ ->
Jésus sur la Croix, à la cathédrale de Malines, 1 080 francs. Rem -t-
brandt, qui mourut pauvre bien qu'il eût beaucoup gagné pen ^-
dant une partie de sa vie, vendait 2 250 francs ses portraits de^^-l6
dimensions moyennes, et son tableau le plus lucratif, la fameuse^^^^e
Ronde de nuit, fut vendu 7200 francs.
Velazquez,dont l'œuvre futnumériquement beaucoup moindre,«r ^^y
— un peu plus de cent tableaux authentiques, il en est beaucoupc^. <p
de faux dans les galeries publiques et privées, — n'ayant guèrc^^^'*^
travaillé que pour l'Espagne et son souverain, dut, faute de con— ^^'
currence des amateurs, se contenter d'honoraires très inférieurs <^5.
La somme de 700 francs touchée par lui (1629) pour les fitiMtirr^^r
primitivement appelés le Bacchus, est le prix normal de ses mei^i^*
leures compositions. Il vécut de ses places à la Cour, d'abor *^
huissier de la Chambre à 200 francs par mois, logé, vêtu e£37
partie par la distribution des « habits de merci. » Il recevait 99
part de costumes ainsi que les barbiers et les bouffons, dont i/
N
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LBS'AIGHES DEPUIS 8BPT CENTS ANS. 595
était l'égal aux loges du 4« étage de la Plaza de Toros. Plus tard
officier de garde-robe, surintendant des travaux de rAlcazar à
7 000 francs de gages annuels, enfin grand maréchal du palais et
chevalier de Saint-Jacques un peu avant sa mort. Mais les ap*
pointemens, les pensions et les peintures étaient irrégulièrement
payées, à la Cour d'Espagne comme à la Cour de France, et
Velazquex réclamait sans cesse ses années en retard. Il passa sa
vie dans la gône et ne laissa presque rien.
En France, les « maîtres en peinture » et autres « fameux
artisans, » que l'on faisait venir de l'étranger, étaient mieux
rétribués : à François Porbus, pour ses portraits des membres de
la famille royale, au Guide pour ses Madones, on allouait 1 700 à
1 800 francs. Les pensions du « premier peintre du Roi, )> qui .
n'étaient que de 2 000 francs du temps de Simon Vouet, montèrent
à ISOOO du temps de Le Brun et de Goypel.
La fondation de l'Académie des Beaux-Arts avait relevé la
dignité du peintre. Mignard obtint d'une Madeleine 6500 francs,
et Poussin qui, dans sa jeunesse, à Rome, cédait ses Batailles pour
100 francs, les vendit par la suite 600 francs. U reçut même pour
la Pestey l'un de ses chefs-d'œuvre, une somme de 9 700 francs
du duc de Richelieu; mais c'était une aubaine très rare.
Le grand artiste, l'artiste « arrivé » et classé, tirait en gé*
néral de ses œuvres des somtnes qu'tin de nos prix de Rome,
médaillé d'hier au Salon, trouverait dérisoires. Snyders vendait
ses Chasses 325 francs; Téniers ses scènes d'intérieur, et Van
Goyen ses paysages 90 à 450 francs.
Nulle carrière, mieu^ que celle d'Hyacinthe Rigaud, ne nous
offre le prototype du peintre célèbre sous Louis XIV et sous
Louis XV (1659-1743). Il vécut quatre-vingt-quatre ans, agrafa
la vogue de bonne heure et la conserva jusqu'à sa mort. Il
peignit et fit peindre sous lui durant soixante-cinq ans environ.
Il peignit deux rois et deux règnes. Toutes où presque toutes
les perruques illustres, depuis les bloi^ides in-folio du xvii* siècle
jusqu'aux cadenettes poudrées du xvin*, posèrent devant lui.
Jamais aucun pinceau ne fixa sur la toile tant de boucles pos-
tiches, ni d'ailleurs plus de grands personnages des deux sexes,
de toutes les conditions et de tous les pays. De plus, tout en ai-
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896 ÀBVUE DES DEUX MONDES.
mant la gloire en véritable artiste qu'il était, — témoin le Bos-
met du Louvre, — il savait la gérer en bon administrateur; por-
traitiste très laborieux et abondant, remâchant ses productions
originales en de nombreuses copies, qu'il faisait tirer à bas prix
par des subalternes et revendait au meilleur bénéfice possible,
après les avoir enrichies et authentiquées de sa signature.
Enfin, — et c'est à ce dernier titre qu'il nous est particulière-
ment précieux, — ce mattre si renommé, si actif et si soigneux de
ses intérêts, tenait ses comptes émerveille. Les carnets de Rigaud,
que possède la bibliothèque de l'Institut, nous font connaître
pour chaque année, en regard de la liste de ses modèles, les ho-
noraires qu'il a reçus de chacun d'eux, aussi bien que les sommes
payées par lui aux copistes à ses gages.
Au début (1681) le peintre a vingt-deux ans; récemment ar-
rivé à Paris, inconnu, il ne peignait guère que de petites gens,
et combien bon marché, — 38 francs chacun. — Cependant le
grand prix de TAcadémie qu'il remporte cette année-là le met
en évidence, et le président Mole lui commande son portrait, —
152 francs, — puis, satisfait sans doute, celui de la présidente
qu'on lui paye immédiatement le double. Il fait en tout cette
année-là 32 portraits pour 2 200 francs, ce qui les met en moyenne
à 69 francs. Quatre ans après (1685), les chiffres ont monté et
varient de 230 francs à 1140 francs. En 1690 il est lancé; il
vend ses toiles 400 francs au duc de Richelieu, au comte d'Es-
trées, à la comtesse de Piirstenberg, et obtient 2400 francs du
duc de Bourbon'.
Le bilan de 1696 est de 30 portraits pour 20 500 francs, —
680 francs en moyenne, — et de 9 copies à 310 francs, soit
un total de 23300 francs; plus que doublé l'année suivante, —
52769 francs, — avec 34 portraits et 18 copies. Ce chiffre fruc-
tueux tenait à des commandes exceptionnelles : le Dauphin et
le prince de Gonti, chacun 6900 francs; « le milord Portland
et son fils, » 3 000 francs et 1' « illustre abbé de la Trappe, de
Rancé, » 3 100 francs (1). Les taux ordinaires payés par le prince
de Guéménée, par le cardinal de Noailles, sont de 500 à 600 francs.
Un premier portrait en buste, de « M. l'évèque de Meaux, » que
fit Rigaud en 1698, lui fut payé 480 francs, somme identique à
(1] Saint-Simon prétend que Rigaud demanda 10 500 francs (de notre monnaie)
pour peindre l'abbé de Rancé ; on TOit que le prix réel est l>ien éloigné de ce
chiffre.
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 897
celles que versent l'évêque de Soissons et le maréchal de Duras.
Cette année-là le peintre exécuta, ou du moins vendit, 84 por-
traits à 880 francs en moyenne ei 60 copies.
Ces copies, dont une lui fut payée 1 728 francs par un riche,
étranger, n'étaient pas eu général tarifées à plus de 280 francs;
il en fournit cinq de Tévèque de Meaux pour 210 francs chacune
et, tous les ans, il en cédait pour moins que cela et jusqu'à
168 francs. De 1708, c'est-à-dire un an après la mort de Bossuet,
date le portrait en pied du grand orateur de la chaire qui, par une
acquisition de Louis XVIII, en 1816, est entré au musée du,
Louvre (1). ' , .
Rigaud reçut pour cette toile 6660 francs, à peu près le
maximum de ce qu'il avait jusqu'alors demandé. Plus tard, sur
la fin de sa vie, il lui arriva deux ou trois fois de prendre
8000 francs, notamment au chancelier de l'Empereur et au car-
dinal d'Auvergne (1732). Des fermiers généraux, des gros mar-
chands, des magistrats qui sollicitaient Thoixneur d'avoir un por-
trait de sa main, il exigeait alors au moins 1600 francs; nuûs, à.
cette époque, il avait atteint les limites extrêmes de la vieillesse;
il ne travaillait presque plus et le produit (xnnuel de son pinceau
varie entre 9000 et 13000 francs. En 1729, le portrait de
Louis XV, auquel il s'était exclusivement consacré durant douze
mois, lui rapporta 40800 francs.
Si l'on prend la moyenne de ses années les plus fructueuses et
les plus remplies, de 1690 à 1730, en laissant de côté la période
de jeunesse où il gagjoait peu et la période de retraite où il ne
peignait guère, on constate que Rigaud obtint en pleine faveur
300Ô0 francs environ par an, sur lesquels il lui fallait encore
payer ses aides.
Il ne les payait pas cher du reste, comme on le voit par le
c< Mémoire de l'argent que j'ai donné des copies que j'ai fait
fai^. » L'un des acolytes chargés de ces « répliques » exécute un
maréchal de Luxembourg pour 103 francs, un marquis d'Âr-
genson et tm évéque de Verdun pour 69 francs chacun, un ma-
réchal de Noailles pour 34 francs et « sept copies du Roi » pour
(1) En 1705 le peintre fit 31 portraits pour 26430 francs, — 850 francs chacun, —
etSOcopies/à 435 francs l'une dans Tautre, pour 8 700 francs. En 1710 les prix
de Rigaud oscillentp de 500 francs pour le marquis de Torcy, amba««sadeur en
Espagne, à 3 300 firancs pour le cardinal de Rohan. Le total de l'année est de
20 300 pour 34 portraits ; ce qui les fait ressortir en moyenne à 600 francs. En
outre, le maître Tendit 18 copies pour 7 100 ûrancs soit 390 francs par copie,
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598 REVUS DBS D8UX MONDES.
n
51 francs la pièce. Qu'il s'agisse du Louis XIV costumé à la ro-
maine ou du monarque officiel en manteau fleurdelisé, c'est
vraiment un prix modeste, mais c'était le tarif. De même, pour
deux copies du cardinal de Coaslin, 65 francs Tune. Â son fret,
Rigaud donnait davantage : 206 francs pour une copie du car-
dinal de BoufQers.
Parmi les artistes qu'il employait ordinairement figure Joseph
Parrocel, père de Charles, lui-même peintre estimé (1648-1704),
auteur du Passage du Rhin et de nombreux tableaux de guerre,
qui, à cinquante ans, recevait de Rigaud 96 francs ic pour avoir
fait un fonds et peint une bataille & une copie de Monseigneur
(le Dauphin) en pied. » Les fonds paraissent la spécialité de Par-
rocel : il touche 140 francs « pour le fonds de Monseigneur » et»
pour six autres fonds, de moindre conséquence, de M. Grimaldi,
de M. de Croissy, etc., 240 francs les six.
Ces humbles confrères se partageaient des besognes définies
et payées au détail: A Verly, « pour deux têtes de M. de Bouf-
flers » 34 francs et « pour la cravate du Roi » 7 francs ; à Raûc
« pour finir la cuirasse et les mains de M. de Vendôme » 48 francs ;
à Prieur « pour l'habit de M. le marquis de Senecterre » 14 trancs.
Rigaud avait aussi des copistes à la journée; les mieux traités
touchaient 14 francs par jour. Prieur mettait cinq jours à copier
une bataille, trois jours & ébaucher le portrait du Roi en pied,
n recevait 92 francs « pour finir la tête, les jambes, les souliers
et la draperie de M. de Yilleroy » et 193 francs a pour habiller
en grand M. le vidame d'Amiens. » Moins adroit, un nommé
Monmorency « habillait en grand » pour 40, 26 et même pour
17 francs seulement.
Aucun peintre du temps de[Louis XV et de la fin du xvm* siècle
ne gagne de quoi s'enrichir: les Coypel, malgré trois générations
d'artistes célèbres, étaient pauvres ; les trois Drouab de même.
L'avant-demier faisait pour le duc de la Trémoîlle et pour le R(H
des portraits de 500 francs chacun. Chardin est stupéfait, lui qui
déjÀ était membre de l'Académie, de ce que Vanloo lui offre
540 francs d'une de ses natures mortes, représentant un bas-4relief
<t feint en bronze. » Â cette époque il avait du Roi pension de
1 450 francs, — chiffre honorable, les deux Boulogne, l'aîné et le
jeune, avaient chacun 1 340 francs, — et un logement dans b
grande galerie du Louvre. M*' Chardin entretenait les lanternes
des corridors obscurs, moyennant cotisation des camarades qui
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LES RICHBS DKPUI8 SEPT CENTS AUS. 599
étaient alors Latour, Lépicié, Lemoine et Tocqué, et qui tous
avaient leur part dans les servitudes de cette vie commune. Plus
tard Chardin vendit des tableaux 2 000 francs ; son ménage par^
vint à posséder environ 15000 francs de rente. Dans ce revenu
figurait une maison de la rue Princesse, qu'il louait 1 100 francs
à Joseph Vemet en 1768. C'était le temps où Romney parcourait
les comtés de TAngleterre en faisant, pour 250 francs, des por-
traits qui en valent aujourd'hui 100000.
VI
L'histoire pécuniaire des sculpteurs est plus difficile h, con-
naître que celle des peintres. La matière première est presque
nulle pour ceux-ci; elle est pour ceux-là très importante. Les
frais d'extraction et de transport des pierres et des marbres, la
valeur des métaux dont se compose le bronze, le coût du mode-
lage, "entrent pour une bonne part dans le prix d'un buste, d'une
statue ou d'un bas-relief. Il faudrait pouvoir comparer seulement
le prix des façons dans la suite des ftges, et non le prix des
œuvres achevées, pour établir les purs salaires de l'artiste. Mais
les chiffres que l'on recueille ne spécifient pas toujours à qui
incombait la fourniture du marbre ou du bronze.
Ces dépenses absorbent aujourd'hui une grosse part de l'ob-
jet achevé ; elles représentaient autrefois une part plus grande
encore. L'extraction du fameux marbre de Gampan, dans les
Pyrénées, auquel Versailles doit sa splendeur, fut suspendue à
cause de sa cherté résultant des difficultés d'exploitation et de
transport. Mais il a été remplacé au centuple par d'autres car-
rières françaises ou belges. Quant au Carrare, dont le blanc de
première qualité est proprement le marbre « statuaire, » les pro-
duits des gisemens de cette province italienne ont quadruplé
d'importance depuis un demi-siècle , et leur prix en France a
baissé de près de moitié, au profit des marchands en gros qui
ont su se servir adroitement des chemins de fer.
Des révolutions analogues ont eu lieu dans le coût du cuivre,
dans les procédés de fonte et de modelage des bronzes, depuis
l'année 1501 où Michel-Ange s'engageait à faire, pour 21 500 francs,^
15 figures d'apôtres ou de saints destinés à l'autel Piccolomini
au dôme de Sienne. Ce n'étaient que des statuettes, si l'on en
juge par les trois ou quatre qui sont encore en place et eUes re-
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600 REVUE bi:S DEUX MONDES.
venaient ainsi à 1 430 francs chacune. Les contrats successifs c^
Buonarotli passa avec Jules II et ses héritiers au sujet du m^
soiée de ce pape qu'il n'acheva jamais, nous font connaîtrai
prix convenu pour le Moïse. Cette œuvre immortelle fut pa^^éi
22150 francs.
Nos sculpteurs français n'eurent jamais autant pour l^iirs
bronzes ni pour leurs marbres. Au moyen âge, le prix d'une sta-
tue d'albâtre (1312) représentant un chevalier couché, revêtu de
son armure avec un lion à ses pieds et deux anges â ses c5t^s,
coûtait 8200 francs ; mais nous ne savons quelle était là-dessu^
la part de la main-d'œuvre; pas plus que sur le tombeau e^
marbre de Robert d'Artois, dans l'église des Cordeliers de Pari^ "^
dont le prix fut de 26 000 francs pour la sculpture et de 2 400 franc^^
pour la peinture. Les statues de pierre nous renseignent daran
tage sur le bénéfice de leurs auteurs; la matière ici n'est pas on(
reuse : on achète 18 francs la pierre destinée, dans une église d(
Normandie, à une statue de Sainte- Anne, dont la sculpture et li
peinture montent à 150 francs. Depuis le xiv* siècle jusqu'au xvni*,
ces honoraires peuvent Être regardés comme une moyenne.
Us ne sont guère dépassés qu'en de grandes villes : pour un
Saint Nicolas^ à Orléans, 185 francs; pour un Saint André dans^^-^
la cathédrale de Troyes 165 francs. La « taille » d'une Madi
leinè, assise au pied d'un crucifix déjà existant, ne vaut qu
126 francs et il se trouve, surtout au xvi* siècle, nombre d<
« figures » et d' « images » en pierre à 80 et même à 65 francs;^ ^î
tel un Saint Michel à Mézières (1534). A Chartres, la façon d'une^-^^^
statue de marbre, grandeur nature, vaut de 1 200 francs à 4000,^ <IW,
mais le buste d'un bourgeois ne vaut que 240 francs à LyonciK^n
(1658). Rapprochés de ces chifi'res, le prix de la statue équestrc?^'^^^
de Louis XIV en bronze, exécutée à Dijon par Lehongre d'aprfeu ^^^
les desseins de Mansard, — 311000 francs, — celui surtout d^-Ve
la statue d'Henri IV sur le Pont-Neuf, — 464000 au dire de Bas--^»-
sompierre (?) — paraissent extraordinairement élevés. De mèm^ ^^^
qu'aux malades d'alors les drogues coûtaient plus cher que Im^e
médecin, il semble bien qu'en sculpture la matière était pi
chère que de nos jours, tandis que la pensée était meillei
marché. Aujourd'hui le cuivre a baissé, l'artiste a haussé.
Coysevox, en 1705, avait 670 francs de gages et 13400 frani
de pension; Goustou et Girardon touchaient les même gages
6700 francs seulement de pension. De plus, il leur était ver s^
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LBS BICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 601
chaque année des acomptes variables, suivant l'avancement de
leurs travaux, sur les groupes et statues dont ils étaient chargés
pour Versailles, Marly et autres résidences royales. Un Bac-
chus, d'après Tantique, en marbre (1714), fut payé 14400 francs
à Coysevox. Pigalle et Houdon reçurent de moindres sommes
sous Louis XV.
Le mieux traité, sous Louis XIV, fut un homme de l'art promu
fonctionnaire, Mansard, surintendant des bâtimens du Roi, qui
cumulait à l'époque de sa mort 170000 francs d'appointemens.
'Les simples architectes sous ses ordres gagnaient de 3000 à
8000 francs. Gabriel, le créateur de la place de la Concorde, re-
Cnt pour exécuter seè plans (1755) un traitement de 17800 francs
qu'il conserva jusqu'à sa mort.
Un élément de recettes jadis inconnu, le « droit de reproduc-
tion, » contribue de nos jours à accroître le gain des artistes.
De toutes les propriétés, la plus récente est celle des créations de
la plume, du pinceau ou de l'ébauchoir. Les hommes du moyen
Age s'étaient partagé mille choses qui ne sont plus susceptibles
de possession individuelle : ils s'étaient approprié des fleuves
qui traversaient leurs domaines, des biens d'étrangers qui décé-
daient sur leur fief, des forêts dont ils ignoraient la contenance ;
les hommes de la Révolution avaient annexé au guéretde chacun
le gibier de poil et de plume qui s'y rencontrait sur terre ou
dans l'air; mais nul ne s'était avisé que l'artiste ou l'écrivain dût
être propriétaire de ses images ou de ses idées.
Aujourd'hui, le « sculpteur » qui fabrique en une matière
élastique des figures destinées à servir de jouet, dites « grimaces
parisiennes, » représentant la tête de personnages connus dont
la physionomie se modifie sous la pression de la main, est pro-
tégé par la loi du 19 juillet 1894, plus que ne l'étaient pour leurs
chefs-d'œuvre Houdon, Pigalle ou Coysevox. Nos statuaires et
graveurs nK)dernes ont tiré de ce droit de reproduction un parti
plus important que les peintres. Ils l'ont d'abord vendu à des
fabricans d'objets d'art moyennant une somme fixe qui, jus-
qu'à 1860, ne dépassa pas 8 000 francs.
Maintenant, lorsqu'ils n'exploitent pas eux-mêmes leur privi-
lège, ils en concèdent l'usage à des éditeurs, qui leur paient un
droit proportionnelsur chaque exemplaire de ces réductions en
bronze ou en marbre. Depuis vingt-cinq ans, la maison Barbe-
dionne a payé, de ce chef, 3 millions de francs aux auteurs qui
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602 UEYUE DBS DKUX MOIfDSS.
traitent avec elle. Dans le partage fort inégal de cette somxs
on peut observer une fois de plus le fait contemporain que Ja.
déjà signalé : tendance à une inégalité croissante entre la m^i^sac
et un petit nombre de favorisés. Sur les quarante statuaires ^ui
ont reçu ces trois millions de droits, un seul a touché plus A 'iMSi
million de francs, pour la reproduction indéfiniment multiplié^
d'un seul groupe ; neuf d'entre eux ont touché 85 000 francs ^^
au^essus. Aux trente autres il n'est échu en moyenne qi^^
3 000 ou 4 000 francs. ^^
Cette conquête nouvelle des arts plastiques, dont le bénéficï:=^^^
a été rendu profitable par la démocratie, n'a donc aucun oxni^^"^^^^
tère démocratique, je veux dire égalitaire. Elle n'implique pw^'^ic
davantage le souci de la justice esthétique. La faveur du public ^^ ^^
n'est pas nécessairement la récompense du talent ; les œuvres ^ ^^
qui ont obtenu le plus grand succès de reproduction ne sont ^^^^
pas les meilleures qui soient dues au ciseau de nos maîtres ^^^
actuels, et le maître même, qui à tiré un million de la repro- -^^^'
duction d'un seul groupe, en a fait d'autres, qui valent davan- ^-^^'
tage peut-être, mais ne lui ont presque rien rapporté. Ici i^>^
comme ailleurs, l'Argent se donne à qui lui plaît , et peu loi
importe le mérite pourvu qu'on lui plaise.
De ce que les morts, quêteurs de statues, et les vivans avides
de bustes, de portraits surtout et de tableaux en tout genre, aient ^.^nt
fait augmenter par leur pullulement le salaire des peintres ^X^^^^X
des sculpteurs, il n'en peut résulter que l'on produise plus de^^JBd
chefs-d'œuvre en notre temps qu'au temps passé; ni d'ailleursKA -ua
que l'on en produise moins, par ce motif que le souci du hicret^^"-«'e
serait susceptible de distraire l'artiste de la poursuite du beauK^^-^u
idéal. Michel- Ange n'était pas un contempteur des richesses eV'^^t
nous avons des contemporains illustres qui, moins que lui, fonV'.tfist
cas de la fortune. L'enchérissement des œuvres d'art n'a donc^r^^^^
croyons-nous, d'influence appréciable ni sur les artistes, ni pwig" ^^^r
conséquent sur leurs ouvrages. Il y a toujours des amans désin-^
téressés et des favoris un peu cupides de la beauté esthétique
chez qui l'amour du gain n'atténue pas le talent.
Quant aux mauvaises peintures, il en est fait aujourd'huac^ui
sans doute un moins grand nombre qu'autrefois par des igntir -^
rans naïfs, parce qu'il y a moins de naïfs et d'ignorans; mais ' il
en est fait beaucoup plus qu'autrefois par de faux novateur s,
parce qu'il y a plus de vaniteux, enflés d'un mérite imaginair
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 603
Et Ces deux causes de déchet, incapacité ancienne, infatuation
moderne, agiront de même au regard de la postérité, pour
réduire à un petit nombre les œuvres qui lui parviendront.
Mais le haut prix des tableaux et des statues, s'il est sans
conséquence directe pour la peinture et la sculpture, en a une
indirecte sur les productions du meuble ou de l'habitation. De
mille objets, communs et vulgaires par destination, où nos pères
mettaient des idées et de la grâce, l'art semble aujourd'hui s'être
retiré. L'originalité du moins, puisqu'en ce genre nous n'avons
rien créé. Est-ce parée que nous embrassons tous les styles
d'un égal amour, parce que nous interrogeons obstinément le
passé et que l'éclectisme, qui meuble le magasin de la mémoire,
vide celui de l'invention?
Gela ne tient-il pas plutôt à ce que les perspectives d'opu-
lence ouvertes aux peintres et aux sculpteurs, dont la carrière
est à la fois plus noble et plus fructueuse, ont fait déserter aux
praticiens géniaux dans leur métiei? l'étude des bois, des bronzes,
des fers ou des marbres, appropriés au mobilier et au bâtiment,
où tant de maîtres jadis excellèrent ? La disparition de la classe
des artistes-artisans et l'épuisement de la sève individualiste
dans cette branche secondaire, sont peut-être le résultat de la
mobilisation ascendante vers le temple du grand art de tous
ceux qui ont quelque don pour les arts manuels. La plupart,
hélas I se morfondent toute leur vie sous son péristyle sans y
pénétrer jamais.
V*» G. d'Avenbl.
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\
LETTRES INEDITES
JOSEPH DE MAISTRE
I
JOSEPH DE MAISTRE ET LOUIS XVIH
Chassé de Savoie en 1792, par l'invasion française, lecom^" ^..
Joseph de Maistre, encore inconnu hors de Cbambéry sa viU^^_^
natale, s'était, après de cruelles aventures, réfugié en Suisse^^^
Installé à Lausanne, oîi son séjour devait se prolonger jusqu'ei^^^
1797 et où sa famille avait pu le rejoindre, il y vivait obscur e^^^
(i) Ceux des lecteurs de !& ïienuc qui ont suiyi mes études sur XÈmigraXiot^
n'ont sûrement pas perdu le souyenir des quelques fragmens de lettres de Josept^^
de Maistre, que j'ai cités dans les livraisons des 15 juillet et 1** août demiers^^
Gomme les papiers de Louis XVIII, qui ont apporté à mes travaux un élément rêvé
lateur et précieux, la correspondance d'où ces fragmens ont été tirés appartient i
M. le duc de Blacas, petit-fils du ministre de la première Restauration. Elle
presque entièrement inédite. Des douze lettres écrites par Joseph de Maistre a*
comte d'Avaray en 1797, 1798, 1804 et 1807, six seulement, celles de 1804 et de 180^
figurent dans le recueil des CEuvres complètes de l'illustre écrivain (Vitte i
Perrussel^ éditeurs, Lyon, 1886). Quant à Blacas, sur cinquante-sept lettres qu'il
reçues de lui, de 1807 à 1819, on n'en trouve que huit dans la correspondant
imprimée. Les autres méritaient cependant de n'être pas perdues pour l'histoire*
Cest du faisceau de cette Correspondance inédile que sont extraites celles qa" <UB
Ta lire, que j'ai oru devoir relier entre elles par un commentaire explicatif.
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LETTRES INÉDITES DE JOSEPH DE UAISTRBk 605
malheureux : ses propriétés de Savoie avaient été confisquées
comme biens d'émigré, et les fonctions de confiance qu'il exer-
çait au nom du roi de Sardaigne ne lui assuraient qu'un très
modique traitement. Néanmoins, plus haut que son infortune,
Tesprit toujours en éveil, il consacrait philosophiquement ses
loisirs à observer les événemens retentissans qui mettaient à
cette heure l'Europe en feu et à écrire les réfiexions qu'ils lui
suggéraient. On sait que ses Considérations sur la France
sont le fruit de ses méditations à cette première étape de son
exil.
Imprimé à Neuchàtel, l'ouvrage paraissait à la fin de 1796,
sans nom d'auteur, Joseph dé Maistre étant convaincu qu'il
n'aurait pu signer ce plaidoyer en faveur de l'ancien régime sans
compromettre aux yeux du gouvernement français le souverain
qui l'honorait de sa confiance et sans encourir sa disgr&ce. Mais
son éditeur avait été moins discret que lui. Déjà son nom, qu'il
s'était appliqué à cacher, circulait sous le manteau parmi les
nombreux admirateurs de cette œuvre aussi puissante qu'ac-
tuelle.
Le succès en avait été, dès le premier moment, considérable
et retentissant. Au commencement de 1797, la première édition
était presque épuisée. Dès le mois de juillet, tandis qu'à Paris
et à l'insu de Joseph de Maistre, elle se réimprimait, lui-même
en préparait une seconde en vue de laquelle, sur le conseil du
fameux Pauche-Borel, il avait traité avec un libraire de Bâle.
De Turin où la conclusion de la paix entre la France et le
Piémont, — paix humiliante et onéreuse pour celui-ci, — venait
de lui permettre de rentrer, il surveillait l'impression de cette
édition nouvelle.
C'est à ce moment, — août 1797, — qu'il reçut par l'entremise
de Fauche-Borel une lettre datée de Blanckenberg en Allemagne,
qui lui causa la plus vive satisfaction. Elle était signée du comte
d'Âvaray, le confident et le conseiller de Louis XVIII. Le prince
avait lu les Considérations sur la France; on lui en avait nommé
Tauteur, et, bien qu'il ne le connût pas, il avait eu à cœur de lui
faire savoir combien le charmait et l'enthousiasmait la lecture
de ces pages ardentes, où l'on sentait vibrer une âme . de
royaliste.
Pour des causes qui nous échappent, la lettre de d'Avaray,
en date du 30 juillet, ne figure pas parmi les minutes de sa cor-
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606 REVUE DBS DEUX MONDES.
respondance. Mais il est aisé de la reconstituer : « Je suis en-
chanté, mandait-il, le même jour, h Fauche-Borei, que M. le comte
de Maistre fasse une deuxième édition de son excellent ouvrage. Je
prends occasion de là pour lui écrire une lettre que je vous prie de
lui faire passer. Ce sont quelques observations sur des faits qu'il ne
pouvait connaître. Peut-être Tengageront-elies à faire un chan-
gement dans le corps de l'ouvrage ou du moins à y ajouter on
post-scriptum. Je vous prie donc, si cela est en votre pouvoir,
ou de suspendre l'impression ou d'en retarder la distribution
jusqu'à ce que vous ayez reçu de lui un nouvel avis. Je vous
prie surtout de faire en sorte que l'ouvrage soit répandu en
France avec profusion. Je voudrais qu'il pût pénétrer jusqu'à
l'Océan et aux frontières méridionales. C'est le meilleur qui ùt
été fait depuis la Révolution et je crois pouvoir dire le meilleur
de ceux qui se feront par la suite. »
Avant de reproduire la réponse de Joseph de Maistre à la
lettre de d'Avaray, il convient de rappeler les faits auxquels
celi;i-ci, parlant au nom de Louis XVIII, faisait allusion. En
1793, avait paru à Neucbâtel sous ce titre : Développement des
principes fondamentaux de la Monarchie française un petit livre,
sans signature, consacré à un examen apologétique de l'antique
Constitution du royaume. Il était l'œuvre de magistrats émigrés,
membres des anciens parlemens. Il avait été rédigé par l'on
d'eux, le président Jannon, avec le visible souci de n'exprimer
aucune opinion qui ne fût conforme à celle des princes. Il n'en
provoqua pas moins, dans leur entourage, des discussions pas-
sionnées. On reprochait à ses auteurs, d'avoir, en interprétant les
dispositions de la Constitution monarchique, base de l'ancien ré-
gime, fait la part trop large aux Parlemens, réduit le rôle des
États généraux à des doléances et, en un mot, « d'avoir élevé la
magistrature au-dessus de la nation. » Les princes s'étaient asso-
ciés à ces critiques. Lorsque l'ouvrage avait paru, mécontens de
sa publication, bien qu'il n'eût été tiré qu'à cent ou cent cin-
quante exemplaires, ils l'avaient désapprouvé. Joseph de Maistre
ignorait ces circonstances et croyant lire dans cet opuscule la
véritable pensée du Roi, il s'en était inspiré pour rédiger le cha-
pitre VIII de son livre, où il en avait reproduit de nombrenx
extraits. Sa réponse à d'Avaray nous prouve que c'est sur ce
point que portaient les observations du porte-paroles de
Louis XVIII.
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W^fFïTTT-^
LEIJTRES UIÉDITES DE JOSEPH DE MAISTRE. 607
« Tuririy SO août 1797, — Je n'ai pu lire sans une certaine
palpitation, monsieur le comte, la lettre que vous m'avez fait
Thonneur de m'écrire, le 30 juillet. Malgré la pureté de mes in-
tentions, la sévérité de mes études, et mon attention soutenue à
me demander compte de mes moindres idées, c'était une rude
besogne que celle de parler du r6i de France sans sa permission»
et je craignais à chaque ligne qu'un triste 3fat5 vint m'apprendre
que j'avais déplu. Mais je vois que la conscience ne trompe pas,
et je goûte l'ineffable plaisir d'avoir fait un ouvrage agréable à
Sa Majesté sans avoir fait un ouvrage de commande.
K Au moment même où j'ai reçu votre lettre, monsieur de
comte, j'allais moi-même prendre la liberté d'écrire à Sa Majesté^
et mettre à ses pieds, comme moins indigne d'elle, la deuxième
édition d'un ouvrage horriblement maltraité à l'impression.
Dites-lui, monsieur le comte, que je ne suis pas son sujet, mais
qu'EUe n'en a pas qui soit plus véritablement que moi dans ses
intérêts.. J'ai pour sa personne un attachement rationnel qui
n a jamais varié ; je l'aime comme on aime la symétrie, l'ordre,
la santé I Aucun effort ne me coûterait, s'il pouvait seulement lui
gagner un ami. Je crois son bonheur nécessaire à l'Europe; je
déteste ses ennemis d'une haine philosophique, qui n'a de com-
mun avec la passion que la chaleur et l'énergie. J'abomine la
Révolution qui a détrôné sa famille; je n'ai rien oublié pour
en mettre à découvert la racine hideuse et fétide. Si je n'ai pas
réussi, ce n'est pas ma faute. Quel dommage, monsieur le comte,
que je ne sois plus à temps de faire à mon ouvrage les correc-
tions qui seraient du goût de Sa Majesté ; l'impression est ache-
vée ; du moins, l'imprimeur me mande qu'on était sur le point
de tirer les deux dernières feuilles. Je \;ous promets cependant
un post-scriptum (1) et un errata tels que vous pouvez les dési-
rer, et qui ne compromettront ni le Roi, ni ses entours. Il ne
reste qu'à presser le travail. Les fautes honteuses qui désho*
norent la première édition m'avaient chagriné au delà de toute
expression. J'espère que la seconde me consolera. Je voudrais
bien savoir si le Roi ne m'a pas fait l'honneur de rire du mot
Tyrannie si spirituellement placé à la page 147, à la place de
celui de dynastie. Il y en a cent de cette force. Les corrections
et les additions envoyées pour la deuxième édition en feront un
(1) Ce Post-Bcriptum inséré dans la seconde édition, dite édition de B&le, a été
m&intenn dans toutes celTes qui ont suivi.
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608 RBVUB DBS DEUX MOIIDSB.
.ouvrage nouveau, sans qu'il y paraisse .trop. Il serait long et
inutile, monsieur le comte, de vous signaler les fautes prind-
pales ; mais vous verrez aisément qu'il manque une phrase enti^
à la page 64, ligne 4 et qu'il y a de môme une lacune considé-
rable à la page 84, ligne 18. La suppression du monosyllabe cru
(page 87, ligne 12) entre les de\ix particules et et par^ fait me
phrase niaise d'ime pensée qui avait quelque saillie (1). Mais c'est
trop parler de ces misères ; venons à des objets plus importans.
a Les parlemens sont une des parties de votre constitution
que j'avais le plus attentivement méditée. Je n'entame point ce
sujet qui me mènerait trop loin : ce pourrait être, tout au [plus,
le sujet d'une lettre particulière, si le Roi le voulait.
(( Il ne faut pas avoir beaucoup de tact pour s'apercevoir que
l'ouvrage dont je me suis servi pour bâtir mon chapitre VIII
n'avait pas complètement réussi auprès du Roi, et pour parler
franchement, monsieur le comte, lorsque je me suis demandé
pourquoi ce prince si réfléchi et si modéré n'avait pas tâché de
légitimer ce travail au lieu de le repousser, ja n'ai pas trop sa
me répondre. Je craignais môme qu'ime foule de Français ne
prissent le change sur cette désapprobation, et c'était un chagrin
pour moi, par une suite de l'intérêt ardent que je prends à vos
affaires. Si j'avais pu seulement soupçonner dans les auteurs du
livre en question la prétention de borner les droits des Etats
généraux à de simples doléances et de les placer au-dessous des
Parlemens, j'aurais rejeté leur livre avec le dernier dédain;
mais le système contraire est clairement énoncé aux pages 292,
293, 302, 303, 304, 332 citées aux pages 127-28 des Considéra-
tions. Me trouvant séparé de mes livres, il me fallait un recueil
quelconque pour former le tableau rétréci qui entrait dans mon
plan. Je m'en suis servi comme d'une table de matières, qui me
fut indiquée par le mal qu'en disait ce petit drôle de Constant,
dans son vilain pamphlet : De la force du gouvernement actuel {i).
(1) Les fautes que signale Joseph de Maistre, ayant dispani des éditions ssi-
Tantes, ses observations ne présentent plus qu'un intérêt rétrospectif. Aussi, ne
croyons-nous pas devoir rendre compte ici du travail de comparaison ssquei
nous nous sommes livré pour rétablir dans la première édition les passages dis-
parus à l'impression.
(2) De la force du gouvernement actuel et de la nécemté de e^y rallier, par
Benjamin Constant. Paris, 1797. Cette brochure venait de paraître. Elle consUtue
un chaleureux plaidoyer en faveur du Directoire. L'auteur y prenait vivctnenlà
partie l'opuscule des magistrats dont il est question plus haut. Tout, d'ailleurs,
n'est pas à dédaigner dans cette apologie des thermidoriens. Parmi de basses
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LETTRES INÉDITES DE JOSEPH DE MAKSTRE. 609
Je persiste à croire que les magistrats (que je ne connais aucune-
ment, mais qui ont, je l'imagine, une tête sur les épaules) n'ont
jamais pensé à élever des juges quelconques au-dessus de la
nation. En tout cas, monsieur le comte, si ces messieurs sont
fous, qu'on les baigne. Je ne prends dans leur ouvrage que les
monumens. Vous verrez une note sur ce point dans la deuxième
édition. J'espère, d'ailleurs, que mon post-scriptum donnera
pleine satisfaction au Roi.
« Ce chapitre Vlll, au reste, pourrait bien n'être qu'un cha-
pitre de circonstance, et je vous avoue que je l'ai écrit dans cet
esprit. Que le Roi, dans sa sagesse, reconnaisse le droit des
États généraux de consentir la loi et l'impôt; que ce droit ré-
sulte de la Constitution écrite des Français, c'est fort bien ; il
faut bien se garder de disputer sur cet article ; mais, que les
Français soient faits même pour ce degré de liberté, en vérité je
n'en sais rien. La postérité le saura.
« Le chapitre en question, qui vous a alarmé sous un certain
point de vue, a déplu à d'autres personnes sous un point de
vue bien différent. Le très estimable auteur de VAvis des édi-
teurs (1) s'est fâché contre ce chapitre parce qu'il tend à prouver
que les Français avaient une Constitution, ce qu'il ne croit point
du tout. Je me serais même passé bien volontiers de certaines
lignes de cet avis où il avoue (assurément sans commission) que
je ne sais rien sur la Constitution française, ce qui tend, ce me
semble, à affaiblir Teffetdu livre. Je puis manquer sans doute de
pénétration et de logique; mais, pour l'étude et la réflexion,
je suis sûr de moi. Au reste, il y a des inconvéniens qui tien-
nent à la position. On imprimait à cent lieues de moi; je ne
flatteries pour les vainqueurs et de violentes attaques contre les vaincus, on
trouve quelques vérités applicables à tous les temps. Telle, celle-ci : « Un défaut
qui caractérise presque tous ceux qui ont joué un rôle dans la Révolution et sur-
tout les vaincus après leur défaite, c'est de vouloir toujours ramener les choses au
lieu de les suivre. Us regardent leur triomphe comme le but général et croient
que le but ne peut s'atteindre, dès qu'on les a dépassés. >»
(1) Profitant de ce que Joseph de Maistre, éloigné de lui, ne pouvait surveiUer de
près l'impression de son livre, l'éditeur s'était permis de placer, sans son consen-
tement, en tête du volume, un avis où, entre de vifs éloges, il avait glissé cette
réserve : « Le chapitre sur l'ancienne Constitution se ressent trop de la nécessité
où, à défaut de connaissances suffisantes, l'auteur s'est vu forcé de s'en remettre
aux assertions de quelques écrivains de parti. »» Rappelons que ces « écrivains de
parti »> étaient des magistrats qui avaient déjà donné et devaient donner encore
d'éclatans témoignages de leur dévouement aux Bourbons. On retrouve ici la trace
des dissentimens qui agitèrent l'Émigration.
TOMB XXXVII. — 1907. 39
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610 REVUE DES DEUX MONDES.
pouvais m'entendre avec l'éditeur que j'estime trop d'ailleurs
pour lui faire la moindre querelle. Vous verrez, cependant, dans
la deuxième édition, quelques traces de notre altercation sur
votre ancienne Constitution.
« Le Roi, me dites-vous, monsieur le comte, me fait l'hon-
neur de désirer que mon ouvrage soit répandu avec profusion
en France. Hélas! je n'y puis rien. Je n'ai plus les moyens de
diriger l'imprimeur, de fixer le nombre des exemplaires et de
régler la distribution. D'ailleurs, je suis trop loin de l'imprimeur.
Mais puisque je suis conduit à vous parler de moi, permettez-
moi quelques détails.
(( Je suis demeuré, depuis l'origine de nos troubles, constam-
ment attaché au Roi (1) : je l'ai servi aussi bien que j'ai pu, et
je quittai la Savoie où je suis né pour me réunir à lui, avant la
réunion de ce malheureux pays à la France. Pour ce crime, j'ai
été mis sur la liste des émigrés, et mes biens ont été confisqués.
C'est le comble de l'extravagance autant que de l'injustice ; mais,
le mal n'est pas moins fait. J'avais la perspective la plus bril-
lante, si la Savoie avait été restituée. Le traité, ou pour mieux
dire, la Capitulation de Paris, a renversé mes espérances. Rap-
pelé de Suisse où j'avais servi le Roi pendant quatre ans, j'ai
trouvé ici une pension de 2000 francs qui se réduit à 1 200, mi
la perte des billets, et je n'ai nul espoir d'être employé. Dispen-
sez-moi, monsieur le comte, de m'étendre sur ce lamentable
sujet. Le Roi n'est pas maître à beaucoup près de suivre son
inclination : mes malheurs ne font qu'ajouter le sentiment d'une
compassion respectueuse à ceux qui m'attachaient à lui. Cepen-
dant, il faut que je prenne un parti, et s'il m'est impossible de
demeurer sujet du roi de Sardaigne, mon ambition est de deve-
nir Français el de servir la cause ;du roi de France. Je ne puis
obtenir justice au département de Chambéry ; mais, si je présen-
tais une pétition au Conseil des Cinq-Cents, et qu'elle fût 9^
puyée auprès des Députés qui marchent dans la bonne route,
par un seul mot du Roi, je crois que je réussirais. Croyez-vous,
monsieur le comte, que Sa Majesté voulût dire ce mot? Il m^
semble que la nature m'a créé pour la France. Si l'on ne veut
plus de moi de ce côté des Alpes, mes devoirs cessent et je de-
meure libre.
(!) Viclor-Amédée III, roi de Sardaigne, mort le 16 octobre 1*796, en Jaisstnll*
couronne à son fils Charles-Emmanuel IV.
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LETTRES INÉDITES DE JOSEPH DE MAI8TRE. 611
« D'ailleurs^ une foule de mes compatriotes prennent ce parti
que le roi de Sardaigne ne désapprouve point. Si j avais cent
louis de rente, je vous jure, monsieur le comte, que j'aurais
déjà pris mon parti; mais je ne puis abandonner la modique
ressource qui me reste, tant que je suis privé de mes biens.
Bientôt, j'aurai épuisé tous les genres de ressources dont je
pouvais disposer. Je vois une perspective épouvantable. Un am-
bassadeur anglais avec lequel j'étais lié, me cherche dans son ile
quelque enfant gâté de la fortune que je puisse promener en
Europe. C'est ce qu'on appelle en style badin montrer fours;
d'autres personnes cherchent à me placer auprès de quelque
jeune Altesse allemande. Je répugne un peu au second parti, et
beaucoup au premier; cependant, il faudra bien plier sous
l'invincible nécessité. Oh ! si le Roi pouvait et voulait bien em-
ployer son influence pour me replacer dans mes biens ! S'il vou-
lait m'adopter, peut-être que je ne serais pas un Français inu-
tile. Les bontés qu'il veut bien me témoigner par votre organe,
monsieur le comte, ont amené cet épanchement peut-être
indiscret. Je m'estimerais bien heureux si j'avais menti à la
page 147^ ligne 5* de mon ouvrage : j'écrivais, je vous le
jure, sans la moindre prétention, et sans me flatter du tout que
le Roi attacherait quelque importance à mon travail. C'est même
par une suite d'une défiance dont je ne suis pas maitre que je
n'ai point pris la liberté de lui présenter l'ouvrage dans le
temps.
« Vous comprendrez sans doute aisément, monsieur le
comte, que, dans la position où je me trouve, il ne pourrait
rien m'arriver de plus fatal que d'être connu publiquement pour
l'auteur des Considérations. Je serais perdu dans ce pays et peut-
être même que je perdrais le pouvoir d'être utile, en France, à
la bonne cause. Je me recommande au Roi sur ce point, et je
vous prie, monsieur le comte, de vouloir bien appuyer auprès de
l'imprimeur le sermon que je lui adresse par ce courrier sur le
chapitre de la discrétion ; car il me semble qu'il se gêne peu.
« Vous ne vous trompez point, assurément, monsieur, en
jugeant que je serai infiniment sensible à l'honorable approba-
tion dont vous avez bien voulu vous rendre l'organe. Je vous
remercie des observations que vous m'avez adressées et j'en ferai
mon profit autant que les circonstances le permettent. Si l'im-
pression n'était pas achevée, j'aurais mieux fait encore. Je vous
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''^wm.
612 REVUE DES DEUX MONDES.
supplie, monsieur le comte, de vouloir bien mettre aux pieds du
Roi, ma vive reconnaissance. Si elle a vu des lacunes, des ou
blis dans mon ouvrage, elle voudra bien excuser un étranger,
séparé de son livre et seul avec sa conscience et sa mémoire. Je
me sentais disposé, appelé, entraîné à défendre sa cause qui me
semble celle de Tordre social. Du côté du zèle et des intentions,
je puis défier le meilleur royaliste français.
« Je suis enchanté, monsieur le comte, que cette affaire m'ait
mis en correspondance avec vous; vous êtes si connu, si intéres-
sant par votre noble dévouement à la cause et à la personne du
Roi, que je regarde comme une bonne fortune le plaisir de faire
votre connaissance, comme on peut la faire de loin. Il ne pou-
vait rien m'arriver de plus heureux que d'obtenir rapprobatioD
du Roi, et d'en être assuré par vou$.
« Je suis avec une respectueuse considération, monsieur le
comte, votre très humble et très obéissant serviteur. — Le comte
DE Maistre.
« P,'S, — Vous pouvez m'écrire très sûrement, monsieur h
comte, sous le couvert de M. le comte de Hauteville, chevalier
grand-croix des Ordres Royaux de Saint-Maurice et de Saint-
Lazare, Turin. Je vous prierai seulement de mettre un cachet d^
fantaisie, et de faire mettre votre lettre à la poste dans quelcpi^
bureau de Suisse, comme Berne ou Lausanne, ce qui vous ser^
très aisé. »
Cette lettre où Joseph de Maistre parle de sa misère avec un^
si noble simplicité et sollicite de Louis XVIII les moyens d'3^
remédier, était à peine partie qu'il regretta d'avoir promis ^■
d'Avaray de mettre à son livre un post-scriptum rectificatif. C^^
regret apparaît nettement dans la première partie de celle qu ^
suit. Il se résigna cependant à tenir sa promesse et, sans attendra
une réponse à la demande qu'il avait adressée au Roi le SOaoât^
il envoyait à d'Avaray, le 6 septembre, en même temps qu'à sofï
imprimeur de Bâle, une copie de ce post-scriptum arraché, plïi^
encore qu'à sa conviction, à son désir de ne pas se mettre en
contradiction avec le roi de France.
(( Turin, 6 septembre 1797 . — Le croiriez-vous, monsieur 1^
comte? lorsque j'ai voulu dégager ma parole et composer ce
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LE-ITRBS INÉDITES DE JOSEPH DE MAISTRE. 613
post-scriptum, j'y ai trouvé de lolles difficultés que j'ai été sur
le point de m'en dispenser. En premier lieu, plus j'ai examiné
la chose de près, et moins j'ai conçu Futilité de cette addition.
Vous paraissez craindre qu'on ne suppose au Roi l'intention de
favoriser les prétentions parlementaires. Ne croyez pas cela,
monsieur le comte : il n'y a pas de bonhomme en France qui
s'imagine que vos Princes travaillent pour ressusciter cette pe-
tite opposition bourgeoise, qui les ennuyait tant. Je xii TefTeldu
livre des magistrats français, lorsqu'il parut en Suisse ; on crut
tout bonnement que les Princes français, ne se trouvant point
encore assez instruits par les circonstances et assez persuadés des
concessions qu'elles exigeaient, avaient vu de mauvais œil un
écrit oii les Droits du peuple étaient mis dans un trop grand
jour. Ce fut une des raisons qui m'engagèrent à m'emparer de
cet ouvrage, et à dire qu'il méritait la confiance des Français,
parce que l'air de défaveur qui l'environnait, prouvait aux Fran-
çais que ce n'était point un ouvrage de commande.
« Mais, à supposer même l'utilité de la pièce, je me suis trouvé
arrêté par d'autres considérations, lorsque j'ai voulu mettre la
main à l'œuvre. Vous n'avez pas songé, monsieur le comte, à
me citer les passages où ces messieurs ont mis les Parlemens
au-dessus de la nation. Ma mémoire, quoique assez complaisante,
ne mêles rappelle point; je croyais même avoir copié des textes
contraires. Je ne puis plus me procurer le livre; je me suis
trouvé très embarrassé, car rien ne dispense (lorsqu'il s'agit sur-
tout de telles extravagances) de citer les textes ou les pages.
D'ailleurs, monsieur le comte, le Roi n'a besoin que de la bien-
veillance universelle. Est-il bien nécessaire de rappeler d'an-
ciennes rancunes et d'exciter des souvenirs anciens? Si mon
livre venait à exaspérer un seul cœur contre le Roi de France,
j'en serais inconsolable. D'un autre côté, votre avis qui est celui
du Roi m'a paru si respectable, que je n'ai pu me déterminer à
revenir en arrière, surtout après avoir promis (à la vérité, sans
ysonger assez). J'ai donc écrit mon post-scriptum et je l'ai refait
cinq fois avant d'avoir été à peu près content de moi. Comme
je serais fâché que Sa Majesté ne le connût que par l'impression,
j'ai l'honneur, monsieur le comte, de vous en adresser ci-joint
une copie.
«Je désire de tout mon cœur avoir réussi. Mais si je n'avais
pas eu ce bonheur, du moins complètement, je ne vous en prie-
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614 , REVUE DES DEOX MONDES.
rais pas moins, monsieur, de laisser aller limpression. Nous
sommes trop loin pour nous entendre sur toutes les syllabes,
et nous perdons un temps précieux. D'ailleurs, il est essentiel de
conserver à mon ouvrage cette physionomie d'indépendance qui
peut le recommander aux Français. J'ai pris les plus grandes
précautions pour écarter toute idée de commission directe, et
pour que le Roi ne puisse être soupçonné de désapprouver, dans
ce livre, autre chose que les prétentions parlementaires exagé-
rées. J'ai donné à la pièce, en général, une forme hypothétique
qui devenait nécessaire, dès que je ne pouvais citer cette cri-
tique, môme de supposition ; je l'ai tempérée par des éloges, car
le moment est venu où il faut plus que jamais, suivant l'expres-
sion de saint Paul, dire la vérité avec amour. Tout ce qui d^
mande un roi (pourvu que ce soit le légitime) doit être embrassé
comme frère; sur tout le reste, il faut ajourner les querelles,
sans jamais perdre de vue cette grande vérité aussi certaine qu'un
axiome de mathématique, que dans peu d'années, les Français
auront nécessairement, invinciblement, le gouvernement qui
leur convient,
« Je regrette infiniment, monsieur le comte, de n avoir pas
eu une idée : c'était de vous demander pour mon livre une pré-
face par une bonne main française, au lieu de cet a Avis » qui
est certainement d'un homme très estimable, mais qui n'est,
cependant, qu'une espèce de boutade fondée sur ce que j'avais
choqué ses systèmes en soutenant la réalité et l'excellence de
votre ancienne Constitution. Nous avons eu sur ce point des
discussions dont vous vous apercevrez • en lisant la deuxième
édition.
<c Je crois faire plaisir au Roi, monsieur le comte, en lui
apprenant que mon ouvrage vient d'être réimprimé en France;
je ne sais dans quelle ville. Ce que je craignais est arrivé; on a
réimprimé le livre sur la première édition. Toutes les fautes
sont copiées scrupuleusement, et il y en a de nouvelles. En
copiant la note de la page 241 (236 bis), les nouveaux éditeurs
n'ont pas manqué d'imprimer « voir ci-devant la page 216, **
quoique leur édition n'en ait que 191. Il n'est pas possible d'être
plus automate. Cependant, les intentions du Roi sont remplies
et l'ouvrage exécuté. Donnez vos soins, je vous en supplie, pour
que la deuxième édition fasse son chemin, et parvienne surtout
aux journalistes du bon côté.
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LETTRES ÎNÉDlTES DE JOSEPH DE MAIStRE. 6l8
c< Puisque vous êtes en Allemagne, monsieur le comte, vous
avez pu vous apercevoir de la manie des traductions qui règne
dans ce pays. J'ai vu traduire en allemand tant de guenilles que
je puis supposer sans fatuité qu'on me fera le même honneur.
C'est encore là, ce me semble, un point dont vous pourriez vous
occuper, en faisant circuler Tannonce d'une deuxième édition
qui suspendrait le travail des traducteurs, soit en proposant
vous-niême l'entreprise à quelque homme de lettres de notre
couleur. Il faut inciter nos ennemis et faire circuler les idées
religieuses et le royalisme, comme ils faisaient et font circuler
leurs poisons, par tous les canaux possibles,
« A propos d'idées religieuses, je ne sais comment j'ai oublié
de vous faire part d'une anecdote sur mon ouvrage. Il était inti-
tulé : Considérations religieuses sur la France (1); mais l'éditeur
supprima l'épithète de peur de scandaliser le xviu® siècle. Il ne
fit pas attention qu'il y avait des passages dans le livre qui se
rapportaient à ce titre. Par exemple, monsieur le comte, vous
n'aurez pas compris les dernières lignes du chapitre III. Je
crois, au reste, que ce titre importe peu. Le meilleur sans
doute, serait : Lisez, Français !
« Pardon, monsieur le comte, pour cette longue épître: Je
voulais vous rendre compte de ce que j'ai fait, et j'avais encore
bien des choses à vous dire. Ce que je ne vous aurai jamais
assez dit à mon gré, c'est que je suis entièrement dévoué à la
cause de votre souverain, et que j'ai rompu je ne sais combien
de lances pour cette cause, avant que des circonstances inouïes
me fissent envisager comme possible, je né dis pas la faculté,
mais la nécessité peut-être de devenir Français. Je suis avec une
respectueuse considération, monsieur le comte, votre très
humble et très obéissant serviteur. — Le comte de Maistre.
« P.-5. — Je vous demande pardon pour les ratures. J'ai
cette incommodité (c'est le mot) et il n'y a plus de remède. »
II
Lorsque les deux lettres qui précèdent arrivèrent à Blancken-
berg, dans le courant du mois de septembre, on venait d'y
(1) Dan» aucune des rares lettres en date de 1794-1797, qui figurent dans la
Correspondance imprimée, il n'est fait mention de cette circonstance que nous
n'avons vue, d'ailleurs, révélée nulle part.
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616 REVUE DES DEUX MONDES.
recevoir les émouvans récits de la journée du Dix-huil fructi-
dor. Tout y était trouble, confusion, désarroi. Louis XVlll savait
ses principaux agens arrêtés ou fugitifs et ses secrets tombés
aux mains du Directoire. Nulle atteinte plus funeste ne pouvait
être portée à sa cause. La sollicitation du comte de Maistre sur-
venait donc inopportunément, et d'autant plus mal à propos,que
le coup d'État exécuté à Paris paralysait le Roi. En le rédui-
sant à une impuissance dont il ne pouvait mesurer la durée, il
lui ôtait les moyens de venir en aide à ses partisans, même dans
la forme où le demandait Joseph de Maistre. Le comte d'Avaray
fut chargé d'en faire à Tauteur des Considérations le pénible
aveu. Mais, afin d'atténuer la cruauté d'un refus imposé par le^
circonstances et sans doute aussi pour ne pas décourager te
solliciteur, alors qu'on demandait à sa plume un nouveau ser-
vice, Louis XVIII lui fit annoncer un envoi d'argent, véritable*
8ecour,s et aumône déguisée, qu'il se serait dispensé de lui offrir^
même sous un prétexte acceptable, s'il eût mieux connu celt^
âme fière et désintéressée. « Sans doute, monsieur le comte, lui
écrivait d'Avaray, le 28 septembre, le Roi aurait fait avec le plu^^
plus gramd plaisir la démarche que vous désiriez de sa part. —
Mais le terrible événement du 4 septembre ne lui en laisse pa^^^
les moyens, et c'est un nouveau regret pour lui de perdre ain^i
l'occasion de vous donner un témoignage particulier de sa sati&='-
faction, je peux dire de sa reconnaissance.
« Le Roi a considéré cependant que la distribution de volr'^
ouvrage dans l'intérieur du royaume ne peut se faire sans il^3
surcroît de dépenses et il m'a chargé de vous faire passer cin»-
quante louis dont vous disposerez comme vous le jugere-^
convenable. Cette somme vous donnera non pas la mesure d^
son estime, mais celle du fâcheux état de ses finances. J'ai ét^
obligé de retarder ma réponse pour attendre une lettre de change
que je ne pouvais tirer que de Hambourg.
« C'est un léger inconvénient que mes observations vou^
soient arrivées trop tard pour trouver place dans la deuxième
édition de votre ouvrage. Ce qui me fait bien plus de peine. c'(^^
que vous n'ayez pu y ajouter un chapitre sur l'affreux événe-
ment du 4 septembre. 11 serait à souhaiter que vous eussiez U^
cette catastrophe au plan de votre ouvrage, qu'elle semble dé-
ranger. C'est un sujet bien important à traiter, mais que nul
écrivain ne peut traiter mieux que vous. Qui fera {sentir au-^
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LETTRES INÉDITES DE JOSEPH DE MAISTRE. 6i7
Français combien sont imprudens et viis les tyrans qui les asser-
vissent? Qui les soulèvera contre cet odieux despotisme qui
attente à la représentation nationale jusque dans son sanctuaire,
qui met le Corps législatif sous le joug et le fait consommer tous
les actes les plus tyranniques, qui frappe de déportation les
députés les plus probes, les plus courageux, les plus éloquens,
les plus chers à la nation, sans les accuser, sans les entendre,
sans examen; qui annule, par un acte de sa toute-puissance, tant
d'assemblées primaires, tant d'électeurs dont la légitimité était
authentiquément reconnue; qui détruit enfin cette marotte phi-
losophique des sociétés : la souveraineté du peuple, à laquelle
trente millions d'hommes doivent la théorie de la liberté et la
réalité de l'esclavage? Voilà, monsieur le comte, une mati('»re'
bien digne de votre plume énergique et profonde. Agréez les
vœux que je forme pour vous voir la traiter. »
Quoique les protestations indignées du généreux et fougueux
d'Avaray doivent à leur sincérité de n'avoir pas à souffrir d'être
rapprochées de la prose mâle et vibrante de Joseph de Maistre,
nous aurions hésité à donner ici le texte intégral de cette lettre
si elle n'eût été la cause déterminante d'un malheureux inci-
dent (1) dont on va voir son destinataire narrer, en termes navrés,
les douloureuses conséquences. Au moment où il achevait de
l'écrire, d'Avaray n'avait pas encore reçu la lettre de change
qu'il devait y insérer. Il ne voulut pas cependant retarder sa
missive. Il la ferma après y avoir annoncé en trois lignes à son
correspondant, pour une occasion ultérieure et prochaine, l'envoi
d'argent qu'il était empêché de faire ce jour-là et l'adressa à
M. Plenti, agent de la Cour sarde à Francfort, qui s'était chargé de
faire passer à Turin les lettres de Louis XyiII. Enfin, quelques
jours plus tard, il confiait la lettre de change à la même voie. Il
devait donc supposer que ses expéditions étaient parvenues à leur
adresse lorsque, le 30 décembre, la lettre suivante de Joseph de
Maistre \int lui apprendre que celui-ci ne les avait pas reçues.
On remarquera, parmi les plaintes qu'elle contient, la noblesse
du refus que l'auteur oppose à l'offre de Louis XVIII.
(!) H y a lieu de constater que dans Tintroduction placée par le comte Rodolphe
de Maistre, en tête de l'édition des Œuvres complètes de son père, il n'est fait
aucune allusion à cet incident, pas plus, d'ailleurs, que dans les lettres imprimées.
Ce fut, cependant, un gros événement dans la vie de Joseph de Maistreé
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618 REVUE DES DEUX MONDES.
« Tuririy SO octobre 1797. — Écoutez, monsieur le co^
une lamentable histoire. J'avais eu l'honneur de vous écrire v,
si vous m'adressiez quelques lettres, elles devaient être mises
la poste en Suisse. Quel mauvais génie vous a fait oublier cel
recommandation? Vous m^avez écrit par un courrier d'Ail
magne, et votre lettre est allée à Milan tomber entre les mai
de Buonaparte! De son portefeuille, elle ne fera qu'un sautda
celui du Directoire, et me voilà perdu dans ce pays, suiva
toutes les apparences. Songez, monsieur le comte, au danpjr
épouvantable auquel cette lettre expose le roi de Sardaigne. SU
plaisait à ces messieurs d'imaginer qu'il connaissait mon ouvrage
et ma correspondance avec vous, il y en aurait assez pour attirer
la foudre sur le Piémont ; et tandis que ce malheureux prince
n'ose pas seulement employer ses sujets les plus fidèles pour se
tenir en règle avec ses ombrageux alliés, il se trouverait exposé
aux plus terribles soupçons pour une chose dont il n'a jamais
ouï parler. Enfin, monsieur, je suis inconsolable. Si l'affaire ne
sortait pas des mains de Buonaparte, je serais à peu près tran-
quille; je prendrais môme le parti de lui faire lire mon livre (1).
Il verrait qu'il est d'un homme contraire au parti qu'il aime (ou
qu'il défend), mais au moins d'un homme loyal. Il y a d'ailleurs
presque toujours dans le cœur des militaires une fibre honorable
à laquelle on peut s'adresser; et il y a, en particulier, dans la
conduite de Buonaparte des traits véritablement grands, — Monk
ne le valait pas. — Je le prierais donc san^ façoii de me laisser
tranquille ; mais croyez-vous qu'il puisse se dispenser d'envoyer
votre lettre à Paris? Je n'en crois rien, et dans ce cas, je suis
perdu. Les avocats ne pardonnent rien.
« Vous dire, monsieur le comte, comment j'ai appris c«
malheur, et comment j'ai appris ce que contenait votre lettre, c^
serait une chose fort inutile. D'ailleurs, je ne puis entrer dait^
ces détails. Vous m'y donniez le plan d'un ouvrage : il faut pea- —
ser, au lieu d'écrire, à monter en chaise de poste. Le chagri*^
que j'éprouve ne m'empêche point de sentir vivement la marqnu^^
de bonté et d'intérêt que vous m'annonciez de la part de Sa M^^
jesté. Mais, si je reçois la lettre de change, annoncée dans cetft^
autre malheureuse lettre, et qui n'y était point contenue, je suf^-'
plie le Roi de me permettre de ne point l'accepter. Certainemea^^
(1) Bonaparte l'avait déjà lu et admiré.
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LETTRES INÉDITES DE JOSEPH DE MAISTRE. 619
monsieur le comte, je ne me ferais aucune délicatesse d'acceptet
de Fargent du personnage éminent qui est, à mes yeux, aussi
roi que Louis XIV. Mais, j'ai encore un souverain (jusqu'à de-
main peut-être), un bon souverain qui me paie, non pas autant
que j'en aurais besoin et qu'il le désirerait probablement, mais
assez pour que je puisse vivre. Je suis encore à son service vir-
tuellement, comme on dit au collège, et je n'ai pas encore
épuisé totalement mes ressources. Ainsi, monsieur le comte, je
prendrai la liberté de ne point accepter la lettre de change. Mais;
je vous l'avoue, je recevrais avec beaucoup de respect et de
reconnaissance un signe de la satisfaction du Roi. J'aurais eu la
hardiesse de lui demander son portrait, si je pouvais me parer
de ce don dans ce moment, et si môme, en ne le montrant pas, il
n'était pas dangereux pour moi. Mais un petit bijou, un cachet, un
camée, etc., que je pourrais porter et qui ne dirait rien à d'autres
yeux que les miens, me serait infiniment agréable. Si le Roi
m'accordait cette faveur, j'exclurais absolument le diamant, et
même toute valeur qui s'approcherait de la lettre de change.
Si le papier était durable, je demanderais une bague de papier.
Vous savez mes intentions, monsieur le comte. Je pense bien
que vous ne voudriez pas me chagriner; et même, je ne vous
fais cette demande que pour mettre à l'aise la bonté du Roi
auquel, par parenthèse, je faisais une demande sotte dans la pre-
mière lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire, car j'appris, peu
de temps après, que la chose n'était pas possible, quand même il
n'y aurait point eu de changement.
f( Il est une autre grâce que je pourrais demander à Sa Ma-^
jesté. Si, dans ses relations avec les cours du Nord, elle voyait
quelque place auprès de quelque jeune prince, qui pût me con-
venir, je me recommanderais à ses bontés, car, depuis le fatal
événement qui fait le sujet de cette lettre, il me paraît trop cer-
tain que je serai forcé de quitter le service du Roi ; et, en vérité,
je ne sais ce que je deviendrai. Je voudrais bien, monsieur le
comte, vous parler du 18 fructidor; mais le 28 octobre m'occupe
trop. Je pars sur-le-champ, je vais dans le duché d'Aoste, et de là,
je ne saiçoti. Je vous supplie de ne pas m'écrire jusqu'à ce que je
vous aie dit où je suis. Je crains mortellement que vous ne m'ayez
adressé quelque nouvelle lettre par la même voie. Enfin, mon-
sieur le comte, il y a une fatalité incroyable attachée à la bonne
cause, et qui poursuit tous ceux qui s'en mêlent. Il suffit de vou-
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620 REVUE DES DEUX MONDES.
loir Tappuyer du bout du doigt pour être pincé; cependant, j'y
mourrai. »
Il semble bien qu'en cette circolistance, Joseph de Maistre
ait prévu plus de malheurs qu'il n'avait lieu d'en redouter. C'est,
du moins, ce qui ressort de la lettre moins alarmante, qu'il écri-
vait à d'Avaray, quinze jours plus tard. Comme la précédente,
elle est datée de Turin, ce qui prouve qu'il n'avait pas été con-
traint d'en partir, et elle y ajoute de curieux détails.
« Turin, iS novembre 4797. — Monsieur le comte, la mal-
heureuse aventure, dont j'ai eu l'honneur de vous faire part
dans ma précédente lettre, ne m'a point causé de désagrément
extérieurs. Mais j'ai déplu, grandement déplu, et j'en ai eu une
preuve amère, car j'étais sur le point d*obtenir ime grâce impor-
tante qui a été supprimée. Je n'ai point' jugé à propos de partir
sur-le-champ, et ce sur de fort bons conseils. Dans quelques jonrs
seulement, je m'éloignerai de la capitale, et probablement je
passerai en Suisse. Un jour peut-être, je ferai ma paix.
« J'espère, monsieur le comte, que Sa Majesté est bien con-
vaincue que, malgré mes bonnes intentions, je ne puis plus rem-
plir les siennes au sujet du morceau historique qu'elle me faisait
l'honneur de me demander sur le 18 fructidor. Votre lettre étant
connue et mon style l'étant infiniment dans ce pays, si la pièce
paraissait et qu'on vint à y reconnaître ma plume, je serais en-
terré tout vif. Je suis désespéré de mon impuissance à m'acquit-
ter de cette honorable commission. Daignez, monsieur le comte,
être auprès du Roi l'organe de mon sensible regret.
« Vous ne serez peut-être pas tâché d'apprendre, monsieur,
que Buonaparte, en lisant votre lettre, n'a pas seulement soun,
n'a pas laissé échapper un seul mot, un seul signe de désappro-
bation, n'a pas critiqué une seule ligne. Il a fait dire à quelqu'un:
En vérité, il avait Pair de trouver les raisons de Jf. le comte
d'Avaray fort bonnes. Certains traits de cet homme à jamais
fameux m'ont donné quelquefois des espérances. Lorsque Monlt,
officier de Cromwell, passait au fil de l'épée ime ville royaliste,
il était bien plus loin que Buonaparte de. la bonne route. J &i
réuni plusieurs de ces traits fugitifs, qui sembleraient mènera
quelque chose. Mais, d'un autre côté, lorsqu'on voit ce person-
nage extraordinaire appeler à lui comme des législateurs : Sieyès
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LETTRES INÉDITES DE JOSEPH DE MAISTRE. 621
RcBderer et Benjamin Constant, les bras tombent. Qui sait cepen
dant ce qui couve dans le cœur à trente-six mille plis de ce
sombre insulaire ? En allant à Paris, il dément les prédictions
des meilleurs esprits. La nouvelle du jour à Turin est son arri-
vée dans cette ville. Il arrive demain, peut-être ce soir. Il vient
pour venir, sans aucune raison possible que celle de voir le Roi.
Je tâcherai de savoir quelques détails avant de fermer cette
lettre.
« Je dois vous dire pour votre règle, monsieur le comte, que la
lettre de change annoncée ne m'est point parvenue. Cependant,
il est bien sûr qu'elle n'était pas dans la lettre interceptée,
quoique Buonaparte ait dit en riant : Je suis fâché qu'elle rCy soit
pas; nous en avons déjà saisi quelques-unes à ces messieurs. Au
reste, monsieur le comte, de fortes raisons m'etapèchent de profiter
de cette grâce du Roi. J'espère qu'il n'aura point désapprouvé le
refus respectueux que j*ai eu l'honneur de vous adresser. J'es-
père aussi que, puisque Sa Majesté voulait bien n:e donner une
preuve de sa satisfaction, je n'aurai point commis une imperti-
nence en vous montrant, avec une franchise enfantine, l'espèce
d'ambition que j'avais sur ce point. Si le Roi m'accordait cette
faveur insigne, j'insisterais vivement, monsieur le comte, sur ce
que j'ai déjà eu l'honneur de vous dire. Fixer quelque chose
serait de ma part un ridicule parfait ; mais, permettez-moi cepen-
dant de vous dire que le quart de la somme que Sa Majesté vou-
lait bien me destiner, me paraîtrait trop fort pour le signe que
j'ambitionne, et que moins il vaudra chez l'artiste, plus il vaudra
dans mon cœur.
« Serez- vous assez bon, monsieur le comte, pour me répondre
quelques mots sur une idée que je n'ai fait que jeter dans ma
précédente lettre? Nous sommes perdus, irrémissiblement perdus
pour être demeurés attachés au Roi (1). Puisqu'on se tait sur
nous dans les traités de paix et d'alliance; puisque les archiducs
mêmes n'obtiennent que la restitution de leurs biens non vendus,
quel espoir nous reste-t-il, à nous imperceptibles Allobroges? Il
faut bien prendre un parti quelconque. Vous savez, monsieur le
comte, que c'est un avantage dans ce moment de parler français
sans être Français, à cause de l'effroi qu'inspirent les systèmes
cachés. J'ai cet avantage; je suis dans la force de l'âge (quarante-
(1) Le roi de Sardaigne. Un peu plus loin, c'est du roi de France qu'il parie.
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622 REVUE DES DEUX MONDES.
quatre ans); j'ai rassemblé quelques connaissances. Croyez-vous,
monsieur le comte, que quelque grande éducation dans quelque
cour du Nord pût me fournir une place au moins décente? Si les
bontés du Roi pouvaient m'êlre utiles dans ce projet, peut-être
qu'il me les accorderait après avoir pris sur ma personne, comme
il est bien juste, tous les renseignemens nécessaires. Je sens
bien que je n'ai aucun titre auprès de Sa Majesté que d'aimer
sincèrement la France et la Monarchie ; mais peut-être que c'en
est un. Quoi qu'il en soit, monsieur le comte, si je suis indiscret
en vous parlant ainsi de moi, pardonnez, je vous en prie, an
geste machinal d'un honnête homme qui se noie.
« Permettez-moi de ne plus signer, et recevez, je vous en
supplie, les nouvelles assurances du respect avec lequel je suis,
monsieur le comte, votre très humble et très obéissant servi-
teur.
« Mon adresse est à M. Dubois-Dumilac, aux Chaînes, à Lau-
sanne ; en m'écrivant sous son couvert, votre lettre me sera remise
à la main. C'est un digne homme, fort connu du brave générai
de Précy dont je le suis aussi beaucoup. »
« 19 novembre, — Le départ de cette lettre ayant été forcé-
ment retardé, je puis encore vous apprendre que Buonaparte a
passé aujourd'hui, allant à Rastadt en droiture. Arrivé à six
heures du matin, il est reparti à dix heures sans être sorti de chez
Miot (1), et, par conséquent, sans avoir vu le Roi. Monseigneur
le duc d'Aoste étant parti ce matin pour son château de Rivolfô,
on croit qu'il y verra Buonaparte. Les spéculations de tout le
monde ont été fort dérangées.
« Le Roi a donné au général républicain un cheval sarde de
la plus grande beauté, avec des harnais et des pistolets magni-
fiques. »
Joseph de Maistre attendait encore la réponse de d'Avaray
aux deux lettres qu'on vient de lire, lorsque le texte de celle dw
28 septembre, cause de tant d'agitations et qu'il ne connaissait
qu'imparfaitement, lui fut communiqué. Il ne nous dit pas par
qui. Mais il n'est pas difficile de deviner, en le lisant, que ce fnt
par le ministre des Affaires étrangères du roi de Sardaigne. Miot
(1) Le comte Miot de Melito qui représentait alors, à la Cour de Turin, le goo-
Vemement français.
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LETTBES INÉDITES DE JOSEPH DE MAISTRE. 623
de Melilo avait dû, en effet, en entretenir ce ministre, au nom
de Bonaparte, lui en laisser même une copie, en la lui présen-'
tant, avec des reproches, comme une preuve des sentimens hos-
tiles qu'en dépit de la paix conclue entre la France et le Pié-
mont, on nourrissait secrètement à la Cour de Turin contre le
gouvernement de la République, sentimens dont il recueillait à
toute heure maints témoignages et qui provoquaient ses inces-
santes plaintes. Ce fut, en tous cas, une occasion pour Joseph de
Maistre de revenir sur cette pénible affaire en écrivant à
d'Avaray :
« Turin, 29 novembre 1797. — Je la connais enfin, mon-
sieur le comte (et par quelle voie, grand Dieu !) cette belle et
malheureuse lettre. Je crois que vous n'avez point de tort. Je
Tai dit, je Tai écrit à tout le monde. Plus j'y ai réfléchi, et plus
je me suis persuadé que vous n'aviez point confié votre lettre à
un courrier d'Allemagne ; que vous l'aviez au contraire fait mettre
à la poste dans un bureau de Suisse. Mais quelle main perfide
Ta ejDvoyée à Milan au lieu de la laisser faire sa route par Domo-
Dossola sur les terres du Roi? C'est ce que nous ignorerons
toujours. Je viens de passer quatre ans en Suisse où j'étais
chargé de la correspondance de la Cour; j'ai écrit peut-être
quatre cents lettres par la route que je vous avais indiquée.
Aucune ne s'est fourvoyée. Je n'y comprends rien. Mais le
mal est fait, et je crois, tout bien examiné, qu'il ne sera pas
fort grand.
« En premier lieu, monsieur le comte, envisageant la chose
par son côté le plus important, je ne crois pas que la publication
d'un papier qui expose les vrais sentimens du Roi sur les affaires
publiques, soit capable de nuire à ses intérêts. Je croirais bien
plutôt à l'effet contraire. Quant à moi, les apparences ont d'abord
été sévères et devaient l'être; mais le cœur du Roi, mais celui de
Clotilde de France (1) me rassurent beaucoup et m'empêchent
de craindre ce qu'on appelle des malheurs. Jusqu'à présent
j'ignore mon sort. Miot n'a fait aucune réquisition ; le ministre
m'a écouté avec bonté. J'ai dit ce que je devais dire; je n'ai
point d'ordre encore; peut être faudra-t-il voyager. Je suis prêt
à tout, excepté à changer de principes. Les malheurs, les ennuis
(1) On sait que Charles-Emmanuel IV, n'étant encore que prince héréditaire
avait épousé Madame Clotilde^ sœur de Louis XVI.
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624 REVUE DES DEUX MONDES.
même ne sont rien lorsque la cause en est honorable. Quelles
persécutions ne me sembleraient pas douces si mes faibles efforts
avaient pu éclairer un esprit, échauffer un cœur, gagner un par-
tisan à votre Roi !
. « Je sens, monsieur le comte, et il m'en coûte infiniment,
je sens qu'il faut prendre congé de vous. Vous me permettrez
même de vous prier de brûler mes lettres. On imprime les pa-
piers des Inquisiteurs de Venise. L'Allemagne est menacée d'un
bouleversement ; la Suisse s'avance vers le précipice ; les traîtres
sont partout. Il faut trembler sur toutes les correspondances.
Cependant, je vous demande encore une lettre. Dites-moi, mon-
sieur le comte, que le Roi daignera conserver une place à mon
nom au livre oit sont écrits les noms de ses partisans les plus
purs et les plus décidés. Dites-moi surtout que vous espérez
toujours. — Pour moi, Monsieur, je suis inébranlable. Je veux
encore croire que le monstre révolutionnaire n'a travaillé que
pour le Roi. J'espère que le 4 septembre achèvera de convertir
les Français. Trop d'aveugles ne voulaient, ne demandaient que
le repos. Ah! puissent-ils enfin comprendre qu'il ne peut y avoir
de repos pour eux que dans les bras de leur souverain ! Quelle
expérience leur faut-il encore, et jusqu'à quand veulent-ils rêver
des constitutions? Mon espérance la plus douce, mes vœux les
plus ardens sont que le voile fatal tombera de lui-même et que
le roi des Français, ne devant sa restauration qu'aux Français, ne
devra la payer à personne. Qu'il soit connu, qu'il soit aimé, et
que l'amour relève l'oriflamme.
« Daignez, monsieur le comte, mettre mes remerciemens aux-
pieds de Sa Majesté. Les assurances de son estime sont inappré-
ciables, et le rédacteur même sera bienvenu chez moi lorsqu'il
me les apportera.
« Je tremble sur cette seconde lettre annoncée dans le posl-
scriptum de celle du 28 septembre. Elle est prise sans doute.
Sera-t-elle encore la matière d'un nouvel éclat? Je le crains beau-
coup. J'espère au moins qu'on n'aura pas volé le Roi. On n'au-
rait pu le faire sans un faux qui me parait difficile. Combien je
regrette, monsieur le comte, que les relations précieuses que
j'ai eues avec vous aient amené une aventure aussi désagréable
pour vous que pour moi! Mais quoi qu'il arrive, je me féliciterai
toute ma vie d'avoir pu intéresser par mes elTorts, quoique très
légers, le maître auguste auquel vous êtes attaché» Un jour peut-
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LETTRES INÉDITES DE JOSEPH DE MAISTHE. 625
être, il sera permis encore de parler. Sa cause est celle de l'Eu-
rope; c'est celle de l'humanité; ceux qui ignorent cette vérité ne
sont pas de ma religion.
« Je conserverai précieusement votre souvenir, monsieur le
comte ; puisse le mien laisser cpielques légères traces dans votre
mémoire ! Je n'ai point osé, comme vous savez, rechercher les
bontés du Roi. En défenitant- sa cause, j'étais tout à la fois timide
et courageux. Il m^a fait savoir que je 1 avais contenté, c'est assez
pour moi, pendant que l'orage gronde. Le moment où je pourrai
m'en glorifier ne sera pas seulement un des plus beaux de ma
vie; il sera encore un des plus heureux pour la France, pour
l'Europe, pour l'humanité. »
D'Avaray ne répondit à Joseph de Maistre que le 30 dé-
cembre. Sa réponse est brève; elle se ressent des graves préoc-
cupations qui régnaient alors à Blanckenberg. Du moins, s'ap-
pliquait-il à décliner la responsabilité de la triste aventure à
laquelle avait donné lieu sa lettre du 28 septembre. Cette malheu-
reuse lettre était partie par la voie de M. Plenti, une voie sûre,
avec plusieurs autres qui toutes étaient arrivées à leur destina-
tion. Par quelle fatalité la plus importante avait-elle été dé-
tournée de son chemin ? C'était à n'y rien comprendre. Néanmoins,
et en renonçant à se l'expliquer, il s'en excusait ainsi que de la
brièveté de ses regrets. Mais le Roi chassé de Prusse allait quitter
l'asile de Blanckenberg « sans savoir où il ira (1). » — « Je
m'occuperai de vos intérêts, ajoutait d'Avaray, et de remplacer,
comme vous le désirez, la lettre de change que vous avez la
délicatesse de refuser. »
En arrivant à Mitau avec Louis XVIII, au mois de mars sui-
vant, d'Avaray reçut les remerciemens de Joseph de Maistre :
(( A la Cité d'Aostepar Turin, le 10 février 1798. — Monsieur
le comte, lorsque je prenais congé de vous dans ma dernière
lettre, j'ignorais que j'avais très près de moi le moyen de vous
écrire sûrement. J'ai eu le plaisir de faire la connaissance de
M. de C... chez M""* la duchesse de L...; il veut bien se charger
(1) La négociation qu'il avait ouverte avec Paul !•' à l'effet d'obtenir un asile
en Russie n'était pas encore terminée. D'autre part, il ne désespérait pas de pou-
Toir s'établir en Suisse et de rester ainsi « à portée de son royaume. » Il n'y re-
nonça que le 26 janvier suivant, en apprenant que la Suisse était tombée au pou-
voir de la France.
TOMB ixxvii. — 1907* 40'
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626 BEVUE DES DEUX MONDES.
de ma lettre. Je profite de son offre obligeante pour vous accuser
la réception de votre lettre du 30 décembre, fidèlement trans-
mise par le correspondant de Lausanne.
a Rien n'est plus vrai, monsieur le comte: le mieux souvent
est Tennemi du bien. Il aurait fallu faire mettre votre lettre dans
un bureau suisse. M. Plenti a tout gâté. J'ignore comment il s'y
est pris pour faire ce beau chef-d'œuvre ; mafe ce n'est qu'un
malheur. Si j'avais connu ce correspondant, je vous l'aurais in-
diqué moi-même. Cette aventure était écrite comme tant d'autres.
N'en parlons plus.
« L'ouvrage dont j'espérais un meilleur succès a pénétré à
Paris et même à Londres. Je m'attends à un nouvel éclat. Il me
parait impossible que je ne sois pas incessamment exécuté en
effigie dans Isl Décade philosophique (1) ou quelque autre papier
du même acabit. Je suis d'avance parfaitement consolé. La nou-
velle édition gît tout entière dans un magasin en attendant des
circonstances plus heureuses. Au surplus, monsieur le comte, je
suis poursuivi par le démon de l'incorrection. Un morceau ajouté
au sujet de quelques reproches bêtes qu'on fait au Roi, s'est
trouvé si estropié à l'impression que je n'ai pu m'empêcher d'y
voir plus que de la distraction, du moins de la part du correc-
teur. Si quelque coup de vent porte jusqu'à vous cette nouvelle
édition, je vous prie, monsieur le comte, de vouloir bien cor-
riger, avant de lire, les fautes étranges dont vous trouverez la
note ci-jointe avec celle de quelques autres moins inaportantes.
« Me permettrez- vous un épanchement? Rien ne m'a scanda-
lisé dans ma vie comme ces Français du bon parti (à ce qu'ils
disent) que j'ai entendus si souvent soutenir thèse contre le Roi,
et critiquer ses démarches. — Plaisans royalistes! J'aime mieux
les Jacobins. Si le Roi dans telle ou telle circonstance a fait pré-
cisément tout ce qu'il y avait à faire, il est assez curieux qu'on
s'avise de le critiquer : et si, dans la carrière la plus épineuse
qu'il soit possible de parcourir, il lui arrive de se tromper, l'in-
dulgence, dans ce cas, n'est-elle pas un devoir strict et sacré ?Ef
de quel droit refuserions-nous à nos souverains celle dont nous
avons besoin tous les jours dans les circonstances les plus ordi-
naires? etc. Je m'en suis tenu, à peu de chose près, à ces géné-
ralités. J'aurais mieux dit peut-être si j'avais eu l'honneur d'être
(1) Ce recueil, qui paraissait trois fois par mois, avait été fondé sous la Rétohition
par Ginguené pour défendre les idées républicaines modérées. Il disparut en 1W7.
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LETTRES INÉDITES DE JOSEPH DE MAISTRE. 627
en correspondance avec vous avant dWoir livré mes additions;
mais, peut être aussi, je serais tombé dans ces détails, et j'aurais
eu l'air moins désintéressé, moins étranger. Je réponds au
moins de ma bonne volonté.
<( J'ai été infiniment toucbé du nouveau déplacement de Sa
Majesté. Grand Dieu! les rois laisseront-ils donc pousser le Roi
jusqu'au Spitzberg? Tant de malheurs m'inspirent l'intérêt le
plus profond et le plus français. Quelquefois, je me sens abattu;
mais l'espérance vient ensuite me ranimer, et je compte ton*
jours sur un changement heureux.
« Je ne saurais trop vous remercier, monsieur le comte, de
l'intérêt que vous voulez bien prendre à ma situation. C'est bien
à contre-cœur que je jette les yeux sur l'étranger ; car ce qu'un
honnête homme a de mieux à faire dans ce monde, c'est de
servir son prince. Mais, depuis mon aventure, je crains fort de
n'avoir plus le choix. La politique défendant à mon souverain de
m'employer tant que cet ordre de choses durera, qui sait quand
il lui sera permis d'écouter à mon égard sa justice et sa bonté
ordinaire? Si par hasard, il se présentait quelque chose d'avanta-
geux, il est bon que vous puissiez répondre aux premières ques-
tions. Je suis originaire de Nice, et plus anciennement de Pro-
vence. Je suis fils d'un homme célèbre dans son pays, Président
du Sénat de Savoie, et titré par le feu roi après soixante ans de
services continués sous trois règnes. Ma famille est admise à la
Cour. Sur tout le reste, je n'ai rien à dire, excepté qu'elle est très
nombreuse et. toute royaliste. Au reste, monsieur le comte, je
serais au désespoir que vous prissiez ce qu'on appelle des peines
pour cet objet, qui d'ailleurs n'est pas pressant; mais s'il se
présentait quelque heureuse occasion de m'assurer une existence,
je suis persuadé que vous la saisiriez. Je dois vous répéter, mon-
sieur, que si le Roi avait la bonté de s'y intéresser, il est tout
simple que cette faveur soit précédée de toutes les informations
préliminaires qui doivent la motiver. Je les provoque même.
« Je vous dois encore des remerciemens, monsieur le comte,
pour avoir mis dans ma requête à Sa Majesté : « soit fait ainsi
qu'il est requis. » Je me suis reproché l'enfantillage de cette de-
mande qui est sortie de mon cœur malgré moi ; mais, puisque j'ai
fait cette folie, prenez garde, je vous en conjure. Si mes inten-
tions n'étaient pas remplies purement et simplement, je serais
inconsolablement humilié.
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628 REVUE DES DEUX MONDES.
« Voilà donc la Suisse perdue ! Elle pouvait périr plus noble-
ment, il y a deux ou trois ans. Je ne suis pas moins infiniment
attristé par les malheurs d'un pays où j'ai été comblé pendant
quatre ans des bontés les plus délicates. Le correspondant de
Lausanne s'en est allé je ne sais où. Si vous me faites encore
Thonneur de m'écrire, ce sera, si vous le voulez bien, par le canal
qui vous transmet cette lettre. Je m'appelle Jean-Jacques Durand,
négociant. Il ne faut pas que les vôtres contiennent aucune
désignation, et je ferai de même à l'avenir si vous le permettez. »
Cette lettre clôt définitivement la première période des rela-
tions de Joseph de Maistre avec la cour errante du roi de France.
Plusieurs années s'écouleront avant qu'elles ne soient reprises.
Louis XVIII est à Mitau, autant dire exilé au bout du monde;
Joseph de Maistre réside à Cagliari en Sardaigne où son souverain,
contraint de s'y réfugier, l'a nommé régent de la chancellerie
royale, première place de la magistrature dans l'île. Il ne quitte
ce poste qu'à la fin de 1802 pour aller représenter le roi de Pié-
mont en Russie. Mais déjà Louis XVIIl n'y est plus. Chassé de
Mitau, il a trouvé un asile à Varsovie à la condition de s'y faire
oublier. Aucune nouvelle de lui n'arrive à Joseph de Maistre.
Le monarque proscrit n'ignore pas, cependant, qu*il peut tou-
jours compter sur le dévouement de ce partisan fidèle de la cause
des rois et de la sienne. De Maistre en a donné l'assurance au
comte d'Avaray et au jeune comte de Blacas qu'en route pour
Saint-Pétersbourg, il a rencontrés à Rome au printemps de 1803.
Aussi, lorsqu'en 1804, Louis XVIII quitte Varsovie pour se rendre
à Calmar où il doit revoir son frère et arrêter avec lui les termes
de la protestation qu'il veut opposer à la proclamation de TEm-
pire usurpateur de ses droits, c'est à Joseph de Maistre qu'il
songe pour donner à sa pensée des formes éloquentes, propres à
frapper l'esprit et le cœur des Français. Il charge Blacas dont il
vient de faire son agent à Saint-Pétersbourg de porter au comte
de Maistre un premier projet de sa déclaration et de lui dire en
le lui remettant : « Coupez, taillez, tranchez. »
A cette occasion la correspondance se renoue entre l'illustre
correcteur aux lumières duquel on a fait appel et le comte
d'Avaray parlant au nom du Roi (1). Mais le débat qui s'en-
(1) Les lettres écrites par De Maistre à cette occasion figurent dans la corres-
pondance imprimée. (Édition de Lyon, voL L)
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LETTRES INÉDITES DE JOSEPH DE MÂISTRE. 629
gage, encore qu'il révèle estime et confiance d'un côté, défé-
rence de l'autre, ne donne pas les résultats qu'on en avait espérés.
Le Roi tient à ses idées, quoi qu'il en dise, et, en plus d'un point,
son correspondant les trouve dangereuses. Peut-être la querelle
amènerait-elle un refroidissement si Blacas n'était là pour le
conjurer. Il admire Joseph de Maistre; il ^t en train de con-
quérir son amitié, et il s'applique à lui faire oublier qu'après
lui avoir demandé son avis, on n'a voulu admettre ni les cri-
tiques qu'il formulait, ni les corrections qu'il proposait. L'inci-
dent se dénoue sans blessure pour de Maistre ; il n'en conservera
aucun souvenir irritant et même, ayant reçu une lettre flatteuse
du Roi, il termine sa réponse par ces mots : « Je croyais. Sire,
n'avoir plus rien à laisser & mon fils; je me trompais. Je lui
léguerai la lettre de Votre Majesté. » Mais, désormais, c'est le
comte de Blacas qui sera l'intermédiaire entre lui et Louis XVIII
et, sauf deux lettres écrites à d'Avaray en 1807, c'est dans sa cor-
respondance avec Blacas qu'on trouvera les informations et les
avis qu'il juge utile de faire parvenir au roi de France.
III
Nous avons raconté précédemment (1), — et il nous suffit de
le rappeler, — comment, pendant le séjour que le comte de
Blacas fit en Russie, de septembre 1804 à juillet 1808, naquit
entre lui et le comte de Maistre une amitié que les années, en
s'écoulant, devaient fortifier et rendre indestructible. A l'arrivée
de Blacas à Saint-Pétersbourg, et bien que le hasard lui eût fait
prendre domicile dans la maison qu'habitait le ministre de Sar-
daigne, les circonstances étaient telles qu'il avait cru devoir dis-
simuler le caractère de leurs relations bien vite devenues affec-
tueusement confiantes. « Il ne m'est venu voir que la nuit et
seul, mandait Joseph de Maistre au comte Rossi, premier mi-
nistre de son roi, en lui parlant de Blacas. Dans le monde, je
le salue froidement, sans lui parler. » Mais ils purent bientôt se
départir de cette réserve, et leur amitié prit alors ouvertement
son essor.
Il est, d'ailleurs, à remarquer qu'aucun de ses biographes n'en
a parlé et qu^il |n*en existe que d'imperceptibles traces dans sa
(1) Voyez la Revue du 15 juillet 1906.
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630 REVUE DES DEUX MONDES.
correspondance, publiée par son fils. « Le comte de Blacas, repré-
sentant confidentiel du Roi à Saint-Pétersbourg était aussi très lié
avec M. de Maistre, se contente d'écrire le comte Rodolphe. Une
similitude de position, d'infortune et de dévouement avait ci-
menté ces liens. » Ce n'est pas assez dire et c'est dans les lettres
encore inédites, échangées entre les deux amis ,qu'on peut me*
surer, en toute son étendue, leur affection réciproque ainsi que
la place qu'elle a tenue dans leur vie, en faisant de plus en plas
de chacun d'eux le confident de l'autre.
En se séparant, en 1808, Blacas allant en Angleterre et de
Maistre restant en Russie, ils s'étaient promis de s'écrire, d'échan-
ger les informations qu'ils recueilleraient, l'un à Londres, l'autre
à Saint-Pétersbourg. Joseph de Maistre ne se montre pas le moios
empressé à tenir sa parole, et on va voir comment il la tient.
Dès le 20 juin, il souhaite bon voyage à son ami :
« Bon voyage, très cher comte. Mes vœux les plus arden»
vous accompagnent sur la terre et sur l'onde... Ne m'oubliez pas,
je vous prie, auprès de M. le comte d'Avaray... Croyez au sou-
venir, à l'attachement éternel avec lequel je suis votre humble,
très obéissant serviteur et dévoué ami. »
A dater de ce moment, se succèdent des lettres trop nom-
breuses pour être toutes citées ici, mais parmi lesquelles, du
moins, il nous est permis de choisir.
« Saint-Pétersbourg, 6-18 août 1S08. — Voilà, mon très cher
comte, M. le baron de Bremer qui part et qui me fournit l'heu-
reuse occasion de répondre h votre question : Quand pourrons-
nous nous écrire? Je vous tiens pour être arrivé heureusement
avec votre auguste compagnie (1). La voilà du moins à Tabri
de toute attaque physique ; les autres ne tuent pas, quoiqu'elles
méritent grande attention.
«... Vous voilà plongé dans une atmosphère bien difFérenIc
de celle que nous avons longtemps respirée ensemble. Combien
j'aurai de plaisir à deviser avec vous dans six mois, et combien
vous aurez de nouvelles idées! Ici, les choses sont comme vous
les avez laissées ; mais je ne dis pas qu'elles continuent sur le
même pied. »
(1) En quittant la Russie pour se rendre en Angleterre, Blacas s'était chargé de
veiller à la sûreté de la Heine et de la Duchesse d'Angoulôme qui allaient rcjoifldre
le Hoi à Goslield.
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LETTRES INÉDITES DR JOSEPH DE MAISTRE. 631
« Saint-Pétersbourg^ 8 octobre 1808, — Je suis toujours tel
que vous m'avez laissé, collé sur mes livres une grande partie du
jour et, le reste du temps, errant et vagabond comme vous Tavez
vu. Je tiens toujours beaucoup dans la société de la Perspective
qui s'amincit cependant un peu. La douce demoiselle d'honneur
me parait peu contente de certaines choses, mais sans rien dire,
du moins à moi. Je n'entends jamais fronder les grâces d'une
noble dame sans penser à vous. M"*' Pwitchin arrive au premier
jour; c'est encore une personne que je vois avec plaisir; mais
parbleu ! il n'y a que sept jours dans la semaine et il n'y a pas
moyen d'y tenir. Contez-moi un peu l'Angleterre quand vous
pourrez. Étes-vous content? Vous voyez, au reste, comme les
choses vont à l'envers de tout ce qu'où imagine. Quand F heure
du Roi sera venue, il importera fort peu de savoir ce qu'on pense
ici ou là. Bonjour ou plutôt bonsoir, cher et aimable comte.
Souvenez-vous que je vous suis acquis (vaille que vaille) jusqu'à
la fin de ma sotte vie. »
« Saint-Pétersbourg y i6-S8 décembre 1808. — C'est pourquoi
je dis que si une occasion sûre ne nous accordait même qu'un
quart d'heure, il faudrait l'employer à dire un mot au cher, au
très cher comte de Blacas. Enfin, voilà une occasion sûre après
un siècle de silence. Je vous ai écrit le 20 juin et le 8 octobre.
Qui sait si mes lettres vous sont parvenues? Quant à moi, je
n'ai rien reçu de vous; mais je vous ai bien rendu justice. Je ne
doutais pas que vous ne m'eussiez écrit. En efTet, j'ai appris,par
vos deux lettres à M°** la princesse de Tarente (1) et à M. le
comte de Brion (2), que vous m'aviez donné de vos nouvelles,
mais rien ne m'est parvenu. Vous n'avez pas idée de la garde
qu'on fait à toutes les issues possibles pour empêcher toutes
sortes de nouvelles d'arriver à nous. J'en excepte cependant une
victoire complète de Buonaparte sur les Espagnols, si elle avait
(1) Fille cadette du duc de Châlillon et amie de Marie-Antoinette, elle avait
épousé en !781 Charles de La Trémollle prince de Tarente. Après avoir couru les
plus grands dangers, elle passa en Angleterre. Elle habitait Richmond lorsqu'on
1797 elle fut appelée à la Cour de Russie comme dame du Palais. Après sa mort
et sur le tard, son mari, devenu duc de La Trémoïlle, se remaria. 11 mourut en
iS39. 11 est le père du duc actuel, né de ce second mariage.
(2) Le comte Parseval de Brion, lieutenant général sous Louis XVI, émigré en
Russie et chargé après le départ de Blacas de veiller aux intérêts du Roi près de la
Cour impériale.
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632 REVUE DES DEUX MONDES.
lieu ; mais ce bonheur ne nous est point encore arrivé. Je me
rappelle que, lorsque je vous écrivis pour'la dernière fois avant
votre départ, j'avais le cœur gonflé de toutes les turpitude de
Bayonne.
, « Que les temps sont changés ! L'histoire présente peu de
faits aussi extraordinaires dans tous les sens que cette sainte in-
surrection des Espagnols. Reportez-vous à Tépoque où l'Espagne
entière était possédée par les Français, Monseigneur le grandduc
de Berg siégeant à Madrid, et demandez-vous : Quel moyen de
sauver la monarchie? Y ons ne trouverez qu'une réponse terrible:
Chassez la maison royale, ce qui ne pouvait s'exécuter par un
honnête homme, puisque personne n'avait ce droit. Or, cette
seule violence qui pouvait sauver l'Espagne, notre ami commun
M. Buonaparte Fa faite. Demandez-vous ensuite : L'insurrection
s'étant formée, quel moyen de la faire cesser et de ressaisir
r Espagne? La réponse est encore plus aisée : Bemettre la famille
royale à sa place, ainsi que Son Altesse Sérénissime monseigneur
le prince de la Paix. Or, cela, il ne Ta pas fait ; de manière qu'il
a fait Tunique chose qui pouvait sauver l'Espagne et n'a pas fait
l'unique chose qui pouvait la lui rendre, en faisant bien entendu
abstraction d'une conquête. Mais cette conquête, hélas ! est-elle
possible ? Bien des' militaires prétendent que les Espagnols ont
mal commencé, môme dans leur système de ne point livrer de
bataille ; mais je doute que cette affaire se décide par les règles
ordinaires. Elle a eu de prime-saut un caractère particulier, qui la
sort des événemens vulgaires. Je souhaite bien ardemment de ne
pas me tromper. Mais vous, mon cher comte, songez que vous
ne pouvez pas me faire un plus grand plaisir, ni même rendre
un plus grand service à vos amis en général, que de me faire
connaître les grands événemens qui pourraient avoir lieu dans
cette péninsule si célèbre aujourd'hui. Je vois que la voie de
Hollande est bonne. Les lettres d'Amsterdam arrivent fort bien.
Écrivez-moi en blanc entre lignes, comme vous écriviez au
duc (1), sans autre signe que deux points mis k la suite de la date,
comme vous le voyez ici. Il faudrait seulement supprimer mon
titre de ministre à cause des spéculations intermédiaires. Le
reste, tout au long. Supposez qu'on me chauffe une lettre : eh
bien ! qu'importe, dès qu'on n'y trouvera rien contre ce pays, ce
(i) Le duc de Serra-Capriola, ambassadeur de Naples à la Cour de Russie, et
souvent chargé par Louis XVIII d'appuyer ses démarches auprès de cette Cour.
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LETTRES INÉDITES DE JOSEPH DE MAISTRE. 633
qu'il faut soigneusement éviter? Voilà, mon très cher comte,
l'humble demande que je vous prie de rrCoctroyer, le ccls
échéant. (Dites que j'ai oublié les termes propres.)
« Je voudrais bien savoir aussi comment vous, êtes là dans
cette Bretagne grande. J'ai de grands doutes sur ce point. Com-
bien d'obstacles de tous les genres sous les pas de votre auguste
maître ! Mettez de nouveau mon hommage à ses pieds, si vous
croyez qu'il en vaut la peine. Aujourd'hui, je ne puis plus plaider
sa cause devant ceux qui pouvaient la faire vaincre. Mais, c'est
égal, disons toujours et allons toujours. Une fois peut-être le
bon grain semé germera. Que de choses vous devez voir là où
vous êtes, et que j ''aurais grand besoin de m'en retourner encore
quelquefois avec vous dans la même voiture, dussé-je me faire
encore quelques bosses à la tête !
« Au premier jour, nous attendons le roi et la reine de
Prusse. Ils ne veulent point retourner à Berlin sans venir remer-
cier leur bienfaiteur chez lui{i). Prenez bien garde, monsieur le
comte, de croire cela au pied de la lettre. De son côté, ce cœur
tendre et délicat qui est à Burgos (et peut-être, hélas ! plus loin)
ne manquera pas de croire qu'il s'agit uniquement de remercier.
En attendant, Caulaincourt (2) ne se gêne pas et témoigne à
table combien ce voyage lui déplaît. Certainement, il se serait
jeté au travers si ce n'était la crainte de choquer le nouvel ami
avant qu'il n'y ait plus de mesures à garder. Je vous laisse à
penser si la belle Reine (3) tanto inviperita saura parler ici au
maître ; nous verrons ce qui en résultera. Rien probablement,
quoique je m'en fie du reste aux femmes pour faire ce que tous
les hommes d'État réunis ne feraient pas; mais, dans ce cas, je
doute. L'Empereur a paru triompher du service important qu'il
a rendu à son ami ; mais vous voyez assez à quoi il se réduit.
Buonaparte accorde ce qu'il aurait fait de lui-même ; il a besoin
de ses troupes ailleurs ; il change une nécessité en acte de clémence
impériale et il garde des citadelles ; voilà tout. On a fait en Alle-
magne une épigramme où il est dit que les mouches espagnoles
ont attiré tout le venin de TAUemagne (vous observerez que les
cantharides s'appellent en allemand mouches espagnoles).
(1) On sait qu'à Tilsitt le tsar Alexandre plaida avec ardeur auprès de Napoléon
pour empêcher l'entière destruction du royaume de Prusse.
(2) Le général de Caulaincourt, ambassadeur de Napoléon.
(3) La reine Louise de Prusse.
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634 REVUE DES DEUX MONDES.
« Ce qui continue à me crever le cœur, c'est cette guerre ^n^^
Suède (1). Vous aurez appris peut-être quelle a coûté la vie, il— ^"5
a deux mois, plus ou moins, au prince Michel Dolgorouk^ -^7.
C'était à peu près ce que je co^nai8sais de meilleur ici. Vopt ^us
apprendrez bien d'autres choses. Il y a sûrement une personne^ -^a-
lité contre ce malheureux Roi. Vous l'aurez probablement ^^^ vu
chez lui. J'espère encore qu'il se tirera de là.
« Mon cher comte, soyez sûr que je ne vous oublierai jamaiSus.
Vous devez, suivant le cours de nature, demeurer dans ce monc^ de
bien longtemps après moi ; cependant, nous pouvons encore ^ y
vivre quelque temps ensemble, et pendant que ce temps durei l'a,
je ne cesserai d'espérer que je pourrai encore vous voir, vo -—us
embrasser et vous donner tous les témoignages du cas infini q — ^ue
je fais de votre personne et de mon éternel attachement.
« Mon fils qui se porte à merveille me charge de vous off rir
ses respects. Tout à vous, cher comte, dans les siècles des siècl es.
« Toujours Catherine Canal, n® 42.
« Le petit baron (2) est toujours plus enragé que jamais. Se — ?)u-
vent, en le voyant, je pense à vous, et je vous vois avec t^ii ftre
aiguillon presser- ses flancs poudreux. Il n'y a plus personne ici
qui le tourmente. C'est dommage.
« Cet incroyable baron de Stedting (3) n'a jamais voulu me
répondre sur cette lettre au sujet de laquelle je vous avais p^jrié
de lui parler. Vous l'avez vu remettre au valet de chwaitz:^^*
Dès lors, silence. C'est cependant bien cruel. »
Après ces confidences, plusieurs mois s'écoulent sans ^ ^^
Joseph de Maistre reçoive des nouvelles de son ami, bien ^ <pe
lui-même, durant ce long intervalle où sont rares les occasi — ^ons
de lui faire passer ses lettres, lui ait écrit deux fois. Il appr»^ — ^end
enfin, non directement, mais par des coifnmunications de la pr=nD-
cesse de Tarente et du comte de Brion, que cet ami, déjà si c^Wer,
est établi auprès du Roi à Hartwell, en pleine possession d^^ sa
confiance, et que d'Avaray, à la suite de sa douloureuse quer-^^^^e
(1) Alexandre avait déclaré la guerre à la Suède où régnait GustaTe IV, ^o,
disait-il, de la détacher de l'Angleterre et de rendre libre la Baltique. La pnM^fut
définitivement conclue au mois de novembre 1809, après la chute de ce prino^.
(2) Sous ce nom est désigne un cheval qui avait appartenu à BlAcas.
(3) Ministre de Suède à Saint-Pétersbourg. La guerre survenue entre son fàyt
et la Russie l'avait obligé à quitter cette capitale. Il était retourné à Stockhoto où
il fut le témoin de la Révolution du 13 mars 1809, qui renversa Gustave iV.
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LETTRES INÉDITES DE J08EPH DE MAISTRE. 635
avec Puisaye, est condamné au repos par Tétat misérable de sa
santé. Il reprend alors la plume et écrit à Blacas, le 24 décembre,
une longue lettre de laquelle nous détachons ce qui suit :
« J'ai appris que votre devancier a eu un grand chagrin et que
c'est un Français qui le lui a procuré. C'est la règle. Vous n'avez
pas oublié que j'ai traité souvent ce texte avec vous. Je sais peu
de choses sur vous tous. En gros, il me semble que vous n'êtes
pas couchés sur des roses. Hélas I il n'y a plus de lits de roses
pour les honnêtes gens. Vous me gronderiez, mon cher comte,
si je terminais cette lettre sans vous dire quelques mots de moi.
Je me porte à merveille ; je loge sur la Fontanka, à côté des •
boutiques du cabinet, maison d'Athanase levseieff, maison neuve
sans numéro. Mes affaires vont comme les vôtres. On a beaucoup
de bontés pour moi; mais il me manque beaucoup d'argent, et je
n'ai pas la moindre espérance de revoir ma famille. Mon fils
marche droit (1) et me rend la vie douce; il me parait qu'on est fort
content de lui; mes liaisons sont à peu près les mômes; Tinti*
mité est toujours chez la comtesse de G... Je me suis accoutumé
peu à peu à la mine sombre de la princesse de Tarente. Elle, de
son côté, me montre beaucoup de clémence. Je finirai par être
de votre avis.
«... Les papiers anglais ont dit des horreurs de l'Empereur et
du comte Nicolas (2). J'en suis fâché. Ces personnalités influent
très souvent sur la politique. Je vous ressemble encore à l'égard
du comte Nicolas, je n'en pense pas si mal que les autres. Il est
vrai que je suis suspect parce qu'il me traite fort bien. Il vient
d'avoir un grand chagrin. Son frère, le comte Michel, grand échan-
son, est devenu fou chez l'Impératrice mère à Gatschina. On ne voit
encore aucun signe de guérison. On dit le comte Nicolas pénétré
de douleur au point de pleurer. Il est bien malheureux, car, outre
ses malheurs domestiques, on le traite d'une manière terrible et
il ne peut l'ignorer. Cependant, on devrait bien au moins penser
qu*il n'est pas empereur. Je souhaite qu'il se tire honorablement
de cette situation difficile. L'anathème est sur les échansons. Le
pauvre prince Belozelsky, grand échanson aussi en second, fut
frappé l'autre jour d'un accident, l'apoplexie, et dont il ne peut se
relever. Il a bien donné quelques signes de connaissance, mais
(1) Le comte Rodolphe de Maistre était officier dans Tarmée russe.
(8) Le comte Nicolas Romanzoff, chancelier de Russie.
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636 REVUE DES DEUX MONDES.
passagers, et Ton no peut présager un rétablissement. Ceslune
grande désolation dans cette maison, une des plus ouvertes aux
étrangers. Il avait maintenant ce qu'il voulait et qu'il avait
attendu si longtemps. Cest lorsque les bulles de savon se parent
des plus brillantes couleurs qu'elles sont prêtes à éclater. »
Six mois après, le 4 juillet 1810, Joseph de Maistre revient
sur cette affaire d'Avaray-Puisaye : « Depuis longtemps, mon
très cher comte, M"' la princesse de Ta rente m'avait dit que le
duc d'Avaray avait éprouvé un très grand chagrin ; mais je ne
savais de quoi il était question, et je n'avais reçu aucune lettre
de vous, de manière que j'ai tout appris par l'exposé que M. le
duc d'Avaray vient de me transmettre par la voie du comte de
Brion. Il est aisé de se former une idée nette de cette affaire et
de l'exprimer en deux mots. Ce sont des torts qui ont produit
des crimes. On voit clairement que M. d'Avaray s'est tout per-
mis dans le genre du blâme et même de l'insulte. L'autre (le
comte de Puisaye), profondément ulcéré, s'est rendu criminel, ce
qui ne peut jamais être excusé. Je ne saurais vous dire à quel
point j'ai été révolté de ces accusations horribles, autant
qu'absurdes, insensées, contre votre ami. Quel fond épouvantable
de méchanceté et d'impudence! Mais, au nom de Dieu, mon
cher comte, comment est-il permis d'imprimer tout cela libre-
ment ? Et comment laccusé est-il obligé de tenir sa défense sous
le séquestre? Je ne puis comprendre cette liberté de la presse.
« Je savais depuis longtemps que vous étiez chargé des
affaires. Plût à Dieu que vous l'eussiez toujours été! Il y aurait
eu de grands scandales de moins, entre autres celui-ci. Que vous
dirai-je? rien. C'est plus tôt fait, et il est pour le moins inutile
d'entrer dans de certains détails. Jamais je n'ai cessé un instant
de m'occuper de vous, de m'informer, de réfléchir, etc. Quel
calice il faut boire jusqu'à la lie ! Voilà ma réponse au duc. Qui
sait où elle le trouvera? Je vous ai écrit, je ne sais combien de
fois; mais jamais je n'ai reçu une ligne de vous, ce qui m'a
entièrement dégoûté. Je suis fort éloigné, cependant, d'accuser
votre amitié. Je vois seulement que ce n'est pas moi qui déca-
cheté les lettres que vous m'écrivez, ce qui me semblerait cepen-
dant tout à fait juste.
« Comment parler des affaires publiques? Comment digérer
ce que nous avons vu? Il vaut infiniment mieux n'en pas
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LFriTRES INÉDITES DE JOSEPH DE MAISTRE. 637
parler. Au reste, mon cher comte, je n'ai pas changé d'idée
sur cette épouvantable révolution : rien ne tiendra. Mais pour
nous, pour tout ce qui a cinquante ans, tout est fini suivant les
apparences. Je souhaite de tout mon cœur que vous vi^^ez assez
pour assister à quelque chose d'intéressant. Mon grand chagrin,
celui qui passe tous les autres et qui embarrasse le plus mes
spéculations, c'est Textinction de la grande famille (1). Ce qui se
passe en Sicile ne signifie rien, voilà pour moi le plus grand des
maux actuels. Je souhaite mal voir.
« Rien de nouveau dans ma situation. Beaucoup d'agrémens
dans un certain genre. Amertumes inépuisables d'un autre côté.
Heureusement, la vie s'en va. Ce qu'elle présente de meilleur,
c'est Tamitié des hommes qui vous ressemblent. La mienne vous
appartient pour toujours. Conservez-moi la vôtre. Probablement
nous ne nous reverrons plus : n'importe, il ne faut jamais être
étranger l'un à l'autre. Adieu mille fois, cher comte, je vous
embrasse tendrement et tristement. »
De telles lettres sont bien faites pour loucher Blacas et inté-
resser le Roi et d'Avaray, à qui Joseph de Maistre doit supposer
qu'il les communique. Le malheur est que, trop souvent, elles
s'égarent ou s'attardent en chemin et que Blacas ne sait pas si
les siennes ont un meilleur sort. On va voir les deux amis se
reprocher leur silence, s'expliquer, et, après avoir reconnu
qu'aucun d'eux n'est coupable envers l'autre, reprendre de plus
belle leur correspondance qui fournira à de Maistre l'occasion
de déployer l'activité prophétique de son esprit, la force de ses
convictions, l'indépendance de ses jugemens dictés par un souci
de vérité qui n'épargne pas plus les rois que les peuples, et où
apparaissent, par éclairs, les inspirations de son génie.
Ernest Daudet.
(1) La maison de Bourbon dépossédée en ce moment en France, en Espagne et
à Naples. *
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LE
CONFLIT AUSTRO-SERBE
Quand les grandes puissances, au Congrès de Berlin, eurent
réglé le sort des petits peuples balkaniques et procédé souve-
rainement au découpage des territoires et à la répartition des
âmes, elles purent s'imaginer avoir fondé pour longtemps Téqui-
libre selon la formule de lord Beaconsiield. Ainsi les hommes
d'État, dans leurs assises solennelles , se flattent de disposer de
Tavenir, mais la vie est plus forte que leurs calculs, et la réalité
déjoue leurs combinaisons trop subtiles. On n'avait stipulé, à
Berlin, que dans l'intérêt des grands États; on avait savamment
équilibré leurs ambitions, dosé leurs avantages; les politiques
auguraient que la Bulgarie, émancipée par la guerre de 1818,
ne pourrait devenir qu'une sorte de prolongement de la puis-
sance russe, tandis que la Serbie, plus voisine de rAutriche et
de la Hongrie, en rapports plus étroits avec elles, ne saurait
manquer de rester dans la mouvance de l'Empire des Habs-
bourg. « Je suis Russe à Sofia, Autrichien à Belgrade, » disait
Bismarck. Les petits États, trop faibles pour se défendre eux-
mêmes contre un retour offensif du Turc, seraient condamnés à
rester en tutelle, à ne vivre que par la grâce de l'Europe et
dans la mesure où elle leur en laisserait la faculté. Les Anglais
appréhendaient que la Bulgarie ne devînt un avant-poste russe
vers Constantinople, et ils avaient exigé le dépècement en trois
morceaux de la Grande-Bulgarie de San Stefano ; les Allemands
au contraire espéraient que la Serbie serait une étape sur la
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LE CONFLIT AUSTRO-SERBE. 639
route du Drang nach Osten vers la mer Egée ; mais ni les uns ni
les autres, lii ceux qui l'auraient redouté, ni ceux qui auraient
pu le souhaiter, n'imaginaient pour la Bulgarie ou pour la Serbie
un destin autonome et un avenir indépendant.
On eut bientôt l'occasion de regretter que la préoccupation
exclusive d'un équilibre européen fondé sur l'équivalence des
satisfactions accordées aux grandes puissances, ait fait oublier
que le seul ordre durable est celui qui s'appuie sur les vœux
des populations et sur leurs affinités réciproques; cette éman-
cipation incomplète des nationalités balkaniques, qui ne les
soustrayait au joug turc que pour les mettre sous la férule
européenne, devait fatalement engendrer de prochaines compli-
cations : les États inachevés que l'on créait dans la péninsule
devaient tendre à s'agglutiner les élémens qui avaient avec
eux une parenté de race ou une communauté d'histoire. Si la
Russie et l'Autriche avaient compté sur le sentiment de la recon-
naissance pour maintenir dans l'orbite de leur influence les petits
États balkaniques, elles avaient fait un faux calcul : pour les
peuples comme pour les individus, la reconnaissance ne vaut que
par la spontanéité, mais dès que le bienfaiteur prétend l'imposer,
dès qu'il réclame ses honoraires, même légitimes, il ne récolte
que de l'ingratitude. Dans l'émancipation des chrétientés balka-
niques, au xix° siècle, la pression de l'opinion publique, en
Russie notamment, ou les sentimens généreux d'un souverain
comme Alexandre 11 ont eu leur part, mais « les intérêts des
princes, )x comme on disait au xvii® siècle, sont toujours restés
l'élément déterminant et directeur. Les nations des Balkans ont
su garder, pour les services réellement rendus, la gratitude qui
convient, et, quelles que soient les querelles des gouvernemens,
le souvenir des fraternités d'armes, de sang et de religion subsiste
très vivace et crée, par-dessus les ministres et les diplomates,
une solidarité réelle des peuples. Mais il était inévitable que
ces jeunes États travaillassent à l'achèvement de leur indépen-
dance avec une énergie redoublée par les efforts mêmes que
l'on multipliait pour les retenir dans les liens d'une demi- vassa-
lité; une évolution naturelle les entraînait à affirmer leur per-
sonnalité et à s'agréger les élémens de même race et de même
sang : cette double tendance régit l'histoire de la péninsule des
Balkans depuis le traité de Berlin. Le principe des nationalités,
issu de la Révolution française, est loin d'avoir épuisé, en Orient,
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640 REVUE DES DEUX MONDES.
loute sa force libératrice, toute sa puissance de résurrectiot^-
De Vienne au Bosphore, l'Europe est encore inachevée; c^^
est en travail d'une Europe nouvelle. D'une part, les nationalisas
tendent à s agglomérer pour constituer des unités fortes, ^t,
d'autre part, les grandes puissances, dans leur lutte pour la pré-
pondérance, ont pris la péninsule pour champ clos, et rantagx>-
nisme de leurs ambitions intervient dans le lent travail des
populations, tantôt pour Taccélérer, tantôt pour le contrarior.
On sait comment, moins de dix ans après la guerre de 1878 et le
Congrès de Berlin, la Bulgarie, du môme coup, s'annexait Isl
Roumélie orientale et s'affranchissait de la protection russe. Ces
derniers mois nous ont permis d'assister, en Serbie, à une évo-
lution de même nature: sous les dehors d'un conflit économique
avec l'Autriche-Hongrie, c'est en réalité une lutte politique qnjù
s'est déroulée devant nous. Le roi Pierre et ses ministres viea:^-
nent d'écrire une nouvelle page de l'histoire de l'émancipalio:»
des peuples slaves des Balkans. C'est sous cet aspect qu'il cor:»-
vient de regarder, pour en bien comprendre la signification, -•^
conflit austro-serbe, dont nous voudrions ici retracer les grand^^^s
phases.
I
Ce n'est point assez, pour qu'un Etat vive, d'inscrire son exi^^^
tence dans les traités ; il faut encore que sa constitution oi^^^"
nique et sa situation dans le monde lui permettent de respire^*"^
de se défendre, de se développer. Le congrès de Berlin, e=^ ^
taillant le royaume de Serbie, tel qu'il est actuellement, Ta m^^'
préparé au combat pour l'existence; il n'est guère, en Europ^^>
de configuration moins avantageuse. Nulle part l'Etat serbe tm^^
s'approche de la mer; pour entrer en contact avec le reste d^
globe, il a besoin d'emprunter le territoire de ses voisins. 1>^
côté de l'Adriatique, aucune communication directe par cbemîD
de fer, mais d'épais massifs de montagnes, l'Albanie sauvage, I^
Bosnie et l'Herzégovine occupées par les Autrichiens; pour re-
joindre le Monténégro, dont la population est serbe de race et de
langage, il faut traverser, sans routes ni chemins de fer, l'ancien
sandjak de Novi-Bazar où l'Autriche entretient trois garnisons.
Du côté du Sud et de la mer Egée, une voie ferrée descend vers
Salonique par Nisch et Uskub; c'est le chemin le plus direct
1
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LE CONFLIT AUSTRO -SERBE. 641
pour atteindre la mer; mais la ligne est longue, elle traverse la
Macédoine où la sécurité est mal assurée, et elle appartient, sur
tout le territoire turc, à la Compagnie des chemins de fer
orientaux dont les capitaux et Tadministration sont autrichiens.
A TEst, le Danube, dont les traités ont fait une voie neutre et
internationale, et les chemins de fer bulgares et roumains con-
duisent vers la Mer-Noire, mer lointaine et fermée à double tour
par le Bosphore et les Dardanelles. Pas dfe limites naturelles;
une capitale, où le gouvernement siège à bonne portée de canon
de la frontière ; un territoire qui est loin d'embrasser Tensemble
des pays peuplés de Serbes ; partout, sauf au Nord, des voisins
moins riches ou aussi pauvres; voilà quelques-unes des condi-
tions défavorables qui ont rendu plus pénible et retardé le déve-
loppement économique et politique de la Serbie.
Dans une telle situation, il paraissait naturel que la Serbie
demandât à la monarchie austro-hongroise Tappui politique et
le concours ' économique indispensables à son existence ; plus
Danubienne que Balkanique, elle cherchait ses relations plutôt
vers les États chrétiens du Nord que vers les plaines ravagées
de la Macédoine tu^ue; elle trouvait dans les villes de TAu-
Iriche et de la Hongrie un marché où vendre ses porcs, son
bétail, son blé, ses volailles, mais elle payait ces avantages par
une étroite dépendance vis-à-vis de Vienne et de Budapest. L'Au-
triche-Hongrie, avant le conflit actuel, accordait à ses produits
agricoles des tarifs de faveur qui constituaient en fait, entre le
grand empire et le petit royaume, une véritable union douanière
qui, pour l'un, comportait des profits politiques, ei, pour l'autre,
des profits commerciaux. Presque toute la production serbe,
80 p. 100 du total des exportations, franchissait la frontière hon-
groise et trouvait, de l'autre côté du Danube et de la Save, une
vente assurée et des prix rémimérateurs. A un tel régime, le
royaume serbe gagnait la sécurité, indispensable aux premières
années de sa vie autonome, mais il risquait de perdre le goût
de Fetfort et de s'endormir dans la routine. Rien qu'en menaçant
de fermer la frontière aux porcs, qui sont le principal article de
l'exportation serbe, le cabinet de Vienne était sûr d'arrêter net,
à Belgrade, toute velléité d'émancipation politique; pour réduire
les Serbes à sa merci, TAutriche n'avait pas besoin de mettre en.
mouvement ses bataillons, elle n avait qu'à mobiliser ses vétéri-
naires : et, sous prétexte d'épixoolie, à prohiber l'entrée des
TOUR xxxvii. — 1907. 41
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642 REVUE bES DËUJC MONDES.
porcs et des bœufs. Ainsi tout acte, toute tendance polil^
contraire aux volontés du gouvernement de Vienne pouva
avoir pour répercussion immédiate des représailles économique,
auxquelles la Serbie n'était pas en état de résister. La « guerre
des porcs » était le moyen pratique dont se servait la politique
autrichienne pour maintenir en tutelle le royaume des Obreno- j
vitch; elle ne permettait à la Serbie qu'une demi-autonomie,
elle la considérait presqiie comme un pays vassal de la monarchie
des Habsbourg. Tous les ressorts du gouvernement serbe étaient
aux mains des agens autrichiens; ses actes étaient directement
suggérés par le Ballplatz. C'est TAutriche qui, en 1885, poussa
la Serbie à entreprendre cette guerre contre les Bulgares qui a
créé entre les deux peuples un antagonisme si déplorable; c'est
elle aussi qui, après la défaite, arrêta les vainqueurs. Les rois ne
régnaient, les ministres ne gouvernaient qu'avec la permission
et selon les intérêts de l'Autriche ; par l'argent ou par la crainte,
ses agens faisaient la loi aux partis politiques; ils tenaient tous
les fils du gouvernement ; ils avaient la main dans les intrigues
qui mettraient aux prises les partisans des Obrenovitch et ceux
des Karageorgevitch ; ils savaient adroitement tenir en bride les
velléités d'indépendance de Tune des dynasties en la menaçant
de l'autre, susciter les fils contre les pères, renverser les mi-
nistres; les partis vaincus trouvaient en Autriche un secours,
les rois détrônés un asile, les condamnés politiques un refuge :
ainsi se prolongeait une anarchie qui paralysait le développe-
ment du pays, mais dont les int<'*réts autrichiens profitaient.
L'esprit souple et le caractère peu scrupuleux du roi Milan
s'accommodaient sans répugnance d une dépendance qui lui as-
surait à lui-même la joie de vivre et le plaisir de régner; il s^
faisait volontiers le ministre des volontés du gouvernemeï^^
austro-hongrois. 11 paraît certain qu'une convention secrète ft^^
signée en 1882 par laquelle l'Autriche-Hongrie lui garantiss»^
son royaume et sa dynastie, et obtenait, en retour, pour s^
troupes, l'autorisation d'emprunter le territoire serbe pour alle^
si l'occasion s'en présentait, « remettre l'ordre » en Macédoic^
et à Salonique. Les velléités d'indépendance du jeune r^
Alexandre ne furent étrangères ni au retour du roi Milan ^^
1898, ni à la tragédie du 41 juin 1903. Le roi Pierre I^ ^^-
monté sur le trône avec l'agrément et l'appui du gouvernerai?^
de Vienne, mais ce n'est pas sans^ intentions éventuelles que l^<^
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^ LE CONFLIT AUSTRO-SERBE.. 643
élève, à Budapest, uu fils adultérin du roi Milan, dernier rejeton
connu de la tige des Obrenovitch.
Ainsi tous les ressorts de la vie politique, tous les organes
de la vie nationale serbe semblaient destinés à rester toujours
sous la dépendance étroite du gouvernement austro-hongrois.
Les troupes serbes ne pouvaient songer à une lutte contre
l'armée impériale qui, de tous côtés, enserre le royaume dans un
immense réseau militaire : en Bosnie, en Herzégovine, dans le
sandjak de Novi-Bazar, les Autrichiens ont des troupes; dans le
sandjak d'Uskub^ ce sont les officiers autrichiens qui ont été
chargés de la réorganisation de la gendarmerie turque ; un cercle
de fer s'étend autour de la Serbie, sans qu'elle puisse compter
sur l'appui d'aucun allié, surtout depuis que l'Extrême-Orient
et les difficultés intérieures ont distrait l'attention de la Russie
des événemens balkaniques. Il semblait donc que le petit
royaume dût se résigner à subir la loi de son puissant voisin.
L'expérience faite en 1896 avait paru concluante : des difficultés
politiques ayant amené une rupture économique, le malaise fut
bientôt si général en Serbie qu'il parut nécessaire, de céder et
d'obtenir la réouverture de la frontière au prix d'une amende
honorable. Ainsi la question paraissait jugée et la Serbie sem-
blait, par sa situation géographique et la nature de sa vie écono*
mique, éondamnée à ne se développer que comme un satellite
de l'Autriche et de la Hongrie et dans les limites seulement où il
plairait à celles-ci de le lui permettre.
II
L'avènement du roi Pierre 1*^, malgré les graves difficultés
inhérentes à son origine, a donné, au gouvernement et à la vie
politique de la Serbie, une allure et un caractère nouveaux. La
monarchie a cessé d'être personnelle pour devenir constitution-
nelle. Le roi Milan et le roi Alexandre appelaient au ministère
les hommes en qui ils avaient personnellement confiance, sans
tenir compte de l'opinion publique ou de la majorité parlemen-
taire. Le nouveau roi, lui, a cherché à s'appuyer réellement sur
le pays et à gouverner en tenant compte de ses vœux. A la vérité,
l'éducation politique d'un pays où la majorité de la population
est illettrée ne saurait être encore très avancée, mais elle est en
sensible progrès, et l'on est fondé à dire que la politique et les
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644 RKVUE DES DEUX MONDES.
tendances du grand parti radical modéré, actuellement au [
voir, répondent bien réellement au vœu de la majorit<^ écL
rée (1) du pays et que les doctrines et les procédés d'un gouv(
nement vraiment constitutionnel sont appliqués par le roi avec
un souci méritoire de correction parlementaire.
L'ordre a été remis dans les finances, grâce à une économie
sévère et à une surveillance constante de la bonne gestion des
deniers publics. La prodigalité et le gaspillage, sous les rois Milan
et Alexandre, conduisaient le pays droit à la banqueroute: de
1881 à 1895, l'État s était endetté de plus de 362 millions de
francs sur lesquels il n'avait effectivement touché que 260 mil-
lions; on avait ou recours à des emprunts ruineux dont le taux
réel dépassait parfois 20 pour 100; le grand emprunt de 1895,
pour la conversion et l'unification de toute l'ancienne délie,
dont le montant nominal était de 3S5 292000 francs à 4 pour 100,
fut émis au cours moyen de 69,37, ce qui portait à 5,78 pour 100
le taux réel de l'intérêt. En moyenne, on peut calculer que
l'État serbe avait émis ses empnmts à un cours qui dépasse à
peine 71 pour 100, ce qui, le taux de Tintérêt étant nominale-
ment de 5 pour 100, donne un taux réel de plus de 7 pour 100.
Le change atteignit, à certains momens, jusqu'à 16 pour 100. Une
dette flottante très lourde pesait sur le crédit de l'État. Aujour-
d'hui, ces conditions se sont singulièrement améliorées. L'Admi-
nistration autonome des monopoles, créée en 1895 pour g^rer
les revenus que l'État serbe affectait comme gage à son grand
emprunt, a beaucoup contribué à rétablir Tordre dans les finances;
le conseil d'administration des monopoles se compose de six per-
sonnes, dont quatre Serbes et deux étrangers désignés par les
porteurs d'obligations : l'un d'eux est actuellement un Allemand,
l'autre un inspecteur français des finances, M. Sallandrouze de
Lamornaix, dont les Serbes se plaisent à reconnaître les éminens
services. Cette administration a la haute main sur les monopoles
(1) Quarante pour cent des hommes sont exclus du droit de suffrage par ie
régime censitaire. Une disposition très curieuse de la Constitution est celle en
vertu de laquelle, en t^te de chaque liste de candidats, doivent se trouverai»
moins deux diplômés des Universités; sans cette précaution, les paysans enver-
raient à la Skoupchtina une majorité de paysans illettrés : la Constitution assure
ainsi sa part à « rintelligence. »» Les élections se font avec le système de la Repré-
sentation proportionnelle ; pour empêcher l'éftiiettement des députés entre un trop
grand nombre de groupes et faciliter la formation de grands partis de gouverne-
ment, les voix données aux listes qui n'atteignent pas le quotient électoral néces-
saire pour avoir un élu, sont reportées sur la liste la plus favorisée.
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LE CONFLIT AUSTRO-SERBR. 6i5
du tabac, du sel, du pétrole, des allumettes, du papier à cigarettes,
sur le timbre et la taxe de consommation; les revenus nets des
douanes sont versés dans ses caisses; elle est chargée de faire
le service des arrérages de la dette, et le surplus de ses recettes
est versé au Trésor. Ces revenus, grâce à l'accroissement de la
consommation et à une gestion prudente, sont passés, de 1896
à 1905 de 18 à 38 millions; si bien que non seulement ils ont
suffi à payer les annuités de l'emprunt de 1895, mais qu'ils ont
pu servir à gager l'emprunt de 60 millions contracté en 1902
pour la consolidation de la dette flottante, et que c'est encore
sur eux que Va être gagé lô nouvel emprunt que l'État serbe,
ainsi que nous le verrons, est en train de conclure (1).
La dette totale de l'État serbe était au l**»" janvier 1905 de
465 millions 666339 francs, et l'annuité, nécessaire au service
de cette dette , s'élevait à 23 605 600 francs ; les revenus de
rÉtat se montant, pour 1905, à 88 millions, il en résulte que
le service de la dette absorbe 27 pour 100 du total des revenus
publics. Les deux derniers budgets se sont soldés par des excé-
dons de recettes; le crédit s'est amélioré, le change a disparu;
la stabilité relative du gouvernement, sa politique prudente ont
donné confiance aux financiers. Après le court passage aux
affaires du Cabinet formé par les « .jeunes radicaux » et présidé
par M. Lioubomir Stojanovitch, dont la bonne volonté inexpéri-
mentée avait apporté quelque trouble dans les finances, le mi-
nistère présidé par M. Pachitch et où M. Patchou détient le por-
tefeuille des Finances, s'est trouvé en mesure d'aborder, dans
de meilleures conditions, la question du nouvel emprunt dont les
besoins de l'armée et des travaux publics rendaient la conclusion
nécessaire.
Stimulée par les pouvoirs publics et facilitée par une plus
grande stabilité politique, la prospérité matérielle du pays est en
(1) Le montant du produit net des revenus gérés par TAdministration des mo-
nopoles, recettes des douanes comprises, a été le suivant :
Années. Francs.
' 1896 18 307 000
1901 23 545 000
1903 28 857 000
1904 28 83H000
1905 38 834 000
Pendant la même période, le service des emprunts s'est élevé seulement de
16151000 francs en 1896 à 20 224 000 en 4905. L'excédent net reversé au trésor
erbe a donc passé de 1 556 000 à 12 6i0 000 francs.
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646
REVUE DES DEUX MONDES.
voie d'accroissement rapide. Grâce au développement des coo-
pératives rurales, qui remédient dans une certaine mesure aui
inconvéniens d'une petite propriété très morcelée (1) et per-
mettent d'introduire des perfectionnemens dans les procédés de
culture et d'élevage, ce pays essentiellement agricole a vu s'ac-
croitre sa production. La surface cultivée en céréales, qui n'était
que de 1013933 hectares en 1900 était déjà de 1216107 hec-
tares en 1904, sans compter les vignobles, jardins, vergers,
prairies et pâturages. Les races d'animaux ont été améliorées
par des croisemens et des sélections dont les heureux résultats
se feront sentir de plus en plus dans la qualité des porcs, du bé-
tail et des volailles. La sériciculture, qui existait à peine, il y a
quelques années, exportait déjà, en 1904, plus de 56 000 kilo-
grammes de cocons de vers à soie. Partout l'intervention du gou-
vernement a entrepris l'éducation des paysans ; il faut une longue
habitude de la sécurité pour développer, dans une race si long-
temps opprimée, l'amour et le goût d'un travail dont les fruits,
autrefois, lui échappaient presqup toujours ; peu à peu le Serbe,
naturellement peu laborieux, prend goût à l'économie et au tra-
vail, défriche les champs qu'il n'éprouvait pas le besoin de cul-
tiver et regarde vers l'avenir avec le visage confiant d'un honune
enfin sûr du lendemain. C'est au milieu de ce travail d'éducation
et de progrès que la crise austro-serbe est venue mettre à
l'épreuve la solidité des finances de la Serbie et l'énergie de ses
gouvernans.
(i)
RÉPARTITION DU SOL (STATISTIQUE DE 1897)
Nombre
Étendue
de propriétaires.
de la propriété.
P. 100
160 375
jusqu'à 5 hectares
54,65
, 80 823
de 5 à 10
—
27,55
40782
de 10 à 0
—
13.87
7 633
de 20 à 30
—
2,60
2138
de 30 à 40
—
0.78
846
de 40 à 50
—
0,29
345
de 50 à 60
—
0.12
1«8
do 60 à 70
_
0.07
99
de 70 à 80
—
0,03
63
de 80 à 90
—
0,02
37
de 90 à 100
—
0,01
41
de 100 à 125
—
0,01
17
de 125 à 150
-
0,005
17
de 150 k 200
—
0,005
2
de 200 à 250
_
0,001
3
de 250 à 300
—
0,001
3
plus de 300
0,601
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LE CONFLIT AUSTRO-SERBE. 647
III
Le traité de commerce austro-serbe étant venu à échéance
avec Tannée 1905, M. Pachitch et ses collègues, depuis leur
arrivée au pouvoir, se préoccupaient d'en préparer le renouvelle^
ment ; mais ils étaient résolus en môme temps à affranchir leur
pays, dans la mesure où ils le pourraient^ de la tutelle de
l'Autriche et de la Hongrie. Politique « radicale, » en Serbie,
signifie, à Tintérieur, gouvernement constitutionnel et relève-
ment économique, à l'extérieur indépendance vis-à-vis de Vienne
et de Budapest, encouragemens à tous les Serbes qui vivent hors
du royaume, tendance à un rapprochement entre tous les pays
de langue et de race slave. Discrètement, au cours de Tannée
dernière, commença une campagne diplomatique destinée à
chercher en Europe des appuis pour échapper à Tétreinte éco-
nomique et politique du voisin austro-hongrois.
C'est à Sofia, d'abord, que les hommes d'État de Belgrade
trouvèrent de Técho et, en décembre 1905, l'Europe apprenait
que le principe d'une union douanière entre la Bulgarie et la
Serbie venait d'être arrêté d'un commun accord: la nouvelle
n'était pas faite pour plaire en Autriche. La formation d'une
alliance intime entre les trois Etats slaves des Balkans: Bul-
garie, Serbie, Monténégro, serait mal vue à Vienne parce qu'elle
créerait, au Sud du Danube et de la Save, une masse capable de
faire contrepoids à l'influence autrichienne dans les Balkans et
obstacle à la poussée germanique vers la mer Egée. A cette
manifestation d'entente slave, l'Autriche riposta par une note où
elle se déclarait résolue à ne pas renouveler le traité de com-»
merce et à fermer sa frontière aux produits serbes si l'union
douanière avec la Bulgarie devenait un fait accompli. M. Pachitch
répondit avec le calme, la déférence et la fermeté d'un homme
décidé à rester conciliant jusqu'au bout, mais sûr de son droit et
i^ésolu à le défendre. Au Ballplatz, on pensa que cette attitude
méritait une leçon. En juin, la rupture économique était con-
sommée, la frontière fermée au bétail et aux denrées agricoles
serbes; toutefois, les négociations pour le renouvellement du
traité de commerce n'étaient pas rompues ; on les laissait traîner
en longueur et Ton attendait avec confiance l'heure où la mé-
vente du bétail, des porcs et des blés ramènerait la Serbie péni-
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648 REVUE DES DEUX MONDES.
iente à une plus juste appréciation de sa situation vis-à-vis _
rAutriche-Hongrie et l'obligerait, pour obtenir le traité de coOi
merce, à s'adresser à l'industrie et aux banques autrichienueiî
pour les commandes d'artillerie et pour la conclusion de l'em-
prunt qu'elle projetait de faire. En même temps des mouvemens
de troupes s'opéraient sur les confins de la Serbie, le long du
Danube et de la Save, et en Bosnie; à Belgrade, les bruite les
plus alarmans circulaient; on redoutait même une occupation mi-
litaire de la ville ; les pires hypothèses trouvaient créance dans
l'opinion publique. M. Pachitch, cependant, ne s'en montrait pas
intimidé; décidé à ne pas oéder, il cherchait a mettre dans son
jeu des amitiés utiles et à nouer des relations conunerciales qui
lui permissent de trouver un débouché pour l'exportation serbe.
Le ministre du Commerce, M. Constantin Stojanovitch, fit
étudier avec soin la situation économique ; il constata d'abord que
près de la moitié des marchandises et du bétail vivant qui fran-
chissaient la frontière n'était pas consommée en Autriche ou
en Hongrie, mais bien réexpédiée sur d'autres marchés (1). Rien
(1) L'élude des deXix tableaux ci-joints le montre très nettement et fait res-
sortir en môme temps l'accroissement rapide de la proportion des denrées réexpé-
jées.
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2. Volaille abatruc 1184000 1044 000 C21 122 314683 2069J5 185<*j
3. Blé 50090000 5766000 83185 396 12772147 43146686 1165»**
4. Seigle 4 131000 354 000 2 359 039 215 419 4 363 020 44821*
5. Orge 12125 000 1007 000 '9 038593 900002 17 588577 IW*'^^
6. Avoine. 6 548 000 557 000 7 584 479 621716 5 129 74'J «"'^
7. Maïs 4 348 000 :i88 000 3 306 434 291895 20 476 279 1«3^
8. Prunes 15063000 5014000 40502388 6274544 37615986 8556341
9. Marmelade de pruiieN. . <i9I4000 1980000 15 180235 3 070 078 16450919 3526^
Total 19 227 000 26 209 884 3lt>35Ul
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'^i-àtm
LE CONFLIT AUSTRO-SERRE. 649
n'empôchail de faire parvenir directement, sans passer par le
territoire austro-hongrois, ces articles dans les pays de consom-
mation. En même temps, — et c'était le plus difficile, — il fallait
chercher un moyen d'assurer l'écoulement des marchandises
qui trouvaient d^ordinaire un marché avantageux en Hongrie
et en Autriche •,-il s'agissait de trouver où vendre, et bien vendre,
les 130000 porcs, les 60 000 têtes de gros bétail, les deux mil-
lions de kilogrammes de volailles, dont l'époque d'engraissement
arrivait, et qui ne pouvaient attendre, sous peine de ruine pour les
paysans serbes dont ces divers élevages constituent le principal
revenu. Un crédit de 500000 francs fut voté pour la recherche
et Tétuele de débouchés nouveaux : une mission d'études, diri-
gée par M. Michel Popovitch, fut envoyée dans les ports de la
Méditerranée, en Egypte où le développement de la culture du
coton, en restreignant Télevage du bétail, rend nécessaire une
importation considérable de viande, à Malte où la garnison an-
glaise consomme beaucoup de beefsteaks, à Gênes, à Marseille;
partout elle trouva bon accueil, conclut des affaires, amorça de
nouveaux courans commerciaux. La saison venue, les exporta-
tions purent se faire normalement. Par le Danube, voie interna-
tionale et neutre en vertu des traités, les marchandises serbes
remontèrent jusqu'à Ratisbonne pour se répandre en Allemagne,
ou descendirent vers Galatz et Braïla pour être embarquées sur
la Mer-Noire ; le gouvernement bulgare accorda sur ses chemins
de fer un tarif réduit pour les transports vers Varna; sur les
voies serbes une réduction de 50 pour iOO fut concédée pour les
céréales et de 20 p. 100 pour le bétail vivant; à qui voudrait
expédier des porcs vivans de toutes les gares serbes à Belgrade
une diminution de 50 pour 100 fut accordée, à la condition que
les porcs abattus seraient exportés; vers Salonique, enfin, les
marchandises serbes trouvaient une voie de sortie par le réseau
des chemins de fer orientaux.
Le marché austro-hongrois se trouvant fermé aux denrées
serbes, l'occasion parut bonne à d'autres nations commerçantes
pouT profiter de la rupture et attirer chez elles une partie du
commerce. Le Norddeutscher-Lloyd entra en pourparlers avec la
Compagnie de navigation serbe pour attirer à Braïla, par le
Danube, une partie des marchandises provenant du royaume ;
mais, en général, les compagnies allemandes, pressenties, refu-
sèrenty à l'instigation du gouvernement, de supplanter le com-
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6S0 REVUE DES DEUX MONDES.
merce austro-hongrois pendant la période de rupture : le prii
de Biilow trouvait Toccasion de rendre à TAutriche l'appui qu'il
avait reçu d'elle à la Conférence d'Algésiras, et il s empressait de
la saisir. La France n'avait pas les mêmes raisons de s'abstenir;
une attitude de bienveillance et de sympathie vis-à-vis des
petits Etats balkaniques a toujours été dans les traditions de sa
politique ; elle pouvait, cette fois, sur ce libre terrain d'une
loyale concurrence économique, venir eu aide à la Serbie sans
compromettre les bonnes relations qu'elle entretient avec lAu-
triche-Hongrie. Avec beaucoup d'à-propos, M. Georges Benoit,
comme ministre de France à Belgrade, et M. Roger Clausse, comme
chargé d'affaires, saisirent l'occasion de développer nos échanges
et notre influence en Serbie ; une grande maison de Bordeaux, la
maison Bigeon, conclut avec la « Société anonyme des abattoirs
de Belgrade » un traité par lequel elle s'engage à acheter, par
an, 160 000 porcs abattus, c'est-à-dire plus que la production
annuelle de la Serbie qui n'a guère dépassé jusqu'à présent
150 000 têtes. Les installations de la Société des abattoirs de Bel-
grade, tout à fait perfectionnées, peuvent soutenir la compa-
raison avec les plus modernes établissemens d'Amérique; de
toutes les provinces de la Serbie, les troupeaux grognans des
cochons velus comme des sangliers, s'acheminent vers Timmense
hôtellerie de la mort; ils y attendent, dans de vastes boxes, la
visite du vétérinaire qui, enfonçant sa main dans leur gueule
ouverte, au milieu de quels cris ! cherche, au fond de la gorge,
les granulations caractéristiques de la maladie et sépare les
aùimaux ladres de leurs congénères bien portans ; l'engraissement
s'achève là, et le manque d'appétit est une condamnation à mort :
dès que le porc manifeste moins d'empressement à manger,
on le pousse dans le couloir ascendant au haut duquel un cro-
chet l'enlève par une patte de derrière, tandis qu'un couteau
lui ouvre la gorge ; fendus en deux, dépecés, salés dans des frigo^
rifiques, les porcs sont mis en caisses et expédiés vers Vara^
ou Salonique, d'où ils viennent faire concurrence, en France ^^
en Angleterre, aux lards et aux jambons américains. Moyennai^^
la garantie d'une certaine quantité de fret annuel, la compagni *
marseillaise Fraissinet s'est engagée à envoyer régulièreme^^^^
ses navires à Braïla pour y prendre les marchandises serb^^
apportées par la Compagnie roumaine de navigation sur ^^^
Danube, à Varna et à Salonique, pour y charger les caisses d^
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LE CONFLIT AUSTRO-SERBE. 6ol
porc salé. Aujourd'hui, le courant est établi, les transports orga-
nisés : même si la frontière austro-hongroise venait à se rou-
vrir, une bonne partie des porcs serbes continuerait à être .
dirigée sur Marseille et Bordeaux et non plus sur Budapest.
L'été et Tautomne sont maintenant passés et Texpérience est
faite. Le paysan serbe a vendu ses porcs à un prix suffisamment
rémunérateur (0 fr. 80 le kilogramme). Les pruneaux et mar-
melades de prunes ont été, comme auparavant, exportés sur
l'Allemagne. Les blés, seigles, orges, avoines et maïs, qui ne
passaient par la Hongrie que pour y être réexpédiés, ont été
envoyés directement, par Varna, Braïla ou Salonique, à Anvers,
à Rotterdam et dans les ports allemands. C'est pour le gro^
bétail vivant que la difficulté a été la plus grande : des envois
ont été faits par bateaux sur FEgypte, Malte, les ports de la Mé-
diterranée, mais le transport de bétail vivant est toujours
coûteux et comporte de sérieux aléas; d'ailleurs, l'exportation du
bétail serbe est très limitée; les agriculteurs eux-mêmes de-
mandent qu'elle soit restreinte pendant trois ou quatre ans et le
gouvernement annonce l'intention de prohiber l'exportation des
vaches et des animaux reproducteurs pour ne permettre que
celle des bœufs dont le poids dépassera 1 000 kilogrammes par
paire. Sans doute la crise n'est pas passée inaperçue et a causé
des souffrances et des pertes: l'Etat, tout le premier, a dû dé-
penser une partie du fonds de 500 000 francs, voté pour la re-
cherche des débouchés nouveaux, à payer aux exportateurs des
primes destinées à leur permettre de parfaire, pour la satisfac-
tion des paysans vendeurs de porcs, le prix de 0 fr. 80 le kilo-
gramme que les cours normaux de la viande n'atteignaient pas
toujours. Les plus mécontens sont les marchands en gros qui
achetaient les porcs aux paysans pour les exporter à Budapest :
les éleveurs amenant presque tous directement leurs bêtes aux
abattoirs de Belgrade, l'intermédiaire s'est trouvé supprimé ;
mais les paysans ont peu souffert de la crise; les impôts sont
rentrés normalement ; au 15 octobre dernier, les chiffres de l'ex*
portation serbe, pour 1906, étaient déjà égaux à ceux de toute
l'année 1905 ; enfin, la plus-value des monopoles qui avait atteint
12 millions et demi en 1905 et que l'on redoutait de voir baisser^
s'est au contraire accrue et elle a atteint 14 millions et demi.
Ainsi se trouve assuré, et au delà, le gage de l'emprunt nou
veau que l'État serbe va contracter*
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652 BEVUE DES DEUX MONDES.
IV
L'armée serbe est actuellement pourvue d'un canon de cam-
pagne système de Bange, modèle 1877; depuis 1903, le gouver-
nement serbe annonce Tintention de renouveler ce matériel
pour adopter une pièce à tir rapide. Mais, en Europe, un petit
nombre seulement d'établissemens sont outillés pour une telle
fourniture: auquel la Serbie allait-elle s'adresser? Les argumens
techniques, dans un tel débat, n'entrent pas seuls en jeu, la po-
litique y intervient; il n'est pas toujours permis aux petits États
d'acheter leurs canons, leurs fusils ou leur bateaux là où ils
peuvent être le mieux servis : clientèle politique entraîne clien-
tèle économique. Il n'est pas besoin de rappeler à quel point des
établissemens comme ceux de Krupp sont ouvertement patron-
nés par l'État et par le souverain lui-même. Une importante
commande d'artillerie n'apporte pas seulement un bénéfice con-
sidérable à l'usine qui la reçoit, elle constitue un avantage mo-
ral et matériel pour le pays auquel appartient l'usine ; elle est
comme une consécration de la supériorité de son industrie;
aujourd'hui les rivalités nationales se manifestent, en temps de
paix, par des rivalités industrielles et commerciales, et il arrive
que les gouvernemens mettent en action toutes les ressources de
leur diplomatie afin d'assurer la préférence à leurs nationaux.
Une première commission serbe, composée de quatre officiers,
partit donc, en août 1903, pour se rendre chez Krupp, à l'usine
autrichienne Scoda (près de Pijsen en Bohême), chez Erhardt
(à Dûsseldorf) et au Creusot. Les conclusions des techniciens
furent nettement favorables aux usines Schneider et, dès ce mo-
ment, le gouvernement serbe se serait conformé à leur avis, si
Krupp et Scoda n'avaient lié partie pour organiser une cam-
pagne et assurer quand même aux usines allemandes la com-
mande du gouvernement serbe. Rien ne serait curieux, pour pé-
nétrer, dans sa réalité vivante, Thistoire de notre temps et en
connaître les ressorts secrets, comme de suivTe toutes les péri-
péties d'une grande afl'aire industrielle : malheureusement une
telle histoire, difficile à connaître, est impossible à raconter.
Campagne de presse, intimidation diplomatique, promesses et
menaces, corruption, tout fut mis en œuvre pour retarder la
commando, provoquer de nouvelles expériences et assurer U
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LE CONFLIT AUSTRO-SERBE. 653
victoire finale de Tindustrie allemande. Le Creusol, de son côté,
ne négligea pas de défendre ses intérêts. Après de longues ter-
giversations, le gouvernement serbe finit, en août 1905, par
demander de nouveaux essais au polygone et envoya, pour y
assister, une commission de dix officiers. Les expériences eurent
lieu, au Creusot, du 9 décembre au 14 janvier 1905; elles furent
'marquées par quelques incidens d^importance insignifiante, dus
à des modifications récentes apportées à la pièce, mais qui per-
mirent à quelques membres de la commission, et plus tard à
l'opposition parlementaire, de se prononcer contre les canons
Schneider, bien que les essais chez Krupp et surtout chez Scoda
eussent été faits dans des conditions bien moins satisfaisantes. Au
retour, les membres de la commission se partagèrent: qu*il nous
suffise de dire que les spécialistes des questions d'artillerie
furent précisément ceux qui se prononcèrent pour le canon
Schneider et que les raisons alléguées par les autres n'apparte-
naient pas toujours à l'ordre technique. Les intrigues, à partir
de ce moment, recommencent avec plus d'àpreté et plus d'achar-
nement. Les usines d'Essen avaient eu, depuis 1871, une sorte de
monopole de fait pour la fourniture des canons aux gouverne-
mens étrangers; mais, en ces dernières années, les progrès de
lartillerie à tir rapide ont été tels, en France, que la Bulgarie,
la première, rompant en visière à l'opinion courante, com-
manda tout son matériel de campagne au Creusot. Le Portugal,
l'Espagne, ont depuis suivi son exemple : la Serbie, à son tour,
allait-elle déserter les usines allemandes?
La question devenait d autant plus délicate qu'elle se liait
étroitement à celle de l'emprunt et à celle du traité de commerce.
L'Autriche, persuadée que la Serbie ne pourrait supporter long-
temps la rupture des relations économiques avec elle et la
fermeture de la frontière, faisait de la commande des canons à
rîndustrie autrichienne ime condition de la reprise des négocia-
tions pour le traité de commerce. Mais, d'autre part, le gouverne-
ment serbe ayant décidé de contracter un important emprunt,
précisément pour payer les nouveaux canons et augmenter son
réseau de chemins de fer, ne pouvait se passer ni du concours
des financiers français, ni de celui du gouvernement de qui
dépend l'admission à la cote de la Bourse de Paris. C'est sur le
marché français que tous les emprunts serbes ont été émis et c'est
là que, cette fois encore, le gouvernement du roi Pierre trouvait
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654 REVUE DES DEUX MONDES.
les conditions les plus avantageuses. L'emprunt 5 p. ÎOv^
1902 avait été émis, à Paris, par les banques, à 90; en 190[,
les financiers offraient à M. Patchoude lui fournir HO millions
à 4 et demi pour 100, pris brut par les banques à 83,50; le pre-
mier cabinet Pachitch tomba précisément devant Topposition
faite à son projet, et il fut remplacé par un cabinet de « jeunes
radicaux » ou « indépendans, » présidé par M. Lioubomir
Stojanovitch ; le nouveau ministre des Finances négocia avec
les banques autrichiennes un emprunt de 70 millions à 4 et
demi , dans des conditions si désavantageuses qu'elles ame-
nèrent la chute du Cabinet et le retour au pouvoir de M. Pachitch
et des « vieux radicaux. » M. Patchou reprit aussitôt les pourpar-
lers avec le groupe français ; mais les financiers mettaient comme
condition à l'émission de l'emprunt que le gouvernement de
Belgrade se serait au préalable mis d'accord avec celui de Paris
pour l'adinission du nouveau titre à la cote et pour les com-
mandes à faire à Tindustrie française.
M. Pachitch et ses collègues se trouvaient ainsi dans un
étrange embarras . S'ils s'adressaient à la France pour la com-
mande des canons, comme ils en avaient toujours manifesté
l'intention (1), ils étaient assurés d'y trouver de bonnes condi-
tions pour leur emprunt, mais ils risquaient de se heurter à une
porte çlpse, quand il s'agirait de reprendre les pourparlers pour
le traité de commerce avec l'Autriche-Hongrie, et de perpétuer
le conflit économique; si, au contraire, ils accordaient la préfé-
rence aux usines allemandes, ils retombaient sous la tutelle dont
ils avaient espéré s'affranchir. M. Pachitch eut le mérite de
savoir prendre son parti et de s'y tenir. A la première note du
cabinet de Vienne, nous avons vu qu'il avait eu l'art de répondre
en affirmant la liberté, pour la Serbie, de choisir ses amitiés et
de faire ses commandes et ses emprunts où bon lui semblerait.
Au mois de septembre, le bruit courait à Belgrade que le comte
Goluchowski préparait une nouvelle note pour couper court à
toute négociation; mais, à la suite, dit-on, d'un voyage à Vienne
du ministre d'Autriche à Belgrade, ce fut au contraire une note
de ton conciliant qui fut reçue, le 30 septembre, par le ministre
des Affaires étrangères de Serbie. Le gouvernement de Vienne
(!) Voyez, sur ce point, les docuaiens publiés dans le Livre bleu serbe iCorrn*
pondance diplomatique concernant les négociations pour la conclusion (f«*
traité de commerce avec F Autriche^Rongrie du 3'i6 mars au 24 juin 1906.
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LE CONFLIT AU8TRQ-SERBE. 655
y demandait, pour reprendre les pourparlers sur le traité de
commerce, non seulement la commande de Tartillerie de mon-
tagne (neuf batteries, avec un approvisionnement de 2000 coups
par pièce, soit une commande de 2 millions et demi de francs
environ), mais encore la copoimande de tout le matériel acces-
soire de Tartillerie de campagne, caissons et munitions; il ne
serait resté pour le Creusot que les tubes de^ canons, c'est-à-
dire une commande insignifiante. Cette nouvelle communication,
si grandes que fussent les exigences qu'elle formulait, ouvrait,
du moins, la porte à des négociations ultérieures, puisqu'elle
demandait que le cabinet de Belgrade y répondit par des pro-
positions qui pussent servir de thème à la conversation. Très
résolument, M. Pachitch rejeta ces nouvelles conditions; il com-
prit que l'armée serbe ne verrait pas sans inquiétude ni mécon-
tentement fabriquer ses munitions en Autriche et qu'en cédant
sur la question des canons, il perdrait tout le bénéfice de la
campagne diplomatique qu'il avait conduite. A la suite de nou-
velles expériences, faites au Creusot au commencement du mois
d'octobre dernier, la commande de quarante-sept batteries de
campagne, avec leurs caissons et un approvisionnement de
2 000 coups par pièce, a été définitivement faite aux usines
Schneider et C®. En même temps, le gouvernement serbe, pour-
suivait les pourparlers pour la conclusion de l'emprunt et enta-
mait une négociation pour la conclusion d'un nouveau traité de
commerce avec la France. M. Patchou, ministre des Finances,
s'abouchait, à Genève, avec les représentans du groupe des
banques françaises et de la banque franco-suisse, et la question
de l'emprunt était définitivement réglée; en décembre, la Skoup-
chtina, après de violens débats où l'opposition multiplia les ré-
quisitoires les plus acerbes contre la politique de M. Pachitch,
adopta, par 88 voix contre 55, le projet du gouvernement. L'em-
prunt de 95 millions à 4 et demi pour 100 va être émis prochai-
nement à Paris; il est pris, brut, par les banques, à 90 francs;
ce taux, qui constitue un très grand progrès sur les précédentes
émissions, témoigne de la prospérité des finances serbes et de
l'amélioration du crédit de l'État.
La rupture des relations commerciales avec l'Autriche laissait
^ns bases et sans règles nos relations commerciales avec la
Serbie; nos marchandises jouissaient, en effet, du traitement de
la nation la plus favorisée auquel un traité de commerce appor-
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656 REVUE DES DEUX MONDES.
tait des modifications pour quelques articles. La nation la plus
favorisée étant T Autriche-Hongrie, l'état de guerre économique,
entre elle et la Serbie, nous mettait dans la nécessité urgente
de négocier un nouveau traité, d'autant plus que nos relations
commerciales tendaient à se développer. La première réunion
des délégués chargés des négociations eut lieu le l*' octobre, le
lendemain même du jour où était parvenue à Belgrade la note
du cabinet de Vienne. Les négociations viennent d'aboutir et le
traité est signé ; le gouvernement serbe nous accorde de sérieux
avantages, notamment pour nos vins, nos soieries, nos articles
de Paris; des concessions réciproques permettront le développe-
ment des échanges entre les deux pays. La Serbie a déjà, en
1905, traité avec T Allemagne; elle vient de conclure avec la
Roumanie, la Turquie, le Monténégro ; avec Tltalie, elle est sur
le point d'aboutir ; avec la Russie et l'Angleterre les pourparlers
sont poursuivis dans de bonnes conditions. Bientôt la Serbie se
trouvera armée d'une série de traités de commerce qui lui assu-
reront des marchés pour ses produits d'exportation. Reste TAu-
triche-Hongrie. Entre Vienne et Belgrade la conversation con-
tinue ; des notes sont échangées à de longs intervalles, témoignant
d'un égal souci de ne pas laisser tomber le fil, tout en ne se hâtant
pas d'aboutir à une conclusion. Du côté serbe, on a pris d'abord
toutes les mesures nécessaires pour démontrer à TAutriche et
à la Hongrie que, si l'on souhaite d'aboutir à une entente, on est
prêt, aussi, comme on l'a déjà fait cette année, à s en passer.
Au printemps de 1906, M. Pachitch offrait au cabinet de Vienne
de réserver à l'industrie autrichienne des commande diverses
pour un total de vingt-six millions de francs, à condition que
la douane austro-hongroise laisserait pénétrer, avant la fin de
Tannée, 80 000 porcs et 40 000 bœufs; cette condition najant
pas été remplie, M. Pachitch refuse maintenant d'accorder un
privilège quelconque à Tindustrie autrichienne. A Vienne, au-
jourd'hui que l'épreuve a montré que la résistance de la Serbie
ne serait pas réduite par la seule fermeture de la frontière, on
se montre plus traitable vis-à-vis d'elle. La Serbie n'a pas été
seule à souffrir des effets du conflit économique : en Hongrie,
en Autriche, en Allemagne, le prix de la viande a haussé; ral>-
sence du bétail serbe n est, sans doute, que l'une des causes i^
ce renchérissement si impopulaire ; mais comme c'est l'une des
plus palpables, c'est à celle-là surtout que le mécontentement
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LE CONFLIT AUSTRO-SERBE. ' 657
public s'en est pris. Les journaux signalaient, il y a quelcpies
semaines, l'entrée en fraude, sous les yeux, fermés par ordre
supérieur, des douaniers hongrois, de plusieurs centaines de
têtes de bétail serbe. Nous sommes loin aujourd'hui, on le voit,
du ton et des exigences des notes autrichiennes de Tété der-
nier; un ministre des Affaires étrangères a donné sa démission,
et Ton peut prévoir qu'un accord interviendra entre les deux
gouvernemens.
Ainsi, l'expérience est faite et elle a été, somme toute, favo-
rable à la Serbie et à son gouvernement qui redoutaient une
crise plus grave et qui n'osaient pas espérer sortir à si bon
compte d'une épreuve si 'redoutable. Le ministère et le parti des
vieux radicaux en ont été renforcés ; les « jeunes radicaux »ont
violemment attaqué le cabinet sur sa politique financière et sur
la question des canons; mais ils se disent, eux aussi, partisans
d'une politique indépendante en face de T Autriche-Hongrie.
Seuls les « libéraux (1), » qui suivent M. Veljkovitch, ont fait
entendre une note austrophile : sans doute, à leurs yeux, il
serait souhaitable que la Serbie fût réellement en état de
s'affranchir de la tutelle autrichienne, mais ils en nient la pos-
sibilité pratique; il leur semble que les débouchés nouveaux, trop
éloignés, ne sauraient, en aucun cas, remplacer le marché autri-
chien et hongrois; ils insistent sur les difficultés du transport
pour le bétail vivant, sur les frais que le gouvernement a dû
faire pour conjurer artificiellement les effets de la mévente des
porcs; ils montrent le caractère provisoire et incertain des rela-
tions commerciales avec un pays aussi éloigné que la France, et
ils concluent à la nécessité absolue d'une entente avec Vienne
pour la conclusion d'un traité de commerce.
L'événement n'a pas donné raison à ces résignés et nul
doute qu'eux-mêmes ne soient les premiers à s'en réjouir. L'ex-
périence de 1906 a rendu aux Serbes le grand service de leur
donner confiance en eux-mêmes, de les obliger à chercher des
débouchés nouveaux pour leur commerce et des amitiés nou-
velles pour leur politique; ils ont eu l'occasion de s'apercevoir
que les sympathies ne leur manqueraient pas, et ils ont pu
(1) On se tromperait complètement si Ton attribuait à ces dénominations un
sens analogue à celui qu elles ont en France. La répartition numérique des partis
à la Skoupchtina est celle-ci : radicaux 90, jeunes radicaux 48, libéraux 18, pro-
gressistes 3, socialiste 1.
TOUR XXXVII. — 1907. 42
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6S8 REVUE DES DEUX MONDES.
prendre ainsi conscience du rôle que leur pays, si petit qu'il
soit, peut jouer dans le monde balkanique et danubien, et la
place qu'il peut tenir dans les combinaisons européennes. Ainsi
TAutriche, par ses exigences à Tégard de la Serbie, lui a, en
définitive, rendu service.
Il serait sans doute exagéré de dire que le cabinet de Vienne,
dans son conflit avec la Serbie, a subi un échec, — le mot ne
serait pas de mise lorsqu'il s agit d'une puissance comme TAa-
triche-Hongrie en face d'un si faible hdversaire, — mais il est
certain qu'il a éprouvé une surprise. On a dû se rendre compte,
en Autriche, que l'audace inattendue dont les Serbes ont fait
preuve en tenant tête à leur redoutable voisin, ne leur a pas été
inspirée seulement par l'amélioration de leur situation écono-
mique et financière, ni par le succès des mesures adroitement
prises pour pallier les inconvéniens d'une rupture; le patrio-
tisme même le plus ardent, l'habileté môme la plus subtile, ne
suffiraient pas non plus à l'expliquer. Le cabinet Pachitch a été
le bénéficiaire d'une situation générale qu'il n'a pas créée, mais
dont il a su prendre conscience et tirer parti. Il a eu le mérite
de sonder le terrain, et, l'ayant trouvé solide, d'oser s'y aven-
turer.
Derrière les apparences bénignes d'un conflit douanier, les
puissances européennes, et, parmi elles, l'Angleterre et la France,
n'ont pas tardé à s'apercevoir que des questions plus hautes
étaient en jeu. L'indépendance, non seulement nominale, mais
effective, des petits Etats balkaniques importe grandement à
l'établissement d'un ordre durable dans les Balkans et par suite
à. l'équilibre et à la paix de l'Europe; l'absorption des petits
États par les grands amènerait la reconstitution, en Orient, d'une
ou plusieurs de ces puissances démesurées dont l'existence est
une menace pour la sécurité des autres. De même que TAngle-
terre, en 1885, avait favorisé Témancipation de la Bulgarie et
son union avec la Roumélie avec l'espoir qu'elle deviendrait
une barrière entre la Russie et le Bosphore, de même aussi, en
1906, l'Angleterre et, avec elle, la France et l'Italie, ont compris
que lexistence d'une Serbie suffisamment indépendante et forte
était une garantie de la stabilité politique de TOrient et de l'Eu-
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LE CONFLIT AUSTRO-SERBE. 639
rope tout entière. L'Angleterre, depuis la tragédie de 1903, don-
nait à ces sentimens puritains dont l'opinion et la presse font
volontiers parade quand Tintérèt britannique n'est pas engagé,
la satisfaction de bouder le régime établi après le meurtre du
roi Alexandre; l'été dernier, cinq officiers, connus pour avoir
participé à lattentat, ayant été mis à la retraite, tout en conser-
vant, d'ailleurs, leur influence et l'intégralité de leur traite-
ment, le Foreign Office s'empressa de prendre prétexte de cette
satisfaction pour rétablir ses relations diplomatiques avec Bel-
grade; un ministre britannique, M. Whitehead, présenta au roi
Pierre ses lettres de créance. — Depuis Trieste jusqu'à Salo-
nique, l'Italie, dans la péninsule des Balkans, est en rivalité
d'influence avec l'Autriche; il est naturel qu'elle cherche à for-
tifier, en Serbie et au Monténégro, un élément slave capable
d'opposer une digue à la marée montante du germanisme. La
reine d'Italie est \e^ fille du prince de Monténégro, la belle*sœur
du roi Pierre I*', et l'on parlait, tout récemment, d'un mariage
entre un prince de la maison de Savoie et la princesse Hélène de
Serbie : une telle union ne serait que la manifestation publique
des bonnes relations qui existent entre Belgrade et le Quirinal.
— Enfin nous avons vu comment le cabinet Pachitch a trouvé,
en France, un utile concours pour exporter ses produits agri-^
coles et sortir d'une crise pénible. Ces sympathies, qui venaient
spontanément à la Serbie, lui apportaient non seulement un
appui matériel, mais surtout un réconfort moral, au milieu des
difficultés où elle se débat, et contribuaient à lui faire prendre
conscience de la place qu'elle occupe, et surtout de celle qu'elle
pourrait tenir, dans la politique danubienne et balkanique.
Autant qu'à leur puissance matérielle, la force des nations se
mesure aux espérances^ qu'elles incarnent et aux revendications
qu'elles personnifient : plus encore que de ce qu'elles sont, leur
importance dans le monde est faite de ce qu'elles pourraient
devenir. Dès qu'on a franchi le Danube et la Drave, on a
Fimpression de pénétrer dans une Europe qui n'a pas encore
pris son assiette définitive ; on marche sur un terrain encore mou-
vant; les nationalités semblent inachevées, les frontières provi-
soires, les États instables; à chaque instant, des combinaisons
nouvelles de peuples peuvent s'y former; les États, créés sans
souci des aspirations nationales, tendent, d'un effort continu, à
briser les lisières dans lesquelles les diploioiates européens ont
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660 REVUE DES DEUX MONDES.
prétendu ligotter leur essor, et à créer des unités plus puissantes,
fondées sur une réalité ethnique ou historique et disposant par
elles-mêmes de tous les moyens de vivre et de se développer.
C'est [le cas de la Serbie. Sur la carte, le royaume de Serbie
actuel est loin de recouvrir Taire occupée par la race, la natio-
nalité ou la langue serbe; il ne coïncide pas non plus avec
Tancienne Serbie historique; presque tous les pays qui entou-
rent les frontières arbitraires que les traités lui ont données
sont serbes comme lui. Le Monténégro est, autant que la Serbie,
un État serbe. Entre le Danube et la Save, cette Syrmie dont
on découvTe, du haut de la forteresse de Belgrade, les vastes et
riches plaines, et au Nord du Danube, plusieurs districts méridio-
naux de l'ancien banat de Temesvar sont habités par des popu-
lations serbes. Au Sud, la Vieille-Serbie, jusqu'au Char-Dagh, est
peuplée de Serbes orthodoxes perpétuellement décimés par des
Ârnautes musulmans; elle fait partie du vilayet turc de Kossovo.
La Bosnie et THerzégovine , qui dépendent nominalement de
TEmpire ottoman, mais que TAulriche occupe et administre
en vertu du traité de Berlin, sont peuplées de Serbes. Serbe
encore, avec un mélange d'Arnautes, Tancien sandjak de Novi-
Bazar qu'administrent les Turcs, mais où les Autrichiens ont
trois garnisons. Enfin, les Croates de Croatie qui forment un
royaume rattaché à la couronne de Saint-Etienne, les Croates
de Dalmatie, dont le pays est une province de la monarchie cis-
leithane, et les Slovènes eux-mêmes sont, sinon Serbes, du
mpins Slaves et proches parens des Serbes par la race et la
langue. Tout cet ensemble de populations forme la famille des
Slaves du Sud-Ouest ou Jougo-Slaves, actuellement émîettée en
groupes distincts. et parfois ennemis, mais qui tendent à cher-
cher un centre de cristallisation et esquissent, à travers les
frontières, des tentatives de rapprochement. L'art des politiques
austro-hongrois consiste à entretenir les divisions et à rendre
toute union impossible entre les diverses branches du grand
tronc jougo-slave. Il y a des Serbes en. Serbie, mais il y eaa
aussi en Hongrie, eu Croatie, en Bosnie, en Turquie, au Monté-
négro; il y a des Croates eu Croatie, mais il y en a aussi &i
Dalmatie, en Bosnie, et jusqu'en Istrie. La Bosnie-rHerzégovine,
occupée par les Autrichiens, s'interpose entre la Serbie et les
Croates; le sandjak de Novi-Bazar sert de passage entre la Bosnie
et la Macédoine et sépaie les Serbes du^Montenegro de ceux du
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LE CONFLIT AUSTRO-SERBE. 661
royaume; c'est le nœud politique et stratégique de toute la
région ; par là passe la route des invasions, celle qui mène aux
champs de Kossovo.
La Bosnie-Herzégovine compte 800000 habitans orthodoxes,
600000 musulmans, 300000 catholiques : tous sont Slaves; on
peut même dire tous sont Serbes si Ton veut se souvenir que
Serbes et Croates ne sont que deux rameaux de la même race.
Ce sont en général les Croates qui sont catholiques et qui, par
ce fait, sont moins rebelles à l'inQuence de Vienne; ils peuplent
surtout le coin nord-ouest de la Bosnie; leur religion les attire
du côté de FOccident, tandis que les orthodoxes regardent plutôt
vers Belgrade. Les musulmans eux-mêmes sont des Serbes, non
pas seulement par leur origine, mais de leur propre aveu : ce
sont en général les anciens seigneurs du pays qui, au moment
de la conquête, sont passés à l'Islam pour garder leurs fiefs et
leurs privilèges féodaux; il s'est produit là un phénomène com-
parable à celui qui, dans certains pays de TOccident, a, au
XVI® siècle, incliné la noblesse vers la Réforme. Aujourd'hui ces
musulmans restent plus attachés à Tlslam qu'à Constantinople ;
beaucoup ne connaissent pas un mot de turc; tout au plus savent-
ils réciter la prière en mauvais arabe; ils gardent leur situation
sociale privilégiée, leurs titres, leurs tchiftiks[\) et leurs préroga-
tives de beys ou d'agas; mais ils se savent et se disent Slaves.
Lors de l'insurrection de 1876, Serbes et Bosniaques se levèrent
ensemble pour secouer le joug turc et proclamèrent leur volonté
de s'unir tous en un seul Etat; mais l'insurrection fut vaincue et
réprimée avant que la guerre de 1878 eût affranchi les Bal-
kans. Le traité de San Stefano, qui créait la Grande-Bulgarie,
ne faisait rien pour la Bosnie, ot c'est du côté du Sud, en Vieille-
Serbie, qu'il agrandissait le royaume serbe; il étendait le Mon-
ténégro du côté de la mer, mais il laissait subsister, par condes-
cendance pour le cabinet de Vienne, une Bosnie [turque. Le
traité de Berlin, en donnant à l'Autriche-Hongrie l'administra-
tion de cette même Bosnie et de l'Herzégovine, et en lui per-
mettant de mettre des garnisons et d'avoir des routes militaires
dans le sandjak de Novi-Bazar, trompa les espérances des pa-
triotes Bosniaques et, du même coup, fit dévier la politique serbe
en lui fermant le chemin de l'Est et en la séparant du Monte-
(Ij Sorte de fief ou de propriété seigneuriale.
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662 REVUE DES DEUX MONDES.
negro. Désormais, entre le royaume de Serbie et TAdriatiqut
y eut une ceinture continue de provinces gouvernées, adminii
trées ou occupées par TAutriche-Hongrie; la politique de Vienne
chercha à détourner l'activité serbe vers la Macédoine et la
frontière bulgare : la guerre de 1885 sortit de là. Ainsi FAn-
triche jetait la division parmi les Slaves du Sud pour mieux
assurer parmi eux sa prépondérance; en même temps, tout en
administrant et en réorganisant la Bosnie-Herzégovine, elle tra-
vaillait à y implanter sa domination et à Vy rendre indestruc-
tible.
Il faudrait de longues pages pour étudier les procédés et les
résultats de Tadministration autrichienne dans les provinces que
le traité de Berlin a confiées à ses soins ; sans nous en rapporter
àdeviolens réquisitoires qui ont été écrits en ces derniers temps,
il faut bien constater que le sentiment, public, en Bosnie et en
Herzégovine, est peu favorable à la domination autrichienne;
tout au moins ne saurait-on contester que la majorité serbe
de$ habitans, — qu'elle soit orthodoxe ou musulmane, — ré-
pugne absolument à l'établissement d'une sujétion directe à
l'Autriche. On l'a bien vu au cours de Tannée 1906. Durant
tout l'été dernier, le bruit courut et les journaux annoncèrent
que l'empereur François-Joseph viendrait assister aux grandes
manœuvres qui auraient lieu en Bosnie, et qu'à cette occasion il
proclamerait l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine à la
monarchie cisleithahe ou, tout au moins, que des pétitions en
ce sens étaient préparées et lui seraient remises par des députa-
tions de la population catholique. Si peu vraisemblables que
fussent de tels projets, ils trouvèrent créance en Bosnie, en
Serbie et dans toute la presse européenne. L'occasion pouvait
paraître tentante, au moment où la Russie était occupée chez elle
et où l'Allemagne, par la bouche du prince de Biilow, avait, après
la Conférence d'Algésiras, solennellement promis à son alliée de
lui prêter, le cas échéant, un concours efficace. Quoi qu'il en
soit, que l'on ait voulu ou non, à Vienne, faire une expérience,
elle est faite, et elle est concluante. L'irritation de la population
serbe se manifesta d'une façon tellement significative qu'au der-
nier moment, l'Empereur averti, dit-on, que des manifestations
peu sympathiques étaient préparées contre lui, renonça à son
voyage et délégua à sa place l'archiduc héritier qui reçut pour
instructions de se borner à un rôle strictement militaire*
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LE CONFLIT AUSTRO-SERBE. 663
Les incidens de cet été ont révélé le mécontentement sourd
qui, depuis longtemps, grandit en Bosnie et en Herzégovine;
les Slaves de Bosnie et ceux de Serbie, luttant au même moment,
pour la même cause, contre la prépondérance de Vienne, ont
pris conscience plus que jamais de leur solidarité ; Tidée d'une
union des peuples jougo-slaves contre la poussée du Nord a
fait des progrès dans les esprits et a commencé de s'implanter
dans les cœurs. Il n'est pas douteux que les agens secrets de la
propagande serbe en aient profité pour redoubler leurs efforts et
souffler la haine de l'Autriche dans tous les cœurs slaves (1).
« La Bosnie, c'est notre Alsace-Lorraine, » me disait dernière-
ment un Serbe : les Serbes de Bosnie ont lutté avec ceux du
royaume dans les guerres de l'Indépendance, ils ont versé le
même sang pour la même cause et ils ne veulent pas n'avoir
échappé au joug des Tures que pour tomber sous celui dçs Alle-
mands; ils revendiquent leur droit à la vie nationale et à la
liberté. Indépendance, union avec la Serbie ou le Monténégro,
fusion de tous les pays serbes, Grande-Croatie ou Grande-Serbie,
la forme reste imprécise, mais le désir d'émancipation est cer-
tain. Du haut de son nid d'aigle de Cettigne, le prince de Mon-
ténégro, comme le roi de Serbie de son konak de Belgrade, sur-
veillent et encouragent le mouvement : l'un et l'autre attend
l'avenir de son pays et de sa dynastie d'une union de toutes les
populations serbes, sinon en un seul État, du moins en un seul
faisceau.
En Croatie, enfin, au cours de ces derniers mois, il s'est pro-
duit une évolution inattendue et caretctéristique : nous n'en pou-
vons indiquer ici que les grandes lignes, mais du moins est-il
indispensable de les indiquer. On sait comment une ère nouvelle
de l'histoire de la Croatie date du Congrès de Fiume et de la
Bésolution qu'il a adoptée, le 3 octobre 1905, aux termes de la-
quelle un esprit d'entente et de concorde doit désormais présider
aux relations entre la Hongrie et la Croatie (2). En même temps
(1) « En Serbie, ce sont des courans populaires qui sont excités contre TAu-
triche-Hongrie et l'on n'a pas pu se dissimuler que des tentatives ont été faites
pour nouer en Bosnie des relations avec les éiémens mécontens et les exciter.
Deux expulsions ont été faites... » (Le baron d'/Ëhrentbal aux Délégations hon-
groises, le 11 décembre 1906.)
(2) 45 députés, tous Croates, de Croatie, de Dalmatie et d'Istrie, se lont réunis
en congrès & Fiume ; 32 d'entre eux ont voté une sorte de manifeste où ils se dé-
clarent prêts à appuyer la coalition hongroise dans sa lutte « légitime » contre
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664 REVUE DES DEUX MONDES.
que les rapports avec Vienne devenaient de plus en plus diffi-
ciles, on sentait, à Budapest, le besoin de se rapprocher d'Agram
(Zagreb) et d'oublier les amers souvenirs de cette année 1849 où
les Croates, conduits par leur ban Jeiachitch, vinrent à la res-
cousse des Habsbourg et prirent à revers la Hongrie patriote.
Les Slaves de Croatie, ténus en étroite lisière par leurs bam
envoyés de Budapest, commencèrent à respirer et l'on vit, an
printemps dernier, un fait jusqu'alors inouï : d'après les instruc-
tions de MM. Weckerlé et Kossuth, les élections se firent à peu
près librement cfans un grand nombre de circonscriptions et sur-
tout dans les villes. Le résultat fut foudroyant : l'ancien parti de
l'oppression ou parti Magyaron qui soutenait le bail Pejacevitch,
se trouve réduit, dans la nouvelle diète d'Agram, à trente-quatre
membres; la majorité passe à une coalition de partis favo-
rables, avec certaines nuances, à l'opinion résolulionniste, ce^i-
à-dire partisans de la politique définie dans la Résolution de
Fiume. De Trieste et de Cattaro jusqu'au delà du Danube, uu
immense cri de joie retentît: la Croatie fêtait sa délivrance!
A Belgrade, on partagea l'allégresse des frères slaves et, spon-
tanément, des drapeaux parurent aux fenêtres. A ces nouvelles,
un frémissement d'impatience passa sur les populations croates
de Dalmatie /et s'étendit jusque chez les Slovènes de Carniole et
de Carinthie ; les uns comme les autres aspirent à plus d'auto-
nomie et se demandent pourquoi le hasard des traités ou des
partages les a rattachés à l'Autriche tandis que la grande masse
des Croates constitue le royaume de Croatie-Slavonie, rattaché
à la monarchie hongroise. Tout le groupe des Slaves du Sud est
en effervescence; des courans, encore parfois indécis sur leur
Vienne ; considérant non seulement les rapports historiques des deux peuples
mais surtout leur besoin commun de se défendre pour subsister, ils afflrmenlque'
« les députés Croates considèrent comme de leur devoir de lutter d'accord avec le
peuple hongrois pour le triomphe de leur droit et de leurs libertés. » En échange de
leur concours, les Croates demandent une revision du pacte {nagoda} qui les unit à
la Hongrie, des réformes électorales, judiciaires, de presse, et la réunion de la
Dalmatie au royaume de Croatie. Quelques jours après, le 17 octobre, les Serbes
d'Autriche et de Croatie se réunissaient à leur tour à Zara et publiaient un mani-
feste favorable à la politique définie à Fiume. Depuis lors, la réconciliation àt^
Serbes et des Croates a fait de nouveaux progrès auxquels le conflit austro-serbe
n'a pas peu contribué. Des « résolutions » de Fiume et de Zara, il convient de rap-
procher, entre autres, ces paroles de M. François Kossuth : «c Naus désirons faJr*
des Croates nos amis, et les Slaves seront nos collaborateurs et nos compagnons
d'armes dans notre lutte nationale. »> (Cité par M. René Henry, dans les Questions
diplomatiques et coloniales du 46 novembre 4905.)
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LE COPiFLlT AU8TR0- SERBE. 665
4irection, y agitent la masse populaire; partout, depuis l'Isonzo
jusqu'au delà de Belgrade, on a Timpression que d^imporlans
changemens se préparent et que Taspect de l'Europe orientale
va se transformer ; de Laibach aux défilés d'Orsova ef de Cattaro
à la Drave, une force nouvelle grandit et s'organise, force encore
mal consciente d'elle-même, parfois même divisée contre elle-
même, et que l'apathie naturelle aux Slaves rend malaisée à
discipliner, mais avec qui il serait malavisé de ne pas compter.
On Ta compris à Budapest; la coalition au pouvoir, si intran-
sigeante qu'elle soit dans son nationalisme magyar, se rend
compte que, si elle veut persévérer dans sa politique populaire de
résistance au germanisme et d'autonomie, elle devra nécessaire-
ment rechercher les sympathies du groupe des Slaves du Sud;
elle s'est déjà résignée à une entente avec les Croates et elle n'est
pas éloignée de s'apercevoir qu'un rapprochement avec la Serbie
serait dans la logique de son programme. On le voit aussi à
Vienne, et c'est précisément le conflit économique avec la Serbie
qui a servi à dessiller les yeux. Ainsi, le conflit austro-serbe a
pris une ampleur inattendue : commencé à propos de [Jorcs, il a
fini par mettre en jeu des peuples; tout le problème des rapports
de l'Autriche avec la Hongrie et avec les Slaves du Sud est
venu tout d'un coup compliquer une lutte insignifiante en elle-
même. L'intransigeance du Ballplat/ risquait de réunir en un
seul faisceau toutes les forces slaves que sa politique a toujours
cherché à diviser. Le comte Goluchowski dut se retirer devant
l'hostilité irréductible des Délégations hongroises et l'échec de
sa politique balkanique. Il était curieux de suivre, à cette époque,
à Budapest comme à Vienne, le revirement qui s'est produit, dans
les journaux et dans l'opinion , .depuis Je printemps dernier ;
naguère encore on réclamait une sévère leçon pour Tawlace du
petit peuple serbe; on prend soin de marquer, aujourd'hui, dans
les commentaires qu'a provoqués la retraite du comte Golu-
chowski, que son départ ne doit pas être seulement un change-
ment de personne, mais un changement dans la politique slave
e( balkanique de l' Au triche-Hongrie, et Ton demande, — parti-
culièrement à Budapest, — que des pourparlers concilians soient
poursuivis avec la Serbie pour aboutir à une entente commer-
ciale. On se plaît à espérer, à Belgrade, que l'entrée au minis-
tère du baron d'.tlhrenthal, qui passe pour jouir de la confiance
de l'archiduc héritier et pour partager ses tendances, marquera
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666 REVUE DES DEUX MONDES.
ainsi le commencement d'une ère nouvelle, où le petit royaomc,
tout en gardant son indépendance pleine et efiFective, sera ré-
concilié avec le grand empire, et où les Slaves du Sud qui, dans
le dualisme austro-hongrois, u^étaient rien, deviendront enfin
quelque chose.
VI
Quoi qu'il en puisse résulter pour leurs propres intérêts, il
faut bien que les grandes puissances en prennent leur parti : la
politique balkanique, ce sont de plus en plus les États balka-
niques qui la feront, à leurs risques et périls peut-être, mais
aussi à leur profit. Ces nationalités, que l'Europe a réveillées
sans les affranchir complètement, ne veulent plus, ne peuvent
plus aujourd'hui servir de simple monnaie d'appoint dans les
conventions entre les grandes puissances ; elles réclament lear
droit aune existence autonome, à l'abri des combinaisons ambi-
tieuses de leurs voisins. La Roumanie et la Bulgarie ont pu,
non sans peine, faire accepter cette vérité à Saint-Pétersbourg;
la Serbie à son tour cherche à la faire agréer à Vienne et à
Budapest. Et c'est, semble-t-il, la première leçon que l'Europe
puisse tirer du conflit qui vient de mettre aux prises un peUt
Etat danubien et balkanique avec l'Empire des Habsbourg. Mais
il en est une seconde qui est comme la contre-partie de la
première.
Les petits États orientaux, qui aspirent à ne relever que d'eux-
mêmes et à résoudre par leurs propres forces les questions qui
les intéressent, devront aussi ne compter que sur eux-mêmes,
et comme ni leur population, &i leurs armées ne sont assez nom-
breuses «pour leur permettre de tenir tête isolément à Tagres-
sion d'une grande puissance, fût-ce même de la Turquie, il leur
faudra de toute nécessité arriver à une entente entre eux. Ik
n'y ont pas réussi jusqu'à présent; il est vrai que parfois 1»
grandes puissances se sont ingéniées à accroître les malentendus
et à envenimer les jalousies. L'Autriche, depuis surtout qu'elle
est en conflit avec la Serbie, prodigue à la Bulgarie les pro-
cédés les plus amicaux; c'est ainsi que le baron d'iEhrenlhal
vient d'accorder au gouvernement de Sofia l'abolition des Capi-
tulations auxquelles l'Autriche seule n'avait pas encore cons(«ti
à renoncer. C'est un brillant succès pour M. Stanoîofl*, le nou-
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LE CONFLIT AUSTRO-SERBE. 667
veau et très distingué ministre des Affaires étrangères du prince
Ferdinand, et les Bulgares apprécieront à sa valeur une telle
concession; mais ils sont trop avisés pour en être éblouis et
pour oublier les raisons , permanentes qui les incitent à une
entente définitive avec les Serbes. Déjà, au printemps dernier,
la Sobranié de Sofia a voté à Tunanimité la ratification de
Tunion douanière avec la Serbie; le fait est caractéristique, il
manifeste les tendances nouvelles qui l'emporteront sans doute,
dans la péninsule, lorsque les nations balkaniques seront lais-
sées libres de suivre leurs vrais intérêts et leurs penchans na-
turels. Les péripéties du conflit avec TAutriche ont empêché
les Serbes de ratifier, de leur côté, l'entente douanière; mais
rhistoire de cette année leur a trop bien appris combien ils ont
besoin de ne pas rester isolés et de chercher un appui chez les
autres peuples des Balkans, pour que la leçon puisse être perdue.
Les intentions et les désirs du cabinet Pachitch et de la majo-
rité de la Skoupchtina et du peuple serbe les portent à oublier
certains souvenirs pénibles pour arriver à ime entente avec la
Bulgarie; mais on doit comprendre, à Belgrade, la nécessité,
vis-à-vis des Bulgares , d éviter jusqu'aux apparences de pro-
cédés qui, dénaturés et exploités, — comme Ta été Tincident des
décorations serbes données à des évêques grecs de Macédoine
au moment où les bandes grecques exerçaient les .pires violences
sur les Bulgares en Macédoine et où les relations étaient rom-
pues entre Athènes et Sofia, — risqueraient de retarder indé-
finiment l'heure de Ten tente. La Serbie ne saurait faire front de
tous les côtés à la fois, et tout Fart de la politique consiste sou-
vent à savoir choisir. Dans Fétat actuel de TEurope, il semble
que ce soit vers le Danube et la Save, et surtout vers l'Adria-
tique, que la Serbie tende à orienter ses vues politiques et à
porter toute son attention en prévision des événemens qu'elle
y espère. Mais, par là, elle risque de se heurter aux intérêts
autrichiens et, dès lors, elle a besoin d'une entente avec le
Monténégro et surtout avec la Bulgarie dont elle serait bien
avisée en ménageant les intérêts et les susceptibilités nationales
en Macédoine.
La France, elle aussi, a un enseignement à tirer du conflit
austro-serbe. Nous avons vu comment, sans compromettre nos
bons rapports avec l'Autriche-Hongrie, nous avons pu, à la
faveur des incidens de cette année, remporter pour notre indus-
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668 BEVUE DES DEUX MONDES.
trie, nos finances et notre commerce, des avantages appré-
ciables. La France n'a, dans les Balkans, aucune ambition parti-
culière; elle seule, peut-être, n'est pas suspecte, aux yeux des
populations indigènes, qu'elles soient slaves, grecques ou rou-
maines, de rechercher des avantages territoriaux; elle inspire
confiance aux petits États , parce qu'elle est trop loin pour leur
porter ombrage et parce qu'ils vénèrent en elle la grande nation
(^mancipatrice. Il est bon qu'on le sache, chez nous : en Serbie,
en Bulgarie, en Roumanie , au Montenesgro, le Français est
aimé, on parle sa langue, on admire sa civilisation, on re-
cherche sa culture, on fait volontiers, quand il s'y prête, des
affaires avec lui. A nous de profiter de ces bonnes dispositions,
comme nous venons de le faire en Serbie, pour servir nos inté-
rêts tout en travaillant à apaiser les discordes et à prévenir les
conflits. En aidant, dans toute la mesure où nous le pouvons, au
développement légitime des petits États danubiens et balkani-
ques, nous contribuons à fortifier, au Sud-Est des pays germa-
niques, l'utile contrepoids que jadis nos rois allaient chercher
chez les Turcs ; nous préparons à nos capitaux, à nos ingénieurs,
à nos commerçans, un riche terrain d'activité ; et enfin, à notre
civilisation, à nos lettres, à nos arts, à nos idées, à notre langue,
nous ouvrons un vaste champ d'expansion. N'y aurait-il pas
là, en trois articles, le programme de toute une politique?
Rehsé Pinon.
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jÇg^nvjiî
ŒUVRES SOCIALES DES FEMMES
L'ÉDUCATION SOCIALE DE LA FEMME
On a beaucoup attaqué le féminisme, on s'en est moqué
aussi : il a irrité, il a indigné, il a fait rire : critiques, blâmes,
satires, quolibets, on ne lui a rien épargné. L'esprit public s'est
très vite composé de la féministe un portrail assez convention-
nel et qui touchait à la caricature : ia féministe était une vieille
fille, laide, grotesquement habillée, d'allures masculines,
bruyante, bavarde, qui, négligée par les hommes, n'avait que
de l'aigreur contre la vie en général, contre le sexe fort en par-
ticulier et se tenait toujours prête à partir en guerre contre l'un
et l'autre. Si l'on prenait la peine de rechercher les nombreux
dessins qu'elle a inspirés et de* les synthétiser, on trouverait
que l'imagination des artistes a conçu pour la représenter un
type où se réunissent les différens traits populaires de l'institu-
trice besogneuse et acariâtre, de l'Anglaise excentrique, et de
l'étudiante nihiliste. Ils allient en elle avec persistance à un ex-
térieur assez comique une âme de révolutionnaire. Une carica-
ture renferme toujours une parcelle de vérité, sinon plusieurs.
Et il est bien certain qu'il y a une sorte de féminisme qui mé-
rite en quelque façon par ses violentes extravagances et les
colères qui se sont déchaînées et les plaisanteries qui se sont
donné libre cours.
Lorsque Olympe de Gouges remit à la Constituante une dé-
claration des droits de la femme et de la citoyenne^ d'après la-
quelle la femme naissait égale à l'homme en droits, devait voter
les lois et devait être admise à tous les emplois, dignités et
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670 REVUE DES DEUX MONDES.
places comme l'homme, sans autres distinctions que celles dt
capacité, des vertus et des talens, elle fonda le féminisme, — e
le féminisme politique. Elle terminait sa déclaration par ces
mots : « La femme a le droit de monter à Téchafaud; elle doit
avoir celui de monter à la tribune. » La Convention, peu trou-
blée, envoya Olympe à l'échafaud, mais Olympe ne mourut pas
tout entière. La Révolution de 1848 vit se lever ses premières
descendantes, Icariennes, Vésuviennes et Blooméristes, enthou-
siastes, naïves, et lyriques. Le second Empire, puis la troisième
République en produisirent d'autres, sinon plus nombreuses, en
tout cas moins romantiques, plus réalistes, plus entêtées aussi,
mieux organisées, avec des idées plus nettes, un programme
plus défini. Le féminisme existait : il était plutôt antireligieux, et
politique à tel point qu'un de ses membres les plus considé-
rables, M"** Chéliga, a pu dire qu'on y retrouvait exactement tous
les partis politiques de la Chambre. Ce n'est pas que certaines
de ses revendications ne fussent très justes. Et d'ailleurs quel-
ques-unes ont été discutées, acceptées, puis exaucées : aujour-
d'hui, par exemple, les femmes peuvent être témoins, elles ont
le libre accès de beaucoup de carrières qui leur étaient fermées,
elles peuvent être élues aux tribunaux de commerce. Il est évi-
dent d'autre part que les articles du Code sont plus souvent ré-
digés contre la femme qu'en sa faveur, et que le législateur est
trop persuadé qu'elle est inférieure à l'homme. On voudrait que
tout séducteur fût atteint par des pénalités plus sévères, sinon
que, à l'imitation de l'Amérique et de l'Angleterre, il fût obligé
de ne pas manquer aux promesses de mariage qu'il fait avec
tant de facilité. On voudrait que la femme pût disposer libre-
ment de ses biens, ou de ses gains. On peut même souhaiter que
la recherche de la paternité soit en quelque manière autorisée,
co^nme elle l'était avant la Révolution, à condition d'éviter ton
tefois les dangers qu'elle présente par les mensonges qu*elle
favorise. Mais les féministes les plus passionnées et les plus ta-
pageuses sont justement celles qui, sans beaucoup s'intére&ser à
la réussite rapide de ces réformes pratiques, ont tout de suite
été aux plus grands excès, résolument matérialistes, révolution-
naires et sectaires, avides de briser, sous prétexte d'affranchir
l'humanité, tous les liens de la société et de la famille, adjurant
ou sommant qu'on instituât l'union libre, leur idéal, et [qu'im-
médiatement on leur accordât le droit de vote et d'éligibilitéi
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œuvues sociales dis6 femmes.
671
sans qu'elles fussent arrêtées par les leçons assez désastreuses
qu'offraient les pays où cette expérience avait été tentée. Ce
sont elles qui ont occupé Topinion et la curiosité, effrayé les
esprits pondérés, caché aux regards le travail plus sage de colla-
boratrices plus modestes, et rendu suspect à la foule le fémi-
nisme, bien que, depuis, des femmes éminentes aient essayé, en
l'assagissant, de le réhabiliter. Le Congrès de 1896, entre autres,
est resté célèbre par les exagérations ridicules de ses orateurs.
On y vit soutenir sérieusement que la femme est à l'homme ce
que l'homme est au gorille.
Il m'est arrivé de causer avec Tune de ces propagandistes
toujours excitées. C'était une étrange personne qui habitait dans
un étrange appartement meublé de meubles étranges. Un bahut,
dont on devait avoir détruit une moitié, supportait de la vaisselle
à fleurs ; sur les portes grises d'une armoire encastrée dans le
mur s'accrochaient des chromos et des portraits. Un grand cadre
marron emprisonnait des photographies d'hommes et de femmes,
soldats des droits féminins, qu'entouraient des dédicaces et des
articles de journaux. Sur une table bancale se penchait une
lampe sans abat-jour, et sur une autre un encrier cassé voisinait
avec des clefs, des ficelles, des épingles. Une étoffe suspendue
à une tringle cachait des robes et une charrette d'enfant. Il y
avait un peu partout des «ffiches écarlates. Un fauteuil laqué
touchait une chaise de velours vert; un poêle de fonte parais-
sait étonné d'être là ; tout le long d'un mur, de grands rouleaux
de bois s'alignaient, dont on ne devinait pas l'usage. Cette
chambre révélait le beau dédain du philosophe pour les commo-
dités luxueuses de l'existence : qu'importent meubles, tableaux,
tapis, rideaux, quand on a ses rêves ! Et cependant on devinait
tout de suite que celle qui se contentait d'une demeure si pauvre
avait connu de meilleurs jours et des appartemens plus confor-
tables.
Pendant la dernière période électorale, elle s'en était allée
coller sur les devantures des magasins, sur les réverbères, sur
les arbres et jusque sur les capotes des voitures, d'étroites
bandes de papier rouge ou vert, des « papillons, » sur lesquels
étaient imprimés ces mots: « La femme doit voter : nous voulons
le suffrage universel et non le suffrage unisexuel. »
L'après-midi et le soir des élections, elle s'était promenée sur
les boulevards, en voiture, armée de drapeaux et d'étendards,
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672 REVUE DES DEUX MONDES.
haranguant les passans et les inondant des mêmes « papillons. »
Maintenant que la fièvre de cette campagne était calmée, elle
parlait froidement, mais d'une voix toujours convaincue. Elle
ne pouvait pas admettre qu'on élevât les filles comme des filles:
il fallait les élever virilement, comme des garçons et avec les
garçons. Foin de ces principes d'éducation qui combattent l'at-
trait des sexes et dérobent les exigences de la nature ! Les petites
filles seraient donc élevées avec les garçons : on les exercerait à
la gymnastique, on leur apprendrait à, n'avoir ni manières ré-
servées, ni distinction de pensées, de paroles, de gestes. Quant
aux femmes, elle était révoltée qu'on les chargeât des soins
ménagers. En revanche, elle jugeait abominable que les hommes,
sous prétexte de galanterie, portassent les paquets des femmes,
leur cédassent l'intérieur de l'omnibus, si elles étaient sur la
plate-forme : elle rêvait d'entendre toutes ses compagnes discuter
des questions sociales afin qu'il n'y eût plus que de graves con-
versations. Naturellement le divorce lui semblait encore une loi
barbare. On se plaisait, on s'unissait; on ne se plaisait plus, on
se désunissait : et voilà tout. Enfin, elle n'accordait aux femmes
la faveur de revêtir une robe élégante qu'un jour par semaine:
tous les autres jours, comme les femmes seraient désormais
uniquement des femmes (faction^ elle leur imposait une robe
très simple, une jupe, un caraco, ca qu'elle appelait enfin mt
robe tf action. Dieu, la patrie, la famille, lui paraissaient des
termes bien surannés et bien vides. Et en bonne révolution-
naire, elle avait la haine de l'homme qui, paraît-il, ne fait delà-
femme qu'une bête de somme ou une bête de luxe.
De ce féminisme politique est découlée, tout naturellement,^
une littérature féministe, dont nous voyons aujourd'hui le pleine
épanouissement. Alors que ses aînées réclamaient tant de droit^^
et aspiraient aux libertés des hommes, la femme qui se mettai"^
à écrire a réclamé dans ses vers et dans ses romans par-dessu^^
tout, malgré tout, et contre tous, le droit au bonheur, ce droL ^
au bonheur n'étant que le droit à l'amour : c'est-à-dire le droi *
d'aimer chaque fois qu'elle en aura Toccasion; le droit et presqii^
le devoir de toujours céder, de ne jamais résister aux appels 4^
l'amour; le cœur enfin et les sens fièrement victorieux des rai-
sons de la raison et de la conscience^ C'est la grande théorie
soutenue avec ardeur par les livres les plus célèbres del'actuelk
littérature féminine, et c'est bien au fond la même théorie, qu^
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ŒUVRES SOCIALES DES FEMMES. 673
non contente de vouloir égaler la femme à Thomme, exige qu'on
n'établisse entre eux aucune différence : la femme peut faire tout
ce que fait l'homme. Qui n'accordera qu'une pareille revendica-
tion soit purement destructrice? Elle conduit en effet à détruire
chez la femme toute notion de pudeur. Or, la pudeur est, non
pas seulement une de ses parures, un de ses charmes, une de ses
grâces, mais son essence même. Ni un chrétien, ni un honnête
homme ne peuvent concevoir une femme, méritant ce nom, qui
n'aurait pas de pudeur. Qui dit pudeur, dit respect de soi-même,
respect de son corps ainsi que de son âme, décence des mœurs,
fidélité aux sermens, et, comme on s'exprimait sous le Grand
Roi, souci de sa gloire : si Ton détruit la pudeur de la femme,
si on lui prêche et si elle croit que les amours successives n'en-
traînent pas la déchéance, mais au contraire enrichissent sa per-
sonnalité et augmentent ses joies, on détruit la famille, puisque la
famille est construite sur des principes tout opposés, et qu'elle
dure, justement parce que ses principes sont tout opposés et que
sa valeur morale et sociale dépend immédiatement de la dignité
plus ou moins grande de celle qui l'a créée.' Le xvii*^ siècle ima-
ginait comme héroïne la princesse de Clèves. M"* de Clèves,
estimant criminel de n'avoir pas eu de passion pour son mari,
refusa toujours d'épouser M. de Nenwurs, pour qui elle éprou-
vait une chaste et violente inclination. Mais comme « les raisons
qu'elle avait de ne point épouser M. de Nemours lui paraissaient
fortes du côté de son devoir, et insurmontables du côté de son
repos, » elle se retira du monde, pour ne pas s'exposer « au
péril de le voir et de détruire, par sa présence, des sentimens
qu'elle devait conserver, » et finit ses jours « dans des occupa-
tions plus saintes que celles des couvens. » La princesse de
Clèves n'a, parmi nos héroïnes modernes, ni sœur, ni cousine,
ni même parente éloignée et pauvre. Si elle avait vécu de notre
temps, elle eût rendu M. de Nemours heureux sans tarder, et
assurément quelques autres ensuite.
Ce féminisme n'a pas seulement exercé sur la littérature une
grande et dangereuse influence : il a déterminé dans les mœurs
une mianière d'être, — plus qu'une manière de penser, je l'es-
père, — qu'on ne peut très exactement définir, et qui est cepen-
dant très réelle. Si nombreuses que soient les apôtres politiques
du féminisme et ses apôtres littéraires, beaucoup de femmes ne
prennent aucune part aux revendications de leurs sœurs : elles
TOME xxxvir. — 1907, 43
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674 REVUE DES DEUX MONDES. ]
ne font pas de discours, elles demeurent éloignées des réunions,
des meetings, des comités: ce sont des fepjmes de la société;
elles ne chercheront jamais à être électrices ou éligibles; même
elles ne tiennent pas à le devenir, et les devoirs qui leur incom-
beraient, si ces réformes se réalisaient, les épouvanteraient; si
Tadultère leur semble naturel, elles ne pratiqueront jamais non
plus cependant Tamour libre. Néanmoins, les idées féministes les <
ont touchées, effleurées : elles en ont emprunté ce qui leur a
paru le plus commode et le plus agréable : une certaine liberté
d'allures et de langage, une certaine affectation de « garçonisme »
jusque dans le costume, une certaine tendresse pour les théories
antireligieuses et révolutionnaires, une indulgence illimitée pour
les pires faiblesses de Tamour, enfin une paâsion peut-être exa-
gérée des sports, toutes choses que nos mères et nos aïeules
ignoraient : ce qui ne les empêchait pas d'être spirituelles, jolies
et bonnes, de savoir causer, et de posséder une excellente santé.
Il est dés femmes qui ont fait moins de bruit, et plus d'ouvrage,
et qui continuent, mais il ne convient pas de les appeler des
féministes. C'est un terme équivoque, suspect, qui éveille la
défiance et qu'elles repousseraient. Elles lie travaillent pas pour
elles; ce n'est pas un intérêt personnel qui excite leur activité et
guide leurs efforts, mais seul l'intérêt des autres, hommes,
femmes ou enfans; elles ne se soucient pas qu'il leur soit per-
mis un jour de voter, ou bien d'être éligibles, ou bien de chan-
ger le mariage en une union capricieuse et inconstante ; elles ne
s'efforcent pas d'embrasser sur cette terre le plus possible de
bonheur égoïste ; elles tentent uniquement de réparer les injus-
tices du sort, de rapprocher des classes que séparent les condi-
tions de la fortune et les inégalités de la vie, de diminuer les
' souffrances. Sans être le moins du monde des rétrogrades, elles
ne sont ni antireligieuses, ni révolutionnaires, et veulent recon-
struire au lieu de détruire, tout en s'inspirant des nouvelles néces-
sités de l'évolution moderne. Loin de créer et de cultiver un
antagonisme entre la femme et l'homme, elles veulent qu'ils
s'unissent tous deux pour -combattre les maux de la société.
Loin de vouloir rendre plus fragiles et moins nombreux les liens
de la famille, au point de la supprimer, elles croient que la
famille est la base môme d'une patrie civilisée. Rien de com-
mun entre cette action féminine qui est sociale, dans le sens le
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ŒUVRES SOCIALES DES FEMMES* 67S
plus large et le plus beau du mot, et Taction féministe, qui est
individualiste. C'est avec f aison qu'on a pu écrire que si en Amé-
rique le féminisme est presque toute l'action féminine, en France
l'action féminine s'exerce^ en dehors du féminisme (1).
Le christianisme avait relevé la femme du rang misérable
d'esclave et de créature de plaisirs où la réduisait l'antiquité
finissante, et il lui avait donné le sentiment de sa dignité..
L'Église commençante l'honora, la reconnut apte à l'action et
au gouvernement, lui fit exercer au foyer une autorité que. les
lois ont consacrée et les mœurs accrue (2). Pendant de longs
siècles cette action circonscrite au foyer parut aux meilleurs
esprits la seule qui lui convînt, et c'est en effet une raison noble
de vivre que de maintenir une famille après l'avoir créée, de
former sçs enfans après les avoir mis au monde et de faciliter
par un absolu dévouement la tâche de l'homme à qui l'on est
uni. Joseph de Maistre ne pouvait rien imaginer de plus beau
qu'une honnête femme, a Les femmes, écrivait-il à sa fille, n'ontfait
aucun chef-d'œuvre dans aucun genre... mais elles font quelque
chose de plus grand que tout cela... c'est sur leurs genoux, ma
chère enfant, que se forme ce qu'il y a de plus excellent dans le
monde, un honnête homme et une honnête femme. » Mais les
années, en se succédant, ont amené de profonds changemens
dans le monde ; des doctrines, les unes brutales, les autres per-
fides, sont apparues qui toutes concouraient à saper les bases
mènaes de la société, famille, patrie, religion ; en même temps
des questions ouvrières surgissaient qui jusqu'alors n'avaient
préoccupé que des spécialistes et qui maintenant devenaient des
questions vitales pour le pays. Le sens social fut éveillé chez les
femmes. Rien de ce qui intéressait la société ne put leur demeu-
rer étranger. Si fervente que fût au foyer leur action, elles com-
prirent que cette action devait s'étendre en dehors de ses limites
habituelles, s'exercer dans la société, et par là dans toute la
nation. Il y avait des classes où la famille n'existait plus : elles
devaient l'y rétablir ; il y en avait d'autres où les enfans étaient
sans protection à la fois contre les maladies physiques et les mar
ladies morales: elles devaient les sauver; il y avait des hommes
sans travail, des jeunes filles dont l'innocence était honteuser
(i) La Femme catholique et la démocratie française, par la vicomtesse
d*Adhémar (Pemn, éditeur), p. 278.
(2; Etienne Lamy, la Femme de demain (Perrin, éditeur).
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676 REVUE DES DEUX MONDES.
ment exploitée, il y avait de jeunes femmes qui ne savaient où
abriter et reposer dans cet immense Paris leurs membres fati-
gués: elles devaient donner aux uns du travail, préserver les
autres et leur procurer un asile. Pendant longtemps elles ne
s'étaient occupées que des œuvres de bienfaisance : elles aidaient
les communautés religieuses qui créent des ouvroirs, des crècbes,
des patronages : elles en créaient de leur côté. On ne songeait
alors qu'à l'assistance de la misère, et Ion croyait que les œu\Tes
de bienfaisance y sufûraient.
En admettant que la bienfaisance fût l'unique moyen, le
nombre de ces œuvres, si grand qu'il soit déjà, eût-il jamais été
suffisant? Les communautés religieuses, plus encore que des
sociétés laïques, les fondaient et les dirigeaient; la loi chassant
les communautés, que devenaient les œuvres ? Maintenant d'ail-
leurs l'expérience démontrait que les œuvres de piété et de bien-
faisance n'étaient pas les seules qu'il fallait soutenir, ni peut-
être les plus immédiatemeut importantes. A côté des pauvres,
qui vivent de la pau\Teté, se rangeaient les travailleurs, qui ne
vivent pas de leur travail ou qui veulent en mieux vivre. Ce
monde du travail fut révélé aux femmes, monde immense où la
femme s'épuisait comme l'homme, tourmenté par le besoin. Tin-
fortune, le désir, la détresse, la haine; un monde qui était tout
l'avenir, mais un avenir chargé de menaces. Ce n'était ni parla
charité ni par l'aumône qu'il fallait compter agir. De quelle
utilité seraient la charité et l'aumône pour remettre en honneur
des principes et des traditions qui ont fait la France? Ce n'était
pas non plus par la charité et l'aumône qu'il fallait aller au
peuple. 11 fallait se donner soi-même tout entier. Au reste, une
notion nouvelle pénétrait les esprits, qui remplaçait la notion
de l'aumône.
Le mot de charité a perdu, presque complètement, son sens
primitif: dans la langue courante, il se confond avec le mol
d'aumône. Faire la charité c'est faire l'aumône. Or l'aumône est
trop souvent pour ceux qui la pratiquent un moyen facile de se
débarrasser rapidement des devoirs que leur impose leur situa-
lion envers les malheureux. 11 est convenu qu'une certaine for-
tune oblige à un certain chiffre d'aumônes: tant de revenus, tant
d'aumônes.
Que de personnes sont en paix avec elles-mêmes et vont jus-
qu'à s'estimer profondément et se louer, parce que dans leur
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Jî
ŒUVRES SOCIALES DES FEMMES. G77 ^^
journée elles ont remis. quelques sous aux pauvres. Cette dîme rj^
légère prélevée sur les biens permet, une fois qu'elle est versée,
de ne plus penser à ceux qui souffrent. L'aumône, d'autre part,
loin de supprimer la barrière qui sépare le pauvre du riche, la
reconnaît, la consacre et la solidifie, car elle laisse toujours sen-
sible l'écart des rangs, la hauteur souvent môme inconsciente
de celui qui donne et l'infériorité de celui qui reçoit : bien plus,
elle les rend plus sensibles encore, car elle entraîne quelque
humiliation pour celui qui en est l'objet. Enfîn, — ,et c'est là peut-
être le grief le plus grand qu'on puisse lui adresser, — elle ne
sert à rien ni de rien : vite épuisée, elle ne soulage qu'un instant,
ou quelques heures, n'abolit pas la pauvreté, et l'entretient. Elle
est même une sorte d'encouragement à la paresse: il est, dans
toutes les grandes villes, des individus qui, sûrs de recueillir
toujours de droite et de gauche quelques pièces de monnaie,
aiment mieux mendier que travailler. La vraie charité chrétienne
ne consiste pas dans l'exercice de l'aumône : elle est tout entière
dans ces paroles du Christ : Aimez-vous les uns les autres.
S'aimer les uns les autres, c'est ne plus croire qu'il y a dai^s la
société des classes formées par les différences de naissance ou de
ressources, mais croire que, si haut que le sort vous ait placé,
on est le frère plus heureux de celui à qui le sort est dur ou
cruel ; s'aimer les uns les autres, c'est réaliser, aussi profondé-
ment qu'on le peut, la fraternité qu'enseignait Jésus, et c'est
s'entr'aider toute la durée de l'existence.
Cette notion nouvelle, les femmes, mieux que les hommes,
pouvaieilt et devaient la comprendre, l'adopter et la mettre en
pratique, parce qir'elles ont une plus fine sensibilité, une douceur
native de manières et de paroles, une innocente et spontanée
habileté, une perception plus subtile des nuances, une grâce
aussi, qui triomphent des susceptibilités, des défiances et des
craintes, si nombreuses et si faciles à éclore. Et ces femmes,
dont je voudrais montrer les œuvres de la façon la plus vivante
et que j'oppose aux féministes, sont justement celles qui, péné-
trées do cette idée, ont transformé la charité en véritable action
sociale, ou, si Ton veut, ont apporté à la réalisation des
œuvres de justice l'esprit de la véritable charité chrétienne.
On conçoit que pour exercer cette action sociale, il faut une
préparation préalable. Chacun peut faire l'aumône : mais qui
pourrait du jour au lendemain exercer une action sociale? Le
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678 REVUE DES DEUX MONDES.
Congrès général des femmes catholiques, qui se tint à Francf
le 6 décembre 1904, ne manqua pas d'insister sur la nécessit
d'une instruction spéciale. La femme, dit une de ses résolutions,
qui veut pratiquer l'action et coopérer aiix réformes ouvrières,
doit avant tout se former elle-même au point de vue social. Or
l'éducation moderne ne prépare guère, — si l'on n'ose dire nul-
lement, — la jeune fille au rôle qu'elle sera désormais appelée à
jouer. On lui apprend, à l'ordinaire,* la littérature, la française
surtout, et presque pas, ou pas du tout, les étrangères, un peu
de sciences, l'anglais ou l'allemand, et quelques arts d'agré-
ment. C'est le bagage qu on juge suffisant. Elle est destinée au
monde : elle doit posséder ce qui fait une femme agréable et
non utile aux autres : avec son petit viatique de connaissances,
pour peu qu'elle ait de lesprit naturel, elle semblera facilement
très au-dessus des autres, sans d'ailleurs rien savoir de plus. On
ne pensera jamais à lui donner une culture plus étendue, ou, si
' l'on y pense, ce ne sera alors que pour qu'elle soit une intellec-
tuelle, — et les intellectuels souvent ne sont pas intelligens et,
entre ces deux maux, on doute vraiment lequel est le moindre,
ou rignoranee ou l'intellectualisme. — La plupart du temps
même, habituée à toujours être servie, au point qu'elle ne pourra
jamais se passer, pour s'habiller, d'une femme de chambre, les
soins du ménage lui resteront étrangers, comme inférieurs, di-
minuans, vils. Que lit-elle? rien qui lui «nseign^, non pas
même la vie, mais seulement le fonctionnement de cette société,
de ce pays, de cette patrie dont elle est. Elle lit, ou les romans
d'une fadeur excessive, romanesques et mensongers, qui compo-
sent la littérature pour jeunes filles, ou au contraire ceux qui
exaltent l'amour coupable. Quel objet absorbe ses forces? la danse,
le tennis, l'équitation, l'automobilisme. Les jeunes filles nesont
pas rares aujourd'hui qui sont champions de quelque sport. De
tous côtés il ne leur vient que des ckrtés fausses sur la \*ie.
Une fois mariée, il n'est pas fréquent qu'une jeune femme désire
compléter une éducation si défectueuse... Elle appartient au
monde : le monde ne permet pas, ne laisse pas le temps qu'on
lui soit infidèle. Elle vit donc presque toujours loin des réalités,
dans un petit cercle dont les occupations sont futiles. Des
goûters, des thés, des dîners, des soirées, des visites, de longues
stations chez les couturiers, les modistes, voilà ce qui emplit
son existence. Gembien auront ainsi atteint le terme de leurs
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ŒUVRES SOCIALES DES FEMMES. 679
Jours, croyant que c'était là tout l'univers, et qu'elles ont
vécu!' ^
Les pays anglo-saxons ont été les premiers à ouvrir pour
les femmes et les jeunes filles du monde des manières d'écoles
où elles pussent se former en vue de cette action sociale. En
1899, un riche philanthrope, JeanSimmons, fonda à Boston, le
Simmons Collège, installé dans un grand hôtel de quatre étages,
tout en briques. Son but était de procurer aux femmes une
instruction et une formation capables d'élever le niveau de leur
vie. Chaque pensionnaire paie de 275 à 300 dollars par an, et
habite avec une autre un petit appartement, composé d'une
chambre à coucher, d'une salle de travail et d'une salle de bains,
dont elles font elles-^mômes le service. Quelques bourses sont
offertes aux jeunes filles peu aisées par Tadministration ou les
amis du. collège; à d'autres on avance les frais de scolarité et de
séjour. Le collège en effet prépare un certain nombre de ces
jeunes filles à pouvoir remplir des fonctions, par exemple celles
de secrétaires ou de bibliothécaires. Les cours ne durent pas
moins de quatre ans, bien que, pour des élèves remplissant des
conditions déterminées, ils puissent ne durer que deux et même
qu'un an. Le collège est divisé en plusieurs sections, suivant les
carrières que veulent suivre les jeunes filles. Mais il est une de
ces sections, qui n'a pas une raison d'être aussi précise, aussi
particulière, mais une raison plus générale : la section d'éco-
nomie domestique. Celle-là prépare la femme uniquement à la
direction d'institutions sociales ou à l'administration et à la tenue
d'une maison. Étude de l'enfance, diététique et science sanitaire,
bactériologie, biologie, cuisine, chimie alimentaire, couture et
travaux manuels, comptabilité domestique et achat des provi-
sions, construction, aménagement, décoration, hygiène de la
maison, langues étrangères : telle est la variété des cours qui y
sont professés. A Londres, l'Ecole de sociologie et d'économie
sociale a nettement résumé son programme dans ces mots :
l'étude pour l'action. Les hommes d'ailleurs y viennent aussi
bien que les femmes. Les organisateurs estiment que la durée des
cours doit être d'un ai^. Durant les trois premiers mois, la jeune
fille qui se destine aux œuvres sociales passe cinq jours par
semaine à l'office de la Chari^y organisation Society, association
philanthropique et de bienfaisance, visite les diverses institutions
d'assistance sociale et étudie les problèmes économiques, « non
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680 RFA'UE DES DEUX MONDES.
pas SOUS un aspect abstrait, mais au fur et à mesure qu'un cas
précis se présente à 1 observateur (1). » Durant les trois mois
suivans, elle observe et pénètre le fonctionnement de l'assistance
publique dans les bureaux de bienfaisance. Le reste de Tannée,
elle étudie la vie sociale et individuelle et le gouvernement de
la ville, tout en se livrant, sous la direction de spécialistes» à
des travaux se rapportant directement à l'existence sociale,
comme les colonies de vacances, Taccession à la propriété
de la maison, l'enseignement ménager,' l'éducation des enfans
infirmes, les classes du soir, les institutions scolaires de pré-
voyance, la visite des pauvres envisagée en dehors de l'aumône.
Ces travaux tout pratiques sont accompagnés de cours théoriques
consacrés à l'intelligence d'ouvrages tels que : la République de
Platon, le Contrat social, de Jean-Jacques, la Division du travail
social, de M. Durkheim, les Lois de Fimitation, de M. Tarde, la
Psychologie des peuples, de M. Gustave Lebon, — mais ce ne
sont pas ces cours théoriques si abstraits qu'il faut peut-être
louer le plus. « Les organisateurs reconnaissent dans une ré-
cente circulaire que leur enseignement [sociologique ne satisfait
personne (2). » Mais, heureusement pour les élèves, la plupart
reçoivent une formation moins approfondie, et plus appropriée
au rôle qu'elles veulent jouer. En Hollande, à Amsterdam,
M"*' Boissevain a « créé une École d'éducation sociale pour les
personnes des deux sexes désireuses d'acquérir les connais-
sances sociales susceptibles de leur permettre de se consacrer
efficacement au soulagement de la misère, spécialement en
donnant aux pauvres le moyen de lutter contre les difficultés de
la vie (3). » La première année d'étude est consacrée à la théorie, —
cours et conférences sur l'économie politique, l'hygiène sociale,
lalcoolisme, les lois ouvrières, les syndicats professionnels, les
logemens ouvriers. Une fois par semaine cependant, les élèves
visitent soit un hôpital, soit un orphelinat, soit une garderie.
A la fin de cette année chaque élève choisit la branche spéciale
à laquelle il désire se vouer.
Il n'existe en France aucun établissement qui corresponde au
Simmons Collège de Boston, ou à l'École de sociologie et
(1) LÊducalion sociate de la femme, p. 13, Maurice Baufreton (tract de X Ac-
tion populaire),
(2) Ibidem, p. 16.
(3) Ibidem, p. 16.
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ŒUVRES SOCIALES DES FEMMES. 681
d'économie sociale de Londres, ou à l'École d'éducation sociale
d'Amsterdam. Nous n'avons pas un Collège social pour femmes.
M"* Gahèry, dont nous aurons dans un autre article à exposer
l'œuvre si belle créée à Charonne, C Union familiale j et à étudier
l'âme si curieuse, si attachante de véritable apôtre du peuple, a
bien formé le plan d'une école pratique d'action sociale, dont la
base serait l'enseignement ménager; — il faut entendre par là la
science de la maison, la science du foyer, la science familiale
enfin dans toute son ampleur. Elle l'appelle École de formation
sociale, « Si les femmes du monde, dit-elle, apprennent aujour-
d'hui à l'envi le métier d'infirmières pour soigner les blessés,
elles n'ont pas un moindre besoin d'un apprentissage méthodique
pour soigiier les plaies sociales. >» EHle voudrait un bâtiment de
trois étages : au rez-de-clfaussée seraient installées les œu\Tes
économiques les plus diverses; au premier et au second étage
résideraient les élèves ; au troisième seraient la salle de cours et
de conférences, et les locaux nécessités par l'enseignement mé-
nager, tels que buanderies, séchoirs, etc. M"* Gahèry, sûpe de
trouver, dans les subventions de diff'érentes natures, les cotisa-
tions et les recettes d'exploitation, les ressources nécessaires
d'abord à la construction des locaux - appropriés, ensuite au
fonctionnement annuel, prétend que pour réaliser cette école
elle n'a besoin que du terrain. Pour acquérir ce terrain, elle
veut fonder une société immobilière dite de l'Union familiale,
avec un fonds social de 280 000 francs divisé en 500 actions
nominatives de 500 francs chacune. M. Maurice Beaufreton
propose le programme suivant pour une année (1) :
Trois jours par semaine, durant tout leur séjour à l'école,
les élèves suivraient les divers cours dont se compose l'enseigne-*
ment ménager : histoire et méthodologie de la science ména-
gère, hygiène générale et alimentaire, économie domestique,
psychologie de l'enfant et éducation familiale, cuisine, lavage,
repassage, coupe et raccommodage^ nettoyages divers, soins aux
malades et pansemens, etc.
Un autre jour de la semaine serait c<>nsacré, le premier
semestre, à des cours théoriques : l'un sur l'économie sociale
en général, élant donné que même en choisissant spécialement
tel ou tel genre déterminé d'activité, il faut se garder d'être
(i) UÊducalion sociale de la femme, p. 29, 30.
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682 REVUE PES DEUX MONDES.
exclusif et ne pas perdre de vue la place exacte que doit tenir
dans la vie sociale Tœuvre à laquelle on se voue. Un second cours
porterait sur Thistoire du mouvement social, parce qu'il esl
impossible d'agir efficacement aujourd'hui et de préparer demain,
si Ton ne connaît les causes qui ont déterminé le présent, les ten-
dances qui permettent de présager l'avenir. Dans deux derniers
cours enfin seraient décrits, d'une part la technique des enquêtes,
d'autre part l'évolution, l'organisation et le fonctionnement des
diverses œuvres d'éducation populaire, dont nulle personne
occupée d'action sociale, ne doit se désintéresser. Les élèves col-
laboreraient encore un jour par semaine aux œuvres sociales qni
auraient été adoptées comme terrain d'expérience. La prome-
nade hebdomadaire leur permettrait enfin de comparer ces
œuvres avec toutes celles qu'elles seraient amenées à visiter. Le
second semestre, ainsi que le font, au début de leur seconde
année d'études, les élèves de l'École d'éducation sociale d'Ams-
terdam, les jeunes filles préciseraient l'œuvre à laquelle elles
entendraient se donner particulièrement. Elles suivraient, comme
le premier semestre, les cours ménagers et les promenades
sociales, mais elles réserveraient leur collaboration aux asso-
ciations dont l'objet serait analogue à celui qu'elles auraient
choisi. Les cours théoriques se rapporteraient également à cet
objet, les élèves pouvant se décider» pour des leçons sur la
coopération de consommation, la mutualité, les syndicats pro-
fessionnels, l'enfance abandonnée et coupable, l'assistance pu-
blique et privée, l'habitation ouvrière.
Et comme ces leçons absorberaient moins leur activité que
les cours du premier semestre, les élèves pourraient, dans des
groupes d'études, utiliser leurs talens d'enquêteuses et risquer
des essais de monographie.
D^ns bien des cas peut-être, la période d'un an serait sus-
ceptible de réduction. Ainsi une éducation plus restreinte
serait offerte à la catégorie si nombreuse des bonnes vo-
lontés.
Mais ce ne sont là que des projets encore.
Si nous n'avons pas de bel établissement, solidement bâti,
avec de belles salles affectées chacune à un service unique où les
femmes puissent apprendre à devenir utiles à la société, du moins
il y a des œuvres qui, sans prétendre être des écoles, cherchent
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ŒUVBES SOCIALES Ï)ES FEMMES. 683
et réussissent à les instruire en vue de Taction sociale. Des ini-
tiatives privées se sont élevées çà et là, p'our ieur enseigner ce
qu'elles ignoraient.
En 1900, au moment de l'Exposition, un congrès de femmes
catholiques s'était tenu sous la présidence de M"** de Bully, à
côté d'un congrès protestant et d'un congrès socialiste et anti-
religieux. Un autre congrès, dit Congrès Jeanne d'Arc, se réunit
«n 1904. Tous les deux, en proclamant l'urgence des œuvres so-
eiales, avaient appuyé sur la nécessité qu'il y avait de donner à
la femme une formation spéciale. Cette idée était bien dans l'air,
comme on dit. A la vérité, elle n'était pas si neuve qu'elle le
semblait. Lorsqu'en 1873, M. de Mun avait organisé définitive^
ment l'Œuvre des Cercles catholiques, il avait, dans la plupart
des grandes villes françaises, constitué des comités de dames
patronnesses. Ces comités, en rapport direct avec le comité
central de Paris, devaient collaborer aux œuvres fondées et con-
duites par. les comités d'hommes, tout en créant des œuvres uni-
quement féminines. Les femmes, qui en faisaient partie, appre-
naient déjà ainsi par la pratique immédiate à exercer une action
sociale. Le comte de Mun, le marquis de la Tour du Pin et leurs
collaborateurs, les instruisaient et les guidaient, instruction et
direction augmentées encore par des conférences nombreuses et
ce qu'on appelait les assemblées provinciales de l'Œuvre. Mais
vers 1900, il y eut une recrudescence très viv-e de l'action fémi-
nine, et, à proprement parler, plutôt une éclosion luxuriante» tant
l'ardeur était générale, l'enthousiasme persévérant, l'énergie
avide de résultats. C'egt en ce temps que la baronne Piérard
proposa, aux femmes du monde, de les réunir chez elle, dans
son hôtel de la rue d'Athènes, à certains jours, pour entendre
des conférenciers, dont les premiers furent MM. Etienne Lamy,
Jules Lemattre, René Doumic, Ferdinand Brunetière, leur
exposer et leur expliquer les différentes faces du rôle social
qu'elles devaient jouer. Fille d'un grand industriel de la Seine-
Inférieure, M. Desgenetais, la baronne Piérard avait, tout en-
fant, vu régner dans les usines de son père l'harmonie la plus
profonde entre les ouvriers et les patrons : elle croyait cette har-
monie possible entre les classes jusqu'alors les plus opposées, et
elle espérait qu'il lui serait peut-être dans l'avenir accordé de
contribuer à la répandre. Elle devait plus tard , avec des asso-
ciées dévouées, concevoir et réaliser une œuvre populaire toute
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r--}
681 REVUE DES DEUX MONDES.
pratique, la Mmson sociale : elle commença par apprendre aux
femmes leur devoir. Quand on écrira Thistoire de notre société,
et plus particulièrement Thistoire de la société féminine, comme
aujourd'hui Ton écrit Thistoire féminine du xviii^ siècle, il appa-
raîtra clairement quelle place y aura tenue l'hôtel de la rue
d'Athènes. Il est facile de rire en disant qu'on y a beaucoup
parlé, qu'on n'y a même rien fait d'autre et qu'il est toujours aisé
de résoudre la question sociale par des discours, ou de présenter
en termes fleuris, sous les aspects les plus engageans, une mis-
sion ardue, pénible, ingrate. Ce qu'on ne doit pas oublier, ce
qu'il faut même admirer, c'est que pour la première fois vrai-
ment, en définissant à des femmes du monde, comme l'a écrit
M. Georges Goyau, « le devoir social et les exigences créées, soit
par les misères nouvelles, soit par une plus exacte connaissance
des conditions économiques, » en opposant aux thèses socia-
listes « les linéamens d'une autre solution positive, concrète,
pratique, se réclamant du catholicisme, » on créa un grand mou-
vement d'opinion, d'où naquirent des initiatives heureuses, d'où
germèrent des dévouemens, et nous verrons bientôt que l'organi-
satrice de ces conférences fut une des premières à passer de la
théorie à la pratique. Qu'on çoit assez curieux pour ouvrir le
livre : Idées sociales et faits sociaux (1) où furent réunies, avec
ime introduction de M. Goyau, les conférences de l'année 1902:
la Question sociale et le devoir social, le Socialisme et son évolu-
tion, l'Organisation professionnelle, le Catholicisme et le Socia-
lisme, la Protection légale et la liberté du travail, Vingt ans de
vie sociale, tels sont les titres des différentes leçons. Elles révé-
laient à un auditoire considéré, jusqu'alors, avec raison peut-
être, comme légèrement frivole, des questions de la plus haute
importance, mais pourtant ignorées, ou dédaignées, ou connues à
travers mille préjugés et mille idées préconçues : elles disaient
de dures vérités, elles montraient de lourdes responsabilités, et
elles commandaient des tâches sévères. Un conférencier con-
seillait à ces femmes d'aller à l'ouvrier avec une intelligence
aussi grande que possible de sa mentalité actuelle, la charité
ne pouvant plus suffire, si grandes fussent les choses Cfu'elle
eût accomplies dans notre pays, et les ouvriers demandant bien
plus la justice que la charité. Un autre, en leur exposant que
(1) Fontemoing, éditeur.
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(EUVRES SOQALES DE& FEMMES. 685
l'idée socialiste était presque aussi vieille que Thumanité, leur
résumait les formes multiples de la doctrine. Un troisièùie leur
faisait Thistorique de l'organisation professionnelle depuis la
France du xiu« siècle jusqu'à nos jours et leur rendait clair le
fonctionnement des syndicats. M. Charles Combes dégageait les
thèmes fondamentaux du socialisme et du catholicisme et ensei-
gnait à combler le fossé que tant de malentendus ont creusé
entre la religion et la démocratie. M. Dufourmantelle expliquait
la conception nouvelle et plus juste du contrat de travail et les
interventions protectrices du législateur qu'elle a déterminées.
Un ingénieur des arts et manufacture^ apportait les conseils et
les observations de l'expérience qu'il avait acquise par vingt
années vécues dans une usine. D'autres enfin étudiaient l'idée
syndicale, les syndicats agricoles, la femme ouvrière, l'appren-
tissage, et toujours ces conférences se terminaient par une con-
clusion où les femmes apprenaient ce que sur tel ou tel terrain
d'action elles pouvaient et devaient tenter et exécuter. Chaque
femme ainsi prenait conscience d'un certain degré de responsa-
bilité dans l'origine de telle détresse à laquelle elle portait ses
aumônes; elle reconnaissait que d'acheter, que de consommer,
ce n'était pas seulement une satisfaction individuelle, mais une
fonction sociale, et qu'elle se trouvait, elle, comme^'acheteuse,
comme consommatrice, à la cime de ce formidable édifice éco-
nomique si pesant pour ceux qui sont à la base. Cette pau-
^ vresse dont elle visitait le taudis était victime d'une entrepre-
neuse, qui dépendait à son tour, économiquement, de l'un des
magasins dont elle était la cliente. Cette enfant qu'avaiei^t ané-
miée de trop longues veilles avait été retenue à la tâche par
sa patronne pour des commandes trop urgentes, c'est-à-dire
trop tardives : et ces commandes avaient peut-être été juste-
ment faites par la femme qui venait les secourir. La préoccu-
pation d*autrui netalt plus l'occupation d'une heure détermi-
née, de l'heure consacrée à l'aumône; elle devenait l'assise
même de l'existence. Et dans une âme ainsi éclairée, c'était
presque la conception même de la vie qui était en passe de chan-
ger... Ces conférenciers qui promenaient leurs auditrices à tra-
vers les idées sociales et les faits sociaux travaillaient à faire
s'aimier les hommes entre eux, non d'un amour théorique, va-
gue, philanthropique, mais d'un amour agissant et durable, parce
qu'on ne s'aimerait qu'après s'être connv s. et parce que s'échan-
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686 REVUE DES DEUX MONDES.
géraient perpétuellement le^ occasions de se connaître mieux (ij.
Le succès fut considérable. Des esprits chagrins ou railleurs
ont pu insinuer que c'était là un snobisme nouveau, le snobisme
social. Les snobismes ne durent pas : ils meurent vite et sont
vite remplacés. Celui-ci a si fortement duré qu'il faut bien
admettre qu'il n'en était pas un. D'autres groupes se formèrent:
le groupe que patronnait M""* la comtesse de Brissac, sous la de-
vise Tradition-Progrès, et qui se réunissait dans la salle de la
Société d'Encouragement : là pariaient MM. de Lamarzelle, de Ro-
sambo, D^aire, Mayol de Lupé. Et encore l'institut breton, Cha-
teaubriand-Brizeux, ou la Ligue des Françaises. Mais ici la poli-
tique, très rapidement, eut plus d'importance que l'action sociale.
Le mouvement s'étendit à la province. Il y eut dans le Centre
V Union des Femmes chrétiennes de la Loire ^ à Reims la Ligttt
des Femmes rémoises, à Nancy la Ligue des Femmes lorraines.
Le^ mêmes questions étaient étudiées, le même but poursuivi.
Ce fut la première étape du mouvement féminin. Les iemmes
ne savaient rien de la vie sociale : on leur avait fait toucher leur
ignorance et on leur avait montré ce qu'elles ne soupçonnaient
pas. Tous ces dévouemens qu'avaient éveillés les paroles des
conférenciers, comment allait-on les grouper et les orienter?
On ne pouvait pas uniquement s'en tenir à la théorie : il fallait
passer à l'action. V Action sociale de la Femme, fondée par
M"™*' Chenu, fut cette seconde étape; non pas que l'enseignement
théorique en soit banni ; au contraire il y tient encore une grande
place, mais il se complète d'une action efficace. Il y avait, comme
on dit, quelque chose à faire. On voulut faire, ou du moins tenter
de faire quelque chose.
V Action sociale de la Femme est née directement des confé-
rences de M™° Piérard : elle en est le fruit immédiat. Ce qui ca-
ractérise tout d'abord Y Action sociale de la Femme c'est qu'elle
reste en dehors de toute politique: elle ne « fait pas de poli-
tique; » voulant unir, elle s'éloigne de la politique qui divise.
Elle est ensuite exclusivement laïque. Certes les femmes qui
l'ont ^ créée sont catholiques, et catholiques sincères et prati-
quantes; mais premièrement elles n'xidmettent parmi elles ni
prôtre, ni évêque, ni religieux, et, deuxièmement, elles ne s'oc-
(1) Idées sociales et Fails sociaux. Introduction par G. Goyau, Fontemoing.
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ŒUVRES SOCIALES DES FEMMES. 687
cupent pas d'œuvres religieuses. Sortie des conférences de la rue
d'Athènes, elle garde Tidée maîtresse qui les avait inspirées : ren-
seigner, comme le dit le tract de propagande, la femme sur son
rôle dans la société; lui faire mieux comprendre comment son
action peut s'exercer dans la famille, dans l'éducation, dans les
professions, d^ois la cité ; Taider à défendre les principes sur
lesquels a de tout temps reposé notre vie française, l'intégrité
de la famille, la dignité du mariage, l'autorité des parens en ma-
tière d'éducation. Le but de l'œuvre est intellectuel, social et
familial : elle doit aider la mère de famille à réparer le passé,
à orienter le présent, et à préparer l'avenir. C'est une œuvre
d'éducation des plus étendues, touchant à tous les sujets qu'une
femme et une mère peut avoir à connaître, et c'est une œuvre
d'idées.
On voit donc tout de suite en quoi consiste l'enseignement
théorique. On apprend à la femme qu'elle a une mission de con-
seil, de dévouement et d'apaisement h remplir, et ce sont tou-
jours des conférenciers qui se chargent de le lui apprendre. Le
titre seul des conférences d'une année, la cinquième, par exemple,
indique bien leur généralité; La pensée libre' et la libre pensée ^
par M. G. Fonsegrive; Le Rôle musical de la femme ^ par M. Vin-
cent d'Indy ; L'État père de famille, par le comte de Las Cases;
J.M Patience de la femme dans t éducation, par M. Arnould; Ser-
viteurs d'hier et serviteurs ^aujourd'hui, par le marquis de Dam-
pierre ; L Éducation civique, par M. Albert Vandal; L'Éducation
du sens professionnel, ^^v M. Jean Brunhes; La Peur de vivre,
par M. Henry Bordeaux; L'Êrfeica^iow du sentiment religieux,
par M. Lerolle; La Fraternité, par M. Jules Lemaître. Et si
l'on parcourt toutes les conférences, on y retrouve les mômes
idées qui, réunies, constituent une véritable doctrine. M. Bru-
net ière, dans son Discours sur les deux féminis?n^ s, /précise le
rôle essentiel de la femme; il y a trois choses dans les sociétés
modernes dont la conservation est principalement, sinon exclu-
sivement, remise aux femmes : la famille, la patrie et la reli-
gion. M. Jules Lemaître veut que, pour s'élever et se maintenir
en dignité, la femme ne vise pas à faire l'homme, mais soit au
contraire complètement femme, par l'acceptation totale des fonc-
tions bienfaisantes de son sexe, par ses vertus d'épouse et de
mère, par cette faculté de dévouement et le don des consolations
qui sont en elle. M. Albert Vandal souhaite que la femme s'ap-
/
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688 REVUE DES DEUX MONDES.
plique à dégager et à remettre en honneur toutes nos traditions
vitales, traditions religieuses, traditions d'art et de littérature,
et aussi tradition libérale, celle qui, depuis cent dix ans, a mis en
nous une aspiration plus précise vers un idéal de liberté et de
justice. M. René Doumic conseille aux femmes d'enseigner à leurs
fils à, vivre non pas pour eux-mêmes et pour leur propre intérêt,
mais pour le bien de leur pays. M. Maurice Barrés pense que c'est
aux femmes surtout à favoriser dans Tâme de leurs enfans la
poussée des ancêtres, à éveiller chez elle et à nourrir les émo-
tions héréditaires, à la meubler d'images nationales et fami-
liales. M. Anatole Leroy-Beaulieu appelle la femme à la défense
de la liberté d'enseignement qu'elles doivent aimer et défendre
comme mères de famille, pour sauvegarder leur droit, et, ce qui
leur tient encore plus au cœur, le droit de leurs enfans. Ce ne fut
pas seulement à Paris, dans la salle de la Société d'Horticulture
que les conférenciers donnèrent cet enseignement. Ils allèrent en
province, à Toulouse, à Reims, à Nantes, à Besançon, à Nancy,
à Lyon, à Bordeaux, à Montpellier, à Marseille, à Nice. En
cinq années, dans tout le pays, il fut donné cinq cents confé-
rences. La conférence est comme une semence jetée. Si elle a
éveillé la curiosité, l'intérêt, la semence germera. Des femmes
se rassembleront, échangeront des idées, discuteront, et se déci-
deront à agir.
Mais, pour mériter complètement son nom, VAction sociale
de la Femme ne devait pas se contenter de faire parler et d'écou-
ter: elle devait agir elle-même. Et elle agit.
A Paris, tout d'abord, l'action sociale a ce que sa fondatrice
appelle des réunions d'études. J'ai eu moi-même l'occasion de
m'en entretenir naguère avec M"" Chenu à la permanence de
l'œuvre, rue du Rocher. Ces réunions d'études, auxquelles pren-
nent part des personnes compétentes, poursuivent des enquêtes.
On y étudiait alors la question de l'apprentissage dan§ les ateliers
de couture, et Ton consultait patrons et patronnes, délégués de
syndicats et membres de la Chambre syndicale de la couture
parisienne. Le livre y était aussi un objet de recherches très per-
sévérantes; VAction voulait à la fois augmenter Tinfluencede la
bonne presse et en faire exercer par la femme du monde une
toute nouvelle sur le développement de la saine littérature. On
consultait des éditeurs, des directeurs de journaux, des écrivains.
Une enquête sur les destinées des arts religieux motivait une
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-TW^'^'l
ŒUVRES SOCIALES DES FEMMES. 689
protestation contre ta Séparation, qui les condamnait à la déca-
dence.
L'œuvre ne limite pas son action & Paris, elle Tétend à la
province et à l'étranger, et elle y parvient par un double moyen.
Un secrétariat existe, installé, 15, cite du Retiro,et ouvert
chaque jour de une heure et demie à trois heures. Propageant
à la fois les idées et les documens, et groupant toutes les bonnes
volontés, il noue avec la province et l'étranger des relations
sans cesse plus nombreuses et plus solides. Il renseigne et se
renseigne tout ensemble, donnant et demandant, oralemefnt et par
correspondance, tous les renseignemens d'ordre social, familial
et intellectuel, qui intéressent la femme. Il met les différentes
œuvres sociales en rapport entre elles. Supposons que dans une
petite ville on veuille fonder un syndicat, une mutualité, ime
caisse dotale, une école ménagère, une maison de famille, un
restaurant féminin, un cercle de jeunes filles, des cours pro-
fessionnels, une caisse de retraites, un dispensaire, un bureau
de placement honnête, quelqu'une enfin de ces œuvres qu'on
appelle sociales, — on écrit au secrétariat; il envoie des statuts,
des instructions, des conseils, résultats du travail et de l'expé-
rience; ou bien il propose comme modèle une œuvre qui se
trouve dans un département voisin et qui est prospère. S'il ne
peut répondre de lui-môme aux questions qui lui sont posées, il
mène une enquête soit en France, soit à l'étranger. L'œuATe une
fois constituée, des difficultés surgissent-elles: le secrétariat ex-
plique la façon de les résoudre et, au besoin, s'il l'ignore, con-
sulte dans une réunion d'études un spécialiste qui soit au cou-
rant de ces choses-là. Si. les difficultés sont trop grandes, et si
l'œuvre périclite, le secrétariat étudie les raisons qui en causent
la ruine, et aide à la relever ou à la transfonner. On veut inau-
gurer des conférences : le secrétariat fournit toutes les indica-
tions utiles et procure des conférenciers (1).
Il avait ainsi déjà en 1904 répondu à 6000 lettres et s'était
mis en relations avec 200 villes. Il avait pénétré dans tous les
départemens, et en Allemagne, en Belgique, en Suisse, en Au-
triche, en Italie, en Espagne, en Amérique. C'est ainsi, — pour
ne citer que ces trois résultats, — que sont sortis, de V Action sociale
de la Femme y V Union mutualiste des femmes de France y les Écoles
(1) Bulletin de V Action sociale de la Femme, 10 octobre 1902, p. 157.
TOMEXixvii. — 1907. 44
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C90 REVUE DES DEUX MONDES.
ménagères, et Y Œuvre des bons livres. M. Leféburea fondé, il y a
déjà de longues années, un Office central des œuvres charitables
qui renseigné très sûrement sur tout ce qui concerne la charité
et les œuvres d'assistance catholiques ou autres. Il existe à
Londres un Women's Instilute qui est le centre d'un grand
nombre dVieuvres de femmes. Lp secrétariat veut être à la fois
cet Office central et ce Women's Institute^ mais un principe
rigoureusement observé le dirige dans tout ce qu'il fait: c'est
de n'intervenir que prudemment dans une œuvre existante, de
ne jamais imposer son concours, et d'éviter tout conflit par la
discrétion et le tact. -
Des comités s'étaient créés après des conférences en pro-
vince et aussi à l'étranger ; — comités qui sont toujours des
cercles d'études au moins locales. Le secrétariat ne pouvait
suffire à la tâche de les unir entre eux et avec lui-même par des
rapports continus : il fallait un organe qui les mît en relation et
qui répandît dans- toutes les villes, où il y avait une ramifica-
tion de l'œuvre ou des adhérens, ce que l'on avait fait et décidé.
Cet organe fut le Bulletin.
Les premiers numéros qui parurent n'avaient que seize pages
et donnaient, à peu près uniquement, l'écho des conférences et
l'analyse de quelques bons ouvrages. Le P. Piolet, dans un
article de 1902, établissait quel devait être, à son avis, le plan
définitif du bulletin pour qu'il fût l'organe approprié de \ Action
sociale de la Femme. Il proposait que le bulletin contint d'abord
l'analyse, et parfois la reproduction entière des conférences de
Paris ou de province, au moins les plus importantes et celles
qui avaient ime portée plus " générale ; puis la monographie
complète d'une œuvre de femmes françaises ou étrangères, de
préférence celles que l'on peut imiter facilement, ou qu'il est
plus important de connaître; puis la chronique de Y Action
sociale, son mouvement, ses décisions, sa vie presque quoti-
dienne, et enfin un supplément bibliographique où seraient
résumés et recommandés les livres les meilleurs de littérature,
de philosophie, d'histoire, de sociologie, d'art, de science. U
pensait avec raison que l'influence des femmes sur la littéra-
ture est considérable, car c'est pour elles surtout que 1 on écrit;
elles constituent la classe la plus nombreuse des lecteurs. Or,
remarquant que presque tous les romans, — et les plus achetés,
— traitaient de sujets scabreux et renfermaient les descriptions
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ŒUVRES SOaALES DES FEMMES. 691
les plus hardies, il en concluait que, si les auteurs continuaient
à écrire et les éditeurs à vendre de pareilles productions, c'est
que les femmes les désiraient. Il conseillait donc de créer tout
un mouvement contre la littérature malsaine, en faveur de la
bonne. Si on ne voyait plus de livres immoraux ni danè les
mains, ni dans les salons des honnêtes femmes et qu41s fussent
réservés à celles qui ne le sont pas et à leurs amis, ils cesseraient
vite d'être à la mode. Les femmes achèteraient les livrés recom-
mandés par le Bulletin de l'action sociale; lôs éditeurs les ven-
draient ainsi plus facilement, et par conséquent en publieraient
davantage.
Ce plan fut en somme adopté entièrement. De dix-huit pages,
le Bulletin fut porté à vingt-quatre et même à trente-huit.
Ouvrons-en un numéro, au hasard, par exemple celui du 20 dé-
cembre 1904. Dans ses trente-huit pages, il contient d'abord la
reproduction in extenso d'une conférence de M. Jules Lemaître
sur VÉffalité;pms, sôus la rubrique « renseiguemens, » l'adresse
d'oeuvres féminines; puis une chronique de l'action sociale de la
femme, avec sa correspondance et le compte rendu m extenso
de l'exercice 1903-1904. Suit un résumé très précis, très clair et
très complet qui fait connaître V Union des femmes chrétiennes
de la Loirey son but, ses efforts, les résultats obtenus. Et c'est
alors le bulletin bibliographique : il est très long et très bien ré-
digé. Tout d'afbord les livres d'imagination, un roman do
M"" Bentzon, des vers de M. de Pomairols, un roman étranger,
et un roman de jeunes filles; puis les livres de philosophie : une
nouvelle édition des Pensées^ une étude de M. André Baudrillart
sur saint Paulin évèque de Nole^ des essais de M. Besse sur la
Philosophie et les philosophes ^ un Frédéric Ozanam de M. de
Montrond, V Histoire des persécutions du catholicisme dans l'État
russe de M. Gondal; puis les livres d'histoire et de géographie:
de M. Ernest Daudet sur Héraut de Séchelles, et VÉmigratioUy
de M. Gilbert Stenger sur \ix Société française pendant le Consulat ^
de M. Louis Léger sur Moscou, de M. Rousset sur La guerre de
1870-1871 ; puis les livres d*études sociales, de sciences et
d'hygiène comme Corporation et syndicats de M. Fagniez; et
enfin les livres de musique et de beaux-arts, comme Gossec et
la musique française à la fin du XVIW siècle par M. Frédéric
Hellouin. À ce bulletin bibliographique s'ajoute une revue des
rerues, non pas seulement de la Revue des Deux Mondes ou du
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692 REVUE DES DEUX MONDES.
Correspondant y mais de la Réforme sociale, le Devoir des femmes
françaises, les Femmes contemporaines, et des revues étrangères.
Et comme ce numéro est le dernier d'une année, sa table des
matières rappelle les conférences données, les œuvres sur les-
quelles on a fourni des renseignemens pratiques, les livres de
toute sorte qui ont été analysés et recommandés.
Mais ce n'est pas tout; j'oubliais un questionnaire adressée
tous les membres ou adhérentes de l'Action spciale en province
et hors des frontières, et que voici :
— Qu'a-t-il été fait dans votre arrondissement comme pro-
pagande contre le divorce auprès des enfans et des adultes?
— A-t-on enseigné quelque part les raisons qui militent en
faveur de l'indissolubilité du mariage?
— A-t-on écrit, prêté, fait lire aux enfans, des livres mettant
la question à leur portée, et les préparant à avoir une opinion
ferme, l'âge venu? .
— A-t-on répandu les bons romans contre le divorce? et par
quels moyens l'a-t-on fait?
— S'est-on assuré du concours de la presse locale pour cette
campagne?
— Les œuvres locales ont-elles entrepris de réagir contre les
idées qui acclimatent celles du divorce?
-^ A-t-il été répandu images et chansons faisant ressortir des
exemples de dévouement conjugal, paternel et maternel dans
la même proportion que les images et chansons obscènes sont
répandues?
— S'il n'y a rien eu de fait, par quoi pourrait-on commencer
le plus utilement dans votre arrondissement?
— Cherchez qui vous pourriez intéressera cette propagande et
mettez- vous en rapport avec la ligue contre la licence des rues.
— Ne pourriez- vous avoir quelque influence sur les artistes
de l'époque à ce sujet?... ainsi que sur les auteurs et écrivains?..
(L'iniluence individuelle peut avoir des conséquences considé-
rables pour Torientation d'un auteur, pour le soutien d'un jour-
nal illustré, etc.)
— Qu'a-t-il été fait ou tenté dans votre région pour venir en
aide aux œuvres de moralité comme la protection de la jeune
fille, les cercles, restaurans, ouvroirs, etc.?
— A-t-il été donné des pièces de théâtre morales? Ont-eOes
été encouragées?
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ŒUVRES SOCIALES DES FEMMES.
693
— En un mot, qu'y a-t-il à faire pour former le jugement et la
moralité familiale de votre pays à ious les degrés de la société^
par la parole, par le livre, le théâtre, la presse, lïmage, la sur-
veillance et les œuvres de protection et d'encouragement?
Un autre de ces questionnaires pris dans le numéro du
20 novembre 1904 montrera quelle variété ils offrent.
— Qu'a-t-il été déjà fait dans la localité pour Y enseignement
social de la femme ?
— Quelle est l'initiative la plus urgente à encourager? que
pourrions-nous pour elle? /
— Pouvez-vous prier quelques amies de répondre à ijos ques-
tionnaires pour les environs ou pour les quartiers éloignés de
votre ville (si celle-ci est trop importante pour que puissiez
répondre seule)?
— Quelles sont les œuvres locales? Leur but? (Il y a intérêt
à ce que jious ayons connaissance de toutes.)
— Quelles sont celles susceptibles de comprendre l'action
sociale de la femme et de répandre son enseignement? (Donner
l'adresse précise de celles auxquelles on pourrait envoyer utile-
ment des bulletins de propagande.)
Faisons encore un pas en avant. La femme a reçu tout
d'abord un enseignement social purement théorique; ensuite,
sans abandonner cet enseignement théorique, elle est passée à
l'action, mais cette action est demeurée encore du seul domaine
intellectuel et moral. La femme a appris aux autres les connais-
sances générales qu'on lui a apprises; elle conseille, elle fournit
des renseignemens, elle répand des idées : elle reste toujours une
dame qui ignore peut-être le premier mot d'une science plus
terre à terre, mais essentielle pourtant, la science ménagère. On
peut discourir fort bien du devoir social, professer une doctrine
fort juste sur la manière de le remplir, avoir les plus grandes
qualités d'administratrice ou de conseillère de sociétés et d'in-
spiratrice d'œuvres, et ignorer complètement tout ce que com-
mande de savoir la tenue d'un ménage.
Et c'est im cas très fréquent chez les femmes et chez les
jeunes filles du monde et de la bourgeoisie. Montaigne écrivait
c< que la plus utile et honorable science et occupation d'une mère
de famille, c'est la science du ménage. » Et la science du mé-
nage, c'est tout ce qui concerne la bonne tenue d'une maison,
'%
'.^.
"A
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694 REVUE DES DEUX MONDES.
aussi bien la cuisine que l*hygiène, la couture que réconon
les premiers soins aux malades que le lessivage. On ne Tenseig^v
pas aux jeunes filles riches : ce sont là des tâches uniquement
attribuées aux domestiques. On leur apprendra bien à ordonner
un menu savamment, mais non à préparer un plat très simple.
Il est convenu dans la société que cette cuisine, dont nous
sommes si gourmands, il est flatteur d'inviter des amis à en
savourer Tart et l'habileté, mais qu'il appartient seulement m\
petites gens d'en connaître et d'en pratiquer eux-mêmes quelques
secrets. Un doigt que l'aiguille a marqué de piqûres révèle une
humble situation, ou d'humbles travaux: on enseigne bien aux
jeunes filles fortunées quelques points de broderie élégans, —
mais, une fois qu'elles, les ont appris, elles s'empressent de les
oublier. Plus âgées, un peu fatiguées de la vie, elles y revien-
dront peut-être, pour remplir leur oisiveté forcée en exécutant
« de petits ouvrages. » Une femme aisée, qui repriserait les
chaussettes de ses enfans ou raccommoderait son linge, serait
ou dédaignée ou raillée : il y a des lingères, des ouvrières, des
servantes pour ces travaux. Seules les jeunes filles pauvres,
sans dot, ont le droit de savoir « faire leurs robes elles-mêmes. ►>
Elles apportent cette science dans leur corbeille, mais, comme
elles n'apportent que cela, on ne voit pas que les prétendans
accourent moins rares ni plus enthousiastes : au contraire. Et
c'est plutôt avec un air de pitié qu'on dit en les proposant aux
jeunes hommes : « Et puis elle fait ses robes elle-même, la
pauvre petite. » A moins qu'on ne mette à les louer un extraordi-
naire accent d'admiration qui révèle à quel point Ion est stupé-
fait qu'il existe de jeunes Françaises possédant ce talent.
Dans les familles du grand monde, le persSnnel domestique
remédie à l'ignorance de la maîtresse de la maison, et Ton sait
qu'il y remédie à son propre avantage. Mais dans un ménage
d'ouvriers, si la femme tient mal son intérieur, comme per-
sonne ne la remplacera, elle contribuera à éloigner son inaride
cet intérieur. Un souper bien accommodé, une chambre bien
nettoyée, des enfans propres le retiendraient chez lui : s'il trouve
en rentrant de Tatelier un souper épouvantable, une chambre
toujours sale, des enfans toujours déguenillés et noirs, il ^
sauvera très vite au cabaret où il y a de .la lumière, des amis,
des rires, de la gaieté. Or, si les jeunes filles et les femmes du
monde veulent aller au peuple, pour lui donner les moyens
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ù^JdM
ŒUVRES SOCIALES DES FEMMES. G9S
d'améliorer. son sort, et si, commençant par le commencement,
elles veulent rendre Tintérieur de famille plus agréable et y
instaurer les principes d'économie, de salubrité, de bonne ali-
mentation, comment le pourront-elles, puisqu'elles ignoreront
tout ce qu'elles voudront apprendre aux autres?
Une femme, M"* Thome, jugeait extrêmement souhaitable
que les en fans du peuple apprissent la science ménagère et que
cette science leur fût enseignée par les jeunes filles du monde.
.On obtenait ainsi deux heureux résultats : d'une part, on rappro-
chait des classes trop séparées, de l'autre on pouvait espérer
consolider, dans le peuple, la famille ébranlée, si l'on rendait la
femme de l'ouvrier une femme d'intérieur et une bonne mère.
M"** Thome se heurta tout de suite à cette difficulté que les
jeunes filles du monde ignoraient la science ménagère : il fallait
donc, en premier lieu, la leur apprendre si on voulait qu'elles
pussent ensuite l'enseigner. Elle créa, dans ce dessein, une œuvre
qu'elle appela le Foyer et qui, après avoir occupé divers im-
meubles, est aujourd'hui installée rue Vaneau.
Rien ne désigne le Foyer à l'attention du passant; la mai-
son qui l'abrite est toute pareille aux autres maisons de la rue.
Il me semble môme qu'il y doit être un peu à l'étroit ; car il est
tout entier renfermé dans un rez-de-chaussée de cinq ou six
pièces, une cuisine, un ouvroir, une chambre de conférences,
une salle à manger, un petit salon, une petite bibliothèque, un
cabinet de toilette ; tout cela d'ailleurs, très clair, très blanc et
très gai. Pour en faire partie, il faut être présenté par deux
membres. Un jour par semaine, les membres se réunissent, et,
afin qu'ils soient attirés au Foyer, ils peuvent tous les jours de
quatre à six heures venir y goûter, en y invitant des amies :
ainsi le Foyer devient un centre agréable. Un salon de lecture
complète ce petit cercle féminin : on y donne les livres en lec-
ture ou en location, et on les y vend aussi. La bibliothèque n'est
pas encore très riche, mais elle s'augmente peu à peu.
M"* Thome, qui a raconté elle-même la fondation, Tor-
gaoisation et le développement de son œuvre (i), débuta avec
trois élèves. Les élèves maintenant sont nombreuses, et
M"' Thome a dû publier, pour les tenir au courant, un bulle-
tin qui rend compte de la vie du Foyer, en même temps qu'il
(1) Le Foyeff p. 237. Françaises, Lecotfre, éditeur.
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696 REVUE DES DEUX MONDES.
publie des recettes de cuisine, une liste de livres à lire, el les
concours qui mettent en rivalité les différentes écoles ménagères
populaires.
On commença par un cours de cuisine. Un professeur con-
fectionnait devant les élèves quelques plats et leur en expliquait
la théorie : les élèves prenaient des notes : c'était, on le voit,
un véritable cours, un cours d'Université. On reconnut vite que
la méthode était mauvaise, et que si Tpn devient forgeron en
forgeant, on ne devient cuisinière qu'en cuisinant. On pro-
cède autrement. On fixe à l'avance un menu, et chaque jeune
fille reçoit, à son arrivée, la recette imprimée du' plat qu'elle
doit exécuter : elle achète alors les comestibles nécessaires en
visant à la plus stricte économie, puis, revêtue d'un grand ta-
blier à manches, elle exécute son plat. Si elle est encore novice,
des maîtresses l'aident et la guident. Une d'entre elles, qu'on
nomme demoiselle responsable, et que désigne un nœud sur
l'épaule, exerce sur ses compagnes une sorte de direction elde
contrôle: c'est elle qui veille à ce que tous' les plats soient prêts
pour l'heure du déjeuner, compte les personnes qui déjeunent,
met le couvert et garnit la table, assure la propreté constante
de la cuisine el de la batterie. Le déjeuner prêt, quel meil-
leur moyen de vérifier ce qu'il vaut, sinon de le manger? Les
jeunes cuisinières mangent donc les plats qu'elles ont préparés
et qui composent le déjeuner. Ce déjeuner, les mères peuvent le
partager avec leurs enfans. Au cours du repas, la demoiselle
respofisable établit ce que coûte chaque plat et à combien monte
le prix total du déjeuner. La personne qui me conduisait à tra-
vers le Foyer m'a montré pendus aux murs de nombreux menus
exécutés dans ces derniers mois et mis en vente à 10 centimes.
La plupart étaient très simples, quelques-uns plus compliqués,
— des menus sa vans, disait-elle, — mais le prix total était tou-
jours d'un extraordinaire bon marché. Les petites filles, avant
de suivre le cpurs de cuisine, suivent un cours de pâtisserie,
comme cours d'initiation.
L'enseignement ménager ne* consiste pas uniquement dans
l'enseignement de la cuisine. Gomme nous l'avons écrit plus
haut, il embrasse tout ce qui a trait à la tenue d'une maison. II
y a donc d'abord un cours qui est proprement un cours de tenue
de la maison, et qui, à la vérité, n'a rien de populaire : celles
qui y sont assidues veulent devenir d'excellentes maîtresses de
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ŒUVRES SOCIALES DES FEMMES. 697
leur maison à elles, et on les forme pour cela. Aussi elles y ^
apprennent, en vertu de cet axiome que les bons maîtres font
les bons serviteurs, à diriger des domestiques et à organiser
leur ouvrage, puis la comptabilité ménagère, Tentretien des ap-
partemens et des meubles, et aussi à recevoir. Mais, dans un
autre cours, on n'apprend au contraire qu'un peu de cuisine
populaire, le raccommodage, la coupe des vètemens simples, le
repassage, le lessivage, le nettoyage, tout ce dont une femme
du peuple enfin a la charge. Pour le repassage, les élèves
s'exercent d'abord sur du vieux linge, puis sur du linge qui leur
appartient, et, commençant par repasser le linge plat, elles arri-
vent progressivement à l'usage de l'empois. Quant aux cours de
coupe, ils sont faits, pour le corsage et pour les robes, par une
couturière, de la façon la plus pratique, et pour les layettes et
les vètemens d'enfans, par une coupeuse spéciale. Il y a encore
un tapissier qui enseigne à faire pour les meubles des housses
— travail, paraît-il, fort difficile, — à draper un rideau, à poser
une tenture, à réparer sommairement les meubles, à recouvrir
une chaise; une modiste qui enseigne à faire des chapeaux; une
brodeuse qui enseigne tous les genres de broderie ; une maî-
tresse qui enseigne le crochet et le tricot.
Le rez-de-chaussée de la rue Vaneau se termine par une
chambre un peu plus grande que les autres. Aux murs sont ac-
crochées des planches anatomiques, un lit de pansement s'allonge
dans un coin, et en face de ce lit un mannequin articulé fléchit
sur les jambes. C'est là que sont donnés les autres cours et les
conférences. Le docteur Gibert y parla une année de l'hygiène
générale et des soins de l'enfance; Tannée suivante, le docteur
Gascheau, en plusieurs leçons d'hygiène et de médecine pra-
tique, expliqua la structure et le fonctionnement du corps hu-
main, le diagnostic et la marche des principales maladies et la
manière de les traiter. Il réserva aussi aux jeunes femmes un
cours sur l'allaitement, les maladies et l'hygiène des nouveau-
nés, cours qu'une religieuse parachevait eu apprenant à habiller
un bébé, à le baigner, à le soigner. Chaque semaine un membre
diplômé de la Croix-Rouge montre aux élèves à tendre les diffé-
rens bandages, leur inculque les principes de l'antisepsie, leur
enseigne à secourir un blessé, à aider un chirurgien. A ces cours
s'ajoutent des conférences : conférences sur les guerres, les
traités, les grands phénomènes commerciaux, les événemens de
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698 REVUE DES DEUX MONDES.
ia semaine, même larchéologie. Comme les femmes, — et en
cela elles ne diffèrent pas beaucoup des hommes, — ignorent
en général le droit, et qu'elles ont souvent à résoudre dans leur
existence des questions importantes de droit, M. Max Turmaflin,
qui s'est consacré si activement aux œuvres féminines, exposa ia
condition de la femme dans la vie sociale et la condition légale de
l'enfant. Il restait encore à révéler les œuvres utiles qui ne sonl
pas connues. Le docteur Blache parla ainsi de la protection de ia
première enfance, et de la lutte contre la tuberculose; M. Albert
Mahaut, des aveugles; M^^* Chaptal, de la protection de la jeune
fille; M. Flornoy, des métiers et des professions; M. Cheysson,(le
l'économie sociale à l'usage des femmes du monde; M. Dédé, dn
rôle social de la mutualité. Et cet enseignement fut toujours com-
plété par la visite détaillée des œuvres qui avaient été décrites.
Ce qu'apprennent ces jeunes filles et ce^ jeunes femmes, com-
ment vont-elles maintenant l'apprendre aux autres, aux enfans,
aux jeunes filles et aux femmes du peuple? Tout d'abord une fois
par semaine, le jeudi, les élèves du Foyer viennent travailler pour
les enfans pauvres. Chaque jeune fille a près d'elle, dans l'ou-
vroir, une enfant. Le Foyer fournit les étoffes et chaque jeune
fille habille complètement une enfant. Chemises, pantalon,
jupon, robe et tablier, elle coupe et coud tous ces objets elle-
même sous la direction d'une maîtresse, demandant à Tenfant
de l'aider et montrant comment l'on taille et comment Ton
coud. Pour mettre en pratique les leçons de pansement, elles
s'en vont à un petit dispensaire du voisinage, où on utilise leurs
connaissances et où elles s'habituent à garder leur sang-froid
pendant les opérations. Elles trouvent ensuite dans une école
ménagère populaire ime véritable école d'application. C'est là
que, prenant contact avec les enfans du peuple, se rapprochant
d'elles et s'efforçant de détruire toute barrière, elles leur en-
seignent ce qu'on leur a enseigné, la cuisine, la couture, la coupe
des vt^temens, le nettoyage de la maison et das ustensiles, le
lessivage. Enfin, quelques jeunes ménages ouvriers, étant ratta-
chés au Foyer par l'œuvre dite justement « des jeunes ménages, >»
— et qui est une ramification du Foyer, — les membres du Foyer
leur rendent des visites tout amicales, pendant lesquelles elles
les conseillent, soit pour élever un nouveau-né, soit pour confec-
tionner des layettes, soit pour leur permettre de surmonter les
petites difficultés inévitables de la vie.
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ŒUVRES SOCIALES DES FEMMES. 699
Une vive approbation a accueilli une innovation toute récente
du Foyer. M"" Thome, écrit M. Max Turmann, « avait constaté
qu'une infirmité trop fréquente des femmes d'œuvres est de ne
l^as oser parler dans les œuvres populaires auxquelles elles se
donnent; c'est presque toujours un homme qui parle, et les
hommes, malgré leur bonite volonté, ne rencontrent pas toujours
la note désirable : une mère toucherait bien mieux ces cœurs de
mères (1). » M"** Thome voulut donc habituer la femme d œuvres
à s'exprimer avec facilité, et leur offrit au Foyer un enseignement
qu'elles répandraient ensuite dans les milieux populaires où elles
fréquentaient plu^ spécialement : ainsi elles pourraient ensuite
éclairer k leur tour les femmes du peuple sur les choses qui leur
sont le plus utiles, éducation des enfans, choix d'une profession,
épargne ou budget ouvrier. On commença ces petites causeries
préparatoires en février 1905; elles avaient lieu le vendredi et
durèrent jusqu'en avril, et ce fut M"* de Gourlet, que nous re-
trouverons encore au cours de ces articles, soit qu'il s'agisse de
la Maison sociale, soit qu'il s'agisse de l'Œuvre des enfans de
France, qui se chargea des six premières. Ces six causeries trai-
tèrent « du travail de la femme en général, du travail de la femme
au foyer, du travail industriel de la femme à l'atelier ou à domi-
cile et des métiers, du travail industriel de la femme à l'usine
et de sa législation, des professions féminines, et du travail social
die la femme dans les classes laborieuses. »
Ces causeries que M"** Thome souhaite établir et rendre fré-
quentes et naturelles entre les femmes du monde et les femmes
du peuple, on peut les rapprocher de ces cercles d'études de
jeunes filles et de femmes qui se sont formés sur quelques points
de la France et qui rassemblent à la fois des personnes de con-
dition aisée, des ouvriers et des employés. Quelques jeunes
filles dévouées à l'œuvre des patronages eurent l'idée de se
grouper une ou deux fois par semaine pour étudier certaines
questions religieuses ou sociales, dont elles s'avouaient à peu
près complètement ignorantes, très embarrassées qu'elles étaient
souvent pour répondre aux questions que leur posait un enfant.
On devine qu'elles rencontrèrent bien des difficultés dont les
noLoins grandes ne vinrent pas de leurs parens. Une d'entre elles
(1) Initiatives fémininesy par M. Max Turmann, p. 272. Lecoffre. ""
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700 REVUE DES DEUX MONDES.
M"*" Divoire, a raconté en une quinzaine de pages (1), sous la forme
très vivante de lettres échangées entre plusieurs amies, au prix
de quelles peines elle réussit dans son entreprise. Elle s'adresse
donc à ses amies, et bien qu'elle les croîe assez pareilles à elle-mêmî,
elle ne peut s'empêcher d'être fort craintive, en leur annonçant son
projet : fonder un cercle d'études sociales pour jeunes filles. Eue
sent bien que ce titre sévère va les épouvanter. Mais, pour calmer
cette épouvante, elle propose un exemple, un modèle. Déjà il
existe dans une grande ville de l'Est un de ces cercles. Dans cette
ville, une femme qui vivait en rapports continuels avec la classe
des travailleurs, et désolée que la condition des ouvrières fût si
pleine de dangers, voulut en réunir quelques-unes d'abord pour
les relever moralement et pour les charger ensuite du relève-
ment moral de leurs camarades. Elle fit part de ce dessein à une
autre femme, qui, elle, fréquentait surtout des jeunes filles riches
ou aisées. Le groupe fut constitué : il comprenait des ouvrières,
des employées, des institutrices, et des jeunes filles du monde.
On commença par des causeries un peu sérieuses : la timidité
des premiers jours s'évanouit ; les unes questionnaient, présen-
taient des objections, demandaient des explications, les autres
répondaient. Enfin, en février 1905, on put organiser définitive-
ment un vrai Cercle d'études. On détermina la méthode de tra-
vail, on fixa la liste des sujets qu'on étudierait : les syndicats
ouvriers, l'hygiène, le repos hebdomadaire, la ligue sociale
d'acheteurs, l'esprit démocratique, le mouvement féministe, les
patronages de jeunes filles. Les jeunes filles, — elles étaient dix-
huit, — se renseignaient dans l'intervalle des séances par des
enquêtes, interrogeant soit le secrétaire d'un syndicat, soît une
directrice d'école ménagère, soit des employées de magasins.
Voilà ce que d'autres ont pu réaliser. Et M"° Divoire, quand
elle a exposé le fonctionnement de ce cercle, attend avec un peu
plus d'espoir les réponses de ses amies. Les réponses ne tardent
pas. L'une, qui se couche tard, se lève tard, fait des ^^sites et
danse, ne conçoit comme devoirs de société que les devoirs mon-
dains. L'autre n'a pas davantage le temps : sa mère et sa grand'-
mère ne pensent qu'à la marier, et les deux préten'dans entre les-
quels elle hésite n'aiment pas que les femmes s'occupent d'œuvres
sociales. Quant à la troisième, son père n'aime pas les formes
(1) Françaises, p. 103; Un Cercle d'études, par Jeanne Divoire. Lecoffrc.
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ŒUVRES SOCIALES DES FEMMES, 701
nouvelles que prend la charité : autrefois les femmes fortunées
visitaient les pauvres, enseignaient aux enfans le catéchisme,
tricotaient pour les indigens des bas ou des gilets en chaude
laine, soignaient les malades; c'est là ce qu'il faut continuer.
M"' Di voire ne trouve enfin pour s'associer à elle qu'une amie.
Tant pis : on essaiera tout de même, et elles essaient, et peu à
peu elles réussissent. Mais en quoi ont-elles réussi? Quels ré-
sultats ont-elles obtenus? On pourrait tout de suite répondre
que le plus beau résultat obtenu est justement, en rapprochant
des jeunes filles de tout rang, de former l'union réelle des
classes. Mais il faut citer aussi des exemples dont la réalité soit
en quelque sorte tangible, et j'en citerai deux qui me semblent
très caractéristiques et dont personne ne peut contester Futiliié
immédiate.
... Un membre du cercle, une jeune femme, fonda une
coopérative pour les fruits. Il paraît que les plus beaux fruits du
monde, des poires savoureuses, des pommes superbes, mûris-
saient dans les vergers de la paroisse et ne se vendaient pas ! On
ne les connaissait pas! Il n'y avait pas d'entente entre les bonnes
gens. Isolés, ils étaient impuissans. La jeune femme parle à
Pierre, parle à Paul, réunit Pierre, Paul, leurs frères et leurs
cousins. Un petit syndicat de producteurs se crée et se déve-
loppe. Il donne des leçons pour cueillir, empaqueter les fruits,
exclure impitoyablement ceux qui ne sont pas de qualité su-
périeure. Très vite les fruits firent prime sur les marchés des
villes voisines. Il est question maintenant de les conduire aux
Halles et même de les exporter en Angleterre.
... Un jour, Baptiste Sans-le-Sou (on ne lui sait pas d'autre
nom) fut amené au cercle par son curé. Sans-le-Sou était rayon-
nant. Il ne possédait pas encore un sou, mais il allait posséder
une maison. Son histoire est drôle, mais encore plus touchante.
On lui avait proposé de devenir propriétaire d'une maison à lui,
d'un jardin à lui; tout d'abord, il avait cru à une plaisanterie;
il. ne comprenait pas. Mais rien n'était plus réel ; on lui offrait
de quitter l'affreux gîte où lui, sa femm-e et ses dix enfans,
traînaient une existence vouée à la tuberculose, contre une
maison large, commode, bien aérée, bien éclairée avec vingt
arpens autour, un four à pain, une minuscule basse-cour et un
appartement privé pour dom Pourceau. Tout cela au môme
prix de location, et en plus la chance d'être propriétaire au bout
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702 REVUE DES DEUX MONDES.
de quinze an^, rien qu'en payant son loyer. Il avait fini par com-
prendre, et par accepter. Il venait s'établir. Soa jardin aujour-
d'hui est prospère, ses fils et ses filles poussent en vigueur et en
santé. Il a du pain, il a des légumes, il a du lard, et il songea
entourer son domaine d'une palis^^de.
Le Cercle d'études peut être quelquefois un cercle d'études
plus uniquement théorique. On connaît le Sillon, cette œu\Te
installée boulevard Raspail et qui e^t comme une immense fa-
mille de cercles d'études masculins, puisqu'il y a dans Paris
quarante-cinq cercles composés de quinze membres, chacun,
ouvriers et employés, et cinq cents en province. Le Sillon, créé
par M. Marc Sangnier, ancien polytechnicien et ancien officier
d'artillerie, pense qa'en dehors du christianisme, il n'y a ni éga-
lité ni fraternité, mais simplement la^ lutte des intérêts et la
lutte pour, la vie. La foi catholique, loin d'être inconciliable
avec la foi démocratique, la complète et la soutient. On ne fonde
pas une société sur la haine, on ne la fonde que sur Tamour.
Le Sillon tente doncupe œuvre d'éducation déipocra tique et chré-
tienne, et il donne à son action trois phases : d'abord agir sur
l'opinion publique, c'est-à-dire changer la mentalité de l'électeur;
ensuite multiplier les œuvres économiques; cela accompH,
aborder la politique.
Il n'y a pas de femmes pai'mi les membres du Si7/on. Cepen-
dant, en 1903, les mères, les femmes, et les sœurs des jeunes
gens du Sillon se réunirent chez Tune d'elles une fois par se-
maine, pour tenir la correspondance à jour et aider & une enquête
menée sur la coopération. Elles entendaient sans cesse parler
autour d'elles de questions sociales, de problèmes sociaux : et
tout cela ne leur était pas très clair. Elles demandèrent qu'on
diminuât leur ignorance, et très volontiers on accéda à leur
désir. Il y eut donc chaque lundi une causerie familière, pour
les instruire. Tout^ personne présente pouvait interroger le con-
férencier. Au bout de quelque temps, il fut décidé que chaque
lundi, à l'ouverture de la causerie, on lirait un rapport qui ré-
sumerait le travail de la causerie précédente, et que ce rapport
serait rédigé, à tour de rôle, par une des auditrices. De plujs, les
dames notaient par écrit ce (ju'elles entendaient dire de telle ou
telle œuvre, de tel ou tel mouvement social, de tel ou tel projet
économique, et, le lundi, priaient le conférencier de les renseigner.
En 1905, ce groupement, dont les membres possédaient mainte-
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IEUVRE8 SOCIALES DES FEMMES. 703
nanl une certaine éducation générale, se divisa en cercles
d'étudeSy composés selon les goûts, les aptitudes, les tendances,
et s'augmentant par de nouvelles recrues. Dès lors, chaque cercle
demeura libre de choisir lui-même son propre règlement et ses
procédés de travail : chacun s'occupant de questions spéciales,
on ne pouvait les* obliger tons à la même méthode et aux
mêmes lois.
On le voit, ce mouvement social féminin, si ardent, n*est pas
très ancien : il date de quelques années. Maintenant que nous
avons montré comment se fait l'éducation sociale de la femme,
il nous reste h montrer ce que la femme, ainsi formée, ainsi
instruite, a créé. Sans doute nous trouverons deux ou trois de
ces œuvres déjà vieilles de huit ou dix ans, car il y a toujours
des exceptions, et certaines femmes ont été des devancières.
Celles-là sont parties toutes seules vers le peuple, elles ont
fondé toutes seules, elles ont dirigé toutes seules, mais ell^s
nont pu tout de même demeurer étrangères à la verte et
fraîche activité qui naissait : elles lui ont apporté le secours de
leur expérience, et elles en ont reçu en échange une nouvelle
énergie et une nouvelle jeunesse.
Paul Acker.
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CORRESPONDANCE
LA FIXITÉ VITALE ET L'ÉVOLUTION
Nous recevons de M. Jules de Gaultier et de M. L. Gorpechot,
deux lettres motivées par quelques lignes de l'étude publiée dans le
numéro du 1**^ janvier, sous le titre : « La fixité du fonds vital ell*
variété des formes vivantes. »
Nos correspondans se plaignent de se voir attribuer Topinion que
le fixisme physiologique serait la négation du transformisme et de
l'évolution. Telle n'est point leur doctrine. Ils ne suppriment point
révolution ; ils en réduisent seulement l'importance : ils en font la
servante de la fixité vitale. M. Corpechot a écrit que « révolution
n'était pas le but de la vie, mais le moyen employé par la vie pour
maintenir sa fixité... » On voit un principe de fixité gouverner la vie
dans son évolution même. M. Jules de Gaultier a dit expressément:
« Le fait môme de révolution impliqué dans les travaux de Lamarck
et de Darwin n'est point contesté par la thèse nouvelle, mais reçoit
une interprétation tout autre... L'évolution des formes vivantes est
Un moyen employé par la vie (par la ceUule) en vue de maintenir
son haut fonctionnement. » Le fixisme physiologique et le transfor-
misme morphologique « étaient deux notions acquises, considérées
comme indépendantes; » M. de Gaultier les relie par le lien de cause
à effet...
« On savait, dit-il, d'une part, que la vie accuse, avec l'identité de
composition cellulaire dans tous les organismes, un certain caractère
de fixité; on savait, d'autre part, qu'il existe une évolution des formes
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CORRESPONDANCE.
705
vivantes; et cette admirable vue de Lamarck, confirmée par les tra-
^^aox de Darwin, avait été rendue tangible par les découvertes de
embryogénie. M. Quinton, en montrant ces deux faits corrélatifs Tun
de l'autre, ex;plique pourquoi il y a une évolution. On peut tenter d'in-
firmer la valeur de cette explication, on n'en peut contester la nou-
veauté absolue. »
Cette analyse et ces citations donneront entière satisfaction à
MM. de Gaultier et Corpechot;
n me sera permis d'ajouter que, moi aussi, je reçois de ces lettres
un commencement de satisfaction.
Qu'ai-je dit d'essentiel? Deux choses.
Soit à la séance de l'Instituti soit dans mon article du l*' Janvier,
j'ai dit que l'on nous offirait des vieilleries conmie des nouveautés. Et
c'est le premier point. Le fixisme physiologique et le transformisme
morphologique sont deux bonnes anciennes doctrines classiques qui
ont bercé notre enfance. — J'ai dit, de plus, que ces deux doctrines
coexistent sans s'exclure ou s'absorber, comme le veut l'école nou-
velle; et c'était mon second point. — Des deux parts, Je crois ayoir
cause gagnée.
n n'y a point de doute, en effet, que la doctrine de la fixité du
fonds vital, de l'unité vitale, appuyée sur l'anatomie générale et sur
la physiologie générale, ne soit une des colonnes de la biologie.
La fixité vitale, — l'unité vitale, — l'unité, la communauté des pro-
cessus vitaux, — la fixité de composition du milieu vital chez les
animaux supérieurs (loi de perfectionnement), — toutes ces notions
fortement établies sont l'œu^TC illustre des fondateurs de la biologie,
et en particulier de Claude Bernard. C'est tout à fait vainement que
certaines personnes, philosophes et hommes de lettres, dont ce n'est
point le métier de connaître la physiologie, ont tenté de nous pré-
senter la fixité vitale, l'unité vitale de Claude Bernard comme une
découverte d'hier, due à quelqu'un de leurs amis. C'est vainement qu'ils
se réclament de la prétendue loi de constance du milieu marin ori-
ginel, — dont le mieux que l'on puisse dire, c'est qu'elle est une hypo-
thèse ; — ce dont ils parlent, en réalité, ce qui entre dans leurs argu-
mentations, c'est bien la fixité, l'immuabilité, la constance d^ fonds
vital anatomique et physiologique ; et cette notion n'est ni nouvelle,
ni fondée sur de fragiles hypothèses. Et c'est si bien cela que lorsque
j'ai parlé à l'Institut, — non du milieu marin originel, — mais
TOME XXXVII. — 4007. 45
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70B REVUE DES DEUX MONDES.
de la fixité du fonds vital, ces écrivains ont cru ingénament
s'agissait de leur bien, de leur propriété, n s'en est fallu de peu qu
aient crié au plagiat. Que dis-je ? ils Tout fait. Les conceptions, 1
phrases mâmes que Ton trouve dans les écrits de Claude Berna
entre 1869 et 1878, ou dans ceux où moi-môme je n'étais que le
porte-parole de ce maître, par exemple dans la Revue philo$ophiqw
de Tannée 1879, — ces textes datant de plus de vingt ans, — l'un de
ces écrivains, M. Corpéchot, y a vu simplement des « métaphores ingé-
nieuses >» ou des « formules excellentes » pour exprimer les idées de
M. Quinton, — c'est-à-dir^ d'un auteur qui, si je ne me trompe, devait,
en ce temps-là, être encore au collège.
n serait cruel d'insister. Une vérité si évidente s'impose aui
e$prils de bonne foi. Elle s'est imposée à M. J. de Gaultier. Dans les
passages que nous avons cités plus haut, îl reconnaît que le fi\isme
physiologique et l'évolution morphologique sont des notions tombées
dans le domaine public, n les qualifie de « notions acquises. » On
savait, dit-il, que la vie accuse im certain caractère de fixité; « on
savait d'autre part qu'il existe une évolution des formes vivantes. »
On le savait depuis vingt-cinq ans : c'est là tout ce que j'ai dit. Et voilà
la première satisfaction que je reçois.
Et maintenant voici la seconde.
Ces deux « notions acquises, » dit M. J. de Gaultier, étaient consi-
dérées comme indépendantes. C'est là une erreur. On reconnaissait
entre elles un lien d'interdépendance exprimée par une loi fondamen-
tale, classique au sens strict du mot, puisqu'elle figure, si je ne
m'abuse, sur le programme d'agrégation des lycées, c'est la Loi de
constitution morphologique des organismes. Elle exprime que l'architec-
ture de l'être vivant, le plan morphologique q(U'il réalise dans son
développement évolutif, doit s'accommoder aux conditions étroites
de la vie cellulaire , conditions intrinsèques (propriétés du proto-
plasma) et conditions extrinsèques (milieu).
Elle s'exprime ainsi : « La structure des espèces animales on
végétales dépend des exigences de la cellule protoplasmique. L'orga-
nisme est construit en vue de la vie cellulaire. Ses fonctions corres-
pondent à la réalisation, en nature et en degrés des quatre conditions
de cette vie : humidité, chaleur, oxygène, réserves. » C'est pour p€^
mettre la vie cellulaire que les organes s'ajoutent aux organes et les
appareils aux appareils. Ces appareils, digestifs, respiratoires, etc.,
n'existent pas pour» eux-mêmes comme des ébauches capricieuses
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sr^-
CORRESPONbANCE. 707
<i'uûe nature artiste ; ils sont disposés pour permettre et régler'plus
rigoureusement la vie cellulaire.
Tout cela est pris textuellement dans les Leçons de Claude Bernard
-et dans la Revue philosophique de 4878-1879. Il en résulte que révolu-
tion des formes doit respecter les conditions sensiblement invariables
de la vie cellulaire, c'est-à-dire le fixisme physiologique. La fantaisie
morphologique contenue par la soumission aux lois du ûxisme, libre
dans les limites de ces lois, voilà la solution de Claude Bernard et dés
physiologistes ; voilà à quoi doit se borner, dans l'état actuel de nos
•connaissances, la prudence scientifique. On remarquera que cette loi
de la constitution morphologique des organismes n'a point la préten-
tion d'expliquer la genèse des formes vivantes : comme elle est
impliquée dans toutes, il semble a priori difficile qu'elle puisse
rendre compte d'aucune en particulier. — En dépit de cette objection
de principe, y a-t-il pourtant certaines variations morphologiques
que Ton puisse rapporter avec vraisemblance aux conditions extrin-
sèques de la fixité vitale? C'est possible : et pour répondre à cette
question, il faudrait examiner l'œuvre propre de M. Qumtôn (1).
La solution des physiologistes, — l'évolution ayant des causes par^
ticulières dans les limites des lois du fixisme, — n'est point ceUe des
philosophes comme M. de Gaultier. Ceux-ci ne conçoivent la corré>
lation de la notion morphologique et de la notion vitale que comme
un asservissement de l'une à l'autre. L'évolution morphologique a
pour cause la fixité vitale : elle est « le moyen employé par la vie pour
maintenir sa fixité. »
Que disions-nous donc? Que disait M. Boutroux en parlant de ce
travers de beaucoup d'esprits français de ne pouvoir admettre la co-
existence des « divers )> et de prétendre ramener tout à l'unité? Voici
la fixité vitale et l'évolution. 11 faut que l'une expulse l'autre ou l'ab-
sorbe: se* soumettre ou se démettre; l'exil ou la conversion. Dans
l'école nouvelle nous venons de parler de ceux qui tiennent pour
l'absorption, la confusion.
D'autres tiennent pour l'antagonisme. Ce sont ces derniers que
j'avais surtout en vue dans le passage qui a provoqué les réclamations
(1) Dans ce qui précède, nous n'avons point mis en cause M. Quinton parce que
nous ne savons pbint, en définitive, si ses amis expriment sa pensée ou la dé-
passent. — Quant à l'œuvre propre à ce savant, nous l'examinerons ailleurs, dans
un recueil qui se prête mieux que la Revue des Deux Mondes h une polémique
scientifique.
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708 REVUE DES DEUX MONDES.
de MM. de Gaultier et Corpechot. Je faisais allusion à des personnages
qui, en cette matière, m'intéressent plus que les précédens, parce que
moins gens de lettres et plus hommes de science, n s'agit de quelques
survivans de l'école positiviste, esprits distingués, qui ont vu dans h
controverse actuelle la revanche du Comtisme sur le transformisme.
Pour eux, la fixité vitale est la négation de l'évolution. On se rappelle
les objections adressées par Auguste Comte à la théorie de Lamarck,
dans ses Considérations philosophiques sur la Biotaxie, et l'attitude
intransigeante de Ch. Robin vis-à-vis du Darwinisme. En dépit des
chefs du positivisme, l'Évolution a triomphé pendant un temps; leurs
successeurs ont pu croire qu'ils assistaient aujourd'hui à sa ruine.
Ainsi, antagonisme ou confusion : en tout cas, point de coexistence
simple et de liaison souple entre la fixité vitale et l'évolution. Voilà
les conceptions de l'école nouvelle ! Et c'est là le second point sur
lequel il me semble que M. Boutroux et moi n'avons point tort.
M. de Gaultier, parlant de sa doctrine qui fait de la fixité vitale
le pourquoi de l'évolution, ajoute : « On peut tenter d'infirmer la valeur
de cette explication; on n'en peut contester la nouveauté absolue. »
C'est en effet la valeur de cette explication qui est plus que contes-
table. Car il est bien évident que la fixité vitale ne peut rien ou seule-
ment peu de chose pour les problèmes, dont la plupart sont d'ordre
mécanique, qui ont préoccupé les évolutionnistes. Que ferait Lamarck
de la fixité vitale pour expliquer l'allongement du cou de la girafe, ou
l'élévation du héron sûr ses pattes, pour rendre compte de la forme
du corps, des changemens de la symétrie binaire ou rayonnée, de
l'évolution des dix-sept formes de cheval intermédiaires entre le
mesO'hippus oligocène et Vequus complicatus pleistocène, et de tant
d'autres problèmes morphologiques ? La fixité vitale et moins encore
l'hypothétique constance du milieu marin originel ne peut être,
comme dit M. de Gaultier, le pourquoi de l'évolution morpliologique.
Et si celle-ci a d'autres facteurs, si elle a d'autres causes, que devient
la nouveauté de la thèse nouvelle? En quoi diffère- t-elle de notre
enseignement classique ?
A. Dastre.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
SO janvier.
.^■'Gl
Nous avons dû nous borner, il y a quinze jours, à signaler l'impor-
tance de la nouvelle encyclique pontificale. On y a retrouvé, dans une
langue éloquente, l'élévation de pensée, et aussi l'intransigeance de
doctrine des deux précédentes. L'encyclique, paraissant à la veille
de la troisième réunion de l'épiscopat français, semblait lui laisser
peu de chose à faire : cependant, il a été fait quelque chose au château
de la Muette, et la Déclaration que les évoques de la région de Paris
ont adressée aux autres évéques de France, à la suite d'un voyage fait
à Rome par Mgr Touchet, évéque d'Orléans, apporte au statu quo dea
modifications sensibles. Pour la première fois les évéques, munis de
l'assentiment préalable du Pape, ont fait une proposition ferme:
puisse-t-elle aboutir I puisse cette lueur, encore bien faible, ne pas
s'éteindre comme tant d'autres, en laissant après elle une obscurité
plus complète I ^
Le but du gouvernement, dans la loi de 1907, a été d'assurer aux
prêtres catholiques, s'ils voulaient se prêter à certaines formalités ou
môme si on les remplissait pour eux, un titre juridique à la disposi-
tion et à l'administration des églises. On sait avec quelle insistance le
Pape, dans sa seconde encyclique, a réclamé pour eux des garanties
de liberté et de sécurité à long terme : s'il repoussait la déclaration,
c'est parce que ces garanties n'existaient pas à ses yeux. Mais il
n'expliquait pas ce qu'elles devaient être, et une assez grande incerti-
tude continuait d'exister sur ce point. EUe commence à se dissiper
après la Déclaration des évéques. La loi de 1904 faisait dépendre le
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710 REVUE DES DEUX MONDES.
titre juridique des curés d'un acte administratif qui devait être passé
entre eux et Tadministration communale. La questiqn était de savoir
ce que serait cet acte ; la loi n'en disait rien ; la Déclaration des évéques
est, au contraire^ à cet égard, d'une parfaite netteté. La préoccupation
du Saint-Père au sujet de la situation légale des curés dans les églises
n'était pas la seule qui assiégeât son esprit; il en éprouvait im«
autre, non moins vive, qui se rapportait à la reconnaissance de la
hiérarchie ecclésiastique. 11 est difficile, impossible même sans doute
d'obtenir du Parlement qu'il reconnaisse directement cette hiérarchie
dans un article de loi ; mais la difficulté disparait, ou du moins elle
est fort atténuée lorsqu'il s'agit d'un simple acte administratif où le
curé n'agit qu^en vertu de ses fonctions. Les évoques ont donc rédigé
un formulaire dont l'esprit est contenu tout entier dans ses premières
lignes. Les voici : « Entre M. X, maire de..., et M. l'abbé Z, curé de
P..., agissant en cette qualité en vertu de pouvoirs qui lui ont été
conférés par Mgr... évéque de..., avec son autorisation expresse... »
C'est là comme un rameau d'olivier que Mgr Touchet a rapporté de
Rome. Le gouvernement racceptera-t-il?S'il faccepte, nous entrerons
dans la voie de la conciliation, et il y a lieu de croire qu'après y
avoir fait le premier pas, on en fera d'autres. S'il le repousse, la
guerre continuera plus ardente que jamais, et la situation, qui était
déjà si difficile, deviendra inextricable.
Nous aurons à revenir sur la Déclaration des évoques, car elle sou-
lèvera de longues discussions : au moment tardif où elle nous arrive,
nous nous contentons d'en indique^ le sens. Aussi bien devons-nous,
dans une chronique, respecter Tordre chroni)logique des faits, et il
faut revenir pour cela un peu en arrière. Quelle que soit la gra\ité du
document nouveau qui vient d'être publié, elle ne saurait nous faire
oublier l'intérêt de l'adresse que nos évoques, après avoir terminé
leurs travaux au château de la Muette, ont envoyée au Saint-Père
pour lui faire part des sentimens immuables qui les unissent à loi.
A l'exemple de l'encyclique, l'adresse est une réponse à certaines
allégations de M. Briand dont le Pape et les évêques ont été éga-
lement émus. « En même temps, dit-elle, que le Samt-Siège était
représenté comme dominé ou influencé, dans le conflit actuel, par
des préoccupations plus ou moins étrangères à son ministère sacré,
n'a-t-OD pas osé dire que l'épiscopat français marchait à la suite
du Pape avec plus de discipline que de conviction, et que la beauté
du spectacle de notre union s'amoindrissait de la passivité de notre^
obéissance? A cette calomnie dont nous sommes blessés, nous répon-
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. y
REVUE. — CHRONIQUE. 7H ^ ;^
dons qa*en fait historique comme en droit divin, c'est assez au Pape x|
de confirmer ses frères sans les absorber. » Et on peu plus loin^ i|
les évêques affirment qu'ils commencent leurs travaux, <c dans la ^
plénitude de leur liberté. » Ce passage mérite l'attention. L'affirmation ^
des évoques que « c'est assez au Pape de confirmer ses frères sans les >
absorber, » définit en termes remarquables le caractère des rapports
qui doivent exister entre l'épiscopat et le Saint-Siège. Sans doute {
l'union, l'unité sont le but que tous poursuivent et qu'ils sont sûrs '■
d'atteindre, parce qu'ils sont décidés à faire pour cela tout ce qui sera ' .
nécessaire ; mais les évoques entendent donner un consentement librç.
Ils sonta blessés » lorsqu'on les accuse de se conformer à la « pas-
sivité D d'im troupeau : et c'est bien l'accusation que M. Briand avait
dirigée contre eux dans ses derniers discours au Sénat. M. Briand est
nn prateur très maître de lui. Il met dans sa parole beaucoup d'inten- ]
tiens diverses. Qui ^ait s'il ne s'est pas expressément proposé de pro-
voquer la protestation que l'épiscopat a fait entendre? Dans ce cas, tt ^
, a eu gain de cause. Mais s'il a voulu et espéré davantage, et s'il a cru
qu'en piquant Tépiscopat d'un aiguillon acéré, il l'amènerait à pro-
noncer un mot ou à faire un geste qui pourraient être interprétés
comme un commencement de désaccord avec Rome, il s'est trompé. {
Notre Église de France a toujours su rester unie à Rome sans se
laisser « absorber. » Elle n'a rien perdu à travers les siècles de ses
caractères distinctifs : il suffit de la mettre à l'épreuve pour qu'elle
les manifeste de nouveau.
On comprend d'ailleurs fort bien que M. Briand soit embarrassé de
l'attitude de l'Église : il en a donné des preuves très significatives. Nous
sommes loin du temps, — et cependant il est d'hier, — où le gouver-
nement affirmait qu'il ne toucherait pas à la loi de 1905 ! Que le Pape
le voulût ou non, il l'appliquerait tout entière, sans y rien changer et
sans avoir besoin d'y rien ajouter! Depuis qu'il parlait ainsi, il a fait
la loi de 1907, dans l'espoir d'y trouver la solution de toutes les diffi-
cultés au milieu desquelles il se débat. Il ne s'en tiendra pas là : il fera
peu à peu tout im code sur l'exercice du culte, h ne peut plus échap-
per aux obligations qui s'imposent à lui; il s'en rend compte et il
l'avoue. Ce dont il se rend compte aussi, mais ce qu'il n'avoue pas,
c'est que chaque loi nouvelle est déterminée par une résistance du Pape
sur un point particulier et par une concession qu'on lui fait, n se
forme ainsi une législation spéciale qui, sans être un Concordat
formel et surtout sans valoir l'ancien, ni pour l'Église, ni pour l'État,
est cependant une œuvre où la volonté du Pape n'a pas moins de
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712 REVUE DES DEUX MONDES.
part que l'esprit d'invention de M. Briand. Comprendra-t-on
qu'il vaudrait mieux supprimer ces marches et ces contremarc
laborieuses et s'aborder directement? Profitera-t-on de la Déclarai
des évoques pour faire un pas vers l'apaisement?
La rupture a eu lieu à propos de la déclaration : l'incident étant
d'bier, personne ne l'a oublié. Aujourd'hui tout le monde reconnaît
que la déclaration est une formalité parfaitement vaine, qu'elle ne
sert à rien et qull faut la supprimer. Naturellement, on ne la supprime
pas pour les réunions cultuelles seules; cela ressemblerait trop à on
premier pas sur le chemin de Canossa; on la supprime pour toutes
les réunions publiques, quel qu'en soit l'objet, et on déclare avec
joie qu'il y a là un progrès libéral très sensible : on oublie seulement
de rendre justice au Pape auquel ce progrès est dû, si c'est en est
im. 5ans lui, qui en aurait eu l'idée ? On accuse habituellement les
influences religieuses d'être conservatrices à Texcès, et même réac-
tionnaires : dans le cas actuel, elles ont été réformatrices et libérales.
Comment continuer de soutenir, après cela, que le Pape n'a pas une
action directe sur notre législation intérieure ? C'est M. Flandin, député
de l'Yonn^, qui a déposé le premier une proposition de loi sur la
matière ; le gouvernement s'est empressé d'en accepter le principe et
s'est contenté d'y ajouter quelques dispositions accessoires. L'avenir
dira si la suppression de la déclaration, appliquée à toutes les réu-
nions publiques indistinctement, n'est pas sans danger : pour aujour-
d'hui, l'assentiment est général. La loi sera donc votée, et, dans
quelques semaines, chacun pourra, à toute heure du jour ou de la
nuit, tenir une réunion publique sans aucune déclaration préalable.
Pourquoi? Pai*ce que le Pape a interdit aux catholiques d'en faire une:
on chercherait en vain une autre raison.
Ce n'est pas tout. Au cours de la discussion du budget des Cultes,
M. Milliard, au Sénat, a posé au gouvernement une question déli-
cate : les églises resteront ouvertes, mais par qui seront-elles
entretenues et réparées? Sous le régime de la loi de 1905, rien de
plus simple. Les églises étant mises à leur disposition, les associa-
tions cultuelles devaient les entretenir : elles pouvaient môme en
être dépossédées si elles ne le faisaient pas. Mais le Pape s'étant
opposé à ces associations, les catholiques n'en ont pas formé, et les
églises sont revenues aux communes qui en sont propriétaires : elles
leur sont revenues, il est vrai, *avec leur affectation spéciale que les
communes ne peuvent pas changer. Sous cet autre régime, il est
clair que les communes seules peuvent entretenir les églises ; ce n'est
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REVUE. — CHRONIQUE. 713
pas assez dire^ elles le doivent, car il faut que ces édifices soient en
■bon état de conservation pour que les fidèles puissent s'y réunir
sans danger. Si une pierre menace de se détacher du plafond et de
tomber- dans la nef; si les carreaux d'une fenêtre sont cassés et s'il
fait froid au dehors ; si les dalles sont défoncées et s'il se forme des '
fondrières, qui fera les réparations indispensables? La commune,
sans nul doute; mais elle peut y mettre de la mauvaise volonté; elle
peut aussi manquer de ressources; elle peut être pauvre. Cela se voit
souvent. Alors l'État devra venir à son aide et lui apporter un con-
cours pécuniaire : et voilà le budget des Cultes indirectement rétabli.
La question est en quelque sorte aux prises avec des principes
contradictoires. Un article de la loi a, en effet, garanti aux catho-
liques la publicité et la liberté du culte ; mais un autre a interdit au
gouvernement, aux départemens et aux communes de subvenir d^une
manière quelconque aux frais du culte, et les dépenses d'entretien
des églises sont une subvention à peine déguisée. Que faire? On/era,
on prépare une loi nouvelle : M. le ministre des Cultes Ta annoncé, et
ce sera encore une loi que l'attitude du Pape aura rendue néces-
saire! Le gouvernement sentira-t-il enfin que sa situation, en tout
cela, est un peu ridicule ? Il est vrai que la Déclaration des évéques lui
permet, s'il le veut, de s'en tirer en sauvant la face, c'est-à-dire
honorablement.
Peut-être aussi en sortira-t-il à la longue, à force de faire des lois
que le Pape lui inspirera ou lui imposera' de loin, à force de suppri-
mer dans nos codes les dispositions qui gênent l'Ëglise et de reprendre
à son compte une partie des charges dont il avait cru pouvoir se
débarrasser. Mais assurément il y aurait mieux à faire, et plus court,
et plus simple, et cela est si vrai que la pensée parait en être venue
à l'homme qui semblait devoir y être le plus réfractaire, à M. Emile
Combes lui-même. Il a publié dans la Nouvelle Presse Libre de Vienne
deux articles qui ont fait quelque bruit. Alors que tant d'autres cri-
tiquaient l'attitude de Pie X et n'y voyaient qu'étroitesse d'esprit et
obstination, M. Combes a déclaré que lui, qui est théologien, com-
prenait parfaitement le Saint-Père et même qu'il l'approuvait, a Le
refus de Pie X d'adhérer à l'organisation des associations cultuelles
prescrites par la loi de 1905 dérive, dit-il, de la conscience de ses
devoirs envers son Église. C'est puérihté de le qualifier d'entête-
ment, de le mettre sur le compte du caractère de l'homme, quand '
l'homme lui-ipême est dominé et conduit par une doctrine non
moins immuable qu'irrésistible. Répétons-le, l'intransigeance du Pape
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714 REVUE DES DEUX MONDES.
est une intransigeance de doctrine. » Et un peu plus loin, après avoir
parlé du cooflit qui a été si long et si brutal en Allemagne entre
l'Église et TËtat, M. Combes écrit cette phrase sur laquelle nous
n'avons pas besoin d'insister : « Le conflit ne s^est éteint qu'après des
négociations répétées et un accord survenu entre les deux pouvoirs. »
Rien de plus vrai, mais il est piquant de l'entendre dire par
M. Combes, k quelque intention secrète qu'il ait obéi en le faisant.
Espère-t-il revenir au pouvoir? Essaie-t-il de se préparer les voies?
On peut le croire à la manière dont il attaque ses successeurs, et
surtout M. Briand, qui a senti le' coup et y a répondu dans plu-
sieurs interviews. D'après H. Combes, M. Briand est un maladroit,
un ignorant surtout, qui, ne sachant pas un mot de théologie, n'a pu
faire et ne fera jamais que des fautes, tandis que lui... Et M. Briand
réplique en rappelant que le projet de séparation de M. Combes était
encore plus dur que le sien et plus inacceptable pour le Saint-Père.
Ils ont raison l'un et l'autre, l'un contre l'autre. Comme l'a dit un jour
M. Clemenceau, M. Briand avait tout prévu, excepté ce qui est arrivé;
et M. Combes portera justement la responsabilité devant l'histoire
de tout ce qui est arrivé et de ce qui arrivera.
Si nous nous étendons sur ces démêlés de M. Briand et de
M. Combes, c'est qu'U s'est passé peu de choses dans notre politique
intérieure depuis quinze jours. Le Sénat a voté le budget; il y a fait
quelques changemens qui l'ont rendu moins mauvais; il n'a pas pn
le rendre bon. La Chambre avait voté un certain nombre d'impôts
nouveaux que le Sénat a supprimés, et, pour combler la différence,
il a demandé davantage à l'emprunt, sous la forme de bons à court
terme. On disait hier encore : ni emprunt, ni impôts nouveaux! Ou
recourt aujourd'hui aux deux procédés à la fois pour mettre le budget
en équilibre, et on n'y parvient pas. n en est résulté dans le public
un sentiment de malaise qui s'est encore aggravé lorsque M. le mi-
nistre des Finances, dans un discours qu'il a adressé à ses électeurs
de la Sarthe, leur a donné un avant-goût de ce que serait le futur
impôt sur le revenu, destiné à subvenir aux frais des réformes
sociales. Ces réformes creuseront un gouffre dans le budget; rhnpôt
sur le revenu le comblera au fur et à mesure. Nous ne connaissons
pas encore bien le projet de M. le ministre des Finances, mais iï lui
a sufli d'en parler avec un commencement de précision pour faire
baisser la rente. On est sans doute très habitué à entendre promettre
des iM'^formes et annoncer l'impôt sur le revenu : cela est môme deveou
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REVUE. — CHRONIQUE. 715
banal. Il semble toutefois que les temps soient proches et qu'à force
d'évoquer ces fantômes on leur ait donné une consistance redoutable.
Le budget de 1907 mérite le nom de budget d'attente qu'on a
appliqué à tant d'autres avant lui : mais à quoi faut-Il s'attendre? On
se le demande avec une inquiétude croissante. C'est vraisemblable-
ment de ces questions économiques et fiscales que nous aurons sur-
tout à nous occuper dans la période qui va s'ouvrir. Pour le moment,
nous avons seulement un mauvais budget de plus.
Les élections allemandes ont eu lieu le 25 janvier : elles ont pro-
duit dès le premier tour de scrutfn 237 résultats définitifs qui devront
être complétés par 160 élections de ballottage. Toutefois, à moins d'un
brusque revirement d'opinion qui semble peu probable, et môme dans
ixae assez large mesure impossible, — car les socialistes, par exemple,
ne compenseront pas les pertes qu'ils ont faites, — le caractère de
l'événement peut être dès aujourd'hui considéré comme acquis.
Le Reichstag a été dissous le 13 décembre, à la suite du rejet
des crédits demandés pour continuer les expéditions coloniales de
l'Afrique Occidentale. Le rejet a été dû à la coalition du centre catho-
licpie et des socialistes : c'est donc aux socialistes et aux catholiques
que le chancelier de l'Empire a jeté le défi et déclaré la guerre.
n la leur a faite avec une énergie extrême, s'efforçant de les com-
promettre les uns avec les autres, les uns par les autres, et de les
présenter en bloc comme des adversaires de l'Empire, ou du moins de
son expansion extérieure. Dans une lettre qu'il a écrite le 31 dé-
cembre dernier et qu'on a appelée en Allemagne la lettre de la Saint-
Sylvestre, et depuis dans un discours non moins retentissant, M. le
prince de Bûlow a continué de dénoncer catholiques et socialistes au
nom du nationalisme et du patriotisme allemands. 11 a pris soin
cependant de mettre les socialistes au premier rang de ceux qu'il
fallait combattre et abattre : en quoi il a montré de la prudence et de
la prévoyance, car si les socialistes ont subi sur le terrain électoral
un échec extrêmement sensible, les catholiques en sont revenus par-
faitement sains et saufs. C'est à peine s'ils ont perdu un ou deux des
leurs : encore n'y a-t-il eu là aucun gain pour le gouvernement, les
sièges perdus pai* eux ayant été occupés par des Polonais. Ce n'est
donc qu'une demi-victoire ; mais elle porte sur un point si important
que la chancellerie impériale a le droit de la célébrer, comme elle le
fait d'ailleurs, avec quelque lyrisme. Depuis plusieurs années, le parti
socialiste avait acquis à. chaque élection des forces nouvelles, et on
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716 REVUE DES DEUX MONDES.
a cru jusqu'à ces derniers jours qu'il en serait encore de même cette
fois. Ses chefs, peut-être par tactique électorale, annonçaient leur
victoire comme certaine ; ils en donnaient le chiffre ; ils le brandis-
saient avec une confiance affectée. Les ballottages leur seront peut-
être plus favorables ; mais pour le moment ils ont perdu une vingtaine
de sièges sur les 79 qu'ils occupaient dans la dernière assemblée an
moment où elle a été dissoute. En 1903, ils avaient fait passer 54 des
leurs au premier tour de scruSn : ils n'en ont fait passer que 30 le
25 janvier. C'est une vraie débâcle, et elle est d'autant plus pénible
pour les socialistes qu'ils sont, en somme, le seul parti auquel les
élections aient été fatales. Bernstein est battu, Wollmar est en bal-
lottage, tandis que tous les champions du parti catholique, MU. R(Bren,
Erzberger, Ballestrem, ont été brillamment réélus. Le centre était
et restera le groupe le plus important de l'assemblée : il sera difficile
de se passer de lui.
Les socialistes ne cherchent pas à dissimuler leur échec, mais à
l'expliquer, et c'e^t à quoi s'appliquent aussi, en tâtonnant quelque
peu, leurs camarades dans les autres pays du monde. Ils recon-
naissent que certaines circonstances accidentelles avaient, aux élec-
tions dernières, enflé leur contingent d'élémens peu solides, en Saxe
par exemple où ils avaient eu un succès tout à fait inespéré, à la suite
de certains scandales dont l'impression était alors très vive et s'est
depuis atténuée. Ils expriment la crainte que leur entente avec les ca-
tholiques, due elle aussi à des circonstances provisoires, ne les ait
compromis aux yeux de quelques-unes de leurs amis : ils n'osent
pourtant pas le dire trop haut parce qu'ils ont plus que jamais besoin
du centre pour les scrutins de ballottage. La vérité est que le parti
socialiste a été victime des espérances qu'il avait fait naître et de?
déceptions qui en ont été la suite. En Allemagne comme ailleurs, il
s'était offert pour faire des miracles et il n'en a fait aucun. Son
influence parlementaire a été nulle. Il n'était pas a3sez nombreux
pour l'imposer, et il n'a jamais pu former de majorité qu'avec les
catholiques, lorsque ceux-ci se sont séparés du gouvernement après
l'avoir longtemps soutenu. On s'est dégoûté peu à peu d'un parti <pi
promettait tout et ne pouvait rien tenir : c'est la cause principale de
son infortune électorale. Mais il y en a une autre, qui est reconnue
par tous les journaux allemands, à savoir le nombre plus considérable
des électeurs qui ont pris part au scrutin. L'ardeur de la bataillei
accrue par celle que déplo3^ait le gouvernement, a fini par gagner les
abstentionnistes, les indifférons d'autrefois : or les abstentionnistes
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REVUE. — CHKOmQUE. 7i7
et les indiffôrens ne sont pas des socialistes. S'ils votaient toujours,
et partout, beaucoup de résultats électoraux seraient changés dans le
inonde, et ils le seraient au profit des opinions modérées. En don-
nant ce motif de leur défaite, aussi bien qu'en rappelant ceux qui,
en 1903, leur avaient valu dés ; adhésions éphémères, les socialistes
ne s'aperçoivent peut-être pas assez qu'ils se condamnent eux-
mêmes, puisqu'ils reconnaissent par là ce qu'il y avait d'artificiel et
de décevant dans leur situation apparente. Qu'est-ce, en efTet, qu'un
parti qui perd la moitié ou le tiers de son contingent lorsque le
nombre des votans augmente, c'est-à-dire lorsque la représentation
du pays détient plus exacte? Enfin, on a parlé de la pression gou-
vernementale, et il est bien vrai qu'elle a été très forte; mais si elle a
été efficace contre les socialistes et impuissante contre les catho-
liques, il y a une raison à cette différence. C'est peut-être qu'un vieux
parti, un parti historique comme le Centre, qui a dans certaines ré-
gions des racines très profondes, résiste mieux à un orage d'un jour,
quelque violent qu'il soit, qu'un parti de hasard et d'aventure qui
parle sans doute aux imaginations, mais inquiète les intérêts perma-
nens d'un pays. Aussi toute l'action officielle s'est-elle brisée contre
la forteresse du Centre, tandis qu'elle a battu en brèche celle du socia-
lisme et y-a fait de larges trouées, n y a là une leçon pour les socia-
listes, s'ils savent la comprendre, et ils la comprennent sans doute
mieux qu'ils ne l'avouent. Ils peuvent surprendre un pays, il leur est
plus difficile de le garder, n'ayant à lui offrir que des principes irréa-
lisables, dont il se détacherait d'ailleurs bien plus vite encore s'il
les voyait réaliser.
Les attaques du gouvernement ont réussi contre les socialistes et
non pas contre les catholiques pour un dernier motif. Quand M. de
Bûlow les accusait les uns et les autres de compromettre la grandeur
de l'Empire, on a cru à ses accusations contre les premiers et non pas
contre les seconds. Les socialistes allemands sont plus patriotes que
les nôtres ; il suffit pour s'en convaincre de comparer certaines paroles
de M. Bebel avec certaines autres de M. Jaurès; mais enfin ils votent
systématiquement contre les crédits militaires, ou du moins contre
leur augmentation môme la mieux justifiée. Pouvait-on faire le même
reproche au Centre? Sans lui, — et M. de BiQow a été obligé de le
reconnaître, — aucun des crédits militaires, maritimes, coloniaux, de
ces dernières années n'aurait pu être voté* L'opposition du Centre est
récente, et elle a porté sur des questions coloniales auxquelles le pays
n'attache pas xm intérêt de premier ordre. M. de Bulow a beaucoup
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718" REVUE DÈS DEUX MONDES»
élevé la voix potir en parler; mais sa voix a eu peu d*écho. Il est
douteux que les colonies allemandes soient un élément essentiel de
là grandeur et de la puissance de l'Empire. Sans parler des scandales
qui se sont produits et que le Centre a dénoncés, sa politique colo-
niale a coûté à rAIlemagn'e un immense effort financier, militaire,
diplomatique, et ne lui a rapporté que d'assez minces profits. Sur cer-
tains points, sa politique générale en a été malencontreusemrat
faussée. Voilà pourquoi M. le prince de Btilow, malgré toute soa
éloquence, n'a pas réussi à passionner l'opinion mv ce point. Le pays
n'en a pas voulu au Centre de son opposition, tandis qu'il en a tooIq
aux socialistes de tant de promesses qu'ils lui avaient prodiguées et
qui ont abouti au néant.
n faudra donc compter avec le Centre, dans le nouveau Reichstag
comme dans l'ancien. M. de Bûlow n'a réalisé qu'une partie de son
programme électoral. Il s'était proposé de faire une majorité avec les
conservateurs et les libéraux de toutes nuances, et il a mis à leur ser-
vice la force électorale dont le gouvernement pouvait disposer. Quel
à été le résultat? Les conservateurs ont gagné une dizaine de sièges,
les nationaux libéraux 14, les radicaux 9; mais tout cela ne fait pas
une majorité. Et si cela en faisait une, combien serait-elle hétérogène,
exigeante dans des sens opposés, instable par conséquent ^t fragile!
Les catholiques, les socialistes, les Polonais, les Alsaciens-Lorrains
réunis forment un total de plus de liO membres; celui des autres
groupes réunis ne s'élève qu'à 96. Les élections de ballottage peuvent
modifier ces proportions, mais non pas les renverser. M. le prince
de Biilow doit donc se féliciter, quelle qu'ait été la rudesse de ses
attaques, de n'avoir mis rien d'irréparable entre le Centre et lui.
La crise ministérielle qui (vient de se produire en Espagne n*a sur-
pris personne : on s'y attendait. M. le marquis de la Yega de Armijo
adonné, il y a quelques semaines, une preuve de dévouement à son
parti en acceptant le pouvoir dans les conditions difficiles où le Roi
le lui a confié. Les libéraux doivent lui en rester reconnaissans. Mais
ils n'ont pas profité de la dernière chance de salut que leur offrait ce
dernier ministère, et ils ont achevé de se ruiner par leurs divisions.
Jamais l'instabilité ministérielle n'a été plus grande en Espagne
que dans ces dix-huit derniers mois. On a vu se succéder cinq minis-
tères présidés l'un après l'autre par tous les chefs du parti, à l'excep-
tion de M. Canalejas qui était président de la Chambre, et aucun de
ces chefs, — en vérité, il y en a trop î — n'a su prendre assez d'auto-
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REVUE. — CHRONIQUE. 719
nié sur les autres pogir réaliser llinion du parti. Sans doute les
libéraux se sont trouvés aux prises avec une question très délicate,
très difficile, celle des congrégations; mais ils ont eu tort de la soulever
s'ils ne pouvaient pas la résoudre. Nous reconnaissons toutefois quils
ne pouvaient guère s'y dérober; le malheur est qu'ils en ont fait le
champ clos de leurs dissentimens personnels, et qu'ils n'ont pas été
d'accord un seul moment sur la solution qu'il convenait de lui.
donner. Les uns, comme M. Moret, auraient voulu une solutioh pru-
dente et modérée ; ils reconnaissaient qu'il y avait quelque chose à faire^
beaucoup même; mais ils savaient que la majorité de l'Espagne
est profondément catholique et qu'il est dangereux de susciter, pour
les lancer les unes contre les autres, les passions religieuses et anti-
religieuses d'un pays. Les autres, conmie M. Ganalejas, pris pour
nous d'une admiration que nous avons conscience de ne pas mé*
riter, voulaient, à peu de chose près, importer chez eux les solutions
françaises. Elles sont déjà bien mauvaises de ce côté-ci des Pyré-
nées : qu'auraieut-elles été de l'autre ? Entre ces deux pôles opposés^
le parti li|)éral et ses autres chefs flottaient plus ou moins, penchant
tantôt dans un sens et tantôt dans l'autre, sans se fixer à aucun. Les
questions religieuses étant ceUes qui divisent le plus, on peut juger
des ravages qu'elles devaient faire dans un parti aussi divisé que
l'était déjà le parti libéral. Aussi le ministère ne pouvait-il subsister
qu'en l'absence des Chambres. Dès qu'on a appris qu'elles allaient
se réunir, sa chute a paru certaine et prochaine. Comme l'ironie ne
perd jamais ses droits, M. le marquis de la Yega de Armijo a reçu
des lettres de tous les chefs du parti qui l'encourageaient à convo-
qaer les Certes, en l'assurant de leur concours le plus dévoué, n en
a donné très sérieusement lecture au Conseil des ministres, qid ne
s'est pas fait sans doute beaucoup d'illusions sur leur portée. Les
Chambres ont été convoquées pour le 21 janvier. Aussitôt le minis-
tère a été attaqué par les conservateurs au Sénat et par les radicaux
à la Chambre, et il a donné sa démission au bout de quatre jours.
V Le Roi l'a acceptée : pouvait-il faire autrement ? On s'est demandé
d'abord s'il tenterait un nouvel essai de ministère libéral. A quoi bon?
L'échec était inévitable ; il se serait produit à plus brève échéance
encore que par le passé. Le parti libéral avait joué sa dernière carte
avec le marquis de la Vega de Armijo, et il l'avait perdue par sa
faute. Le Roi a donc fait appel aux conservateurs; il a chargé
M. Maura de former un cabinet. M. Maura a rempli son mandat avec
l'aisance et la célérité d'un homme qui y était tout préparé. Et
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^V*^r1>:
720 REVUE DES DEUX MONDES.
comment ne Taurait-il paB été ? Gomment aurait-il pu ne pas prévoir
que son tour allait revenir? Il se trouvera d*ailleurs, lui aussi, aux
prises avec de grandes difficultés, car la question des congrégations
simpose maintenant aux conservateurs, conmie elle s'imposait hier
aux libéraux. Geux-ci l'auraient résolue trop radicalement, ils auraient
voulu aller au delà, du possible; les conservateurs resteront peuU
. ôtre en deçà du nécessaire. Toutefois, il faut espérer. Le parti conser-
vateur s'est discipliné dans l'opposition; il est aujourd'hui plus
uni qu'il ne l'avait été depuis la mort de M, Canovas del Gastillo ;
M. Maura eijifin a gagné en ascendant personnel. Nui cependant ne
peut dire ce que sera l'expérience nouvelle. EUe commencera par des
élections; H en est toujours ainsi en Espagne; et, au surplus, comment
le parti conservateur pourrait-il vivre avec une Chambre qui devait sa
naissance au parti libéral, et dont M. Moret avait lui-même proposé au
Roi la dissolution? On sait qu'en Espagne les élections donnent tou-
jours, à peu de chose près, la majorité qu'il veut au gouvernement
qui les fait. C'est la suite seule qui est difficile.
Nous souhaitons qu'elle ne le soit pas au ministère nouveau, car, in-
dépendamment de notre amitié pour l'Espagne, nous éprouvons le désir
bien naturel d'y voir enfin un gouvernement solide et durable. Nous
avons, en effet, des intérêts communs avec elle dans cette affaire du
Maroc, où la Conférence d'Algésiras lui a attribué, ainsi qu'à nous, des
devoirs particuliers. Comme si nous avions voulu, par un caprice
inexplicable, ajouter encore plus d'instabilité à celle que présente
l'Espagne et en mettre aussi un peu de notre côté, nous avons changé
notre ambassadeur à Madrid, M. Jules Gambon. Heureusement, il a été
remplacé par l'homme le plus apte à poursuivre son œuvre, notre
plénipotentiaire à Algésiras, M. Révoil. Voilà néanmoins bien des
changemens à la fois! N'est-il pas temps de se fixer?
Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant^
Francis Cuarmes.
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LA REFORME
DE LA
LANGUE FRANÇAISE
LANGUE ÉCRITE
Les perfectionnomeoB de l'orthographe
doivent être opérés par le libre consente-
ment de Tasap^e et non par la contrainte de
systèmes a prion imposés réglementaire-
ment.
c( Jamais rien ne demeure en sa forme première; » aucune
existence, aucun être vivant ne subsiste indéûnimenl dans une
figure et avec des qualités invariables : tel est le sort de tout
homme et de toute nation, de toute œuvre individuelle ou col-
lective.
C'est en vain que nos prédécesseurs, il y a un siècle, avaient
espéré établir les doctrines philosophiques et politiques, les in-
stitutions sociales, et même les principes des sciences naturelles
sur des bases rationnelles, susceptibles de fournir les règles
constantes d'un progrès toujours ascendant.
Je ne sais si cette conception est réalisable dans Tordre des
abstractions pures, c'est-à-dire des sciences mathématiques; mais
elle cesse de l'être dès que les faits positifs y sont mélangés,
comme le prouve l'histoire de la mécanique.
En tout cas, elle est aujourd'hui abandonnée dans les diverses
classes dp connaissances se rapportant à des réalités concrètes :
sciences de la nature minérale ou vivante, fondées sur l'obser-
TOME XXXVII. — 1907. 46
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722 REVUE DES DEUX MONDES.
vation et rexpérimentation ; et plus encore, sciences historiqL
politiques, sociologiques.
Il est reconnu que toute existence est assujettie, dans sa
durée et sa continuité, à des changemens graduels, tels que chaque
état présent des individus et des ensembles ou collectivités, envi-
sagés en soi ou dans leurs produits, résulte du développement de
leurs états antérieurs. L'histoire, dans tous les ordres de faits,
est celle d*un perpétuel écoulement, comme le disait déjà le vieil
Heraclite.
Voici ce que nous appelons la théorie de révolution :
Évolution spontanée, produite par le jeu des agens naturels;
Evolution arlificielle, provoquée par Fart, la science, ou l'in-
dustrie humaine.
Évolution ascendante, c'est le progrès;
Évolution descendante, et parfois régressive, c'est la déca-
dence et la mort.
Le langage n'échappe pas à cette loi universelle, sous sa
double forme :
Forme parlée, qui remonte aux origines obscures de l'hu-
manité;
Forme écrite, qui a marqué les débuts de nos civilisations.
Le langage est la résultante de notre organisation, et de ses
produits moraux et intellectuels. Les linguistes et les philo-
logues s'efforcent d'en établir les phases réelles, — non plus
désormais a priori, mais en fait, — par l'étude de chaque langue
nationale, par celle de la langue française, en particulier.
Cependant, ils n'avaient pas accepté au début ces notions sur
la relativité inévitable et la variabilité passée et future du lan-
gage; moins encore sur le caractère spontané de ces variations.
Trop souvent, au lieu de constater simplement les varia-
tions historiques, trop lentes à leur gré, ils ont essayé, surtout
depuis le xvi** siècle, de les provoquer systématiquement. Non
contens de proposer les réformes à la conviction de leurs lec-
teurs et auditeurs, — ce qui est légitime, — ils ont cherché à
Içs imposer par différentes méthodes* Cette prétention de sou-
mettre toute connaissance et toute pratique à des conventions
factices, proclamées comme des dogmes obligatoires, remonte
aux institutions théocratiques du moyen âge.
Néanmoins, — à Texception des langues telles que \% sanscrit,
qui a reçu une si forte empreinte artificielle des grammairiens, et
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LA RÉFORME DE LA LANGUE FRANÇAISE. 723
de rhébreu, arrêté dans son écriture par les rabbins lors de
la rédaction présente de la Bible, et précisé en inscrivant les
voyelles» autrefois absentes, au-dessous des consonnes radicales,
cela postérieurement à Tépoque où Thébreu était parlé par une
nation groupée autour de Jérusalem; — à l'exception de ces
langues fixées sous des influences sacerdotales, on n'avait guère
tenté d'assujettir Torthographe d*une langue vivante à des règles
absolues, par voie de réglementation systématique, délibérées
dans des' commissions, et imposées à l'ensemble des écrivains,
littérateurs et savans.
L'origine de ces prétentions remonte à la constitution de
l'Université impériale, au début du xix* siècle. Elle repose sur
une notion exagérée du rôle de l'État en pareille matière.
La langue, en effet, sous sa double forme écrite et parlée,
n'est pas une propriété appartenant à un petit nombre de gram-
mairiens et de professeurs : c'est une œuvre collective et héré-
ditaire, partie intégrante de la vie individuelle de chacun des
citoyens. En la modifiant a priori et artificiellement, on touche h
nos coutumes, à nos habitudes, à notre conception à la fois lo-
gique, morale et esthétique des choses, déterminée par notre
constitution physique et par notre éducation antérieure.
Non sans doute que ce soit là un motif suffisant pour main-
tenir, dans un esprit étroitement conservateur, les lacunes, dé-
fauts et imperfections reconnus de la langue usuelle, quels
qu'ils soient.
Certes, elle continuera à varier dans l'avenir, comme elle a
varié dans le passé; ceux qui la parlent et l'écrivent doivent être
dociles aux indications de l'opinion, qu'ils concourent d'ailleurs
à déterminer par leur action personnelle.
Mais il importe de ne pas faire intervenir ici la contrainte du
bras séculier. Tout ce qu'il est permis de faire administrative-
ment, c'est au contraire d'écarter les obstacles que les règlemens
scolaires pourraient opposer à la liberté de cette évolution vitale.
C'est à ce point de vue que je me propose d'examiner les
projets de réforme de l'orthographe, c'est-à-dire de la langue
écrite, projets mis en avant depuis longtemps, mais particulière-
ment agités au cours de ces dernières années.
Je n'ai pas l'intention d'entrer dans toutes les discussions spé-
ciales , soulevées par les philologues ou grammairiens, pour la
science de quelques-uns desquels je professe une estime par-
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724 REVUE DES DEUX MO>'DES.
ticulière. Je prétends encore moins me déclarer hostile à lou
changemcns, ainsi que je viens de le dire; mais il me semble
nécessaire de soumettre à une critique exacte les principes mis
en avant pour généraliser ces changemens, les méthodes pro-
posées pour les définir, et les procédés que l'on voudrait suivre
pour les appliquer. Tel est l'objet du présent article.
I. — ÉVOLUTION HISTORIQUE
Pour mettre en évidence le véritable caractère des problèmes
de la Réforme de la langue française, parlée et écrite, il est
utile de remonter d'abord à ses origines : c'est ce que je vais
tâcher de faire, très brièvement d'ailleurs.
Au cours de l'évolution historique de la langue française,
ridéal poursuivi depuis le xvi® siècle a été celui des langues dites
classiques, tel qu'il avait été conçu et proclamé au temps de la
Renaissance : il n'a cessé de hanter les esprits jusqu'à nos jours.
C'était d'ailleurs une conséquence de la tradition des études
latines et grecques, maintenues comme base principale d'une
éducation libérale. Sans vouloir discuter ici cette conception,
qui a vieilli, on doit avouer qu'elle repose sur une erreur his-
torique, relative à l'existence supposée d'un modèle antique de
langues classiques.
En réalité, le grec et le latin n'ont pas été constitués d'après
cette formule, c'est-à-dire soustraits à la loi générale de révo-
lution.
L'histoire de ces langues, aujourd'hui mieux connue et appro-
fondie par la critique moderne, a montré que le prétendu état
fixe sous lequel on les enseignait naguère, était une fiction de
professeurs et de grammairiens : ils avaient envisagé comme des
types absolus l'état de ces langues à un certain moment de leur
existence, celui où leur littérature a atteint un degré particulière-
ment brillant. Le système que l'on préconisait depuis le xvi* siècle
dans leur enseignement scolaire, c'était la langue de Thucydide,
de Sophocle et de Démosthène en grec, la langue de Cicéron et de
Tite-Live, d'Horace et de Virgile, en latin : types bien liniités,
car, en réalité, des auteurs grecs ont écrit pendant deux mille
ans au moins, depuis Homère et Hésiode, jusqu'aux philosophes
alexandrins, aux Pères chrétiens et aux chroniqueurs byzantins;
et ces auteurs ont employé des variantes et des dialectes bien
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LA RÉFORME DE LA LANGtTE FRANÇAISE. 725
différens, quant au style, aux mots, à la grammaire et à la pjpo-
noDciation.
Il en a été de même du latin , depuis les vieux législateurs,
historiens et poètes des iV» et m* siècles avant notre ère, jusqu'à
Sulpice Sévère, Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours; à la
suite desquels il conviendrait d'ajouter l'immense littérature
latine du moyen âge, qui a prolongé de dix siècles l'empire litté-
raire de la langue romaine. Une influence réciproque s'exerçait
d'ailleurs, entre les variations de cette langue savante et sacerdo-
tale, et le français d'alors, réputé vulgaire et dédaigné.
Or, il en a été précisément de même de notre langue fran-
çaise, depuis le ix® siècle, où elle apparaît comme langage dis-
tinct, au moment où les nationalités de l'Europe centrale,
violemment assemblées par la force dans l'empire franc, se
séparent et se manifestent.
Les monumens écrits depuis cette époque permettent de
constater de la façon la plus nette les variations successives de la
langue parlée : elles ont été retracées et discutées par les savans
et les critiques les plus habiles et les plus compétens. Chacun,
d'ailleurs, peut en constater toute l'étendue, par un coup d'œil
comparatif jeté sur les écrivains français : en prose, de Villehar-
douin et Joinville à Froissart, à Gomines, à Rabelais et à
Montaigne; en poésie, depuis les chansons de geste jusqu'à
Ronsard et aux poètes du xvi® siècle; et non moins jusqu'au
temps de nos écrivains devenus classiques depuis le xvn® siècle,
et qui sont l'objet des études couran es des écoliers d'aujour-
d'hui, en France et à l'étranger. Pour constater toute l'étendue
des variations de l'orthographe, en particulier avant la Renais-
sance, il suffit d'ouvrir le Dictionnaire de F ancienne langue fran-
çaise du IX^ au XV^ siècle, composé par Frédéric Godefroy, en
dix volumes, comprenant de 40000 à 50,000 mots environ.
Rappelons ici pour mémoire les profondes études des savans
français et étrangers, qui se sont succédé au cours du xixP siècle,
et sans sortir de notre temps et de notre pays, citons entre autres,
et en quelque sorte au hasard, pour ne pas procéder à des énu-
mérations, les publications du regretté Gaston Paris et de
M. Paul Meyer, V Histoire de la langue et de la littérature fran-
çaise par Petit de JuUeville, le cours de M. Ferdinand Rrunot, à
la Sorbonne, etc., etc.
Jusqu^au xvi** siècle, il n'existe pas à proprement parler de
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726 REVUE DES DEUX MONDES.
langue française uniforme, et absolue, pas plus qu'un gouw
nement uniforme pour toute la France : cela est capital à n^
peler. Jusque-là les diversités provinciales sont trop fortes et les
dialectes des provinces conservent leur autorité d'usage : ils n'ont
pas encore passé à l'état de patois. C'est à partir de François 1",
que la nationalité française, — affirmée au siècle précédent par
l'apparition de Jeanne d'Arc et lexpulsion des Anglais, et conso-
lidée par l'effondrement de la féodalité sous l'action de Louis XI,
— commence à exister dans sa plénitude. L'autorité royale se
manifeste à la fois par la création d'une cour et par celle d'une
administration étendue à l'ensemble du pays. En même temps,
l'imprimerie tend à unifier l'orthographe, tandis qu'elle propage
les œuvres des plus anciens auteurs qui soient demeurés jus-
qu'à nos jours d'une lecture facile et assez courante : Rabelais,
Ronsard, Montaigne, etc. Certes, leur langue, leur grammaire,
leur orthographe diffèrent singulièrement de celles d'aujourd'hui,
et il est indubitable qu'elles ne diffèrent pas moins de celles des
xiv® et XV* siècles. Or, l'écart principal entre leurs usages et ceux
de leurs prédécesseurs, la correction si l'on veut, ne se déve-
loppa pas spontanément; ce fut surtout l'œuvre voulue et systé-
matique des écrivains et savans de la Renaissance. Éblouis par
la réapparition des auteurs classiques de l'antiquité, ils s'effo^
cèrent de rapprocher la grammaire et l'orthographe des noms
français de leurs origines étymologiques, réelles ou prétendues.
Tantôt, ils ont ainsi modifié et, disons-le nettement, altéré
l'orthographe traditionjielle d'un grand nombre de mots d'usage
courant, pour la rapprocher de celle de leurs radicaux et gêné-
rateurs antiques; tantôt, ils ont créé des mots nouveaux, sous
une forme calquée servilement sur celle des mots grecs et latins
dont ils les dérivèrent ; sans se préoccuper de savoir si les mêmes
mots n'avaient pas déjà passé dans la langue usuelle sous une
forme un peu différente, parce qu'elle avait été graduellement
adoucie. Tels sont les doublets, de sens identique ou modifié:
Compte et coîite, amant et aimant^ doublets où l'orthographe
nouvelle était d'ordinaire compliquée par l'étymologie; et une
multitude d'autres, où la nouvelle orthographe était au con-
traire plus simple. Des lettres parasites, disparues avec le cours
des temps, furent réintroduites dans bien des mots : ainsi, doiU
é, devinrent : doigt y pied; la lettre y fut substituée à l'idam
P\es mots dérivés du grec, etc., etc.
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LA RÉFORME DE LA LANGUE FRANÇAISE. 727
Si Ramus accomplit œuvre utile en faisant passer dans
Fusage la distinction, par des signes différens, entre les deux
prononcialionsi des lettres qui jouent à la fois le rôle de voyelle
et le rôle de consonne, telles que Vi ancien, dédoublé en i et y,
et Vu ancien, dédoublé en u et v, par contre, les grands impri-
meurs du XVI® siècle, Robert Estienne, en particulier, dans son
Dictionnaire de 1540, eurent, par Tintroduction des lettres para-
sites, une fâcheuse initiative, vainement combattue par les
poètes Ronsard et Du Bellay. Ces derniers réclamaient la
liberté de varier Torthographe, suivant la rime et le nombre do
syllabes que le vers comporte. D'après le premier, dans son
Abrégé de VArt poétique, il est écrit :
« Tu diras selon la contrainte du vers :
« Or et ore, adoncq et adoncque^ avecq et avecques, etc. »
Ces licences poétiques étaient réclamées en vue de la rime,
du nombre des syllabes, des hiatus, et des liaisons que Ton
désirait éviter, ou rendre plus faciles; elles subsistent d'ailleurs,
même de notre temps, pour un certain nombre de mots.
Cependant, la langue, ainsi façonnée artificiellement, avait
déjà été modifiée par une certaine réaction, lorsque au
xvn*' siècle fut fondée TAcadémie Française. L'autorité toute
morale de celle-ci fut acceptée peu à peu, sans coaction admi-
nistrative ou autre, d'aucun genre, à la suite de la publication
de son Dictionnaire en 1694. Les éditions et revisions succes-
sives de ce Dictionnaire signalèrent bien des réformes modérées :
les unes, conformes à des usages déjà courans, les autres
acceptées presque aussitôt.
C'est ce qui arriva, notamment en 1718, en 1740, en 1762,
époque où d'Olivet réforma S 000 mots. Je n'y insisterai pas,
M. Faguet ayant donné dans un écrit récent l'indication détaillée
de ces réformes académiques successives, toujours opérées à
l'amiable, et adoptées par le consentement général; lequel, je le
répète, avait précédé dans cette voie les indications du Diction-
naire.
Au XIX* siècle, une période nouvelle s'est ouverte, par suite
de l'organisation administrative de l'Instruction publique, sur-
tout dans ses degrés primaire et secondaire. Déjà d'ailleurs, au
xviii® siècle, l'orthographe avait commencé à être fixée plus
étroitement, parce que le français était devenu la langue usuelle
de la diplomatie et des accords internationaux : conséquence
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728 REVUE DES DEUX MONDES.
de sa clarté exceptionnelle et de Tautorité intellectuelle et
morale de ses littérateurs et de ses savans.
Le français fut alors accepté comme la langue universelle des
gens cultivés, et il parut appelé à prendre la place occupée
autrefois par le latin dans le monde jusqu'au xvm* siècle.
Cependant, l'institution de FUniversité impériale, aux débuts
du XIX® siècle, eut pour conséquence, en France, Tétablissem^it
d'un système officiel et général de grades, diplômes et titres pro-
fessoraux et administratifs. De là l'organisation d'examens et de-
concours, rendus obligatoires pour l'accès aux fonctions et à cct
taines professions, telles que celles de médecin, avocat, phar-
macien, etc.
A la même époque, on crut qu'il était possible de fixer d'une
manière défini);ive les principes fondamentaux de toute législa-
tion, de toute connaissance, et en particulier ceux de la langue,
grammaire et orthographe. C'était le temps où Condillac, rame-
nant tout à la logique, déclarait que « Tart de raisonner se réduit
à une langue bien faite. » Sans discuter la valeur de cette philo-
sophie un peu étroite, qui tenait compte seulement de la forme
extérieure des sciences et non de leur contenu positif, il est certain
que ce fut alors qu'ont été constituées par voie de règlemens une
grammaire et une orthographe officielles, imposées à l'enseigne-
ment. Elles furent adoptées par presque tous les écrivains et
imprimeurs. On conserva, d'ailleurs, par une sorte d'entente ta-
cite, l'habitude déjà prise de se conformer au Dictionnaire de
r Académie .'c'était sous-entendre que celle-ci devait se conformer
à l'usage commun, et non lui imposer ses idées particulières.
Il y a trois quarts de siècle, la grammaire de Noël et Chap-
sal était ainsi devenue à peu près un véritable catéchisme d'en-
seignement primaire et secondaire, catéchisme complété par des
exercices systématiques de cacographie.
Ce n'est pas qu'il ne se soit élevé de tout temps des réforma-
teurs pour signaler les inconvéniens et les abus de cette rou-
tine officielle. Leurs protestations ont même été fort vives au
temps de Louis-Philippe; et elles n'ont guère cessé de se pro-
duire. Mais c'est de nos jours que les critiques sont devenues
plus dures, et la polémique plus ardente. Des réformes de plus
en plus étendues ont été proposées ; elles ont même été mises en
œuvre dans les journaux dits « réformistes, » et dans l'impression
de quelques ouvrages privés.
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LA RÉFORME DE LA LANGUE FRANÇAISE. 729
En même temps, on vît apparaître des tentatives plus géné-
néraies, telles que le Volapuck et TEspéranto^ pour constituer
une langue universelle, construite artificiellement, et destinée à
servir d'instrument aux relations internationales. Ce n'est pas
ici le lieu de parler de ces tentatives, pas plus que des notations
symboliques des mathématiciens et des chimistes, sortes de lan-
gages idéographiques, que chaque initié comprend et traduit
dans son propre idiome.
Mais il convient de revenir à notre sujet, je veux dire à la
réforme de l'orthographe française. On va rappeler d'abord quel-
ques-unes des critiques les plus autorisées, parmi celles que l'on
adresse aujourd'hui à notre langue ; puis on signalera les pro-
positions de réformes désignées sous le nom spécieux, mais illu-
soire, de « simplifications. » On discutera les méthodes suivies
pour dresser le tableau de ces modifications, et surtout les pro-
cédés destinés à les imposer.
II. — LES RÉFORMES PROPOSÉES
Réforme des mots, réforme des syllabes, réforme des lettres,
et, pour un avenir plus ou moins voisin, laissé dans Tombre, ré-
forme de la grammaire : telle est l'étendue des réformes agitées
en ce moment, en vue d'une réalisation réputée nécessaire.
Seule la réforme du système général des signes, qui ont joué un
si grand rôle dans l'histoire du langage humain n'est pas encore
mise en cause, au moins devant les conseils ou corps réputés
compétens.
Le programme actuel est suffisamment vaste, du moment où
Ton se propose d'attaquer la pratique commune. Il convient
d'examiner d'abord quels principes généraux présideraient aux
réformes proposées.
Ces principes peuvent être réduits à deux : Tétymologie,
et le phonétisme; leur application a été modifiée d'ailleurs,
d'après diverses considérations de fait, envisagées comme « prin-
cipes secondaires. »
Le principe étymologique est évidemment le moins impor-
tant des deux : il a été suivi d'abord, d'après une vue assez
éttoite des choses, au moment de la Renaissance, ainsi qu'il a
été dit plus haut. Les lettrés d'alors, transportés d'enthou-
3ia8me pour la culture antique, y voyaient la source essentielle
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730 REVUE DES DEUX MONDES.
et le modèle de tout progrès pour la civilisation , l'art et la science
modernes.
Voilà pourquoi, auxvi^ siècle, on s'appliqua à rattacher l'or-
thographe des mots français à leurs origines latines et grecques.
Cette opinion avait l'avantage de tendre à réduire à une formule
précise la loi des corrections que l'on croyait utile de faire dans
Tôrthographe des mots, tels qu'ils s'étaient constitués au cours
des temps, par l'évolution propre des différens dialectes pro-
vinciaux.
Aujourd'hui même, les règles étymologiques sont encore
observées soigneusement dans la création des mots nouveaux
tirés du grec ou du latin, mots créés pour désigner soit des sub-
stances ou des instrumens jusque-là inconnus, soit des notions
spéciales, dans Tordre de la science et de l'industrie. Mais il m
est tout autrement de la langue courante; les philologues nova-
teurs ayant constamment tendu, depuis le xvn« siècle, et plus
encore de notre temps, à écarter le système étymologique, enta-
ché à la fois de pédantisme et de superficialité, et fécond en dif-
ficultés pour l'orthographe et la prononciation normales.
Le principe sur lequel s'accordent maintenant la plupart
des novateurs est à la fois plus général et plus simple, en
théorie, du moins : c'est le phonétisme. 11 repose sur l'obligation
d'établir une exacte conformité entre l'écriture des mots et leur
prononciation. L'écriture, dit-on, est la parole écrite, l'image
de la voix : opinion excessive en fait, car l'écriture a débuts
dans l'histoire par être l'image des objets, première phase dont
nous possédons des exemples bien connus chez les anciens
Mexicains. De là sont dérivés, par des modifications graduelles
et des signes fort dissemblables, les systèmes hiéroglyphiques de
l'Egypte et de la Chaldée; un système analogue demeure encore
en vigueur chez les Chinois. Nos écritures alphabétiques tirent
leur origine, comme on sait, d'une transformation des signes
hiéroglyphiques, dont la construction première était étrangère
au phonétisme.
Quoi qu'il en soit, il serait évidemment commode d'établir
une conformité aussi exacte que possible entre la langue apprl*
par l'oreille et la langue enseignée par les yeux.
Dans une langue idéale, on conçoit que tout mot démit
posséder une signification unique, répondant à un même son ou
ensemble de sons, et représenté par une orthographe unique.
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LA RÉFORME DE LA LANGUE FRANÇAISE. 731
Malheureusement, cet état idéal n'a jamais existé pour aucune
langue, malgré les efforts des grammairiens. En ce qui touche
la prononciation en particulier, l'histoire nous apprend qu'elle
varie pour un même mot dans le temps et dans l'espace. J'exa-
minerai de plus près ces variations et le remède que l'on y a
proposé, dans une autre partie de la présente étude, ainsi que
les objections qu'il soulève.
Quoi qu'il en soit, les promoteurs universitaires de la réforme
actuelle ont trop de bon sens, et d'expérience de l'enseignement,
pour proposer le phonétisme comme principe unique et absolu
des modifications qu'ib voudraient établir. Dans leurs rapports,
ils ont introduit divers tempéramens, désignés aussi sous le nom
un peu arbitraire de principes.
Tel est le principe dit de conformité, qill consiste à mainte-
nir entre certains mots générateurs, supposés plus rapprochés
des racines étymologiques, et les autres mots dérivés de la
môme racine, une conformité d'orthographe.
Ils y ont joint un principe, dit d'analogie, qui consiste à
adopter une orthographe unique pour la représentation des
syllabes réputées jouer un rôle analogue, — ce qui est vague;
— et prononcées d'une façon identique, — ce qui est parfois
contradictoire avec les déductions méthodiques du principe de
conformité. Ils s'efforcent d'éviter de rien innover contre la
prononciation et de choquer trop fortement les usages reçus.
En particulier, on doit, disent-ils, respecter les lois de forma-
tion des désinences caractéristiques des accords entre les diffé-
rons groupes de mots : substantifs, adjectifs et verbes.
De là, tout un ensemble d'exceptions, que les partisans de la
réforme orthographique n'ont guère cherché à ramener à des
règles précises. Ils ne se sont pas non plus prononcés d'une
façon nette sur l'intervention de l'accent tonique, dans la com-
paraison de l'orthographe des mots générateurs ou radicaux et
de leurs dérivés. A cet égard, les systèmes adoptés ou proposés
ne sont ni clairs, ni homogènes. Ilsabondt^nt en contradictions,
qui n'ont pas empêché leurs auteurs de les gratifier du nom
tendancieux d'à orthographe rationnelle. »
Nous allons examiner de plus près les questions posées à
propos de la réforme de l'orthographe; nous bornant d'ailleurs
à quelques exemples, sans prétendre reproduire ici Ténuméra-
tion de toutes les défectuosités, par excès ou par défaut, de la
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732 REVUE DES DEUX MONDES.
langue française, ni celle de toutes les modifications proposées.
Voici la liste des questions principales, relatives à la réforme
de Torthographe, telles qu'elles vont être signalées :
Réforme et simplification des lettres et signes de l'alphabet;
additions et substitutions de lettres ;
Suppression des lettres parasites et des lettres redoublées;
Homophones et polyphones, d'orthographe identique ou
différente.
1° Réforme et simplification des signes alphabétiques. — Lfô
alphabets des différentes langues européennes et sémitiques
dérivent, selon Topinion reçue, de l'alphabet phénicien, procé-
dant lui-même de certains hiéroglyphes égyptiens, par une
transformation radicale du système ancien. Le nombre des carac-
tères de ces alphabets varie, suivant les peuples, — en raison de
leurs traditions, et de leurs organes vocaux, — entre 22 et 33 en-
viron, auxquels on a adjoint 4 ou 5 signes auxiliaires. L'en-
semble de ces caractères et signes est destiné à représenter les
consonnes, les voyelles, les sons complexes et les aspirations.
Rappelons d'ailleurs que, dans les langues sémitiques, les
voyelles n'avaient pas, à l'origine, de signe propre, étant con-
fondues avec les signes des aspirations. C'est seulement pins
tard que l'on a ajouté les voyelles, comme signes accessoires,
au-dessus ou au-dessous des consonnes. Au contraire, dans les
langues latines, les aspirations ont tendu à disparaître.
Si nous nous bornons aux signes de l'alphabet français, nous
trouvons vingt-cinq lettres et quatre accens ou signes ana-
logues. Or, dans notre alphabet, on propose aujourd'hui de sup-
primer l'y, traduction de l'upsilon grec, en le remplaçant parla
lettre i. Cette suppression est déjà faite en italien.
On propose également de supprimer l'A muette, lettre qui
ne se prononce pas ; ce qui a été fait en allemand, et même en
français, dans certains dérivés du p, grec, tels que rythm^
ainsi que dans les mots autrefois dérivés des doubles lettres
grecques associées <p6 : naphtaline. L'élimination de l'A est même
complète en italien. Mais il ne saurait en être de même en
français de l'A aspirée, surtout en raison des liaisons : par
exemple, le héros. On propose encore de faire disparaître Vh qui
figure dans joA. Il y a plus : on veut supprimer ce dernier grou-
pement tout entier, qui répond au grec 9, lequel a été remplacé
dans l'écriture française à la fois par la lettre simple / et par le
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LA RÉFORME DE LA LANGUE FRANÇAISE. 733
groupement ph. Ce dernier, faisant double emploi, devrait donc
disparaître.
Dans cet ordre de modifications, les novateurs semblent
avoir oublié une simplification non moins essentielle et non
moins facile, la suppression de la lettre y, laquelle ne figure en
français dans les mots composés que suivie de Vu : qu^ et tou-
jours avec le son du A, qui suffirait parfaitement dans tous les cas.
D'ailleurs, comme lettre finale, le q ne figure aujourd'hui, je
crois, que dans deux mots, coq^i cinq^ où le k suffirait.
Le k suffirait aussi à la place du système ch prononcé avec
son dur, ce qui étendrait Télimination de Vh.
Par contre, il pourrait y avoir lieu d'ajouter à Talphabet
français certaines lettres pour exprimer des sons très réellement
prononcés, mais écrits d'une façon à prêter à confusion. Tel
est le son ch doux dans les mots : chercher, chat, chiffre, choc^
chute. De même / mouillée.
De môme encore, le groupement gn avec son mouillé :
agneau, règne, signe.
Ramus avait déjà proposé de telles* additions au xvi^ siècle*
D'après la même idée, on a proposé d'affecter la lettre double w,
inusitée en français, au système complexe qui se prononce oua :
proposition contestable, à cause de la valeur connue de cette
lettre en allemand et en anglais.
Observons que ce procédé d'additions de signes littéraux n'est
pas insolite ; il est déjà usité dans certaines transcriptions de
langues étrangères. En efl'et, les savans qui impriment, avec
les caractères ou lettres de lalphabet latin, les textes des langues
de l'Orient, et même les textes de la langue russe, ont été con-
traints d'introduire dans cette représentation des accens, nota-
tions et signes tout spéciaux.
On voit par là quelles diversités, souvent radicales, existent
entre la prononciation des dilférens peuples, et à quel point il
est impossible d'imaginer un système universel de phouétisme
en écriture.
Peut-être n'est-il pas superflu de rappeler ici les tentatives
faites à différentes époques pour enrichir de lettres supplémen-
taires l'alphabet latin : il suffit de citer les essais faits par Tem-
pereur Claude et par le roi franc Chilpéric.
Dans nos langues modernes elles-mêmes, le rôle des lettres
i et u, qui jouaient dans Talphabet latin le double rôle de
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734 REVUE DES DEUX MONDES.
voyelles et de consonnes, a été dédoublé au profit du j et du p,
spécialement appelés au rôle de consonnes.
On sait encore qu'en grec, deux des voyelles de Talphabet
latin sont représentées chacune par deux signes, suivant que le
son en est bref ou long. En français, même, on a désigné les
sons multiples des voyelles par les trois accents, aigu, grave,
circonflexe ; sans parler ni d'un quatrième signe, le tréma, ni de
la valeur propre de IV muet.
L'accouplement des voyelles , celui des consonnes et l'exis-
tence de la lettre double : œ (œil), produisent également des
sons complexes, analogues à ceux des lettres grecques, j^,<J*, etc.
Ces sous sont mal représentés dans notre alphabet.
On conçoit dès lors comment le grammairien Doumergue,au
cours du dernier siècle, avait cru devoir proposer de porter
l'alphabet à quarante signes : dix-neuf voyelles et vingt et une
consonnes.
2^ Substitutions de lettres, — J'ai déjà parlé de la substitu-
tion de la lettre f au groupement ph. Les lettres a: et 5 à la fin
d'un mot, où elles ne se prononcent pas, et notamment au plu-
riel, pourraient être remplacées d'une façon uniforme par la
lettre s : les feus au lieu de feux, les dieus au lieu de dieux, dis
au lieu de dix y chous an lieu de choux, eureus au lieu de heu-
reux, etc.
Mais la prononciation oblige à conserver Vx dans borax,
codex ^ Aixj exil, auxiliaire, etc., à cause du son propre delà
lettre ; à moins de remplacer Vx par les deux lettres es : ecsil
pour exil, aucsiliaire, etc. Cela a été proposé, en efiFet, par quel-
ques réformateurs, par analogie avec tocsin, opposé à toxine ei
à vaccin. Le s remplacerait aussi le ç avec cédille : fason pour
façon; fransais pour français; Fransois pour François.
Le s remplacerait encore le / et le c, suivis de la lettre /avec
prononciation sifflante : siel pour ciel, et par extension: sterne pour
science, nasion pour nation, prononsiasion pour prononciation^
On éviterait ainsi l'identité d'écriture avec prononciation
contradictoire : comme dans partition devenant partision, ei
pétition devenant pétision.
Ici se placent, par voie d'extension, certains changemens qui
touchent aux modes de formation grammaticale, tels que la
diversité plurielle des mots en al : cheval faisant chevaux, tan-
dis que naval fait navals; fatal, fatals.
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LA RÉFORME DE LA LANGUE FRANÇAISE. 733
De même, les mots en el, ciel faisant deux; on écrit déjà
ciels de lit;
On écrit d'ailleurs le miel et les miels ^ le fiel et les fiels.
De même le pluriel des mots en o/, qui font le plus souvent
ols^ mais quelquefois ous: fol^ fous ; col, cous^ etc.
3® Suppression des lettres parasites et des lettres redoublées,
— La suppression des lettres parasites et des lettres redoublées
est une des propositions favorites des réformateurs de la langue :
il s'agit de la suppression des lettres écrites qui ne se pro-
noncent pas. Cette suppression a déjà été exécutée en pratique
pour un. certain nombre de mots : nous écrivons aujourd'hui
savoir et sucer, et non sçavoir et sugcer, par exemple; et beau-
coup de personnes suppriment le / dans le pluriel des substan-
tifs en ant et ent. Mais la généralisation de ce principe com-<
porterait des conséquences aussi nombreuses que singulières.
En premier lieu, si Ton procédait avec une rigueur purement
logique, on devrait supprimer les lettres représentatives des
accords grammaticaux, tels que le s au pluriel, les lettres ent
de la troisième personne des. verbes, etc.; ainsi que les lettres
non prononcées, dans l'accord des substantifs et des adjectifs, ou
dans le passage d'un mot masculin au féminin : aimé et aimée, etc.
Ce genre de réformes n'a pas échappé à certains innovateurs.
Mais il résulterait de ces suppressions des troubles trop grands
dans la grammaire, et dans les liaisons entre mots, pour que les
gens les plus prudens aient cru pouvoir les préconiser.
Une autre réforme non moins grave, suggérée par un pho-
nétisme conséquent, serait la suppression de Ve muet, surtout à
la fin des mots. Si on la combine avec celle de Vh muette et des
lettres redoublées, on sera conduit à écrire; l'om, au lieu de
V homme; la fam au lieu de la femme, Veur au lieu de V heure ^
de même théorie deviendrait téori, etc.
En fait, ces conséquences extrêmes du système phonétique
ne sont pas proposées par la plupart des réformateurs. Ils se
limitent à Ve muet intérieur : soirie au lieu de soierie; cotlette
au lieu de côtelette; erment (analogue à serment), au lieu de erre-
ment, etc.
La plupart réclament la suppression des lettres parasites in-
troduites au XVI* siècle, en vertu du principe étymologique, et
qui ne se prononcent pas. Telles sont le p de compte et compter
(ce qui entraîne le changement de m en n : conter) ; le /> de
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736 REVUE DES DEUX MONDES.
sculpture et de baptême, le g de doigt, le d de pied. Rappelons
ici la suppression de Vh muette.
Mais là encore on admet des tempéramens pour les mois
usuels, tels que homme, herbe, bonheur; en prétextant qu'il ne
faut pas faire trop de violence à leur orthographe latine. Toute-
fois, cette Aaolation des principes phonétiques n'a été acceptée
que par* les plus modérés des réformistes.
La suppression des lettres parasites obligerait encore à écrire
au présent des verbes tels que : prendre; je pren, ou je prem^^n
lieu de : je prends;
mordre : je mors, ou je mor, au lieu de je mords. On voit que
le phonétisme entre ici en conflit avec les lois de la formation
grammaticale des temps et des personnes des verbes.
On réclame également au nom du phonétisnie, la suppres-
sion des lettres redoublées, telles que : b, abé pour abbé;
c, acaparer pour accaparei^;
d, tels que adision pour addition ;
f, afaire pour affaire;
g, agrésion pour agression;
l, alocasion pour allocation;
m, ardamen pour ardemment ;
n, persone pour pei'sonne ;
p, f râper pour frapper;
s, ésin pour essaim, asasin pour assassin;
t, f roter pour frotter, etc.
Le détail des applications de cette règle nouvelle, on le voit,
est immense. Il suffira de dire qu'il s'agit ici de modifier l'or-
thographe de plusieurs milliers de mots français; sauf à accepter
des exceptions de tout genre, fondées sur les difficultés et con-
tradictions, résultant des conformités, analogies, origines la-
tines des mots d'usage courant, accent tonique ou simplement
accent oratoire, conservation de la physionomie des mots, crainte
des confusions, etc. : exceptions illimitées (1) qui détruisent la
généralité des simplifications attribuées à la méthode.
Voici encore quelques-unes des objections relatives aux
lettres parasites, lesquelles peuvent être opposées à la mise en
pratique réglementaire d'une orthographe nouvelle, non sanc-
tionnée déjà par l'usage. Ces objections résultent de l'application
(1) Voyez le Journal le Réfonnisle du 15 janvier 1907.
I
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LA RÉFORME DE LA LANGUE FRANÇAISE. 737
ri
'^
de la réforme aux noms de personnes, de localités, de contrées : |
application déjà faite cependant en italien, parce qu'elle était
inévitable, dès que l'habitude d'une certaine écriture courante
des sons a été acquise. Or elle amène la déformation des noms
propres et des noms géographiques.
Soit d'abord les noms de ville, de fleuve, de localité. Il fau--
drait écrire, d'après les règles phonétiques, pour les villes :
Lioriy au lieu de Lyon; Nansi pour Nancy; Bordo pour Bor-
deaux; Oser pour Auxerre; Po •çoxir Pau; Orè pour Auray ; Mo
pour M eaux, etc.
De même pour les fleuves : ^
Rin au lieu de Rhin; Sone au lieu de Sadne; Rone au lieu de
Bhône; lone pour Yonne; de même, In pour Ain, etc.
Parlons maintenant des noms propres.
La suppression du ph et de Vh muette, obligerait à écrire :
Pilip ou Filipe au lieu de Philippe ; Téofil au lieu de Théo-
phile; Arno au lieu de Arnaud; Arto au lieu de Artaud; For au
lieu de Faure, ou Fort; Tiéri au lieu de Thiéry; Chovo au lieu
de Chauveau; Avè au lieu de Havet; Ane au lieu de Bahn;
Osmane au lieu de Haussmann,
Ainsi on serait entraîné par les habitudes de la nouvelle
langue à changer l'orthographe d'une multitude de noms propres,
au grand dommage de l'état civil des individus, et des familles.
Ce changement général ne pourrait se faire d'ailleurs que par
une loi, et avec une multitude de perturbations sociales.
i^ Homophones et polyphones, — Voici l'une des difficultés
les plus considérables de la langue écrite et de la langue parlée :
ce sont les mots et les syllabes possédant la même prononcia-
tion avec des sons diff*érens, leurs orthographes étant identiques
ou dissemblables ; il s'agit des homophones. Une autre difficulté
non moins grande répond aux mots et syllabes de môme ortho-
graphe, avec prononciation différente : ce sont les polyphones.
Au point de vue de l'enseignement du français, et de la com-
préhension par les enfans et par les étrangers, il y a là une
source de méprises perpétuelles. Les calembours en témoignent
d'une façon comique.
Pour qu'une réforme de la langue fût vraiment efficace à cet
égard, elle ne devrait laisser subsister aucune amphibologie de
sens ou d'écriture. Cependant cet ordre de problèmes n'a guère
été abordé par les réformistes; ils se bornent d'ordinaire à affir-
TOMB XXXVII. — i907. 47
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738 REVUE DES DEUX MONDES.
mer que les incertitudes seront évitées par la signification géné-
rale de la phrase. Cette affirmation vague n'empêche pas une
multitude de difficultés et d'équivoques, même pour les adultes
nationaux, et a fortiori, pour les débutans.
Je vais essayer de préciser la question par quelques dévelop-
pemens, afin de montrer toute l'étendue des problèmes ortho-
graphiques et phonétiques qui s'y rattachent. Leur solution com-
plète exigerait qu'un même son répondit à un sens unique, et
se traduisît par une orthographe identique.
Citons des exemples, choisis au hasard, parmi une multitude.
1^ Homophones de même prononciation et orthographe, avec
signification différente.
Tels sont les mots :
A (verbe avoir, dérivé du latin habet) et a (préposition dérivée
de ad) ; but (verbe boire) et but (fin) ; coq (oiseau) et coq (cuisi-
nier); gros (poids) et ^roJ (adjectif); neuf [nom de nombre) et
neuf (adjectif) ; or (adverbe) et or (métal) ;
son (prénom), son (bruit), son (de farine); sûr (préposition),
5wr (adjectif, certain), 5wr (adjectif, aigre); aimant (verbe aimer,
du latin amare) et aimant (substance magnétique, de adamas), etc.
2^ Homophones de même prononciation, avec orthographe
différente.
Tels sont les mots :
0 vocatif, oh, au, eau, haut, os, eaux, aux, aulx (pluriel
d'ail) ;/bw, foie, foi, fouet; aine (partie du corps) et haine ;nime
(il), aimes (tu), aiment (ils); aimé et aimer; coq et coke; cor{ie
chasse), cor (épiderme épaissi), corps;
lis (verbe) et lits; mors (de cheval), mors (verbe), mmtre
(peuple), mort; pan (choc), pan (habit), Pan (divinité), paon
(oiseau) ; tan (écorce), tant, temps, t'en, tend (verbe) ; vin, vingt,
vint {verhe), vain (adjectif), vainc (verbe).
Ici viennent les longues listes de syllabes de même son,
concourant à former les mots, soit à l'aide de syllabes com-
plètes, soit avec lettres additionnelles, mais non prononcées.
Par exemple :
Ai et é : gai, gué, guérir, ai (verbe avoir) ;
ai et ais, aie, aine, aigle, Français, raie, haie;
é, ei, es, et, ets, dans les mots reine, près, prêt, rets.
De même la syllabe eu, avec les variantes o?m, ce, ue(œucre,
œil, cueillir) ;
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LA RÉFORME DE LA LANGUE FRANÇAISE. 739
La syllabe oe, avec les variantes ois^ oigt, oit, oix, oie, ouais
[loi, fois, doigt, boit, voix, etc.) ;
La syllabe ou, avec les variantes ous, out, oiix, oue {vous,
tout, toux, boue) ;
La syllabe an et ses homophones en, em;
Avec les variantes auc, and, ang, ant, aon {banc, grand,
sang, avant, faon);
Et end, eng, ent {prend et prends, hareng, vent et vents) ;
Et em, emps {emmuré, temps) ;
La syllabe in et ses homophones en, am; im, y m, avec les
variantes inc, ingt, int, inct, et eint {vint, vingt, instinct, chien,
teint), et ainct, aint, aints [étain, vainc, saints ei thym),
La syllabe on et ses homophones om, un, avec les variantes
ond, ondsj ons, ong, ont {coton, rond, bonds, aimons, long, pont),
et omb, ompt {nom, plomb, prompt), et jungle.
La syllabe un avec les variantes uns, unt, eun, um {uns,
emprunt, parfum, etc.).
On sait que ces similitudes de prononciation jouent un grand
rôle en poésie, surtout en ce qui touche les simples asso-
nances au moyen âge et plus étroitement la rime, aux derniers
siècles. Autrefois, on se bornait à la similitude de son de la
syllabe, et même du dernier son de voyelle. On trouve ainsi
flots rimant avec eaux, héros avec nouveaux, etc. De même, les
mots terminés par é avec Taccent aigu, précédé d'une consonne
quelconque, riment entre eux dans les poètes des xvn** et
xviu*" siècles. Mais aujourd'hui, on est plus exigeant: il faut la
similitude de son de la syllabe entière ; les auteurs les plus ri-
goureux exigent même Tidentité d'orthographe pour la rime.
Bref, il s'agit de savoir si la réforme ou simplification de
lorthographe attribuera à chaque son une graphie unique : toutes
les prononciations o^ au, etc., se tiraduisant uniformément par
la lettre o; toutes les prononciations oi par le signe oi; toutes
les prononciations, e, ei,ai, etc., par le signe accentué è; — an,
am, en, etc., par le groupe unique an; — eu, œ, œu, ue, par
le groupe unique eu; — in, en, ain, ing, par le groupe unique
in; — on, om, ung, par le groupe unique on; — un, eun, etc.,
par le groupe unique un. Ce serait là, certes, une grande sim-
plification; mais que dira-t-on des confusions?
3**Polyphone8 de même orthographe, avec prononciations diffé-
rentes et sens différens, parce qu'ils dérivent de radicaux distincts.
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740 REVUE DES DEUX MONDES.
Exemples de mots: lis (fleur) et lis (verbe), s non prononcé;
oui^ et ouï (participe) ; fils (dérivé de filins), l non prononcé,
mais s prononcé, ei fils (pluriel de fil), / prononcé, mais s non
prononcé.
Exemples de syllabes en eni : vent, expédient (son ani
aiment [ent non prononcé) ; vient (son en) ;
oin dans coin et coïncide;
in, vainc [c non prononcé) ; cinq, zinc {c prononcé), etc.
Son er : hiver (r prononcé) et nver [r non prononcé); tien
opposé à portiers (pluriel). De même hier opposé à lier, héritier;
fier (adjectif) opposé à fier (verbe) ; est (direction) opposé à fM.
(verbe) ; Vest opposé à lest (poids) ; lut (fermeture, / prononcé),
opposé à lut (verbe, / non prononcé). Dans but (fin), les Méri-
dionaux font sonner le t.
Il est clair que toute unification systématique d'orthographe
est ici illusoire; elle ne peut résoudre le problème, et elle
introduit la confusion de propositions nouvelles, arbitraires et
en dehors de l'usage.
m. — MÉTHODES DE RÉFORME. — MÉTHODES THÉORIQUES
Examinons maintenant les méthodes proposées pour effec-
tuer la réforme de la langue française, et spécialement celle de
la langue écrite.
Ces méthodes sont relatives à deux ordres de problèmes, tout
à fait distincts : les uns scientifiques, il s'agit des méthodes des-
tinées à fixer les règles abstraites et théoriques en quelque sorte
de la réforme ; les autres pratiques, et qui ont pour objet de dé-
terminer les règlemens applicables à renseignement scolaire et
à l'impression typographique de la langue :
Commençons par les méthodes scientifiques.
, Les auteurs de la réforme proposent, avons-nous dit, d'établir
une uniformité aussi étroite que possible entre l'écriture et la
prononciation : c'est-à-dire de fonder la réforme sur le principe
du phonétisme, sauf à modifier dans ses applications ce principe
essentiel, par certains compromis ou conventions de dérogation,
principes accessoires de conformité, d'analogie, etc., signalés pln^
haut. Le rôle de l'accent tonique, un peu laissé dans l'ombre,
intervient en outre d'une façon inévitable, pour certains de ces
compromis, ainsi que divers expédiens, tels que le recours à
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î^^
LA RÉFORME DE LA LANGUE FRANÇAISS. 741
récriture et à la prononciation des mots usités dans l'ancien
français, le maintien de certaines graphies, conformes à l'ortho-
graphe latine, ou bien encore à la graphie originelle des mots
anglais, allemands, bref exotiques de tout genre, introduits con-
tinuellement par les fabrications industrielles, et par les nomen-
clatures systématiques des sciences naturelles, physiques,
chimiques et mathématiques. En tout cas, les réformistes les
plus sensés ont obéi à la préoccupation de ne pas trop effarou-
cher les lecteurs, ou bouleverser les usages courans.
Sans nous arrêter à discuter scientifiquement tous ces com-
promis de détail, attachons-nous au principe général du pho-
nétisme, et cherchons à le définir d'une façon précise.
Le phonétisme peut être envisagé à deux points de vue, essen-
tiellement différens, mais dont la distinction n'a pas toujours
été faite par les philologues: le point de vue empirique, fondé
sur l'audition, c'est-à-dire purement subjectif; et le point de vue
théorique et objectif, fondé sur la représentation absolue du
son, telle qu'elle se présente lorsqu'il est enregistré d'une façon
indépendante par les appareils des physiciens.
Au point de vue empirique, la définition de la prononciation
repose sur l'opinion moyenne des orateurs et des auditeurs d'une
certaine région de la France, Paris, par exemple. On doit ajou-
ter : sur l'opinion des personnes lettrées et cultivées par une édu-
cation convenable, afin d'écarter les déformations du langage
populaire et de l'argot.
Or, cette restriction est insuffisante, attendu que la pronon-
ciation d'un même mot n'est pas identique dans les différentes
régions ou provinces de la France. Au Nord, les natifs de l'an-
cienne Flandre, de la Picardie, de la Normandie, de la Bretagne,
prononcent les mêmes mots avec des nuances parfois fort dis-
semblables. Il en est de même et plus encore au Midi, où l'accen-
tuation est particulièrement accusée et variable : ce qu'il est
facile de constater lorsque Ton compare la façon de parler des
gens du Languedoc, Agen, Bordeaux, Toulouse, et Montpellier,
entre eux, et avec celle des natifs des régions montagneuses du
Plateau central, de la Provence, Aix, Marseille et Nice, même
sans parler de la Corse.
La prononciation ne diffère pas moins dans les régions fron^
tières de l'Allemagne, Alsace et Lorraine, et dans le centre pro-
prement dit, réputé plus correct, Ile-de-France, Touraine, etc.
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742 REVUE DES DEUX MONDES.
Pour nous borner à un seul exemple tiré d'un mot courant, le
mot moi est prononcé, moi, moa, mouéy suivant la région.
Ces diversités sont surtout frappantes pour les personnes qui
n'ont pas quitté leur canton natal; les hommes cultivés eux-
mêmes, — quoique assouplis et uniformisés par leur édncatiofi
scolaire, et par leur contact réciproque dansiez assemblées, con-
seils, milieux officiels, — conservent pour la plupart des traces
de leur origine. L'accent et le ton des orateurs deviennent sur-
tout manifestes dans leurs discours publics, et Ton saisit d'antres
nuances dans les conversations familières. Ces diversités sont
telles que les personnes exercées reconnaissent aussitôt la pro-
vince native de celui qui parle. A fortiori en est-il de même du
français prononcé par des étrangers, Anglais, Allemands, Ita-
liens, qui y apportent chacun leurs tonalités et habitudes natio-
nales de prononciation. C'est là d'ailleurs une remarque que les
membres de ces nations appliquent réciproquement aux Françj^
qui parlent des langues étrangères. Je dirai plus : chacun de
nous reconnaît la voix des personnes qui lui sont familières, ce
qui montre l'étendue illimitée des sons et des prononciations
individuelles.
Voilà pourquoi, dans la pensée de se mettre à l'abri dœ diffé-
rences d'appréciation, les commissions officielles ont proposé,
au cours de ces derniers temps, de constituer un dictionnaire-
type, inscrivant à côté des mots, — fixée sur une orthographe
ancienne, ou rectifiée d'après la nouvelle réforme, — leur pro-
nonciation actuelle. On prendrait, a-t-on dit, comme base
actuelle, la prononciation moyenne, réputée bien constatée par
des observateurs choisis, telle qu'elle est pratiquée par les gens
d'une éducation suffisante dans les parties voisines de Tancienne
Ile-de-France. Mais ce système est bien fragile, le système des
locutions moyennes n'étant guère acceptable. En effet, pour peu
que l'on s'en rapporte â l'observation, il efet facile de constater
que le phonétisme empirique ne saurait être jugé avec une cer-
titude suffisante, par un même observateur, d'après TauditioD
des mêmes mots, prononcés par des Français de différentes ré-
gions. A fortiori, si l'on comparait les sensations de différons
observateurs, et à différentes époques, durant le cours des
siècles.
11 existe des exemples trop nombreux et fa^p connus de ces
variations historiques, pour les rappeler ici en détail. Bornoo»-
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LA RÉFORME DE LA LANGUE FRANÇAISE. 743
nous à citer celui du nom même des Français, qui s'écrivait et se
prononçait Françoisy il y a trois ou quatre siècles. De même en
langue française le mot Anglais, se disait Anglais, etc. Ici l'écri-
ture a changé en même temps que la prononciation; ce qui na
pas toujours eu lieu. La trace de ces prononciations anciennes
subsiste même aujourd'hui dans certains noms propres» dont
l'orthographe a conservé plus de fixité, pour des motifs faciles
à comprendre. Tels sont les noms propres : François, Lefrançois,
Langlois, constituant des doublets par rapport à la prononcia-
tion actuelle. On ne saurait douter que des variations semblables
ne doivent continuer à se produire, dans la suite des années, de
façon à faire disparaître progressivement les conformités abso-
lues entre l'écriture et la parole, qui pourraient être établies par
artifice à une époque donnée.
Observons que ces diversités de prononciation d'un même
mot n'ont rien d'arbitraire. Les causes en sont multiples. Sans
doute, elles résultent en partie d'habitudes acquises par l'éduca-
tion, en partie aussi du climat et de i'habitat, intervenant en
raison des inégalités de température, d'état hygrométrique de
l'air, etc. Mais ces diversités sont, à un degré plus profond, cor-
rélatives de différences anatomiques dans la structure même des
organes dé la voix chez les individus : larynx et cordes vocales,
bronches, gorge, palais, dents, langue, joues, lèvres. Les adjec-
tifs : gutturales, palatales, dentales, labiales, appliqués à cer-
taines lettres ou syllabes par les grammairiens, en témoignent
d'une façon catégorique.
Ces différences sont faciles à constater entre les races
humaines : Européens, Sémites, Mongols, et plus particulière-
ment. Français, Anglais, Allemands, Italiens, Espagnols. Elles
doivent exister, même pour une région donnée, entre les géné-
rations successives d'une nation identique, ou modifiée par le
mélange inévitable et incessant des races voisines.
En raison de ces différences phonétiques, qui rendent incer-
taine, quoi qu'on fasse, l'appréciation purement auditive de la
prononciation, il parait nécessaire de la définir autrement que
par l'usage ; je veux dire par les méthodes des physiciens, qui
enregistrent sous la forme de dessins rigoureux les signes tracés
sous l'influence des vibrations sonores. Cela peut avoir lieu au
moyen de certains instrumens.
Le problème de l'enregistrement des sons de la voix humaine
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744 REVUE DES DEUX MONDES.
est posé depuis longtemps. Or, on a constaté de bonne heure qull
ne suffisait pas de noter le nombre de Aâbrations correspondant
à rémission d'un son donné, ni même leur intensité. En effet,
les sons émis par la voix humaine sont complexes ; ils résultent
de la superposition d'un nombre plus ou moins grand d'ondula-
tions sonores, combinées entre elles, et spécialement avec leurs
harmoniques. La multitude des sons est dès lors illimitée. C'est
ce qui existe d'ailleurs en fait pour la voix humaine, d'après
l'expérience courante , chacun reconnaissant à la voix ses
parens et amis.
Il n'est donc pas permis de souscrire à l'espérance formulée
par quelques philologues de pouvoir énumérer tous les sons
possibles, et signaler chacun d'eux par une simple notation et
dénomination.
Il en est à cet égard des sons comme des couleurs ; chaque
couleur étant la résultante complexe d'une multitude d'ondula*
tions lumineuses, de longueurs et d'intensités inégales, tout en
produisant sur notre rétine, ou sur un cliché photographique,
une impression unique.
De même chaque son agissant sur notre oreille, et sur nos
enregistreurs physiques. Tout le monde sait qu'en pratique
l'enregistrement de la voix est aujourd'hui réalisé par divers
procédés, tels que l'emploi du phonographe, instrument réver-
sible, susceptible de conserver la voix et de la reproduire.
On sait aussi comment la transmission de la voix articulée à
distance se fait par le téléphone, et cela en vertu d'une série ré-
gulière de transformations mécaniques et électriques, qui ont
frappé d'étonnement notre génération.
Il semble donc que Ton devrait pouvoir noter exactement la
trace écrite de la prononciation des différens mots de la langue
française; on en donnerait ainsi une définition permanente. On
avait même espéré pouvoir constituer ainsi à l'aide du phono-
graphe une sorte de registre ou dictionnaire-type des prononcia-
tions de chaque mot, que l'on consulterait à volonté, en tout
lieu et à toute époque. Ce registre s'appliquerait d'ailleurs à
toutes les langues et dialectes, et même aux prononciations indi-
viduelles. Il pourrait être conçu à différens points de vue :
comme purement empirique, ou bien comme résultat d'une
analyse scientifique des sons. C'est ce qu'il convient de préciser
davantage.
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LA RÉFORME DE LA LANGUE FRANÇAISE. 745
Au point de vue purement empirique, il semble qu'il suffi-
rait de faire prononcer devant le phonographe, et enregistrer
par cet instrument, tous les mots par une personne déterminée,
dont on retrouverait ensuite à volonté la prononciation sur
un rouleau correspondant. Mais il est clair qu'il serait alors
nécessaire de constituer un nombre très considérable de ces
rouleaux, dont la collection représenterait la prononciation de
cet individu déterminé; puis on constituerait un certain nombre
de ces collections, pour les individus de chaque nation, et
de chaque province. A la vérité, un tel travail, quoique réali-
sable, serait énorme ; les comparaisons, pénibles, et sujettes à
contestation.
Mais voici des objections plus graves à cette manière de
procéder. En premier lieu, Tinscription phonographique ne re-
produit pas avec une exactitude absolue la voix individuelle ; et
la reproduction de celle-ci offre souvent, surtout si le ton est
peu élevé, un caractère nasillard.
Ce qui est plus grave, c'est que les tracés sont obtenus sur
cire et que la cire n'offre pas la rigidité des caractères métal-
liques de l'imprimerie. Il est plus que douteux que cette matière
molle et altérable puisse échapper à des déformations lentes,
dues aux changemens mécaniques et chimiques de sa constitu-
tion. Nous n'avons donc pas là un artifice certain pour la con-
servation permanente, même empirique, du phonétisme.
Pour aller au fond du problème, rappelons que le tracé du
phonographe, imprimé sur cire, est susceptible d'être repré-
senté par le mouvement d'un point ou petite masse vibrante
dans l'espace. Cela résulte à la fois de la reproduction réci-
proque de la voix enregistrée préalablement par cet instrument,
et de la transmission téléphonique de la voix. Or, je le répète,
les sons enregistrés offrent une diversité et une complexité com-
parables à celles des couleurs. Leur multitude est illimitée.
Pour arriver à définir complètement les sons, il serait nécessaire
que l'on pût soumettre les tracés du phonographe à une étude
physique et analytique, aussi approfondie que celles qu'on sait
exécuter pour les couleurs.
A cet égard, la reproduction des sons et l'étude de leurs tra-
cés phonographiques ou phototéléphoniques peuvent être envi-
sagées conmie susceptibles de deux degrés de perfection, de
même que la photographie des couleurs.
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746 REVUE DES DEUX MONDES.
On sait, en effet, que Ton peut obtenir deux sortes de pho-
tographies colorées, les unes, fabriquées par la superposition de
trois images colorées, et seulement approximatives ; les autres
tout à fait absolues, réalisées par les procédés de M. Lippmaim.
De même, les tracés phonographiques et phototéléphoniqnes,
développés à un certain degré, fournissent des courbes approxi-
matives, reproduisant les sons d'une façon un peu grossière;
tandis qu'un développement plus complet et plus minutieux
reproduirait toutes les nuances de la voix.
Mais on n'a pas réalisé jusqu'ici, même le premier degré de
visibilité approximative, ni de la courbe phonographique, ni de
la courbe phototéléphonique. Tant que ces tracés n'auront pas
été suffisamment amplifiés pour que l'on puisse définir et ca-
ractériser, par une analyse minutieuse de leurs composantes
sinusoïdales, chacun des sons produits, soit par une voix humaine,
soit par une source quelconque, il ne sera pas possible de reli^
les sons à l'écriture par une définition rigoureuse et indépen-
dante. Or nous sommes encore bien loin de pouvoir procéder à
une semblable analyse.
En résumé, le phonétisme ne repose que sur des bases un
peu flottantes et dont la définition est insuffisante. Il est incon-
testable qu'il doit jouer un rôle essentiel dans la fixation de
lorthographe ; mais celle-ci ne saurait procéder d'une base
unique. Cela serait en opposition avec les notions qui président
à l'évolution si complexe des êtres vivans et de leurs produits.
En effet, une telle évolution, de même que tout phénomène
naturel, résulte d'un équilibre entre un certain nombre de forcfô,
ou plus exactement, d'actions opposées les unes aux autres.
Les compromis. — En fait, dans le cas de la réforme de
l'orthographe, l'imposition d'une règle unique et absolue obli-
gerait à rompre avec toutes les habitudes reçues, soit comme
pratique de la langue, parlée et écrite, dans ses règles et dans
son aspect même, certains mots étant défigurés d'une façon bi-
zarre. Aussi les réformateurs se sont-ils efforcés de parer à cette
objection, en essayant de divers terapéramens^ supposés d ailleurs
provisoires et admis, propter duritiem temporum; tels que ceux
qui ont été si souvent acceptés dans les institutions de tout
genre, pendant le cours des siècles. Ces compromis sont mul-
tiples, ils varient conmie définitions et conmie applications. Ils
varient également et leur extension se modifie, suivant le goût
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LA RÉFORME DE LA LANGUE FRANÇAISE. 747
littéraire et les perceptions auditives individuelles des personnes
qui les proposent. Ils ont été signalés pour la plupart, en pas-
sant, dans les pages qui précèdent. Il convient d*y revenir et
d'en faire une brève discussion.
Rappelons d'abord la difficulté relative aux homophones de
môme orthographe; elle est évidemment sans remède.
La difficulté qui concerne les homophones d'orthographe
différente n'a reçu que des solutions arbitraires, dont l'appli-
cation empirerait l'état présent de l'orthographe. Mais passons.
Quelques-unes des exceptions au principe général du phoné-
tisme ont été qualifiées de principes, secondaires, dit-on. Tel est
le principe de conformité entre les mots dérivés d'un mdme
générateur ou radical : c'est en réalité la réintroduction, dans
un grand nombre de cas, de la notion si honnie d'étymologie;
d'autant plus nettement qu'il est parlé ici de l'origine histo-
rique des mots.
Le principe d'analogie est plus vague encore : les applications
qui peuvent en être proposées pour modifier l'orthographe des
mots, particulièrement en ce qui touche les lettres redoublées,
vont à rencontre de la prononciation plus accentuée du fran-
çais, par les personnes élevées dans les provinces méridionales;
beaucoup de lettres redoublées, non prononcées à Paris, de-
viennent alors très manifestes. Elles le sont d'ailleurs souvent
en raison du déplacement de l'accent tonique, laissé dans l'ombre
par nos réformateurs. Or il joue un grand rôle, impossible h
contester si l'on compare les prononciations vives ou traînantes,
nasales ou gutturales, du même mot dans nos différentes pro-
vinces. De même, les lettres redoublées du subjonctif, l'identité
de prononciation avec orthographes différentes de l'infinitif des
verbes et du participe passé; celle des différentes personnes des
temps verbaux : faime^ tu aimes, ils aiment. Ici intervient évi-
demment l'obligation de subordonner le phonétisme aux règles
grammaticales d'accord et de conjugaison, et, même dans le cas
où ces règles n'entrent pas en jeu, l'obligation de tenir compte
des lettres de liaison finale, ou médiane, entre les syllabes,
conformément aux usages.
Telles sont par exemple, les lettres réputées parasites et les
désinences verbales, pour les verbes en re précédé du d : mordre
rendre^ prendre^ auxquels on ne saurait supprimer cette lettre,
comme on l'a proposé en écrivant le présent : je mors^ je rens.
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748 REVUE DES DEUX MONDES.
je prens, au lieu de : je mords, je rends y je prends. Dans tous ces
cas, la règle phonétique qui amènerait à écrire uniformément
les sous identiques, et à supprimer les lettres non prononcées,
est en contradiction trop évidente avec la grammaire pour être
acceptée.
On a ajouté encore cette proposition singulièrement élastique,
de faire les exceptions justifiées par la prononciation de Vm-
cienne langue française; tels sont sans doute les noms propres
François et Langlois. Mais un énoncé aussi général est difficile
à accepter, cette ancienne prononciation étant assurément moins
bien connue que la prononciation présente, déjà si variable.
Le souci de ne pas trop choquer les usages, sans autre raison
théorique, apparaît dans la proposition de continuer à écrire :
chapeau et non chapo ou chapot; tuyau et non tuio ou tuiol;
reine et non rêne; laine et non lène; presse et non prèse; pain
et non pin; teint et non tin^ etc.
C'est la même idée de transaction avec les principes qui
conduit à proposer de ne pas modifier Torthographe des noms
propres, ni des noms géographiques.
Signalons encore cette indication additionnelle et conciliante :
les consonnes nasales muettes ne pourront être supprimées que
si elles ont déjà disparu dans la plupart des mots identiques.
Tout ceci offre le caractère équivoque de concessions mo-
mentanées, toutes personnelles, et d'expédiens pratiques, arbi-
traires et temporaires.
Ici intervient une déclaration étrange, au point de vue de la
fixité de renseignement. Il faut, dit-on, ne modifier que gra-
duellement la manière actuelle de figurer les sons, de façon à
maintenir incomplet, pour le moment, le rapport entre la langue
parlée et sa représentation par Fécriture. On ne rendra à cette
dernière une parfaite régularité que peu à peu. Au bout do huit
ou dix ans, cinq à six ans, peut-être, on reprendra l'œuvre de
simplification rationnelle.
Comme la langue change peu à peu par son évolution natu-
relle, on voit que Tère des règleméns définitifs de renseignement
scolaire de Torthographe risque de n'être jamais close. Il faudra
indéfiniment continuer à enseigner des exceptions, d'autant plus
pénibles, qu'elles ne résulteront ni d'un usage reconnu, ni dune
règle claire et absolue, et qu'on se propose en outre de les dé-
clarer plus tard contraires aux principes. C'est là du provisoire
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LA RÉFORME DE LA LANGUE FRANÇAISE. 749
arbitraire et indéfini, dont les complications et les incertitudes
accroîtraient la confusion reprochée aux pratiques actuelles.
On a dit quelquefois que notre orthographe est un mélange
incohérent de notations appartenant à des époques différentes, et
conçues d'après des principes opposés. Les propositions nou-
velles demeurent sujettes aux mômes reproches, et plus aggra-
vées par l'absence d'un usage préalable, parce qu'elles prétendent
concilier a priori des principes et des méthodes théoriquement
contradictoires.
rv. — APPLICATION DES RÉFORMES
Toute œuvre des hommes est susceptible de changemens,
nécessaires en principe, inévitables en fait, et qui peuvent s'ac-
complir, soit en vertu d'une sorte de maturation spontanée,
comme dans, la vie des plantes et des animaux ; soit par une ré-
forme provoquée : réforme graduelle ou réforme subite, d'un
caractère en quelque sorte révolutionnaire. Quelle de ces
méthodes d'application conviendrait-il de suivre, pour la trans-
formation de la langue française, et celle de l'orthographe en
particulier? C'est ce qu'il importe d'examiner.
Ici se présente une question capitale : les réfoï'mes propre-
ment dites, avant d'être proclamées, devront-elles être précédées
par des modifications progressives de l'usage, modifications
tolérées d'abord dans les écoles, jusqu'au jour où leur adoption
générale sera proposée par quelque corps compétent. Académie,
commission, ou groupe de personnes autorisées par l'opinion
publique? De celte façon, l'acceptation des réformes résulterait
du libre consentement de la majorité des écrivains, des philo-
logues, des éditeurs et des imprimeurs.
C'est ce que l'on pourrait appeler, jusqu'à un certain point,
la méthode naturelle. En un mot attendra-t-on que l'évolution de
la langue s'accomplisse, en quelque sorte, d'une façon physiolo-
gique, par le cours spontané et historique des choses, ainsi qu'elle
a eu lieu jusqu'au xvi® siècle?
Ou bien, faut-il recourir à des procédés plus rapides, en ap-
pliquant d'autorité chaque réforme, dès qu'elle a été jugée lo-
gique? Les réformes seront-elles ainsi effectuées par une mé-
thode en quelque sorte chirurgicale : je veux dire imposées à un
moment [donné, conformément à un plan préconçu, rédigé en
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750 BEVUE DES DEUX MONDES.
vertu de principes rationnels, ou préjugées tels par un petit noral.
de fonctionnaires, sans mandat des écrivains et auteurs, c'est-à-
dire des personnes qui pratiquent et font en réalité la langue
écrite, dans des œuvres d'une autorité reconnue? Ces fonction-
naires, réunis en commission administrative, ont-ils le droit et
l'autorité nécessaire pour promulguer un nouveau code de la
langue écrite, ou même de la langue parlée, code obligatoire
comme ceux votés par les assemblées législatives : je dis obli-
gatoire pour tous les professeurs et instituteurs des enseigne-
mens primaire, secondaire et supérieur?
Telles sont les alternatives, nullement imaginaires, mais qui
existent aujourdTiui pour la réalisation de la réforme de la
langue française.
En fait, la constitution d'un semblable code de la langue
écrite n'avait jamais été proposée jusqu'ici en France : ni au mo-
ment de la réforme des humanistes du xvi® siècle, ni lors de
celles des siècles suivans, soumises à l'autorité purement morale
de l'Académie Française. Il est certain que les réformes propo-
sées par cette dernière avaient été préparées par l'évolution na-
turelle de la langue, et librement acceptées. Pour la première
fois, dans notre histoire, on voudrait procéder d'une façon diffé-
rente, en préjugeant a priori la nécessité de certaines formules
de réformes, contraires à l'usage, délibérées en commission, non
d'auteurs, mais de pédagogues, et proclamées sous l'étiquette
trompeuse de « réforme rationnelle. »
Leurs promoteurs élèvent la prétention d'imposer leurs idées
par des arrêtés ministériels, sans se préoccuper autrement de
l'opinion publique.
Ces réformistes appuient leur prétention sur deux ordres
d'argumens : les uns tirés de l'intervention de la loi dans l'em-
ploi des poids et mesures, pour les définir et les rendre obliga-
toires ; les autres appuyés sur les systèmes actuellement suivis,
dans l'Instruction publique, pour les concours et examens de
tout degré.
Les objections opposées à ces rarsonnemens sont : les unes
intrinsèques, c* est-à-dire tirées de l'étendue non définie et du
développement ultérieur et inévitable des réformes ; les autres
extrinsèques, tirées de la légalité contestable des réformes, et
des résistances que subirait leur application obligatoire.
Je dis d'abord : l'étendue et le développement ultérieur des
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LA RÉFORME DE LA LANGUE FRANÇAISE. 751
réformes. Il ne faudrait pas croire, en effet, qu'il s agisse unique-
ment de quelques petites modifications de l'orthographe, telles
que la suppression des lettres y et ph et celle de TA muette,' mo-
difications accomplies sans difficulté en allemand et en italien.
Les réformes proposées par les réformistes et par les com-
missions officielles ont une étendue incomparablement plus
vaste et plus discutable. Elles comprennent plusieurs milliers de
mots, et comportent une multitude de difficultés, d'équivoques
et de compromis, ainsi qu'il résulte déjà des explications
données dans les pages précédentes. Ceci est d'autant plus grave
qu'il ne s'agit, dans la pensée des réformistes, que d'un com-
mencement.
Sans remonter bien, haut à cet égard, il suffira de comparer
les deux rapports des commissions officielles, publiés à ce sujet
en 1905 et 1906. Le rapport d'une première commission, chargée
en 1901, par arrêté ministériel, de préparer la simplification de
l'orthographe française, rapport rédigé par M. Paul Meyer, dont
chacun sait la grande et légitime autorité en philologie, puis
présenté au minisire, propose un certain nombre de réformes.
M. Emile Faguet, de l'Académie Française et de la Faculté des
lettres, dans une publication faite en 1905, avec la discrétion
d'un esprit modéré, en adoptait quelques-unes, en excluant les
autres.
Depuis, une seconde commission ministérielle, chargée de
préparer un arrêté relatif à cette simplification, a confié son
rapport à M. Brunot, professeur distingué de la Faculté des
lettres; il vient d'être publié dans la Revue de Paris (no-
vembre 1906).
Or ce rapport, très étudié, constitue une surenchère sur celui
de M. Paul Meyer. Nous ne sommes pas d'ailleurs au bout; car
le rapporteur est le premier à reconnaître l'insuffisance de ses
propositions, qui portent la trace de compromissions souvent
contradictoires.
On voit par là. quelles conséquences et quels dangers résul-
teraient d'une réforme de la langue accomplie d'autorité, en
dehors de l'usage courant, et en vertu de conceptions prétendues
rationnelles. On peut déjà juger de leur étendue, en lisant jus-
qu'où vont aujourd'hui, dans leurs textes imprimés, certains
journaux dits réformistes.
Les réformes proposées par la Commission ne tarderaient
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}
752 REVUE DES DEUX MONDES.
assurément pas à être dépassées en peu d années, en vertu de
la logique immanente aux procédés coercitifs mis en œuvre
pour réaliser les premières.
Ainsi, livrée à une instabilité perpétuelle, la langue fran-
çaise ne tarderait guère à changer de figure ; à moins que le bon
sens pratique de ses écrivains ne refusât d'accepter l'interven-
tion de l'autorité officielle, en pareille matière. Il vaudrait certes
' mieux commencer par convaincre l'opinion publique, en mon-
trant les avantages de ces réformes par quelque usage volon-
taire et préalable.
Or, c'est là ce que n'acceptent pas les promoteurs actuels de
la prétendue simplification de l'orthographe. Ils voudraient de-
vancer la discussion de leurs propositions par Fopinion publique,
et leur acceptation par l'usage courant, et les imposer, en les
rendant de suite obligatoires, appelant à leur secours Finter-
venlion du bras séculier : ressource commune de tous les partis
qui craignent de ne pas réussir à convaincre les autres de leurs
propositions.
En effet, voici le raisonnement et le plan de conduite des ré-
formistes officiels. La Commission arrête un certain système de
réformes de l'orthographe. Le ministre l'adopte, et le présente
au Conseil supérieur de l'Instruction publique, constitué à l état
d'une sorte de concile dogmatique. Or, le Conseil, dans la courte
durée d'une session de quelques jours, ne saurait évidemment
entrer dans le détail indéfini des discussions verbales ; il approu-
vera donc, suppose-t-on, de confiance. Le ministre traduit aussi-
tôt cette approbation par un arrêté dictatorial, imposant la nou-
velle orthographe aux instituteurs primaires et à l'ensemble
des professeurs de l'enseignement pujslic placés sous ses ordres.
Elle devient ainsi obligatoire, soit immédiatement, soit à court
délai, pour les concours et examens.
Dès lors, les éditeurs de livres destinés k l'enseignement offi-
ciel seront forcés de se conformer à la nouvelle orthographe ;
et les imprimeurs et auteurs subiront la même nécessité. Tous
les ouvrages destinés à l'enseignement et, par une conséquence
inévitable, tous les livres écrits en langue française y sont
condamnés. La réforme se trouve donc accomplie par voie de
coaction indirecte, sans que les personnes les plus autorisées,
c'est-à-dire les auteurs, littérateurs et savans, aient été admis à
la discuter, ou invités à l'accepter
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LA RÉFORME DE LA LANGUE FRANÇAISE. 753
Examinons les argumens sur lesquels se fondent les promo^
teurs de semblables nouveautés.
En premier lieu, ils invoquent l'autorité que TEtat exerce
pour établir son système uniforme de poids et mesures : système
auquel ils assimilent celui de la langue écrite. Les poids et me-
sures sont en effet définis, et leur emploi dans les transactions est
déterminé par des lois. Mais il s'agit ici de définitions purement
matérielles, précisées par des opérations purement physiques et
mathématiques, applicables à la réglementation des intérêts
industriels, et susceptibles de servir de guides à des décisions
juridiques. D'ailleurs, et c'est là une chose fondamentale, ce ne
sont pas des règlemens établis, en petit comité, par quelques in-
dividus non investis d'une autorité légale à cet égard par l'en-
semble des intéressés : ceux-ci n'étant autres que l'ensemble des
citoyens Irançais. Or, ces derniers n'ont jamais donné, je ne dis
pas à une commission technique, mais môme au Parlement et
au gouvernement, le mandat de rédiger les lois et règlemens
de la grammaire et de l'écriture de la langue française, lien
commun de tous les citoyens.
Il y a là un complet oubli de la nature des pouvoirs réels
confiés au Ministre, au Conseil supérieur et à leurs Commis-
sions. Sans doute, le Conseil supérieur et le Ministre ont pour
mission d'arrêter les programmes des matières de l'enseignement
et ceux des examens littéraires et scientifiques. Mais ils n'ont
aucune autorité légale sur ces matières elles-mêmes : je veux
dire sur la science, ni sur la littérature, c'est-à-dire sur le travail
personnel et original des sa vans et des auteurs. Ce sont là des
rôles qu'il ne faut pas confondre.
Toute commission, tout conseil, tout ministre, qui préten-
draient, dans l'ordre de la science et de la littérature, modifier
l'état reçu, autrement que par des propositions facultatives, com-
mettrait une véritable usurpation de pouvoir.
Cette usurpation serait particulièrement flagrante, si elle était
commise par les professeurs et les pédagogues. Certes, les pro-
fesseurs et les pédagogues, chargés d'enseigner la langue, rem-
plissent l'une des fonctions les plus utiles et les plus honorables
dans la société; mais ils n'ont aucunement reçu la charge de faire
la langue et la science elles-mêmes et de leur donner des règles,
moins encore de les corriger a priorL
En particulier, les modifications de l'orthographe et de la
TOMB XXXVII. — 1907. 48
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754 REVUE DES DEUX MONDES.
grammaire ont été jusqu'ici, je le rappelle encore une fols
Tœuvre graduelle du temps et de Topinion publique. Elles ont
été déterminées par l'initiative des écrivains, savans, et littéra-
teurs; et il n'appartient ni à un ministre, ni à une commission,
de substituer à cette évolution spontanée des conventions artifi-
cielles, prétendues rationnelles, préjugeant l'avenir, et réglées
a priori par quelques grammairiens, si capables qu'on les sup-
pose, puis promulguées par voie d'arrêté ou de décret. Une
semblable usurpation de pouvoir ne manquerait assurément paa
de soulever l'opposition des auteurs et des éditeurs, auxquels
on prétendrait l'imposer.
Ce n'est pas que je veuille écarter l'intervention des conseils,
des commissions, des ministres, en pareille matière. Mais tout
ce qu'ils peuvent et ont le droit de faire, c'est de constater l'état
des opinions reçues à un moment donné, et de tâcher d'y con-
former leurs règlemens, à titre surtout facultatif.
Je n'ignore pas que l'on invoque le rôle trop absolu et l'im-
portance prépondérante attribués aujourd'hui à Torthographe
dans les examens et concours. Certes, il est commode, pour des
juges et des examinateurs, — au lieu de procéder à l'apprécia-
tion, souvent délicate, de la valeur intellectuelle, esthétique et
morale des compositions des candidats, — d'y introduire une
cote purement numérique des écarts entre une orthographe
réputée ofticielle par l'examinateuy, et l'orthographe suivie par
le candidat. C'est en raison de cette facilité c[ue l'importance de
l'orthographe a été singulièrement exagérée par les règlemens
pratiques d'examens.
Ce n'est pas là le seul inconvénient; car le rôle excessif
des programmes, dans les examens de tout ordre, a pour effet
de rendre plus difficiles les modifications graduelles dans l'enst'i-
gnement, et même dans le développement des connaissances
scientifiques. Pour l'orthographe, en particulier, les programmes
tendent à en paralyser l'évolution naturelle ; et c'est à juste
titre que les réformistes en critiquent l'intervention. Mais ici,
leur critique se retourne contre eux-mêmes.
Eln effet, entroos dans plus de détails sur le plan des réfor-
mistes. Après avoir protesté pendant longtemps contre la
tyrannie scolaire de l'orthographe, au lieu de réclamer un ré-
gime plus libéral, les réformistes ont entrepris, aujourd'hui, de
restaurer cette tyrannie au profit de leurs systèmes. *
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LA RÉF0RM15 DE LA LANGUE PKANÇAISE. 755 'H
Ils proclament « l'État, gardien de Torthographc, » et lui
demandent de la fixer, en en maintenant Tobligation absolue.
« La Commission décide; » il s'agit d'une commission insti-
tuée au ministère de l'Instruction publique pour tous les pro-
blèmes de la langue écrite. Elle prétend donc, non sans quelque
incohérence, et dans un complet oubli de son rôle purement
consultatif, disposer de la langue comme d'un domaine réservé
à son pouvoir législatif. Après avoir fait déclarer par ses organes
« qu'elle offre toutes les garanties désirables, » — sans plus s'oc-
cuper de l'opinion du public et des écrivains et littérateurs, qui
sont les gens les plus compétens en pareille matière, — car ce
sont eux qui font et modifient la langu'e par l'usage, — la Com-
mission arrête que l'orthographe, telle qu'elle l'a réformée, sera
désormais seule enseignée dans les écoles de l'État; son obli-
gation devant devenir absolue au bout d'un certain nombre
d'années pour toutes les autres écoles. La Commission ajoute
que la prononciation officielle sera établie d après un diction-
naire dressé au nom de l'État, lequel deviendra la norme, et
fournira la liste des mots modifiés.
Dès à présent, « les graphies non acceptées par la Commis-
sion sont déclarées incorrectes. » Avant même d'avoir constitué
un système de réforme entièrement logique, on déclare qu'il
faut « briser la routine. »
Néanmoins, l'orthographe usuelle continuerait à être tolérée,
d'une façon transitoire, pendant quelques années, « jusqu'à ce
qu'il y ait une génération instruite d'après la nouvelle mé-
thode. »
Quant au désordre occasionné dans l'enseignement et dans la
correction des compositions écrites, par la coexistence tem-
poraire des deux systèmes d'orthographe, le rapporteur ne s'y
arrête pas, se bornant à dire : « Dans quelque temps, personne
n'y pensera plus. »
Je ne sais; mais il convient d'arrêter un moment l'attention
sur la proposition. Insistons encore sur la singulière inconsé-
quenc i qu'il y a ici au point de vue moral. En même temps quo
les réformistes blâment la méthode suivie jusqu'ici, parce qu'elle
iippose aux examens une orthographe déterminée et déjà connue
par un usage général, ils réclament l'application de la même
méthode au profit de leurs propositions de réforme, jusqu'ici
individuelles et inusitées.
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7S6 REVUE DES DEUX MONDES.
Le danger de cette méthode serait d'autant plus grand, quelle
amènerait, par une conséquence inévitable, quoique négligée
ou inaperçue par les promoteurs, l'intervention des ambitions
et des suggestions, collectives ou personnelles. En effet, le Con-
seil supérieur de l'Instruction publique est, comme toute corpo-
ration, enclin à augmenter son rôle et son autorité, dès qu'on
lui donne des ouvertures nouvelles. La même observation s'ap-
plique aux ministres. Quelles qu'aient été la prudence et la modé-
ration de la plupart de ceux qui ont dirigé l'Instruction publique
de notre temps, et la réserve du ministre actuel en particulier,
d'autres peuvent venir, plus ardens, animés de \Ties politiques
spéciales, et désireux d'attacher leur nom à de grandes réformes
accomplies dans un domaine jusqu'ici réservé. Ces nouveaux
pouvoirs attribués au Conseil et aux ministres seraient une me-
nace pour la permanence de figure et d'autorité mondiale de la
langue française.
Ici se présentent ce que j'ai appelé les objections extrin-
sèques. 11 s'agit des résistances que rencontrera un pareil sys-
tème de transformation de la langue, dans les usages, dans les
intérêts, dans la légalité. Les réformistes ne se sont guère ar-
rêtés à ces conséquences inaperçues. Ecartant les objections par
voie de prétérition, comme dans une plaidoirie d*avocat, ils ont
pensé à tourner la difficulté par un procédé oblique, qu'il im-
porte de mettre en pleine évidence.
Il ne suffit pas, en effet, d'un simple arrêté du ministre de
l'Instruction publique, pour imposer à tout le monde la nou-
velle orthographe. Un tel arrêté n'offre pas une autorité légale
suffisante, ni au point de vue de l'état civil, ni au point de vue
des autres départemens ministériels , ni au point de vue des
auteurs, éditeurs, imprimeurs des livres classiques et autres, et
des journaux.
Au point de vue de l'état civil, une transformation notable
de l'orthographe impliquerait toute sorte de difficultés relatives
au passé, au présent et à l'avenir : notamment pour les actes de
la vie courante, mariages, héritages, transactions, et peut-être
même pour les formalités et diplômes résultant des examens
et des concours. Je n'insiste pas sur l'orthographe des noms
propres : question capitale et parallèle que la réforme soulèverait
bon gré, mal gré ; car une réforme analogue a eu cette consé-
quence de les modifier dans les langues étrangères. Or, il serait
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y<
IJi RÉFORME DE LA LANGUE FRANÇAISE. 757 ^)fi
indispensable que de telles conséquences fussent sanctionnée^
par les autorités législatives. Mais quel serait le sort d'une loi
en cette matière, présentée et discutée au Parlement? 1f^
Au point de vue des usages et relations officiels, les réfor-
mistes escomptent trop aisément les difficultés inévitables,
résultant de la nécessité d'une entente entre les différens départe-
mens ministériels. Tout le système des concours et des examens,
qui ouvrent les carrières dans nos multiples administrations, de-
vrait être profondément modifié : il faudrait donc pour c^la le
consentement de ces administrations, et spécialement celui de
leurs conseils et comités directeurs.
La Commission réformatrice de l'orthographe se borne à
affirmer a priori qu'ils ne soulèveraient aucune difficulté. C'est
là une opinion un peu risquée, comme le savent tous les membres
de l'Instruction publique, professeur?, inspecteurs et directeurs,
qui ont eu à s'occuper de l'application des programmes d'ad-
mission aux grandes écoles gouvernementales, dépendant d'autres
ministères. Guerre, Marine, Commerce, telles que l'École poly^
technique, l'École de Saint-Cyr, les Écoles navales, l'École cen-
trale, etc. Ils savent quelles résistances et quels conflits ont été
rencontrés, toutes les fois qu'il s'est agi de déterminer des règles
et accords communs pour unifier led programmes d'admission à
ces écoles. De plus graves conflits encore s'élèveraient assuifé-
ment sur les questions d'orthographe.
Quant à l'assentiment des auteurs, éditeurs, imprimeurs, on
ajoute légèrement, et non sans un soupçon de dédain : « Ce sera
aux éditeurs de livres classiques, aux journaux et aux impri-
meurs de toute espèce, à choisir, au mieux de leurs intérêts, le
moment où ils devront changer l'ancienne manière. » C'est
là ne pas se douter des difficultés de toute nature qui surgi-
raient.
C'est oublier tout d'abord la résistance qui éclatera immé-
diatement du côté des auteurs, écrivains et savans, plus compé-
tens en la matière que la Commission. Ils n'accepteraient certes
pas l'imposition de semblables changemens par une commission
dont l'autorité scientifique ou littéraire propre serait fort contes-
table.
Une résistance analogue et plus énergique encore, en raison des
intérêts menacés, se produirait de la part des imprimeurs, dont
il faudrait refaire Téducation et peut-être le matériel.
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7S8 REVUE DES DEUX MONDES.
Elle se produirait encore de la part des éditeurs, lésés dai»
leur fortune par Tobligation de mettre au pilon les ouvrages
existant dans leurs magasins, et de les faire recomposer suivant
la nouvelle orthographe : objection d'autant plus redoutable,
que cette orthographe-ci ne serait nullement garantie, — au
contraire, — contre des changemens ultérieurs et incessans. On
serait donc exposé à l'obligation de réimpressions perpétuelle-
ment réitérées.
Les oppositions ainsi soulevées constitueraient, sans doute,
daprès les méthodes économiques actuelles :
1® Un syndicat d'auteurs, d'écrivains, de journalistes, ayant
une autorité personnelle reconnue et une force morale supé-
rieure à celle des promoteurs de la réforme, dans leur refus de
l'accepter ;
2® Un syndicat de professeurs et instituteurs n'acceptant pas
la nécessité de refaire leur éducation et leurs procédés d'enseigne-
nient et la tâche d'entrer en lutte avec les traditions de famille
■de leurs élèves et les textes des éditions autorisées jusque-là;
3<* Un syndicat d'imprimeurs, patrons et ouvriers, refusant de
refaire leur éducation pour obéir à des conceptions personnelles
et jugées arbitraires;
4<> Un syndicat d'éditeurs, soulevant une question de la der-
nière gravité et déjà mise en avant, lorsqu'il s'est agi de propo-
sitions pour modifier législativement certaines industries: il
B'agit des indemnités dues par l'État, pour les ouvrages impri-
més, mis hors d'usage par ses nouveaux règlemens.
Ces objections sont d'autant plus justifiées, que l'on prétend
imprimer de suite des éditions de nos auteurs classiques d'après
la nouvelle orthographe, ces éditions étant renouvelables à
chaque changement ultérieur.
Voici maintenant un tout autre ordre do difficultés, et non
moins considérables, suscitées par de semblables projets de trans-
formations. Il s'agit des populations de langue française, en
Belgique, en Lorraine, en Suisse, au Canada, atteintes égale-
ment par les nouvelles réformes. C'est une hypothèse frivole
que de croire à leur acceptation, ipso facto ^ et immédiate. Rien
n'est moins certain; car ces populations n'auraient pas eu voix
au chapitre, et il peut résulter de là de graves malentendus
au détriment du maintien parmi elles de l'autorité de la langue
française.
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•:amim
LA RÉFORME DE LA LANGUE FRANÇAISE. 759
Cette observation s'applique d'ailleurs d'une façon générale
à renseignement de la langue française en dehors de la France.
Les personnes qui l'apprennent aujourd'hui seraient dérou-
tées par une orthographe dénaturée, et bien des gens abandon-
neraient la culture d'une langue devenue ainsi diiïé rente de celle
de ses auteurs d'autrefois, qui font autorisé dans les traditions de
la civilisation.
Ce serait là, certainement, un argument employé contre nous
par les représentans des autres nations, qui ont déjà cessé d'em-
ployer le français comme langue diplomatique; c'est-à-dire de se
conformer à un usage resté, malgré tout, encore fort général.
Nous compromettrions, avec une étrange inconscience, une situa-
tion séculaire.
Répétons encore une fois que toutes ces objections s'aggra-
vent lorsque nous lisons, dans les rapports et résumés relatifs
à la .réforme de l'orthographe, cette déclaration qu'à la suite
de la décision supposée prise par le Conseil supérieur da Tln-
struction publique, la nouvelle orthographe imposée aux écoles
serait regardée comme une introduction à des réformes ulté-
rieures, dont personne ne peut aujourd'hui ni fixer les carac-
tères, ni limiter l'étendue. 11 ne s'agit donc pas ici d'une simple
période de transition. Une langue ainsi exposée à varier con-
tinuellement, non plus dans le cours des siècles, mais en
quelques années, ne saurait désorniais servir ni à l'éducation
libérale des étrangers, ni aux conventions et traités inter-
nationaux. •
Nous arrivons à la conclusion de cet article : que doit-on
faire ?
La langue française est parvenue à un certain état présent,
par une suite de transformations. Cet état, comme tout état pré-
sent d'une œuvre humaine, a été adapté aux usages de la nation,
c'est-à-dire qu'il comporte des avantages, réalisés par le cours
des siècles, et dont personne ne parle. Non seulement, son exer-
cice présent satisfait plusieurs millions d'hommes, habitant la
France; mais il répond à l'existence d'une littérature séculaire,
reconnue par tous les peuples civilisés comme répondant à une
haute culture; tous les gens instruits s'efforcent de connaître
et de comprendre les œuvres littéraires et scientifiques de nos
écrivains.
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760 REVUE DES DEUX MONDES.
Ce n'est pas que notre langue, pas plus que celle des autres
grands peuples civilisés, représente un type homogène, exempt
de toute critique. Toute langue parlée et écrite, développée sous
des influences psychologiques, physiologiques et historiques
multiples, conserve l'empreinte de ces influences. Elle ne répond
jamais, et ne saurait répondre à un système unique, déduit d'un
principe simple, et fondé sur une conception purement logique.
C'est pourquoi toute langue parlée et écrite doit fatalement pré-
senter un certain nombre d'imper{ections et d'antinomies, pour
la plupart faciles à mettre en évidence. Ces antinomies ré-
sultent de conflits d'influences multiples, telles que le phoné-
tisme, fondé sur la prononciation, et Tétymologie, résultant de nos
origines historiques : origines celtiques, pour ne pas remonter
plus haut; origines grecque, latine, germanique, etc. Les analo-
gies, les convenances de l'usage, les nécessités des applications
scientifiques et industrielles ont concouru & la constitution de
Fétat aetuel de la langue. 11 est facile de le critiquer; de même
que l'on constate les imperfections de toute œu\Te ou figure
humaine.
Mais, en prétendant rectifier d'après une formule fonda-
mentale, et par des procédés artificiels, une formation naturelle,
dans quelque ordre que ce soit, on aboutit à la défigurer. On ne
saurait pas davantage prétendre écarter par artifices et règlémens
scolaires toutes les irrégularités de l'orthographe, ou de la
grammaire. Ce n'est certes pas que je prétende faire l'apologie
de toutes les graphies actuelles et déclarer qu'il faille inmiobi-
liser la langue française et son orthographe.
Mais il importe d'établir que celle-ci ne doit pas être dé-
clarée absolument permanente et obligatoire dans ses usages
présens ; moins encore dans des réformes proposées a priori,
et qui n'ont pas subi l'épreuve de la pratique et la sanction da
temps.
Nulle autorité ne possède le droit absolu de régler l'ortho-
graphe, et de la déclarer obligatoire, pas plus l'Académie, puis-
sance aujourd'hui un peu démodée, et qui n'a jamais possédé
jusqu'ici qu'une influence fondée sur le libre consentement de
l'opinion ; pas plus le ministre de Tlnstruction publique, par
l'organe d'une commission de quelques personnes, désignées soit
par lui, soit par un conseil élu par les instituteurs et profe^
seurs. J'ai dit comment et pourquoi toute décision de ce genre
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LA RÉFORME DE LA LANGUE FRANÇAISE.
761
aboutirait à des conQits et à des difficultés insolubles. Aucun
pouvoir, même autocratique, ne saurait les écarter.
Dès lors, il n'existe qu'une seule solution du problème de
la réforme de la langue française, c'est de la poursuivre par la
méthode suivie au cours des siècles : c'est-à-dire en donnant
toute facilité à la libre évolution de la langue et de la vie natio-
nale, et en constatant de temps en temps, sans aucune interven-
tion du bras séculier, son état présent.
La vraie réforme à faire, c'est d'écarter les obstacles que nos
règlemens scolaires opposent en ce moment à cette libre évolu-
tion ; c'est de supprimer la tyrannie de l'orthographe scolaire, au
lieu de constituer de nouveaux règlemens, propres à augmenter
artificiellement les difficultés actuelles de lorlhographe , par
le concours de systèmes nouveaux, opposés à l'usage. Ce qu'il
faut faire, c'est déclarer qu'il n'existe pas d'orlhographe admini-
strative obligatoire, intervenant dans les examens par des cotes
de correction numériques. Il devrait exister seulement une
orthographe d'usage, susceptible de variétés. Les jurys en
apprécieraient, avec un esprit d'indulgence et de modération, la
valeur et la signification relatives; de même qu'ils apprécient
aujourd'hui le mérite inégal du style et de la composition dans
les œuvres qui leur sont soumises. *
Ce n'est pas là une proposition chimérique; car nous revien-«
drons ainsi au régime sous lequel la langue française a produit
les chefs-d'œuvre du xvii* siècle, avec les diversités signalées
tant de fois dans l'orthographe et le style de ses grands écrivains.
Comme par le passé, il s'établira, d^ temps à autre, un con-^
sensuSj un accord volontaire, sur les points les plus importans,
entre les écrivains ; accord constaté ensuite dans les ouvrages
lexicographiques des académies, ou des personnes autorisées
par l'opinion publique.
M, Berthelot.
^1
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LE GRIEF SECRET
PBEMIÈBE PARTIE
1 i
C'est le soir, en plein été, non loin de Soisy-sous-Étioles et à
la Usière de la forêt de Sénart, dont les premiers arbres mêlent leur
feuillage aux plus lointaines frondaisons du parc. L'habitation
est une grande maison blanche, à. larges et hautes fenêtres, qu en-
tourent des bacs d'orangers qui lui font une ceinture odorante,
li'ensemble est d'aspect dignement bourgeois : rien n y trahit la
demeure d'un grand seigneur, non plus que celle d'un parvenu.
Près du perron qui donne sur le parc et règne au long de la
façade postérieure, quelques personnes devisent autour d'un
grand guéridon de jardin que recouvre une nappe à franges et
qui supporte un service à café. Deux ou trois cigares jettent leurs
petites lueurs intermittentes à travers l'ombre qui s'épaissit. Et
la causerie se ralentit à nxesure que ,1a nuit descend. Mais le
bruit que font tout à coup les sabots d'un cheval sur le pavé
de la cour d'accès, de l'autre côté de la maison, vient à propos
ranimer la conversation. Et bientôt la svelte silhouette d'un
officier en dolman clair se joint au groupe des causeurs.
Pendant ce temps, au rez-de-chaussée de la maison, dans
une vaste bibliothèque de style Empire, formant cabinet de tra-
vail, un homme d'âge mûr est accoudé à un bureau -ministre su^
chargé de dossiers et de paperasses. Mais il semble, pour l'ins-
tant, songeur et préoccupé plutôt que d'humeur laborieuse.
Derrière lui, et tout le long des murailles sévères, s'étagentdes
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LE gri¥:f secret, 763
rayons garnis de livres. Près du grand bureau, k droite et à
gauche, des tables volantes sont couvertes de papiers, pour la
plupart à Feffigie du fisc. Par les deux portes-fenètres, larges
ouvertes sur le perron, pénètrent les éclats de voix venant du
parc. L'éclairage discret d'une lampe de travail à abat-jour vert
olive permet à peine de distinguer un visage noble et glabre, un
peu trop pflle, où un pli dur, qui barre le front, révèle la con-
trainte et la tension d'esprit.
— Papa, je voiuirais te parler.
Une radieuse jeune fille blonde, épanouie dans la grftce de
ses vingt ans, vient d'entrer et sappuie des deux mains au
massif bureau, en face de son père.
— C'est que j'ai un dossier à mettre au point, mon enfant !
Aucune impatience, cependant, ne perçait à travers l'accent
volontairement adouci d'une voix que l'on devinait plus nette et
plus brève en ses intonations habituelles. Et même un bon sou-
rire paternel vint, pour un instant, amender l'excessive gravité
d'une physionomie quelque peu hautaine, — quelque peu mala-
dive aussi.
— Oui, reprit-il, ma journée sera, demain, des plus char-
gées: un enterrement aggravé de quelques paroles d'adieu, une
plaidoirie assez importante à prononcer et, si faire se peut, un
tour à la Chambre, par-dessus le marché... C'est pour cela, du
reste, que j'irai coucher à Paris, ce soir, et que je vous ai faussé
compagnie tout à l'heure.
— A nous, paspe encore 1 fit la jeune fille avec une moue.
Nous savons que tu es très occupé, trop à notre gré... au mien
surtout... d'autant plus que tu te surmènes. Noblesse oblige:
« le Berryer de la République, » on n'appelle plus d'autre façon
maître Paul Depratl... Mais ma mère et moi ne sommes pas
seules en cause, ce soir...
— Bah ! interrompit M* Deprat, mon vieil ami Terrier ne se
formalise pas pour si peu. Au surplus, je me suis excusé auprès
de lui, et il va venir me rejoindre ici, dans quelques instams,
car j'ai deux mots à lui dire. Quant à Maxence, qui est mon
secrétaire, et presque un autre enfant de la maison, je n'ai pas
à me gêner avec lui, je pense... Et pour ce qui est enfin de son
ami André Lauriëre, un stagiaire de vingt-quatre ans, journaliste
pour, rire, à ses momens perdus, en attendant qu'il soit avocat,
magistrat... ou rentier, je ne crois pas avoir besoin non plus...
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764 * REVUE DES DEUX MONDES.
— D'accord 1 Mais, outre le docteur Terrier, M. Maxenceetson
jeune ami, il y a maintenant M. d'Auticourt, qui vient d'arriver. .
*— Ah! oui, fit l'avocat un peu railleur, le hussard !
— Avec celui-là, c'est comme un fait exprès : quand il vient,
tu n'es pas là, ou tu t'en vas tout de suite après son arrivée^., à
moins que ce ne soit un peu avant, comme ce soir. Or, c'est
d'autant moins aimable qu'il vient de loin, à franc étrier... De
Fontainebleau à la forêt de Sénart, il y a une trotte, tu sais !
M. Deprat sourit franchement, disant :
— Alors, c'est son cheval qui a du mérite... En tout cas, le
cavalier ne vient pas pour moi, je crois 1
— Tu es méchant, ce soir, et voilà qui ne te ressemble guère !. ..
Sans compter que ça ne va pas du tout aux gens sérieux, la
causticité, l'esprit aux dépens du prochain t il faut laisser ces
balivernes, monsieur mon père, aux amuseurs de salon comme
les André Laurière... Enfin, voilà ma chance! Je voulais, tout
justement, te prier d'être un peu plus aimable pour M. d'Auti-
court. Le pauvre garçon m'a demandé, Tautre jour, si sa pré-
sence t'était désagréable. Or, comme il a été encouragé à venir
souvent ici... encouragé par ma mère et par moi, tu comprends...
— Ah ! parbleu ! s'écria l'avocat, les femmes sont toujours
pour les hussards !
— Enfin, toi, demanda-t-on d'une voix à la fois douce et
mutine, seras-tu toujours contre ?
— Non, si tu m'affirmes, un jour, que ton bonheur est sus-
pendu aux moustaches ou aux éperons de ce brillant officier...
ou de quelqu'un de ses pareils... Car il y en a d'autres, et beau-
coup, de tout pareils I
— Tu continues ?
— Je m'arrête. Mais vois-tu, ma petite Gilberte, le mariage
est chose sérieuse et sainte : des bottes éperonnées et un uni-
forme... fût-il bleu clair, ce qui va bien aux blonds, je te Tac-
corde; cela ne suffit pas à la sauvegarde d'un foyer...
Le ton était devenu presque solennel. On sentait que l'homme
qui parlait ainsi du mai*iage et du foyer en avait le respect, la
religion. Et ce double culte apparaissait même plus clairement
que sa tendresse pour une fille cependant bien charmante et qui
avait, en outre, le privilège d'être fille unique.
— Enfin, reprit l'avocat, Taimesrtu tout de bon, déjà, ce pré-
tendant galonné?
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LE GRIEF SECRET. 765
— Tout de bon ?... Non, pas encore, peut-être. Mais ce n'est
déjà plus pour rire.
— Alors, nous en reparlerons... Mon objection la plus
sérieuse, c'est Maxence Hibert qui la personnifie, tu le sais...
— Oui, oui, connu !... Je n'en pense pas de mal, au reste, de
Maxence Hibert, que j'ai toujours traité comme un cousin...
qui ne serait pas mon parent. Mais tu en penses encore plus de
bien que moi... Oh ! celui-là est ton candidat !
— Comme Fautre est le candidat de ta mère... Mais c'est à toi,
ma chère enfant, qu'il appartiendra de nous départager. En ce
qui te concerne, je ne désire qu'une chose... ou plutôt j'en
désire deux : que tu sois une femme heureuse et que tu sois une
honnête femme... Or, le meilleur moyen pour toi de réaliser ce
double vœu, c'est de prendre le temps de la réflexion. Le seul
reproche que je te fasse encore, c'est d'être restée un peu prompte,
un peu... envolée pour ton âge... ton âge presque respectable
de vingt et un ans !
— Et moi, le seul reproche que je puisse t' adresser, c'est
d'être un peu grave, un peu... père conscrit pour ton âge à
peine vénérable de cinquante-trois ans.
Un geste mutin et one révérence ironique avaient ponctué
la phrase.
— Gamine !... Que tu as de peine à être sérieuse!
— Ça, c'est vrai!... Mais que de progrès, tout de même, de-
puis le jour où tu déclarais ne pas reconnaître en moi ton sang !
— C'est vrai aussi. Et je serais ingrat, fillette, si je ne
t'étais reconnaissant des efforts que tu as faits pour me donner
satisfaction.
Ce disant, M® Deprat se pencha vers sa fille et des lèvres lui
effleura le front, par-dessus son bureau. Puis, avec un geste de
congé, qui s'acheva presque en baiser :
— Sauve-toi ! fit-il. J'ai à travailler avant mon départ.
II suivit un instant sa filie de son regard triste et austère,
plutôt que dur. Et quand il l'eut vue prendre son vol vers le
parc, comme un papillon blanc qui retourne à la nuit par une
fenêtre ouverte, il haussa lentement les épaules, avec un air de
fatigue et de doute, en murmurant :
— Que «ait-on?... Mais qu'importe au devoir?
Après quoi il revint à sa besogne d'avocat en mal de plai-
doirie. Mais à peine venait-il de se plonger dans ses grimoires
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766 REVUE DES DEUX M0I4DES.
qu'une voix cordiale et familière l'obligeait à relever la tète.
— Tu as tort de te mettre au travail si peu de temps après
ton dîner... Tu vas décidément coucher à Paris?
C'était le docteur Gilbert Terrier, le plus lieil ami de
M** Deprat, son voisin de campagne, son médecin et son com-
mensal ordinaire, en même temps que le parrain de sa fille.
— Oui. C'est encore ce qui me fatigue le moins, lorsque j'ai
affaire de bonne heure. Je voyage à la fraîche; je ne me couche
pas bien tard : en automobile, j'ai h peine une petite heure de
trajet. Et je me lève comme d'habitude, au lieu d'être debout
dès le potron-minet, pour m'embarquer avec mon déjeuner dans
le cou, ce qui m'est aussi mauvais, tu me l'as dit toi-même,
docteur, que de travailler trop tôt après mes repas.
— Rien de plus vrai... Ah çà! comment vas-tu, en ce
moment ? Est-ce de ta santé que tu as à me parler ?
— Oui... de cela, et d'autre chose...
— Voyons la santé, d'abord. Ouvre-moi ce gilet...
Après avoir successivement appliqué son oreille sur les deux
côtés de la poitrine et sur la région sternale, le docteur, en se
redressant, prononça :
— Heu ! depuis deux ou trois ans, je te vois toujours à peu
près dans le même état. Et, aujourd'hui, ce n'est pas plus
mauvais, tu sais !
— Ce n'est pas meilleur non plus, hein ?
— Tu as des contrariétés, des ennuis?
— Des soucis même.
— Ce ne sont pas des soucis pécuniaires, je suppose... Car
tu m'as dit, il n'y a pas quinze jours, que tu avais gagné assez
d'argent, comme avocat, pour donner un demi-million de dot à
ta fille, sans le concours de ta femme.
— En effet, ce n'est pas d'argent qu'il s'agit.
-^ La politique, alors?... Je sais bien qu'en dépit de ta réé-
ection, elle n'est pas pour te satisfaire,^car le vent ne soufQe pas
précisément dans vos voiles, à vous autres libéraux ! Il fautcÛre
que tu es un singulier républicain : tu es bon chrétien, tu n'es
pas décoré... et tu aimes la liberté en dehors de tes discours! On
t'a réélu parce que tu parles bien et qu'il en faut, des gens qui
parlent bien, dans une assemblée où l'on parle tant!...
Avec un soupçon d'impatience, l'avocat interrompit son ami,
qui réalisait en perfection le type du << boa docteur, » cordiBl
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LE GRIBP SECRET. 767
et prolixe, un peu lourd, un peu vulgaire d'aspect, mais avait l'âme
haute et Tintelligence lucide, — savant homme, en outre, à qui
une magistrale étude, f Humoriste et la Métastase^ avait ouvert
les portes de Tlnstitut, après celles de rAcadémie de médecine.
— Eh ! il ne s'agit pas non plus de politique I...
Jusque-là, Deprat était resté devant son bureau, où le docteur
était venu l'ausculter. Mais, brusquement, ayant pris son ami
par le bras, il l'emmena vers le milieu de la pièce, comme s'il
eût craint de parler trop près des portes et des fenêtres. Puis, de
la voix métallique et impérieuse, mais très prenante, qui était
une des ressources de son grand talent oratoire :
— Que penses-tu de ma femme?... Sincèrement, tu entends?
L'interrogation était si directe et si pressante; il y avait, à la
fois, tant d'inquiétude et tant de sérieux, tant de dignité aussi,
dans l'expression dé cette physionomie d'homme malheureux ou
angoissé, que le docteur Terrier ne put s'empêcher de bredouiller
en répondant :
- — Ce que je pense de ta femme?... Mon Dieu, mais, quelle
idée!... De ta femme?... Qu'est-ce que tu veux que j'en pense,
sinon qu'elle est charmante?... Tu t'en es aperçu avant moi,
d'ailleurs, puisque tu Tas épousée.
De plus en plus sérieux, Deprat insista, disant :
— Je ne te demande pas une de ces appréciations banales
qui s'adaptent à toutes les femmes, et surtout aux plus frivoles.
Je te demande un jugement net, franc, dénué de complaisance...,
et, au besoin, de ménagemens.
Le docteur hésita uneseconde, visiblement embarrassé; puis,
prenant son parti :
— Mon Dieu! ta femme n'a qu'un tort : c'est de ne pas te
ressembler assez. La disparité de vos deux natures est frappante...
Mais que veux-tu ? on ne peut pas exiger d'une femme qu'elle
ait ton sérieux, ton austérité de pensée...
— Soit ! murmura Deprat rêveur. Et peut-être m'a-t-elle
charmé précisément par ce qui eût dû m'éloigner d'elle. Je l'aimais,
c'est tout dire... Mais sait-on ce qu'il y a au fond de l'amour et
de quoi il procède?... Ou plutôt, ne le sait-on pas trop bien? En
somme, ils avaient sans doute raison, ces rudes philosophes
chrétiens qui voulaient que l'on se défiât toujours et quand
même de la femme... tout comme le législateur romain, du
reste, qui parlait si volontiers de la « fragilité du sexe ! »
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768 REVUE DES DEUX MONDES.
Le brave docteur parut méditer sur le thème d'intérêt géné-
ral qu'on venait d'offrir à la sagacité de son esprit volontiers
ergoteur. Puis, se rabattant tout & coup sur le cas particulier
qu'on paraissait en humeur de lui soumettre :
— Tu m'étonnes beaucoup, sais-tu bien? fit-il. Je t'ai lou-
jours vu ou cru heureux dans ton ménage, et méritant bien de
l'être, car personne jatnais n'apporta dans le mariage plus de
dignité, plus de sérieux, plus de conviction, dirai-je, que tu ne
Tas fait, que tu ne le fais encore chaque jour...
— C'est vrai, confirma Daprat. ,f'avais et J'ai encore du ma-
riage une idée très haute, et qui ne cadre, peut-être pas fort bien
avec les mœurs de notra société contemporaine... qui détonne
même un peu, je crois, parmi tant de compromissions et de
laisser aller. Mais je tiens à cette idée, qui est conforme à mes
croyances autant qu'à mon caractère... Le malheur, c'est que j'ai
eu constamment à lutter contre une tendance assez différente,
que j'ai pu constater chez ma femme dès les premiers temps
de notre union...
— Bah ! un peu de frivolité ? Ta femme aime à recevoir, à
çsortir, à s'habiller... Je crois me souvenir qu'elle n'eût pas été
fâchée, jadis, de te faire scinder aristocratiquement ton nom
bourgeois de Deprat en en détachant la particule, qui semblait
là tout exprès pour provoquer cette fantaisie... Babioles que
tout cela ! Et la preuve, c'est que je ne t'ai jamais vu jaloux...
Une crispation de la main de son ami sur son bras l'avertit
qu'il était en train de faire fausse route. Et, en effet, Tavocatlui
^it, les lèvres serrées, la voix sifflante :
— Je l'ai été pourtant... Je le suis encore... Et tu viens
d'effleurer, sans t'en douter, la plus douloureuse de mes plaies..,
la plus honteuse aussi, car ce mal terrible nous dégrade et nous
ridiculise à nos propres yeux... Tiens! vois à quelles investiga-
tions saugrenues il peut nous faire descendre...
Ce disant, Deprat entraînait son confident vers un petit secré-
taire en acajou, tout bardé de dorures et tout hérissé de cous
de cygnes, très Empire; et, dans un tiroir profond, il prit une
mignonne écritoire, de même style que le meuble qui la conte-
nait. Puis, l'ayant ouverte, il en tira une feuille de papier
buvard, barrée de jambages et maculée de taches d'encre.
— Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Terrier ahuri el
intrigué. Un vieux morceau de papier buvard ?
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.^M
LE GRIEF SECRET. 769
— Regarde donc d'un peu près. N'y a-t-îl pas là quatre mots
assez nettement lisibles... autant dif moins que peuvent l'être des
mots lus à l'en vers sur une feuille de papier buvard?... Et
l'écriture de ma femme n'est^elle pas bien reconnaissable?
Le docteur,nanti du feuillet délateur, se rapprocha de la lampe.
— En effet, murmura-t-il, on peut lire ou deviner, à la ri-
gueur : mon cher.,, ou peut-être mon bien cher Maxence, mais
confusément, par e;xem pie !... Eh bien, que prétends-tu?...
— Tu sais, reprit Deprat sans répondre, qu'une partie des
meubles qui sont ici étaient, naguère encore, dans la chambre
de ma femme, laquelle a eu, quelque temps, le goût des meubles
Empire, parce que c'était la mode. Cette mode ayant fait place
'à une autre : celle du Louis XVI, Geneviève m'a demandé des
meubles Louis XVI, que je me suis empressé de lui donner. Et
j'ai recueilli alors quelques épaves de son ancien mobilier, que
j ai jointes à d'autres épaves de môme style, pour en orner cette
pièce, qui est tout ensemble la bibliothèque et le cabinet de tra-
vail de ma maison des champs. Or, oublié dans le double fond
de l'écritoire que j'explorais aujourd'hui pour la première fois,
j'ai découvert ce vestige inattendu d'une correspondance au
moins suspecte...
— Je n'aperçois pas, balbutia Terrier, quelle conclusion...
quelle induction plutôt...
— Oui, je sais, confessa Deprat, cela semble misérable et
honteux de s'arrêter à de si chétifs, & de si mesquins indices!...
Cela semble tel à quiconque n'est pas directement en cause ou
prédisposé à une comparaison personnelle. Pourtant, quand tu
sauras que j'ai toujours été jaloux, quoique je me sois toujours
efforcé de n'en rien laisser paraître, tu comprendras mon
angoisse et mes doutes.
— Voyons ! mon cher Deprat, Maxence Hibert n'est-il pas ton
secrétaire? Et, avant de l'être, ne trouvait-il pas dans ta maison
un accueil familial, étant le fils d'un de nos anciens camarades
mort ruiné? Tu as défendu ses intérêts contre les créanciers de
l'industrie paternelle; puis, tu l'as attaché à ton cabinet, pour
l'aider dans sa carrière de jeune avocat. Tout cela le fait bien un
peu l'enfant de la maison. Et c'est si vrai que tu caresses ou ca-
ressais encore tout récemment le projet d'en faire ton gendre...
Quoi de surprenant, dès lors, à une correspondance de ta femme
^vec lui?
TOMi XXXVII. — 1907. 49
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770 REVyE DES DEUX MONDES.
— En admettant ton point de vue, il resterait h expliquer
remploi de termes aussi tendrement affectueux que ceux dont
j'ai relevé la trace ou l'empreinte... Mon bien cher Maxence!.,.
Mais, abstraction faite même du caractère de l'appellation, je dis
que rien n'explique, ne justifie cette correspondance. Jamais, à
aucune époque, ma femme n'^ eu d'occasion, ni de motif, tu
m'entends! d'écrire à mon secrétaire. De cela je suis parfaite-
ment sûr...
— Cependant, hasarda Terrier, je persiste à ne pas saisir
l'importance... Tout peut s'expliquer.».
— Mais non, interrompit Duprat avec impatience. Tout pour-
rait, à la rigueur, s'expliquer, en effet, si ma femme était entrée
dans mes vues quant à l'avenir de Gilberte. En ce cas, elle aonûl
pu correspondre avec Maxence, même à mon insu et très familiè-
rement : il y eût eu entre eux comme des rapports d'alliance anti-
cipée. Mais Geneviève a d'autres visées que les miennes pour sa
fille. Et, avant môme d'avoir jeté son dévolu sur le militaire que
tu sais, elle a toujours combattu, et assez âprement pour que je
m'en sois étonné, le projet si simple que j'avais formé de marier
Gilberte à Maxence... Quoi de plus naturel que cette idée de
mariage? Hibert n'est pas riche, c'est vrai; mais j'ai cependant
réussi à sauver du naufrage paternel une centaine de mille francs,
qui lui assurent, avec l'indépendance, la dignité de la vie. II
partage mes croyances essentielles. Il a Tintelligence et le
talent. Je suis en train de lui mettre le pied h l'étrier : comme
avocat, il réussit déjà. Que faut-il de plus pour épouser une
jeune fille que l'on connaît depuis longtemps et dont le père
vous est acquis?... Eh bien! ma femme, qui en tient présente-
ment pour ce jeune lieutenant, M. d'Auticourt, na jamais été
favorable à la candidature de Maxence, qu'elle a toujours
semblé, pourtant, avoir en gré dans les relations ordinaires de
la vie et avec qui elle s'entend à merveille...
— Avoue-moi donc tout de suite, interjeta le docteur, que tu
as découvert, outre le chiffon de papier buvard, quelque indice
plus sérieux d'une intimité compromettante... ou laisse là ces
billevesées, qui t'agitent et te troublent sans raison !
— Je n'ai rien découvert de précis. Mais, descendant à un
rôle dont je rougis, j'ai groupé de menus faits, j'ai rétrospecti-
vement noté certains symptômes, qui, jusqu'à présent, m'avaient
paru sans signification suspecte... Et mon cœur s'est encore une
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LE GRIEF SECRET. 771
fois glacé dans ma poitrine., . Car ce n'est pas la première fois. . .Oh !
la première atteinte de ce mal redoutable, qu'elle est Iqintaine!
— Tu avais eu déjà des doutes?
— J'en ai eu très souvent... Comment n'en point avoir quand
on est le mari d'une femme à la fois très V^Ue ou très jolie et
très frivole, très coquette, très éprise du plaisir et des hommages?...
Ohl cela rémonte à nos premières années de ménage. Tiens!
c'était à propos d'un bel officier, bleu et rouge, assez pareil à celui
qui est ici ce soir, et dont ma fille, parait-il, s'est coiffée avec
l'approbation, ou, pour parler juste, à l'instigation de sa mère...
— Eh bien ! tes doutes, cette fois-là, se sont évanouis, n'est-
il pas vrai?
— C'est-à-dire que l'homme qui les avait, à tort ou à raison,
provoqués s'éteint éloigné spontanément, sans que ma femme ait
paru très affectée de sa brusque disparition, tu comprends...
Eh ! non, je suis en train de mentir, mon pauvre ami ! Ces
doutes, je les ai encore... Et laisse-moi te faire descendre jus-
qu'au fond de ma misère morale : ces doutes font échec à mes
senti mens paternels !
— Qu'est-ce que tu me chantes là? se récria Terrier aba-
sourdi. Tu ne vas pas prétendre que Gilberte, ma filleule, n est
pas ta fille !
— Je ne prétends rien... Car je ne suis, hélas ! en mesure de
rien affirmer, ni de rien contredire.
— Tu blasphèmes ton bonheur et tu es fou, ma parole !
— Je suis surtout malheureux... Quels ravages peuvent
accomplir de pareils soucis à travers un cœur et une conscience !
Tu ne saurais t'imaginer, toi, philosophe et savant..., célibataire,
eu outre, à quel point ces menaces de révélations brutales, ces
menaces sans cesse suspendues au-dessus d'un foyer que l'on
aime et que l'on vénère corame partie intégrante de la foi reli- •
gieuse, xetentissent douloureusement sur une âme de croyant!...
Eh quoi ! il est possible que l'on construise, en toute droiture
d'intention, sa vie morale sur de simples apparences, sur des
mensonges contre lesquels il n'est ni sauvegardes, ni remèdes !
Après dix ans, après vingt ans d'un faux bonheur et d'une fausse
dignité, vous apprendrez que vous avez été dupe... Mais est-ce
d'une personne, simplement, que vous aurez été dijpe? ou est-
ce d'une doctrine, d'une morale?... Car enfin, dès qu'on se prend
à réfléchir, n'aperçoit^n pas ce quïl y a de fallacieux et d'abusif
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77 REVUE DES DEUX MONDES.
à vouloir régir notre conduite, nous courber sous un joug, sa
même pouvoir nous garantir contre Terreur ou la duperie (jl.
nous fourvoiera peut-être dans les pires chemins?... Tu me de-
mandais tout à rheure quels étaient mes soucis : les voilà! Et
ils sont anciens... Et ils me rongent... Et ils me minent... Car,
à chaque instant, j'ai peur d'apprendre que Fasile de ce que tu
appelles mon bonheur est un sépulcre blanchi, qu'habitent
rillusion et le mensonge !... peur aussi de reconnaître queTàme
humaine a toujours été serve du langage, dupe des mots, et qu'il
n'y a pas de doctrines, pas de principes qui puissent nous guider
vraiment dans la vie, tout étant et restant quand même à la
merci du hasard !
— Ce n'est plus toi qui parles! protesta Terrier. Tu
divagues !
— Il se peut... En tout cas, je souffre, parce que je doute,
et que le doute m'est insupportable... Comprends-tu? Le doute
ininterrompu ou sans cesse renaissant! Depuis vingt ans!... Car
je n'ai jamais pu réussir à étreindre, corps à corps, une certi-
tude...
— Allons, allons! tu reconnaîtras bientôt que tes alarmes
n'ont jamais été justifiées... J'entends bien qu'il n'y a pas de
fumée sans feu... Mais encore faut-il ne pas prendre de simples
nuages pour des fumées d'incendie... Revenons à ta fille,
puisque aussi bien elle est plus ou moins directement intéressée
dans tout cela... Et puis, c'est ma filleule, ne l'oublions pas!...
Nous disons qu'elle n'aime pas Maxence Hibert?
— Elle croit... elle dit préférer le hussard.
— Elle doit savoir à quoi s'en tenir là-dessus... Eh bien!
marie-la au hussard. Qu'est-ce que ça te fait, pourvu qu'elle
soit heureuse? Et, ma foi! si elle ne conçoit le bonheur que
vêtu de drap bleu clair, fais taire tes rancunes contre cette cou-
leur tendre... puisque le bien fondé de tes rancunes est encore
à démontrer.
— il le faudra bien, car, si réelle qu'ait été mon influence
sur Gîlberte, j'ai constamment senti lutter contre moi l'héré-
dité maternelle. A la vérité, nos enfans ne sont jamais à nous
que pour moitié, puisqu'ils ne sont de nous que pour moitié...
tout au plus. Mais j'ai eu à combattre chez ta filleule, outre
l'hérédité maternelle, qui se traduisait par la frivolité du carac-
tère et l'inconstance des goûts, une sorte, je ne dirai pas d'anti-
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..j^
LE GRIEF SECRET. 773
pathie, mais de prévention contre ma personne, qui rendait plus
difficile ma t&che d'éducateur. Te rappelles-tu que, souvent,
quand elle était toute petite fille, Gilberte paraissait vouloir
min terdire l'entrée de sa chambre, en me disant, sur un ton grin-
cheux : « Vous avez votre chambre, vous n'avez pas besoin de
venir dans la mienne. » Te rappelles-tu?
— Enfantillage !
— D'accord. N'empêche que ces enfantillages-là, quand on
a des doutes sur la provenance de l'enfant, font bien du tort au
sentiment paternel!... Mais tout cela est de l'histoire ancienne.
J'ai triomphé de mes propres résistances, conmie de celles de
Gilberte. J'ai rempli mon devoir. Sans prétendre à la suppression
de rinfluence maternelle, j'ai disputé le terrain pied à pied. Et ta
filleule, j'ose le dire, serait tout autre qu'elle n'est, si j'avais laissé
s'exercer sans contrepoids l'action de sa mère... Aujourd'hui,
Gilberte me consulte et cherche, avant tout, à me contenter.
Elle m'a même laissé entendre, tout à l'heure, qu'elle ne voyait
pas Maxence d'un œil défavorable. En sorte que si j'insistais...
— C'est affaire à toi... Mais laisse-ihoi te dire qu'il y a quel-
que contradiction entre le choix que tu as fait de Maxence
comme gendre et la défiance qu'il t'inspire présentement...
As-tu ou n'as-tu pas confiance en lui?
— Ehl docteur, ne sais-tu plus ce qu'est la jeunesse?... ce
cpi'est l'homme? Ma femme, à quarante ans, est encore fort
belle... La preuve en est que je l'aime toujours, comme je l'ai
aimée dans le premier emportement du cœur et des sens... Sup-
pose, de sa part, une inclination, une faiblesse : iras-tu t'étonner
que ce jeune homme n'ait pas plus de vertu qu'elle?
— Soit! Mais rien ne t'autorise...
— Pardon ! 11 y a cette correspondance dont je viens seule-
ment de découvrir la trace... cette correspondance dont je ne sais
rien, hors ces quatre mots suspects : Mon bien cher Maxence...
Oh! mais, je saurai, parce que je veux savoir!... Savoir enfin!
— Ne t'agite donc pas, ne te mets donc pas martel en tête!
Tu n'es pas bien malade, mais ta santé n'est plus intacte : tu as
le cœur et les artères des hommes de ton âge qui n'ont pas assez
modéré leur activité cérébrale ou psychique. Que ce soit ceci ou
cela, ou le tout ensemble, qui ait fatigué tes rouages de la ma-
chine, quand ils sont fatigués, il faut les ménager. A bon enten-
deur!— Tiens ! Voici ton monde qui vient te relancer...
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774"^ REVUE DES DEUX MONDES.
11
— Père, M. d'Auticourt va remontera cheval, pour regagner
Fontainebleau. Je lui ai dit qu'il pouvait venir prendre congé
de toi ici... 11 est sur mes talons, avec tout le monde...
Câline, elle ajouta sur un ton de prière enjouée :
— Sois aimable, dis?
A quoi Deprat répondit, condescendant et affectueux :
. — Bon! je tâcherai.
Presque aussitôt, M°? Deprat, Maxence Hibert, Gérard d'Au-
ticourt et André Lauriëre entrèrent ensemble dans la biblio-
thèque.
— Décidément, mon cher maître, vous ne voulez pas que je
vous accompagne ce soir?
. Maxence Hibert regardait son « patron » avec une amicale
déférence. C'était un grand garçon brun, bien bâti, aux trails
réguliers, dans Tensemble, — ce qui lui permettait de ne porter
ni barbe, ni favoris, ni moustaches, tout comme le « patron "lui-
même, et sans en être, plus que ce dernier, manifestement en-
laidi ou désavantagé. — Un seul défaut déparait cette mâle et cor-
recte figure : le menton était trop massif et les maxillaires trop
développés. Cela donnait à la physionomie une expression un
peu plus bestiale, peut-être, en même temps qu'énergique.
Deprat parut chercher ses mots pour répondre à l'offre toute
simple qui lui était faite.
— Non, finit-il par dire, non, moucher enfant... Vous me
serez plus utile en achevant de préparer ici mon dossier pour
demain : il y a des notes â coordonner, et j'ai été encore
dérangé tout à l'heure. Tenez! tout est là sur mon bureau...
Vous pourrez venir travailler ici même, quand je serai parti.
A votre âge, on ne craint pas de veiller un peu, et Ton se couche
tard volontiers, sauf à ne pas se lever trop tôt. Au mien, c est
le contraire...
Puis, se tournant vers sa femme :
— Geneviève, fit-il, on a bien demandé l'automobile pour
dix heures et demie?
— Oui, mon ami. C'est Gilberte qui a prévenu*
Grande, la taille fine, les épaules tombantes, la poitrine
ferme, avec sa carnation splendidc, sa bouche pulpeuse, toujours
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LE GRIEF SECRET. 775
entr'ouverte par un sourire sur des dents éclatantes, ses yeux
mordorés et sa lourde chevelure brune teintée de henné,
M"* Paul Deprat, née Geneviève Hermel, semblait faite pour
justifier à la fois Tamour et les inquiétudes de son mari. Et,
certes! cette quadragénaire pouvait être encore aimée.
Le docteur s'approcha d'elle.
— Je voudrais bien vous dire un mot, fit-il à mi-voix,
— Eh bien! dans le parc..., ou ici, tout à l'heure, docteur.
Gilberte, ayant évolué de manière à se placer entre son père
et M. d'Auticourt, saisit le moment de rappeler à l'avocat la
présence de son hôte.
— Papa, dit-elle avec un regard vers le lieutenant, il y aura,
la semaine prochaine, à Fontainebleau, un carrousel...
Alors, Gérard d'Auticourt, s'avançant :
— Je regrette, monsieur, d'avoir si peu de temps pour m'ex-
cuser d'être venu à cheval deux fois de suite... M"" et M"' Deprat
avaient bien voulu me dire...
— Vous n'aviez pas besoin d'être invité, interrompit Deprat
courtoisement; mais, dorénavant, vous saurez que vous l'êtes...,
s'il vous plait mieux ainsi.
Le lieutenant remercia avec aisance et même avec effusion :
c'était presque une autorisation de faire sa cour qui venait de
lui être octroyée.
— J'ose dès lors espérer, conclut-il, que ces dames pourront
assister au carrousel.
— Vous vous entendrez avec elles...
Et, tout en causant, le maître de la maison gagna le parc,
suivi par sa femme et sa fille, auxquelles se joignit bientôt le
docteur Terrier. Maxence Hibert et son ami André Laurière de-
meurèrent donc seuls dans la bibliothèque.
— Tiens I fit Maxence en regardant celui qu'il aimait à appe-
ler le « patron » s'éloigner avec M. d'Auticourt, une saute de
vent I Le lieutenant était plutôt mal vu par ce cher patron : le
voilà dans ses petits papiers. .. Qu'est-ce que ça peut bien signifier ?
— Tout simplement, je pense, que l'antique adage est ren-
versé: ce sont les armes qui l'emportent sur la toge... Mais, au
fait, qu'est-ce que cela peut te faire? N'es-tu pas le galant eu
pied de la dame du logis?
— Tais- toi, je te prie!... Il n'y a rien de vrai, d'ailleurs,
dans ce que tu viens de dire...
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776 REVUE DES DEUX MONDES.
— Oh! voyons!... Si ce n'est pas fait, c'est bien près de 8e
faire. Dès lors, la fille ne peut plus t'intéressep beaucoup, je
pense, puisque tu as jeté ton dévolu sur la mère.
— Elle ne peut plus m'intéresser, moralement parlant, d'ac-
cord ! Mais ni mon goût, ni mes intérêts ne m'éloignaient d'elle...
Son père me la destinait..., me la destine encore, j'en ai la cer-
titude. Et, pour moi, c'était la fortune!...
— Soit! Mais alors, il fallait choisir la fille, et non la mère.
— Je n'ai pas précisément choisi. Ce sont les circonstances,
autrement dit le hasard, notre maître à tous, qui a décidé..., ou
plutôt qui est en voie de décider.
— Vas-tu prétendre que M"* Deprat s'est jetée à ta tôte?
— Les femmes n'ont pas besoin d'aller jusque-là pour nous
provoquer.
— Et tu n'auras pas de scrupules, pas de remords?... Car
enfin, tu as bien quelques obligations à M* Deprat... Rappelle-toi!
— Des scrupules? Si fait, j'en ai... Des remords? Non, je
n'en aurai pas, parce que ça ne sert à rien, les remords. Mais lej^
scrupules, c'est différent: ils vpus donnent le temps de la ré-
flexion et peuvent même vous empêcher de commettre une sot-
tise..., pourvu qu'elle ne soit pas trop tentante. Mais comment
un homme de mon âge, un homme de vingt-cinq ans, n'éprou-
verait-il pas un trouble plus fort que sa volonté, que sa raison,
quand une femme en plein épanouissement de beauté lui sourit,
l'attire, le frôle avec insistance?... Et eût-il cinquante ans, au
lieu de vingt-cinq, la nature de son émotion ne serait pas sensi-
blement différente, je suppose: Fhomme est toujours l'homme,
va!
— Concedo! fit en riant le jeune Laurière. Mais il reste que,
si tu n'as guère de scrupules et si tu t'apprêtes à ne pas avoir
de remords, tu as tout de même des regrets..., des regrets de ne
pouvoir épouser M""* Gilberte...
— C'est vrai... Parce mariage, mon avenir eût été assuré:
fortune, carrière, relations, tout me souriait...
— Oui, mais ta belle-mère éventuelle aussi te souriait... El
c'est elle qui a eu la préférence.
Maxence regarda de travers son ami Laurière, qui était par-
fois un pince-sans-rire et qui, volontiers, disait-on, « s'offrait
la tête des gens. »
— Tu es bête ! fit-il en haussant les épaules. Enfin, je dois
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LE GRIEF SECRET. 777
reconnaître que la jolie enfant se montrait un peu récalcitrante,
tandis que la mère... Il paraît que la sympathie pour ma per-
sonne n'est pas héréditaire dans la famille. Mais, bah! la petite
se fût accoutumée k moi, et je n'aurais pas été, après tout, plus
mauvais mari qu'un autre...
— Ce n'ost pas beaucoup dire !
— C'est bien assez dire, le mariage étant,, de l'avis général,
une institution qui se plaît aux médiocres altitudes.
— Sais-tu, fit André d'un ton mi-goguenard mi-sérieux, que
tu as parfois des allures d'arriviste... Tu m'effarouches!
— Mais non, futur magistrat ! Je suis simplement opportu-
niste.., comme tu le seras plus tard, à l'exemple de tes collègues,
toujours à l'affût de Favancement. Eh bien! moi aussi, je suis par
la force des choses à l'affût de l'avancement, et pourcause ! Je n'ai
pour ainsi dire pas le sou ; mais, en revanche, j'ai des appétits à
satisfaire. Né d'un père malchanceux et honnête, qui ne m'aurait
laissé que des dettes à payer, si l'éloquente habileté de M'* Paul
Deprat ne s'était trouvée là tout à point pour arracher un lam-
beau d'héritage aux griffes des créanciers de la succession, j'ai
pu mesurer de bonne heure l'importance des interventions oppor-
tunes. Et C'est pourquoi je désirais seconder les dispositions
favorables du père de Gilberte... Mais, d'autre part, me heurtant
au mauvais vouloir de la mère, je ne serais pas fâché de trouver
quelque dédommagement sentimental à cette opposition dans les
motifs secrets qui l'ont inspirée.., et qui Tinspirent plus que
jamais. Il n'y a rien d'autre, jusqu'à présent.., sauf une cor-
respondance romanesque datant d'assez loin déjà et qui n'a que
trop duré, pour mon goût; mais les femmes aiment les lettres
d'amour autant et plus que l'amour lui-même : il leur faut l'ex-
pression manuscrite des sentimens qu'elles ont fait naître comme
de ceux qu'elles éprouvent...
— Dangereuse manie, tout de même ! fit Laurière d'un ton
convaincu.
— Sois tranquille: toutes précautions sont prises. J'ai suggéré
à ma correspondante l'idée de me faire déchirer et brûler ses
lettres, en sa présence, aussitôt après lecture.., ce qui m'a per-
mis d'exiger poliment la réciproque. En sorte qu'il ne subsiste
pas la moindre bribe, la moindre trace, j'en suis parfaitement
sûr, de tout cet amoureux fatras, et bien malin... Mais taisons-
nous : voici le patron qui rentre avec sa fille.
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778 REVUE DES DEUX MONDES*
Tandis que les deux jeunes gens se retiraient discrètement
dans un angle de la bibliothèque, Gilberte disait à son père,
avant de gravir le perron:
— Tu es un père adorable !
— Ce n'est cependant pas moi qu'on adore.
— Que si!... Ne t'ai -je pas toujours aimé?
— Hé, hé!
— Oh ! bien, j'avais mon petit caractère, soit ! Mais, dès que
j'ai eu l'âge de raison, ne t'ai-je pas témoigné toute raffecUon
et toute la déférence dont j'étais capable?... Je n'ai pas toujours
pensé comme toi d'instinct et d'enthousiasme, c'est vrai; mais je
finis généralement par me mettre à ton diapason.., ou par essayer
d'y monter. Et n'est-ce pas parce que nous étions en désaccord
sur le choix d'un fiancé que je me sentais malheureuse comme
si j'avais été en faute? Je me suis tellement habituée à considé-
rer ton jugement comme le guide du mien, ta conscience comme
l'inspiratrice de la mienne, que j'ai besoin de te savoir d accord
avec moi pour marcher en confiance vers un but quelconque*
J'ai besoin de te ressembler moralement.., même quand je n'en
ai pas envie!
Deprat mit ses deux mains sur les épaules de sa fille et, la
regardant avec un air de bonté attendrie qui imprima soudain
quelque charme à sa physionomie habituellement trop sévère:
— Merci, petite Gilberte! fit-il. Tu me causes un grand
plaisir en me disant ces choses-là.., surtout si tu ne les dis pas
pour me faire plaisir.
— Non, vrai ! je finis toujours par penser comme toi, quand
je ne l'ai pas fait d'emblée. Aussi étais-je fort inquiète de voir
que tu paraissais manquer de sympathie pour M. d'Auticourt:
j'aurais fini par le détester... Et j'en aurais été navrée, tu
sais!
— Tu es gentille !
Il l'embrassa. Puis, changeant de ton :
— Voyons! il faut songer à se mettre en route... Maxence,
mon cher ami, il est entendu que vous m'apporterez le dossier,
demain, au Palais, vers deux heures, n'est-ce pas?
— Parfaitement, maître!
— Quant à vous, jeune homme, reprit Deprat en se tournant
vers André Laurière, puisque je passe devant la propriété de vos
parens, je vous offre de vous y déposer.
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r
LK GBIEF SECRKT. 779
— Accepté avec reconnaissance, cher monsieur î Quand
partez- vous?
— Tout de suite. L'auto est prête, je viens de m'en assurer.
Et plus tôt je serai arrivé, plus tôt je serai couché... Où donc est
Terrier, que je lui dise adieu?
— Le voici, dit Maxence, avec M"* Deprat.
La femme de l'avocat rentrait, en effet, accompagnée du doc-
teur. Elle avait jeté sur ses cheveux artificiellement nuancés de
roux une capeline d'un gris pâle qui atténuait, de la plus har-
monieuse façon, ce que son beau visage pouvait avoir de trop
accentué, de trop marqué, en dépit de la grâce qui y était comme
figée dans un sourire invariable.
— Je viens de faire porter une couverture de renfort dans
l'auto, déclara -t-elle. Il faut se défier de la fraîcheur du soir...
— Bah ! la nuit est tiède, prononça Deprat. Une nuit de choix
pour les amoureux!... Allons! en route!
Ayant embrassé sa femme sur le front, serré les mains de
Terrier et de Maxence, il reçut d'un domestique appelé par Gil-
berte son chapeau et son pardessus, puis sortit avec sa fille et
le jeune Laurière.
— Le maître, chère madame, dit Maxence, m'a conseillé de
travailler ici. Vous n'y voyez pas d'inconvénient?
— Eh! lequel y pourrais-je voir? demanda la maîtresse de la
maison. Celte bibliothèque sert de cabinet de travail à mon mari.
En son absence, je n'y entre pour ainsi dire jamais, quoique
ma chambre n'en soit séparée que par le vestibule... Faites ce
que M. Deprat vous a dit de faire. Et mettez-vous tout de suite
au travail, pour ne pas avoir à veiller trop' tard. Dès que Gil-
berte sera revenue, nous irons nous coucher, car le docteur a
demandé sa voiture.
— Je vous obéis donc, madame.
Sur ces mots, Maxence s'installa devant le bureau et se mit
à compulser les pièces de procédure entassées dans le dossier.
Alors, M"* Deprat, attirant le docteur Terrier vers le fond de
la bibliothèque :
— Nous avons été interrompus tout à Theure, comme vous
me parliez de la santé de Paul, docteur...
— Mon Dieu, chère madame, je vous ai dit, à peu près, tout
ce que je voulais vous dire. Mais, puisque vous m'invitez à in-
sister, j'appelle de nouveau votre attention sur Tinconvénient et
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780 RKVUB DES DEUX MONDES.
le danger, non seulement de toute émotion vive, mais de toute
cause permanente de souci ou d'inquiétude pour votre mari.
— .Est-il donc vraiment malade?... Javoue que j'ai quelque
peine à le croire en le voyant si laborieux toujours, si attaché à
sa profession et, par surcroit, si au regret d'être condamné à
l'expectative en politique... Il doit y avoir plus de neurasthénie
dans son cas que de véritable déchéance morbide.
— S'il était si neurasthénique, il ne serait pas si travailleur...
Dites plutôt que le -surmenage n'est pas étranger à son état.
Mais vous n'ignorez point que les soucis d'ordre moral, lorsqu'ik
se prolongent, surmènent Foi^nisme encore plus que le travail
excessif... Écartez donc, autant qu'il est en votre pouvoir,
écartez de sa route ces préoccupations meurtrières qui usent les
meilleurs tempéramens...
— Mais en quoi dépend-il de moi que mon mari soit moins
préoccupé, moins soucieux que vous le dites, docteur? Je ne lui
connais aucun prétexte plausible d'inquiétude...
— Soit! Mais il y a une hygiène morale qui prévient certains
accidens, tout aussi bien, sinon mieux que le régime physique...
Bref, votre mari, chère madame, a une de ces maladies que Ion
peut faire durer longtemps ou abréger, pour ainsi dire, à volonté :
c'est tout ce que je tenais à vous faire entendre... Ah ! voici notre
jeune fille qui va me donner des nouvelles de ma voiture...
Tandis que le docteur, après un regard un peu appuyé, pre-
nait congé de M""* Deprat, celle-ci se disait : « Quelle peut bien
être l'intention qui se cache sous cette insistance? » Et, en al-
lant au-devant de Gilberte, qui rentrait, venant des communs,
le docteur aussi était perplexe : « Qu'est-ce qu'il peut y avoir,
songeait-il, sous l'immuable beauté et l'immuable sourire de
cette femme, qui n'aime certainement pas son mari, mais que Ton
n'a jamais prise en sérieux défaut? »
— Parrain, votre voiture est là.
— Merci, mignonne!
Puis, sans trop baisser le ton, car il était au courant de l'ac-
cord qui régnait entre la mère et la fille sur le choix d'un fiancé:
— Tu sais, j'ai plaidé pour toi, ou plutôt pour le hussard.
— Ah! c'est gentil, ça! Et qu'a répliqué l'autre avocat.., le
grand?
— Merci pour moi !... Il a paru Ucher son client. Je crois que
nous aurons gain de cause.
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LE GRIEF SECRET. 781
— Ah! bravo!... Tenez! voici vos honoraires...
Elle l'embrassa sur les deux joues et reprit :
— Maintenant, je vais vous mettre en voiture, comme j*ai fait
pour père...
Et comme elle sortait en compagnie de son parrain, sa mère
la rappela pour lui dire :
— Tu pourras, après cela, monter te coucher, Gilberte... J'ai
besoin de parler quelques instans à M. Hibert.
La jeune fille embrassa très tendrement sa mère et serra, en
toute simplicité, comme une bonne camarade, la main que
Maxence, à demi soulevé, lui tendait par-dessus le bureau.
Le, secrétaire de M* Deprat, après avoir attendu que le bruit
des pas se fût éloigné, se leva et vint vivement auprès de M"' De-
prat. Mais celle-ci, désignant les portes-fenêtres, toujours larges
ouvertes :
— Fermez, je vous prie : la fraîcheur commence à se faire
sentir..., et j*ai à vous parler.
Le jeune homme obéit. Puis :
— Vous aurez tout le temps de me parler, ma belle et adorée
Geneviève. Car la soirée..., la nuit même, si vous le voulez, sera
tout entière à nous... Le voudrez-vous enfin?
— Certes, non! et moins que jamais!... Moins que jamais
nous avons le droit de considérer comme nous appartenant les
instans que le hasard peut paraître nous livrer.
— Qu'y a-t-il donc? fit Maxence étonné. Notre dernier entre-
tien et votre dernière lettre m'avaient fait mieux augurer...
— Oui, je suis toujours beaucoup trop faible... en paroles,
tout au moins. Mon excuse est dans ma tendresse pour vous.
— Mais enfin, qu'y a-t-il de nouveau?
— Je ne sais trop. Mais le docteur m'a parlé tout à l'heure de
telle manière que j'ai dû, bon gré, mal gré, réfléchir. Il m'a re-
commandé les plus grands ménagemens pour mon mari... Oh !
les mots n'étaient rien : l'insistance de la voix, la gravité du ton,
voilà ce qui m'a impressionnée...
— Alors, vous croyez que le docteur, à défaut de votre mari
pourrait avoir quelque soupçon de notre... sympathie mutuelle?
Car enfin, si les soupçons de ce brave docteur vont au delà, ils
dépassent la réalité !
— A coup sûr, il soupçonne quelque chose.. ^ D'ailleurs,
c'est un. ennemi pour^moi: les gens qui aiment mon mari ne
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782 REVUE DES DEUX MONDES.
m'aiment pas..., sauf ma fille, bien entendu! Et puis, n'ai-je pas
vu, plus d'une fois, qu'il nous observait tous deux quand le
hasard nous maintenait quelque temps côte à côte?
— Un hasard..., je vous le dis, Geneviève, avec une grati-
tude profonde, mais non sana quelque reproche alarmé; un ha-
sard dont vous vous êtes, un peu trop volontiers peut-être,
montrée la complice docile...
— Ce n'est pas à vous, je pense, de m'en faire un crime. .
— Eh! non, certes!... Mais à quoi bon provoquer des re-
marques pouvant dégénérer en soupçons lorsqu'on veut, comme
vous, se montrer inflexible ?
— Inflexible ! Hélas ! je n'ai pas su l'être tout de bon. Peut-
être même ai -je manqué de retenue... Que voulez- vous ? je vous
ai aimé dans un élan de passion qui a franchi les barrières,
rompu les digues...
— Pas' toutes ! fit observer Maxence avec une ironie vague-
ment rancunière. Mais, bah ! c'est le sort commun à toutes Ifô
barrières d'être franchies, à toutes les digues d'être rompues ou
emportées tôt ou tard... Et voilà ce qui a rendu mon amour si
persistant, mon espoir si tenace!... Mes premiers scrupules ont
eu un sort pareil à celui des vôtres : ma reconnaissance envers
votre mari se dressait entre vous et moi, tout comme vos devoirs
d'épouse... Qu'en est-il resté? Peu de chose, laissez-moi le dire!
— C'est vrai... Et je vous ai aimé sans grande discussion
avec moi-môme... Mais si je n'ai guère de remords, à cet égard,
parce que j'ai su vous résister, j'ai du moins l'inquiétude et la
peur de faire à mon mari une peine cruelle... Et voici qu'on vient
de m'avertir que cette peine pourrait être mortelle! Jusqu'à
présent, je l'avoue, n'ayant pas voulu arrêter ma pensée sur la
possibilité d'une trahison complète de ma part, je m'étais plu
à espérer que ma défection partielle ne serait jamais connue, ni
soupçonnée.. • Maintenant que je sais quelqu'un sur la voie...
— Mais, interrompit-il, à supposer que vous ayez deviné
juste, le docteur Terrier n'irait pas, je pense, bouleverser Tàme
et la vie de votre mari...
— Eh ! sait-on?... Qui vous dit même que ce ne sont pas les
propres confidences de son ami qui ont éclairé le docteur?
— M. Deprat n'est pas jaloux, que je sache !
— C'est ce qui vous trompe : il l'a toujours été, sans trop lais-
ser paraître qu'il le fût. Moi, sa femme, je n'ai pu m'y méprendre*
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LE GRIEF SECRET. 783
— Alors, je m'étonne que vous n'ayez pas dissimulé davan-
tage la sympô cce dont vous voulez bien m'honorer.
— J'éprouvJi une joie involontaire à justifier, en partie, les
soupçons dont je suis Tobjet... Ces soupçons m'irritent: je m'en
venge.
— Soupçons forcément bien vagues I Car nous n'avons jamais
pu être surpris, et pour cause!... Quant aux lettres, c'est du
papier brûlé, qui s*est envolé à tous les vents du ciel: vous
^avez, comme moi, qu'il ne subsiste aucune écriture compro-
mettante, tout ayant été détruit, au fur et à mesure, par nos
soins communs et en notre mutuelle présence.
— N'importe! je ne suis plus tranquille. Et, si vous êtes
raisonnable, Maxence, vous serez le premier à me dégager de la
promesse que je vous ai faite imprudemment de passer avec vous
les quelques instans que le hasard pourrait nous accorder...
— Parlez-vous sérieusement? Vous ne songez pas que,
même si, dans l'avenir, nous devons être prudens, jamais nous
n'aurons une meilleure occasion de tête-à-tête que cette fois-ci....
Votre mari vient de partir pour Paris, où il a décidé qu'il pas-
serait la nuit avant une journée de fatigue : il ne peut donc être
de retour avant demain. Et, à moins de supposer l'emploi d'un
moyen de comédie, bien peu d'accord avec son caractère, vous
en conviendrez, nous ne retrouverons pas souvent pareille sécu-
rité... Restez ou revenez un peu plus tard...
Il lui avait pris la main et la serrait dans les siennes, sans
rien faire toutefois qui pût alarmer une vertu en défense, mais
assez peu sûre d'elle-même, probablement.
— Soit! finit par murmurer M°*' Deprat en faiblissant. Je
reviendrai, pour quelques minutes, quand tout le monde sera
couché.
III
Vers minuit et demi, elle revint, vêtue d'une robe d'inté-
rieur en dentelle, d'ailleurs correcte et n'évoquant pas forcément
des idées galantes. Maxence Hibert, qui avait le nez dans son
dossier, au bruit de la porte et au froufrou des dentelles releva
la tête; puis, se hâtant au-devant de la survenante :
— Merci ! fit-il en lui baisant les mains. Vous êtes de parole
— Oui, mais il m'en coûte presque...
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784 REVUE DES DEUX MONDES
Et, tout de' suite, elle demanda, en regard«,nt les fenêtres:
— On a fermé les volets ? ithl^ K
s
— Oui, il y a plus d'une heure... Mais poue '^ joi cet air d'ap-
préhension ?
— Maxence, tenez- vous pour vraie cette opinion qu'un secret
qui est à plus de deux personnes h'est déjà plus un secret?
— Certes!... Encore faut^il que le secret soit une belle et
bonne réalité pour qu'on puisse le trahir...
— L'entente cachée de deux êtres qui s'aiment est un secret.
Or, j'ai eu l'impresWn, ce soir, quand le docteur m'a parlé, qu'il
était, sinon au courant de cette intimité dont il ne peut connaître
exactement la nature, du moins en éveil quant au caractère de
nos relations. Et, pourquoi m'en défendrais-je? k l'entendre rap-
peler l'état précaire ou fragile d'une santé qu'il paraissait remettre
entre mes mains, j'ai senti le malaise d'un scrupule.
— A la fois précoce et tardif, ce scrupule, ma chère Gene-
viève ! Ne me déclariez-vous pas, naguère, que de vraies fautes
même, et non pas seulement de simples licences de conduite,
pouvaient trouver leur excuse dans l'attitude rebutante de cer-
tains maris trop puritains ? Le vôtre, quoique le mieux inten-
tionné du monde, n'a rien fait peut-être..., et vous me l'avez
presque dit, souvenez- vous ! pour vous ôter le désir d'une affec-
tion autre que la sienne... Dès lors, pourquoi ce retour offensif
du scrupule?
— Oh ! il est bien vrai que cette idée de devoir qui semble
présider à tous ses actes a nui considérablement à M. Deprat
dans mon affection. Si l'on peut aimer l'homme à qui le devoir
vous lie, c'est seulement quand le lien n'est plus visible, ni sen-
sible ; pour aimer son devoir, il faut commencer par oublier que
c'est le devoir... Allez donc désirer ardemment ce que vous avez
le devoir de faire !
Alors Maxence risqua un timide enlacement.
Mais M"'^ Deprat, se dégageant avec douceur, répliqua d'un
ton sérieux:
— Il y a une autre raison qu'un tardif scrupule conjugal à
la résistance, encore trop imparfaite, que je vous oppose en ce
moment. Vous n'ignorez pas que ma fille m'inspire, outre une
grande tendresse, une sorte de crainte superstitieuse. Il me
semble que si jamais elle apprenait que je ne suis pas sans
reproche, elle me maudirait pour aller toute à son père. Et de
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LE GRISF SECRET. 785
cela je ne me consolerais pas plus qa'elle-mâme ne se console-
rait de mon indignité. EUe tient de son père une intransigeance
de jugement!...
— Mais que vient faire votre fille entre nous? interrompit
Maxence visiblement impatienté.
— Ne comprenez-vous pas qu'il n'y a qu'elle, qu'il n'y a
jamais eu qu'elle entre vous et moi?
— Quoi ! si votre fille n'existait pas?...
— Il y a longtemps que je serais à vous, et à vous sans
partage, je vous le jure !
11 la vit sincère et s'en étonna, le sentiment qu'elle venait
d'alléguer lui étant inconnu. Pour lui, gui ne luttait jamais contre
ses appétits que par intérêt, c'était un prodige que l'on subor-
donnât la satisfaction d'un désir au souci de l'opinion d'une
personne qui ne pouvait rien, ni pour, ni contre vous.
— Mais alors, insinua-t-il avec un peu de malice, cela revient
à dire que l'homme qui vous eût connue et que vous eussiez
aimé avant la naissance de votre fille se fût plus promptement
avancé dans vos bonnes grâces que n'a fait votre serviteur? Si
bien que vingt ans plus tôt vous étiez plus accessible I
A ces mots, M"* Deprat se troubla d'assez apparente façon.
— Peut-être, balbutia-t-elle, peut-être dites-vous vrai. En
tout cas, je ne me sentais pas défendue, gardée comme à présent I
— Bah ! votre fille, n'allez-vous pas la marier prochainement
à M. d'Auticourt, qui est le type du brillant officier? Se3 vœux
seront comblés et les vôtres aussi, je pense !
— Comme vous me dites cela !... M. d'Auticourt n'est-il pas
un homme aimable et séduisant? Mon Dieu, il n'est peut-être pas
supérieurement intelligent. . .
— Heu ! interrompit Maxence, sur un ton de fielleux dédain,
ce n'est pas son métier I
— Vous n'aimez pas les militaires 1
— C'est afl'aire aux femmes de les aimer... Et elles s'en
chargent*!
— Ingrat 1
— C'est vrai, j'ai tort I Mais je vous avouerai que ces guer-
riers, en temps de paix, me portent quelque peu sur les nerfs... ^
et d'autant plus qu'en temps de guerre nous serons tous, bon gré
mal gré, aussi guerriers qu'eux. Pour en revenir à votre fille,
je m'explique mai le rôle tutélaire qu'il vous plaît de lui prêter,
TOMï uxvii. — 1907. . 50
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786 REYUB DBS DBUX MONDES.
mais surtout je comprends mal quo vous ayez si grand'peur
d'elle, ce soir.
— C'est toujours Tidée que le docteur a deiviné quelque
chose... Il est le parrain de Gilberte.
— Bon ! Il ne va pas jeter le trouble dans l'âme de sa fil-
leule !... Encore moins, je suppose, que dans celle de votre mari!
— Enfin, Maxence, vous savez bien ce qu'est l'impressioima-
bilité d'une femme, et ce qu'il peut y avoir là d'irraisonné I
— Certainement, je le sais... Mais, dans le cas présentée
ne puis que combattre de si intempestives inquiétudes, et si peu
justifiées!... Songez donc, Geneviève, que, de longtemps peut-
être, nous ne retrouverons pareille occasion de libre tète-à-tète,
pendant ces heures de paix et de silence où l'on entend si bieo
battre les cœurs dans les poitrines serrées l'une contre l'autre.
D'ordinaire, il faut disputer au trantran journalier une heure
diurne péniblement conquise : on s'aime en hâte, l'oreille au
guet, l'esprit préoccupé. Ce soir, au contraire, cette nuit, qud
calme et quelle sécurité ! Votre niari étant absent, votre fille
couchant là-haut, près de son ancienne gouvernante. ..
— Elle pourrait descendre...
-<- Ah 1 bon I quelle idée, maintenant I
— Je vous en prie» Maxence, cessez des instances inutiles...
et qui me torturent !
Quand il vit qu'il se heurtait, une fois encore, à un parti pris
de ne pas faiblir ou de ne faiblir qu'à demi, le jeune homme
trahit un moment sa vraie nature en s'écriant, d'un ton dépité :
— Vous êtes bien toutes les mêmes : promptes à nous
aguicher et vous faisant un malin plaisir d'ajourner la suite de
nos transports amoureux à une date incertaine ! On parle vo-
lontiers de l'éternel malentendu des sexes : en voilà bien la
cause, il me semble I Nous sommes passionnés... sensuels, s'il
vous plaît mieux à dire; vous n'êtes que coquettes. Votre co-
quetterie va quelquefois jusqu*à s'émouvoir de nos sensations,
mais la contagion ne dépasse guère la surface de votre être. Vous
prétendez 'avoir le droit de nous sourire, de nous provoquer...
— Oh I de vous provoquer 1
— Oui, je le répète : vous provoquez» le plus souvent, les
empressemens dont vous faites mine, ensuite, de vous effa-
roucher... Point n'est besoin de vous jeter au cou d'un homme
pour le faire tomber à vos pieds : vous savez à quel point nous
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LB GAtBF S&CRBr« 787
sommes impressionnables aux regards et aux sourires des
femmes... Et quand vous nous avez bien attirés par vos œillades,
bien affriandés par la càlinerie de votre langage et de vos gestes,
nous que la nature a mis à votre merci, nous devrions nous
contacter de vous baiser le bout des doigts, si vous n'êtes qu'à
moitié de bonne humeur I
— * Vous êtes injuste, Maxence 1 Ne voyez-vous pas quelle
violence je me fois, en ce moment même, pour résister à l'attrait
de votre voix?
Elle paraissait, en effet, subjuguée par l'ardente conviction,
un peu rageuse, dont le jeune homme avait empreint sa dia-
tribe. Penchée vers lui, commo guettant au passage les mois
révélateurs d'un emportement de passion chez cet homme plus
jeune qu'elle de quinze ans et qui la convoitait, elle n'était plus
aussi passivement bienveillante que naguère : il la devinait in-
quiète de l'effet produit par ses rigueurs et enivrée du triomphe
de sa beauté. C'était le moment de tenter un dernier effort : non
pas, sans doute, de livrer l'assaut brutal qui prétend abattre la
résistance, mais de recourir à l'humble supplication du désespéré
qui ne veut plus lutter.
— Je vous demande pardon, murmura le bon apôtre, d'avoir
montré qudque irritation dans mes propos. Mais je suis à bout
de force. Songez que, depuis longtemps, j'endure lo supplice de
Tantale 1 Songez que j'ai vingt-cinq ans, madame,, et que je vous
mdore!
En disimt cela ttès chaleureusement et avec un charme juvé-
nile dans son accent de suprême prière, l'adorateur aux abois se
laissa tomber & genoux devant l'inhumaine. Mais, juste à ce
mommt» comme dans les comédies dont il avait rappelé rail-
leusement une des plus habituelles péripéties, le malencontreux
soupirant vit apparaître le mari sur le seuil de la porte faisant
ecHumuniquer la bibliothèque avec le vestibule, et qui venait
d'être brusquement ouverte.
«-« Prenez garde! balbutia M** Deprat.
Maxence, néanmoins, se relevant avec un parfait sang-froid^
dit très bas, comme en un murmure :
«** Laissez-moi faire.
Puis, tout haut, et en se retournant vers l'intrus légitime :
— Vous le voyez, mon cher maître, je m'efforçais de fléchir
M"* Deprat... Depuis bien des mois, j'aima respectueusement
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788 RXYUE DBS DEUX MONDES.
M^^* Gilberte, et je vous sais favorable à mes discrètes prétei
tiens ; mais je me heurte toujours à l'hostilité de M""* Deprat...
Eh bien ! tout à l'heure, profitant d'un hasard qui l'avait attirée
ici, j'ai entrepris de combattre par la prière cette irréductible
adversaire, d'autant plus redoutée que sa bienveillance habituelle
rendait plus inexplicable une opposition limitée à un cas tout
spécial... Je lai suppliée de me dire enfin pourquoi, ne me
jugeant pas indigne de son amitié, elle me préfère, comme futur
gendre, un inconnu, un passant... Et, à bout d'ai^umens, je me
suis jeté à ses pieds...
Deprat, sombre et soupçonneux, mais très exercé à la mai-
trise de soi-même, demanda d'un ton calme à sa femme, — d'un
ton de juge impartial :
— Que répondiez-vous?
Elle n'hésita qu'une seconde.
— Simplement ceci : qu'il s'agit de ma fille et de ses préfet
rences, non des miennes... ou des vôtres.
— Soit I Mais, outre que cette mimique démonstrative, cet
agenouillement me semble excessif et même étrange, dans la cir-
constance, je trouve non moins extraordinaire le choix de
l'heure...
Maxence répliqua tout de suite, usant du même ton calme
dont son « patron » lui donnait l'exemple :
— Je n'ai pas choisi l'heure : M""* Deprat est entrée ici sane
savoir que j'y fusse encore. J'ai saisi l'occasion. Quant au ca-
ractère... exagéré, selon vous, de mes gestes, je vous prierai,
cher monsieur, d'avoir égard à l'état de soufiFrance et d'agace-
ment oti m'avaient réduit les attitudes contradictoires de
M*** Deprat : ce désaccord incompréhensible entre la sympathie
qu'elle voulait bien me témoigner dans l'habitude de la vie et
sa résistance à mes vœux les plus chers... Justement, M"* De-
prat venait de se résoudre à me dire franchement que l'obstacle
était la volonté de sa fille plutôt que la sienne, et que, si elle
avait mis la sienne eu avant, c'était surtout pour atténuer, autant
que faire se pourrait, le conflit qu'elle redoutait de voir éclater
entre M"* Gilberte et vous... C'est alors que je suis tombée ses
pieds, pour implorer son appui, faisant valoir la sincérité it
mon attachement, ainsi que mon ferme propos d'assurer ie
bonheur de M^^* Gilberte, aimée par moi depuis si longtemps
en silence... enfin, disant tout ce qu'un homme épris qui s'exalte
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LE GRIEF SECRET. 789
peut dire pour gagner h sa cause la meilleure des cautions..
— Vous, s'exclama Deprat, un amoureux exalté de ma fille !
Mais vous n'avez jamais montré d'exaltation, que je sache!
— Je vous répète que j'aime M^^* Gilberte respectueusement^
fit Maxence avec componction; si respectueusement que j'ai
considéré comme un strict devoir de ne pas lui exprimer mes
sentimens de façon directe avant d'avoir obtenu l'approbation
formelle de ses parens, m'en tenant à de discrètes attentions...
qu'elle n'a peut-être même pas remarquées. Allez-vous me
blftmer de ma réserve?
Le visage de M"" Deprat se détendit un peu.
— r Vous avez réponse à tout, dit-il avec un demi-sourire à
peine sarcastique, à tout... sauf au doute qui persiste en moi
quant à l'opportunité de vos instances et à l'interprétation de
vos gestes... Vous conviendrez que si un homme peut bien se
jeter aux genoux d'une femme, vers une heure du matin, c'est
plus souvent pour la supplier de se donner à lui que pour lui
demander la main de sa fille !
— Je vous lerai observer, dit Maxence toujours sérieux et
doux, que l'attitude... le geste que vous persistez à incriminer
est, sinon ma meilleure justification, du moins la preuve évidente
que M"* Deprat est au-dessus du soupçon. Si elle avait été ici
par l'effet d'une entente avec moi, je n'aurais pas eu besoin de
me jeter à ses pieds pour l'attendrir... Mais, à supposer que sa
démarche fût une première et imparfaite concession, vous avez
pu voir qu'elle paraissait peu disposée à se laisser Ûéchir... Re-
noncez, mon cher maitre, à des doutes qui sont injurieux pour
nous trois, et dites plutôt d'où ils vous sont venus : j'aurai vite
fait de vous en montrer l'inconsistance et de vous prouver que
votre disciple... votre obligé n'a pas démérité de votre estime.
Deprat se sentait fort mal à l'aise sur le terrain choisi par
son avisé partenaire. L'origine do ses soupçons, en ce qui con-
cernait Maxence, était difficile à préciser, vu l'insignifiance appa-
rente et le caractère presque ridicule de l'indice qui avait
éveillé sa défiance.
— Sachez, déclara-t-il visiblement gêné, que j'ai découvert,
par hasard, une... une trace de la correspondance de ma femme
avec vous.
En proie à une surprise aussi profonde que sincère, Maxence
regarda fixement M'' Deprat : il était convaincu, à ce moment-
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790 REYUB DES DEUX MONDES.
là, que son « patron » plaidait le faux pour savoir le vrai. C
bien certain que tout vestige de correspondance avait dispar,
il ne pouvait guère ne pas croire à un mensonge intéressé.
Aussi riposta-t-il avec une entière assurance :
— Je ne me souviens pas d'avoir écrit à M"* Deprat, même
au sujet de choses sans portée.
— Mais dile, ètes-vous bien sûr qu'elle ne vous ait pas écrit?
Devant le regard droit et honnête qui le scrutait, à son tour,
le jeune homme hésita : « Il faut, se disait-il, que quelque chose
ait subsisté, quand même, de cette malencontreuse corre^pon*
dance, car voilà un regard qui ne ment pas. Mais qu'est-ce que
cela peut bien être, toutes les lettres ayant été anéanties? Âhl
j'y suis! quelque brouillon, sans doute, comme les femmes qui
veulent soigner leur style ont parfois l'imprudence d'en écrire...
et d'en laisser traîner... Soyons moins afBrmatif! »
• — Ma foi ! prononça-t-il lentement, comme aprto un effort
de mémoire, je ne me souviens pas davantage d'avoir reçu...
Mais, se ravisant, il reprit :
— Ah ! pourtant, il se pourrait qu'une lettre... Mais, au fait,
si vous avez trouvé une lettre ou un fragment de lettre...
— Je n'ai rien trouvé de pareil, interrompit Deprat. Tai
parlé d'un simple vestige. Enfin, il vous suffira de savoir que
f ai acquis la preuve d'un commerce épistolaire entre ma femme
et vous.,. Je dis entre ma femme et vous, parce que j'ai lu votre
nom, en toutes lettres et précédé d'un qualificatif au moins très
amical, le tout tracé par la main de ma femme. Il me semblft
que j'ai pu, à bon droit, considérer un tel indice comme com-
promettant. . •
Sans deviner la nature de l'indice en question, Maxence
comprit que rien n'avait été révélé outre son nom agrémenta
d'une épithète affectueuse.
— Ahl s'écria-t-il, pardon I quand je disais n'avoir reço
aucune lettre de M"* Deprat, j'oubliais que mes ambitions mt-
trimoniales, désapprouvées par elle, m'avaient valu, de sa part,
quelques mercuriales très affectueuses, dont une ou deux ma-
nuscrites.
— L'explication est plausible, après tout, murmura Deprat.
Nous verrons ce qu'elle vaut... Toujours est-il qu'ayant relevé
ou cru relever des traces plus ou moins 'suspectes, je me suis
décidé à user d'un vieux stratagème pour en avoir le cœur net
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LE GRIEF SECRET. 191
El, tout à l'heure, sur la route, après avoir déposé chez loi '4
André Laurière, je . suis revenu sur mes pas, c'est-à-dire que,
m'étant fait conduire à la station du chemin de fer la plus |
proche, je suis rentré ici, non sans avoir donné à mon méca- •
nicien Tordre de continuer vers Paris. Je suis donc rentré
secrètement, sournoisement.;, j'en rougis I faisant appel à la dis» *^
crétion de mon jardinier, que j'avais dû réveiller, alléguant une
indisposition subite, que la marche avait déjà dissipée, invoquant
mon désir, ma volonté formelle de n'inquiéter personne..', bref,
mentant, rusant pitoyablement. Encore une fois, j'en rougis 1
Mais tm doute insupportable m'étreignait. Et voilà que je vous
trouve tous deux en conversation, à une heure indue, vous à
ses pieds ! N'importe ! ce que vous venez de me dire est plaur
sible... Laissez-moi, je vous prie, avec M"** Deprat.
Le jeune homme s'ioclina et se dirigea vers la porte. En
passant devant sa complice supposée, il eut pour elle un regard
qui était une exhortation à la fermeté. Mais il dut reconnaître
que tout encouragement était superflu : impassible et dédai-
gneuse, l'épouse soupçonnée semblait prête à demander des
comptes plutôt qu'à en rendre.
Comme il allait passer le seuil, Maxence fut arrêté par un
mot du mari :
— Pardon I... Vous maintenez votre explication? Vous étiez
en train de supplier ma femme de se faire l'alliée de vos ambiv
tions matrimoniales, au lieu de s'obstiner à les contrecarrer?
— Certes ! protesta le jeune homme avec force, je maintiens
cette explication, puisqu'elle est conforme à la vérité ! ;
— Vous la maintenez avec toutes ses conséquences possibles?
articula Deprat en insistant.
— Comment ne le ferais-je pas? demanda Maxence étonnée
Toute autre explication serait mensongère. Et d'ailleurs, est-ce
que ma sincérité ne ressort pas très suffisamment des &tits qui
vous sont connus ?
— C'est bien. Nous verrons.
IV
Resté seul avec sa femme, Deprat lui dit tout de suite sur un
ton qu'il sut rendre conciliant, presque amène :
— Nous voici tête à tête, Geneviève, et c'est l'occasion, je
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"'■^^^
792 REVUE DBS DEUX MONDES.'
crois, de vous montrer franche... Quoique je me sois efforcé
d'être toujours pour vous un bon mari, je sais que, nos deux
caractères ne s'adaptant pas très aisément l'un à l'autre, il y i
eu, par-ci parrlà, quelques froissemens ou malentendus entre
nous... Je sais aussi, j'avoue que j'ai été parfois accessible à
une jalousie qui a pu, malgré moi, se traduire par des paroles
désobligeantes ou des attitudes gourmées. Je m'en excuse. Mais,
cette fois, en toute sincérité, je me suis cru le droit d'aller an
fond de mes doutes et d'éclaircir une situation qui me paraissait
au moins équivoque... Ai-je eu raison? Ai-je eu tort? A vous
de le dire !
Sans s'animer le moins du monde, mais en prenant unairde
dignité offensée, M"* Deprat répondit :
— On vous le faisait observer à l'instant, ces sortes de doutes
sont injurieux, non pas seulement pour ceux qu'ils visent et
calonmient, mais pour ceux qui les ressentent. Vous devriex
vous juger plus diminué, plus avili que moi par les vôtres... Et
ce ne serait là qu'une très juste punition. Quant à essayer de me
disculper, je n'ai vraiment aucune raison de descendre à pareille
tentative, les apparences mêmes, on vient de vous le démontrer,
n'étant pas contre moi.
— Enfin, vous êtes bien sûre de n avoir jamais correspondu
avec Maxence Hibert qu'à propos de son vœu d'être notre
gendre?
— Vœu auquel j'ai to ijours fermé mes oreilles, confirma
M** Deprat, quand je ne l'ai pas ouvertement combattu... Vous
le savez bien !
— Et pourquoi Tavez-vous combattu, ce désir si légitime et
si naturel?
— Parce que Gilberte aime M. d'Auticourt et n'aime pas
Maxence Hibert : il me semble que c'est une raison suffisante.
— Elle le serait si l'inclination de Gilberte datait de loiu.
Mais il n'y a pas longtemps que notre fille connaît cet officier.
Elle Ta rencontré à Fontainebleau, chez des personnes qui sont
pour nous de simples relations...
— Peu importe l'endroit I interrompit M"' Deprat avec un
accent profondément convaincu, peu importe la date où Ton ren-
contre l'homme qui vous plaît I L'essentiel, c'est de le rencontrer.
Quoi qu'il en soit, vous conviendrez que si vous n'aviex
pas fait le jeu de ce militaire, il serait aujourd'hui moins avant
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LE ORIBF 8ECBET. 793
dans la sympathie et les bonnes grâces de Gilberte... Or, quel
motif pouvez-vous avoir de pousser votre fille dans les bras d'un
inconnu, quand un jeune homme que je connais depuis son
enfance... que vous connaissez vous-môme depuis des années,
qui est le fils d'un de mes anciens camarades, qui a tous les
dons et le plus bel avenir, sans parler de l'affection presque
paternelle que je lui ai vouée, est là, comme amené tout exprès
par la Providence à notre foyer?... Si encore vous ne l'aimiez
pas, ce garçon, s'il vous déplaisait, si vous lui témoigniez de
Tantipathie, je comprendrais... Mais non! vous êtes aimable pour
lui, vous lui souriez quand il est là, vous vantez ses mérites
dès qu'il s'éloigne... Et vous ne voulez pas de lui pour votre fille !
— Dieu! fit M"^* Deprat gônée et agacée, quelle insistance
singulière I
— J'insiste parce que ni Maxence, ui vous ne m'avez convaincu,
riposta l'avocat redevenu manifestement très soupçonneux.
— Vous n'êtes pas convaincu de quoi ? De ce qui a pu faire
le sujet de ma correspondance avec Maxence Hibert? Au fait,,
qu'est-ce qui vous autorise à vous montrer si affirmatif quant à
la réalité même de cette correspondance?
De vrai, elle ne savait pas du tout ce qu'avait bien pu dé-
couvrir son mari ; mais, parfaitement sûre, elle aussi, qu*aucune
lettre n'avait échappé à la destruction totale, elle n'avait pas lieu
d'être inquiète.
— Oui, reprit-elle, qu'avez-vous découvert? Qu'est donc ce
fameux indice?
— Dans le petit secrétaire Empire, qui était chez vous autre-
fois et qui est chez moi présentement, j'ai trouvé...
— Quoi ? demanda M"* Deprat tout à fait tranquille et railleuse.
— • Peut-être le double d'une lettre ou d'un fragment de
lettre...
— Allons donc! Comment et pourquoi aurais-je conservé
par devers moi un morceau d'une épttre ou d'un billet écrit par
moi-même?... Mais il n'y a que les cuisinières, mon pauvre ami,
qui fassent des brouillons pour leurs lettres d'amour !
— Laissons cela! dit impérieusement Deprat. 11 suffit que
j'aie la preuve d'une communication épistolairc où vous avez
accolé au nom de Maxence les mots : mon bien cher.,. Cél% suffit,
dis-je, pour m'autoriser à vous demander des comptes.
. — Et c'est pour un mot, le mot bien... Car je suppose quo
'-^m
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794 REVUE DBS DEUX MONDES*
l'ai le droit de dire ou d'écrire : mon cher Maxence, C'est pour ce
mot banal, lu sur je ne sais quel chiffon de papier I C'est pour
oèlal...
— Ce chiffon de papier, je consens à vous le dire, est un
morceau de papier buvard trouvé par moi dans votre ancienne
écritoire et où sont restés empreints les mots en question.
— Et c'est pour cela, répéta M"* Deprat en haussant les
épaules avec un air de sincère pitié, c'est pour cela que yons
êtes revenu, après une fausse sortie, conune un mari de comédie
6U d'vOpérette, pour me surprendre en flagrant délit !... Ah ! tenez,
vous êtes toujours l'homme au caractère à la fois austère et
puéril que je me suis vainement efforcée de comprendre! Vous
êtes un grand enfant qui joue au pontife ou au justicier... et
qui oublie d'en rire !
'M. Deprat, portant la main à sa poitrine, en un geste doulou-
reux, s'écria :
— Ne raillez pas, Geneviève ! J'ai pu vous paraître un tyran
ridicule, alors que j'étais simplement un malheureux assoiffé de
confiance et voué au doute perpétuel... Rappelez- vous : les ci^
constances ont été telles, dès le début de notre ménage, que j'ai
dû, presque constamment^ me défendre de soupçons que les vf-
parences semblaient prendre à tâche de m'imposer et que la
tiédeur de vos convictions religieuses était bien de nature à ""
pas trop démentir. . .
— Allez-vous remonter à l'origine de nos querelles pour
reprocher ce que vous appeliez alors mes coquetteries de jei
femme frivole? Et c'était encore trop dire!
— Soit! n'évoquons pas des souvenirs si lointains... quoi(i
mes préventions contre les militaires datent peut-être de '
premiers temps de notre mariage... Parlons du présent... parle
d'à présent même... Eh bien! vous auriez le droit de rail
Geneviève, si, tout à l'heure, en rentrant, je vous avais trou
dormant paisiblement dans votre chambre. Par malheur, ce i
pas ce qui a eu lieu.
— Par malheur! se récria hautainement M"' Deprat. Al<
tout de bon, vous persistez à me soupçonner, à m'accuser, p
cette vétille dont je n'ai même pas souvenance ! pour un i
affectueux adressé à celui que vous appelez votre fils d'adopti'^
— Et le téte-à-lête de tout à l'heure? Vous en faites I
marché, vraiment !
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IS ORISP l^CABT. 795
— On vous en a donné une explication qui est d'accord avec la
vraisemblance et avec les précédens. Que vous faut-il de plusî
— Qu'une preuve, fournie par vous^mâma, fasse éclater à
mes yeux la loyauté de votre conduite.
— Par exemple?
— Il en est une tout indiquée : faites-vous Talliée de Maxence
eok vue de son mariage avec Gilberte. N'est-^èe pas là» précisé*
ment, ce qu'il vous demandait tout h l'heure à genoux? Eh' bieni
il faiit déférer à ce vœu très naturel, ou je serai forcé de croire
que ce n'est pas le bonheur de votre fille que vous défendefc
avec tant de zèle et d'opiniâtreté, mais votre amour 1
M""* Deprat, à cette mise en demeure catégorique, pftlit ter-
riblement, sans qu'il fût possible à Son mari de discerner A
c'était la colère ou l'angoisse qui avait prise enfin sur son im<-
passibilité.
— Ahl articula-i-elle nerveusement, vous avea tort/ je vous
jure! Car enfin, il n'y a rien qui m'accuse... Et ce geste de sup-
plication, surpris et incriminé par vous, eût-il eu pour objet ce
qui vous platt à dire, ne serait imputable, après tout, qu'à son
auteur...
— Comprenez donc que je veux savoir, cette fois, savoir à
tout prix! Or, si vous vous montrez disposée à fabe de Maxence
votre gendre, je croirai, ne pouvant vous soupçonner toiis deux
d'une infamie monstrueuse, que vous n'êtes coupables envers
moi ni l'un ni l'autre.
— Et, pour vous procurer cette certitude, vous ne reculerez
pas devant la responsabilité du malheur de votre fille?
— Ce sont là des mots, fit Deprat très troublé, de grands
mots 1 11 n'y a aucune raison pour que Gilberte soit plus malheu-
reuse avec Maxence qu'avec M. d'Auticourt... Il y en a même
pour qu'elle le soit moins. Et elle n'aime pas tant cet officier,
après tout!... Oh ! elle-même me l'a dit : ce n'est qu'une incli-
nation naissante, et dont vous avez favorisé la naissance. Il m'est
donc permis de croire que si vous usiez de votre influence.
Exaspérée, à la fin. M""* Deprat s'écria avec une ftpreté rageuse :
— Gela, jamais !
Son mari la regarda un moment en silence, comme suffokiué
par l'impétueuse protestation qui venait de l'atteindre au cœur
Puis, lentement :
— Vous devriez prendre garde à vos paroles et au ton dont
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796 REVUE DES DEUX MONDES.
VOUS les prononcez. A les entendre, on pourrait les tenir pc
un aveu.
— Quoi ! parce que je refuse de conseiller à ma fille d'épouser
un homme qu'elle n'aime pas, il faut que vous me considériez
comme aimant moi-même cet homme!... Tant pis pour vous si
vous avez à ce point perdu la notion du juste et de l'injuste,
mais je ne ferai rien, jamais, pour déterminer Gilberte à ce ma-
riage!... Bien au contraire, je ferai tout pour l'en détourner!
Attentif et menaçant, Deprat prononça, de sa même voix,
lente et martelée :
— Mais que pourriez- vous faire si j'usais de mon influence
sur Gilberte, non pour la contraindre, certes ! mais pour l'amener
insensiblement à ce mariage comme au seul parti qui lui con-
vienne? Je trouverais, au besoin, des argumens...
— J'en trouverais d'autres pour les combattre !
— J'insisterais, par exemple, sur le caractère paternel de
mon attachement envers Maxence, et je ferais valoir que sa colla-
boration, qui m'est précieuse,.., qui me sera même bientôt indis-
pensable, pour peu que mon état de santé s'aggrave, est appelée
à cesser, un jour prochain, si mon secrétaire ne devient pas
mon gendre...
— En ce cas, je n'hésiterais peut-être pas, moi, à infora
Gilberte que vous vous efl'orcez égoïstement de rassurer vo
jalousie d'époux par tous les moyens, et au risque même
sacrifier son bonheur... Oui, je lui raconterais, en partie, la sci
de tout à l'heure : vos soupçons injustifiés, seuls capables de te
en échec votre entêtement à vouloir un mariage qui lui déplatt
ne lui plaît guère, puis vos singulières instances pour me h
intervenir de telle sorte que vos inquiétudes de mari ne pi
sent plus nuire à vos préférences de^ futur beau-père!
— Vous n'oseriez pas dire à votre fille ce qui vient df
passer ici!
— Pourquoi donc?
— Parce qu'elle douterait ejle-môme que Maxence, après s
montré si réservé, ait pu se prosterner devant vous, entre mil
et une heure du matin, pour une demande en mariage qu'
quotidiennement le loisir de vous adresser ! Elle douterait cor
moi..., à moins que vous ne finissiez par vous montrer f
rable à l'ambition maintenant déclarée du jeune homme.
Au pied du mur, cette fois« M""* Deprat laissa échapper i
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•I
LB GRIEF SECRET. 797 |
pression d'une colère qu'elle ne pouvait plus contenir. Et trans- , ^^
formée, la bouche tordue, le regard mauvais, elle jeta ces mots J
à la face de son mari :
— Eh bien! soit, nous ferons notre fille juge entre sa mère,
soucieuse de ses droits, de son bonheur h venir, et son père,
maniaque égoïste, jaloux ridicule, dévot mesquin, despote insup-
portable...
^^ — Assez! murmura Deprat en haletant après un cri étouffé.
Vous me tuez, malheureuse! C'est de la haine! De la haine
contre moi!
Et, tout chancelant, il alla s'affaisser sur un canapé qui faisait
face à son bureau, puis demeura inerte.
Revenue, alors, à la nette conscience de sa responsabilité,
M""* Deprat s'affola et, frappant violemment à la porte par oti
était sorti Maxence :
— A moi! cria-t-elle. Venez!
La porte s'ouvrit presque tout de suite, et Maxence reparut.
— Vous avez appelé? fit-il.
— Oui, j'ai peur... une peur atroce qu'il ne succombe là,
sous mes yeux, et par ma faute !
— Que s'est-il passé?
— Il y a eu une scène entre nous, suite logique de celle dont
vous avez été témoin tout à l'heure.
Elle entraîna Maxence le plus loin possible du canapé oti
Deprat gisait, toujours inerte. Et, le débit rapide, entrecoupé,
elle continua :
— 11 m'a menacée de contraindre Gilberte à vous épouser..
Alors, j'ai un peu perdu la tète. Des mots très durs me sont
échappés, de ces mots dont le souvenir est ineffaçable...
— Pourtant, interrompit Maxence assez inquiet, vous n'avez
rien pu avouer, puisqu'il n'y a rien... sauf une petite faiblesse
de cœur... Et ces aveux-là sont d'autant plus dangereux à for-
muler qu'ils font toujours présumer quelque chose au delà de
leurs termes...
— Je n'ai pas avoué, mais j'ai été violente, j'ai bravé mon
mari...
— Ce n'est rien,^ cela, fit Maxence rassuré, ou, du moins, c'est
réparable... Maintenant, au plus pressé!
S'occupant enfin de M. Deprat toujours évanoui, il se rap-
procha du canapé.
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79S REVUE DES DEUX MONDES.
— Rebtez près de lui, repriHl, je cours chercher...
Gomme il se précipitait pour sortir, il se heurta presque à
Gilberte, qui entrait en hâte, venant du vestibule. Elle éUit
vètùe d'un saut de lit très simple et très décent.
•-^ J'ai entendu, dit^elle, des coups frappés à une porte,
un appel. J'ai vite descendu l'esoi^ier. Ta porte^ mère, était
ouverte...
A ce moment, elle vit Deprat, qui commençait seulement à
reprendre connaissance et n'avait pas encore bougé.
— Père évanoui ! s'écria-t-elle. Mort peut-être !
— Mais non! protesta M"* Deprat. Une syncope... et telle
que le docteur avait prévu qu'il pourrait s'en produire une avant
peu : j'avais été prévenue, ce soir même. Cours chercher un
flacon de vinaigre : tu en trouveras un sur ma tahie de toi-
lette... En même temps, tu sonneras. Vite!
Pendant que Gilberte sortait en courant, Maxence s'était de
nouveau approché de Deprat, qu'il regardait avec attention.
— Il va revenir à lui sans aide, prononça le jeune homme
du ton calme d'un médecin qui émet un diagnostic. Mais la
présence de M"' Gilberte sera peut-être une complication
fâcheuse... Outre qu'il faut compter avec l'émotion nouvelle qui
en pourra résulter pour son père, que va-t-on lui dire, à elle?
Que va-t-elle supposer? Et d'abord, que dira votre mari lui-
même quand il sortira de son évanouissement? Peut^lre y aurait-
il lieu de s'en inquiéter pour prévoir et prévenir les difficultés...
— Comment prévoir ce qui ne dépend que de lui? Mais
j'entends Gilberte...
— Voici, fit la jeune fille en remettant à sa mère un flacon.
Comment va-t-il? J'ai sonné : on vient.
M"* Deprat, ayant frotté les tempes de son mari avec un
mouchoir imbibé de vinaigre, put déclarer^resque aussitôt :
— La syncope a pris fin.
— J'ai eu un étourdissement, murmura Deprat en se redres-
sant sur le canapé.
-^ Un peu plus que cela, mon ami I Mais, fort heureusese-
ment, c'est passé...
Elle se retourna vers la femme de chambre, qui venait d'entrer.
— Ah! continua-t-eile, voici Victorine, que j'ai fait sonner
par Gilberte. Victorine, Monsieur, qui s'est trouvé souffrant
peu de temps après son départ, a voulu rentrer seul à pied et a
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tE <}Rl«F SBCREt. 799
eu tout à ITieure, en arrivant ici, -un évanonissetnent. Qu'cm
attelle immédiatement et qu'on aille cherc(ber le<lo<^iKir Terrier,
qui reviendra dwis la voiture...
— Madame veut-elle que François saute sur sa bicyolette
pour aller prévenir le docteur, qui, comme cela, pourra être
tout prêt à partir quand la voiture arrivera?
— Très bonne idée ! Allez vite, et qu'on fasse conmie vous
venez de dire, n'est^^e pas?
— Que m'esfr-il arrivé? demanda Deprat en se paissant leê
mcdns sur le visage.
Il était maintenant confortablement accoté à une pite de
coussins. Sa femme lui répondit d'un (on très douit ^.
— Vous avez eu, mon ami, un malaise violent, conséquenfce
toute naturelle de celui qui vous a pris sur la route, et vous
avez perdu connaissance. Alons, j'ai appelé... On est venu, et j'ai
envoyé chercher le docteur, qui sera ici avant une heure. Voilai
Deprat, sans voir sa Rite, qui se tenait près de lui, mais un
peu en arrière du canapé, articula avec effort :
— C'est vrai... Je me souviens... Ahl oui, une discussion
pénible à propos...
M"* Deprat l'interrompit, pour lui dire en désignant sa fille :
— Mon ami, Gilberte est là, près de vous.
Deprat tourna la tète et sourit à la jeune fille, tout en lui
faisant signe d'approcher.
— Précisément, c'était à propos de toi, ma chère petite...
— Vous n'allez pas vous fatiguer inutilement! hasarda
M"* Deprat.
Mais son mari, alors, se levant :
— Permettez ! déclara-t-il, je me sens tout à fait remis d'un
malaise insignifiant...
Hais il chancela un peu, dès qu'il voulut se mettre en mouve-
ment. Maxence, qui était resté à l'écart, s'avança pour le soutenir.
— Ah! c'est vous, Hibert... Je suis bien aise...
Il le regarda fixement et reprit :
— Oui, je suis bien aise que vous soyez là. C'était aussi à
propos de vous, tout justement...
— A propos de moi? fit Maxence avec quelque embarras. Une
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■'-'^^,«
800 REVUE DES DEUX MONDES.
discussion pénible h propos de moi? Mais ne croyez- vous pas?...
Son regard, involontairement, s'était dirigé vers Gilberte.
— Il n'y a rien que Gilberte ne puisse entendre, dit résolu-
ment Deprat.
Et il poursuivit, s'adressant h sa fille :
— Oui, ma chère enfant, j'ai eu avec ta mère une discussion
quant au rôle qu'il lui a plu de jouer auprès de Maxence en le
détournant d'un projet gui lui était cher et qui avait mon assen-
timent. Rentré ici à l'improviste, par suite d'une brusque indis-
position, j'y ai trouvé Maxence suppliant ta mère de ne pas être
plus longtemps hostile à son désir de t'épouser. Il venait de lui
avouer la profondeur du sentiment que tu lui as inspiré...
Gilberte regarda Maxence avec un étonnement sincère. Ses
clairs yeux gris de lin, francs et volontiers rieurs, semblaient
interroger un peu ironiquement le jeune homme et lui dire:
« Quel intérêt, mon camarade, pouviez-vous bien avoir à vous
découvrir une profonde passion pour moi? »
— Je ne savais pas, finit-elle par murmurer, que M. Hibert
fût si épris de ma personne.
— Je le savais, moi, afKrma Deprat. Par délicatesse, il ne
voulait pas t'exprimer directement ses espérances, avant d'avoir
obtenu que ta mère se joignit à moi pour les encourager. J'igno-
rais, en revanche, que l'opposition de ta mère eût pris le carac-
tère d'un veto désobligeant, et je l'ignorerais encore sans ma
brusque intrusion dans son entretien avec Maxence. Je lui ai
donc demandé les raisons d'une hostilité si peu justifiée... Nous
avons échangé quelques paroles un peu aigres, qui, par suite de
mon état nerveux, ont déterminé chez moi un nouveau malaise...
Mais c'est passé, je ne m*en ressens pas du tout, je n'y pense
plus... Et je désire vider, séance tenante, cette question, qui a fini
par m'irriter, je l'avoue. Écoute-moi donc. Hibert, ici présent,
Hibert que tu connais depuis longtemps, et qui est pour moi
un collaborateur précieux, vient de te demander en mariage,
formellement, cette fois, à ta mère et à moi : es-tu bien décidée
à repousser sa demande?
— Il me semblait, fit observer très simplement et très dou-
cement la jeune fille, que tu avais paru, mon cher père, sinon
te rendre à mes raisons, du moins en vouloir ajourner la dis-
cussion.
— C'est vrai. Et jamais je ne prétendrai t'imposer une union
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1
J
LE GRIEF SECRET. 801
qui te déplaise^ fût-ce avec Maxence, que j'estime et que j'aime...
Mais, d'une part, j'ignorais que ses sentimens pour toi eussent ce
caractère de passion sérieuse et obstinée qui m'a été révélé tout
à l'heure; et, d'autre part, je me souviens det'avoir entendu dire,
parlant à moi-même, il y a de cela bien peu de temps, quelques
heures à peine, que tu ne pensais aucun mal de celui que tu
appelais, en riant, mon candidat... N'as-tu pas même ajouté
que tu n'aimais pas encore fort sérieusement... l'autre candidat?
— Soit! Mais j'ai laissé voir, — M, Hibert me pardonnera de
le dire franchement devant lui, — j'ai laissé voir une préférence
pour M. d'Âuticourt. Peut-être, au surplus, les intentions de
M. Hibert n'étaient-elles pas assez accusées pour m'obliger à le
considérer conmie un fiancé... éventuel.
— C'est précisément pour cela qu'il y a lieu de réfléchir,
riposta Deprat avec empressement, avant de répondre par un
refus définitif à de chaleureuses instances émanant de mon col-
laborateur préféré, presque un fils d'adoption pour moi. J'étais
en train de dire cela à ta mère, cela et quelques autres choses,'
lorsque j'ai eu cette ridicule défaillance. J'étais surtout en train
de lui marquer mon étonnement et mon mécontentement de la
voir si partiale, si injuste envers Maxence.
— Si je n'ai pas cru devoir encourager les idées matrimo-
niales de M. Hibert, intervint M"' Deprat, c'est que celles de
Gilberte ne concordaient pas avec les siennes: rien de plus. Car
vous savez fort bien, mon ami, que je n'ai jamais ni marchandé,
ni dissimulé une sympathie dont vous m'aviez donné l'exemple.
Quant aux paroles un peu vives qui ont pu m'échapper, êtes- vous
sûr de ne pas les avoir provoquées par votre insistance à vouloir
m'arracher une intercession que réprouve mon sentiment mater-
nel, puisque je ne saurais avoir, dans la circonstance, d'autre
souci que le bonheur de ma fille ?
— Mon père insistait auprès de toi, maman, demanda Gilberte,
de plus en plus étonnée, pour te faire employer ton influence
en faveur de M. Hibert?
— Oui, répondit nerveusement M"* Deprat.
— Voilà qui me parait singulier, père! fit la jeune fille sur
un ton de reproche. Tout à fait singulier même, après l'espèce
de concession que tu étais disposé à me faire I II fallait me dire,
dès le principe, que tu prenais ce mariage si étrangement à
cœur.
TOMBXXXYII. — 4907. 51
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802 REVUE DBS DEUX MONDES.
— Tu le savais, remarqua Deprat, mais ta mère surtout
savait! Et j'aurais aimé que, tout à. l'heure, elle eût Tair de s'ei
souvenir davantage pour répondre aux instances qui lui étaient
adressées. .Mais voilà qui est affaire entre elle et moi... Quant
à toi, je comprends que tu consultes surtout ton cœur, et que ni
ma déception personnelle, ni môme celle de ce brave garçon ne
puissent t'empèchèr de suivre ton inclination, si elle est décidé*
ment assez impérieuse pour prévaloir contre les conseib que ma
voix amie a tenté de te faire entendre. Allons! il est fort tard:
je vais me mettre au lit, en attendant ce bon Terrier, dont on
aurait bien dû respecter le sommeil!... Bonsoir!
Il se dirigeait vers la porte, d'un pas encore incertain : M** De-
prat s'avança vers lui, comme pour lui offrir son aide. Mais il
l'arrêta du geste, — du regard surtout, — d'un regard si chargé
de rancune que Gilberte, toute songeuse depuis quelque instans/
en fut douloureusement impressionnée : elle venait de com-
prendre qu'un dissentiment très grave s'était produit entre sod
père et sa mère, à son sujet, sans aucun doute.
Et, sans bien se rendre compte de ce qu'elle allait faire, elle
se plaça entre son père et la porte : elle ne voulait pas que ses
parensse séparassent pour la nuit, après une scène aussi pénible,
et dont, involontairement, elle avait fourni le prétexte.
— Père, murmura-t-elle, je t'ai dit, en effet, mais peut-être
n'y ai-je pas assez insisté, que, bien loin d'avoir de l'hostilité,
ou même des préventions, contre Maxence Hibert, j'éprouvais
pour lui des sentimens d'excellente camaraderie... Ces sentimens,
mon Dieu, auraient pu se transformer, sans doute, en d'autres,
plus conformes à tes souhaits, si... si l'on m'avait témoigné des
intentions plus claires. Enfin, j'ai un si grand désir de ne pas
te faire de peine, de n'en faire à personne ici que, peut-être...
Sentant qu'elle ne sortirait pas d'une phrase qui, d'ailleurs,
lui coûtait à. prononcer, elle tendit brusquement la main à
Maxence en lui disant :
— Aidez-moi donc !
Elle était touchante et exquise, en son embarras si sincère et
si profondément, si mélancoliquement senti.
Le jeune homme, alors, avec une effusion mêlée de quelque
gêne, s'écria en baisant la main qu'on lui tendait:
— Âh ! mademoiselle, que je vou^ suis reconnaissant!
M°* Deprat, suffoquée, prononça tout bas :
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LE GRIBF SBGRET. 803
-^ Voilà du nouveau ! Tu n'y penses pas, Gilberte?
— Si fait, mère, je viens d'y penser.
Quant à Deprat, après un regard de gratitude à ^ flUe, it lui
prit le bras et, ayant salué sa f^nme d'une inclinati6n de tête :
— Bonne nuit ! dit-il à Maxence.
Puis il sortit, se faisant accompagner par Gilberte jusqu'à sa
chambre.
— Nouô voilà bien embarqués! s'écria M** Deprat dès' que
les pas se furent éloignés. Et votre habile diversion vient d'<J>
tenir un succès vraiment un peu trop complu !
— Qu'aurais- je pu trouver de mieux ? demanda Maxence d'un
ton modeste. Et ne fallait-il pas donner le change, à tout prix?
— Non, pas & ce prix*là! Car enfin, si Gilberte, voyant son
père malade et très désireux de cette union, allait s'y résigner
tout de bon! Elle serait même capable de s'y obstiner, à pré-
sent 1... Et vous, comment vous y prendre désormais pour battre
en retraite?
— Nous tâcherons de trouver un moyen. Ce ne sera pas
commode, par exemple!
— Évidemment! Mais aussi, quel besoin de feindre cette
passion pour Gilberte I
— J'avais à expliquer ma présence à vos pieds.
<*-^ Eh! mieux eût valu, peutrètre, la moins bien justifier!
— Vous ne songez pas à l'esclandre, ni aux complications
domestiques, familiales, qui en fussent très probablement
résultées !
— Je songe à celles qui vont très certainement résulter de
votre trop ingénieui mensonge... Mais, bah I je saurai brouiller
les voies, de telle sorte qu'il ne soit bientôt plus question de ce
projet déconcertant. *
— Prenez garde ! La situation est délicate, difficile môme,
par suite de la défiance, maintenant! éveillée, de M. Deprat.
Vous pourrez vous heurter, dorâiavant, aux volontés combinées
du père et de la fille, et vous fâcher avec votre mari sans avoir
raison de son entêtement.
— N'importe! En dernier recours, j'aurai quelque chose à
lui dire. Et, plutôt que de laisser une situation si fausse et pour
moi si intenahle se prolonger pendant un temps indéterminé, je
le lui dirai!... Quelque chose qui l'amènera jpeut-étre à montrer
moins de parti pris dans cette questinn du mariage de Gilberte.
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804 REVUE DES DEUX MONDES.
— Quoi donc? demanda Maxence avec Taccent d'une curio-
sité intense.
Mais M""* Deprat, la voix sombrée, se contenta de répondre:
— C'est affaire entre lui et moi.
VI
Dans le boudoir Louis XVI qui séparait les chambres respec-
tives des maîtres de la maison et qui avait été Empire, lui aussi,
avant que la mode en eût décrété la transformation, Gilberte
achevait d'écrire une lettre pour son père, lequel venait seule-
ment de se lever. La jeune fille était seule et, par la porte-fenttre,
ouverte, comme un peu plus loin celles de la bibliothèque, la
tiédeur d'un bel après-midi d'été apportait la caresse embaumée
des orangers voisins. Il y avait comme des promesses de gaieté
dans ce clair et élégant décor ; mais les traits gracieux de l'unique
personnage qui eût pu l'animer n'en demeuraient ^pas moins
n^élancoliques.
— Bonjour, mignonne! On entre donc toujours ici comme
dans un moulin ?
— Oui. Avec père, c'est la consigne, vous savez, parrain: les
fenêtres ouvertes partout!
— Parce qu'il a souvent un peu d'oppression, fit Terrier en
embrassant sa filleule. Ah çà ! comment va-t-il aujourdliui?...
Je l'ai laissé très calme, vers trois heures du malin, lui ayant
défendu tout bavardage même avec moi : il voulait me raconta
une foule de choses... Et, depuis cette nuit, rien?
— Non. Il va bien... ou plutôt mieux. Car, dites-moi, par-
rain, il a quelque maladie organique, n'est-ce pas? Sans cela,
l'indisposition de cette nuit ne s'expliquerait guère...
'— Bah 1 vous en avez décidé ainsi, madame la doctoresse?
Mais non, ma petite Gilberte, rien de grave, je puis t'en donner
l'assurance. Je t'en donne ma parole, là ! Foi de Gilbert Terrier!
— Votre parole de parrain ? ou votre parole de médecin?
— Ma parole de médecin.
— Vaut-elle mieux que l'autre, après tout? Les médecins ne
doivent-ils pas mentir encore plus souvent que le commun des
mortels?. Moi, j'ai bien vu, cette nuit, que, sous l'indisposition
passagère, il y avait un mal permanent.*
— Ah ! vous avez vu ça, mam'zelle? Eh bien ! vous ne vous
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^p
LE GRIEF SECRET. 805
êtes trompée qu'à moitié. Il y a bien quelque chose de perma-
nent dans le cas paternel, mais ce quelque chose-là est une dia-
thèse, plutôt qu'une maladie proprement dite.
— Et... on n'en meurt pas, des diathèses?
— Non, tant qu'elles ne changent pas de nom pour vous
tuer. Et il faut, en général, une imprudence ou une circonstance
fâcheuse.
— La circonstance fâcheuse a dû être bien près de se pro-
duire, la nuit dernière, hein? En6n, j'ai compris à temps qu'il
y avait nécessité d'épargner à père les contrariétés vives. Et
j'ai agi en conséquenee.
— Bah ! Qu'est-ce que tu as fait, sans indiscrétion?
— Vous le saurez, un jour ou l'autre, parrain... Et même,
tenez ! je vous le dirai tout de suite, si vous êtes sûr de guérir
papa. Pouvez-vous le faire?
— Que tu es enfant! Crois-tu qu'on guérisse les gens?
Mais si on les guérissait, petite malheureuse, ils en mourraient !
Pour guérir un malade, ce qui s'appelle guérir, pour supprimer
le mal enfin, il faudrait produire une réaction tellement violente
que l'organisme éclaterait comme éclate un vase trop fragile
dans une expérience de laboratoire.
— C'est vrai, vous ne pouvez rien ou pas grand'chose !
— Nous pouvons reconnaître la nature du mal... quand il
veut bien ne pas jouer à cache-cache avec nous ou que nous
sommes plus malins que lui. Et nous pouvons aussi prescrire
un régime, une hygiène appropriée à l'état du malade: c'est
quelque chose I Maintenant, dis-moi, petite Gilberte...
— Chut I j'entends un visiteur qui parlemente avec François. . .
Gérard d'Auticourt, en tenue, botté de cuir verni et ganté de
peau blanche, le stick en main, parut bientôt sur le seuil de la
porte-fenètre, où l'avait conduit le domestique, qui déjà s'éloignait.
C'était un gentil garçon que ce lieutenant de hussards, et
moins insignifiant qu'il n'avait plu àMaxence de le dépeindre.
Sa physionomie était franche et aimable, sans grande beauté,
mais portant l'empreinte d'une nature élevée; sa tournure avait
de la distinction : l'ensemble, de la race.
— Je me suis permis, mademoiselle, de vous apporter, en
passant...
« Il passe souvent sur la grand'route, celui-là ! se dit le doc-
teur, et à vingt-cinq kilomètres de chez lui I »
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806 REVUB DES DBUX BfONDES.
Le bldnd hussard, après avoir salué, tirait des enveloppies di
sou ddmàii.
— Je me suis permis, reprit-il, d'apporter & madame votre
mère et à vous ded cartes d'invitation pour le carrousel...
Gilberte prit les cartes avec un sourire un peu triste et
répondit:
— Je vous remercie, monsieur d'Auticourt, msis nous sê
pourrons sans doute pas en profiter, mon père étant fort souf-
frant...
— Mais non, mais non ! fit le docteur en intervenant. Tn
exagères, Gilberte. Rien ne s'opposera...
— Oh! pardon r je sais que papa serait mécontent...
— Pourtant, hasarda Gérard interdit, il me seinl^le que
M. Deprat m'a lui-même autorisé...
— Oui, interrompit Gilberte d'une voix qui voulait 61»
ferme, mais j'ai compris que c'était pour ne pas me priver d'une
distraction dont il eût préféré me voir m'abstenirl II ne faut plus
Ml parler. D'ailleurs, quelque chose de nouveau s'est prodiit
dans ma vie. Un peu plus tard, je m'en exptiquerai nettemeii
avec Vous. Pour l'instant, permettez-^moi de m'ai tenir à cette
constatation : il y a du nouveau ici.
— Je m'en aperçois ! déclara le jeune officier avec une amer-
tume mal dissimulée. Mais je n'ai qu'à m'incliner, mademoi-
selle : vous avez le droit de changer d'idées... et de sentimens.
Oh ! je sais que le mot est exceésif dans le cas présent, car j'ét^
tout juste autorisé à espérer qu'une sympathie banale se métah
morphoserait, quelque jour, en un attachement plus sérieux.
Mais si rien ne m'autorise à parler de vos sentimens, il ne me
sera pas interdit, je pense, de rappeler, en pjrésence du docteur
Terrier, votre parrain, que les miens se sont révélés dans la
limite ot mon respect pour vous leur a permis' de se manifester.
Or, il n'est pas en mon pouvoir de les modifier au gré des cir-
constances. Je resterai donc, mademoiselle Gilberte, entière-
ment à vos ordres ; et si jamais il vous plaisait de faire appel à
mon dévouement... à mon affection, oserai- je dire, vous me trou-
veriez tout prêt, comme je l'étais hier, à vous consacrer ma vie.
Très émue, Gilberte tendit ses deux mains.
— Si je vous ai un peu chagriné, fit-elle, pardonnez-moi! Et
dites-vous que le devoir, qui se révèle à nous quelquefois bien
inopinément, n'est pas volontiers d'accord avec notre penchant.
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XX GRIÉ» SBCHET. 807
— Voilà une parole qui me console un peu... Je ne vous
demande pas vos secrets, mademoiselle Gilberte, mais Je vous
remercie de m'avoir laissé pressentir qu'un regret pourrait bien
se cacher sous yos résolutions nouvelles... Au revoir, j'espère!
Docteur, je vous salue... Ahl mademoiselle, je vous laisse ces
cartes, puisqu'elles vous étaient destinées : vous en ferez l'usage
qu'il vous plaira.
Quand le jeune homme fut sorti, après , avoir déposé Iqs
cartes sur un guéridon, le docteur s'écria :
— Ah çà ! <[ae signifie ? Tu congédies le prétendant de ton
ehoix, celui pour qui tu m'as fait dépenser mon éloquence
auprès de ton père l Je n'y comprends rien. Voyons 1 que s'est-il
passé ? Que se passe-t-il ?
— Ne m'interrogez pas trop, parrain ! D'abord, je serais en
peine de vous fournir des détails précis et une explication cir-
constanciée. Ce que j'ai parfaitement compris, par exemple,
c'estqu'une scène d'une réelle, d'une exceptionnelle gravité entre
mon père et ma mère avait dû précéder, sinon provoquer la
syncope. que vou$ savez. Et il ne m'était pas permis de douter,
que le désir maAifesté par Maxence Hibert de m'épouser n'en
eût été la cause directe. Sur ces entrefaites, n'ai-je pas appris,
par un mot échappé à maman, que vous aviez prévu la possibi-
lité d'une crise résultant d'un état de santé déjà ancien chez mon
père ? Alors, il m'a jparu que mon devoir était de donner à ce
pauvre père une satisfaction immédiate. Puisque mon mariage
avec Maxence lui tient tant au cœur, puisque je n'ai, en somme,
aucune antipathie à l'endroit de Maxence, puisque l'autre projet
était à peine né, j'épouserai Maxence, voilà tout I
— Et ton père a cru devoir accepter ton sacrifice ?
— Oh ! sacrifice ! Le mot est un peu gros !
— Disons : ton changement d'orientation.
— Il m'a semblé qu'il en était heureux et reconnaissant.
— Et ta mère? Elle a souscrit à l'arrangement?
— Pas précisément. Mais vous pensez bien qu'une discus*
sion sur les chances respectives de mes prétendans ne pouvait
se prolonger beaucoup dans la circonstance...
— C'est juste! Nous verrons la suite. Tiens! voici ton père.
Deprat venait de paraître à la porte de sa chambre.
— Oh ! mais, tu es superbe, aujourd'hui 1 fit le médecin.
— Je me porte à merveille. Ayant dépêché, ce matin,
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Deçtat-
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LE GRIEF SECRET. 809
y a tout avantage k pouvoir se repentir et se purifier avant 1à
mort, au lieu d'être surpris en pleine détresse morale peut-ètfé.
— Enfin, reprit Terrier, si pareil accident t'arrivait, je
parle de l'accident matériel, on croiraijt pouvoir dire sur l-heure
de quoi tu es mort, tandis que si la chose m'advenaii, à moi,
par exemple, le confrère qui serait appelé à constater mon trépas
courrait grand risque de bafouiller déplorablement : nul n'ayant
jamais eu à m'ausculter vivant, mort, il serait peut-être un peu
tard. Et néanmoins, comme il y a des modes médicales, non
seulement pour soigner les gens, mais pour les faire mourir, on
dirait que je suis mort, moi aussi, d'une angine de poitrine.
— C'est de cela que je suis menacé, hein?
— Tu en es menacé... au moins par la terminologie médicale
en vogue, car tu n'as eu aucune crise nettement caractérisée,
jusqu'à présent. Au temps de notre jeunesse, tout homme qui
succombait de façon un peu brusque mourait de la rupture d'un
anévrisme; maintenant, il est victime d'une angine de poitrine
presque invariablement : ceci n'est pas toujours plus vrai que
n'était cela... Mais le nom ne changeant rien au résultat, l'essen-
tiel est de ne pas le provoquer intempestivement, ce résultat en
général peu désiré... par le patient, tout au moins.
— Tu ne pèches pas par excès de solennité dans le dia-
gnostic, ni dans le pronostic, fit remarquer Deprat avec un
sourire involontaire.
— Je ne vais pas pontifier pour toi, tu comprends! Ce
n'est pas que je renonce au pontificat : il est infiniment plus
commode d'avoir aff'aire à des croyans qu'à dès raisonneurs ; et
la plupart de nos cliens ne nous écouteraient pas, s'ils ne nous
croyaient détenteurs d'une science absconse et d'un pouvoir
mystérieux. Mais, avec toi, ce qui m'importe uniquement, c'est
que tu ne te méprennes point sur ma pensée : je veux que tu
saches bien que je ne te considère ni comme indemne de tout
risque, ni comme condamné sans appel. Cela dit, je t'autorise
à me parler de ce qui te tourmente.
L'avocat se recueillit un instant, puis prononça :
— Je t'ai dit, à peu près, dans quelles circonstances, et dans
quelle posture déprécative j'avais surpris Maxence auprès de ma
femme et comment il s'en était expliqué avec moi, en un bel
élan de franchise... ou de cynisme. Mais tu ne m'as laissé le
loisir de te dire ni l'attitude, fort diflérentei que ma femme a
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81D REVUE DES DEUX MONDES.
prise en face de moi, attitude belliqueuse, hérissée^ pleine de
défi, de haine aussi, peut-être, ni la gentille intervention de
Gilberte.,.
— Sur ce point, je suis édifié, interjeta le docteur... EUe-
môme, ici même, tout à Theure, m'a renseigné. Et le hasard a
voulu que M. d'Auticourt arrivftt juste à point, pendant que je
causais avec elle, pour recevoir son congé... ou quelque chose
d'équivalent. Ah çàl dis*moi, tu ne vas pas accepter qu'elle se
sacrifie? Elle te croit plus dangereusement atteint que lu ne l'es;
et, ayant compris que la mésintelligence survenue, à son sujet,
entre ta femme et toi avait été la cause déterminante de ton
indisposition, elle a vdulu supprimer tout prétexte de discorde
en paraissant se rallier, de son plein gré, à ta manière de voir.
Mais ne va pas t'y tromper : son militaire lui tient au cœur.
— Sois tranquille : le bonheur de Gilberte ne s'impose pas
moins à ma sollicitude qu'à la tienne. Cette, enfant ne repré-
sente-t-elle pas à mes yeux tout ce qui, peut-être, va survivre d'os
long passé familial? Mais, j'avais besoin et j'ai encore besoin de
feindre l'obstination dans le sens d'un mariage avec Maxence t
c'est pour moi le seul moyen de savoir la vérité, en réduisant
ma femme et son complice, si complice il y a» aux aveux tardifs
où aux compromissions abjectes. C'est une épreuve, rien de
plus. Mais cette épreuve est nécessaire...
— Prends garde ! Dans le désarroi où de telles alternatives
risquent de jeter des consciences troublées, ce que tu appelles
une compromission abjecte peut apparaître comme l'unique
issue pour sortir de l'impasse où l'on prétend vous tenir acculé.
Deprat regarda son ami et lui dit en appuyant sur les mots :
— Toi, Terrier, tu en sais plus long que moi I Tu sais que
ma femme est coupable !
— Allons, bon I protesta le docteur. Mais que diable veux-ta
que je sache outre ce que tu m'as appris toi-môme? Tu as vu mon
trouble, mon ahurissement quand tu m'as fait, hier, tes premières
confidences, après plus de vingt années de dissimulation.
— Soit! tu ne savais rien, tune sais rien encore de précis...
Mais avoue-moi, du moins, que ta clairvoyance avait, cette fois,
devancé la mienne... Avoue-moi que tu avais jugé ma femme
capable de me trahir avec Maxence...
— Je ne saurais t'a vouer pareille chose, déclara Terrier en
se défendant non sans quelque gêne. Mais ce que je puis te con*
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Il .uà
tE GRIEF SECI^ET. 811
fesaer, en revanche, c'est que je n'ai jamais éprouvé une sym-
pathie exagérée pour le jeune Hibert. Je me défie de ce garçon,
qui est toujours pr6t à s'accommoder de tout. Tu me diras que
c'est une qualité. Une qualité pratique, soit! Mais ce n'est point
une vertu. Et quand on y joint un peu d'hypocrisie... Ohj ne
proteste pas : il est hypocrite, sous ses dehors de bon garçon
robuste et bien équilibré. Car enfin, ici, nous le voyons plein
d'orthodoxie, pour te plaire, tandis qu'ailleurs. Tiens! Lanrîère^
par exemple. Ta connu libre penseur et modéré^ient épris de
morale sur les bancs de l'École de droit. Or, je veux bien qu'on
soit libre penseur comme moi, ou catholique comme toi; mais
je n'admets pas qu'on soit tantôt l'un, tantôt l'autre, selon qu'on
obéit à. ses convictions ou qu'on s'inquiète de ses intérêts. Bref, le
jeune Maxence est un peu trop de l'école des gens qui prennent
leur bien... leur bien-être, au moins, partout où ils le trouvent.
Deprat avait laissé parler son ami, sans paraître l'entendre,
absorbé qu'il était par sa songerie. Il murmura : .
— Dire qu'il me faudra peut-être, tout & l'heure, renier cetta
affection avec une autre ! Mais que ne me faudra-t-il pas renicor
si le doute, dont je sens s'appesantir sur moi l'angoisse, doit m
changer bientôt en douloureuse certitude ! Que restera-t-il de ce
qui a fait la dignité de ma vie, si je ne suis plus qu'un mari
trompé, berné comme tant d'autres, et par un ami très cher qui
fut et qui est encore mon obligé ?. . . Quelle misère et quelle honte !
— Mais, risqua Terrier, ne pourrais-tu attendre, pour te
désoler et t'agiter ainsi, la confirmation de tes soupçons?
Voyons ! puisque rien n'est prouvé !
— Tout le sera, je le sens, articula Deprat d'un ton lent et
découragé. La résistance de ma femme était désespérée: les
paroles qu'elle m'a jetées au visage respiraient la haine... la
haine I "Comprends-tu ? De la haine pour moi qui l'ai tant aimée,
qui l'aime encore tant ! Quelle amertume est-ce là ! Et quel ca-
Kce, maintenant, s'approche de moi ! C'est l'épreuve entre toutes
redoutée, que je sens venir, celle où j'ai peur que tout ne
sombre : bonheur, honneur et foi. N'importe ! il me faut une
preuve formelle : l'aveu... Je saurai bien le leur arracher !
Henry Rabussoh.
{La dernière partie du prochain numéro.)
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LES
IDÉES D'ANTONIO FOGAZZARO
Mon œuvre tout entière trempe par ses racines dans une conception dv
monde et de la vie dont mon être est pénétré. Depuis mes essais littéraires
jusqu'il mes essais philosophiques, depuis mon premier poème jusqu'à mon
dernier roman, tout ce qui est sorti de ma plume est fortement coloré, je
puis bien le dire, du sang de mon cœur, où des idées lentement, longue-
ment élaborées par la pensée, par l'étude, par la vie, ont pénétré peu i
peu, ont fondu dans mes amours, les ont rendues raisonnables et en sont
doTenues passionnées. L'âge et le malheur, en amoindrissant & mes yeux le
prix de tout le reste, n'ont fait qu'accroître mon dé?ouement pour elles et
lui donner le caractère d'un devoir absolu. Elles tiennent étroitement à des
vérités si hautes au-dessus de moi, si inébranlables en elles-mêmes et dans
mon esprit, qu'après leur avoir consacré mon œuvre d'écrivain» je sois
heureux et fier de me dire à leur égard un utile serviteur.
Telles sont les paroles admirables, et dont on ne saurait trop
presser le sens, par lesquelles, dans une conférence qu'il était déjà
venu faire à Paris en 1898, Antonio Fogazzaro caractérisait lui-
même le lien qui unit son œuvre à sa vie. En des termes plus
concis et moins étudiés, mais avec cet accent à la fois modeste
et passionnément convaincu qui lui donne un charme si atta-
chant, il me redisait un jour : « Je peux bien affirmer que tout
ce que j'ai écrit sort du plus profond de mon &me. » Être
l'homme de son œuvre et développer progressivement dans cette
œuvre les idées qu'on a pensées et celles qu'on a vécues ; agir
pour réaliser toutes ses convictions et n'écrire que pour continuer
de mieux agir, ce sont là assurément des phénomènes singuliers
et comme un paradoxe: et c'est là cependant tout Fogazzaro.
Poète, philosophe, orateur, romancier, — romancier surtout, —
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LES IDÉES d'aNTONIO FOGAZZARO 813
Antonio Fogazzaro a produit déjà une œuvre considérable; il est
Tun des écrivains les plus lus du monde entier et, je crois bien,
le plus chèrement goûté des Italiens; il s'est essayé en des genres
assez divers et il a adopté des formes multiples; mais, à travers
cette diversité et cette multiplicité, une pensée unique se déve-
. loppe, un môme souffle passe, une seule ftme vibre et palpite.
C'est bien tout Tètre de l'auteur qui s'exprime, car le.dévelop^
pement logique de son intelligence, la fougue de sa passion
s'oriententi sous la direction d'une volonté inflexible et con-
sciente, vers le même but nettement perçu et ardemment désiré.
En une harmonie souveraine et douce, la pensée, l'œuvre et la vie
se coordonnent et se concertent, s'avancent et se perfectionnent.
Sons quelle inspiration commune ? Il n'est pas besoin d'avoir
beaucoup fréquenté Fogazzaro pour le sentir. L'esprit qui agite
cette masse cohér^te des actions, des idées et des rêves, c'est
l'amour de ce qui monte, de ce qui grandit et de ce qui s'élève,
l'élan vers les hauteurs, Vascension, au sens le plus pur et le plus
immatériel du mot, au sens de ce verset que Fogazzaro a mis
conmie épigraphe en tête de son seul ouvrage de philosophie :
Disposuit ascensiones in corde suo! Toute la philosophie, toute
la morale, toute la religion de l'auteur des Ascensioni Umane se
résument en ce mot; et si l'on étudie méthodiquement sa pensée
dans la suite chronologique de ses ouvrages, on la voit aussi
s'élever progressivement et s'épurer à la flamme vive de l'amour,
depuis les incertitudes inquiètes de ilfa/omdra jusqu'aux sommets
lumineux et sereins de // Sanlo.
I
Avant de faire cette étude sur les héros de ses romans, il
est bon de s'arrêter aux formules théoriques qu'Antonio Fogaz-
zaro lui-même a pu en donner. Si ce sont, en effet, les recoins
les plus chers et les plus intimes de son ftme qu'il a scrutés
derrière le voile un peu mystérieux et protecteur de ses œmTes
d'imagination et de ses personnages fictifs, il ne s'est cependant
pas dérobé au devoir de livrer ouvertement sa pensée, en par-
lant en son nom, sans symboles et sans figures. C'est ce qu'il a
fait notamment dans une série de discours et d'articles réunis,
les uns dans le volume Discorsi, et les autres dans les Ascensioni
Umane.
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614 REVUE DES DEUX MONDES.
On voit alors qu'il a une philosophie et une philoeop
systématique. Il est évolutionniste. Chose bien caractéristiqu
il n'est pas arrivé à cette doctrine par la réflexion méthodique et
elle ne lui a pas été imposée de l'extérieur par un enseignement
plus ou moins oppressif : ce fut tout de suite un évolutionniste
d'instinct. Sa nature, rationnellement consciente du rôle de li
matière et attirée cependant vers la région du pur esprit, n'i
trouvé son équilibre que dans un système qui les reliait l'onei
l'autre par une chaîne ininterrompue, qui faisait procéder Tone
de l'autre, qui acheminait l'une vers l'autre. Il cherchait xm
théorie qui permit non pas d'expliquer une simple juxtaposition,
mais de faire logiquement sortir l'esprit de la matière et de faire
historiquement monter la matière vers l'esprit. Une chose ce-
pendant empêchait Fogazzaro de donner à l'évolutionnisme nne
adhésion complète : c'est que, profondément croyant, il craignait
de reconnaître un antagonisme irréductible entre la foi dont il
*tait sûr et la philosophie qu'il entrevoyait encore indistincte*
ment. Cependant, son instinct ne cédait pas. Il percevait à la fois
en lui et les luttes confuses de toutes les vies matérielles qm
s'étaient acheminées jusqu'à sa nature d'homme, et le sentiment
d'un germe de vie supérieure; il était le résultat d'un prt^rts
successif et Torigine d'une ascension nouvelle ; il sentait surtout,
avec toute la vivacité d'une ime profondément attachée au bien,
qu'il pouvait devenir, selon sa volonté, l'instrument plus on
moins actif du progrès, et qu'il dépendait de lui d'accélérer pins
ou moins l'ascension. Un jour, un livre du professeur américain
Joseph Le Conte vint lui apporter la conciliation que son esprit
cherchait si ardemment. L'étincelle jaillit et de la lumière qu'elle
produisit son âme tout entière fut éclairée. Voici en quels termes
enthousiastes il nous raconte lui-même ce moment solennel:
Je me rappelle encore avec quelle émotion et quelle surprise, tout
jeune encore, j'ai senti pour la première fols se rôv^er brusquement à ma
pensée la beauté sensible du bien supérieur aux sens, du bien purement
moral. Cette fois, tandis que je lisais dans Touvrage de Le Conte les cha-
pitres où il aborde le problème religieux et que j'y déoouvrais peu 4 pm
progressivement, la trame et l'objet du raisonnement, une surprise sem-
blable s'emparait de moi, mon cœur battait à ooups précipités comme à
l'approche d'une révélation nouvelle. Les idées suggérées par le livre se dé*
roulaient, se réalisaient rapidement dans mon esprit ; et voici que, sur le
déclin de ma vie, une beauté sensible du vrai supérieur aux sens, du mi
purement intellectuel, montait et se révélait pour la première foie à aoB
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LES IDÉES d'aNTONIO FOGÀZZÂRO. 'SiZ
âme. Elle n'aTait pas menti, la voix Ûdèle et toujours entekidtie qui parlait
en moi; non seulement il n*y avait pas antagonisme entre Évolution. et
Création, mais Timage du Créateur se rapprochait de moi, elle, grandissait
prodigieusement dans mon esprit; j'en éprouvais pour lui un respect nou-
veau, et, en môme temps, un eflfroi semblable à celui qu'on éprouve en
appliquant ToBil à Toculaire d'un télescope et en découvrant tout à coup
dans le miroir, tout proche et énorme, Tastre que, peu de temps aupara-
vant, on regardait à rœil^nu dans le ciel.
La crépuscule tomba et m'interrompit au milieu de mon travail avant
que j'eusse fini ma lecture. J'abandonnai mon livre, je me mis à une fenêtre
qui domine les plaines étendues entre les Alpes et la mer. Dans l'émotion
religieuse de cette heure, en contemplant le levant obscur et profond, en
écoutant les murmures et les bruissemens de la nuit qui paraissaient
d'humbles paroles vivantes, toutes pleines du même sentiment religieux,
j'ai éprouvé le plus grand encouragement de ma vie d'artiste et j'ai ep
même temps senti le besoin de rendre témoignage à la vérité infinie de sa
divine lumière. Je lui ai rendu ce témoignage ; si mon esprit et si le temps
me le permettent, je le iui rendrai encore. Je sais que je n'ai rien pu et que
je n'aurais rien pu trouver par moi-même, que le premier secours m'est
venu d'un livre, que beaucoup d'autres livres de profonds penseurs m'ont
ensuite aidé, que mes convictions sont partagées par beaucoup d'autres
personnes plus capables que moi de les défendre. Cependant, aucune
semence ne peut dire : Je ne donnerai pas ma tige d'herbe, je ne donnerai
pas mon témoignage de vie parce que je ne suis ni un palmier ni une rose,
parce que je ne vivrai qu'une seule saison, n y a une loi et un devoir pour
l'herbe comme pour les roses et les palmiers de donner son témoignage à
la vie ; il 7 a une loi et un devoir pour les esprits les plus faibles comme
pour les plus puissans de donner leur témoignage au vrai : et tout ce qui
obéit à une loi, tout ce qui accomplit un devoir, a par là même sa dignité.
Pourquoi Fogazzaro devait-il sentir en lui cette affinité pro*
fonde pour la théorie darwinienne? Pourquoi avait-il cet ins-
tinct impérieux dont la satisfaction s'épanche en élans d'un si
maléfique enthousiasme ? C'est que l'évolutionnisme lui appa-
raît conune la doctrine même du perfectionnement indéfini;
c'est qu'il signifie justement la marche à travers les espaces et
les mondes de toutes les forces naturelles vers un état toujours
supérieur ; c'est que l'ascension continue de l'imparfait vers le
parfait devient la loi même de la nature. Fogazzaro n'admet pas
plus la création totale du monde dans son état définitif qu'une
action incohérente de forces désordonnées. Ce qui apaise les exi-
gences de son esprit, c'est cette procession rythmée des mondes,
parmi des myriades de siècles, vers la vérité totale qui est aussi
te Bien suprême et la Beauté infinie. Gomme il l'a perçu en lui.
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816 REVUB DBS DEUX MONDES.
ce frisson dé la création entière, animée du souffle divin ! ATen-
tendre commenter la parole de saint Paul, In ipso vivimxis, mo-
vemuTy et sumus, il semble parfois qu'un souffle panthéistique
le saisit et qu'il précipite le monde vers Tlnfini parce que déjà il
le sent en lui; mais ce serait mal le connaître. Sans doute, il ne
veut pas d'un évolutionnisme uniquement dirigé par des forces
externes; il a consacré de longues pages à déaM>ntref que le
transformisme ne pouvait se -suffire à lui-mémç, sans Taide
d'une cause interne, et que, sans cette cause, la sélection Data-
relie n'était qu'un mécanisme inerte ; ces démonstrations sont
même le pivot de son système de conciliation entre le dogme
catholique et la théorie darwinienne; mais il ne répugne pas
moins à sa pensée de voir dans cette cause interne Dieu lui-
même, puisque aussi bien le progrès de la créature n'a de raison
d'être que son ascension vers le Créateur. Dieu est intelligence et
volonté. Il a créé le monde et il a mis en lui une force vivante;
cette force tend vers Celui dont elle est issue ; elle est obscuré-
ment à son image, et à mesure qu'elle se rapproche de Loi, elle
en reproduit les traits avec plus de fidélité. Ainsi croissent dans
le monde, à mesure que passent les âges, le Bien, la Vérité et la
Beauté.
L'inorganique est devenu organique; l'organique s'est orga-
nisé; la vie est apparue, puis Tinstinct, et enfin l'intelligence.
Quand la matière fut assez raffinée et assez souple, l'âme lui tut
donnée, et pour la première fois sur terre on vit vraiment
rimage même de Dieu ! Il avait créé; ses lois avaient agi; désor-
mais l'homme était appelé à coopérera l'œuvre de la divinité.
Voilà, en ses grandes lignes, le système philosophique de Pogaz-
zaro. Il ne lui a pas suffi d'en apercevoir pour lui-même llla^
monie possible avec sa religion. Son âme d'apôtre se tourmen-
tait que d'autres âmes pussent se détourner de la religion vers la
science ou, restant fidèles à la religion, fermassent les yeux à
l'évidence des vérités scientifiques. Peut-être, à un point de vue
purement philosophique, aurait-il pu se contenter de reposer sa
conscience sur le caractère décidément hypothétique de la
science naturelle ; mais il lui suffit que des esprits puissent être
troublés pour vouloir leur donner de la lumière. II a donc tenu
à prouver que l'on pouvait être en même temps catholique et
évolutionniste. 11 l'a fait principalement en trois discours où il
recherche l'opinion des Pères et des écrivains catholiques et où
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LES IDÉES d'aNTONIÔ FOGàZZARO. 817
il établit d'abord qu'elle n'est pas substantiellement contraire à
rhypothèse darwinienne; il s'attache ensuite à démontrer que
cette hypothèse ne contrarie pas les récits bibliques; enfin il
célèbre l'harmonie qui lui apparaît, au contraire, entre la con-
ception évoiutionniste du monde et la conception chrétienne.
Il faut reconnaître que ces démonstrations, comme toute dé-
monstration en ces matières, n'ont pas la rigueur d'une déduc-
tion mathématique : il semble cependant que le but poursuivi
par Tauteur soit atteint et qu'après la lecture de ces pages nul
esprit ne puisse être sérieusement troublé par l'idée d'un anta-
gonisme irréductible entre un dogme religieux et l'une des hypo-
thèses les plus séduisantes de la science. Fogazzaro, vraisem-
blablement, n'en cherchait pas plus. Pour lui-même, il lui suffit
que l'hypothèse soit possible, et que son âme de poète puisse s'y
épanouir largement I Gomme artiste en effet, il se réjouit de voir
le monde dominé par cette loi progressive, et l'idée de Dieu lui
paraît en être merveilleusement agrandie, comme si nous nous
trouvions subitement admis à la confidence des procédés sublimes
de la création.
Ce ne sont pas seulement les besoins généraux de son &me
que Tévolutionnisme assouvit : il y trouve encore l'explication
satisfaisante de phénomènes difficilement pénétrables. La nature
de l'amour, avant tout, lui en parait singulièrement éclaircie :
l'amour, mystérieux mélange d'un instinct physique et d'une
ardeur spirituelle!
D'après Fogazzaro, l'amour tel que le connaît actuellement
l'espèce humaine est un des plus clairs produits de l'évolution.
Il procède de l'instinct sexuel, mais il n'est pas l'instinct sexuel.
Celui-ci n'apparait même dans la nature que longtemps après
la vie organique; il est, au début, purement polygamique, et
puis il se raffine par la production de tendances monogamiques;
enfin, l'amour purement monogamique s'élabore en un désir
d'union complète et éternelle. Par cet élément d'éternité l'amour
introduit l'homme dans le voisinage immédiat de Dieu : et c'est
pourquoi l'amour est un sentiment supérieur à tous les senti-
mens. Cependant, cette tendance nouvelle, même chez l'homme,
n'est pas affranchie des élémens antérieurs et de la nature ins-
tinctive. De là les luttes qui déchirent les meilleurs d'entre les
hommes : au fond d'eux gronde encore la bête ancestrale en
proie à toutes les fureurs de l'instinct qui ne distingue pas, et
loue xxxvii. ~ 1907. 52
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818 REVUE DES DEUX MONDES.
rintolligence purifiante^ en est parfois obscurcie et lassée. Mais
aussi, nous sentons en nous comme le tressaillement d'une vie
future où l'amour s'épanouira en une union vraiment étemelle,
définitivement iégagé, cette fois, des servitudes de l'animalité.
L'évolutionnisme donne encore à Fogazzaro le sens d'un autre
mystère, l'existence de la douleur soùs le gouvernement du bieD.
Il le lui donne d'une façon inattendue et où, assurément, il
faut reconnaître la pensée catholique plus que l'inspiration
scientifique. Le résultat dernier de son système est, en effet, que
la création entière a pour fin unique et suprême la glorification
du Créateur! Ce progrès qui est donné à la nature comme sa
loi interne de développement, c'est une constante, mais incon-
sciente glorification. Le moyen pour l'homme d'agir dans le
sens des lois naturelles, de coopérer à l'action créatrice, et par
conséquent son devoir essentiel, c'est de glorifier le Seigneur!
Notre vie n'ayant d'autre raison d'être ne saurait avoir d'autre
fin, et la glorification de Dieu par nos actes, par nos paroles,
par notre existence tout entière, est une règle morale qui s'im-
pose au-dessus de toute autre. Par là, l'homme que la douleur
^. abattu peut se sentir aussi fort, aussi utile, aussi puissant
qu'un autre : qu'il sache seulement se résigner avec virilité à la
Volonté suprême, et qu'en acceptant sa douleur avec cette rési-
gnation qui n'est que de l'espérance, il sache chanter le Cantique
de l'amour et de l'abandon.
Il ressort enfin de toutes ces manifestations diverses de la
pensée de Fogazzaro que l'évolution trace à chaque homme sa
voie dans le devoir et qu'elle est la source et l'explication du
progrès individuel comme du progrès des mondes et de celui des
espèces.
Parallèle à la marche de la créature vers le Créateur, à la
marche de l'âme vers Dieu, est aussi la marche de l'intelligence
vers l'Idée. La théorie de la connaissance que soutient Fogaz-
zaro est une succession d'ascensions de l'esprit vers Dieu et
d'attirance de l'esprit par Dieu. Il en a d'ailleurs emprunté les
grandes lignes à Rosmini, pour lequel il affiche une grande pré-
dilection, et auquel il a consacré plusieurs écrits importans. A ia
base de la connaissance est l'idée d'être : notre intelligence y
arrive par voie d'intuition, en la dégageant, comme essence du
raisonnement, de la multiplicité et de la diversité des êtres
réels : ainsi les jugemens et les raisonnemens de la pure raison
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...dm
LES IDÉES d'aJNTONIO FOGAZZARO. 819
sont-ils édifiés sur un premier acte de foi en l'Être absolu. Et
c'est là un acte de foi purement naturel, mais c'est là aussi,
puisqull nous à donné l'Intelligence et puiscjue les êtres sont
Tombre de son être, une première révélation, naturelle, du Créa-
teur à sa créature. Donc, premier stade : révélation naturelle
que développe, par son travail propre, l'intelligence huitaine.
Celle-ci, ne pouvant par elle-même arriver au sommet de la
connaissance, une seconde révélation intervient, confiée comme
la première à la foi, parce que l'essence du raisonnement est
seulement de déduire d'une vérité une autre vérité. Dans cette
seconde révélation. Dieu se fait connaître en tant que réalité et
personne, et elle est nécessaire parce que le raisonnement ne
peut arriver qu'alla conception d'un verbe purement idéal et non
à la connaissance du Verbe, Fils de Dieu. Révélation surna-
turelle, celle-là, et que l'homme peut repousser, mais qui, comme
la première, sert de base pour un nouvel élan de la raison :
E sulla vert ta nuova commersa alla fede^ la razione ascendel
Et sur la vérité nouvelle confiée à la foi, la raison s'élève!
Ascension de l'homme vers Dieu, attirance de l'homme par
Dieu, grâce à une double action extérieure et intérieure, tel est
toujours le procédé divin. Et qui ne voit quelle harmonie eii
résulte entre l'action de la foi et celle de la nature, entre la reli-
gion et la science indispensables l'une à l'autre, se servant Tune
à l'autre d'échelons inextricablement mêlés et escortant l'âme et
l'esprit de l'homme vers le Souverain Bien I r
II
Fogazzaro nous a livré, dans le cadre de l'évolution, sa con-
ception théorique de la vie et du monde : son œuvre va main-
tenant nous représenter ces idées, resplendissantes d'efficace et
de réalité! La suite de ses romans permet d'en accompagner
chacune dans son développement progressif et leur mise en
action nous amènera à en mieux mesurer l'étendue et à en mieux
pénétrer la profondeur. Aussi nest-il pas inutile d'indiquer
brièvement, tout d'abord, quelles sont la suite chronologique et
la trame des divers ouvrages de notre auteur avant d'en recher-
cher la commune substance.
Antonio Fogazzaro est né en 1842 dans cette délicieuse petite
ville de Vicence où il devait tant aimer à vivre et dans laquelle
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^20 REVUE DES DEUX MONDES.
s'harmonisent, parmi des couleurs exquises, les petites rues
moussues, tortueuses et grimpantes, et les spleqdides basiliques
paliadiennes. Il a grandi et plus tard il a vécu et travaillé à
l'ombre de la tour qui s'élève au cœur même de la cité et qui
en porte Fftme vers les cieux, à l'ombre aussi de cette tour du
Monte-Berico qui domine les âpres et verdoyantes' campagnes
de sa* prière austère et sereine. Dans toute l'œuvre du Poète,
elles s'élèvent, la tour de la cité et la tour de l'église ! car un
commun amour les a unies dans son cœur et il n'a jamais pu
séparer le culte de la patrie de la foi en sa religion. Mais alors
l'âme de la Cité était en deuil ! L'étranger la tenait encore
captive. Fogazzaro fut élevé dans un milieu pour lequel l'union
à l'Italie était la souveraine préoccupation. Son père et ses amis
conspiraient contre la domination autrichienne. Même son p^
prit par deux fois les armes et il souffrit l'exil pour l'amour de la
patrie désirée ; quand la délivrance vint enfin réaliser leur rêve,
il accepta, quoique catholique ardent, de siéger comme député
du royaume italien à Florence d'abord, puis à Rome. A cette
épocpie, Antonio n'avait encore rien publié. Après des études très
classiques, mais durant lesquelles l'amour de la poésie et l'amour
de la philosophie s'étaient très rapidement développés en loi, il
avait fait sans goût ses études de droit, et son esprit errait k
travers des lectures nombreuses et diverses, sans arriver à se
fixer ni à se dominer. Il est d'ailleurs remarquable que, dans
tous ses ouvrages, ses héros ont, entre la vingtième et la tren-
tième année, une période de luttes, de doutes, d'angoisses,
d'efforts stériles et divergens, de crise religieuse, d'action incer-
taine : c'est après trente ans seulement que s'orientent leur intel-
ligence et leur volonté, et que produit leur action. Le fait est
que Fogazzaro publia son premier ouvrage, Miranda, à trente-
deux ans, en 1874.
Miranda est un poème. Plus qu'un livre, c'est une série
d'impressions et de tableaux dans un cadre très simple. Bn
effet, la trame en est élémentaire, et l'idée sans prétention à
l'originalité. Toute la valeur en réside dans la vie profonde des
sentimens ou des aperçus sobrement notés. Une toute jeune fille,
qui habite dans la solitude d'une campagne, s'éprend d'un très
jeune homme qui croit aussi l'aimer. Le jeune homme est poète.
11 repart pour la ville, et l'image à laquellie jusqu'alors s'était
attachée sa tendresse inoccupée s'efface bientôt dans le tour-
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LES IDÉES d'aNTONIO FOGAZZARO. 821
billon d'une existence appliquée à la recherche de sensations
nouvelles el parmi d'autres images, plus ardentes et moins pures.
A cet oubli et à cette déchéance une noble raison sert d'excuse :
le poète se doit et doit à sa gloire de tout connaître, de tout
expérimenter et de ne jamais se rassasier. Et la douce vision
qui éclaira Faube de sa vie aura, avec les autres, son rôle néces-
saire et bienfaisant, à la condition de s'incliner, comme les
autres aussi, devant le génie égoïste et insouciant. La jeune fille
a donné toute son âme. Elle ne saurait la reprendre. Elle vit
d'abord d'espoir, et le jour où elle acquiert la certitude que cet
espoir est vain, c'est avec l'espérance sa vie même qui s'éteint
progressivement. Trop tard, le poète revient : celle qu'il a trahie
ne peut plus supporter l'excès de ce bonheur et elle meurt de
n'avoir voulu aimer qu'une fois.
 ce livre simple et doux, où, dans les deux cahiers du poète
et de Miranda, semble s'exprimer alternativement la même âme,
aux heures de lutte angoissée et aux heures d'idéale certitude,
succède un roman d'intrigue compliquée d'action romantique et
de préoccupations multiples. Malombra. Le site même en est
sombre et confus. C'est un château isolé et rébarbatif sur lequel
planent des légendes d'horrible vengeance et de séquestration;
un vieux gentilhomme y vit à l'abri des idées modernes comme
des contacts mondains; il y a recueilli une de ses nièces orphe-
lines, d'esprit exalté et morbide, qui se console par là lecture des
romans français et par une correspondance avec l'auteur inconnu
d'un livre qui traite de la vie future et de la survivance. Ce
jeune auteur vient par hasard servir de secrétaire au gentilhomme,
écrivain â ses heures. Un autre hasard lui fait découvrir que la
jeune fille est sa mystérieuse correspondante et, surpris pour
elle par un amour violent et vil, car elle le méprise et l'humilie»
il en vient, un jour, à glisser â son oreille le pseudonyme sous
lequel elle lui écrivait. Or elle avait choisi comme pseudonyme
le nom d'une folle jadis enfermée dans le château et dont eue a
retrouvé dans une cachette une lettre terrible annonçant qu'elle
reviendra sous une autre forme pour se venger de la race de
ceux qui l'opprimèrent. La raison de la jeune fille est égarée par
ces coïncidences. Elle s'imagine qu'elle est la victime réincarnée
pour la vengeance; elle voit dans l'amour de Conrad Silla la re-
viviscence de l'amour pour lequel la malheureuse folle se crut
jadis enfermée. Elle fait mourir son oncle de frayeur et de
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8S2 REVUE DES DEUX MONDES.
colère, et elle va se jeter elle-même au fond d'un lac, après ave
tué Silla, au moment où celui-ci, ressaisissant sa volonté, i
décidait à une vie de travail et d'expiation pour mériter l'amoi
d'une, pure jeune fille, Edith Stemègge. Celle-ci simple, douce,
modeste, à l'âme ardemment religieuse, a caché son amour pour
rester auprès de son père, lui faire une existence heureuse et le
ramener à Dieu; mais elle sera fidèle à celui qu'elle aima et
par delà la mort elle se donnera toute à celui qui fut « inapte à
vivre. »
Chronologiquement c'est un des plus célèbres romans dé
Fogazzaro, Daniel Coriis, qui vient ensuite ; mais il se rattaché
mieux à la dernière série qui s'offrira à notre analyse. Le déli-
cieux Mystère du Poète ^ au contraire, tient encore par de nom-
breux liens aux débuts surtout poétiques de son auteur. Et
pourtant, tout l'essentiel de ses idées s'y montre déjà en œuvre.
Le poète vient de traverser une crise de faiblesse morale et
d'inertie intellectuelle. Il a failli céder à un amour médiocre et
coupable. Dans une petite station de montagne il refait son âme
dans l'intimité de la nature, et voici qu'un soir monte vers lui
une musicale voix de femme que jadis il a entendue en songé
et que sans hésitation il reconnaît comme un appel de Dieu. Il
tente tout le possible pour se faire aimer dô Violette qtii lui est
ainsi révélée ; mais celle-ci a été brisée par un amour repoussé A
elle s'est fiancée, par raison, en le lui avouant, à un placide et
sentimental bourgeois allemand. Le poète triomphe de tous les
obstacles. Les fiançailles de raison sont rompues et la destinée
du poète, dont il est sûr, va s'accomplir : Violette lui engage sa
vie. Mais elle est d'une santé délicate et compromise, et il le
sait ! Que lui importent les limites de l'existence terrestre! Elle
ji'est qu'obstacle et que commencement. La vraie vie s'épanouit
quand l'âme se dépouille de ses entraves matérielles. Aussi ne
connaissent-ils que peu de temps la joie de s'être enfin retrouvés:
le soir de la cérémonie de leur mariage, Violette meurt d'une
affection cardiaque subitement aggravée, et le poète se retrouvé
seul en ce monde, sans qu'aucun, même parmi les siens, ait
connu cette brève union. Cependant, leur intimité n'en est point
brisée. Leurs deux âmes continuent à vivre d'un souffle com-
mun ; le poète n'entreprend rien sans remonter à cette inspira-
tion ; il sent l'âme qu'il aima toujours proche de lui, toujours
prête à l'encourager, toujours prompte à le fortifier; il vit vrai-
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LES IDÉES d'antonio fogazsaro. S23
ment en communion étroite avec elle ; elle est sa vraie conscience
et il est fort de son amour.
Daniel Cortis vit plus dans la réalité, et même dans une
réalité précise, puisqu'il est député au Parlement italien. C'est un
jeune catholique ardemment religieux, épris d'action et désireuî:
de progrès social. Il a, lui aussi, traversé sa crise de doutes et
d'angoisses ; mais s'il n'est pas bien sûr dç voir encore claire-
ment son avenir politique, il s'est du moins rendu maître de ses
sens et de sa volonté, et une idée austère du devoir domine sa
conduite. Sans défiance et sans arrière-pensée, il livre ses con-
fidences, ses espoirs et ses soucis à sa cousine Hélène qu'il a
toujours connue et qui fut son amie d'enfance; mais l'amie
d'enfance est devenue une femme ; elle a épousé un joueur iut-
vétéré, d'esprit vulgaire et d'âme grossière, qui révolte toutes ses
finesses et froisse toutes ses délicatesses. Elle aime passionnément
Cortis, et si d'abord elle croit comme lui que leur amour ne les
unira jamais que vertice et non radice, elle se sent bientôt glisser
sans force sur la pente de la passion qui aboutit au don total de
soi. Une circonstance imprévue, — une congestion qui frappe
Daniel Cortis à la tribune de la Chambre, — les oblige à de fré-
quentes rencontres, à une complète intimité, lui affaibli par la
maladie, elle soudainement contrainte à s'occuper de lui, à lui
prodiguer ses soins, à lui rendre l'équilibre intellectuel et moral,
alors qu'elle n'avait été forte contre sa passion qu'à condition de
s'éloigner de son objet. Des intrigues assez compliquées font
qu'Hélène est amenée à choisir enfin entre deux solutions : ou
quitter l'Europe avec son mari qui s'est ruiné au jeu, ou le
laisser acculé au suicide et devenir ainsi libre de se donner légi-
timement à Daniel Cortis. Elle part. Elle est brisée, prête à
céder encore si d'un mot Cortis la rappelle; mais celui-ci n'y
songe même pas et ne répond à son désespoir solliciteur qu'en
invoqufint la bonté suprême de Dieu. Et tandis qu'Hélène part,
sans espérance et désormais sans vie, Daniel Cortis se remet
fiévreusement à l'action, pour ses idées, pour la vérité, pour
Dieu, songeant qu'il possède l'âme d'Hélène et qu'il l'aura tout
entière dans l'éternité!
C'est la religion aussi qui domine l'âme de François dans le
Peiit Monde d'autrefois, mais autant Daniel Cortis est épris
d'action, autant François Maironi s'abandonne à une vie facile,
à la douceur d'un pays merveilleux, à la musique et aux fleurs.
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l
824 BEVUE DES DEUX MONDES.
Le cadre du Petit Monde â! autrefois est le lac de Lugano, ai
Fogazzaro a ses plus chers souvenirs. Il décrit avec complai-
sance la petite maison d'Oria et tous ceux que son enfance y
rencontra jadis. Sur ce cadre deux protagonistes se détachent:
François, orphelin, a épousé, contre le consentement de sa
grand*mère, une jeune fille sans fortune, Louise Rigey, qui l'a
séduit par sa nature droite et franche, mais qui ne partage pas
sa foi religieuse et ne veut incliner sa raison devant d'autre
principe que la vérité démontrée, et régler sa conduite sur
d'autre précepte que la justice rationnelle. Ces deux états d'esprit
si difiPérens provoquent des froissemens, des paroles cruelles,
une division profonde. Déshérité par sa grand'mère, aban-
donnant par générosité une fortune à laquelle il a droit, François
hésite à quitter sa douce et oisive existence de campagnard pour
aller gagner en ville de quoi faire vivre les siens. Il s'y résout
enfin et part après une âpre discussion avec sa femme, durant
laquelle Tabime s'élargit encore entre leurs âmes. Il laisse une
délicieuse petite fille de quatre ans qui est pour Fogazzaro Tocca-
sion de tableaux aussi jolis que touchans, la petite Maria, dite
Ombretta. Or un jour d'orage et de tempête, Ombretta se noie
pendant que sa mère était allée crier à la grand'mère de François
sa haine et son mépris, et cet affreux malheur arrache de son âme
les derniers vestiges de foi et de religion. Elle maudit et nie Dieu
alternativement. Sous les coups de la douleur, François se
relève au contraire avec énergie et noblesse ; il bénit Dieu et le
loue, et son âme, faible devant les petits devoirs quotidiens, su>
monte la catastrophe où sombre la morale intellectuelle de
Louise. A ce moment, l'insurrection gronde en Piémont; les vo-
lontaires italiens s'arment ; François va partir pour enlever, les
armes à la main, la liberté de sa patrie, et conquise enfin, re-
conquise plutôt par sa grandeur d'âme, Louise revient à lui,
sort de sa prostration et sent de nouveau palpiter en elle une \>»
qui la rattache à la vie.
Un fils est né : nous le retrouvons dans le Petit Mmèt
(Taujourdhuij dont il est le principal héros. Pierre Maironi na
pas connu ses parens. Son père a succombé, quelques mois
après sa naissance, à une blessure reçue sur les champs de
bataille de l'indépendance italienne, et sa mère est morte deux
ans plus tard ; mais il sent lutter en son âme les deux natures si
diverses qu'ils lui ont léguées : il est partagé entre Tintellec-
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usa IDÉES d'antonio fogazzaro. 825
tualisme raisonneur de Louise Rigey et la spontanéité géné-
reuse de François Maironi. A Theure où s'ouvre le roman, ce
conflit en est arrivé à une crise aiguë et générale. Pierre a été
élevé par deux parens : la marquise Scremin, d'une dévotion
presque outrée, d'une grande sainteté, inais d'une désolante étroi-
tesse d'esprit ; le marquis Scremin, son mari, très religieux lui
aussi, mais d'une ambition démesurée et mesquine et d'un carac-
tère sans grandeur» Entre eux deux, sa jeunesse s'est écoulée
austère et triste, dévorée d'ardeurs mystiques et torturée'd'obscurs
désirs sensuels. Rien n'a assouvi son esprit ni son &me. Il a
épousé, avec un demi-consentement. Élise, la fille des Scremin,
mais il n'a pas su éveiller sa nature timide, et leurs âmes ne se sont
pas harmonisées. Bientôt d'ailleurs elle est devenue folle et tandis
qu'elle est enfermée, incurable, dans une maison de santé, Maironi
sent gronder en lui les appétits de l'instinct et s'ébranler en même
temps les assises de sa foi. Cette foi, il l'a trop reçue toute faite
des autres; elle n'est pas assez son œuvre; aussi, aux premiers
doutes, la trouve-t-il superficielle et sans racines profondes. Dans
cet état de trouble et de déséquilibre, il rencontre, malgré lui,
l'amour d'une femme intelligente, artiste, sensible et cultivée,
Jeanne Dessalle, qui vit séparée d'un mari indigne. Jeanne, dé-
daigneuse de l'amour sensuel, donne à Pierre toute son âme et
ne lui demande que son âme ; mais Pierre vient à elle avec toute
la fougue de sa nature inassouvie et, quoiqu'il s'estime purifié
par son amour pour une nature aussi haute, il n'est pas maître
de limiter sa passion.
Pourtant elle ne domine pas tout en lui, et les souvenirs de
ses parens se réveillent avec le souvenir de celle qui vit encore
et à qui il a promis fidélité pour la vie. La lutte n'en devient
que plus violente et tourbillonne en lui, avec des alternatives
d'enthousiasme et de découragement. Enfin, un soir où il va
décidément céder à l'appel des sens et où Jeanne, qui craint de le
perdre, s'est laissée aller à donner son consentement, une nou-
velle inattendue lui parvient : sa femme a retrouvé la raison, mais
elle va mourir. Elle meurt en effet après lui avoir demandé
pardon de n'avoir pas su le comprendre, et lui avoir donné
rendez-vous auprès du Seigneur. Violemment ramené à la vérité
et à la maîtrise de soi, Pierre entend de nouveau en lui la
claire voix de Dieu qui lui commande de mener une vie utile et
sainte. Il part, sans que personne puisse suivre sa trace.
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826 REVUE DES DEUX MONDES.
Nous le retrouvons dans II Sanlo, dans ce livre qui vient Uw
préoccuper toute la presse européenne et dont la traduction a
paru ici même. Pierre n'a pas embrassé la vie religieuse dont il
ne se sent pas digne et qui ne répond pas à toutes ses aspirations.
Il s'est retiré au couvent de Subiaco, auprès d'un jeune béné-
dictin qui est son directeur spirituel et intellectuel : là il mène
une vie de travail et de pénitence, cultivant le sol de ses mains,
se nourrissant d'alimens grossiers et passant des nuits entières
en prière ^r la montagne. Parfois ses sens s'émeuvent encore;
mais cette faiblesse ne lui est qu'une raison de s'humilier pins
profondément en Dieu. Il est désormais tout absorbé par l'idée
qu'il a d'une mission divine à remplir dans l'Église catholique,
et son âme est si purifiée que d'instinct tous le nomment le Saint.
Une fois seulement, Jeanne Dessalle parvient à le rejoindre, et
tout ce qu'elle obtient, c'est un geste du Saint lui montrant le mot
Silentium écrii sur la paroi d'un sanctuaire. Tordre de s'adonner
aux œuvres de charité et la promesse de l'appeler quand son
h^ure sera venue. Chassé de Subiaco par un supérieur à idées
rétrogrades, Pierre Maironi,^ qui est devenu Benedetto, veut ee
retirer dans la solitude de la petite ville de Yenne ; mais sa re-
nommée de sainteté ly poursuit et l'y décèle. La foule lui de-
mande chaque jour des sermons et des miracles, et il lui prêche
le renoncement, l'amour de Dieu et la pratique des grandes
vertus dans les petits devoirs quotidiens. Yenne devient, malgré
Benedetto, un véritable lieu de pèlerinage et l'autorité ecclésias-
tique s'en émeut. C'est à Rome enfin que Benedetto se rend, à
Rome où il a toujours senti que sa mission devait s'exercer, et
où, après avoir dévoilé à des incroyans inquiets Fâme même de
l'Église parfois obscurcie par des impuretés et des scories
humaines, il en appelle au Père commun, au Souverain Pontife.
Ce n'est pas ici, où nous ne faisons qu'analyser, le lieu d'apprécier
ce qu'il lui dit et ce qu'il lui demande. Sa mission accomplie,
Benedetto n'a plus qu'à mourir, c'est-à-dire à s'en aller ^ivre de
la vraie vie ! Épuisé par les mortifications, et surtout par le travail
intense de sa pensée toujours agissante, il meurt en effet bientôt,
léguant à ses amis l'enseignement sublime et très simple de ses
dernières paroles et surtout l'enseignement de sa vie : et c'est cet
exemple d'une vie sainte, c'est-à-dire abandonnée à l'amour de see
frères et consacrée d'une façon active et profonde à la glorifica-
tion du Seigneur, qui, après avoir fait l'édification de l'élite et
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LES IPÉES p'ÂPiTOrflO FOGAZZÀRO. 827
des foules, convertit à la foi catholique Jeanne Dessalle appelée
enfin à son lit de mort pour y baiser l'image du divin, Crucifié.
Telle est, sans parler des ouvrages purement pittoresques,
des Poèmes et des Nouvelles de Fogazzaro, la suite de ses œuvres
les plus représentatives ; tel est, croyons-nous, le terrain sur
lecfuel se développe d'une façon éclatante |la magnifique floraison
qu'anime la sève vigoureuse de son ftme. Nous allons voir ea
développement suivre la même courbe ascensionnelle que celui
de la pure théorie.
III
Malgré son âme avant tout religieuse et malgré «a volonté
d'accomplir piu- l'art une mission morale, — et nous nous c<mi^
vainerons dans la suite qu'il faudrait dire à cause de cette &me
et à cause de cette volonté, -^ le romancier a fait de l'amour le
centre de toute son oeuvre d'imagination. C'est l'amour qui do^
mine dsjMi, Malombra, comme dans le Mystère du poète, comme
dans Daniel CortU : il domine même la trilogie du Petit M(mde
d autrefois, du Petit Monde d aujourd'hui et de II Santo, Sans
doute cet amour est bien celui que nous avons ¥u embelli et
justifié par Tévolutionnisme; l'amour qui tend à affranehir
iliomme de Tinstinct pour l'élever jusqu'à Dieu en passant par
la passion la plus ardente ; mais ce serait une grave enreur 4fue
de le considérer comme une sorte d'amour cérébral et purement
inteiiectuel, ou comme un mysticisme étrange et malaein. Les
héros de Fogazzaro connaissent l'amour qui pr^àd tout l'être et
s^y si:d>ordonne toutes choses, qui accapare rinteiligenee, les
seA<amens et la volonté, qui s'érige en mattre unique, non par
l'anéantisseBient des autres {acuités, mais par leur absorption',
ils eonnaîss^it l'amour qui magnifie la nature et qui en décuple
les forces, celui aussi qui fait gémir, pieurer et râler dans ia
souffrance ; ils ne se contentent pas de raisonner leur sentiment,
ils sentent profondément, ik vibrent, ils sont pris jusqu'en leurs
fibres les {dus intimes, ils sont emportés par la passion. Le
poète n'aime pas à la façon de Dante ni même à celle de Pé^
trarque; il ne s'enthousiasme pas pour un idéal abstrait, plus
o« moins symbolisé. Non; il €Ûme la femme et il aime une
femme. Il tend à l'union la plus parfaite et à la confusion de
leurs êtres. Seulement, c'est de Dieu qu'il a reçu la loi d'amour
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828 REVUE DES DEUX MONDES.
et non pas de la nature. En aimant, il sait qu'il coopère à Faction
de la voloùté souveraine et créatrice, et cette pensée Texalte.
Quoi qu*on pense de Tamour, il est une force comme raltraclion, il est
une force qui a son origine dans la puissance supérieure elle-même, qui
donne son origine à la vie, une force qui attire tout Thomme, qui non seu-
lement précipite la course de son sang, le mouvement de son instinct et
Télan de sa volonté, mais qui transforme aussi et qui exalte ses pensées et
ses sentimens par Tidée d'une félicité supérieure à toutes celles qu'il a pu
auparavant concevoir et désirer.
Que la loi d'amour lui soit véritablement donnée par Dieu
lui-même, ce n'est pas seulement, pour le poète, une idée au sens
intellectuel du mot, c'est un véritable sentiment. Mieux encore:
l'objet même, l'objet sensible de son amour, lui est désigné par
Dieu. Je ne sais quel Lohengrin mystérieux et angélique le lai
garde et l'achemine vers lui au moment fixé par la volonté
divine. N'a-t-il pas dit de Violette : « Elle était une parole de Dieu
qu'il m'avait murmurée dans l'ombre? » Elle lui était destinée
comme il lui est prédestiné. Rien, aucun obstacle et même aucun
engagement ne sauraient les empêcher de se rejoindre, et lorsque
enfin ils sont l'un à l'autre, ils s'aiment en Dieu et ils se ré-
jouissent qu'en eux et que par. eux sa volonté soit accomplie.
Tous les héros de Fogazzaro ne sont point ainsi. Il est trop
grand artiste pour n'avoir pas su comprendre et représenter les
formes les plus diverses de la vie, même celles qui répondent
le moins à son idéal. Une seule chose n'a jamais trouvé place
sous sa plume : ce sont les descriptions ou lascives, ou sen-
suelles. Il est, en effet, profondément convaincu de la puissance
communicative de la littérature, ainsi qu'il le déclare dans Une
opinion d'Alexandre Manzoni: aussi ne s'est-il jamais permis une
peinture de ce genre, fût-elle nuancée de blâme en manière d'an-
tidote ! Jusqu'à cette limite d'ailleurs il ne craint pas la hardiesse.
Que l'on se rappelle la nuit de Pierre Maironi, à Vena di Fonte
Alta où, après un consentement arraché à Jeanne Dessalle dans
une étreinte passionnée, il guette, avec l'ardeur fébrile d'un
homme qui a cessé d'être maître de soi, le moment qu'appellent
ses sens! Mais, dans cette limite aussi, il donne des tendresses
amoureuses des descriptions exquises et sans pruderie, — celle-ci,
par exemple, dans le Petit Monde d'autre fois^ un jour que Fran-
çois est au piano : -
Il s'aperçut seulement qu'elle approchait lorsqu'il sentit deux bras
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LES IDÉES d'antonio fogazzaro. 829
efjQeurer ses épaules et qu'il vil les deux petites mains pendre sur sa poi-
trine : « Non, non, joue encore, » murmura Louise, parce que François les
avait attirées à lui ; mais comme lui, le visage renyersé, cherchait, sans
répondre ,^son regard et ses lèvres, elle lui donna un baiser et releva la tête en
répétant : « Joue! » Lui, attira plus fort encore les deux poignets prison-
niers, réclama en silence les lèvres si douces, si douces : alors elle se rendit
et mit sa bouche sur sa bouche dans un long baiser, plein d'abandon, singu-
lièrement plus exquis et plus bienfaisant que le premier. Puis elle itiur-
mura encore : « Joue ! »
La lecture des romans de Fogazzaro impose une remarque
bien frappante et d'où il apparaît combien le développement psy-
chologique des caractères humains présente surtout pour lui la
valeur d'an enseignement moral : c'est que ce sont toujours des
hommes qui aiment selon son cœur. Le poète, Daniel Cortis,
Pierre Maironi, le Saint ont de l'amour la conception qu'en a et
qu'en veut faire naître l'auteur, — François Maironi comme les
autres, bien qu'à un moindre degré et surtout d'une façon moins
représentative. Les femmes au contraire, et au premier plan
Hélène, Jeanne et Louise, aiment en amoureuses purement
humaines, enfermées dans leur amour et le bornant à lui-même.
Elles sont bien, curieuses, ces femmes des romans de Fogazzaro.
On dirait que sur elles toutes pèse un peu trop lourdement le sou-
venir de Louise Rigey ! On a vu en effet que Fauteur a renversé,
dans le Petit Monde cC autrefois , les termes ordinaires du problème
psychologique de l'amour. François est une âme religieuse,
impulsive, toute d'élan et d'idéal, dénuée de sens pratique et
d'équilibre intellectuel, un peu faible, un peu timorée. Louise
est un esprit précis, déductif, raisonnant, épris d'un idéal abstrait,
méprisant un peu l'enthousiasme comme une utopie, substituant
à la noblesse de la générosité la froide grandeur de la justice.
Sans doute elle aime son mari,' mais son intelligence trop maî-
tresse d'elle-même le lui représente trop exactement, avec ses
faiblesses et ses infériorités, et jamais la passion n'abolit en elle
la lucidité du jugement. Â plus forte raison cet amour ne dé-
passe-t-il pas la réalité dans le jugement des choses et du monde I
François est sensitif et mystique, Louise positive et rationaliste.
Toutes les femmes de Fogazzaro sont un peu les filles spirituelles
de Louise, jusque dans // Santo, où Jeanne n'arrive à la foi que
par la mort du Saint et où, des deux autres héroïnes, Tune
est une protestante sans croyance et sans pratique, l'autre une
protestante convertie, plus religieuse de cerveau que d'âme.
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S30 BETUE DES DEUX MONDES.
Aussi le romancier n'incarne-t-il en aucune d'elles Tamour qu'il
veut nous présenter comme type et comme modèle, — justemeat
parce qu'elles ne sentent pas assez profondément Dieu pour com-
prendre cette manifestation divine, la plus éclatante de toutes.
C'est cette union constante avec Dieu qui, après avoir présidé
à la naissance de l'amour, en accompagne tout le développemâit
et les vicissitudes : et si cette conception peut paraître froide à
nos esprits habitués à dissocier ces deux idées, l'œuvre de Foga»-
zaro en est au contraire une réalisation magnifiquement vivante.
L'idée de la volonté divine, non pas supérieure aux exigences
de la passion, mais conforme à la saine passion^ ne s'intellec-
tualise pas en effet dans l'âme de ses amoureux; elle pénètre
dans leur amour à l'état 'de sentiment agissant et ainsi qu'one
force vivante. Elle ne les entraîne pas vers quelque chose de
plus haut et de plus grand que l'amour, mais qui serait autre
chose que lui et en dehors de lui : elle est inhérente au dévelop-
pement de cet amour, elle en est un élément. Ils s'aiment de toute
la force de la passion humaine, mais ils s'aiment en Dieu. U
pensée de Dieu leuj* est sans cesse présente* Non seulement ils
ne la craignent pas, conmie étrangère à leur sentiment, mais ils
la recherchent, et c'est au sommet de leurs plus beaux élans
ou dans les crises les plus graves de leur amour qu'ils expri-
ment cette pensée, à l'heure où toute autre expression serait
trop faible pour rendre leur enthousiasme. C'est le poète qui
s'écrie, un jour où il sent s'élancer en son âme avec une impé-
tuosité grandissante son amour pour Violette et où il doute eu
même temps de pouvoir jamais se faire aimer d'elle :
Dieu sublime qui me donneras la mort, et qui aujourd'hui me donnes os
plus puissant amour, bénie soit ma douce destinée ! ^ Comme une onde
dans le ciel, ainsi vers Toi s'élance moh cœur!
C'est Daniel Cortis, qui répond par xme seule parole au déses-
poir d'Hélètte, à la veille du départ final qu'elle a décidé par nue
v«rtu surhumaine et après lequel jamais plus ib ne doivent se
revoir : et cette seule parole, en cette heure douloureuse de
passion exaspérée, est le nom sacré de Dieu.
Les yeux d'Hélène se voilèrent. Elle lutta, elle lutta anxieusement, mais
deux larmes tremblaient à ses cils :
— Daniel, dit-elle, nous ne nous reverrons plus I
— Dieu est bon, répondit Cortis, gravement.
Les deux larmes tombèrent silencieuses.
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LES IDÉES d'a?7tonio fogazzaao. 834
Ainsi compris, ainsi senti, ainsi exprimé, l'amonr n'est plus
seulement un sentiment instinctif, plus ou moins subordonné au
devoir; il est une force, la force la plus puissante que nous
ayons en nous, pour réaliser notre destinée naturelle qui est de
monter vers Dieu. Puisqu'il est en nous le point de rencontre
des instincts matériels, légués par nos lointains ancêtres de la
nature animale, avec l'âme étemelle que Dieu a faite à son
image, c'est lui qui nous permet le plus merveilleusement de
coopérer par notre volonté à l'œuvre de Dieu dans la création. Il
est logique, il est conforme à la loi organique des êtres de
monter vers le Père de toutes choses : ainsi donc peuvent s'har-
moniser en nous les mouvemens inconsciens de la nature instinc-
tive et les œuvres conscientes de l'àme s'orientant vers le Devoir.
Et c'est pourquoi aussi l'amour de tous les êtres et en particulier
de tous les hommes est nécessairement, naturellement compris
dans l'amour de Dieu, conforme à l'ordre naturel des choses et à
la lumière de la raison. C'est pourquoi surtout l'amour, chez les
héros de Fogazzaro, est toujours un moyen de se purifier, de com-
battre la bassesse, de sortir de la fange, de s'élever, de s'élever
toujours ! Et par là on voit aussitôt combien sa doctrine de l'amour
se raccorde aux tendances générales de son esprit, à l'essence
de son système, à Tidée dominante de son œuvre.
Seigneur des âmes, s'écrie Conrad Silla, c'est toi qui me les demies
ces divins fantômes, ombres de l'avenir, ces ardeurs qui me soulèyent de
la fange vers moi-môme. Ne m'abandonne pas. Fais que je sois aimé. Tu le
sais, ce n'est pas seulement de la douceur que je cherche dans l'amour,
c'est le mépris de toute bassesse, c'est la force de combattre pour le bien
et pour le vrai malgré l'indifférence des hommes; l'étemel ennemt caché,
ses silences efff ayans !
Lo sdegno cCogni viltà! Le mépris de toute bassesse! Déjà
Enrîco et Miranda le considèrent comme un élément essentiel de
l'amour : Daniel Cortis ne cessera de le répéter d'une façon plus
raffinée encore et plus dégagée de l'instinct primitif. Pierre Maironi
le sentira profondément avant môme d'être devenu le Saint!
On reconnaît bien là l'œuvre consciente de l'écrivain qui a
dit:
L'ascension de Dante
a claritate in claritatem per virtù
degli occhi pieni
Di faville tïamor, cosi divint,
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'''fm^
832 REVUE DES I^EUX MONDES.
est pour moi un symbole; elle figure pour moi Tidéal de toute représenta-
tion littéraire de Tamour» en ce sens que les écrivains doivent se représen-
ter cet amour ordonné qui améliore continuellement l'homme, qui puriûe
son cœi^r, qui y met le mépris de toute bassesse et une douceur infinie,
l'oubli de toute offense ; qui le pousse au sacrifice et à l'héroïsme, (fui le
prépare à un sentiment supérieur, qui l'y conduit, qui l'y amène.
Si Tamour a une si grande vertu purificatrice et s'il est
notre principal élément d'ascension vers Notre Père, c'est grèce
à Télément d'éternité qu'il contient en lui. Lien palpitant de
notre passé et de notre avenir, c'est évidemment par une ten-
sion de plus en plus violente vers cet avenir qu'il se dévelop-
pera le plus magnifiquement ! Ici nous apparaît l'un des pténo-
mènes caractéristiques de l'œuvre de Fogazzaro, celui qui lui
donne certainement la plus grande originalité dans la littéra-
ture contemporaine. Aucun de ses personnages n'assouvit plei-
nement son amour en ce monde ; et c'est uniquement dans leurs
momens de faiblesse qu'ils l'y recherchent ! C'est dans l'autre
monde qu'ils se donnent leurs rendez- vous d'amour. Ici-bas ce
n'est qu'ébauche et que préparation : le lieu de l'amour parfait,
c'est la vie éternelle! La chose vaut la peine d'être indiquée
dans le détail.
Tout le Mystère du Poète n'est qu'une illustration de cette
idée. Elle en est la trame môme, puisque Violette et le Poète
enfin réunis, après tant de difficultés et d'angoisses, jouissent
quelques jours à peine de l'espoir que cette union sera défini-
tive, puisque quelques heures seulement s'écoulent entre le mo-
ment où ils s'unissent devant Dieu et la fin foudroyante de Vio-
lette. Dans la mort seule s'épanouit leur amour! De même, Siila
erre durant toute son existence dans l'incertitude des sentimens
comme dans celle des idées et de l'action; ses sens le dominent
et l'étreignent trop encore, et il n'a pas la force d'aller vers le
doux et pur amour qui l'attire ; mais comme il est tué brutale-
ment au moment où sa volonté semblait enfin orientée vers lui,
cet amour lui est acquis pour l'Au-Delà et cela seul importe.
Edith ferme son cœur à tout autre amour terrestre, pour tou-
jours, et dans le monde où il vient d'entrer, Conrad Silia le sait
et en est heureux. Son corps gît, abandonné ; mais si « on avait
découvert son visage, on l'aurait trouvé calme. »
11 savait qu'il allait à la paix, au repos après lequel il avait tant soupiré,
et il savait aussi, dâuis la chère vision à peine commencée pour lui, qu'il
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LES IDÉES d'àntonio fogàzzaro. 833
était enfin aim^ suivant les rêves de sa vie terrestre, par un cœur tendre et
fort qui lui serait fidèle sans fin.
Dans la même pensée Daniel Gortis trouve la force de ré-
sister à la passion d'Hélène qui n'est forte, au fond, que par
lui et qui succomberait à la moindre faiblesse qui s'emparerait
de lui. Si Gortis résiste et s'il ordonne la séparation définitive,
dans des conditions où l'honneur humain se serait fort bien
accommodé du contraire, ce n'est point qu'il n'aime pas Hélène;
il l'aime de toute son âme sensible et puissante; mais l'amour
n'est pas de ce monde ! Ge monde nous réclame pour d'autres
devoirs: et qu'importe de différer de quelques années la joie de
l'union, si c'est pour l'éternité que l'on diffère ! Tandis qu'Hé-
lène s'abandonne, brisée, anéantie, Daniel Gortis, à la veille de
leur dernière entrevue sur terre, s'exalte, « ivre d'un bonheur
plus haut et plus sûr que toutes les vicissitudes terrestres ; » et
il pense que Dieu lui dit : ^
Tu as mon âme, tu l'auras, elle, daus l'autre vie. J'ai voulu ce fruit de
l'amour que je vous ai inspiré. Maintenant, qu*elle parte! et toi, trempé par
un feu violent, va, combats, soufi're encore; sois, parmi les hommes, un
noble instrument de vérité et de justice !
Pierre Maironi et sa femme,, la pauvre Élise, n'ont pas
davantage connu les joies de l'amour, puisque, durant leur
courte vie commune, leurs âmes ne se sont pas comprises. Ge
n'est pas à dire que ces âmes soient à jamais séparées. Lorsque
Élise rappelée à la raison pendant quelques heures avant de
mourir demande pardon à son mari et ne veut pas savoir ce
qu'elle-même doit lui pardonner, lorsqu'elle fixe d'une claire
intuition l'heure prochaine de sa mort, il n'y a en elle aucun
regret de mourir, ni chez Pierre aucune douleur de la perdre.
Fogàzzaro intitule le chapitre consacré à ces derniers instans et
à cette entrevue suprême d'une expression superbement auda-
cieuse: a In lumine vitœ. — Dans la lumière de la vie! » et
ce titre est commenté par les paroles de don Giuseppe Florès,
le saint prêtre qui les assiste, à l'instant même où Élise vient de
rendre le dernier souffle : « Ge n'est pas la mort ! G' est la lumière
de la vie éternelle. » Ge disant d'ailleurs, il exprimait aussi la
dernière pensée de celle dont la vie s'éteignait, puisque à son mari
qui lui répétait passionnément, avec l'angoisse du remords :
Tom xzxvii. ^ 1907* 53
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834 REVUE DES DEUX MONDES.
« Pour toujours à toi, tu sais, » elle répondait, heureuse.
« Auprès du Seigneur. »
Ce sentiment n'est pas l'effet d'une crise aiguë, ni le résultat
d'un bouleversement de l'âme échappant à ses appuis naturels :
il est bien l'élément essentiel de l'amour dans tout son dévelop-
pement. C'est dans un de ses plus beaux jours de joie amoureuse
que le Poète écrit :
La pensée de la mort brille toujours devant mes yeux dans les ardeun
les plus violentes de mon âme, mais de façon diverse ; dans les émotions que
m*a données le sentiment intense de la nature, spécialement s'il se mêlait
à des mélancolies cachées, j'ai désiré me dissoudre dans les choses ; dans
les émotions de Tamour, j'ai désiré un monde plus haut, le monde de la
lumière et de la vie que je sentais dans mon cœur, si différentes de tonte
lumière et de toule vie terrestres, et tellement supérieures!.
Et la mort même, loin de révéler une illusion qui se dissi-
perait avec le temps, l'oubli et la lassitude, confirme le sens de
l'union éternelle et vérifie l'espérance sublime! L'union qui
s'est ébauchée en ce monde, qui s'achèvera dans l'éternité, se
prolonge entre les deux êtres séparés dont l'un traîne encore
son enveloppe corporelle et dont l'autre a terminé son pèleri-
nage douloureux. La présence de l'âme délivrée est constam-
ment sensible au voyageur terrestre. Violette est vraiment, réel-
lement présente au "Poète. Il a composé un sanctuaire avec les
choses qui lui ont appartenu durant sa vie.
Reliques précieuses sans doute, mais il me reste bien autre chose
d'elle, il me reste sa présence. Il ne s'agit pas de manifestations spirites; je
n'ai pas besoin d'une doctrine nouvelle pour croire à la survivance des
âmes et à nos communications avec celles qui sont sorties de la vie mor-
telle ; je n'appelle donc pas et je ne vois pas de fantômes, je n'écoute et je
n'entends pas les murmures de l'invisible, je n'ai pas de mystérieox contact^
avec les ombres. Ce que je possède est mieux, c'est de la vie véritable, c'est
de la puissance. Je sens mon aimée noh par la foi seulement, mais par un
sens véritable et réel, bien qu'intermittent; par un sens qui n'a pas encore
de nom, mais qui est, pourrais-je dire, la substance et le principe de nos
sens corporels imparfaits et qui me donne des éclairs de certitude.
On imagine facilement la force morale qui résulte d'une sem-
blable conception et d'une telle croyance. Amouï orienté vers
notre avenir céleste et d'abord vers tout ce qui nous y conduit
et nous en rapproche, union constante et sensible avec une
âme qui doit partager cet avenir et qui déjà nous fait partir
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LES IDÉES d'amtonio fogazzaro, 835
cipans de l'immuable éternel, quelles forces pourraient être
plus grandes ! Elles sont, nous Tavons vu, tout le sou-
tien des héros de Fogazzaro; elles en font l'originalité, la dou-
ceur, la grandeur; elles sont, pourrait-on dire, leur principe
dans Tordre artistique et leur raison d'être. Et ai nous pous-
sions une incursion respectueuse dans ce que le Poèie, le vrai
Poète, le créateur de ces nobles images nous a permis de saisir
de son âme à lui, nous y trouverions, resplendissante de vie
réelle, la même croyance active avec les mêmes résultats. C'est
ce que nous révèle le poème intitulé : Nuii de passion, inspiré
par l'image, chère au poète, d'une jeune fille qu'il ne connut pas
vivante. Il est à citer dans son entier :
Rouge ou noire, il n'est de foule qui n'insulte, ô Dieu, parce que je Tai
TU dans le ciel entr'ouyerti En moi s'éveille et se dresse en grondant le
démon de rorgueill
Je lui cède, puis je m'attriste, et je vais, palpitant, chercher, sur le
balcon, dans la nuit profonde, l'ombre, la paix et le repos ; ah I fais-moi
entendre encore, oui, fais-moi entendre le son de Ta voix.
Comme le jour où je vins Te chercher, tremblant, tandis que la lumière
s'éteignait au Couchant et que j^entendls la Voix, la Vérité et la Vie me
parler sur la terre et dans le Ciel ! .
Entre en moi, Dieu Infini, entre par tous mes senà jusqu'au fond de mon
cœur malade; détruis, renouvelle ce que je sens et ce que je pense;
emporte-moi yers Toi dans un tourbillon d'amour I
Parce que je dis des paroles élevées, sottement, je suis rempli de su-
perbe et de bassesse ; au monde, Ton ennemi, j'oppose mon visage, cepen-
dant qu'il domine puissant et fier en mon Âme.
La lune cachée blanchit les nuages; l'air, la terre, tout semble vivre
dans les murmures du vent qui va, et puis s'arrête, dans l'ivresse va^^onde
des lucioles,
Dans les mille trilles incessans parmi les herbes, dans les sons lointains
sur la plaine obscure, Seigneur, et Toi tu le fais à mon esprit amer; froi-
dement je Te prie, et c'est en vain que j'implore de Toi l'ardeur {
La Terre m'écoute; et voici qu'elle me répond pour Toi. Elle dit* : a Tu
es à moi; pourquoi te tourner vers le Ciel? Fils de mes entrailles profondes,
le Dieu que tu fatigues te repousse vers moi.
Impie, toi qui parles de t'élever au-dessus même de la sainte nature !
Trépigne, pleure, aime, assouvis-toi et chante : c'est U tout le passé et c'est
là tout l'avenir I
Vive la vie ardente que je vous ai donnée, ô vous, Humains, au temps
où le Soleil me porta son plus grand amour ! Tu veux devenir Esprit, misé- .
rable impuissant! Et moi, par vengeance, je ferai de toi une Bêtel
De mon souffle j'obscurcirai ton esprit, je briserai les ailes à tes pensées I
; Et toi qui as bâti un royaume par delà les étoiles, dans la boue tu hurleras
au plaisir!
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-T^v
836 REVUE DES PEUX MONDES.
La lune cachée blanchit les nuages ; Tair et la terre, tout semble vivre;
de la rose et de Tacacia, les odeurs viennent me caresser comme un vaincul
Je sens courir dans ma poitrine et dans mon esprit je ne sais quel rire
silencieux et caressant! J'aspire à me perdre dans Tabîme et j'espère
Tombre éternelle et l'avenir borné !
Mais voici que devant moi, là, m'apparait la Morte, renversée parmi les
fleurs, comme souriant au son de voix surhumaines, absorbée, pâle d'une
immense vision !
Je joins les mains, et peu h peu le monde va se transformant autour de
moi. Toute la Nature se pénètre à nouveau de Dieu; toutes choses, l'ivresse
tombée, rentrent en elles-mêmes.
Les nuages ont le sens du mystère; Tombre frémit, qui le sait, et toute
fleur, vers le haut et austère Amour, élance son âme, comme un encens !
Comme d'un qui prie silencieux et absorbé sont tes silences et le mur-
mure du venti Je ne vois plus la dormeuse; en moi je sens Dieu rentrer
comme un torrent I
Et dans mes mains je cache mon visage; je la bénis, je l'appelle et je
l'appelle encore 1 Et Elle vient, j'écoute sa voix; elle parle d'amour ou de
douleur, je ne sais.
Elle parle, elle parle si tendrement, si tristement, el je pleure tant que
je ne peux l'entendre; mais je sens comme une main légère au-dessus de
ma tête. Je sens comme un pardon venir à moi.
Et je lève les yeux; jusqu'au fond du cœur je respire son souffle, le
souffle de celle qui est partie I Tout est solennel, le monde entier adore.
Parle, Seigneur, Ton serviteur est là.
IV
« Parle, Seigneur, Ton serviteur est là. » Ce cri de la fin ré-
sume toute la morale de Fogazzaro. On croit en entendre l'écho
dans les dernières lignes de Daniel Cortis lorsque celui-ci, après
Taffreux déchirement qui bouleverse toute son existence, qui dé-
chire tout son être, car il brise sa nature pour Toffrir à Dieu
« qui la veut toute, » s'arrache à la contemplation de son passé
et, lesté de toute passion personnelle et intéressée, s'élance vers
l'avenir :
Cortis, resté seul, se dressa tout debout. Les bras croisés, il regarda
d'un œil sévère, là, en face de lui, le portrait de son père et dit d'une voii
forte :
— Voici.
C'est qu'en effet, pour avoir leurs regards tournés vers
l'autre monde, les personnages animés par Fogazzaro n'en ont
pas moins le sentiment de leurs devoirs ici-bas. On pourrait
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LES IDÉES d'antonio fooazzaro. 837
craindre que la vision et la préoccupation de Tau-delà ne les
en détournât : elles les y maintiennent au contraire et les y
poussent. Nous sommes ici en pleine morale catholique. L'au-
teur de // Santo n'en a pas et ne veut pas en avoir d'autre.
Chacun de nous vient en ce monde avec ime mission, et cette
mission peut présenter parfois des caractères spéciaux, mais la
caractéristique essentielle en est la même chez tous : glorifier le
Père! c'est-à-dire faire que « son règne arrive » et par consé-
quent accomplir sa volonté. Or, le premier devoir est d'aimer le
Seigneur, mais le second est d'aimer son prochain, et le second
est semblable au premier. Il faut lire toutes les merveilleuses
prédications du Saint. Elles n'ont pas d'autre substance ni d'autre
objet. D'ailleurs, quelle pensée avait converti Pierre Maironi, en
avait fait ce Benedetto humble, repentant, mais fort, mais sou-
verainement maître de lui, sinon l'illumination subite de sa vie
inutile, et le dégoût de cette vie, et la volonté de bander ses
forces pour la glorification de Dieu, par Tamour de ses sem-
blables ? Sans doute l'austère Louise, à la logique inflexible, au
jugement purement intellectuel, reprochait à François de trop
se contenter d'aimer Dieu et de le prier, et puis de s'abandonner,
oisivement à la contemplation de ses montagnes et de son lac,
à la culture de ses fleurs, aux douces causeries, à la musique,
au babillage d'Ombretta! Et il est vrai que François méritait
ce reproche. Mais vienne l'occasion de se montrer vraiment
courageux et fort, viennent les luttes suprêmes pour l'indépen-
dance de la patrie, et voici que François, abandonnant ses plantes
et son « eau sédative, » va se faire blesser mortellement sur les
champs de bataille. Vienne l'horrible catastrophe qui anéantit
Louise et fait sombrer sa raison altière, et voici que François,
malgré son immense douleur, redresse ses forces intactes 'pour
continuer l'œuvre quotidienne en louant la bonté du Seigneur !
Sans doute aussi Conrad Silla meurt sans avoir rien fait,
w inapte à vivre; » Daniel Cortis s'eff'ondre avant d'avoir pu pro-
noncer un discours à la Chambre et il donne sa démission de
député sans avoir rien tenté. Il semble que ces chrétiens soient
frappés d'impuissance pour l'action ! C'est que tous, à n'en pas
douter, ne sont encore, dans l'esprit de Fogazzaro, que des
ébauches; c'est que toute son œuvre est la gestation de Bene-
detto. Ils sont l'homme luttant, luttant sans cesse, troublé,
yaincu, se relevant, se reprenant pour retomber encore. et pour
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S38 RBVUE DE9 D£UX MONDES.
acquérir, jpar Texercice incessant et la lente conquête de &
volonté, la pleine et définitive maîtrise de soi. C'est ainsi que
dans la morale de Pogazzaro, conuone dans la morale catboliqua,
point n'est besoin d'action éclatante et que la vertu réside dam
la pratique assidue des petits devoirs quotidiens. Benedetto
prend bien soin de le répéter : il estime quB celuiJà glorifie
le Père le plus magnifiquement, qui accomplit strictement sa
tâche obscure avec le plus de perfection. Déjà Ënrico s'écrie,
dans Mvranda :
Partout où on combat, un poste m'est réservé l Pour toute foi altière qui
m'affranchit un peu plus de la boue asservissante, pour tout poissant
amour, pour tout mépris qu'il éveille en moi, soldat, en avant !
Plus tard, c'est Cortîs qui est « une force motrice, )^ et dont le
poste aussi est « en avant, très en avant ; » il repousse Vamour,
si l'amour contredît à son devoir: il méprise l'opinion, si elle
s'oppose à sa conception du devoir ; il brandît sa bannière qni
est « d'un seul morceau, pour être solide, » et il marche !
Pourtant, ces âmes qui ne songent qu'à s'élever et à mépriser
toute bassesse, elles ne sont point superbes ; elles ne sont point
orgueilleuses. La première vertu de Benedetto, c'est l'humilité !
Nous ne croyons pas qu^il y ait dans toute la littérature moderne
un seul roman où cette vertu apparaisse comime la dominante
de l'œuvre, ainsi qu'a eu la hardiesse de le faire Antonio Pogaz-
zaro. Or, ceci nous parait un critérium décisif de son pur catho-
licisme.
Comment donc Fogazzaro est-il un catholique orthodoxe,
fidèle, soumis, et comment cependant se pose-tnl ea rôfonnateur,
e'^st ee qu'il nous reste â rechercher dans // SarUo.
L'Église catholique, apostolique et romaÎB^ détîeait la vérité,
toute la vérité, et elle est seule à la déieair ; Beniedelto le déclare
avec force à ceux de ses auditeurs qui fiontfiréei:eéa»a&t inquiets
de ne pas reconnaître en l'Eglise la souveraina maibresee de
vérité. £t l'on sait que Benedetto, c'est aob*e auteur lui-uiéaie,
iH)us livrant sa vie, son expérience, son esprit, son ftine toal
entière:
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.M
LES ibÉÈS b' ANTONIO FOGAZZARO. 839
— L'Église est le trésor inépuisable de la vérité divine;... l'Église ne
meurt pas, l'Église ne vieillit pas, l'Église a dans son cteur le Christ vivant,
mieux qu'elle ne l'a sur les lèvres ; l'Eglise est un laboratoire de vérité sans
cesse en action, et Dieu ordonne que vous restiez dans l'Église» que vous
opériez dans l'Église, que, dans l'Église, vous soyez des sources d'eau vive.
Un souffle d'émotion et d'admiration agita l'auditoire, tel un murmure
de brise ; Benedetto, qui avait peu à peu élevé la voix, se mit enfin debout.
— Mais quelle est donc votre foi, s'écrîa-t-il avec chaleur, si vous parlez
de sortir de l'Église parce que vous êtes choqués par certaines doctrines
surannées de ses chefs, par certains décrets des congrégations romaines,
par certaines visées du gouvernement d'un Pontife? Quels fils êtes-vous
donc, si vous parlez de' renier votre mère parce qu'elle ne s'habille pas à
votre guise? Un vêtement change-t-Ule sein maternel?
Et il ne s'agit pas d'une adhésion- purement intellectuelle,
accompagnée de sympathie plus ou moins lointaine pour TÉglise
pratiquante. Fils de TÉglise par la foi, il faut l'être aussi dans
l'exercice régulier du culte. Cette recommandation est sans doute
des plus graves aux yeux de Benedetto, puisqu'elle figure parmi
celles qu'il adresse sur son lit de mort aux disciples accourus
vers son suprême enseignement :
Priez sans trêve et enseignez à prier... Que chacun de vous accomplisse
les devoirs du culte ainsi que l'Église l'ordonne, selon une stricte justice et
avec une parfaite obéissance.
Enfin, la soumission à l'Église n'entraîne pas seulement pour
un catholique l'abandon de son âme à Dieu et de son esprit à
la vérité révélée, mais encore l'obéissance aux chefs visibles.
Quoi qu'on ait pu dire et écrire, la stricte nécessité de cette
obéissance à l'autorité légitime, à la hiérarchie sacrée est à plu-
sieurs reprises affirmée par l'auteur de // Santo, Lorsque les
réformateurs se réunissent chez Giovanni Selva pour échanger
des idées et concerter un plan d'action, ils commencent par prier
en commun : leur second mouvement est de se déclarer soumis
à l'autorité ecclésiastique. Giovanni Selva y insiste : il faut que
les réformes soient proposées par l'autorité légitime, et le but
premier d'une action réformatrice est d'y convertir cette auto-
rité. Quand Benedetto est chassé par le Père Abbé du couvent
de Subiaco, l'une des trois conditions que lui pose dom Clément
pour le revêtir dé la robe bénédictine est de promettre l'obéis-
sance à l'autorité de la Sainte Église. Enfin dans ses entretiens
des Catacombes^ alors que pourtant il adresse de sévères cri-
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840 REVUE DES DEUX MONDES.
tiques à ces chefs, il redit avec énergie : « Comprenez-moi bien. Je
ne juge pas la hiérarchie : je reconnais et j'honore rautoritédo
la hiérarchie. » Le principe est nettement posé; il ne Test pas
en passant, et comme par mesure de précaution ; il est donné
comme une base indispensable et comme un point de départ
essentiel.
Ainsi donc Fogazzaro est intégralement, ardemment, hum-
blement catholique.
Quel vêtement veut-il donc changer au sein maternel ? Gio-
vanni Selva l'indique d'une façon très nette : « Nous voulons des
réformes dans renseignement religieux, des réformes dans le
«ulte, des réformes dans la discipline du clergé, des réformes
aussi dans le suprême gouvernement de TÉglise. » On le voit:
pas un mot d'insurrection contre le dogme, et quoi de surpre-
nant, si nous croyons avoir démontré que Texistence de la révé-
lation est un des pivots du système philosophique de Fogazzaro?
pas un mot contre le principe même de Tautorité, et quoi d'éton-
nant, si Fogazzaro croit de foi profonde que l'Église catholique
est l'unique dépositaire de cette vérité révélée et par consé-
quent la mandataire de Dieu lui-même? Mais l'Église catho-
lique, précisément parce que Dieu lui a confié ce rôle et parce
qu'elle doit le jouer parmi les hommes, c'est-à-dire par des
moyens et par des organes humains, l'Église catholique se com-
pose de deux élémens bien distincts. Elle est divine et elle est
humaine. Elle est dépositaire de l'immuable et de l'éternel, mais
elle le réalise dans le temps et dans le contingent, et par là elle
doit nécessairen>ent participer à l'imperfection et à la corruption
de tout ce qui est créé. Elle-même l'a maintes fois reconnu. A di-
verses reprises elle a entrepris des réformes dans son propre
sein. Ce que déclare Fogazzaro, c'est que le moment est venu
d'y procéder une fois de plus.
Corruption dans ses agens, imperfection dans ses ministres:
les messagers de la Divine Lumière s'attachent trop aux choses
du temps ; ils ne dépouillent pas assez le vieil homme et leur
cœur adhère trop souvent aux avantages du siècle. La richesse
ne leur paraît pas assez incompatible avec l'esprit apostolique,
et trop éloignés eux-mêmes de la sainte pauvreté, ils révèrent
chez les autres le faste, le luxe et la mondanité. Puis, leur rôle
auguste de dépositaires de la vérité les incite trop à s'en pré-
valoir pour dominer en tout et pour se croire en toutes choses
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LES IDÉES d'aNTONIO FOGAZZARO. 841
et en tous lieux le droit de commander et de décider, comme si
la vérité de Dieu n'était pas seulement allumée sur les som-
mets, rhomme gardant le soin et la responsabilité d'en recher-
cher et d'en parcourir suivant son jugement individuel 1^ voie»
d'accès les plus propices ! Ainsi le clergé risque-t-il, par une
compréhension inexacte et exagérée de son rôle, de tarir des
sources vives de pensée et d'action. Dangereux à un autre point
de vue se montrent pour lui la fréquentation et le voisinage des
choses éternelles : il est tenté de faire participantes de l'éter-
nité et de l'immobilité les choses passagères, changeantes et
susceptibles de progrès. Danger terrible que celui-là, car il
risque de montrer l'Église en retard sur des certitudes acquises
de l'esprit humain, sur des améliorations sociales définitivement
réalisées, sur des conquêtes d'autant plus chères à Thomme
qu'elles ont été payées de plus d'efforts !
Et cela, ce n est pas seulement dans la discipline, ce n'est pas
seulement dans les vieux usages de la Cour vaticane, c'est au
cœur même de la pensée catholique qu'on en voit les pernicieux
effets. Toutes ces corruptions, Benedetto les indique au Souve-
rain Pontife en le suppliant d'y porter remède; mais c'est à cette
dernière surtout qu'il s'attache, comme à celle qui menace
d'arracher à l'Église le plus grand nombre de ses enfans. Le
dogme doit par essence et dans son essence rester immuable;
mais le Seigneur ne nous a révélé que la Vérité suprême et,
par delà cette vérité, le champ est immense à cultiver dans notre
esprit par des moyens purement humains. C'est ainsi que Dieu
nous est révélé; mais l'idée que nous nous en faisons, la repré-
sentation que nous en donne notre esprit, la conception qu'en
réalise notre intelligence se développent humainement suivant
le développement même de la pensée humaine. La Foi est confiée
à la science comme son point de départ sur lequel, nous l'avons
vu, la science doit s'élever! Entre l'une et l'autre, l'harmonie
ne doit pas cesser, puisqu'elles sont de même essence, et que la
science n'est à le bien prendre que le développement et l'illumi-
nation de la foi. Or la vérité scientifique est constamment chan-
geante et sujette au progrès. L'Église se renierait elle-même si
elle s'arrêtait à l'un des stades dç l'esprit humain. N'est-ce pas
ce qu'elle fait en répudiant parfois les cosmologies modernes ou
les exégèses nouvelles, ou en frappant les écrivains d'esprit
hardi qui sont à l'avant-garde de la pensée moderne? Voilà la
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842 REVUE DES DEUX MONDES.
pensée profonde de Fogazzaro : ceux qui parlent au nom de
rÉglise ne savent pas assez distinguer l'immuable du changeantj
et ainsi ils immobilisent Télément qui doit progresser. C'est donc
seule la partie humaine de l'Église qui est à réformer, et la ré-
forme n'en atteindrait en rien la partie divine. Et sans doute
la distinction n'est pas facile à faire puisque l'auteur de IlSanto^
pour avoir voulu trop bien démontrer sa tbèse, a représenté les
élémens de l'Église en une attitude si tristement humaine, si
généralement humaine, si uniquement humaine qu'il s'est attiré
une censure ecclésiastique.
Enfin, ce n'est pas seulement la foi qui a besoin d'être puri-
fiée par l'harmonie avec la marche ascensionnelle de l'esprit
humain, c'est le culte aussi. Il faut, nous l'avons vu, respecter et
pratiquer le culte traditionnel de l'Église, mais il faut prendre
garde de le laisser abaisser et corrompre. Il y a assez de dévo-
tions extérieures. On sent ici que l'écrivain est Italien et qu'il
a dû être souvent affligé du caractère trop Imaginatif et trop peu
intérieur de certaines émotions et de certaines pratiques qui
s'étalaient autour de lui. Mais que l'on comprenne bien sa
pensée et qu'on ne la dénature pas! Ce n'est pas le culte qu'il
blâme, c'en est l'excès ; et si Bençdetto nous conseille de nous
replier sur nous-mêmes pour y parler intimement au Seigneur
dont la présence y est sensible, cette prière intime ne lui parait
que le complément et la suite des rites collectifs, traditionnels
et liturgiques.
Par-dessus tout et avant tout, l'homme doit se purifier lui-
même. La première condition de tout progrès, individuel ou
social, est de mener une vie haute, noble, sainte. Quand la vie
est sainte et la conscience pure, les actes en sont transfigurés.
II n'y a si déconcertante dévotion qui ne rapproche de Dieu,
« par^^e qu'au . regard des profondeurs infinies de Dieu, il y a
peu de différence entre la foi d'une humble femme » et celle d'un
savant, et que celui dont la conscience est juste, c'est celui-là
qui passera le premier dans le royaume de Dieu. Quand un juste
a l'esprit de charité, de paix, de sagesse, de pauvreté, de pureté,
de force, il est, à lui seul, plus profitable au catholicisme et au
Père céleste que « tous les congrès, les cercles et les victoires
électorales. »
Mieux encore est-il, assurément, d'unir en soi les deux choses :
de glorifier Dieu par sa vie, de le glorifier par les œuvres de
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J
r^--
LES I0ÉE8 0'ATfTONlO FOGAZZAHO. 843
Tesprit. Fogazzaro s'est qualifié lui-môme de Chevalier de F Es-
prit saint : il voulait dire par là qu'il cherchait à travailler à
Tagrandissement dans les esprits de Tidée même de Dieu et au
développement sur terre de son Église. Sera-t-il permis à ceux
qui le connaissent de donner à cette expression son sons complet
et lumineux : héraut par la parole, chevalier par la vie, Tune et
l'autre étant en harmonie parfaite et se complétant en se multi-
pliant sous l'action profonde et consciente, nous voudrions l'avoir
démontré, d'une seule pensée, d'un seul amour, d'un seul vouloir?
Et l'on comprendra qu'un tel homme ait pu écrire ces admirables
paroles :
Priez sang cesse et apprenez & prier sans cesse. Gela est le premier fon-
demeni. Quand l'homme aime vraiment d'amour une personne humaine ou
une idée de son propre esprit, sa pensée s'attache continuellement en secret
à Tobjet de son amour tandis qu'il vaque aux occupations les plus diverses
de la vie, qu'il ait d'ailleurs une vie d'esclave ou une vie de roi; et cela ne
Fempêche pas d'être attentif à sa tâche et il n'a pas besoin d'adresser
beaucoup dé paroles à l'objet aimé. Les hommes qui vivent dans le monde
peuvent ainsi porter dans leur cœur une créature, une idée de vérité ou de
beauté. Pour vous, portez toujours dans votre cœur le Père que vous n'avez
pas vu, mais que vous avez tant de fois , senti comme un esprit d'amour
s'élevant en vous, y mettant le très doux désir de vivre pour lui. Si vous
agissez ainsi, Totre action sera toute vivante de l'esprit de vérité.
Robert Léger.
M. Robert Léger venait à peine de terminer cette étude quand il est mort
prématnrément, quelques jours avant la conférence que M. Fogazzaro a faite
récemment à Paris. (AT. D. L. A.)
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LES
RISQUES DU MÉTIER DE PRINCE
LES CONJURATIONS
L'HUMANISME ET L'IMITATION DE L'ANTIQUITÉ
Le souci qui dévorait César Borgia ronge également tous les
« princes nouveaux, » tous les tyrans dont l'État, comme le
sien, manque de fondamento (1). Comme César, ils sentent à
chaque instant combien leur domination est instable et précaire.
Pour la plupart partis de rien, élevés par art ou hasard, >> ils
tremblent de retourner subitement à rien. Un jour ils ont vu
passer « l'occasion, » ils l'ont connue, ils Tout cueillie; mais qui
sait le temps que durera <( la fortune » et si, comme celle de
César, — foriuna verde, — elle se gardera « verte? » Même la
plus « fraîche » se dessèche, la plus constante même est infidèle.
Le tyran, le « prince nouveau » est partout entouré de périls;
jamais son œil ni son oreille ne se peuvent reposer : il faut qu'il
épie et qu'il écoute.
Il est menacé du dehors; car cet autre tyran, cet autre
« prince nouveau, » son voisin, a sans doute envie de s'arrondir,
qui est, lui aussi, « grand connaisseur iie l'occasion, » grand
favori de la fortune, et n'observe sa foi que lorsqu'il a intérêt à
ne pas la violer : point de paix, point d'amitié, point d'alliance,
point de parentado, de maidage ou de parenté, aucune union de
(1) Voyez la Revue du 15 décembre 1906.
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LES RISQUES DU MÉTIER DE PRINCE. 845
la chair ou de l'esprit, aucun lien humain ou divin qui donne
envers lui, contre lui, la moindre sûreté. Au dedans, le tyran
est moins tranquille encore. S'il a ses armes propres, — le pro-
prii armey — s'il est à lui-môme son propre capitaine, il est à
la merci d'un plus fort que lui ; et s'il ne les a point, s'il se sert
de bandes qu'il loue, il est à la merci du dernier de ses condot-^
tieri, qui se dit : Pourquoi celui-ci, et non pas moi? Il est n'im-
porte qui, venu de n'importe où, n'importe comment; et, en
revanche, n'importe qui, — un savetier de San Ginegio pour
Ridolfo da Camerino, — peut se mettre en tèté de iorgli la
terra, de lui enlever cet État, où il est un « déraciné » qu'une
longue possession n'y enracine pas.
Rarement il a l'hérédité, cette perpétuité dé la puissance;
presque jamais, il n'a la légitimité, qui la confirme, la conserve
et la consacre. Ni légitimité politique : il a acquis l'État ou par
la guerre ou par la trahison, ou par le dol ou par le vol, ou en
don ou en dot, en détrônant l'ancien seigneur, ou en s'en faisant
adopter, ou en en épousant la fille. Ni légitimité de famille :
fût-il prince, fils de prince, fils authentique de son père, et lui
succéd&t-il, il n'en est pas toujours le fils légitime et ne lui
succède pas toujours légitimement. De par les mœurs dissolues,
de par la facilité sans règle et sans frein de ce temps, les bâtards
pullulent : autant de cours, autant de nichées. Des vingt-sept
Baglioni, qui, selon la légende, auraient été tués en une seule
fois, il y avait certainement une bonne douzaine de bâtards; et
l'on se rappelle l'observation, un peu étonnée, de Gomines, à
propos des San Severino de Salerne : « Faut entendre que leur
père, le seigneur Robert de Sainct Séverin, estoit de la maison
de Sainct Séverin, sailly d'une fille bastarde; mais ils ne font
point grande différence au païs d'Italie d'un enfant bastard à un
légitime. » Devenu prince, sa bâtardise lui sera peut-être une
faiblesse : pour le devenir, elle ne lui est nullement un obstacle.
c( A l'illégitimité politique des princes du xv^ siècle, écrit
Jacob Burckhardt, se rattachait l'indifférence à l'égard de la
légitimité de la naissance, indifférence qui choquait tant les
étrangers... L'une était en quelque sorte la conséquence naturelle
de l'autre... Il n'y avait plus en Italie une seule maison prin-
cière qui n'eût eu et qui n'eût supporté bénévolement dans la
ligne principale quelque descendance illégitime. Les Aragonais
de Naples étaient la branche bâtarde de la maison, car ce fut le
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846 REVUE DES DEUX MONDES.
frère d'Alphonse I*' qui hérita de TAragon lui-même. Peut-être
le grand Frédéric d'Ùrbîn n'était-il pas un vrai Montefeltro.
Lorsque Pie II se rendit au Congrès de Mantoue (1459), huit
bâtards de la maison d'Esté vinrent à sa rencontre, et parmi eux
se trouvaient Borso, le duc régnant lui-même, et deux fils illé-
. gitimes de son frère et prédécesseur Leonello, également illégi-
time. H y a plus : ce dernier avait eu une épouse légitime ;
c'était une fille illégitime d'Alphonse P' et d'une Africaine.
Souvent aussi l'en reconnaissait des droits aux bâtards, notam-
ment quand les fils légitimes étaient mineurs et que la vacance
du trône créait de sérieux dangers; on admettait une sorte de
droit d'aînesse, sans examiner si la naissance du prince qui pre-
nait la couronne était légitime ou non. »
Ce n'est qu'au xvi* siècle que le Florentin Benedetto Varchi
dégagera le principe, que la succession des fils légitimes est
(( commandée par la raison et qu'elle a été, de toute éternité,
conforme à la volonté du ciel ; » c'est alors seulement que le
cardinal Hippolyte de Médicià songera à tirer son droit à régner
du fait « qu'il était issu d'une union peut-être légitime, ou
du moins qu'il était fils d'une femme noble, et non d'une 8e^
vante (comme le duc Alexandre). » Jusque-là, fils légitimes et
bâtards sont sur le même rang, courent la même chance, si bien
que, légitime, je veux dire fils légitime, le prince doit continuel-
lement se méfier des bâtards, et, bâtard, redouter continuelle-
ment les fils légitimes, sans négliger les autres bâtards. Et non
seulement le frère doit se garder du frère ou du demi-frère,
avoué ou caché, régulier ou aventureux ; mais le père doit se
garder du fils, de ceux qui sont sa lignée officielle comme de
ceux qui sont sa progéniture naturelle; le mari, de sa femme, de
ses maîtresses et de leurs amis; l'oncle, du neveu et le neveu,
de l'oncle : il n'y a pas plus d'ordre successoral assuré qu'il n'y
en a chez les Turcs.
La tyrannie étant affaire de famille, le crime pour la tyran-
nie, lui aussi, est affaire de famille. Entre héritiers possibles, on
s'arrange par le fer et par le poison. C'est encore Burckhardt
qui le rémarque : « Si du moins les princes avaient pu se fier i
leurs plus proches parens! Mais, dans des situations où tout
était illégitime, il ne pouvait s'établir un sërieux droit d'héré-
dité, soit pour la succession au pouvoir, soit pour le partage des
biens; aussi, dans les mofhens de crise, un cousin ou un oncle
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..^
LES RISQUES DU MÉTIER DE PRINCE. 847
résolu écarta^t-il, dans Tintérêt de la maison elle-même, Je fils
mineur ou incapable du prince qui n'était plus. De même il y
avait des discussions continuelles à propos de Texclusion ou de
la reconnaissance de^ bâtards. Il arriva ainsi qu'un grand
nombre de ces familles comptaient dans leur sein des membres
mécontens, qu'on voyait assez souvent recourir à la trahison
ouverte et se venger en tuant leurs proches. D'autres, vivant
dans l'exil, se résignent à leur sort et considèrent leur situation
sous un point de vue tout objectif, conmie, par exemple, ce
Vîsconti qui péchait au filet dans le lac de Garde. Le messager
de son rival lui ayant demandé comment et quand il comptait
revenir à Milan, il lui répondit : « Par le même chemin par
lequel j'en suis sorti, mais pas avant que les crimes de mon
ennemi aient dépassé mes propres méfaits. » Parfois aussi, les
parens du souverain immolent ce dernier à la morale publique^
violée d'une manière par trop scandaleuse, afin de sauver ainsi
la maison elle-même. Dans certains États, l'autorité réside dana
Tensemble de la famille, de telle sorte que le prince régnant est
tenu de s'éclairer des conseils des siens ; dans ce cas aussi, le
partage du pouvoir ou de l'influence provoquait facilement les
plus sanglantes querelles. »
Cette double illégitimité, politique et de naissance, isole le
souverain, que l'abondance d'héritiers possibles et l'absence
d'héritier certain désigne comme une cible vivante à tous les
coups. Aussi toutes les histoires des villes italiennes, les his-
toires de toutes les maisons princières, grandes ou petites, sont-
elles pleines de crimes de famille. Les Yisconti, les Sforza de
Milan, les Baglioni de Pérouse, les Malatesta de Rimini, les
Manfredi de Faenza, de minuscules seigneurs comme les Pic de
la Mirandole, et de très hauts seigneurs comme les Este de
Ferrare, les Médicis de Florence, de plus hauts encore, des
rois, les Aragon de Naples, et de plus hauts que des rois, des
empereurs, ont plié sous cette loi commune. Quand on veut faire
l'éloge d'une famille illustre, celle des Gon/ague de Mantoue,
on dit simplement d'elle qu' « elle peut montrer ses morts. »
Il en est beaucoup des leurs que les Visconti n'auraient pas
pu montrer. L'un d'eux, Bernabô, au dire des contemporains,
eut, « à ne pouvoir s'y méprendre, » quelque ressemblance « avec
les plus cruels des empereurs romains. » Le conteur Franco
Sacchetti, dans les Nouvelles de qui il revient à plusieurs reprises,
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*^"^^
648 kfiVUE DES DEUX MONBBS.
souligne ce trait, bien que non sans précaution. « Cj seigneur, en
son temps, fut redouté de plus de gens qu'autre seigneur; et
quoiqu'il fût cruel, pourtant dans ses. cruautés il y avait grande
part de justice. » Il fut à tout le moins original jusqu'à en être
fantasque, et fantasque jusqu'à une fantaisie qui ne connaissait
ni réserve ni mesure. « Son principal but politique est la chasse
au sanglier; celui qui ose empiéter sur les droits de l'auguste
chasseur périt dans les plus affreux supplices ; le peuple fapem-
blant est obligé de nourrir pour lui cinq mille chiens de chasse,
et répond sur sa tête du bien-être de ces animaux. » Justement
ce fut à propos de deux de ces chienô mal nourris que Bernabô
posa à « un riche abbé » les quatre questions auxquelles le
meunier du couvent, aux lieu et place du religieux embarrassé,
répondit si subtilement, et dont la troisième, pour ne pas rap-
porter les autres, était : « Que fait-on en enfer? — , Ce qu'on y
fait, dit le hardi meunier. On y taille, écartèle, vole et pend, ni
plus ni moins que vous faite^ ici. » Enchanté de l'esprit du
rustre, Bernabô lui aurait donné l'abbaye et laissé l'abbé au
moulin, en prince qui n'a pas à se gêner pour donner ce qui ne
lui appartient pas. Il ne se gêne pas davantage pour prendre :
« Il fait rentrer les impôts par tous les moyens de contramte
imaginables, il donne à chacune de ses filles uone dot de cent
mille florins d'or et amasse un trésor énorme... Ce qui est carac-
téristique, c'est le coup de main par lequel son neveu Gianga-
leazzo s'empara de sa personne (1385); c'est un de ces complots
heureux dont le récit fait encore battre le cœur des historiens
d'un autre siècle. »
Jean Galéas était de ces jeunes hommes auxquels on ne prend
pas garde, et, pour ainsi dire, qu'on ne prend pas au sérieux dans
leur famille. On le croyait endormi et inerte, parce qu'il culti-
vait plutôt les lettres que les armes, qu'il versait dans la dévo-
tion, et fuyait l'excès des plaisirs. Fait de la sorte, il n'inspirait
aux siens, grands batailleurs et grands viveurs, que pitié et mé-
pris : de la haine, par surcroît, et de l'envie, car il était riche, et
ils savaient bien ce qu'ils feraient de ces richesses dont il ne
faisait rien. Ils avaient donc formé le projet de se débarrasser de
lui, mais des espions l'avertirent; il prit alors une résolution
que nous avons déjà vu prendre à d'autres, et qui est à la base
de bien des conspirations semblables : « Mieux vaut le lui faire
qu'il ne nous le fasse! » Comment se méfier d'un saint, qui ne
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LES RISQUES DU MÉTIER DE PRINCE. 849^
sort de prière que pour partir en pèlerinage? Giangaleazzo an-
nonce la pieuse intention de se rendre à une chapelle de la
Vierge dans les montagnes : en bon oncle, Bernabù vient au-de-
vant de lui, hors les portes; mais ils ne se sont pas embrassés que
le neveu a fait entourer l'oncle de gens sûrs, l'enchaîne et rem-
mène, pour le jeter quelques jours après dans un cachot où il
mourra misérablement, précédant de peu ses enfans, les cousins
du nouveau maître, déchus et, comme le dit Tévéque de Nocera
en son latin précieux et prétentieux : « magnis exilii et egestalis
jactati fluctibus. »
Lorsqu'il meurt à son tour, sans qu'on sache clairement si
c'est de fièvre ou de poison, Giangaleazzo laisse deux fils légi-
times, Giovanni-Maria, qu'il fait duc de Milan, et Filippo, qui
devient comte de Ticino, outre un bâtard, Gcdiriel, « né d'une
concubine noble, >> et qui, étant l'aîné des trois, ne cède la place
que contre un dédommagement du côté de Pise. De même que
son grand-oncle Bernabô, Giovanni-Maria a là manie des chiens :
mais ceux-ci sont féroces, et leur « maître » Giramo ou Girolamo,
par ordre du duc, les dresse à l'être. On leur livre en pâture
des hommes, d'abord des criminels, et puis des innocens, qu'ils
déchirent de leurs crocs, « à l'incroyable horreur et gémissement
du peuple épouvanté. » Un beau jour, ce peuple se révolte
contre le duc et ses molosses, et Giovanni-Maria est assassiné;
mais c'est, selon la classification *de Machiavel, un complot de
privatif de simples citoyens; lîous n'avons pas à insister ici, où
nous ne cherchons qu'à déterminer la position du prince, du
tyran, vis-à-vis de sa famille même.
Filippo-Maria, qui succéda à Giovanni son frère, eut un
règne long (trente-cinq ans, 1412-1447) et relativement calme,
dont toutes les difficultés, et toutes les cruautés, — suivant le
précepte qui sera formulé plus tard, -▼- se produisirent ou se
commirent au début. Il montra plus que de l'ingratitude envers
la veuve du fameux condottiere Facino Cane, Béatrix de Tende,
dont il n'avait pas refusé la maturité, pour en épouser les tré-
sors. Grâce à eux, grâce à elle, il avait pu reprendre Milan aux
fijs de Bernabô, Sacramoro et Carlo, qui s'en étaient emparés. La
chose faite, il s'aperçut que sa femme avait des rides, et, afin de
convoler avec une plus jeune, de naissance princière, une fille
du duc de Savoie, il lui intenta, — aimable ironie! — devant
des juges à lui, un procès en adultère. Malgré ses dénégations
TOMB XXXVII. — 1907. .'>4
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850 REVUE DES DEUX MONDES-
et ses sermens, elle fut condamnée à mourir sous la hache. Mais,
quand son empire se fut affermi, Filippo-Maria couvrit d'un voile
de libéralité et de générosité ses anciens péchés.
Il fut le dernier des Visconti, et, parce qu'à lui vint aboutir
toute une lignée de douze princes, dont chacun dut se résigner
à être, — en dépit du nom qui leur était commun, — « un prince
nouveau, » et où les types du tyran, — Bernabô, Giovanni-
Maria, — ne manquèrent pas, la vie qu'il mène peut être re-
tenue comme le type de la vie du tyran, même heureux : « Ce
que la crainte peut faire d'un homme richement doué, qui se
trouve dans une haute situation, se trouve, pour ainsi dire, ma-
thématiquement complet chez lui : l-État n'a qu'un but, la sécu-
rité du prince, et tous les moyens dont il dispose tendent à ce
but unique ; seulement Tégoïsme féroce de ce souverain ne dé-
généra pas en cruauté. Il habite le château de Milan, d^mslen-
ceinte duquel on voyait les jardins, les allées et les manèges les
plus magnifiques; il n'en sort guère, et reste de longues années
sans mettre le pied dans la ville ; ses excursions ont pour but les
>dlles de la campagne, où s'élèvent ses superbes châteaux; la
flottille de barques, que traînent des chevaux rapides et qui le
promène sur des canaux spécialement creusés à cet effet, est
organisée en vue de toutes les exigences de l'étiquette. Toute
personne qui venait au château était l'objet d'une surveillance
minutieuse; défense de stationner près d'une fenêtre, afin qu'on
ne put correspondre par signes 'avec le dehors. Ceux qui de-
vaient faire partie de l'entourage du prince étaient soumis à toute
ujie série d'épreuves savamment calculées: quand ils les ax-aient
subies avec succès, il leur confiait les plus hautes fonctions
diplomatiques ou en faisait des laquais, car l'un était aussi ho-
norable que l'autre. Et c'est ce{ homme qui a soutenu des
guerres longues et difficiles, et qui a traité constamment de
grandes affaires politiques, c'est-à-dire qui a dti sans cesse» en-
voyer dans toutes les directions des hommes munis des pouvoirs
les plus étendus. Ce qui faisait sa sécurité, c'est (jue tous c^
gens-là se défiaient les uns des autres; c'est que les condottieri
étaient surveillés par des espions; c'est que les négociateurs^
les hauts fonctionnaires ne savaient à quoi s'en tenir et ne pou-
vaient jamais s'entendre, parce que le prince semait habilement
la division entre eux, et surtout parce qu'il avait soin d'accou-
pler chaque fois un honnête homme et un coquin. Même dans
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LES RISQUES DU MÉTIER DE PRINCE. 851
«on for intérieur, Philippe-Marie est tranquille [et concilie deux
oourans d'idées diamétralement opposés : il croit aux astres et à
une aveugle fatalité, et en même temps il invoque la protection
-de toute une légion de saints; il lit des auteurs anciens, goûte
les poésies de Dante et de Pétrarque et se fait lire des romans
de chevalerie français. Enfin, ce même homme, qui ne voulait
jamais entendre parler de la mort et qui faisait disparaître du
château jusqu'à ses favoris mourans, afin que le trépas de personne
ne vînt attrister un [séjour voué à la joie, ce môme homme a
hâté volontairemait^sa fin en laissant se fermer une plaie et en
refusant de se laisser pratiquer une saignée, et il est mort avec
noblesse et dignité. »
Voilà une famille de tyrans ou de princes italiens, à la mode
des xiv*^, XV* et xvi® siècles. Elles sont toutes comme celle-ci.
€hez les Sforza, que le mariage de Francesco substitue aux Vis-
ion ti, Ludovic le More joue et probablement empoisonne son
neveu et pupille Galeazzo. Chez les Médicis, Giovanni attaque à .
coups de poignard son cousin Giovanni dans un bal ; Laurent le
Magnifique veut marier une de ses filles à Fun de ses neveux,
mais un frère, à qui Talliance déplaît, y coupe court, paraît-il,
en l'empoisonnant. Lorenzino, en 1537, se chargera d'expédier
Alexandre. Chez les Este, « le gouvernement se distingue par un
singulier mélange de despotisme et de popularité. Dans Tinté-
rieur du palais se passent des scènes épouvantables : ime prin-
cesse, soupçonnée d'avoir commis le crime d'adultère avec un fils
né d'un autre lit, est décapitée (1425); des princes, légitimes aussi
bien qu'illégitimes, s'enfuient <le la cour et sont menacés, même
à Tétranger, par les assassins envoyés à leur poursuite (1471)...
Le bâtard d'un bâtard veut détrôner le seul héritier légitime (Her-
<;ule l*'''); plus tard (1493), ce dernier empoisonna, dit-on, sa
femme, après avoir découvert qu'elle voulait l'empoisonner luif
même; il commit, à ce qu'on prétend, ce crime à l'instigation
de Ferrante, frère de l'épouse criminelle. Citons enfin le complot
ourdi par deux bâtards contre leurs frères, le duc régnant Al-
phonse I®' et le cardinal HippolytiB (1506), complot qui fut dé^
couvert à temps et puni de la réclusion perpétuelle. » Les
Baglioni sont une race d'Atrides : est-il une tragédie antique qui
égale en terreur celle dont leurs demeures furent le théâtre, en
Tété de l'an 1300, lors du mariage d'Astorre avec Lavinia Co-
lonna? Gentile et Carlo, deux cousins, à l'assaut de 1503, se
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852 REVUE DES DEUX MONDES.
jettent l'un sur Tautre « comme deux lions. » Il est banal
d'assassiner son beau-père, comme Pandolfo Petrucci, ou son
oncle comme Oliverotto da Fermo, ou son mari, comme la femme
de Galeotto Manfredi de Faenza. Pour la couronne! Ce sont des
natures indomptables, ou peut-ôtre des natures domptées par
Fâpre volonté, Tambition farouche, une obsédante et absorbante
passion; des hommes, surhommes ou sous-hommes, « qui ap-
pliquent une sauvage énergie à poursuivre, non pas des chimères,
mais des réalités, et qui arrivent à leur but, parce qu'ils se
servent de tous les moyens, même les plus condamnables, » malgré
tous les obstacles, contre toute loi et toute foi, en passant sur
le corps de leur père, de leur mère,, de leur femme, de leur
frère ou de leur fils.
II
Voici maintenant le prince arrivé, le tyran lui-môme : il
exige de son système nerveux un tel effort, il lui impose une
tension si continue, qu'il le détraque. C'est toujours un neu-
rasthénique; c'est souvent un hystérique sanguinaire; c'est quel-
quefois un dément absolu, fou de folie furieuse.
La maison d'Aragon, en sa branche napolitaine, en a fourni
plus d'un exemple. Alphonse 1®% qui déclare la guerre à sa mère
adoptive, la reine Jeanne, — laquelle, d'ailleurs, mérite, par son
infamie, tous les châtimens, — est un bon prince, quoiqu'un peu
trop prodigue de l'argent de ses sujets et magnifique à leurs
dépens, en comparaison de son successeur, Ferdinand Ferrante.
Ce successeur, il ne se donna point |grand'peine pour le choisir :
célibataire endurci, à défaut d'enfans légitimes* il prit un bâtard
(né « d'ime noble concubine, » dit Paul Jove ; « d'une dame espa-
gnole, » dit Jacob Burckhardt), qui lui parut avoir « le caractère
royal, » et qui était peut-être son fils, mais peut-être était celui
d'un Marrano de Valence; déclarant que ce Ferrante serait roi
assez légitimement, s'il savait à force d'opiniâtre tirtù s'attacher
la fortune. Intellectuellement, le choix n'est pas mauvais; mais
Alphonse, pourtant, s'est trompé ; ce n'est pas le caractère, c'est
l'esprit qui, chez Ferrante, pourrait être qualifié de royal. « D'une
activité infatigable, reconnu comme une des plus fortes têtes
politiques, réglé dans sa vie, il applique toutes ses forces, la
sûreté d'une mémoire implacable et la profondeur dWe dissi-
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LES RISQUES DU MÉTIER DE PRINCE. 853
mulation sans exemple, à la destruction de ses ennemis. » Pour
une cause ou pour une autre, par inclination naturelle ou par
rancune, « il se fit une habitude des cruautés les plus mons-
trueuses... Outre la chasse, où il ne ménageait rien ni personne,
il se livrait à deux genres de plaisirs : il aimait à avoir dans son
voisinage ses ennemis, soit vi vans et enfermés dans des cages bien
solides, soit morts et embaumés, avec le costume qu'ils portaient
de leur vivant. Il ricanait quand il parlait des prisonniers à ses
confidens; quant à sa collection de momies, il n'en faisait même
pas mystère... La manière dont tous ces faits ont été racontés
par Caracciolo et par Porzio fait dresser les cheveux sur la tête. »
Le fils aîné de Ferdinand, Alphonse, duc de Calabre, est digne
d'un tel père. Comines le proclame sans ambages « Thomme le
plus cruel, le plus pervers, le plus vicieux et le plus commun qu'on
eût jamais vu ; » et, par surcroît, il est lâche, de cette lâcheté imbé-
cile de certains fauves : « Jamais homme cruel ne fut hardi. »
Jamais ou rarement. Sigismond Malatesta de Rimini était
aussi, à un degré inférieur dans la hiérarchie seigneuriale, un
fameux compagnon, et son petit-fils Pandolfo, ce « scélérat,
souillé du sang de son frère et de tant d'autres, que les habitans
révoltés bombardèrent dans son château fort, » ne le lui cédait
assurément en rien. La Romagne, du reste, où fleurit et foi-
sonna la tyrannie, devait produire des tyrans d'une rude plante.
Ainsi Francesco degli Ordelaffi, de Forli. C'était, à ce que rap-
porte l'anonyme auteur d'une Vie de Cola di Rienzo, « un per-
fide chien patarin, rebelle de la Sainte Église. Trente ans il avait
été excommunié et son pays interdit sans messe chanter; il
tenait occupées beaucoup de terres de l'Église, la ville de Forli,
la ville de Cesena, Forlimpopoli, Gastrocaro, Brettinoro, Imola,
Gazzolo...Ce Francesco Ordelaffi était un homme désespéré, qui
portait aux prélats une haine mortelle et ne pouvait soufiFrir les
prêtres,... un perfide tyran obstiné. » 11 chasse de Forli la gar-
nison pontificale, bat, emmène et emprisonne l'archevêque de
Ravenne, rase les maisons des chanoines, soulève le peuple
contre le Pape, précipite par la fenêtre ceux qui hésitent, et,
pour faire sa paix avec le Saint-Siège, accepte d'être son vicaire,
moyennant un tribut qu'il n'a garde de payer. Cité à affirmer sa
foi, il ne comparaît pas, est condamné au feu comme hérétique
et idolâtre. Mais lui, « lorsqu'il entendit les cloches sonner l'ex-
communication, aussitôt il fit sonner les autres cloches, et ex-
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SS4 REVUE DES DEUX MONDES.
communia le Pape et les cardinaux et, ce qui fut pis, fil
brûler sur la place un Pape et des cardinaux cpii étaient de
papier rempli de foin. » On prêche la croisade contre lui tout
comme contre les musulmans; aller en Romagne vaut autant
d'indulgences qu'aller en Palestine. « Ah! c'est ainsi, dit-il
aux ennemis qu'il capture; vous êtes des croisés; mais votre
croix est de drap, et le drap se déchire; je veux vous marquer
d*une croix qui ne s'use pas! » Cette croix, il la leur fait imprimer
sous la plante des pieds avec un fer rouge. A d'autres il dit:
« Vous êtes venus pour sauver votre âme; si je vous lâche,
vous retournerez peut-être à vos premiers péchés; il vaut mieux
que dans votre grâce toute fraîche (littéralement : dans votre
M tendresse, » — in questa vos Ira tenerezza — ), tandis que vous
êtes contrits, vous mouriez : Dieu vous recevra dans sa cité. »
« Cela dit, ajoute le vieux texte, il les faisait écorcher, pendre,
décapiter, transpercer, tenailler et mourir divers martyres. »
Quelques historiens ou chroniqueurs l'accusent d'avoir, parce
qu'ils le priaient de céder, lancé un couteau dans le dosdesou
fils et tranché la tête à sa fille. Si les faits ne sont pas rigoureu-
sement établis, que l'accusation ait pu être portée sans invrai-
semblance, cela prouve du moins qu'on Ten croyait généralement
capable. Après la reddition de Cesena, par elle pourtant défendue
héroïquement, et jusqu'à l'épuisement de la derpière chance,
«a femme, une des grandes viragos italiennes, la plus grande
avec Catherine Sforza, Marzia, ou Cia degli Ubaldini, n'ose plus
reparaître en sa présence : elle attend, pour le rejoindre, que
l'adversité l'ait brisé- Aux yeux d'un pareil être, le ciel est vide
et la terre n'est pleine que de lui. De sa part, c'est, en vérité, « le
déchaînement de l'égoïsme sous ses traits les plus horribles. «
Toutefois, par une des contradictions paradoxales qu'offrent
aussi un Sigismond Malatesta, un Ferrante de Naples, un Gio-
vanni-Maria Visconti, ses adversaires les plus décidés le recon-
naissent : Francesco degli Ordelaffi, le Francesco des croisés et
des excommunications, ce même Francesco qui, selon Leone
Cobelli, « employait ses heures de loisir à distiller les plus puis-
sans poisons, » malgré ce qu'on savait de lui et ce ffu'on en soup-
çonnait, « était incarné avec les Forliviens et aimé chèrement;
il témoignait une pieuse charité, mariait les orphelines, dotait
les pucelles, et subvenait aux pauvres gens de son amitié. »
Mais le prince de ces princes, le modèle des tyrans, — s'il est
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LES RISQUES DU MÉTIER DE PRINCE. 853
permis de parler de « modèle » dans Tignoble et dans l'odieux^
— Ezzelino da Romano, le troisième, fils d'Ezzelino le moine,
et petit-fils d'Ezzelino le bègue, n'avait pas de ces faiblesses. H
reste Texemplaire et le parangon, en ce qu'il fut le créateur d'uft
genre dont il s'affirma le maître, et où Ton ne put, après lui^
faire mieux, c'est-à-dire pis. « Aucun des imitateurs d'Ezzeline
n'a égalé ce dernier, sous le rapport de l'énormité des crimes
commis : César Borgia lui-même lui est demeuré inférieur à cet
égard. » Paul Jove nous le fait voir << portentum humant generù, »
avec c( un front obtus et bestial, une pâleur atroce et des yeux
de vipère » (mais de ces yeux-là il abuse peut-être un peu, car il
les a déjà prêtés à César et il les prêtera encore à d'autres
tyrans). Plus simplement, avec son front têtu, ses gros yeux
durs, sa large barbe, sa lourde armure aux hautes épaulettes de
fer, timbrée de Taigle impériale en sa qualité de vicaire et de
beau-fils de Frédéric II, la hache qu'il tient dans sa droite cou-
verte d'un épais gantelet, Ezzelino a l'air d'une brute. Il est pos-
sible qu'étîmt tout ce que Paul Jove a dit : « vir suspiciosus^
va fer, invidus, sœvus et semper ad imperium anhelans, » il ait,
comme Tévèque de Nocera le note, excellé à entrer dans la peau
de tous les personnages, à la façon des comédiens, et appris
à changer de figure, presque de personnalité, suivant les besoins
du moment, à mentir du geste, de la voix, des yeux, à scruter
les cachettes de l'esprit d'autrui, et, par un incroyable artifice de
dissimulation, à explorer les sentimens même les plus intimes
des hommes les plus rusés. » Alor^, le jour où fut dessiné le por-
trait que nous avons de lui, il s'était composé le visage d'un
homme qui ne pense à rien, mais rageusement en colère.
Une basse et sanglante aventure avait précédé le second ma-
riage de son père, Ezzelino le moine, et la naissance de ce troi-
sième Ezzelino qui, « fruit d'un ventre malheureux et d'une
criminelle semence, devait (comme il faut le croire), par un pro-
digieux concours d'astres malins, surpasser en sévices les Pba-
laris, les Denys et les Néron. » Il avait une nombreuse armée ok
se confondaient toutes les nations, TAUemand y. voisinant avec
le Sarrasin. Pour l'entretenir (à présent on ne peut plus que
transcrire et traduire), pour entretenir cette armée, il ne se
faisait point scrupule, — mais quel scrupule se serait-il fait? —
de « confisquer toutes les fortunes des villes ; condamner
et proscrire les citoyens opulens ; dépouiller les temples de
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856 REVUE DES DEUX MONDES.
leurs offrandes;... ne souffrir personne qui fût puissant par son
argent, son autorité ou sa clientèle. D'un esprit audacieux, avare,
extrêmement impie et jamais saturé de meurtres, étendant
sur tous une haine mortelle, il avait à ce point dévasté 1^ villes
les plus florissantes, que, lorsqu'il avait expédié ceux des partis
adverses qui lui étaient suspects, il attaquait ensuite inhumaine-
ment les Gibelins ses meilleurs amis et ses intimes familiers. Il
avait construit en chaque ville et place forte de ténébreuses et
horribles prisons, où il enfermait par troupeaux les hommes
qu'il avait pris en haine, afin qu'épuisés de faim et rongés de
malpropreté misérable, accablés par une atroce odeur et la
lixâde obscurité, ils mourussent cruellement dans les fers et le
collier de force, et que pour tous les autres, pâles d'angoisse,
rimmense puanteur des cadavres en putréfaction fît venir, de
contagion et de peur, une mort souhaitée. Car l'inclémence des
gardiens était telle qu'ils ne nettoyaient qu'à intervalles d'un mois
les cachots comblés d'une épaisse couche d'ordure et de l'abon-
dante sanie des cadavres corrompus, et qu'ils retiraient avec des
crocs du milieu des mourans les corps amoncelés des morts. Nulle
part, même les plus vastes prisons ne pouvaient recevoir les
captifs même accumulés en tas ; les nombreuses brigades de tor-
tionnaires et de bourreaux ne suffisaient pas aux supplices, ni
aux exécutions par la corde et par la hache. Des hommes étaient
déchirés vifs en lanières avec des couteaux. D'autres, pêle-mêle,
par groupes, en longue série, étaient liés à des palissades, enve-
loppés de flammes et brûlés... C'était pour le tortionnaire et le
bourreau crime capital que de hâter les supplices : il fallait que
la vie fût, par minutes et momens, prolongée pour de longues
tortures. Quant aux innocens, qu'il eût destinés à la mort, il
cherchait dans son extrême cruauté la louange d'une feinte clé-
mence, en les renvoyant avec un œil, un bras ou une jambe ; à
ceux qui pleuraient la mort de leurs proches, il arrachait les yeux
pour les faire cesser de pleurer; à ceux qui, de [terreur, médi-
taient la fuite, pour leur épargner la fatigue de la route, il am-
putait les pieds : à ceux qui osaient plaindre le malheur [des
autres, il coupait la langue, afin qu'ils ne pussent vociférer long-
temps. Les délateurs eux-mêmes, repris pour indulgence et in-
curie quand ils ne livraient pas les noms des gens à condamner,
étaient conduits sur une haute tour, pour être vus plus sûremait
et, affreux amusement, mais peine méritée, précipités dans le
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LES RISQUES DU MÉTIER DE PRINCE. 857
fossé. Il estimait cependant comme un trait d'immense huma-
nité de faire grâce de la vie aux femmes et aux en fans des con-
damnés, sous cette condition que les femmes auraient les seins
coupés et que les mâles seraient traités de manière à lui assurer
l'extinction non douteuse de la race ennemie. Pas un seul instant
la fureur de cette âme abominable ne se relâche, mais, dans des
accès de sauvagerie chaque jour ravivés, — sed in dies rediviva
feritate debacchantem, — il livre au plus effroyable supplice, si
Ton en doit croire les auteurs contemporains, plus de trente mille
personnes de tout sexe et de tout âge. »
Il n'est pas étonnant que contre des princes de cette espèce,
même moins barbarement délirans qu'Ezzelino, des bras armés
se soient levés. Ce qui le serait plutôt, si tant de patience ne
s'expliquait naturellement par la faiblesse, c'est qu'ils ne se soient
levés ni plus souvent, ni plus vite. En somme, les conspirations
sont fréquentes, parce que les raisons de conspirer sont mul-
tiples, et qu'il n'y a, au contraire, qu'une raison de ne pas con-
' spirer, qui est l'impuissance où Ton est de le faire, l'insolence de
la fortune du tyran, ou le manque d'occasion. En cela, comme
dans toutes les affaires humaines, actions et réactions s'appellent
et se commandent. Le tyran a le sentiment de son instabilité,
de sa précarité; il n'en est que plus pressé de vider la coupe;
sachant qu'il n'est que d'un jour, c'est un jour qu'il ne veut pas
perdre; n'étant pas le maître de l'heure, mais seulement un maître
d'une heure, cet égoïsme aveugle et sourd, déjà développé en lui
par les circonstances mêmes de son élévation et de sa domina-
tion, s'en accroît encore : il voit TÉtat tout entier en lui-même,
il ne voit que lui dans l'État et l'État qu'en lui : il le rapporte
tout entier à lui, et peu lui importe qu'il l'emporte avec lui. Des
princes, dès rois, des empereurs, des pontifes, et même de très
grands pontifes, en sont là : « Jouissons de la Papauté, puisque
Dieu nous la donnée, » dira Léon X à son frère Julien. Le
peuple, d'autre part, a le sentiment de l'illégitimité du tyran :
il sait d'où il vient, comment il est venu, et il ne l'estime pas, s'il
ne le méprise. Comme il ne voit en lui de respect pour personne
ni pour rien, pour aucune grandeur, homme ou chose, pour
aucune majesté divine ou humaine, il n'a pour lui aucun respect.
Un Gabrino Fondolo, tyran de Crémone, peut bien avoir la
pensée de jeter en bas de la grande tour ses h6tes, le Pape
et l'Empereur, mais il n'est pas dans Crémone un mendiant
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8S8 REVUE DES DEUX MONDES.
qui ne puisse avoir Tenvie ou Tidée de lui en fciire autant.
La défiance même fouette et surexcite la défiance : lequel des
èeaXy du prince ou du sujet, préviendra l'autre? L'excuse 0(HB-
mode, et en apparence si plausible, qui a servi à couvrir tant de
mauvais coups : « Mieux vaut le luf, faire qu'il »e nous le fasse, »
«st en effet à double tranchant; îe sujet y recourt contre k
prince, mais le prince aussi y recourt contre le <?ujet. Par ira
phénomène dont nos grands-pères ont \^ la répétition en France,
il y a cent treize ans, ainsi que la défiance, la terreur est dooble :
et tel qui tue ne tue que par peur d'être tué. Il serait préférable
d'aimer et de se faire aimer, comme Pétrarque en donne le con-
seil au tyran : « Tu dois être non le! maître de tes sujets, mm lenr
père; tu dois les aimer comme tes enfans, que dis-je! comme
toi-même. Tu dois aussi leur imposer de l'affection pour toi, non
de la crainte, car la crainte engendre la haine. Tes armes, tes
satellites, tes soudards, tu peux les tourner contre l'ennemi:
contre tes sujets, tu ne peux rien avec une garde du corps; ce
n'est que par la bienveillance que tu peux les gagner. Sans doute,
je ne parle que des citoyens qui désirent la conservation de
l^État, car celui qui ne rêve que des changemens est un rebelle
et un ennemi de la chose publique. » La réserve finale peut être
logiquement nécessaire, mais elle est pratiquement inutile, parce
qu'il n'y a pas, il ne saurait y avoir, dans un pareil État, qui
Ti'est pas fait pour eux, qui n'est fait que pour le Prince, où ils
sont eux-mêmes faits pour le Prince, « de citoyens qui désirent
ia conservation de l'État. » Il pourrait donc être préférable, mais
il est impossible cpie le tyran se fasse aimer. En retour, il est
impossible qu'il aime.
La littérature, comme l'histoire elle-même, en porte témoi-
gnage, et il serait inutile qu'il aimât. Entre le prince et le peuple,
l'atmosphère n'est point d'amour réciproque. Dante est plus près
du cœur du peuple, cpiand, blâmant « ce qu'il y a de bas ei
d'inintelligent dans l'avidité et l'ambition des princes de nou-
velle création, » il s'éprie : « Que disent leurs trompettes, leurs
cors et leurs flûtes, sinon : A nous, bourreaux ! à nous, oiseaux
de proie! » Et Matteo Villani en juge sainement, quand il re-
marque : « De même que les tyrannies s'élèvent, grandissent et
se consolident, de même grandit en silence dans leur sein le
germe fatal d'où sortiront pour elles le trouble et la ruine. » Les
nouvelles, certes, ne sont pas des documens de tous points irré
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LES RISQUES DU MÉTIER DE PRINCE. 8S9^
ensabla, et il faut toujours prendre cum grano salis les anec-
dotes qu'elles nous content ; néanmoins, sur l'état d'esprit, sur
les &çons de penser et d'èfo'e, sur le milieu, comme nous dison»
aujourd'hui, elles nous donnent, et elles seules nous donnent de»
indications précieuses. Depuis les moralités en quelques lignes
par où se terminent ordinairement les petits récits de Franco
Sacchetti, jusqu'aux dédicaces ou envois plus guindés qui pré^
cèdent ceux de Bandello, il y a là, pour un espace d'à peu près
deux siècles, des sources très abondantes.
Chez Sacchetti surtout. « Seigneur est vin de fiasco, fait-il
dire à un pensionnaire! (provvisionato) de Ludovic de Gonzague,
seigneur de Mantoue : le matin il est bon, et le soir il est gâté. »
Il faut profiter de l'instant où le prince est en d'heureuses dis-
positions, mais il est imprudent, insensé, de séjourner long-
temps à la Cour. « Reste donc avec les seigneurs a bastalena qui
voudra : ce qui est sûr, c'est que, si Ton ne sait pas les quitter,
si l'on reste avec eux a bastalena, il est rare qu'on s'en trouve
bien. » — « Or considère, lecteur, combien est ignorant celui qui
fait longue demeure à la cour d'un seigneur, et comme en un clin
d'œil ils se retournent et le défont. Et gare, s'il est dangereux,
que, venant à rêver qu'un serviteur le tue, il ne tienne la chose
pour vraie et ne le défasse. Et, par conséquent, qui veut se lever
du jeu, quand il a la poche pleine, qu'il ne reste pas jusqu'à la
fin de la guerre. » Emplir sa poche et s'en aller : autrement,
pour rien, pour un petit mot, pour avoir mangé, en temps de
disette, du « pain avec du macaroni, » accusation de crime d'État,
confiscation, et l'on s'en va comme on était venu, tout nu, et il
eût été plus sage de ne pas venir, car on ne s'en va pas toujours.
Tout est là : savoir saisir Theureuse disposition de ce prince
qui tourne et change du matin au soir. « À qui il arrive de faire
une chose ou belle ou laide devant un seigneur, quand il est
bien disposé, c'est bien fait... Mais à beaucoup il est advenu le
contraire, parce que l'esprit d'un seigneur paraîtra parfois calme,
tandis qu'au dedans de lui-même il combat avec diverses gens,
et en divers endroits. » Presque jamais, qu'on ne l'oublie pas, le
tyran n'est en paix avec lui-môme ou avec les autres : le vent
dans le feuillage l'émeut; un bruit de pas, le vol d'un insecte,
retentit en son cerveau que ses nerfs ébranlent sans cesse de lanci-
nantes secousses. « Oh ! qu'un seigneur est à recommander, quand
par un homme vil lui est faite semblable offense, s'il ne s'en
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860 REVUE DES DEUX MONDES.
soucie comme ne s en soucia celui-ci, montrant sa magnanimité
et l'esprit libéral qui le fait grand, et monte jusqu'aux étoiles,
pour avoir négligé et fait peu d'estime de ces choses que beau-
coup de lâches grossissent, craignant xjue toute mouche ne les
pique. » Aussi bien la névrose du prince gagne-t-elle le peuple :
il est, lui aussi, comme hyperesthésié par des secousses répétées;
les tumultes naissent aisément dans cet état trépidant : « Et ainsi
sont et ignorans et fous les peuples qui , particulièrement en
temps de guerre, s'il tombe un quarteron de noix, ou si une
chatte casse un plat, s'émeuvent à rumeur, croyant que ce sont
les ennemis, et là-dessus, comme grives ivres, s'enfuient en
désordre, la tête perdue. »
En cette universelle trépidation, en ce perpétuel tremblement
des es>prits et des cœurs, le prince qui s'inquiète d'une mouche
et le peuple qui fuit devant une grande pluie, criant : « Au
secours! Aux armes! » sont toujours prêts à se jeter Tua sur
l'autre. C'est pourquoi le tyran n'est pas bon et ne peut pas
l'être ; s'il l'était, il ne le resterait pas; s'il le restait, il le serait
à l'excès, il serait dupe. Et c'est pourquoi le conseil de se faire
aimer est vain, mais celui de se faire craindre, passé un certain
degré, ne Test pas moins. Machiavel les lui donnera successiv^
ment tous les deux : dans le Prince (1313), il lui a conseillé de se
faire craindre ; dans les Istorie fiorentine (h la fin du septième
livre, et par conséquent vers 1525), il lui conseille de se faire
aimer. Mais s'il ne dépend pas du prince de se faire aimer, tandis
qu'il dépend de lui de se faire craindre, il doit bien prendre garde
à ne pas dépasser la limite, à ne pas loucher le point où il ny
aurait plus de crainte plus grande que celle même qu'il inspire-
rait; il doit ne pas s'interrompre un instant de se faire craindre
assez, sans en venir jamais à se faire craindre trop. Sinon, s'il n'y
a pas de crainte plus grande que la crainte du prince, celle-ci
supprime toutes les autres, et devient un mobile d'action.
Tout, au surplus, est mobile d'action pour un tel peuple
contre un tel prince : l'illégitimité du tyran, ses offenses, ses
bieiifaits même, et même l'oisiveté de gens qui, sous lui, ne
travaillant que pour lui, n'ont de goût ou d'intérêt à rien faire.
Avec le besoin de tout analyser et l'habitude de tout réduire en
formule, qui sont les marques de son génie, Machiavel a soigneu-
sement distingué entre les offenses que le prince peut commettre
envers ses sujets : 1" dans les biens ; 2^ dans le sang; 3** dansl'hon-
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LES RISQUES DU MÉTIER DE PRINCE. 861
neur, et, pour Thonneur, il subdivise en deux espèces : contre les
femmes, et contre la considération personnelle du citoyen. De
là, autant de causes de conspiration, dont il donne une double
suite d'exemples, rangés parallèlement : anciens et modernes.
Parmi les modernes, ce sont, pour offense contre les biens, la
conjuration des Pazzi, frustrés de la succession des Borromei ;
pour offense contre les femmes, la conjuration de Giulio Belanti
contre Pandolfo, tyran de Sienne. Et l'on conspire autant et plus
pour trop de bienfaits que pour trop d'injures. Machiavel cite, à
ce sujet, le complot de Jacopo d'Appiano contre Piero Gamba-
corti, seigneur de Pise, et le complot de Coppola contre Ferdi-
nand d'Aragon. Tout le monde conspire, ou tout le monde est
susceptible de conspirer, petits et grands, car il n'est personne
de si misérable qu'il ne puisse tenter de s'évader de sa misère,
personne de si désarmé qu'il n'ait un couteau. Le tyran aurait
tort de faire fi de ce désespoir des petits, mais il aurait tort
de compter sur la bienveillance des grands, de ceux qu'il a élevés
et enrichis, fussent-ils ses familiers les plus proches. Plus près
de lui, ils n'ont que plus d'occasions, et sans doute plus de ten-
tations contre lui. La conspiration leur est plus* facile et le succès
en est plus probable. Si bien que, voyant le prince guetté par
ses parens,, par ses courtisans, par les grands et par les petits,
détesté pour ses offenses et pour ses bienfaits, après lui avoir
conseillé successivement de se faire craindre et de se faire aimer,
Machiavel cherche encore, et ne trouve pas, le moyen de le ga-
rantir des conjurations qui le menacent : « Caresse les hommes,'
lui dit-il, ou assure-toi d'eux, et ne les contrains pas à l'extré-
mité de penser qu'il leur faut ou mourir ou tuer. » C'est bien
cela : se faire aimer et se faire craindre à la fois. Mais comment
le faire? A la vérité, Machiavel lui-môme ne sait plus. Ce qu'il
sait et ce qu'il retient, c'est que Ju vénal avait raison :
Ad generum Cereris sine cœde et vulnere pauci
Descendunt reges^ et sicca morte tyranni.
Oui, peu de tyrans, princes ou rois. Pas un sujet n'est si
petit qu'il ne puisse conspirer, et pas un prince n'est si puissant
' qu'il soit à l'abri des conspirations. Elles ne respectent point
même les trônes les plus vénérables. QueFundsberg se vante de
porter à l'arçon de sa selle un lacet d'or « pour étrangler le
pape Clément, » ce n'est qu'une fanfaronnade de reître
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862 REVUE DES DEUX MONDES.
grossier; mais les machinations du cardinal Petrucci contre
Léon X et du cardinal Colonna contre Clément VU sont autre
chose. A meilleure raison quand le trône ni le prince n'ont rien
de respectable ; quand le fondamento de TÉtat est de boue et de
larmes ; quand Tinstitution est récente, quand la légitimité est
absente, quand le seul droit perceptible ou imaginable du prince
à la principauté est pleinement et exclusivement ce que les Alle-
mands appellent le Faustrechty le droit du poings qui est peut-^
être le plus certain tant qu'il dure, mais qui a le grave défaut de
ne pas durer certainement^ et qu'efface, qu'annule, avec ni plus
ni moins de légitimité, le droit victorieux d'un poing plus fort.
Alors, un doux et gai conteur comme Boccace ne se gène pas
pour dire : « Dois- je donner au despote le nom de prince ou de
roi et lui obéir comme à un supérieur? Non, car il est rennemi
commun. Contre lui je puis employer les armes, les conspira-
tions, les espions, le guet-apens, la ruse ; car il s'agit d'une
œuvre sacrée, nécessaire. Il n'y a pas de sacrifice plus agréable
que le sang des tyrans. )> Alors, tous les autres motifs, tous les
motifs « privés, » de conspirer subsistant, — l'offense, le bienfait,
la peur, la vengeance, l'ambition, la passion delà gloire, l'exten-
sion de la personnalité, l'expansion de l'individu qui vise à se
projeter haut dans le monde et loin dans rhiatoire, — un motif
plus noble encore ou du moins plus général vient s'y mêler : le
désir de « libérer la patrie » du tyran proclamé « Tennemi
commun. » Même en ses assassins illustres, l'antiquité va
renaître; la littérature, l'humanisme, le romanisme vont tra-
vailler comme un ferment la pâte déjà pétrie dont se font les
conspirations : la conjuration classique se prépare à resssuciter.
1
Classique, ou à demi, plus d'une conjuration l'est par cer-
tiiins côtés, à la fin du xv** siècle. Auparavant, les conjurés
crient bien dans la bagarre : « Liberté ! liberté ! Mort aux
tyrans! » Mais la libération de la patrie n'est qu'un prétexta
dont ils colorent et déguisent leurs vrais motifs. Ces vrais motifs
sont des motifs privés, ceux qu'on vient de dire, et quelques
autres encore : il n'y entre aucun souci de littérature, l'imitation
de l'antiquité n'y est pour rien. Elle n'est pour rien, par exemple,
à Florence, dans la conjuration des Bardi et des Frescobaldi
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LES RISQUES DU MÉTIER DE PRINCE. 868
(1340), ni «dans celle qui chasse de la ville le duc Gautier
d'Athènes (1343) ; pour rien, en 1397, dans la conspiration
contre Maso degli Âlbizzi, qui finit dans le drame de Santa Repa-
rata, ni dans celle des fuoruscitij en 1400, qui finit presque dans
une comédie. Elle n'est même pour rien, plus de soixante ans
après, en 1466, dans la grande conjuration de Diotisalvi Neroni
• contre Pierre de Médicis, laquelle n'eut que 1^ motifs et n usa
que des moyens ordinaires. Unç conjuration plus grande et plus
célèbre encore, celle des Pazzi (1478), ne se rattache à Thuma-
nisme que par cette circonstance, — insuffisante pour qu'on l'en
■fasse découler, — quun fils de Pogge, Jacopo, « jeune lettré,
mais ambitieux et très désireux de choses nouvelles, » s'y com-
promit. A Gènes, la littérature n'est pour rien dans la conspi-
ration par laquelle Francesco Spinola expulse le gouvememr
milanais (1435), ni dans celles de Pietro d'Oria et de Prospero
Adorno, vers 1475. Vers le même temps, Niccolô d'Esté, en con-
spirant contrôle duc Hercule, à Ferrare, ne songe pas à égaler
l'antique : ce n'est qu'une histoire de famille. A Bologne, quand
Battista Canneschi, en 1445, tue Annibale Bentivoglio, il ne se
^ent pas poussé par un lointain ancêtre, compagnon de Catilina.
Seule Bome, avec Cola di Bienzo, dès 1350, montre quelque
chose de romain ; mais où le Romain se serait-il réveillé plus tôt
^ ^'à Rome, dans ce peuple de Bome chez qui jamais n'est morte,
à travers les temps, la conscience de la grandeur romaine, éter-
nelle comme la ville même? Orgueil si profond, espoir si vivaoe,
qu'il y a une quinzaine ou une vingtaine d'années, pour l'appli-
cation d'une loi sur le bonificamento dtlVagro romano, on me-
sura les distances à partir de la pierre effritée que Ton croit qui
fut le milliaire d'or du Forum romain. Bomte, au milieu du
XV® siècle, revit donc la Bome des siècles païens : une répu-
blique romaine, ayant à sa tète un tribun du peuple, et la vision
fut brève, mais, pendant qu'elle passa, Bome fut de nouveau
dans Bome. Avec Stefano Porcari (1452)^ l'humanisme, la litté-
rature, la passion de la gloire s'affirment franchement comme
mobiles d'action et causes de conspiration. « Citoyen romain,
noble par le sang et par la doctrine, mais beaucoup plus encore
par excellence d'esprit, » messer Stefano désirait faire ou du
moins tenter œuvre digne de mémoire; et il ne lui semblait pas
qu'il y en eût de plus digne que d'arracher Borne au gouvernemeirt
d^ prélats pour y restituer les anciennes formes et les mœurs
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■;^^'rZtf, ^
864 REVUE DES DEUX MONDES.
anciennes. Un passage de la canzone de Pétrarque : Spirto gentil
che quelle membra reggi, le hantait ; celui qui dit :
Sopra il monte Tarpeo, canzoriy vedrai
Un cavalier cKltalia lutta onora,
Pensoso più d'altrui che di se stesso.
Ce cavalier, honoré de toute l'Italie, qu'apercevait sur le'
mont Tarpéien le génie divinement prophétique du poète, point
de doute, c'était lui, messer Stefano ! Dès lors, plus de retenue.
Il se découvre si maladroitement que le Pape le confine à
Bologne. Mais le cavalier Tattire dans ses pas ! Il va et %ient, en
courses rapides, de Bologne à Rome. Croyant enfin le destin
propice, il ordonne un splendide banquet, où il invile tous ses
complices et leurs amis. Lorsqu'ils sont à table, le dîner servi, il
paraît. Il paraît vêtu de drap d'or, chargé de colliers et d'orne-
mens, afin de « se donner majesté et réputation. » Il embrasse
les convives, et entame une longue harangue, toute pleine des
mots magiques, des mots antiques de « vertu » et de « gloire. »
Naturellement, il n'avait pas achevé sa péroraison que le Souve-
rain Pontife était averti. Cette ,nuit. même, messer Stefano Por-
cari et la plupart de ses complices furent arrêtés, et, plus tard,
livrés au bourreau. « Telle fut, écrit Machiavel, la fin qu'eut son
dessein; et vraiment son intention peut être louée de quelqu'un,
mais son jugement sera, de chacun, toujours blâmé. » C'est, en
effet, puéril, et, si l'on le veut, c'est un complot de théâtre ; mais
le banquet, le baiser, le décor, le costume, les présages ou la
prédiction, la vertu, la gloire, tout y est : c'est la première des
conjurations réellement littéraires, humanistes et classiques.
De cette sorte de conjuration, les deux parfaits modèles
demeurent la conspiration de Lampognano, Visconti et Olgiato
contre Galeazzo Sforza, & Milan, eu 1476, et la conspiration de
Pietro Paolo Boscoli contre les Médicis, à Florence, en 1513.
Sous le règne du duc Galeazzo, il y avait à Milan un rhéteur, du
nom de Cola Montano ou de'Montani, « homme lettré et ambi-
tieux, » qui enseignait la langue latine aux jeunes gens des pre-
mières familles de cette cité. Ce Cola, soit qu'il eût en haine la
vie et les manières du duc, soit qu'un autre motif le guidât en
tous ses raisonnemens, détestait de vivre sous un prince qui
n'était pas bon, appelant glorieux et heureux ceux à qui la nature
et la fortune avaient accordé de naître et de vivre dans une repu-
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LES RISQUES DU MÉTIER DE PRINCE. 865
blic[ue, montrant comment tous les hommes fameux s'étaient
élevés dans les républiques, et non sous les princes, parce que
celles-là produisent les homùies vertueux, et ceux-ci les
éteignent, les républiques faisant leur pt*o(it de la vertu d'autrui,
et les princes la craignant. Il ne parlait dans ses leçons que des
Brutus et des Gassius, car les Brutus et les Cassius étaient rede-*
venus à la mode, et Ton était loin du temps où Dante lui-même,
quoi qu'il pensât des tyrans et de la tyrannie, les associait aux
parjures et aux félons, à Judas Iscariote, le traître des traîtres :
QuelV anima lassù, cKha maggior pena
Disse' l Maestro, è Giuda Scariotto,
Che'l capo ha dentro, e fuor le gambe mena ;
De gli altri duo cK hanno'l capo di sotto
Qiiei che pende dal negro ceffo, è Bruto :
Vedi came si storce, e non fa motto ;
E Valtro è CassiOy che par si membruto.
Les jeunes gens avec qui Cola Montano avait pris le plus de
familiarité étaient Giovanni Andréa Lampognano (ou Lampu-
gnani), Carlo Visconti et Girolamo Olgiato. Avec eux il s'était
entretenu plusieurs fois de Texécrable nature du prince, du
malheur d'être gouverné par lui; et il vint en telle confiance
d'esprit et de volonté auprès de ces jeunes gens, qu'il leur fit
jurer que, quand Tâge le leur permettrait, ils délivreraient leur
patrie de la tyrannie de ce prince. Ces jeunes gens donc étant
pleins de ce désir, qui s'accrut toujours avec les années, les
mœurs et les façons du duc, et ensuite les injures particulières
qui leur furent faites, les pressèrent de le mettre à exécution.
Galeazzo était libidineux et cruel : pour ces deux vices, de nom-
breux exemples l'avaient rendu très odieux; parce qu'il ne lui
suffisait pas de corrompre les femmes nobles, mais encore il le
publiait; et il ne se contentait pas de faire mourir les hommes,
s'il ne le faisait de quelque cruelle manière. En outre, il ne vivait
pas sans quelque soupçon infamant d'avoir tué sa mère, parce
que, n'estimant pas être prince tatit qu'elle était là, il s'était com-
porté avec elle de telle sorte que l'envie lui vînt de se retirer
en son siège dotal de Crémone, dans lequel voyage, prise de
maladie subite, elle mourut: d'où beaucoup jugèrent que son
fils avait fait mourir la duchesse. Galeazzo avait, par les femmes,
déshonoré Carlo et Girolamo, et à Giovannandrea il n'avait pas
TOMK XXXVII. — 1907. 55
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866 RBVUE DES DEUX MONDES.
voulu concéder la possession de l'abbaye de Miranabondo, qui
avait été par le Pontife résignée à Tun de ses parens. Ces injures
privées accrurent chez ces jeunes gens la volonté, en les ven-
geant, de délivrer la patrie de tant de maux ; espérant, sïls
réussissaient à le tuer, être suivis non seulement de beaucoup
de nobles, mais du peuple tout entier. Ainsi les injures privées
y sont encore, mais le bien public y est aussi, et la passion de la
gloire, le souffle de l'antiquité, la flai|ime romaine, surtout poor
Girolamo Olgiato, animent, échauffent et éclairent tout.
C'est pourquoi, résolus à cette entreprise, ils se réunissaient sou-
vent ; de quoi leur ancienne familiarité empêchait de s'étonner. Ils
discouraient toujours de la même chose, et pour affermir davan-
tage leur cœur à l'exécution, avec les gaines des poignards qu'ils
avaient destinés à cette œuvre, ils se frappa\pnt l'un l'autre dans
les flancs et dans la poitrine. Ils discutèrent du temps et du
lieu. Dans le château, ne leur paraissait pas sûr; à la chasse,
incertain et périlleux; pendant que le duc allait en promenade
par la ville, difficile et pas faisable; dans les banquets, douteux:
aussi décidèrent-ils de l'assaillir dans quelque cérémonie et fèie
publique, où ils fussent certains qu'il viendrait, et où sous
diverses couleurs ils pussent convoquer leurs amis. Ils con-
clurent encore que, si pour quelque cause quelqu'un d'entre eux
était retenu par la cour, les autres devaient quand même le
tuer par le fer et ses ennemis assemblés.
L'an 1476 courait, et la fête de la Nativité du Christ était
proche ; et parce que le prince avait coutume, le jour de Sainl-
Étienne, de visiter en grande pompe le temple de ce martyr, ils
décidèrent que c'était là le temps et le lieu commodes à l'exé-
cution de leur* dessein. Le matin de ce jour étant venu, ils firent
armer quelques-uns de leurs plus fidèles amis et serviteiu^,
disant qu'ils voulaient aller à l'aide de Giovannandrea, qui contre
le gré de quelques opposans se proposait de détourner dans ses
propriétés un aqueduc; et ainsi armés, ils les conduisirent à
Téglise, alléguant qu'ils voulaient, avant de partir, prendre
congé du prince. Ils firent encore venir en ce lieu sous diffé-
rens prétextes plusieurs autres amis et conjurés, espérant que,
la chose faite, chacun les suivrait dans le reste de l'entreprise.
Leur intention était, quand le prince serait mort, de rejoindre
ces hommes armés, et de parcourir cette partie de la ville où ils
estimaient que le peuple, à cause de la faim dont il souffrait,
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LES RISQUES DU MÉTIER DE PRINCE. 8&7
devait facilement les suivre; ils se proposaient de lui donner à
piller la maisoa de messev Ceceo Simonetta, de Giovanni Botti
et de Francisco Lucani» tous hommes importans dans le gouver-
nement ; et par ce moyen de se mettre eux-mômes en sûreté et
de rendre la liberté au peuple.
Ce projet de livrer les maisons au pillage gâte un peu le
personnage des tyrannicides, mais c/étalt. alors une coutume, et
comme la part faite au feu. On pourrait s'étonner aussi de les
voir choisir une église pour théâtre de leur forfait, fût-il à leurs
yeux un exploit ; par eux, le sang allait souiller le parvis. Ils en
furent peut-être un moment émus, comme devait Fêtre, deux
ans après, à Florence, lors de la conjuration des Pazzi, le capi-
taine Giovan Batista dia Montesecco, qui refusa d'ajouter le
saerilège à la trahison en frappant, dans le Dôme même, Laurent
et Julien de Médicis; refus qui, bien que deux prêtres se fussent,
entendus pour prendre la place de Giovan Batista, fit manquer
en partie le complot, parce qu'il força les conjurés à changer à
la bâte leurs dispositions. Mais il y avait des précédens, et d'ail-
.leurs les églises n'étaient pas ce qu'elles sont maintenant, consa-
crées uniquement à la prière : on s'y assemblait pour des actes
dont on pourrait dire qu'ils n'avaient rien de religieux, si la reli-
gion n'eût pénétré toute la vie civile, politique et sociale de ce
temps-là. Jean-Marie Visconti, en 1412, avait été assassiné à
l'entrée de l'église Saint-Gothard de Milan; les Chiavelli de
Fabriano, en 1435, avaient été frappés pendant la grand'messe^
au moment où le célébrant pronoiiçait les mots : Et incaniatus
esi^ signal convenu entre les conjurés.
Et puis, la haine d'Olgiato et de ses compagnons, leur surex-
citation et leur enthousiasme étaient tels que, de bonne foi, leur
entreprise leur apparaissait non seulement grande devant les
hommes, mais sainte devant Dieu : et sainte, ils la vouèrent au
saint près de Tautel de qui ils allaient frapper. Girolamo, dans
sa confession, l'avoue et presque s*en vante : « Tous ces huit ou
dix jours avant Noël, nous nous réunîmes en armes derrière
Saint-Ambroise, dans la ruelle qui sépare les deux jardins du
monastère. Là, les pactes jurés, j'entrai dans l'église et me jetai
aux pieds d'une statue du saint. — 0 grand Père Amnroise, dis-je,
soutien de notre cité, espérance et refuge du peuple milanais, si
le dessein t'est agréable que nous, tes concitoyens et fidèles, avons
formé seulement pour donner la liberté à la patrie, sois-nous
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868 REVUE DES DEUX MONDES.
propice au milieu des doutes, des périls de celte graude entre-
prise par laquelle nous voulons en finir une fois avec la tyrannie,
et avec tant de scélératesse ! » Ensuite : « Dans la nuit qui pré-
céda le jour dé Saint-Étienne, nous nous réunîmes de nouveau,
comme si nous n'avions plus dû, après cela, nous trouver en-
semble. Dans cette dernière réunion, nous échangeons encore
les sermens déjà faits : nous fixons Theure où nous entrerons
dans l'église, nous distribuons les rôles à chacun de nous, nous
imaginons tous les cas possibles et y pourvoyons. A l'aube, nous
entrons dans l'église et nous supplions le saint premier martyr
Etienne de favoriser une entreprise aussi grande, aussi sainte, et
de ne pas s'indigner de voir son temple souillé par l'efTusion du
sang, puisque par ce sang la cité et la patrie entière retournaient
à la liberté. Cette oraison avait été composée à l'avance par Carlo
Visconti, et nous la récitâmes avec les autfes prières qui se
trouvent dans les rituels pour l'invocation du premier martyr.
Les prières finies, nous ouïmes la messe, et, celle-ci terminée,
j'appelai l'arphiprôtre Barenzo, et je lui demandai les clefs de
ses chambres ; quand je les eus, je m'en retournai un moment
chez moi, pour revenir me cacher plus tard dans l'habitation de
l'archiprêtre et y attendre mes compagnons. »
Le duc, d'autre part, avait eu de mauvais présages ; aussi, le
jour ayant paru, il revêtit, comme il le faisait souvent, une cui-
rasse que tout & coup il retira, comme si elle le gênait dans sa
toilette ou sa personne : il voulut entendre la messe au château,
et il se trouva que le chapelain était déjà parti à Saint-Étienne,
avec tous ses ornemens ; le duc voulut qu'à la place de ce cha-
pelain, l'évêque de Côme célébrât la messe, mais Tévèque allégua
certains empèchemens raisonnables; si bien que, presque forcé,
le duc décida d'aller au temple, mais d'abord il fit venir Gian-
galeazzo et Ermes, ses fils ; il les embrassa et baisa bien des fois,
et il semblait qu il ne pût s'en détacher ; cependant à la fin, sa
résolution prise, il sortit du château, et, s'étant placé à cheval
entre l'ambassadeur de Ferra re et celui de Mantoue, il se rendit
à Saint-Etienne.
De la chambre de l'archiprêtre, tous trois assis auprès du feu
dans une tranquillité romaine, Lampugnani, Visconti et Olgiato
entendirent s'approcher le cortège : « Alors, vite, écrit Girolamo,
nous descendîmes dans Téglise. » Giovannandrea et Girolamo se
mirent à droite de la porte, et Carlo à gauche. Ceux qui précé-
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LES RISQUES DU MÉTIER DE PRINCE. 869
daient le duc entraient déjà dans le temple, et puis, lui-môme
entra entouré d'une grande multitude, comme il convenait en
cette solennité à une pompe dpcale. Les premiers qui bougèrent
furent Lampugnani et Girolamo. Simulant de faire faire place
au prince, ils s'approchèrent de lui et, tirant les armes courtes
et aiguës qu'ils avaient cachées dans leurs manches, ils l'assail-
lirent. Lampugnani lui porta deux blessures : Tune au ventre,
l'autre au visage; Girolamo le frappa encore au visage et à la
poitrine. Carlo Visconti, parce qu'il s'était mis plus près de la
porte et que le duc était déjà passé devant lui quand il fut assailli
par ses compagnons, ne put le frapper par devant, mais de deux
coups il lui traversa l'échiné et l'épaule ; et ces six blessures
furent si rapides et si subites que le duc fut à terre avant que
perspnne se fût aperçu du fait; et il ne put rien faire ou dire
d'autre, sauf, en tombant, d'appeler une seule fois le nom de
Notre-Dame à son aide. Olgiato triomphe : « Nous avons fait du
duc ce que nous avions préparé ; et maintenant, vive Dieu ! en
récompense de toutes ses cruautés, de toutes ses débauches, il
est là étendu mort, exemple formidable que même pour les tyrans
il y a pourtant une justice! »
Cependant, le duc tombé, une grande rumeur s'éleva, beau-
coup d'épées sortirent du fourreau, et, comme il arrive dans les
cas imprévus, les uns s'enfuyaient du temple, et les autres cou-
raient vers le bruit, sans avoir aucune certitude ou raison de la
chose. Néanmoins, ceux qui étaient le plus près du duc, qui
l'avaient vu tuer et avaient reconnu les meurtriers, les poursui-
virent; un des conjurés, Giovannandrea, en voulant sortir de
Téglise, se jeta parmi les femmes, et comme elles étaient nom-
breuses et, suivant leur coutume, assises à terre, il s empêtra et
fut retenu dans leurs vêtemens, ce qui fit qu'un More, estafier
du duc, le rejoignit et le tua.
Carlo fut tué aussi. Quant à Girolamo, il a conté lui-mùme
sa fuite éperdue : « Je réussis à m'échapper, et me réfugiai à la
maison de mon père. Et alors ce père cruel, dénaturé, après
qu'il eut entendu de moi que le prince avait été tué, et que
j'étais non seulement le compagnon, mais l'ami des meurtriers,
oubliant tout sentiment de naturelle charité paternelle,' me vitu-
père et me chasse avec toute espèce de honte, me menaçant
même de m'occire si j'eusse osé m'arrêter dans sa maison.
Atterré, j'entre dans la maison voisine de Domenico Calcaterra,
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870 REVUE DES DEUX MONDES.
mon beau-frère, et là je me cache sur le faîte du grenier à blé,
au milieu des cris et des hurlemens de quelques femmes, seules
à s'émouvoir et à me plaindre. » Le beau-frère d'Oigiato le
chasse à son tour ; seuls, sa mère et le curé de sa paroisse en
prennent pitié, on lui apporte un habit de prêtre. « Et ainsi,
avec une cotte au dos et un béret de prêtre en tête, je le suivis
(le curé) à sa maison, où, me laissant^ il s'en alla à ses affaires.
Cependant, tandis que j'étais dans la maison du curé, de grandes
pensées me bouillaient dans Tesprit. Et je pensais à me lerer
dans le silence de la nuit, à exciter le peuple à donner le sac
aux maisons de Cicco Simonetta, de Giovanni Botta, et de Fran-
cesco Lucca, très haïs de la plèbe. J'étais certain que le peuple,
aigri par la disette, m'aurait suivi... Mais voici qu'étant toujours
caché dans la maison du curé, j'entends monter de la rue une
mmeur sourde, épouvantable. C'étaient les voix de la populace
qui traînait le cadavre du pauvre Lampugnani... Je restai attiré,
et le cœur me faillit. » Le soir, le curé revient. Il rapporte des
nouvelles : la ville est tout indignée de l'assassinat du duc.
Olgiato ne peut le croire ; et, pendant qu'il y réfléchit, les sbires
des Sforza font irruption, tournent, cherchent, fouillent partout
h grand fracas. « Alors je compris que cette maison était sus-
pecte. Je n'eus plus de paix. Travesti en facchino, avec le vête-
ment retourné et le béret enfoncé sur les yeux, j'allai dans la
maison de Filippo Marescotti. Mais, chassé de là, plutôt par
hasard que par choix, je .m'en vins chez Gabriele délia Flora,
où un enfant et deux serviteurs m'accueillirent avec grande pilié
et me cachèrent dans ime partie des plus secrètes de la maison.
Je restai là jusqu'à ce que pour moi arrivât Theure fatale... Et
maintenant, ô toi, très sainte mère de Dieu (et toi, duchesse
Bonne, si coupable cpie je puisse paraître à tes yeux), je vous
implore à genoux afin que par votre clémence et bénignité vous
vouliez bien vous souvenir que j'ai, moi aussi, une âme, et lais-
ser à ces misérables membres seulement ce qu'il me faut de
force pour que je puisse bien confesser mes péchés. »
Ce cri déchirant que Girolamo jette dans la torture, la du-
chesse l'écoute et lui envoie un confesseur, qui lui demande s'il
se repent. Sur quoi, de sa voix brisée et si faible qu'elle n'est
plus qu'un gémissement: « Je sais... que j'ai mérité pour mes
péchés des tourniens plus grands encore, si mon corps eût pu
les supporter. Mais la sainte œuvre pour laquelle je meurs tran-
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LES RISQUES DU MÉTIER DE PRIKCE. ^1
quillise ma conscience. Je ne crois pas, à cause d'elle, avoir mé-
rité de peine, j'espère même que pour elle mjBS péchés trouve-
ront miséricorde auprès de mon suprême Juge... Non, je ne me
repens pas... Et si je devais dix fois i^enaitre, pour dix fois |>érir
parmi ces tourmens, oui, oui, je domierais mon sang, jexionne-
rak tontes mes forces, pour une fin aussi sainte. » Il j^asa ses
dernières heures à composer Tépitaphe de Galeazzo: à Timmor-
telle honte du duc, à Timmortel honneur de lui-même et de ses
amis:
Quem non urmatœ pûtueroJiU mille phalanges]
Stemere, privata Galecti dux Sfortia dextra
Concidity atque illum minime juvere cadentem
Astanles famuli, nec opes, nec castra, nec urbes,
Undepatet sœvo nil tutum esse tyranno,
Hine patei humants quœ sit fiducia rébus.
Stupéfaits de sa constance au milieu des supplices, les argou^
ans eux-mêmes ont les larmes aux yeux. On appelle le bour-
r^eau pour Técarteler, mais le bourreau aussi est ému, la main
lui tremble ; le couteau, à plusieurs reprises, n'entre pas et ne
fait que des écorchures. Un cri aigu échappe à Girolamo, mais il
se ressaisit, et s'encourage, « disant ces paroles en langue latine,
parce qu'il était lettré : Mors acerba, fama perpétua, stabit vêtus
memoria facti! » Il était digne, remarque Bernardino Corio, de
mourir pour la foi du Christ. Enfin, Girolamo expira, 11 avait
vingt-trois ans, et, comme il était imberbe, il en paraissait
moins encore. Un morceau de son cadavre fut pendu à chacune
des portes de la ville, et la tête, piquée au bout d'une lance, fut
exposée au sommet de la tour du Broletlo Nuovo, sur la place
des Marchands.
Les caractères distinctifs de la conjuration d'Olgiato, à Milan,
se retrouvent, à un demi-siècle d'intervalle, dans la conjuration,
découverte en 1513, de Pietro Paolo Boscoli à Florence. L'en-
seignement des humanistes a porté ses fruits. On n'a pas cessé
de lire Salluste, Tacite, Tite-Live, ot les tyrannicides en sont
friands, mais certains tyrans, ou, — si Frédéric de Montefeltro
duc d'Urbin est le derniei', en ce pays et à cette époque, à qui
Ton puisse donner le nom de tyran, — ^certains princes ne le
leur oëdent pas d'une page. Conspirateurs, patriotes, politiques
et capitaines prennent àl'envi leurs modèles en Grèce et à Rome,
bien entendu dans la Grèce et la Rome antique: ils ont toujours
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872 ^ REVUE DES DEUX MONDES.
présens aux regards les Brutus, lès César, les Lycurgue» les
Solon, les Épaminondas. Ce Coluccio Sahilati qui, dès 1373, se
posait à Florence en amant de la liberté ; ce Niccolô Niccoli, son
émule, dont le thème ordin^-ire était une « exhortation à la virtù;»
ce Pogge môme, Poggio Bracciolini, pour qui « louer la v/r/i va-
lait autant que d'être virtuoso; » ce Giannozzo Manetti dont l'élo-
quence attendrissait les chefs de bande et leur faisait rendre les
chevaux volés, avaient laissé des héritiers et peuplé Tltalie de leurs
' disciples. De toutes parts, l'antiquité sortait de terre : une race
infiniment sensible, intelligente, entreprenante, hardie, artiste,
la respirait par tous les pores, l'incorporait à son être moral et
social, sans s'occuper au surplus des combinaisons plus ou moins
étranges que pouvait produire en elle une pareille confusion
d'élémens disparates ; et rien ne serait plus déconcertant que ce
mélange d'habitudes chrétiennes et d'idées païennes chez les
Olgiatp et les Boscoli, si, précisément, dans cette résurrection
de l'antiquité, dans ce renouveau de l'ancien monde, il ne s*était
comme déposé au fond des âmes, par-dessus une couche de
christianisme essentiel, une couche de paganisme superficiel et
artificiel, qui revivait surtout par la beauté et dans la beauté des
formes, et transfigurait, défigurait tout; ou plutôt, qui n'était
jamais complètement mort, et qui faisait, par exemple, que
Dante lui-môme appelait quelque part Dieu le père : sommo
Giove.
Or, à Florence, au commencement de 1513, un jeune homme
nommé Pietro Paolo Boscoli, notoire adversaire des Médicis,
laissa tomber de sa poche un feuillet où étaient inscrits dix-huit
ou vingt noms. On le ramassa, on le lut, on le porta aux Huit,
qui, soupçonnant une conspiration, firent emprisonner aussitôt
Boscoli et son confident AgostinoCapponi, d'autres encore. Sou-
mis à la question, ils ne firent point difficulté de reconnaître
qu'ils avaient en effet conçu le dessein de rappeler la patrie à la
liberté. Pietro Paolo ne se cacha pas d'être hanté par l'image de
Brutus et d'avoir solennellement fait vœu de l'imiter, pourvu
qu'il trouvât un Cassius : il l'avait rencontré en Agostino; mais,
de complot, il n'y en avait pas eu, ils n'avaient mis personne an
courant de leur projet/ Ils n'en furent pas moins décapités dans
leur prison, le 28 février: Capponi, indifférent et comme dédai-
gneux ; Boscoli, intrépide aussi, mais agité de pensers divers.
C'est cette agitation d'âme de Pietro Paolo mourant qui donne à
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LES RISQUES DU MÉTIER DE PRINCE. 873
sa conjuration, à peine esquissée, l'intérêt que, sans elle, elle
n aurait pas. Le tableau que nous en a laissé son ami, Luca délia
Robbia (non pas le grand sculpteur, mais un autre Luca de la
même famille), constitue un document historique de premier
ordre, au dire de M. Villari, pour la connaissance « des condi-
tions psychologiques de Tesprit italien en ce temps-là. »
Ici encore, il n'y a qu'à traduire. « Quand, vers le soir, arriva^
la nouvelle de la prochaine exécution, Boscoli fut très agité. 11
prit rÉvangile et le lisait, invoquant Tesprit de Savonarole pour
rinlerpréter ; il demanda un confesseur du couvent de San Marco.
A Capponi qui, presque avec des reproches, lui disait: « 0 Pie-
tro Paolo, vous ne mourez donc pas content! » il ne fit pas
même attention. 11 ne redoutait pas la mort; la pensée qui le
tourmentait était autre. Il lui semblait trouver la force de mou-
rir dans le stoïcisme des philosophes antiques, dans les rémi-
niscences des héros païens, qui exaltaient les conjurations et
inspiraient la haine de la tyrannie. Mais il ne trouvait en soi ni
la force ni le moyen de mourir avec la conscience tranquille
-d'un bon chrétien. Se tournant vers son consolateur Délia Rob-
bia, il s'écria: « Ah! Luca, ôtez-moi de la tête Brutus, afin que
je fasse ce pas entièrement en bon chrétien. » Et il se désespé-
rait en une angoisse douloureuse. Le confesseur arrivé. Délia
Robbia alla tout de suite à sa rencontre, lui demanda en secret:
« Est-il bien vrai que saint Thomas condamne les conjura-
tions? » Et, sur la réponse affirmative di\ frère, il reprit : « Eh
bien ! dites-le-lui, afin qu'il ne meure pas en erreur. » Quand le
confesseur, voyant la grande agitation du malheureux jeune
homme, s'efi*orça de l'encourager à affronter la mort, Boscoli,
aussitôt, répondit avec vivacité : « Mon Père, ne perdez point de
temps à cela ; parce que, pour cela, les philosophes me suffisent.
Aidez-moi à faire cette mort pour l'amour du Christ. » Mené
finalement sur le lieu du supplice, le bourreau, avec une singu-
lière et toscane courtoisie, lui demanda pardon de lui bander les
yeux, et s'offrit à prier Dieu pour lui. Boscoli lui répondit:
« Fais ton office ; mais, quand tu m'auras mis sur le billot,
laisse-moi y rester un peu, et puis dépêche-mo}. J'accepte que
tu pries Dieu pour moi. » Il avait résolu de faire en cette der-
nière heure l'extrême effort pour s'unir à Dieu. Le confesseur
resta dans Tadmiration de Boscoli à ce point|c{ue, rencontré dans
la suite par Délia Robbia, il lui dit [qu'il avait pleuré huit jours
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874 REVUE DES DEUX BlONDES.
continuellement, tant il s'était dans cette nnit funeste pris d'affc«
tion pour le vaillant jeune homme. « Je le crois un bienheu
reux martyr, conclut-il, — un martyr en allé tout droit a
Paradis, sans s'arrêter dans le Purgatoire. Et puis, quant aux
conjurations, sur lesquelles tu m'as alors interrogé, je dois te
dire que saint Thomas fait une distinction. Si les tyrans sont
élus par le peuple, il n'est pas permis de conjurer contre eux;
mais si, au contraire, ils s'imposent par la force, c'est même
un mérite de le faire. Ne le répète pourtant à personne : autre-
ment on dira : « Ces frères arrangent toujours les choses selon
leurs inclinations. » Luca délia Robbia ajoute que, de retour chez
lui, il ouvrit saint Thomaset y trouva ce qu'avait dit le frère. »
Le nom de Machiavel étant inscrit sur la liste de Boscoli, il
fut pris comme les autres, et, lui aussi, mis à la question.
M. Yillari a exposé savamment les raisons pour lesquelles il ne
pouvait être sérieusement impliqué dans la conspiration. Mais»
sans en .chercher tant de preuves, une seule réflexion suffit
C'était, il est vrai. Tannée même où il allait écrire le Prince,
avec ou sans les intentions mystérieuses, qu'on a voulu y voir.
Trois ans devaient encore s'écouler avant qu'il composât les Dis-
cours sur les Décades, et sept ans avant qu'il reçût des Médicisla
charge d'écrire son Histoire de Florence, Mais on peut croire
que le secrétaire, destitué de son emploi en 1512, quelque ran-
cune qu'il en pût avoir, n'en était point à méditer pour la pre-
mière fois sur les conjurations.
Qu'il eût comme ses contemporains Thallucination de la gran-
deur romaine, qu'il fût comme grisé de l'esprit antique, qu'il
entendît sonner à son oreille et bourdonner en son cerveau les
mots retentissans dç gloire et de viriù, qu'il donnât à cette virtv
un sens tout spécial, qu'il considérât peu la valeur propremeat
morale, la qualité de lacté virtuoso, et qu'il louât, à l'égal des
héros les moins équivoques, les Brutus et les Cassius, cela est
possible, cela est probable, cela est sûr. S'il avait quelques doutes
au sujet des conjurations, ce n'étaient pas les mêmes que ceux
des théologiens : il ne doutait pas de leur légitimité, mais de leur
utilité. Ou plutôt, il ne doutait pas : à travers les opinions en
apparence un peu contradictoires qu'il semble avoir professées
là-dessus, il était arrivé à ime certitude, sinon de doctrine, — il
ne s'en embarrassait guère, — du moins de fait; ou, à tout le
moins, il était en route vers cette certitude. Il estimait que c'était
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J
LES RISQUES DU MÉTIER DE PRINCE. 875
un bonheur de vivre sous un bon prince, mais une nécessité de
savoir s'accommoder même d'un médiocre. Surtout, il avait me-
suré, pesé, jugé ce que les conjurations coûtent et ce qu'elles
donnent : il avait fait le bilan comparé des risques du métier de
prince et du métier de conspirateur.
Bien que teinté d'humanisme, et s'en piquant, il ne parta-
geait nullement les illusions des humanistes : en se nourrissant
comme eux de l'antiquité, il évitait de se repaître, comme eux,
de chimères. « Ainsi que les mauvais médecins, ceux-ci ne
voyaient la fin du mal que dans la suppression du symptôme, et
s'imaginaient qu'il suffisait d'assassiner le prince pour s'assurer
aussitôt la liberté. » Machiavel n'était pas de ces mauvais méde-
cins: ce n'était pas un médecin, mais un anatomiste, un physio-
logiste de la politique. Il savait, d'une certitude défait, qu'il ne
suffisait pas d'assassiner le prince. 11 savait, par l'observation, que
le plus souvent, pour une cause ou pour une autre, soit parce
qu'on part trop vite, soit parce qu'on tarde trop longtemps, soit
qu'on s'arrête trop tôt, les unes parce qu'il y a des lâches, d'autres
parce qu'il y a des traîtres, d'autres parce qu'il y a des espions
ou simplement des indiscrets, les conjurations ne réussissent
pas; et que, même lorsqu'elles réussissent, il faut encore se de-
mander à quoi elles ont réussi. La leçon qu'il tirait de la con-
spiration d'Olgiato, il l'appliquait à toutes les autres, et la dédiait
à tous les intéressés, tyrans et tyrannicides : « Que les princes
apprennent donc à vivre de manière à se faire respecter et aimer,
en sorte que personne ne puisse, les tuant, espérer de se sauver;
et que les autres connaissent combien cette pensée est vaine, qui
nous fait nous confier trop en ce qu'une multitude, encore que
mécontente, en tes périls te suive et t'accompagne. »
Cette vérité, des gens fermés, comme le sont les rhéteurs, à
toute réalité, ne l'apercevaient pas; mais le grand réaliste du
Prince^ des Discours sur Tite-Live et des Istorie florentine ne
|)0uvait pas n'en point être persuadé: à savoir, qu'à ce mal
ii'Ëtat, la tyrannie, cet autre mal, la conjuration, n'était pas un
remède; que ce n'était pas le cas de dire : Morte la bête,mortle
venin; et que, le tyran abattu, la tyrannie n'était pas détruite.
Charles Benoist.
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.." -.r-v, v..-yvjî^^^a
L'ASTRONOMIE AU MONT-BLANC
Qiio lion ascendam? C'est cette devise intrépide que semble
avoir adoptée le doyen des astronomes français, puisque, insou-
cieux des dangers et des fatigues, il s obstine à créer un obser-
vatoire au milieu des neiges éternelles, sur la plus haute cime
de notre continent. A cette entreprise, M. Janssen était préparé
de longue main, par d'autres ascensions, par les études qu'il
avait faites autrefois, en 1864, au [sommet du Faulhorn, pour
trancher la question des raies d'origine terrestre dans le, spectre
solaire; par les recherches exécutées en 1867 sur l'Etna pour la
constatation de la vapeur d'eau dans l'atmosphère de Mars ; par
Texpédition de 1868, pendant laquelle il passa un hiver dans
l'Himalaya, occupé à des études de spectroscopie solaire et stel-
laire, et celle de 1871 aux Nilgherries, qui lui permit de con-
stater l'existence de l'atmosphère coronale du soleil. Notons
encore le séjour que M. Janssen a fait, en 1887, à l'observatoire
du Pic du Midi, enfin ses ascensions successives au Mont-Blanc,
pour résoudre la question de la présence de l'oxygène dans le
soleilT C'est à la suite de ces ascensions que fut décidée l'érec-
tion d'un observatoire astronomique au sommet du Mont-Blanc.
I
Il est à peine besoin d'expliquer pourquoi les astronomes, de
nos jours, recherchent les hautes régions pour y établir leurs
instrumens. Quand on vient de passer quelques mois sous un
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L^ASTROiNOMIE AU MONT-BLAXC. 877
ciel brumeux qui arrête la lumière du jour et rend toute obser-
vation impossible, on comprend lutilité d'une station qui domine
les nuages. Mais, en supposant même le ciel parfaitement se-
rein, l'atmosphère est encore un obstacle sérieux, espèce de voile
translucide et trompeur, interposé entre lobservateur et Puni-
vers, et ce voile est terriblement épais au niveau de la mer. Il
déforme et dénature les images des objets.
Il y a d'abord la réfraction, qui fausse la position des astres
d'autant plus qu'ils se trouvent plus près de Thorizon, où sont
massées les couches d'air les plus denses*
Un autre inconvénient, plus grave au point de vue de l'as-
tronomie physique, jc' est que l'atmosphère diffuse la lumière, de
sorte qu'un faisceau de rayons qui la traverse^illumine l'air dans
toutes les directions. C'est cette illumination du fond qui est le
grand obstacle quand il s'agit d'explorer le bord ou les environs
du disque solaire, et qui a si longtemps empêché lobservation
des protubérances en dehors des rares occasions fournies par
les éclipses totales. S'il est possible de les voir aujourd'hui en
plein jour, c'est que, grâce à M. Janssen, on sait s'affranchir de
l'illumination par l'emploi du spectroscope, qui étale et afTai-
blit la lumière du fond, tout en laissant intacte la lumière mono-
chromatique des protubérances*
Parmi les effets qui sont dus à la présence de latmosphère,
il faut encore mentionner l'absorption qu'elle exerce sur les
radiations émanées du soleil ou d'un astre quelconque ; elle en
retient une notable partie, et, comme l'absorption n'est pas la
môme pour les divers élémens d'un faisceau lumineux, il en
résulte que la composition du faisceau peut se trouver profondé-
ment altérée. Il faut donc admettre que les radiations qui arri-
vent jusqu'à nous sont, non seulement affaiblies par leur pas-
sage à travers l'atmosphère, mais encore dénaturées, modifiées
dans leur composition. C'est pour cette raison que le soleil paraît
rouge lorsqu'il approche de l'horizon. C'est aussi la cause de
l'apparition d'une foule de lacunes ou raies noires dans le
spectre solaire, raies dont l'origine terrestre est attestée par
leurs variations.
Les effets nuisibles que nous venons d'énumérer s'atténuent
beaucoup lorsque l'observateur peut se transporter à une altitude
de quelques milliers de mètres. Au sommet du Mont-Blanc (à
4^810 mètres au-dessus du niveau de la mer\ le baromètre
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878 REVUE DES DEUX MONDES.
marque encore 425 millimètres, d'où il suit que le poids de U
couche atmosphérique superposée est encore un peu plus de la
moitié de celui de Tatmosphère entière. Sur les plus hautes
cimes de THimalaya (8800 mètres), la pression n'est plus guère
que le tiers de ce qu'elle est dans les plaines, au niveau de U
mer, où chaque mètre^ carré supporte un poids de lOOOO kilo-
grammes. On voit qu'il est possible, en choisissant dés statioBs
très élevées, de s'affranchir en partie des entraves que la pré-
sence de l'atmosphère met aux recherches des astronomes et des
physiciens. Le succès qui a couronné les tentatives déjà faites
dans cette voie a encouragé ceux qui hésitaient encore devant les
sacrifices que comportent ces ascensions pénibles et coûteuses,
et l'on voit maintenant se multiplier les observatoires de mon-
tagne, pourvus de grands instrumens.
Le plus célèbre de ces établissemens est le magnifique obser-
vatoire Lick, établi au sommet du mont Hamilton, en Californie,
à 1 300 mètres au-dessus du niveau de la mer, dans un site ad-
mirable. D'après le rapport de son premier directeur, E.-S. Hol-
den, les nuits sont continuellement sereines pendant six ou sept
mois de l'année, et l'on peut profiter encore de la moitié du
temps qui reste. On sait que cet observatoire a été construit à
l'aide d'un legs de 700 000 dollars (3S0OOO0 francs) offert
en 1874 par un riche fabricant de San Francisco, James Lick,
qui consentit à faire ce sacrifice en faveur de l'astronomie après
qu'on l'eut dissuadé de faire construire imë pyramide qui devait
lui servir de tombeau. La somme paraissait importante, mais elle
n'aurait pas suffi à assurer l'avenir de cette fondation, si les au-
torités locales ne lui étaient pas venues en aide. On mit à la dis-
position, de l'observatoire Lick une étendue de terrain de plus
de 600 hectares; le comté de Santa-Glara dépensa iOOOOO francs
pour la construction (J'nne route de 50 kilomètres depuis San
José jusqu'au sommet Je la montagne, l'Université de Californie
promit une subvention annuelle de 100 000 francs. C'est grâce
à ces libéralités que l'observatoire Lick, complètement achevé
en 1888, et pourvu de bons instrumens, parmi lesquels il faut
citer la grande lunette de 36 pouces, a pu conunencer la série
de travaux qui lui ont valu une si haute réputation parmi les
astronomes.
On a trouvé, toutefois, que, pour les recherches solaires, il
convenait de choisir une station plus élevée, et, en 190i, George
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l'astronomie au MONT-BLANC. 8T9
E. Haie, l'ancien directeur de Tobservatoire Yerkes, alla fonder
un observatoire spécialement consacré au soleil sur le mont
Wilson, à l'altitude de 1 800 mètres. Des expériences prélimi-
naires avaient démontré que la pureté du ciel, dans cette partie
de la Californie, ne laissait rien à désirer, et l'Institution Carne-
gie se chargea immédiatement de faire les frais de la nouvelle
fondation ; elle y a déjà consacré plus de 1 500 000 {rancs. C'est,
à l'heure qu'il est, le mieux outillé des observatoires solaires.
La station d'Arequipa (Pérou), où le célèbre établissement
de Harvard-Collège a une succursale depuis 1890, se trouve à
3 kilomètres de la ville, à l'altitude de 2 457 mètres. L'observa-
toire de M. Percival Lowell, à Flagstafif (Arizona), est situé à
2210 mètres. Sous ces climats très secs, un ciel pur et un air
calme favorisent l'éclat et la fixité des images.
Les Américains ont d'ailleurs un grand nombre de hautes
stations, favorables aux observations astronomiques; mais ce
sont généralement des stations météorologiques, qui ne sont
occupées par des astronomes que d'une manière temporaire^»
notamment lorsqu'il s'agit d'observer ime éclipse. Citons seule-
ment la station de Pike's Peak (Colorado), dont l'altitude atteint
4 300 mètres, et qui servit d'observatoire à Langley, à l'occasion
de l'éclipsé de 1878; puis, le mont Washington (1 938 m.), le
mont Mitchell (2 040 m.), le mont Whitney (4460 m.), etc.
Il va sans dire que la météorologie tire, elle aussi, le plus
grand profit de l'usage des hautes stations. 11 existe aujourd'hui
de nombreuses stations de ce genre dans les Alpes, dans le Cau-
case, dans l'Himalaya, dont l'altitude varie entre 2000 mètres
et 2300 mètres. En France, le Bureau central météorologique
dispose à présent des stations suivantes : Servance (1 216 m.),
Briançon (1298 m.), Puy de Dôme (1467 m.), mont Aigoual
(1554 m.), mont Ventoux (1900 m.), rrrat Mounier (2 740 m.).
Pic du Midi (2 859 m.). La station du laont Mounier est aussi
utilisée pour des observations astronomiques. A en croire
MM. Baillaud et H. Bourgot, le Pic du Midi, qui d'ailleurs pos-
sède quelques instrumens, pourrait également devenir une
excellente station pour nos astronomes. Il faut ajouter à cette
liste l'observatoire que M. J. Vallot a fait construire à ses frais
au Mont-Blanc, sur le rocher des Bosses-du-Dromadaire, situé à
l'altitude de 4 350 mètres. Établi en 1890, déplacé et agrandi
en 1898, il a déjà rendu de sérieux services, que l'Académie des
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:^W^^
880 REVUE DES DEUX MONDES.
sciences, en 1897, a tenu à reconnaître par le grand prix dfâ
Sciences physiques. Les résultats des travaux de M. Vallot et
de ses collaborateurs ont été publiés par lui dans les Annales de
r Observatoire météorologique, physique et glaciaire du Mont-
Blanc qui forment six volumes in-4®. Mais nous n'avons, pour
le moment, à nous occuper que d'astronomie, et nous devons
revenij" à M. Janssen.
. Sa première ascension au Mont-Blanc, qui eut lieu au mois
d'octobre 1888, ne fut poussée que jusqu'à la cabane des Grands-
Mulets, placée à ime altitude d'environ 3000 mètres sur des
rochers qu'on rencontre au-dessus de la jonction de deux gla-
ciers, celui des Bossons et celui de Tacconaz. A cette époque
de l'anijée, le refuge était déjà abandonné, et il était tombé
récemment une grande quantité de neige qui avait effacé les
sentiers, masquait les crevasses, et rendait la marche extrême-
ment difficile. M. Janssen dut se faire précéder par une escouade
de guides, chargés de reconnaître la route que Ton suivrait le
lendemain, et se faire porter, une bonne partie du chemin, dans
une sorte de chaise combinée à cet effet. C'est une échelle,
longue de 4 mètres, dont les extrémités reposent sur les épaules
de quatre ou six porteurs; le voyageur est placé entre deux
échelons, au centre, sur un siège de sangle, suspendu par des
courroies de manière que les montans ne lui touchent pas les
aisselles et que ses bras restent libres. Dans les' endroits où il
est nécessaire de marcher, il peut mettre pied à terre et s'appuyer
sur les montans pendant la marche. Si Ton rencontre une cre-
vasse, l'échelle peut être posée dessus pour en faciliter le pas-
sage. Au besoin même, cette échelle peut se transformer en
brancard, porté à bout de bras.
Malgré tout, on mit treize heures pour parvenir au chalet
des Grands-Mulets par une route qui, dans la belle saison, est
parcourue en quatre heures, et on y arriva courbatu. Aussi,
lorsque, deux ans plus tard, M. Janssen se décida à tenter l'ascen-
sion du sommet, dut-il écarter toute pensée d'ascension à pied,
et se préoccuper de trouver un véhicuk approprié. Ce véhicule
fut un traîneau, confectionné à l'observatoire de Meudon et
d'une forme semblable à celle des traîneaux lapons; mais, pour
plus de sécurité, on avait ajouté, dans les deux tiers de sa lon-
g\ieur et vers la tête, une main courante solidement fixée, qui
devait servir à le redresser au besoin. Une longue échelle de
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l'astronomie au MONT-BLANC. 881
corde, à échelons de bois, permettait aux hommes de s'attacher
au traîneau sur deux files. Le véhicule était prêt; mais il fallait
faire accepter aux guides ce mode insolite de transport, et ce
ne fut pas une petite affaire. On parvint cependant à les con-
vaincre, et l'expédition fut décidée. Le 17 août 1890, à sept heures
du matin, M. Janssen partait de Ghamonix en compagnie de
M. Durier, avec vingt-deux guides ou porteurs, et se trouvait au
chalet de Pierre-Pointue vers dix heures. Du chalet aux Grands-
Mulets, on employa la chaise-échelle, et à cinq heures et demie
la caravane arrivait à l'étape. Le lendemain, on quitte les Grands-
Mulets à cinq heures du matin, avec le traîneau remorqué par
douze guides, et l'escalade recommence, périlleuse et pénible.
En vue de parer au danger d'une chute, deux guides toujours
grimpent en avant, enfoncent dans la neige et la glace un piolet
jusqu'à la tête, et enroulent autour du manche deux tours d'une
longue corde dont ils tiennent fortement l'extrémité. Au fur et
à mesure que le traîneau s'élève, ils tirent la corde à eux, de
manière qu'elle reste toujours tendue. En cas d'accident, cette
corde aurait retenu le traîneau et ceux qui le guidaient. Vers
une heure de l'après-midi, on était à la cabane des Bosses, que
M. Vallot venait de faire construire.
On devait y passer la nuit et repartir le lendemain ; mais,
dans la soirée, le temps se gâta tout à coup, et, la nuit, la tour-
mente fut terrible. C'était le contre-coup du cyclone du 19 août.
Il fallut patienter trois jours, et M. Janssen eut le temps de faire
des réflexions sur l'utilité qu'aurait un observatoire météorolo-
vgique bien aménagé et bien outillé, pourvu d'appareils enregis-
treur? à longue marche, dans ces hautes régions, où les pertur-
bations atmosphériques se font encore sentir avec une sauvage
violence. Enfin, le 22, le temps s'étant amélioré, M. Janssen put
songer à faire l'ascension du sommet, avec les douze hommes
qui lui restaient, sous les ordres de leur chef Frédéric Payot,
car les autres avaient demandé à redescendre. Grâce à l'énergie
indomptable de cette troupe de fidèles, le traîneau finit par être
hissé jusqu'au sommet, et après quelques heures consacrées à
de rapides observations, par un temps admirable, il fallut se
résoudre à commencer la descente ; à deux heures, on était de
retour à l'établissement des Bosses, et le soir, on était aux
Grands-Mulets pour le dîner. Le lendemain, départ pour Gha-
monix, où l'on arriva vers sept heures du soir.
Tom zxzvii. — 1907. 66
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'jm^
882 REVUE DES DEUX MONDES.
M. Janssen a raconté, avec beaucoup de charme, les péri-
péties de ces ascensions et de celles qu'il fit encore les années
suivantes, dans des lectures académiques et dans une série de
notices qui ont paru dans les volumes successifs de V Annuaire h
Bureau des Longitudes; nous pouvons nous dispenser d'y insister.
Ces expéditions devaient aboutir, comme nous le verrons, à la
création d'un observatoire ; mais elles ont fourni, en même
temps, l'occasion d'une foule d'observations précieuses, relatives
principalement au spectre solaire et à la constitution du soleil.
L'une des questions qui préoccupaient M. Janssen était celle
de l'existence de l'oxygène dans l'atmosphère solaire; question
importante entre toutes, en raison du rôle que joue cet élément
dans les phénomènes géologiques, chimiques et biologiques.
Quelques spectroscopistes, trop pressés, avaient d'abord affirmé
que l'oxygène existe dans le soleil ; mais cette assertion avait
rencontré des contradicteurs. M. Janssen avait à cœur de la con-
trôler. Ses expériences et celles de M. Elgoroff nous ont appris
que l'action de l'oxygène sur la lumière se traduit par l'appari-
tion, dans le spectre, de certains groupes de raies fines (les
groupes A, B, oc) et de bandes obscures qui ne se montrent que
si labsorption est très forte. Ces bandes n'existant pas dans le
spectre solaire dès ^e l'astre est un peu élevé, il était logique
de les attribuer à l'action de l'atmosphère terrestre. Mais les
raies fines persistent quand le soleil s'approche du zénith, et la
question de leur origine est beaucoup plus difficile à trancher.
On peut d'abord songer à les faire naître artificiellement dans
le spectre de la lumière électrique, par l'interposition d'une
couche absorbante, équivalente à notre atmosphère ; c'est l'expé-
rience que M. Janssen a tentée en 1889, en observant, à Meudon,
le spectre de la lumière électrique installée au sommet de la
tour EiflFel. La distance est de 7 700 mètres ; les rayons avaient
donc traversé une couche de densité uniforme, à très peu près
équivalente à la couche, de densité variable, que traversent des
rayons venus du zénith. Or le spectre montra les raies fines de
l'oxygène avec leur intensité normale ; c'était la preuve de leur
origine tellurique. Pour obtenir aussi les bandes obscures, il
aurait fallu une distance beaucoup plus grande.
Une autre preuve de l'origine terrestre des raies. A, B du
spectre solaire serait fournie par une diminution graduelle de
leur intensité, constatée pendant une ascension aérostatique ou
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l'astronomie au BfONT-BLANG. 883
pendant nne ascension au Mont-Blanc. C'était là le but principal
des premières expéditions de M. Janssen. Il a pu, en effet,
avec les spectroscopes qu'il avait emportés, constater d'une ma-
nière indubitable la diminution de l'intensité du groupe B avec
l'élévation de la station; mais la hauteur du Mont-Blanc ne
suffit pas pour éteindre toutes les raies de l'oxygène. M. le comte
de La Baume-Pluvinel a confirmé ce résultat en photogra^iant
le groupe B du spectre solaire à Ghanumix et au sommet du
Mont-Blanc, au mois de septembre 1898. Mais la persistance
des raies en question s'explique aisément, puisque, d'après les
expériences de laboratoire de M. Janssen, une colonne d'oxygène
de 120 mètres de longueur, à la pression normale, suffit pour
produire une absorption qui donne naissance aux raies B, et
que, d'autre part, la couche atmosphérique qui pèse sur ie Mont-
Blanc équivaut encore à une colonne d'oxygène de 900 mètres,
soit sept fois la longueur indispensable pour obtenir les raies. Il
faudrait évidemment, pour voir disparaître complètement ces
raies si persistantes, s'élever beaucoup plus haut, à des altitudes
de 15 ou 20 kilomètres. Des ballons-sondes, munis de spectro-
graphes automatiques, fourniront peut-être un jour la solution
du problème. Une faut pas, d'ailleurs, oublier que l'étude des
raies de l'oxygène est rendue assez difficile par la présence des
raies de la vapeur d'eau, qui s'y mêlent toujours. Enfin, la visi-
bilité persistante des raies peut s'expliquer en partie par l'in-
tensité plus grande de la lumière, soumise à une absorption
moins forte.
Malgré ces difficultés qui subsistent toujours, et qui appellent
de nouvelles recherches, la concordance des preuves partielles
que nous possédons déjà permet d'affirmer que les raies du
spectre solaire qui caractérisent l'oxygène proviennent de
l'atmosphère terrestre, et que l'oxygène, tel que nous le connais-
sons, n'existe pas dans le soleil. Gela n'empêche nullement
d'admettre que ce corps s'y trouve sous une autre forme, plus
simple, peut-être à l'état de dissociation.
II
Pour mener à bien de semblables recherches, il ne faut pas
compter sur des ascensions, même répétées ; il est indispensable
de disposer d'un observatoire permanent,, pourvu d'un certain
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884 REVUE DBS DEUX MONDES.
nombre d'instmmens, et permettant un séjour plus ou mDins
prolongé. C'est ce que M. Janssen fit comprendre dans le rapport
cpi'il lut à TÂcadémie des sciences sur son expédition de 1890, et
son appel fut entendu. M. Bischoffsheim, que la mort a enlevé 0
y a quelques mois à la science qu'il aimait, offrit immédiatement
130000 francs; le prince Roland Bonaparte souscrivit pour
100 000 francs, le baron Alphonse de Rothschild pour
20 000 francs; M. Janssen s'était inscrit pour 10 000 francs
comme promoteur. Ainsi, dès le début, le sort du nouvel ob9è^
vatoire pouvait être considéré conmie assuré. Peu après, les
coopérateurs de l'entreprise se constituèrent en une société qui
comprenait : MM. Léon Say, président d'honneur; Janssen,
président; Bischoffsheim, secrétaire; Ed. Delessert, trésorier;
prince Roland Bonaparte, baron A. de Rothschild, comte
Greffulhe, membres. Léon Say, qui s'y intéressait beaucoup,
se faisait fort d'obtenir une subvention annuelle de l'État.
Les études préliminaires, relatives à l'établissement de
l'observatoire, furent commencées au mois d'août 1891. Il
s'agissait tout d'abord de se rendre compte de l'épaisseur de la
calotte de glace qui couvre le sommet du Mont-Blanc. M. Eiffel
avait promis de faire exécuter, à ses frais, les sondages néces-
saires, et il en avait chargé un ingénieur suisse, M. Imfeld.
Le sommet du Mont-Blanc est formé par une arête de
rochers très étroite et de plus de 100 mètres de long, orientée de
l'Ouest à l'Est. Cette arête, terminée probablement en aiguilles,
a été emp&tée par la neige, et il s'est formé une croûte qui doit
être bien plus épaisse du côté Nord que du côté Sud, où elle est
exposée à des vents moins froids. Deux galeries horizontales,
chacune de 23 mètres de longueur, creusées à 12 mètres environ
au-dessous de la crête, n'ont pas rencontré de rocher; on n'a
trouvé que de la neige durcie. Il est donc probable que la croûte
glacée qui recouvre la tête du Mont-Blanc a plus de 12 mètres
d'épaisseur, et M. Janssen a tout de suite songé à une solution
du problème dans des conditions toutes nouvelles, qui consistât
dans l'établissement d'une construction assise sur la neige dure
et permanente qui forme la cime du Mont-Blanc.
Les récits des ascensions du siècle dernier prouvent que l'as-
pect des petits rochers situés près du sommet n'a pas beaucoup
changé, et Ton peut en conclure que la configuration du sommet
et de ^a calotte neigeuse ne subit que des changemens insigni*
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l'astronomie au mont-blanc. 885
fians et surtout très lents. Il s'ensuit qu'une construction, agencée
de façon à former un tout rigide, et munie d'engins spéciaux pour
rectifier sa position dès qu'elle serait dérangée, pouvait y être
placée en toute sécurité, et devait jouir d'une stabilité relative.
Il restait encore à savoir si la couche de neige du sommet pouvait
offrir une résistance suffisante pour y asseoir un édifice. M. Jans-
sen jugea nécessaire de s'en assurer par des expériences directes.
Pendant l'hiver, on avait élevé, dans une des cours de l'Ob-
servatoire de Meudon,un monticule de neige de la hauteur d'un
premier étage ; la neige avait été tassée à la pelle, au fur et à
mesure de la mise en place, et avait acquis la densité de celle du
Mont-Blanc. Sur le sommet, bien nivelé, on se mit à entasser
des disques de plomb du poids de 30 kilogrammes. Quand la
colonne comprit douze disques, d'un poids total de 360 kilo-
grammes, on les enleva peu à peu, et l'on constata qu'ils n'avaient
fait qu'ime empreinte de 7 à 8 millimètres. Le résultat dépassait
Tattente, caT la pression exercée sur la neige représentait près de
4000 kilogrammes par mètre carré. Une construction, mesurant
10 mètres sur 5 mètres à la base, pouvait donc peser 200000 ki-
logrammes, sans qu'on eût à craindre qu'elle s'enfonçât dans la
neige durcie au delà de quelques centimètres. Des plans rigides,
placés en dessous, sur lesquels s'appuieraient des vis formant
vérins, devaient offrir la résistance nécessaire pour relever la
construction en cas de besoin et pour la remettre d'aplomb. Pour
la mettre aussi à l'abri des tourmentes, il convenait de lui
donner la forme d'une pyramide tronquée, et d'enfouir dans la
neige tout l'étage inférieur, de manière à donner à l'édifice
une assise large et solide.
Ce projet ayant été approuvé par M. Vaudremer, l'éminent
architecte membre de l'Académie des Beaux-Ârts, la construc-
tion fut commencée d'après les plans dressés sous sa direction.
Elle est à deux étages, avec terrasse et balcon. La base de la py-
ramide mesure 10 mètres sur 5 mètres. Les pièces du sous-sol
qui forme l'étage inférieur sont éclairées par des baies larges et
basses, émergeant de la neige. Un escalier en spirale dessert les
deux étages et la terrasse, qu'il dépasse de quelques mètres pour
supporter une plate-forme, destinée aux observations météoro-
logiques. Des parois doubles protègent les habitans contre le
froid ; le sous-sol a aussi un double plancher qui le sépare de la
neige. La construction, toute en bois, recouverte de toile fut
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886 REVUE DES DEUX MONDES.
exécutée à Meudon, puis démontée ^ transportée à ChamoBh.
Le poids total des matériaux s'élevait à 15 tonnes, et représen-
tait 700 à 860 charges de porteurs. Par mesure de prudence, on
divisa la rauie en quatre sections, avec étapes aux Grands-
Mulets (3000 mètres) et au Grand-Rocher-Rouge (4500 mètres). La
première section, qui comprenait la route de Ghamonix à rentrée
du glaeier, p^mettait encore Tusage de mulets. La deuxième,
qui aboutissait aux Grands-Mulets, où se trouve une auberge
appartenant à la commune, s'enfonçait en plein glacier, et le
transport ne pouvait être effectué qu'à dos d'hommes. On avait
construit, à la station des Grands-Mulets, une cabane de d^ôt
et de refuge pour les porteurs. Le trajet de cette station à celle
du Rocher-Rouge, qui n'est qu'à 300 mètres du sommet, formait
la troisième section. On avait eu soin de construire à cette de^
nière station une cabane d'habitation où les charpentiers et
autres travailleurs pouvaient pt^er la nuit et se mettre à l'abri
en cas de mauvais temps.
Tout l'été de 1892 fut employé à la construction de ^obse^
vatoire, à son tFansport à Ghamonix, à l'organisation des étapes
et des transports; mais il fallut encore la campagne de 1893 pour
terminer ces transports, qui, soit dit en passant, ont coûté
40000 francs. Un accident avait même failli tout compromettre:
un dép6t de matériaux, placé au Rocher-Rouge, avait dispara an
printemps ; on finit par le retrouver sous une couche de neige
de 8 ou 9 mètres.
Pendant quelques mois, ce grand glacier du Mont-Blanc,
dont les ressauts figurent comme les marches d'un escalier gi-
gantesque, offrait donc l'aspect d'un chantier où se succédaient
les files de porteurs ou d'ouvriers manœuvrant des treuils, dis-
posés de distance ^i distance pour faire franchir aux pièces les
plus lourdes les grandes pentes, d'un accès si dangereux. Enfin,
les matériaux étaient en place, et les charpentiers de Meudon
pouvaient commencer à monter l'édifice. Favorisés par une quin-
zaine de jours d'un temps absolument calme, ils purent ter-
miner leur ouvrage le 8 septembre, et M. Janssen, impatient de
le voir de près, résolut d'entreprendre une nouvelle ascensioUi
en se servant, cette fois, des treuils pour hisser son traîneau. Q
arriva au sommet le 11, dans l'après-midi, et y resta quatre
jours, occupé surtout d'observations du spectre solaire, à l'aide
d'un beau spectroscope à réseau, de Rowland.
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l'astronomie au MONT-BLANC. 887
M. Janssen put entreprendre une nouvelle ascension en 1895^;
elle avait pour but principal de constater que toutes les pièces
de la grande lunette de 0",33 d'ouverture, destinée à l'Observa-
toire, y étaient parvenues en bon état, et pourraient y passer
rhiver sans danger. La lunette en question devait être montée en
sidérostat polaire. Là lunette, dont l'axe coïncide avec Taxe du
monde, reçoit alors les rayons réfléchis par un miroir. (Le mi-
roir, de O^jôO de diamètre, avait été offert par les frères Henry,
ainsi que Tobjectif.) Tous les mouvemens sont commandés du
poste où se tient l'observateur, qui dès lors n'a pas besoin de se
déplacer et peut se tenir dans ime pièce close et bien chauffée.
Ce bel instrument, dont le mécanisme est dû à M. Gautier, a pu
être monté, non sans difficulté, dans le courant de l'année 1896.'
Il s'agissait aussi d'inspecter le météorographe enregistreur,
qui avait été installé en 1894, et qui s'était arrêté. Cet appareil,
construit par M. Jules Richard, est actionné par un poids de
90 kilos qui descend de 5 à 6 mètres en huit mois et donne lé
mouvement à une pendule qui le transmet aux organes des enre-
gistreurs; on obtient ainsi l'enregistrement continu de la pres-
sion barométrique, de la température, de l'humidité, de la
vitesse et de la direction du vent. Il fut constaté que l'appareil
manquait de stabilité, et on parvint à le remettre en marche en
lui donnant un support indépendant du plancher. Mais cet instru-
ment n'a jamais pu fonctionner très régulièrement. Un autre
météorographe, qui doit marcher huit mois sans être remonté,
a été installé à la station des Grands-Mulets.
Il faut dire ici que la question des météorographes à très
longue marche, propres à être placés dans une station de mon-
tagne pour y remplacer l'observateur pendant la mauvaise saison,
est très délicate et appelle de nouveaux essais. M. Janssen s'en est
beaucoup préoccupé, et a proposé une solution nouvelle, qui
consiste à emprunter la rotation et la chute du cylindre enre-
gistreur à son propre poids; le résultat s'obtient à l'aide d*une
vis à pas très allongé qui porte un écrou relié au cylindre.
M. Poncet, professeur d'horlogerie à l'école de Cluses, s'est
chargé de construire un météorographe de ce genre. Jusqu'ici,
autant que je sache, la durée de la marche de ces sortes d'enre-
gistreurs n'a pas dépassé huit ou neuf mois.
Lors de cette dernière visite, M. Janssen a encore cherché à
86 renseigner sur les mouvemens que l'édifice avait pu éprouver
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"Tmf4
888 REVUE DES DEUX MONDES.
depuis son établissement. Il a constaté qu'il y avait eu un léger
mouvement d'abaissement vers Ghamonix; mais, d'après Tan des
entrepreneurs de la construction, ce mouvement aurait eu lieu
de 1893 à 1894, et se serait arrêté depuis. On ne paraît pas avoir
remarqué, dans la suite, de tassemens très sensibles; on avait,
du reste, les moyens d'y porter remède et de redresser la con-
struction. Les craintes et les doutes manifestés par les alpinistes
à cet égard n'étaient donc guère fondés. Le dernier rapport de
l'architecte Baudouin, qui a visité l'observatoire le 9 juillet 1906,
constate qu'il est enneigé du côté du Sud, mais en bon état;
le nivellement de la plate-forme a montré que, depuis 1904,
il y a eu des variations de quelques centimètres, qui n'ont
amené aucun désordre dans la construction , si bien que le
plancher de la salle d'observation, redressé en 1904, est toujours
parfaitement plan. Il est donc permis de croire que la question
des constructions sur la neige des hautes cimes est en bonne voie
de solution.
III
Depuis sa dernière ascension, chaque année M. Janssen re-
tourne à Ghamonix pour diriger les travaux que de jeunes savans
viennent exécuter à la station des Grands-Mulets et au sommet
du Mont-Blanc. Aujourd'hui que l'observatoire est devenu con-
fortable, on peut y faire des séjours prolongés, de huit et même
de quinze jours. Les sujets de recherches ne manquent pas :
l'étude des planètes Vénus et Mercure, celle du spectre solaire
et des spectres stellaires, ou encore celle des radiations calori-
fiques et chimiques des corps célestes, peuvent tenter les astro-
nomes; mais la météorologie et la physiologie offrent également
des problèmes curieux que Ton peut chercher à résoudre par
l'emploi des hautes stations. M. Janssen a souvent communiqué
à l'Académie des sciences des notés résumant les résultats ob-
tenus dans ces conditions.
Gitons, en premier lieu, les recherches sur la radiation calo-
rifique du soleil, auxquelles a donné lieu l'établissement de l'ob-
servatoire astronomique du Mont-Blanc. On sait que le but
principal de ces recherches, qui s'exécutent à l'aide d'instrumens
qu'on appelle actinomètres ou actinographes, est toujours la dé-
termination de la constante solaire (c'est le nombre qui exprime,
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l'astronomie au MONT-BLANC. 889
en calories par minute et par centimètre carré, la puissance du
rayonnement solaire avant son entrée dans l'atmosphère ter-
restre). Les traités de physique un peu anciens assignent à cette
constante des valeurs inférieures à 2 calories, qui datent de
Fouillât et de son pyrhéliomètre. Mais, peu à peu, on a été
amené à augmenter ce nombre. M. Violle, ayant fait, au mois
d'août 1875, l'ascension du glacier des Bossons et du Mont-Blanc,
a trouvé 2 cal. 54. M. Crova, le savant physicien de Montpellier,
a trouvé 2 cal. 83, au mont Ventoux. En 1881, Langley, ayant
opéré au sommet du mont Whitney, à ime altitude de
4460 mètres, tire de ses expériences un nombre qui dépasse
3 calories; Savélieff, à Kief, trouve 3,5, et Knut Angstrôm (qui
avait gravi le pic de Ténériffe) propose d'adopter 4 calories.
Ces discordances tiennent, d'une part, à la diversité des pro-
cédés d'observation, et de l'autre, aux circonstances atmosphé-
riques, toujours si variables, aux causes de trouble dues à la
présence de la vapeur d'eau, des poussières minérales, des pous-
sières de neige, soulevées par les vents. Ces impuretés, souvent
invisibles, résident dans les parties basses de l'atmosphère; elles
forment ce qu'on a pu appeler la vase atmosphérique; et, comme
elles sont une cause d'absorption énergique qui affaiblit l'inten-
sité des rayons, on recherche, pour y échapper, les hautes ré-
gions, par un temps calme et froid.
En 1896, MM. Crpva et Houdaille ont tenté quelques expé-
riences à Ghamonix (altitude 1 050 mètres), et aux Grands-Mulels
(3 020 mètres). Ces expériences ont été reprises, l'année sui-
vante, par un jeune Russe attaché à l'observatoire de Meudon,
M. Hansky. Ce dernier put observer successivement au Brévent,
aux Grands-Mulets, puis au sommet du Mont-Blanc, en faisant
usage des appareils de M. Crova, et en se laissant guider par ses
conseils; la discussion de ses expériences lui donna, pour la con-
stante solaire, le nombre 3,4. Il a pu répéter ces observations
en 1898, 1900 et 1904, et il s'est arrêté au nombre 3,3, comme
représentant la valeur la plus probable de la constante solaire
Il pense qu'elle est certainement comprise entre 3,0 et 3,5, et,
en tout cas, supérieure à 2,5, nombre que Langley a obtenu, en
dernier lieu, avec son bolomètre. On voit que les physiciens ne
sont pas encore d'accord sur la vraie valeur de la constante
solaire, — si constante il y a, car, après tout, rien ne prouve que
la radiation solaire ne varie pas. Il serait assurément intéressant
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890 REVUE DES DEUX MONDES.
d'étudier, d'une manière analogue, la radiation chimique du
soleil, et de recourir aussi à la photométrie; il s'ouvre là un
vaste champ de recherches.
Nous avons déjà parlé assez longuement des études spectre-
scopiques de M. Janssen, relatives à la question de loxygëne
solaire, et de la confirmation de ses résultats par les expériences
de M. de La Baume-Pluvinel. Ajoutons qu'en 1899 de nouvelles
expériences de photographie spectrale ont été entreprises par
M. Tikhoff, .élève astronome de Meudon, tant à l'Observatoire
de Meudon qu'à Chamonix et au sommet du Mont-Blanc. 11 con-
vient aussi de mentionner ici le travail exécuté en 1902 par
M. Âubert, avec un spectroscope à prismes et lentilles de quartz,
en vue d'étudier les modifications que l'altitude et la rareté de
l'air apportent à la richesse des rayons violets et ultra-violets
du spectre (travail déjà commencé par Cornu).
En 1895 et 1896, l'un des plus habiles astronomes de TObser-
vAtoire de Paris, M. Bigourdan, avait tenté, avec l'appareil Def-
forges, de mesurer l'intensité de la pesanteur au sommet du
Mont-Blanc et en différens points du massif; mais ces expériences
avaient été contrariées par le mauvais temps. Elles furent reprises
en 1898 par M. Hansky, avec l'appareil de Sterneck, qui est très
commode pour obtenir des déterminations relatives. M. Hansky
a pu opérer, dans de bonnes conditions, d'abord à Meudon, pois
au sommet du Mont-Blanc, aux Grands-Mulets, au Brévent et à
Chamonix.
En 1900, M. Hansky est encore venu de Russie pour conti-
nuer au Mont-Blanc ses observations actinométriques. Il est
monté au sommet le 23 juillet et le 1*' septembre, et y est resté
chaque fois six jours. Le 4 septembre,* il eut l'occasion d'obser-
ver le lever du soleil et de voir le fameux rayon vert. « L'atmo-
i^hère était transparente, l'horizon d'une netteté extraordinaire;
on voyait distinctement des montagnes éloignées de plus de
100 kilomètres. Au moment du lever, je fus frappé par une
lumière verte très vive, très pure, d'une durée d'une demi-
seconde environ. Le soleil apparut ensuite, brillant et tout jaune,
sans aucune teinte rouge. Les observations hygrométriques mon-
traient que l'atmosphère n'avait presque pas de vapeur d'eau,
contenait peu de particules solides... » On sait que ce phéno-
mène, qu'on observe parfois en pleine mer, s'explique par la
dispersion des rayons lumineux qui rasent l'horizon par on
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J
l'astronomie au MONT-BLANC. 89i
temps sec et dégagé de brumes, où l'intensité de la partie verte
du spectre n'est pas affaiblie par Tabsorption. La veille, M. Hansky
avait pu observer l'occultation de Saturne par la lune et constater
l'absence de tout ligament entre la planète et le disque lunaire,
grâce à la parfaite netteté des images. Il faut mentionner aussi
une intéressante observation de la lumière zodiacale que
M. Hansky a faite en septembre 1904 au Mont-Blanc, où il a pu
distinguer des détails difficilement visibles dans les conditions
ordinaires. Il a aussi tenté, de photographier la couronne solaire,
mais le résultat n'a pas été satisfaisant; c'est une expérience à
recommencer»
Signalpns enfin une étude, entreprise l'été dernier, par
MM. Ch. Féry et G. Millochau, en vue de déterminer la valeur
de l'émission calorifique de diverses régions du disque solaire.
On a fait usage du télescope pyrométrique de M. Féry. C'est un
tube dont on peut faire varier l'ouverture, et qui renferme un
miroir en verre argenté, un couple thermo-électrique placé au
foyer, et un prisme qui renvoie les rayons venus du miroir dans
un oculaire ; la pile est reliée è. un galvanomètre. Les observa^
tions ont été faites au Mont-Blanc, à Ghamonix et à Meudon.
Ges exemples prouvent que l'observatoire perché au haut du
Mont-Blanc offre aux astronomes toutes facilités pour des
recherches très variées et, en même temps, très spéciales et très
délicates. Mais le domaine des recherches s'est peu à peu étendu,
de manière à comprendre aussi la météorologie et la physiologie.
Seulement, ces recherches doivent être exécutées pendant les
mois d'été, car les hivers sont généralement trop rigoureux.
En 1901, M. Nordmann a relevé, sur un thermomètre Tonnelot
à minima, 45^ au-dessous de zéro.
Parmi les expériences de toute nature qui ont eu lieu, depuis
quelques années, au Mont-Blanc, il convient de citer, comme
particulièrement importantes, celles qui ont été poursuivies, en
1899 et 1900, avec l'appui de l'administration des télégraphes,
sur le pouvoir isolant de la glace. Elles ont été faites avec des
fils de fer galvanisé, posés à même sur le glacier, à quelques
mètres l'un de l'autre. Commencées par MM. Cauro et Lespieau,
elles furent continuées par M. Lespieau seul, après l'accident
mortel arrivé à M. Cauro, qui fit une terrible chute dans un sen-
tier de la montagne de la Côte. Ges expériences ont démontré
qu'une ligne télégraphique d'une grande longueur, de 10 kilo-
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892 REVUE DES DEUX MONDES.
mètres par exemple, peut être établie, à fil nu, sur les glacial,
et fournir un bon service. Ce résultat est fort intéressant pour la
télégraphie en haute montagne. On avait déjà fait, il est vrai,
des essais de communication par fils nus posés sur la neige, mais
il s'agissait toujours de faibles distances.
M. Maurice de Thierry a poursuivi, de 1894 à 1899, des expé-
riences de dosage de Fozone atmosphérique, de Tammoniac, du
gaz carbonique, à diverses altitudes. M. Le Cadet, en 1902, a
étudié Télectricité atmosphérique au sommet du Mont-Blanc.
De son côté, M. Nordmann avait entrepris la recherche d'ondes
électro-magnétiques, émanées du soleil; le résultat a été négatif.
Contentons-nous de mentionner encore les études spectro-
scopiques du sang, commencées par le docteur Hénocque en 1902,
et continuées, après sa mort, par M. Raoul Bayeux; les observa-
tions de MM. Guillemard et Moog sur Thyperglobulie des alti-
tudes; enfin, Tétude bactériologique des neiges du Mont-Blanc,
inaugurée en 1900 par le docteur Binot, de Tlnstilut Pasteur.
M. Binot a trouvé, dans les différentes parties du glacier, des
flores microbiennes très variées dont on était loin de soupçonner
Texistence, et dont Tétude ultérieure promet d'être féconde en
résultats curieux. Il convient d'ajouter que des expériences
actinométriques et des recherches physiologiques de diverse
nature (notamment sur la respiration à ces hautes altitudes) ont
été entreprises aussi par M. J. Vallot et par les nombreux
savans, français ou étrangers, auxquels il a offert Thospitalité de
son observatoire des Bosses. MM. Joseph et Henri Vallot prépa-
rent maintenant la publication d'une carte du massif du Mont-
Blanc.
J'ai dû me borner ici à considérer, pour ainsi dire, à vol
d'oiseau les manifestations si diverses de l'activité intellectuelle,
suscitées par la création d'un observatoire au sommet du Mont-
Blanc. Il serait assurément à désirer qu'il fût complété, déve-
loppé et mis à môme de rendre tous les services que nous
promet cette station unique. Serait-il donc impossible de frayer
une route pour en faciliter l'accès, en attendant qu'une ligne de
ballons dirigeables soit établie entre Chamonix et la cime
du Mont-Blanc?
R. Ràdàu.
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LA
COMTESSE DE MIRABEAU
D'APRÈS DES DOCUMENS INÉDITS
DSBNiIbB PABTIEd)
IV. — a MADAME DU THOLONET »
En passant à Dijon, la « caravane provençale » Valbelle-
Marignane s'y informa des plus récentes aventures du comte de
Mirabeau. Il n'est pas improbable même qu'elle y échangea des
condoléances et des complimens avec la famille de Sophie de
Monnier. Le père de la jeune marquise, M. de Ruffey, avait été
jusqu'en 1757 président à la Chambre des comptes de Bour*
gogne; cette charge était depuis lors occupée par un de ses fils;
mais il n'avait abandonné sa magistrature que pour se consacrer
aux lettres, et à la présidence de l'Académie de Dijon. A ce titre
au moins, et il en avait d'autres, il méritait toute la considé-
ration de M. le comte de Valbelle, qui déjà médllait de rendre
l'Académie française sa légataire. Emilie devait être fort curieuse
d'entretenir sa rivale ; mais Sophie avait été renvoyée chez son
mari, à Pontarlier, le 23 mars, deux jours après Tincarcération
au château de Dijon de son séducteur. Quant à celui-ci^ il venait
précisément de s'évader; on ne savait rien de la destination qu'il
(1) Yoyex la Revue des i^ et 15 décembre 1906.
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^9i ^ RKVUB DES DEUX MONDES.
avait prise. Peut-être s'était-il encore une fois rapproclié «v
Sophie; peut-être s'était-il rendu à Paris, pour s'y jeter aux pieds
du Roi et solliciter l'anéantissement de sa lettre de cachet; peut-
être la caravane Tallait-elle voir se jeter à Timproviste sur
son chemin...
A Tôurnon, lieu de garnison du frère cadet de Mirabeau,
la caravane le rencontra. Emilie s'entendait bien avec Boniface,
qui avait de l'esprit, du plus f amilier^ m^s du plus gai ; et
leurs goûts n'étaient pas sans s'accorder aussi : l'un et l'autre
aimaient la vie grasse et facile, les causeries piquantes et môme
graveleuses, et tous les plaisirs de la société. M. de Marignane
dit au chevalier : « Monsieur votre frère doit beaucoup; je
neveux ni ne puis payer ses dettes... Monsieur votre père dit
qu'il ne le peut pas... Que veut-il qu'on fasse pour lui, tant que
ses affaires ne seront pas arrangées? Qu'il passe dans le pays
étranger, qu'il y prenne du service. Je pourrai négocier cela
avec monsieur son père. » Ce n'étaient que des phrases. Arrivée
à Aix, la caravane se divisa, M. de Valbelle allant à Toun^es,
Emilie et son père gagnant Marignane. La comtesse embrassa
aussitôt les devoirs de maîtresse de maison qui vaquaient depuis
la mort de sa grand'mère. Elle était libre désormais de fré-
quenter avec M. de Marignane cette riante et pompeuse cour
(Tamour de Tourves, objet des rêves de sa jeunesse contrariée;
mais il lui déplaisait à présent d'y paraître ; les misères de son
mariage, l'échec de ses espérances, le visible contentement des
personnes qui avaient désapprouvé jadis son coup de tête en
faveur de Mirabeau, tout l'humiliait.
Le marquis de Mirabeau ne permettait que rarement à sa
bru d'avoir auprès d'elle son fils, son GogOy toujours en pen-
sion à Manosque, chez les Gassaud. De Provence, on lui man-
dait souvent /par lettres anon)rmes ou autrement que la sécurité
de cet enfant était menacée chez M. de Marignane, par la cupi-
dité de ses collatéraux. Le propre sentiment d'Emilie sur cepoint
ne contredisait pas ces dénonciations : elle détestait franche-
ment au moins l'une de ses tantes. M"* de Grasse du Bar; elle la
supposait capable du pire pour s'assurer l'héritage de son frère.
Les alarmes du marquis de Mirabeau et celles du bailli se mani-
festaient d'ailleurs à tout propos et prenaient même prétexte de
l'invraisemblable.
Une communication que le marquis de Mirabeau fît à sa
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LA COMTESSE DE MIRABEAU. 895
bru le 4 novembre dut la jeter dans des inquiétudes mieux
fondées. Il s'agissait d'un court mémoire, publié le mois précé-
dent à Paris par la marquise de Mirabeau et M""* de Cabris,
qu'elles allaient distribuant elles-mêmes dans les maisons les
plus apparentes et jusqu'à la Cour, dans le cercle de la Reine*
La composition en était tout entière de Mirabeau, quoique
imprimée à son insu, sinon contre son gré. Elle comprenait un
court mémoire à consulter sur l'invalidité de son interdic-
tion, deux consultations plutôt défavorables, et trois mémoires
adressés naguère par lui à M. de Malesherbes, où le marquis de
Mirabeau était le plus maltraité, mais la diffamation s'étendait
aussi à Emilie. On y lisait à la page 20 :
Ici, je me rappelle que j'ai dû vous parler de M»« de Mirabeau, et on reste
de sensibilité, peut-être bien placé, m'a fait éloigner de ce moment autant
que jeTaipu. Hélas! Monsieur, elle est la mère de mon fils, il est des
choses que je déposerais dans votre sein, il est des choses que je ne crain-
drais pas de dire à vous, père des citoyens, et le plus vertueux de mes
compatriotes : mais qu'oserais-je écrire ? ce qu'effaceraient les larmes de la
honte et du désespoir... Ahl monsieur, vous en verseriez vous-même d'at-
tendrissement et de pitié, si vous connaissiez toute l'étendue de mon infor^
tune... Celle qui me doit tout, l'honneur et la vie, ne peut rien pour moi,
parce que mon père le lui a défendu... Puisse-t-il la défendre aussi des
remords qui la doivent déchirer I...
Ainsi étaient rappelées à Emilie les images de son adultère ;
et ces images couraient les rues de Paris et les corridors de Ver-
sailles! Son beau-père ne lui en demanda pas le commentaire;
comme sa tactique était d'arguer de faux, en ce qui le concernait,
toutes les allégations de son fils,, il lui était interdit d'en faire
plus de cas, en ce qui concernait autrui. Mais si Emilie avait eu
jusque-là l'espérance et le désir de rentrer bientôt cbez l'Ami
des Hommes, il est à présumer qu'à dater de ce jour elle y
renonça ; il lui était plus facile en Provence qu'à Paris de garder
le silence sur les imputations énigmatiques de son mari. Le
marquis de Mirabeau pouvait feindre devant elle de n'y ajouter
aucune foi ; mais comment s'en défendrait-elle auprès de Caro-
line du Saillant et de M"*' de Pailly, dont la curiosité serait à
coup sûr plus active ? Il était à craindre aussi que Mirabeau ne
renouvelât en les précisant ses diffamations; Emilie savait
qu'il ne subsistait en Hollande que de sa plume, aux gages des
éditeurs de libelles. Enfin, il fut arrêté (mai 1777). La com-
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896 REVUE DES DEUX MONDES.
tesse apprit avec soulagement que l'Aini des Hommes le faisait
ramener en France avec sa complice et qu'il vaquait « à sceller
ce forcené comme les abeilles scellent un escargot qui s'est
fourré dans leur ruche. » Vers la fin de 1776, elle avait fait pro-
noncer par les tribunaux sa séparation de biens d'avec lui; elle
crut que cette double arrestation établirait irréfutablement ses
droits à faire prononcer de même la séparation de corps ; et dans
cette persuasion, elle se tranquillisa.
A part ces alertes, l'espèce de veuvage qu'était son existence
nouvelle était comblée des frivoles agrémens qu'elle était le
mieux faite pour goûter. 11 n'était pas jusqu'à son fils, quand elle
le possédait, qui ne Taidftt à en jouir. Le petit Victor lui res-
semblait au physique ; et pour le moral, elle s'y retrouvait
encore avec une complaisance que décèlent ingénument ses
lettres à sa belle-sœur du Saillant. En voici des extraits; le
premier est du 6 septembre 1776 :
Vous avez bien raison, ma chère sœur, de croire que j'aurais été fort ais«
de voir mon fils ; personne mieux que vous ne peut juger de la tendresse
d'une mère. J'ai trouvé mon enfant à peu près tel que je le désirais, c'est-
à-dire gros, gras, même grand pour son âge, robuste, et de très bon ap-
pétit : voilà pour le physique. Quant au moral, vous imaginez bien quH
n'est pas trop développé dans un enfant de trois ans ; mais tout ce qu'on y
découvre m'a paru excellent (vous voyez que je n'en fais pas les honneurs).
Il est très doux, il aime tous ses entours, et même toutes les petites filles de
Manpsque, quelque crottées qu'elles soient. Il n'y est pas du tout difficile,
quoiqu'il soit fort propre pour lui-même, et qu'il se lave les mains toutes
les fois qu'il s'en souvient : il veut bien n'en pas exiger autant de ses pe.
tites maîtresses (c'est ainsi qu'il les appelle) ; et je vous assure que rien ne
m'a diverti comme de lui voir leur donner respectueusement le bras à la
uromenade. Pour moi, il me reçut un peu froidement, mais nous fûmes
ensuite les meilleurs amis possible, surtout quand je lui eus donné de
quoi faire sa cour à sa nourrice. Il fut très sensible à ce procédé ; en tout
j'espère qu'il tournera bien ; j'avoue que j'ai grand besoin de cette espérance.
Du Bar, le 30 octobre, elle faisait ce tableau de sa villégia-
ture qu'on avïiit tant craint de voir inopinément troublée par
l'apparition de son mari ; mais depuis trois semaines, Mirabeau
vivait à Amsterdam :
Nous avons mené ici une vie fort agréable pour beaucoup de gens. Ce
qu'on ne peut pas disputer, c'est qu'elle était au moins fort bruyante. Npus
sommes entourés de nouveaux mariés, et de jeunes gens à marier t il
y a môme parmi ceux-là un mariage conclu pour cet hiver, qui est celui d»
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UL COMTBSSB DE MIRABEAU. 897
1P^« de Vence et de M. de Tourettes. Vous sentez que tout ce monde ne res-
pire que la joie; en conséquence, il a fallu faire des courses à cheval sans
nombre, danser, jouer des proverbes, et s'amuser à toutes sortes de jeux
aussi graves que ceux auxquels nous jouions Tannée passée. J'ai pensé bien
souvent que si papa [le marquis de Mirabeau] nous voyait, il nous deman-
derait quand nous cesserions de délirer, l'avais grand regret, je vous assure,
qu'il ne fût pas à portée de nous faire cette question...
Pendant la saison chaude, Emilie papillonnait ainsi de
château en château, au pied des Alpes de Provence, ne passant à
Aix que l'hiver. Les applaudîBsemens donnée à ses talens divers
n'étaient que de loin en loin entrecoupés du bruit des plaintes
de Mirabeau. Du fond de sa geôle, où son père croyait l'avoir
réduit au silence, il parvenait à faire sortir d'éloquens appels à
la pitié de sa femme et de son beau-père. Emilie y répondait
avec une froideur et une sécheresse visiblement délibérées, tan-
dis que M. de Marignane portait plainte au piinistre contre ce
gendre assez adroit pour enfreindre le règlement des. prisons
d'État et assez méchant pour jeter des nuages sur les ciels sereins
de Tourves et de Marignane. Presque en même temps que Mira-
beau entrait au donjon de Vincennes, où une chambre de dix
pieds carrés était son univers, le tribunal de Pontarlier, jugeant
par contumace, avait condamné la marquise de Monnier à avoir
la tête rasée et à être enfermée sa vie durant au couvent, et son
séducteur à perdre la tête sur Téchafaud. Emilie était sur les
planches, à jouer la comédie, quand lui fut annoncé ce terrible
arrêt ; elle n'interrompit pas la représentation ; et loin de ralentir
par la suite le cours de ses dissipations, elle y entraîna avec elle
son Gogo. Rien ne la divertissait comme de voir cet enfant
prendre du. goût pour ses tréteaux, suivre ses répétitions et
montrer des prédilections marquées pour les rôles du Déserteur
ou celui d'Alcindor dans la Belle Arsène; « il s'essayait à faire
les beaux bras » sur la scène toutes les fois qu'il pouvait y
grimper avec la petite de Galliffet. Car le centre de ces fêtes était,
à deux lieues d'Aix, le château du Tholonet, dont les châtelains
étaient le marquis de Galliffet et son fils, le comte Alexandre.
Ce château, qui subsiste encore, régnait sur un domaine im-
mense et d'un pittoresque varié à merveille. Le corps principal
n'avait ni style, ni ornementation, ni aucune sorte d'appareil
à l'extérieur ; ce n'était qu'une grande maison bâtie à l'ita-
lienne pour recevoir; on y comptait jusqu'à douze petits appar-
TOMi xxxvii. — 1907. 57
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898 REVUE DES DEUX MONDES.
temens de trois pièces, outre les apparteméns des châtelains, les
salons, la salle d'armes, etc. Une belle grille fermait Timmense
cour pavée, sur le côté droit de laquelle était la chapelle; en vis-
à-vis sur le côté gauche, on avait bâti un théâtre. Cet ensemble
repose au pied de la montagne. On y arrive par une avenue om-
bragée de beaux ormes, dont la courbe se déroule noblement à
travers un gracieux vallon qu'un fin ruisseau égaie et rafraîchit.
Une cascade naturelle et des ruines romaines sont à proximité.
Dans ce séjour, la vie était opulente. MM. de Galliff et jouissaient
de plus de cinq cent mille livres de revenu, que Saint-Domingue
leur produisait. Le marquis, seigneur du Tholonet, quatrième
président de sa famille à la Chambre des enquêtes du parlement
d'Aix, avait marié en 1772 le comte son fils, Louis-François-
Alexandre, avec sa cousine Marie-Louise de GallilTet, fille d'un
maréchal des camps et armées du Roi, lieutenant général du
Maçonnais; de ce mariage naquit une seule fille. Bientôt le comte
de Galliffet était devenu veuf. Il n'était qu'un homme de belles
manières, danseur accompli, entiché de représentation. L'impos-
sibilité de paraître autrement qu'en reflet chez le magnifique
comte de Valbelle et l'ambition de l'éclipser dans les fastes de la
vie seigneuriale l'avaient déterminé à créer au Tholonet une cour
rivale de la cour d'amour de Tourves. La comtesse de Mirabeau,
qui cherchait un sceptre, y fut proclamée reine. Ce fut pour elle
que fut construit le théâtre od, pour l'encadrer, on engageait d^
acteurs de profession. Il fallut souvent que le bailli de Mira-
beau, sollicité par sa nièce, vînt assister â ses triomphes d'cc his-
trionne; » mais plus ces triomphes étaient mérités, moins ils
paraissaient convenables au vertueux bailli. Il en maugréait,
assez haut pour être deviné, assez bas pour n'être pas écarté de
ce milieu dont il avait intérêt à se ménager l'entrée comme
Mentor et surtout comme Argus. L'Ami des Hommes lui avait
imposé ce double rôle auprès de sa belle-fille, dont la conduite
et les sentimens étaient difficiles à pénétrer même de près.
Le petit Victor s'inquiétait souvent de l'absence de son papa,
demandant pourquoi il était en prison ; Emilie lui avait répondu
que lorsqu'on ne pouvait parler de son père pour en demander
du bien, il fallait se taire : et l'enfant n'avait plus reparlé de
lui. Mais il y songeait toujours. Emilie se garda bien de lui poser
la question suggérée par le marquis de Mirabeau. Son idée de
séparation révoltait celui-ci, parce qu'une telle demande ne pou-
f
I
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.^
LA COMTESSE DE MIRABEAU. 899
Tait porter que sur le rapt commis par Mirabeau sur Sophie;
et sa prétention à lui, Mirabeau, était que Sophie Tétait venue
joindre spontanément.
Tout à coup, le petit Victor éprouve des malaises étranges.
On s'empresse d'en avertir le marquis et le bailli de Mirabeau,
qui prennent tout de suite peur, le marquis surtout, en souve-
nir des avertissemens qu'il avait si souvent reçus de ne pas lais-
ser son petit-fils, unique espoir de sa race, en un pays où ses
espérances en barraient d'autres. Les médecins déclarèrent qu'il
n'y avait point de danger. Sur leur assurance, le 8 octobre (1778),
date anniversaire de la naissance de son Gogo qui accomplissait
ainsi sa cinquième année,/ Emilie remonta sur les tréteaux du
Tholonet, où il y avait fête et grande i^semblée. Au milieu de
la comédie, on vient lui dire que Victor est dans les convul-
sions, quil agonise, qu'il est mort. On l'emporte affolée; M. de
Marignane tombe accablé; les Grasse du Bar et leur fille, « petit
monstre de laideur et de perversité, » l'entourent; la conster-
nation est sur tous, hôtes et invités. On envoie au château de
Mirabeau prévenir le bailli; on écrit à l'Ami des Hommes. Alors,
devant cette tofbbe creusée sous le théâtre de ses dissipations,
Emilie se regarde elle-même, elle prend en horreur le décor
fragile et menteur de son existence, elle cherche à lire sur le
visage de ses collatéraux l'aveu qu'ils ont empoisonné son fils.
Elle ne supporte plus leur vue ; elle craint pour sa propre exis-
tence; elle déclare qu'elle veut fuir la Provence, retourner au
Bignon dans la famille de son mari, qu'elle appelle maintenant
<c sa famille... » M. de Marignane, « pour faire diversion, » con-
sent au départ de sa fille à qui l'Ami des Hommes rouvre toute
grande sa porte. Le bailli qu'elle va voir la trouve impatiente
de se mettre en route; en rentrant au château de Mirabeau (le
2 novembre 1778), elle s'évanouit; elle veut que le bailli l'em-
mène tout de suite chez son beau-père.
Gomme elle fait ses préparatifs, des lettres de Paris annoncent
que le comte de Valbelle y a succombé à Tapoplexie. Voilà
M. de Marignane, qui commençait à se faire une raison, plus
frappé par cette mort que par celle de son petit-fils... Spectacle
qui apitoyait le bailli de Mirabeau et qui lui fit approuver la
décision de sa nièce de demeurer auprès de son père , comme
retranché de la vie depuis qu'il avait perdu son inséparable Val-
belle. Par une lettre du 26 novembre, Emilie avisa Caroline du
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900 REVUE DES DEUX MONDES.
Saillant du renversement de ses projets. Elle alla s'enfermer èi
Marignane avec son père et avec les femmes qui étaient atta-
chées à ce pauvre Valbelle. Un mois après, tout ce monde avait
recouvré le goût de vivre; la douleur de chacun et celle delà
comtesse même étaient devenues « raisonnables; » M. de Mari-
gnane s'ennuyait chez lui; il voulait reprendre sa vie coulu-
mîère au château du Tholonet. Il engagea Emilie à y repa-
raître. Bientôt, on rouvrit le théâtre, on replanta les décors,
on ralluma les flambeaux, les thyrses refleurirent, et la comédie
reprit de plus belle... D'abord, se sentant « jouer sur les cendres
de son fils, » Emilie s'évanouit à trois reprises. Sa voix était
fatiguée, sa maigreur était effrayante; elle ne pouvait tenir à
table : « cela, dit le bailli, ne fit rien à ce tas d'égoïstes. » Enfin,
elle se raccoutuma. Il n'était plus question que pour la forme de
sa rentrée au Bignon. D'ailleurs, on y intriguait trop évidem-
ment pour la libération de son mari, dont on voulait qu'elle
prît l'initiative pour lui en laisser la responsabilité; l'Ami des
Hommes ne songeait « qu'à tirer race de ces fols. » Le 23 oc-
tobre 1779, — un an après la mort de Gogo, — Emilie récrivait
à M"* du Saillant sur le ton enjoué de l'idylle*:
Te voilà encore grosse, ma bonne sœur ; permets que je m'informe com-
ment tu supportes ce nouveau fardeau ; papa [l'Ami des Hommes] a eu la
bonté de me mander cette nouvelle. Je n'ose pas te dire que, malgré le
plaisir que j'aurai à te voir un petit chevalier, j'aurais désiré que tu ne te
pressasses pas tant de le fabriquer. Mais enfin, à choses faites conseils sont
pris...
Je n'écris pas aujourd'hui à mon beau-père, ma chère sœur, parce qae
j'ai reçu une lettre de M. de Mirabeau, ainsi que papa, dont je veux lui faire
passer des copies, et que, comme je ne les ai que depuis hier soir, je n'en
ai pas eu le temps. Je te dirai seulement que M. de Mirabeau se justifie
tant qu'il peut, surtout du mémoire [à Malesherbes] dont il accuse on
M. de Groubert de Groubenthal (i). Il prie, il s'adoucit, enfin, je t'avouerai
qu'il me déchire Tàme. Que ne me dit-il encore des injiu'es, il me donnerait
de la force contre lui dont j'jai grand besoin. Je manderai à papa la déter-
mination que mon père prendra; il veut se charger des réponses, je crois
qu'il faut que je réponde pour moi...
Je te quitte, ma chère sœur, car j'ai à peine le temps de respirer; j'ai ici
18 ou 20 personnes sur les bras. MM. de Galliffet vont faire leur entrée aux
Martigues à deux lieues d'ici, et ils sont venus, eux, toute leur famille, et
toute notre société à nous, et la famille de ma tante, passer quinze jours
(1) ÀTOcat marron, conseU de la marquise de Mirabeau.
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LÀ COMTESSE DE BaRÀBEÀU. SOI
ici. Je t'assure que tout cela me cause assez d'embarras, et quoique la mai-
son soit grande, elle ne laisse pas d'ôtre remplie... Adieu, ma bonne sœur,
tu connais tous les sentimens que je t'ai voués.
M. de Marignane se refusait net à prêter les mains à la mise
en liberté de son gendre, malgré les sermens de docilité et de
.sagesse qu'il en recevait. Que prouvent, objectait-il, — et Mira-
beau convenait qu'il parlait d'or, — que prouvent les agitations
d'un homme qui veut sortir de prison? Comme à son ordinaire,
il menaçait sa fille de l'abandonner, si elle avait là-dessus une
autre opinion que la sienne, et surtout une autre conduite. La
comtesse redoutait par-dessus tout de le contrarier. Elle disait
à M°* de Vence, qui la conjurait de pardonner à son mari, de
l'écouter, de le reprendre : « Je donnerais de mon sang pour
l'avoir ici tout de suite, sans débats; mais cette lutte avec mon
père m'effraie. » Il est probable qu'elle tendait Toreille plus
com plaisamment qu'à M"** de Vence, à ses tante et cousine de
Grasse et à M. de Galliffet, qui lui répétaient : « Qu'y a-t-il de
plus joli que d'être veuve à vingt-six ou vingt-sept ans, avec
la perspective de, 60000 livres de rente? » — « Et cette jeune
femme, — convenait encore Mirabeau, — n'a pour répondre à
^ut cela que des souvenirs qui ne paraissent relatifs qu'à, un
mort, car on est mort ici. » Ici, c'était le donjon de Vincennes.
A la fin, tiraillée en tous sens, et d'accord sans doute avec sa
conscience, Emilie déclara qu'elle ne demandait pas mieux
€€ qu'on desserrât ses fers, » mais sous la condition expresse
qu'une fois libre de ses mouvemens, son mari n'essaierait pas de
se rapprocher d'elle. Le mjirquis de Mirabeau, et Mirabeau encore
plus formellement, acquiescèrent. Le marquis écrivit à M. de
Marignane :
le vous donne ma parole d'honneur que de mon aveu, mon fîls n'appro-
chera jamais de madame votre fille, que vous no Tayez ordonné ou permis.
Parvenu à ma 66* année sans avoir trompé personne, je ne commencerai
pas à mon Âge à être parjure.
M. de Marignane serra cet engagement dans son portefeuille
et ne daigna pas en accuser réception, se fiant, tant il était ama-
teur de proverbes, sur la véracité du plus répandu : Qui ne dit
mot consent. Le bailli vint lui corroborer de vive voix les enga-
gemens écrits de son frère et de son neveu. Et le 13 décembre 1780,
après quarante-deux mois de détention, Mirabeau vit s'ouvrir
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1
902 BEVUE DES DEUX MONDES.
les portes du donjon de Vincennes. Une nouvelle lettre de
cachet, qui déléguait en quelque façon rautorité royale aux
mains d'un particulier, fixait la résidence du libéré aux lieux
qu'il plairait à son père de lui désigner; Mirabeau ne pouvait
donc rien entreprendre dont le marquis ne fût directement res-
ponsable. Deux objets principaux sollicitaient son activité : le
premier était de dissuader sa mère de continuer ses procès, et
Mirabeau y échoua ; le second était de préparer les voies à sa ré-
conciliation avec Emilie, « et de faire un enfant, » ce qui im-
pliquait sa rupture définitive avec Sophie de Monnier et l'effa-
cement de la sentence de Pontarlier. La fille qu'il avait eue de
Sophie était morte. « Par un faux honneur qu'on se fait d'être
constant, a dit Saint-Évremond, on entretient pendant longtemps
les misérables restes d'une passion usée. » Il ne s'agissait plus
que d'anéantir, avec ces restes, l'arrêt qui authentiquait les
preuves de leur adultère. Il y fallut un procès retentissant, qui
se termina le 14 août 1782 par une transaction, homologuée aus-
sitôt : Mirabeau obtenait sa -mise hors de cause; Sophie s'enga-
geait à vivre au couvent jusqu'à la mort de son vieux mari.
Fier de ce succès, Mirabeau se retourna vers la Provence. Le
20 octobre 1782, il rentrait au château de ses pères, où U
bailli lui avait préparé ime réception bruyante et joyeuse, avec
sonneries de cloches et boites d'artifice. Emilie était alors à
Marignane. Elle et ses conseils n'avaient pas attendu les fan-
fares de l'ennemi pour se préparer à le repousser. Ils penserait
d'abord à faire revivre et exécuter le décret de prise de corps
décerné contre lui jadis à la requête de M. de Villeneuve-
Mouans. Ce procédé indigne leur fut déconseillé, mais ils n'y
renoncèrent pas sans peine.
Dès les premiers mois de 1781, le bailli, docile instrument
des desseins de l'Ami des Hommes, s'était employé à convaincre
Emilie du changement total de son mari et de la grande pitié
des Mirabeau privés de descendance . Il lui avait aussi représenté
l'inconvénient de ses séjours fréquens chez MM. de Galliffet, allant
jusqu'à lui dire devant la comtesse de Grasse du Bar qu'on ne
saurait bientôt plus sa résidence ni même son nom, qu'on l'ap-
pellerait à l'avenir « M"' du Tholonet » et non plus M"* de Mira-
beau. Elle ne parut pas entendre ce mot; mais sa tante en eut
un peu de surprise. Le bailli lisait aussi à Emilie des passages
de sa correspondance avec le marquis de Mirabeau, où celui-ci
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LA COMTESSE DE MIRABEAU. 903
témoignait la plus constante satisfaction de^ la conduite de son
fils ; il insinuait que sa régénération entière ne dépendait plus
que de Tinfluence d'une adroite et vertueuse femme, et qu'au
reste, pour la mettre à Tabri et pour reconnaître ses peines, on
songeait toujours à la faire dame d'honneur de quelque prin-
cesse ou dame du palais de la Heine. Mais Emilie faisait la
sourde oreille. Bientôt elle s'arrangea pour éviter les entretiens
de l'insidieux |)ailli, pour n'être du moins jamais seul^ à les
écouter, pour se retrancher derrière la volonté inerte et négative
de M. de Marignane. Mise au pied du mur, elle dit enfin et
répéta qu'avant tout projet de réunion, il fallait que son mari fit
quelque chose pour réparer, comme d'aller aux insurgens et
d'y faire parler de lui. L'indignation qu'en ressentit le bailli
fut à son comble chez l'Ami des Hommes, qui était d'humeur
peu militaire, et dont c'était un des principes que l'ainé d'une
maison se devait à son agrandissement, et que ses cadets seule-
ment devaient pourvoir au salut de la patrie. Cette expédition
d'Amérique ruinait les gentilshommes qui y prenaient part; et
les Mirabeau y figuraient avec assez de dépense et d'illustration
dans la personne du chevalier Boniface. Envoyer le comte au feu
des Anglais, aux fièvres, aux naufrages, autant avouer qu'on
l'aimait mieux mort que vivant, même repenti. De fait, Emilie
n'avait garde de pousser vers ces hasards glorieux son ami le
comte de Galliffet, quoiqu'il fût colonel de dragons et qu'il n'eût
jamais vu le feu; elle ne préparait avec lui qu'une campagne
de procureurs. Dès juillet 1782, tout ce qu'Aix comptait de ju-
ristes et d'avocats notables se trouvait à la dévotion des Mari-
gnane, pour concerter les moyens d'une séparation judiciaire.
Emilie avait rassemblé toutes les lettres, tant de son mari que
du marquis et du bailli, qui portaient preuve ou témoignage de
l'indignité de Mirabeau; et elle annonçait la résolution de les
publier, s'il la traînait devant les tribunaux ; déjà ses collatéraux
et M. de Galliffet en faisaient courir des extraits affreux sous le
manteau. Le cuisinier de M. de Marignane, renommé comme le
premier de Provence, faisait de son côté merveille ; la plupart
des magistrats d'Aix appréciaient ses talens depuis longtemps. On
allait donc voir ce que pouvait le crédit d'une maison fortunée,
enracinée dans le pays, assurée d'une clientèle innombrable,
contre un aventurier déconsidéré dans sa province par ses dettes,
par ses folies et ses vices, par ses violences et ses impudences,
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904 REVUE DES DEUX MONDES.
et qui n'avait d'autre répond^fant que son oncle, homme honoré,
mais sans influence. Ce plan d'offensive établi, Emilie se chargea
de le développer à M*' du Saillant pour intimider son beau-
père :
A Marignane, le 15 novembre 1182.
Vous m'avez toujours trop témoigné d'amitié, ma bonne sœur, pour qne
je n'espère pas que vous preniez quelque part aux événemens qui me tou-
chent de près. Me voici à la veille d'en éprouver un que j'avais toujours
éloigné par délicatesse et par respect pour l'avis de mon beau-père. Vous
jugez bien, ma bonne sœur, que je veux parler du procès en séparation
avec M. de Mirabeau : à peine est-il arrivé dans ce pays-ci qu'il a écrit à
mon père et à moi pour me redemander, du ton le plus haut et le plus im-
pératif. Il dit en propres termes à mon père qu'il ignore apparemment qu*U
vient de dicter la loi dans son affaire de Pontarlier, de glorieuse mémoire.
Ce succès lui a sans doute persuadé qu'il n'avait qu'à se montrer pour tout
soumettre. Vous pensez bien que cette manière de procéder n'a convaincu
de son changement ni mon père ni moi. le ne veux être la délatrice de per-
sonne, mais vous m'avez promis, ma bonne sœur, que mes lettres ne seraient
que pour vous; ainsi je puis vous dire que j'ai de fortes raisons de croire
que M. de Mirabeau ignore au moins encore les devoirs de la reconnais-
sance.
Nous sommes très résolus, mon père et moi, de soutenir le procès en
séparation, si M. de Mirabeau nous attaque; papa n'épargnera ni sa for-
tune ni aucun moyen pour me soustraire à un homme si peu maitre de lui.
Je suis bien persuadée que mon beau-père ne le soutiendra pas dans les
démarches qu'il prétend faire contre moi. Mon père et moi avons sa parole
d'honneur même de m'en garantir; j'espère qu'il ne mettra pas mon père
dans le cas de la faire valoir; et à la manière dont M. de Mirabeau s'y prend
je suis bien sûre qu'il n'a pas l'aveu de mon beau-père. Vous me connaisses
assez, ma chère sœur, pour sentir combien il serait afQigeant pour moi de
faire retentir les tribunaux des égaremens de M. de Mirabeau. Cest cepen-
dant le seul moyen que j'aie de défendre ma liberté, et peut-être ma vie.
Cest bien dans cette occasion que M. de Mirabeau aurait besoin que mon-
sieur du Saillant se fût mêlé de ses affaires comme à Pontarlier : il ne leur
aurait certainement pas fait prendre une tournure aussi fâcheuse que
désagréable. Ce que je ne conçois pas, c'est que M. le bailli se soit laissé
séduire au point d'approuver des lettres aussi fougueuses et aussi dépla-
cées que celles qu'a écrites son neveu. Il faut que ce dernier ait cru que
j'avais brûlé toutes celles qu'il m'avait écrites avant, chose que je n'ai heu
reusement pas faite; en les lisant, on ne croirait pas qu'elles soient de la
même personne. Enfin, ma bonne sœur, j'ai des preuves de toute espèce
contre lui; mais les bontés de mon beau-père et notre amitié me feront
trouver bien pénible de m'en servir contre quelqu'un qui nous touche
d'aussi près. J'espère encore que mon beau-père se servira de son autorité
pour empêcher qu'il n'y ait un procès aussi scandaleux au milieu de sa
famille, le vous prie, ma chère sœur, de communiquer ma lettre à M. du
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LA COMTESSE DE MIRABEAU^ 90K
Saillant et de me faire part de ses réflexions. Croyez, quoi qu'il arrive, ma
chère sœur, que rien n'alGfaiblipa jamais en moi le souvenir de vos bontés
et le tendre attachement que je vous ai voué pour la vie.
Marignane de Mirabeau.
Cette sommation fit peur & coup sûr au marquis de Mira-
beau, Point de procès, ce fut son mot ; el quoique le bailli fût
d'un avis opposé, le marquis n*en pouvait sensément avoir un
autre. Ces preuves de toute sorte qu'Emilie avait réunies contre
son mari, qu'était-ce, sinon sa correspondance à lui, TAmi des
Hommes, avec sa belle-fille et M. de Marignane? et nul pam-
phlet, nul réquisitoire, ne porterait jamais contre son fils d'accu-
sations plus formelles et plus atroces. Il l'y avait flétri, mis au
ban ded'humanité, « vomi, » pendant cinq années. Il n'oubliait
pas non plus qu'il s'était engagé d'honneur à ne pas permettre au
comte d,'approcher de sa femme et de son beau-père sans leur
aveu. Et vite, il essayait, par une gasconnade, de se tirer de
ce mauvais pas : « Je n'ai rien dit de semblable à la fille. Je me
le suis toujours rappelé, et me suis félicité de ce qu'ils ne
m'avaient pas fait l'honneur de me répondre, parce que parole
non acceptée est parole non donnée, » Le bailli alla commenter ce
proverbe à M. de Marignane, qui le trouva mauvais, et qui dé-
clara qu'il porterait ce manquement à la foi jurée au tribunal
des maréchaux de France. Le marquis de Mirabeau suggérait
encore au bailli un plan de réunion des époux, par le moyen qui
les avait mariés ; il revenait sans cesse à l'exposer, en raillant
les procédés et le langage adoptés par son fils parce qu'ils ren-
daient inévitable l'action judiciaire :
Quant à lui, orgueil marche devant écrasement, dit un vieux proverbe; je
me doutais de son tour de dignité, et je Tai dit vingt fois ici. Il est bien fils
de M"« sa mère qui veut bien qu'on la pende, pourvu qu'il soit question
d'elle. Du bruit ici, du bruit à Pontarlier, du bruit à Aix, il ne lui faut que
cela. Je le leur disais : « Vesse de Loup huit jours après son arrivée en
Provence et plus tôt, se trouverait au chevet du lit de sa femme..., et l'on
compterait après. Au lieu de cela, Vesse de Loup fera de la dignité, rendra
notoire son arrivée, et des phrases, et engagera le conflit; et Vesse de Loup
de faire une belle histoire et un volume de plus au récit de ses malheurs
pour tirer les larmes des yeux des Anglais... Quant à sa femme, au fond, je
la crois embarrassée. Elle est dans une de ces circonstances dont l'impé-
rieuse idée du devoir peut seule nous tirer; et quand on nous a nourri à
l'inverse de cela, adieu cette ressource. Au fait, je le répète, une femme de
chambre gagnée, que sais-je I (car ce n'est pas à moi à lui enseigner les
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906 REVUE DES DEUX MONDES.
épisodes) aurait tout conclu... — Fût-ce d'une chatte tricolore, il nous faut
maison et postérité. Il ne s'agit que de gagner une domestique et tout est
dit... Je trouverais cent écus mieux employés à gagner cette femme de
chambre qu'à gagner procureurs et avocats. »
Mais, observait le bailli, c'était précisément l'adresse avec la-
quelle Mirabeau avait eu Emilie une première fois, qui Tempô-
cherait de la ravoir de même, la femme de chambre de la com-
tesse étant mariée au valet de M. de Marignane; en outre, la
ruse ne serait « ni noble ni honnête. » Le 22 décembre, Mira-
beau et son oncle vinrent s'installer à Aix. Emilie et les siens,
restés à Marignane, avaient lancé l'interdit contre quiconque les
recevrait. Une marchande de modes s'écriait que leur arrivée
faisait décommander et dérangeait tout, assemblées, bals, comé-
dies %t soupers, et qu'on ne vendait plus rien. On ne leur témoi-
gna effectivement que peu de sympathie, et fort discrètement.
Les paysans et le peuple seuls furent pour eux: cela n'avançait
rien, au contraire. Quand les Marignane rentrèrent à leur tour
à Aix, le 10 janvier 1783, leur terrain était fait et circonscrit à
leur gré. Ils reçurent le lendemafïi la visite du bailli, qu'enhar-
dissaient d'étranges rapports sur les sentimens d'Emilie. On la
disait empêchée de se réunir à son mari uniquement par les
obsessions de son entourage, qu'elle exécrait. A la vérité, elle
n'eût consenti qu'à un entretien, par-devant témoins, avec
Mirabeau, pour lui signifier sa résolution de vivre séparée et
pour la lui faire approuver à l'amiable ; et quand il demanda
cette conférence, elle lui fut refusée. Dans ses conversations avec
le bailli, où M. de Marignane était toujours en tiers, Emilie ne
cessait d'inculper son mari sur la publication de ses mémoires
à M. de Malesherbes et sur l'affaire de Pontarlier. « Et ce qui
t'étonnerait, écrivait le bailli à son frère, si tu connaissais moins
les femmes, c'est que son grand grief était à cet égard qu'il avait
abandonné M"** de Monnier. » Mirabeau se présenta lui-môme
rue Mazarine à l'hôtel de son beau-père; éconduit, il annonça
C[u'il reviendrait. Mais le lendemain, un cerbère était préposé à
la garde de la porte, avec ordre de crier main-forte, si on fai-
sait mine de le bousculer. Le premier président du parlement
restauré, M. des Gallois de la Tour, s'avisa de mettre les parties
en présence, à sa table, et de les faire s'expliquer comme par
hasard. MM. de Marignane et de Galliffet se présentèrent les
premiers : mais quand on annonça le bailli et le comte de Biiri-
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LA COMTESSE DE MIRABEAU. 907
beau, fls se retirèrent incontinent. Emilie, enfin, renvoyait à son
mari, non décachetée, sa lettre du 28 février. Il l'avisait aussitôt,
en réponse à ce procédé, qu'il introduirait son action devant les
tribunaux; et il publiait, sous le titre d'Observations^ de nom-
breux extraits des lettres qu'Emilie lui avait écrites depuis son
départ de Manosque en septembre 1774, jusqu'à son refus de
le rejoindre à Pontarlier, en octobre 1775. On connaît ces lettres
elles-mêmes. Mirabeau n'en citait guère que les protestations
d'amour, de reconnaissance, de dévouement entier. Pour tout
commentaire, après chacun de ces morceaux, il ajoutait en
grosses capitales : Et M™* de Mirabeau n'a jamais revu, depuis
qu'elle écrivait ainsi, le mari dont on prétend qu'elle veut être
SÉPARÉE ! » Sans doute ; mais elle en avait beaucoup entendu par-
ler. Le coup^ pourtant, était habile et fort parce qu'il était me-
suré. Là-dessus, Mirabeau vint à plaider lui-même « avec bien de
la douceur et de la modération, » au dire de M. de Marignane.
Si Emilie l'avait entendu, le cri unanime fut qu'elle serait tombée
dans ses bras. Elle fut condamnée à rejoindre son mari jusqu'à
la conclusion du débat au fond : elle interjeta appel ; Mirabeau
demanda l'exécution de la sentence nonobstant appel. Ces termes
de chicane amusaient Emilie. Un trai^nous repeindra au vif sa
douceur enjouée et son incorrigible légèreté. Si elle ne suivait pas
les audiences, elle fréquentait régulièrement les réunions de ses
avocats, dans le cabinet de Portalis, qui portait la parole pour
tous. Elle y venait toujours accompagnée du comte de Galliffet
et d'un second sigisbée, M. de Yernègues. Et, tandis que ses
hommes d'affaires et ses galans délibéraient, elle jouait aveo
l'enfant de Portalis, le caressait, le berçait, l'endormait sur ses
genoux, ou bien le remettait sur pieds en le baisant et en lui
disant: « Petit, réveille-toi, nonobstant appel. »
Le marquis de Galliffet ne voyait pas avec plaisir son fils
prendre en cette querelle des attitudes aussi provocantes; mais
ses conseils n'étaient pas écoutés. Le comte Alexandre poussait
Emilie aux extrémités. Les Observations du comte de Mirabeau,
son plaidoyer tendre et pathétique, les applaudisse mens qui
avaient accueilli le premier arrêt des juges en sa fav.eur, ses
airs de confiance hautaine et calme, tout faisait prévoir à la plu-
part une défaite du clan Marignane. Pour l'emporter, il semblait
que la comtesse n'eût plus d'autre alternative que d'arrêter le
procès par une promesse de réunion à plus ou moins court
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/
908 REVUE DES DEUX MONDES.
terme, ou que de rendre cette réunion à jamais impossible en
déshonorant Mirabeau. Le comte de Galliffet soutint ce dernier
parti, qui fut adopté. Il hâta et surveilla l'impression d'un mé-
moire énorme, où s'accumulaient les accusations les plus infa-
mantes, tracées dans un style outré, et presque toutes emprun-
tées à la correspondance du marquis de Mirabearu qu'on citait à
grandes pages, en les soulignant et en les tronquant sans aver-
tissement au lecteur; et le tout avait bien l'air irrécusable.
Prévenus de cette publication imminente, dont M. de Galliffet
colportait déjà furtivement des exemplaires, le bailli et Mirabeau
tentèrent une diversion ; mais les termes de la transaction pro-
posée par eux, et qui faisait Mirabeau seul juge des personnes
qu'il siérait à sa femme de recevoir pendant le temps de leur
séparation amiable, furent jugés blessans. De son côté, Emilie,
en communiquant son mémoire ^u bailli, l'avait nais en demeure
de se résoudre, dans les trois heures, soit à le voir paraître,
soit à accepter une conférence par-devant témoins, laquelle n'eût
été, disait-elle, qu'une occasion de signifier à son mari, en mé-
nageant son amour-propre, sa volonté de rester pour toujours
séparée de lui. Le bailli dédaigna d'entrer en composition là-
dessus et retourna le méyioire sans réponse. Quelques instans
après, on en commençait la distribution dans le public : par lœ
soins de M. de Galliffet, un exemplaire en allait au café des
nobles, un autre à celui des bourgeois. Le succès en fut énorme;
il s'étendit à Paris, à Londres et à Berlin ; et il exigea bientôt
une réimpression. Succès abominable! C'était vitrioler Mirabeau
de la main de son père. Il ne sourcilla pourtant pas.
La veille de cet attentat, Mirabeau avait déjà donné la mesure
de son empire sur lui-même, au plus fort de l'excitation géné-
rale. Il se promenait sur le Cours avec un Anglais de ses amis,
milord Peterborough, M"!* de Vence et deux autres des pre-
mières dames de la province. M. de Galliffet venant à croiser ce
groupe qu'il connaissait bien, le dévisagea et passa sans le sa-
luer. L'Anglais voulait fondre sur lui, Tépée haute. Ce fut Mira-
beau qui l'arrêta et qui sauva M. de Galliffet, disant « qu'il était
pour l'instant le capitaine des gardes de cet homme. » Ce sang-
froid était sa dernière, sa plus forte chance de gagner son pro-
cès; on estima qu'il fallait coûte que coûte le forcer à s'en
départir. Pascalis, dit-on, fit prévaloir l'idée de le piquer au vif
si cruellement <( qu'il s'emportât comme un cheval entier : nlors
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LA COMTESSE DE MIRABKAtK^C H:; ^^^
on le tiendrait. » En effet, à Taudience du 7 mai, Porlalis annonce
qu'il a des « horreurs à dévoiler, » il outrage son adversaire, le
ilétrit, l'irrite; si bien que, dans sa réplique du 23 mai, Mira^
beau, foulant aux pieds tout ce qui Ta retenu jusqu'alors, pro-
duit Taveu de l'adultère d'Emilie, sa lettre au mousquetaire
Gassaud ; il incrimine Tindépendance de ses juges, à qui il a
déjà fait l'injure de ne les pas visiter; il se retourne enfin
contre Portails, qu'il terrasse, et qu'on entraîne hors de la salle,
pleurant de honte, d'effroi et de faiblesse.
Les Marignane épouvantés et divisés sollicitèrent une média-
tion. Mirabeau avait annoncé la production de lettres où Emilie
incriminait la conduite et les mœurs de M"* de Croze, la maî-
tresse de son père. Entre ces deux femmes, la guerre s'envenima
vite. M. de Marignane défendit sa maîtresse contre sa fille. Si
son gendre lui avait remis les lettres en question, et si elles
avaient eu le caractère qu'on lui disait, il aurait de son autorité
enfermé Emilie au couvent ; mais pressé de les faire voir, Mira-
beau dut demander un délai pour les obtenir de son père qui,
sans doute, refusa de s'en dessaisir ; et la manœuvre échoua.
De son côté, Emilie relevait la tète, niait avoir écrit rien de ce
qu'on lui reprochait, accusait la pusillanimité des siens, et
repoussait tout arrangement avec son mari. Cependant, elle
accepta de transiger, le 16 juin au soir. A l'audience du len-
demain, Mirabeau devait reprendre la parole. Ferdinand, frère
de Marie-Antoinette, gouverneur de la Lombardie autrichienne,
archiduc de Milan , et l'archiduchesse , voyageant en France
sous les noms de comte et comtesse de Nellembourg, prenaient
alors à Aix les eaux de Sextius. Ils occupaient avec leur suite,
rue Mazarine, un hôtel contigu à l'hôtel Marignane. Ils firent
savoir qu'ils viendraient entendre le stentor de la province. A
l'idée que Mirabeau achèverait de la déshonorer devant ces
augustes personnages, Emilie eut peur, ou on lui fit peur. La
Reine aimait les Galliffet; elle avait marié une cousine du si-
gisbée d'Emilie au duc de Fronsac, fils du maréchal de Riche-
lieu, après des incidens assez romanesques ; elle eût été fort mé-
contente d'apprendre par les relations de l'archiduc Ferdinand
qu'un membre de cette famille qu'elle favorisait jouait un rôle
sans grandeur dans le retentissant procès du comte de Mirabeau.
Emilie fit alors proposer à son mari une séparation amiable de
dix années pendant lesquelles elle se retirerait au couvent qu'il
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910 REVUE DES DEUX MONDES.
lui désignerait, s'il consentait à la laver entièrement le lende-
main de l'imputation d'adultère. Mirabeau y consentit. Mais son
plaidoyer était composé; il ne put que le mutiler, que Taffaiblir,
et qu'écarter du front d'Emilie la foudre, non le nua^. Pea
satisfaite de cette demi-rétractation, elle retira après l'audience
ses promesses. Si son calcul n'avait été que de paralyser Mira-
beau et de lui donner l'air désavantageux d'une hésitation ou
d'un recul, elle n'avait pas trop mal compté. Le procès reprit.
Finalement, la Cour, écartant les griefs allégués par la comtesse
et ne retenant à la charge de Mirabeau que la diffamation résul-
tant de la lecture et du commentaire de la lettre d'Emilie aa
mousquetaire Gassaud, prononça la séparation de corps et d'ha-
bitation. Mais la comtesse aurait-elle la liberté de sa personne,
ou serait-elle mise au couvent, ou laissée à la surveillance de
son père? Une sentence intervînt qui lui donna toute liberté
(5 juillet 1783).
Cet arrêt et les juges qui l'avaient rendu furent siffles; des
ovations accompagnèrent le tribun vaincu. Les Marignane, em-
barrassés d'une victoire si mal accueillie, se réfugièrent à la
campagne. M. de Galliffet reçut des injures et même des pierres,
et on le chansonna. Le jour même de l'arrêt, il fut prié par le
comte de Mirabeau de lui rendre raison de Tinjure récemment
faite à M"' de Vence et des provocations de toute sa conduite
pendant le procès. On a plusieurs versions de cet épisode. Les
partisans de Mirabeau prétendirent qu'en cette affaire, le colonel
de Galliffet s'était comporté sans entrain, et C[u'il avait mérité
même que son adversaire lui fît un envoi d'écrevisses avec c^
mot : Parce qu'elles reculent.
Le comte de Galliffet semble n'avoir eu tout d'abord que la
crainte d'encourir la peine de duelliste, en acceptant un appel et
un rendez-vous fixe qui eût fourni la preuve de cet appel. Nou-
velle visite de Mirabeau le lendemain matin ; et le soir, à la
Comédie, nouvelle provocation, qui fait du scandale et embar-
rasse M. de Galliffet. Le rendez-vous pour le lendemain est
pourtant confirmé.
M. de Galliffet partit de la plate-forme à onze heures ; il rencontra à i>ea
de distance M. de Mirabeau qui lui dit qull était suivi, et qu'il était presque
sûr qu'on allait leur donner des gardes. Comme le terrain n'était d'ailleurs
pas propre ni le lieu assez solitaire pour le combat, M. de Galliffet dit à
M. de Mirabeau que personne ne les suivait et qu'il se rendit le plus tdt
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LÀ COMTESSE DE MIRABEAU.
911
possible derrière 2«i» Bénédictines où il allait le retrouver. Arrivés tous deux
sur ce dernier loatl, M. de Mirabeau témoigna les mêmes craintes; alors
M. de Galliffet répondit qu'il n'était plus temps d'attendre et découvrit sa
poitrine à son adversaire; celui-ci en fit autant, et ils mirent tous deux
répée à la main.
Le comte de Galliffet se borna d'abord à parer les bottes et à se dé-
fendre. Cependant la pointe de son épée ayant touché l'habit du comte de
Mirabeau du côté de la poitrine, le comte de Galliffet craignant de Tavoir
blessé lui dit : Je vous ai touché, êtes-vous blessé? Le comte de Mirabeau ré-
pondit que non et le combat CQutinua. Le comte de Mirabeau porta à son
tour un coup d'épée qui passa entre les cuisses du comte de Galliffet et lui
perça sa culotte. M. de Mirabeau dit alors au comte de Galliffet qu'il était
blessé. Le comte de Galliffet dit qu'il était en état de continuer, le comte de
Mirabeau voulut finir le combat déclarant qu'il était satisfait, qu'au fond il
n'avait point d'animosité contre lui. Il s'approcha de lui et lui toucha la
main en le priant de lui faire donner de ses nouvelles.
Mais M. de Galliffet s'étant le môme jour rendu chez Emilie,
Mirabeau déclara partout que son adversaire avait manqué à sa
promesse de ne plus voir sa femme ; promesse que M. de Gal-
liffet nia avoir faite ; et une nouvelle provocation lui fut adressée
sur le Cours où il se promenait en boitant, ayant la cuisse
enflée. Mirabeau déclara se rendre à Vaucluse où il appelait
le comte de Galliffet. Celui-ci nia encore avoir reçu cet appel;
mais il est assuré que Mirabeau, s'étant rendu à Vaucluse, l'y
attendit plusieurs jours durant, et de là sans doute lui envoya
des écrevisses, péchées dans la célèbre fontaine.
Cependant les personnes préposées à l'ordre public s'étaient formalisées
des jactances du comte de Mirabeau... M. le premier président l'a fait venir
chez lui, et le comte de Galliffet; ils s'y sont trouvés ensemble, le comte de
Mirabeau lui a parlé fort honnêtement, et lorsqu'il a voulu lui marquer de
la reconnaissance d'avoir déclaré au prévôt qu'il n'avait point reçu d'appel
de sa part ou de proposition de se rendre à Vaucluse, le comte de Galliffet
lui a répondu d'une manière noble et simple qu'il n'avait pu répondre
autrement au prévôt, parce qu'en effet il ne lui en avait donné aucun. Le
reste de la conversation a été honnête..., et, le lendemain, ils ont dîné en-
semble chez M. le premier président, avec plusieurs officiers, quelques
gentilshommes et quelques membres du Parlement.
Après s'être diverti plusieurs semaines durant à Aix et à
Marseille dans la compagnie des adorateurs de la Saint-Huberti,
qui alors chantait alternativement sur les scènes de ces deux
villes, Mirabeau donna suite au projet qu'il avait publié de faire
casser Tarrèt du Parlement ; et le 9 septembre, à cet effet, il prît
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9i2 REVUE DES DEUX MONDES.
le chemin de Paris. Cette offensive vigoureuse- »nquîéta bientôt
les Marignane qui publièrent un mémoire en^^%fense. Dans un
mémoire qu'il répandait à son tour pour justifier son recours en
cassation, Mirabeau insérait la fameuse lettre d'Emilie au mous-
quetaire; et ce mémoire ayant été supprimé par ordonnance du
garde des Sceaux, il le réimprimait en Hollande et le réintro-
duisait par ballots en France. Dans les premiers jours de jan-
vier 1784, Emilie et son père vinrent à Paris solliciter une fin
à ces poursuites. Ils L'obtinrent non sans peine. La lettre de
cachet qui maintenait Mirabeau sous la main de son père avait
été rendue par celui-ci au ministre. L'Ami des Hommes avait en
même temps fermé sa maison à son fils, qui passa bientôt en
Angleterre pour éviter les représailles du garde des Sceaux. Cette
circonstance fit croire à Emilie que l'hôtel de la rue de Seine lui
restait ouvert comme par le passé ; mais quand elle s'y présenta,
ayant prévenu de son désir de revoir la chambre qu'elle y
avait occupée, elle trouva porte close, suivant Tordre de son
beau-père. Emilie était désormais <( son ennemie. » En juillet de
la même année, elle refit un nouveau séjour à Paris. Caroline da
Saillant reçut d'elle à cette occasion un billet affectueux, billet
non signé, car Emilie, depuis sa séparation, avait abandonné
son nom de comtesse de Mirabeau ; elle n'osait pas signer Mari-
gnane tout court sous les yeux de sa belle-sœur. Au vrai, elle ne
méritait plus guère de porter que ce nom dérisoire de « Madame
du Tholonet, » que lui avait décerné jadis le bailli de Mirabeau.
Sa liaison avec le comte de Galliffet dura jusqu'aux approches
de la Révolution, dans le décor que nous avons décrit. De cette
période brillante et vide, Emilie n'a laissé de vestiges que des
billets qui la montrent occupée à tenir la maison de son père, à
recouvrer ses fermages, à pourvoir sa table de truffes, de gibier
et de vins...
Pendant ce temps, la réputation de Mirabeau, établie par le
succès de son livre contre les lettres de cachet, s'était accrue
d'année en année au bruit de ses interventions incessantes dans
les affaires du royaume. Lorsqu'il vint en Provence préparer son
élection de député aux États généraux, Emilie s'intéressa vive-
ment à ses démêlés avec la noblesse. Son fin bon sens et un
retour d'ambition la rangèrent tout de suite du parti qui blâ-
mait comme une maladroite et inutile injure la prétention des
aristocrates provençaux d exclure de leurs rangs le fils de l'Ami
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LA COMTESSE DE MIRABEAU. 913
des Hommes comme interdit, non noble et sans fief; il sut qu'elle
l'approuvait de prendre appui sur le Tiers et de se déclarer
rhomme de la Constitution , c'est-à-dire l'ennemi de l'arbitraire et
des privilèges. Le comte de Galliffet s'était remarié. Si ce n'avait
été la perspective de vivre avec Mirabeau « entre un fumier et
un palais, » Emilie eût cédé aux conseils qu'elle recevait de tous
côtés de lui rouvrir les bras.
Bientôt, Mirabeau eut lieu de croire que pour vaincre les
hésitations d'Emilie et pour la soustraire aux conseils opposés de
son entourage immédiat, il lui suffirait de frapper son imagina-
tion et de l'entraîner dans un mouvement de l'allégresse popu-
laire. Il savait que sa réunion avec elle comblerait d'aise les vieux
jours de l'Ami des Hommes. En octobre 1788, il avait promis à
celui-ci que s'il obtenait, grâce à son intervention, une place aux
États généraux,' Emilie cesserait de lui demeurer étrangère. Aux
premiers jours de mars 1789, il fit à Aix une rentrée triomphale.
Un peuple unanime, accouru au-devant de lui, l'escortait et
faisait retentir la contrée du son des cloches, de l'explosion des
boîtes d'artifice, et de la clameur encore plus joyeuse et plus
haute des vivats. On le proclamait Père de la Patrie. Aux portes
d'Aix, plus de dix mille citoyens l'attendaient. On détela sa voi-
ture, on le harangua, on le couronna; soixante-dix communes
lui présentèrent leurs remerciemens ; tambourins et galoubets,
torches et fusées, portaient ce délire à son paroxysme. Jour et
nuit sa maison restait entourée. Une députation que Marseille
lui envoyai! fut, à son arrivée, le 7 mars, arrêtée par une troupe
de paysans qui la forcèrent à les suivre rue Mazarine, à l'hôtel
Marignane. Ici, tous dirent qu'ils voulaient parler à M"* la com-
tesse de Mirabeau. Elle dut se montrer et écouter une harangue
en provençal qu'ils lui débitèrent pour la supplier d'aller retrou-
ver son mari : « C'est une trop belle race; ce serait dommage
qu'elle manquât. » On ne sait ce qu'elle répondit, mais elle
demeura chez son père. 11 n'est guère douteux cependant quo
cette démarche ne l'ait émue et flattée. Emilie écrivait plus sou-
vent à sa belle-sœur Caroline; elle lui commentait de son point
de vue les événemens auxquels son mari avait part; ses
réflexions plaisaient beaucoup à Mirabeau. Emilie l'engageait
surtout à prendre au plus tôt le ministère, quitte à démis-
sionner avec fracas s'il rencontrait des difficultés excessives du
côté de ses collaborateurs éventuels qu'elle jugeait très bien être
TOMK XXXVII. — 4907. 58
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91 i R&VUE DES DEUX MONDES.
envieux, médiocres, et prêts à le trahir. Sur ces entrefaîtes, ces
mêmes hommes firent voter, le 7 novembre 1789, un décret qui
interdisait aux députés l'entrée au ministère ; Emilie conjectura
aussitôt que ce décret visait uniquement Mirabeau ; elle déplora
avec beaucoup de sens cet échec dans une de ses lettres & M"* du
Saillant. Prenant alors prétexte de ce grave sujet d'entretien,
Mirabeau se décida, en décembre, à rédiger le brouillon d'une
lettre que Caroline adresserait à Emilie pour la conjurer de
mettre enfin sa conduite d'accord avec les sentimens qu'elle lais*
sait paraître. Nous ne reproduirons pas cette lettre tendre,
insinuante et même pathétique, car M. de Bacourt a insérée
au recueil de la correspondance de Mirabeau avec le comte de
La Marck.
Emilie démêla sans peine que dans cette lettre M** du
Saillant n'était que le porte-voix de son frère; elle évita de se
confier à elle avec plus d'abandon. Son extrême réserve, que
rien n'entamait, dépitait en Mirabeau le mari et le chef de
maison ; mais elle faisait en même temps l'admiration de l'homme
d'État. Il n'eût pas voulu auprès de lui d'une femme crédule»
incontinente en paroles et peu secrète. Quelques semaines avant
son élection à la présidence de l'Assemblée nationale, Mirabeau
projeta de se rendre en Provence et d'y « faire miracles ; » il
était décidé à y succomber dans quelque sanglante apothéose,
ou à n'en revenir que Thomme de la nécessité, imposé par les
circonstances au Roi, à l'Assemblée et à la nation ; il comptait *
ramener Emilie. Mais ses amis lui représentèrent au dernier
moment que son absence ajouterait au désarroi général et com- ]
promettrait son élection à la présidence qui eut lieu le 30 jan- j
vier 1791. Presque aussitôt, la coalition des jacobins exigeait de ^
lui un effort qui l'exténuait et précipitait sa fin. Il succombait 1
dans la nuit du 26 au 27 mars. Il n'était plus lorsque Emilie i
apprit sa maladie. A ce moment, si elle avait mesuré sa res-
ponsabilité dans cette catastrophe, son fiel, comme Villon dit
qu'il fait aux mourans, eût dû se crever sur son cœur.
V. — LA COMTESSE DELLA ROCCA
Aix n'avait reçu qu'en maugréant l'impulsion des tumultes
révolutionnaires. La noblesse s'opiniâtra dans une inertie qui
livra en peu de temps l'empire de la rue à la bourgeoisie consti*
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LA COMTESSE DE MIRABEAU. 915
tutionnelle, puis au peuple républicain^ enfin à la plèbe anar-
chiste. Pendant que la prise de la Bastille enthousiasmait la pLur
part des grandes villes et que Marseille, toujours plus ardente,
multipliait les adresses de félicitations aux Goustituans, la
municipalité d'Aix hésitait à se déclarer; elle était embarrassée
de parler autant que d'agir ; et le 23 juillet seulement, elle ju-
gea opportun de formuler en termes vagues et pompeux ses
complimens obligés à Nosseigneurs de TAssemblée. Louer la
Constituante équivalait pour beaucoup d'aristocrates et môme
pour quelques robins à. faire amende honorable à Mirabeau.
De ce nombre étaient le comte de Galliifet, Portalis et PascaUs,
qui n'avaient rien oublié depuis 1783 : ils eussent préféré s'abs-<
tenir; mais la prudence leur commanda de signer tout de m6ma
cette adresse de dévouement et d'amour. Le premier, Portalis
qui avait renoncé à représenter la Provence « depuis, avait^il
écrit, qu'une sénéchaussée y avait assez mal entendu ses in-*
téréts pour députer le comte de Mirabeau aux États généraux, »
Portalis se réfugia dans une inaction boudeuse et solitaire.
M. de Galliffet émigra ensuite avec sa jeune femme, sa fille div
premier lit et son vieux père. A la fin de 1789, M. de Mari-
gnane alla « faire un voyage » à Nice, où la plupart des émi-
grés de Provence se rassemblaient, pour rester à courte portée
de leurs domaines et surveiller sans trop de peine les gens qu'ils
laissaient chargés de leurs affaires ; Monaco et Turin étaient leurs
autres centres principaux de rassemblement. Vers le môme
temps, Jaubert, qui avait été l'habile avocat-conseil de Mira-
beau dans son procès en séparation,, devint procureur-syndic
d'Aix. Bientôt, les aristocrates qui tentaient de se concilier les
sympathies du populaire et, à plus forte raison, ceux qui tenaient
tête à leurs anciens vassaux, cliens et serviteurs révoltés, subi-
rent chaque jour les pires traitemens. Le 14 juillet 1790, le
vieux marquis d'Albertas fut poignardé sous les yeux de sa
femme, dans sa propriété de Gemenos, pendant un banquet en
plein air qu'il offrait à la garde citoyenne. L'échafaud était
dressé en permanence à Aix sur la place du Boulevard. Les
imprudences de langue et de gestes d'un (ol et brave vieux gen-
tilhomme, le chevalier de Guiramand, causaient une émeute ; on
mettait à sac le cercle Guion, où, sous le nom à' Amis de tordre
et de la paix, se réunissaient les nobles, les parlementcdres et
les officiers du régiment Lyonnais; le sang coulait. L'avocat
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91G REVUE DES DEUX MONDKS.
Pascalis était arrêté avec M. de la Roquette; et, quelque temps
après, la populace les pendait à une corde de réverbère. M. de
Guiramand ne tardait pas à éprouver le même sort. Emilie s'eu
fut rejoindre son père à Nice.
Tant que son mari vivait, elle pouvait se croire personnelle-
ment en sécurité sous Tégide du nom de comtesse de Riquelti-
Mirabeau, qu'elle s'enorgueillissait d'avoir repris. Quand il fut
mort, il y avait de quoi tretnbler entre une populace enhardie
par rimpunité de toutes les profanations et une municipalité qui
ne s'intéressait que distraitement au vide de la tribune nationale.
Au milieu de la consternation universelle, Aix n'avait eu que des
accens criards et mesquins. Un deuil public de trois jours (H, 12,
13 avril 1791) avait bien été prescrit; et puis, on avait décidé
Tércction prochaine sur une des places de la ville d'une statue du
Père de la Patrie; mais en même temps, la municipalité dAix
s'était ingéniée à ne pas faire les frais de cette statue; elle de-
mandait à l'Assemblée de les mettre au compte de la Nation.
Une année ne s'était pas écoulée depuis la mort du tribun,
et la Révolution, maîtresse à l'intérieur, avait dû faire face à la
coalition des émigrés avec les puissances étrangères. li€ consul
général de France à Nice surveillait les affidés du Ck>mte d'Artois,
qui avait son quartier général à Turin. C'était M. Le Seurre. Il
envoyait à Paris les rapports les plus alarmans sur ces menées.
Au printemps de 1792, sommée de rentrer à Aix sous peine d'itt-
scription sur la liste des «^.migres, de confiscation de ses biens
et de mise à mort si elle était appréhendée, Emilie se présenta
devant ce consul général, munie du certificat suivant :
Certifie moi soussigné, chinirgien-major au service de Sa Majesté le Roi
de Sardaigne, que M°>« la comtesse de Riquelti, de constitution délicate et
très sensible, se trouve depuis environ six mois travaillée d'une affectioo
spasmodiquc générale, mais qui fait particulièrement ses ravages à Yc^
tomac, où elle excite constamment le vomissement des alimens les mievx
choisis qu'elle prend. Cette maladie a résisté jusqu'à ce jour aux remèdes
les mieux indiqués; et la malade se trouve en conséquence réduite à un tel
état de faiblesse qu'il l'oblige à garder continuellement le lit, et lui rtoà
impossible de pouvoir entreprendre actuellement le -voyage qu'on lui con-
seille et qu'elle désire, de repasser en France où on ose espérer que la sa-
lubrité de l'air natal rendra les moyens curatifs plus efficaces. Et pour être
telle la vérité, j'ai signé le présent, pour lui servir et valoir ce que de
raison. — Nice, le 9 avril 1792.
Signé : Boufmui.
Enregistré à Aix le 13 avnl 1192.
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LA COMTESSE DE MIRABEAU.
917
AxTi] 1792 ! premier mois anniversaire de la mort de Mira-
beau : Emilie le passe donc dans les afflictions du corps et de
l'esprit... Mais est-elle vraiment si malade? Elle est enceinte.
Du comte de Galliffet? non point, M. de Galliffet avait émigré,
non à Nice, mais à Turin et, de là, à Livourne, où il n'était
occupé, sans doute, que des nègres de Saint-Domingue qui
menaçaient de changer cette colonie, source de ses immenses
revenus, en un champ de ruines, de massacres et d'incendies. Il
aurait bientôt à gagner sa ne et celle des siens, comme maître
h danser ; et en peu de temps, il apprendrait à pratiquer l'éco-
nomie avec tout Texcès qu'il apportait naguère dans sa dépense.
Laissons Emilie nous dire elle-même le nom de son nouvel
amant et nous mettre au fait de sa situation niisérable, que son
père lui défendait de régulariser par un mariage. Devant cette
opposition irréductible, Emilie avait prié Tévêque de Nice de
consentir à un mariage secret ; mais ce prélat, fort attaché à son
temporel, avait refusé; et il avait exposé les motifs peu évangé-
liques de ce refus avec une candeur si inconsciente qu'on aimera
mieux en sourire que s'en offusquer; et d'ailleurs, ils laissaient
il la pauvre Emilie la ressource d'en appeler à la bonté du roi
de Sardaigne, Victor-Amédée III. Elle lui adressa en effet cette
supplique :
La dame comtesse Riquetti, veuve Mirabeau, libre et émancipée, désire
épouser le comte Foucard de la Roque fils, lieutenant dans le régiment de
Nice, tant pour mettre à couvert son honneur que pour assurer un état au
gage de leur amour qu'une grossesse très avancée leur promet. Les tenta^
tives auprès de son père pour obtenir son consentement lui ayant fait con-
naître que des démarches ultérieures ne lui attireraient que son indigna-
tion qu'elle redoute plus que la mort, elle a ouvert son cœur à Tévêque de
Nice, d'accord avec le comte de la Roque et sa famille, en le priant avec
les plus vives instances de lui accorder la permission de contracter un
mariage secret qui, dans la malheureuse position où elle se trouve, est
Tunique remède à ses maux. L'évêque de Nice reconnaît qu'à son âge et
dans son état les lois sont pour elle, mais il n'ose acquiescer à sa demande
par la crainte, dit-il, d'être désapprouvé par la Cour. Dans cette situation
désespérée, elle implore la clémence du Souverain, elle dépose dans son
sein le secret de son honneur et le supplie d'ordonner à l'évêque de Nice
de consentir à son mariage sans la participation de son père ni d'aucune
autre personne qui puisse l'en instruire, ce qui est la grâce qu'elle demande
sur toutes choses, comme celle d'où dépend peut-être son bonheur et sa
▼ie.
A l'appui était jointe la réponse négative de M. de Nice :
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918 RËYUB DES DEUX MOADES.
Madame,
^e ne puis qu'être vivement et profondément pénétré de la situation pé-
nible dans laquelle vous vous trouvez, madame, entre Testime, Tamitié et
l'engagement avec M. de la Roque et la tendresse et le respect pour un père
qui ne respire que pour vous et auquel vous devez tout. J'ai fait les plus
exactes réflexions, comme llmportance de l'affaire Fexige, sur cette impo-
sante alternative pour me décider sur le parti que je deTsis suivre. D'un
e/^té, il semble y avoir les lois de la justice, de la conscience et de lliou-
neur, de l'autre, les lois de l'honnêteté la plus délicate : mais, toutes ré-
flexions faites, je vois clairement que la loi de la conscience est pour M. de
la Roque, qui no pourrait refuser de vous épouser, madame, si vous le
demandez; mais si par des raisans justes vous jugez à propos de refuser le
mariage ou de le retarder, ni Tun ni l'autre manquent à la loi de la religion,
de la justice et de l'honneur.
De l'autre côté, il est bien reconnu que vous manquerez à la loi de
l'honnêteté la plus rigoureuse envers M. le marquis [de Marignane], et par-
devant le monde entier, et de ma part, s^ je donnais les expéditions pour
votre mariage en secret, il est sur que je passerais auprès de cette ville, de
tous les Français et de toute la voisine Provence pour le plus malhonnête,
impudent et le plus imbécile des évêques, et je perdrais parfaitement cette
confiance que le diocèse a envers moi, et par les étroites relations que
M. le marquis a avec la maison d'Artois qui se trouve à Turin, je ferais moi-
même la plus mauvaise et indigne figure auprès de la même maison et de
la Cour de notre souverain, d'autant plus que je ne pourrais pas même ma-
nifester la seule raison qui me justifierait à quelque égard. Vous pouves
bien imaginer, madame, que je n'ai d'autre partage en ce monde que ma
réputation, mon honneur et mon devoir, et, en soutenant un emploi pablic,
je dois en être fort jaloux.
Je ne dois plus rien ajouter, parce qpie vous avez de l'esprit, des senti-
mens pour voir toute l'étendue, la délicatesse et les suites de cette affaire,
et vous m'en avez donné des marques dans les dernières lignes de votre
lettre très obligeante.
Daignez, madame, d'agréer les assurances du profond respect avec lequd
j'ai l'honneur d"ôtre, madame,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
CuARLEs-EuGfcNK, évêquo de Nice.
Nice, ce 6 mars 1792.
Les Poucard de la Roque s'appelaient plus exactement Footf-
didella Rocca-sparviera. Spirito Francesco Focardi avait obteBii,
le 6 octobre 1772, le fief de Rocca-sparviera ; il en avait reçu l'in-
vestiture, le 9 janvier 1773 ; à cette date remontaient donc' les ori-
gines nobles de Tépoux d^Émilie. Aussi M. de Marignane, qui
avait tous ses quartiers sans dérogeance, déclarait-il « avec les
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J
LA COMTESSE DE MIRABEAU. '919
expressions les plus fortes » que, sa fille étant l'unique héritière
de tous les biens, fiefs et titres de son antique maison, il aimerait
mieux la voir donner le jour à un bâtard qu'épouser hbrs de
France un comte aussi récent. Mais les conseillers du roi de
Sardaigne se montrèrent favorables à Tunion contrariée. « Il
s'agit, disaient-ils, de procurer à un sujet de Sa Majesté, qui a
rhonneur d'être à son service, et à une honnête famille, un pa-
trimoine de la rente annuelle de 35 000 francs environ. » Cet
argument l'emporta. L'évêque reçut l'ordre de donner sa per-
mission imo reluctanie pâtre. Ainsi put être célébré à Nice, en
l'église cathédrale de Sainte-Ré par ate, le 9 juin 1792, « le mariage
de l'illustrissime Honoré-Marie-Joseph Foucard, fils de l'illus-
trissime Esprit-François Foucard, comte de la Roque, et de
rillustrissime Emilie de Covet de Marignane... » La comtesse
.avait auparavant, le 28 avril 1792, donné le jour à un fils.
Sur ces entrefaites, la Révolution redoubla d'énergie, Tinter^
vention étrangère étant imminente; et le lieutenant délia Rocca
prit les armes contre la France. Les émigrés qui n'étaient pas
dans les camps virent toutes leurs ressources taries. M. de Mari-
gnane, devenu besogneux, se résigna à partager la demeure de
sa fille et à avouer un gendre dont il tirait sa subsistance, qui
guerroyait pour le rétablir, lui et ses pareils, dans ses privilèges
. et ses biens, et qui allait recevoir plusieurs blessures des plus
graves au cours de cette tourmente de cinq années. Ce qui ne
contribua pas peu à consolider ce rapprochement fut une maladie
qui mit Emilie au bord du tombeau et qui ^a retint dans son
lit ou à la chambre durant dix-huit mois. A la fin de 1796, ce
mariage tant réprouvé sembla mettre Emilie, et son père avec
elle, dans une situation privilégiée par rapport aux autres émi-
grés qui rentraient en France. La qualité d'étranger de son
mari lui faisant espérer qu'elle revendiquerait avec succès ses
droits sur les biens de M. de Marignane^ elle arriva à Lyon vers
le 10 novembre.
Il était à prévoir que ses démarches la conduiraient inces-
samment à Paris, et que les conseils, l'expérience, l'appui de
M. du Saillant lui seraient profitables. Elle s'enhardit à les solli-
citer, à écrire à Caroline ; mais il était assez embarrassant de lui
annoncer un aussi prompt changement d'état civil. On devine
que son excellente mémoire des faits et de leurs circonstances
de temps et de lieu fit totalement défaut à M""" délia Rocca dans
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"'^'
920 REVUE r^ES DEUX MONDES.
1
celte occasion ; d'après .ses explications sommaires et vagues,
Caroline n'eut pas sujet de faire tout de suite des rapproche-
mens de dates injurieux aux mânes du « grand Mirabeau. »
Quand elles en vinrent aux confidences de détail, ces belles-
sœurs avaient retrouvé leur mutuelle affection d'antan, et Emilie
avait eu le bonheur de reconnaître par divers et notables services
ceux qu'elle avait reçus des membres de la famille du Saillant
et de leurs parens et amis. Au début de Tannée suivante
(février 1798), comme elle était de nouveau à Lyon, Emilie
apprit la mort presque soudaine de son second mari. Elle fit
part aussitôt de ce nouveau malheur à Caroline du Saillant
(1«' ventôse an VI).
Emilie était créancière de Caroline pour une somme proba-
blement assez forte. Le marquis de Mirabeau n'avait laissé à ses
enfans qu'une succession onéreuse et disputée. Le meilleur en
était l'hôtel de la rue de Seine, mais les deux tiers en étaient
confisqués par la République comme bien d'émigrés. Quant à
Mirabeau l'orateur, on sait qu'il ignorait en mourant l'énormité
de son passif, et que des legs qu'il crut pouvoir faire, presque
seuls furent exécutés ceux que lamitié généreuse de M. de la
Marck prit à sa charge. Sa mémoire, bientôt noircie et déchirée,
n'avait pu môme protéger sa sœur aînée contre les persécutions
terroristes; Caroline avait connu les prisons pendant cinq mois,
et elle en était sortie fort malade. Son fils unique, institué par
Mirabeau son légataire universel, figurait sur la liste des émi-
grés : cette circonstance avait frappé de nullité un testament
déjà difficile à réaliser. M"* du Saillant avait sans succès demandé,
le 29 ventôse an III, « aux citoyens administrateurs du dépar-
tement de Paris » d'être personnellement relevée de cette dé-
chéance. En somme, les prêts d'Emilie délia Rocca lui avaient
été des plus secourables ; mais elle n'en pouvait rien rembourser,
Toutefois, elle ne paya pas que de « mots » Emilie qui en avait
payé tant de gens en 1774 et, sans doute, depuis. Elle lui pro-
posa de rentrer à l'hôtel Mirabeau, et d'y finir sa vie conuoie chez
elle. M. de Marignane, rentré àAix, s'accommodait bien d*y vivre ^
tout seul. Emilie le quitta pour toujours, ainsi que sa mère et ^
que son fils, abandonné à la famille de la Roque. Elle reprit son |
nom de comtesse de Mirabeau et vint habiter le !•' floréal an M
avec Caroline.
Ce n'était pas un grossier désir de« rentrer dans son argent •
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LA COMTESSE DE B4IRABEAU. 921
qui ramenait Emilie dans cette maison qu'elle avait si obstiné-
ment fuie alors qpe sa conscience, son honneur, sa gloire, tout
l'y rappelait ; ce n'était pas non plus le défaut d'affections et de
dévouemens assurés. Il semble d'autre part que cet asile était
le dernier qu'elle eût dû choisir, vaniteuse, craintive du qu'en-
dira-t-on etj en somme, peu généreuse, comme nous l'avons vue..
Circonstance plus singulière : Emilie ne choisissait pas pour se
rattacher à son premier mari un moment bien favorable à sa
mémoire. Les cendres de Mirabeau, rejetées du Panthéon, repo-
saient toujours dans la fosse commune du petit cimetière Saint-
Étienne-du-Mont, et son cercueil restait commis à la garde du
tenancier d'un hôtel garni, côte à côte avec le cercueil do
Marat; ses principes, son œuvre, étaient en abomination à la
plupart ; ce qu'il avait eu d'honnête, de docte, de sérieux, était
revendiqué par ses anciens collaborateurs, avides de ressaisir
sous une forme magnifiée et immortelle la matière brute qp'ils
lui avaient fournie. Et bien mieux, ou bien pis, tandis que
l'homme d*État, le tribun et le pamphlétaire subissait cette
éclipse et ces profanations, la satire de l'homme privé obtenait
chaque jour plus de crédit. P. Manuel avait publié les quatre
volumes des Lettres originales de Mirabeau écrites du donjon de
Vincennes à la touchante et misérable marquise de Monnier.
Tout au long de cet épais recueil, Emilie était flétrie, reniée,
raillée; et cette diffamation qui était universellement reçue
comme véridique, elle en avait pu faire sa lecture sans prendre
en haine Mirabeau et, avec lui, tous les objets qui lui avaient
appartenu et qui le rappelaient ! Elle l'avait donc toujours aimé;
elle l'aimait donc toujours davantage.
A n'en pas douter, c'était bien par Teffet d'un amour post-
hume et d'un vif désir d'expiation qu'Emilie se trouvait ramenée
dans cet hôtel de la rue de Seine qu'elle et Mirabeau avaient
habité peu de temps, et jamais ensemble. Emilie venait y goûter
les seuls plaisirs possibles d'une vie manquée et finissante :
plaisirs de s'affliger, d'épouser une ombre, de rendre à son
mari mort les devoirs de fidélité, de dévouement, de tendresse,
qu'elle avait le repentir de lui avoir refusés vivant. Telle Cornélie,
après le trépas de Pompée, jouissait de ses larmes et chérissait
son deuil à la place de l'époux disparu; telle Emilie embrassait
la mémoire de son héros et ne la voulait plus quitter; et elle res-
sentait comme une offense personnelle l'extrême injustice de
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922 REVUE DES DEUX MONDES»
ropinion publique à Tégard de Mirabeau. Un témoin nous dit :
« On la voyait toujours occupée de son Mirabeau. Elle ne cessa
de s'entourer de ses lettres, de ses portraits, de sa musique de
prédilection qu'elle chantait avec une voix et un art encore admi-
rables. » Ce témoin était le fils adoptif de Mirabeau, plus tard
3on apologiste éloquent et pieux, alors jeune homme de 14 à
16 ans, Gabriel Lucas de Montigny. On l'appelait Coco, comme
on avait appelé Gogo le petit Victor. Il avait été recueilli par
M. et M""* du Saillant k la mort de l'orateur, dont il hérita tous
les papiers de famille. Emilie poussa l'afTection pour cet enfant
étranger jusqu'à le traiter comme son propre fils et à lui léguer
par testament toute la partie disponible de sa fortune, c( legs
considérable qu'un iriéparable vice de forme laissa sans effet. »
El)e mettait autant dé soin, sinon de libéralité, à s'occuper des
sept enfans survivans de sa bonne sœur Caroline, de ses gendres,
de ses petits-enfans et de tout son intérieur.
C'est ainsi qu'elle jouait, à rideau baissé, sur le théâtre de ses
premières ambitions, son dernier proverbe; c'est ainsi qu'elle
se couchait comme elle avait fait son lit. Ce vieil hôtel Mirabeau
avait conservé intact, avec son luxe royal, la chambre de Mar-
guerite de Valois : Emilie se plaisait à évoquer cette spirituelle
et galante figure, à se comparer à elle, à ce que rapporte avec
une indulgente délicatesse Lucas de Montigny, « non, certes, par
la beauté et les galanteries, mais par les vicissitudes d'une vie
pénible et des orages de famille, par le périlleux isolement d'un
divorce, par le goût et la pratique des arts et des lettres. » Il
ajoute qu'elle vécut ainsi deux années, souvent mélancolique,
plus souvent gaie, selon les variations de sa santé assez mau-
vaise, et de ses affaires dont le rétablissement éprouvait des dif-
ficultés... Caroline du Saillant séjournait alors le plus souvent
en Limousin où tantôt la maladie et tantôt ses intérêts la rete-
naient. La dernière lettre qu'elle reçut d Emilie trahissait la
détresse et la lassitude d'une existence désormais consciente de
son inutilité. Il s'agissait pourtant de lui annoncer un heureux
événement, la rentrée à Paris de son fils émigré, le comte Victor
du Saillant, à qui le 18 Brumaire avait rouvert les portes de la
patrie et rendu la liberté de résider auprès des siens. Mais le
bonheur môme ne pouvait plus émouvoir Emilie qu'en lui tirant
des plaintes. Elle écrivait donc à Caroline, de Paris, le ^7 plu-
viôse an Vlll (16 février 1800) :
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LA C0MTE86B DE MIRABEAU. 923
J ai été malade, ma bonne sœur. J'ai eu du chagrin ; rien ne m'a réussi
et mes peines sont empîrées. A présent tous reconnaissez bien la femme
qui se laisse abattre, qui ne peut plus remuer ni pied, ni patte, et qui
n'écrit point à sa sœur, quoiqu'elle l'aime tendrement, et qu elle soit
comblée de ses bontés. A travers mes chagrins et cette espèce de mort mo-
rale^ je n'en ai pas moins senti Tivement l'adoucissement du sort de Victor.
Votre absence dans cette circonstance m'a fait une peine que je ne puis
vous dire; un soupir accompagnait chaque démonstration de joie... Si j'en
crois vos enfans et les promesses qu'on leur a faites, je serai bientôt dans
une meilleure position. Mais j'ai appris au moins à ne plus me flatter, et je
subis mon sort avec patience tel qu'il est. Mon père se porte bien ; il est
reiFeaa dans son premier asile. Puissé-je un jour le revoir 1 Mon ûls est envi-
Jtmné de cruelles maladies qui attaquent presque toutes les familles ; ce
n'est pas là une de mes moindres inquiétudes. Pardon de tous ces détails^
mais je connais, mon aimable sœur, votre bonne et ancienne amitié pour
moi. Une de mes plus douces espérances est de la voir durer toute notre
vie... Adieu, ma bonne sœar, aimez-moi comme je vous aime; je vous
embrasse de toute mon àme.
Emilie avait obtenu sa radiation provisoire sur la liste des
émigrés de sou département ; mais elle ue parvenait pas à la
Tttttdre définitive. La Provence ne Tattirait plus, et Paris n'avait
^us à ses yeux son doux prestige d'autrefois. Elle avait perdu
pour jamais son joli sourire continuel, le premier de ses charmes
^t le dernier. De petits malaises, inévitables affronts de Tâge,
achevaient de Tépuiser, sans toutefois la rendre maussade. Tout
à coup surprise par une maladie aiguë, elle mourut, en quelques
iieures, à peine âgée de quarante-huit ans, le 15 ventôse an VUI
(6 mars 1800), dans la chambre et dans le lit môme de Mirabeau»
ce dont le souvenir lui inspirait chaque jour des regrets plus
passionnés. »
Il n'est pas rare que les êtres dont la présence nous a fait
souffrir nous laissent inconsolables de leur absence, de leur
mort. Mais si l'on s'explique sans peine cette dévotion au tribun
disparu» il parait bien moins naturel (|ue, pour satisfaire aux exi-
gences d'un culte assez chimérique, Emilie ait négligé de rendj-c
les soins positifs dus à son vieux père, à sa mère, au fils unique
de son second lit, et qu'elle ait vécu ses dernières années dans
l'éloignement volontaire de l'un et de tous ceux des siens qui
lui survécurent. M. de Marignane mourut à Aix le 22 octo-
bre 1803, plus que septuagénaire, et M"' de Marignane, le 27 dé-
cembre 1814, dans la même ville. Le fils d'Emilie, Charles
Foucard de la Roque, a son Charles, » mourut à Marseille le
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924 * REVUE DES DEUX MONDES.
27 juillet 1806, âgé de treize ans. Pourquoi Emilie n'eut-elle pas
la constance de sacrifier les restes de sa vie stérile à Tégoïsme
du vieux marquis, et sembla-t-elle préférer à son propre enfant
un enfant aimable et bien doué, mais dont Mirabeau n'était pas
même légalement le père adoptif ? Pourquoi, sinon parce que,
rappelée trop tard et par une obsession maladive à la conscience
de ses devoirs inaccomplis, elle ne pouvait supporter de vivre
entre d€S parens et un fils qui lui étaient à reproche, en qui elle
voyait ensemble la cause et TefTet de ses principales fautes de
conduite. Elle quitta ainsi le monde comme elle y était entrée,
comme elle s'y était soutenue, en préférant des ombres flat-
teuses, mais décevantes, à des réalités pénibles, mais honorables
ou glorieuses.
En 1780, prenant lui-môme ses illusions pour des certitudes,
le marquis de Mirabeau envisageait avec optimisme Favenir de
sa bru et de son fils; il les voyait bientôt réconciliés, multipliant
les rejetons mâles de la race ; et il écrivait à son frère : « J'ai
toujours pensé que cet assemblage bizarre était, au fond, ce
qu'il fallait à l'un et à l'autre. A elle, il lui faut des odeurs fortes,
des mauvais ragoûts, parfois des passe-temps de singe ; à lui du
piquanf, du caprice, de la résistance souple ; ils sont à peu près
faits l'un pour l'autre. » Mirabeau voyait là-dessus moins super-
ficiellement que son père, à la même époque ; et il a rendu, selon
nous, pleine et exacte justice à Emilie, dans cette phrase : << Ni
l'âme forte, ni l'esprit élevé, mais née pour être raisonnable,
elle l'aurait été, si je n'eusse pas été très fol et d'une volée
trop haute et trop inégale pour elle... »
Dauphin Meunier.
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REVUE DRAMATIQUE
CoMéDiE-pRANÇAisE i Élcctre, tragédie en deux parties, en vers, adaptée de
Sophocle, par M. Alfred Poizat. — Théatrb-Antoine : Anna Karénine,
pièce en cinq actes et sept tableaux, d'après le roman de Tolstoï, par
M. Edmond Guiraud. — Théâtre Sarah-Bkrnhardt : Les Bo liions, pièce en
quatre actes, en vers, par M. Miguel Zamacoïs. — Athénée : Sa sœar,
comédie en trois actes, par M. Tristan Bernard.
Le moulage pris sur une statue antique par un bon praticien ne
nous laisse pas indifférens. Ce n'est qu'une copie, celle d'une œuvre
détachée de Tensemble dont elle faisait partie, enlevée à la place
où elle devait figurer, transportée dans une atmosphère et dans un
milieu pour lequel elle n'était pas faite. Mais il suffit que les lignes
essentielles du chef-d'œuvre aient subsisté : nous en recevons encore
une grande impression. Il en est ainsi pour ces adaptations de tragé-
dies grecques, que la Comédie-Française considère ajuste titre comme
faisant partie de son répertoire. Celles qu'on nous donne aujourd'hui
sont aussi fidèles qu'il est possible, et très près d'être de véritables
traductions. Nous portons en toutes choses le môme souci d'exacti-
tude. Nous ne sommes plus du tout d'avis qu'il faille jeter des fleurs
sur les colosses de l'antiquité, et, par exemple, pour nous rendre
Electre plus sympathique, nouer une intrigue d'amour entre elle et le
fils d'Égisthe. C'est à peine si l'adaptateur se permet, ici ou là, d'éla-
guer quelques détails, de supprimer quelques traits qui sembleraient
obscurs : tout son efiTort est de rendre exactement le caractère, la
physionomie, la saveur de la pièce antique. Il veut être fondé à nous
dire : « Applaudissez, Athéniens, c'est du Sophocle! » Nous lui
savons gré de cette discrétion et de cette piété. Ce mérite est excel-
lemment celui de V Electre que vient de faire jouer M. Alfred Poizat.
L^autour a suivi pas à pas son modèle. Il a prêté aux perâonnages do
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926
RËyU£ DES DEUX MONDES.
Sophocle on langage aisé et noble. Ses vers ne sont pas gâtés par
le lyrisme à outrance que nous devons aux romantiques et qui serait
ici deux fois une faute de goût. Ils sont faciles, colorés sans sur-
charge et sans empâtement; quelques-uns sont remarquables d*éclat
ou d*harmotiiev On ne pouvait mieux présenter à des spectateurs
modernes la pièce du vieux tragique. Et le fait est que ceux-ci
l'ont acclamée.
Car il ne suffit pas de dire qu'on Ta écoutée sans ennui. Et, à ce
propos, comment ne pas noter l'espèce de déni de justice dont les
mieux intentionnés d'entre les critiques se rendent coupables en pa-
reille matière? Chaque fois qu'ils rédigent le bulletin d'une de ces re-
présentations d'oeuvres anciennes, ils cherchent consciencieusement
dans leur vocabulaire tous les synonymes au mot: respect. Ils portent
témoignage pour les égards avec lesquels un public qui sait vivre
accueille ces vénérables survivans d'espèces disparues. On dirait, aies
entendre^ que ce public prête une attention de bienséance à ces
propos d'ancêtres qui ne peuvent plus nous toucher. Cela est si loin
de nousl Les conditions de vie, les façons de penser, les procédés
de l'art, tout a tellement changé I Nous pouvons encore admirer ces
œuvres consacrées, mais le moyen d'en être émus?... Ce système
d'appréciation est des plus faux. Le plaisir que nous a causé la
représentation à' Electre n'a pas été essentiellement diiîérent de celui
que nous procure une pièce moderne. Nous avons été pris par les
entrailles. Nous nous sommes associés aux sentimens qu'éprouvent
les personnages, nous avons partagé leurs inquiétudes, nous nous
sommes désolés ou réjouis avec eux. Un exemple le prouvera sura-
bondamment. Le point central de l'action est id la « reconnaissance •
d'Electre et d'Oreste. Electre, — depuis si longtemps I — prépare un
vengeur à son père. Elle fait élever au loin Oreste, entretient avec lui
une secrète correspondance : tout doit aboutir à l'instant où le frère
et la sœur enfin réunis pourront combiner leurs efforts et accomplir
l'œuvre longuement méditée. Cette reconnaissance, si attendue et
prévue qu'elle pût être, a remué la salle tout entière ; à l'angoisse a
succédé la satisfaction ; un frisson de contentement a couru parmi
nous; les applaudissemens ont éclaté avec une belle spontanéité.
Avouons donc que ces vieux chefs-d'œuvre n'ont pas cessé de
nous causer le plaisir même que nous demandons au théâtre; écar-
tons cette prévention admirative qui les relègue dans des sphères
supérieures et inaccessibles I Pensons moins à les respecter et lais-
sons-nous aller plus librement à les chérir 1 Leur action directe sur un
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«H
REVUE DRAMATIQUE. 927
public d'aujourd'hui est un fait : il n'est pas sans intérêt de l'expliquer
et d'en indiquer les causes.
Electre peut d'autant mieux nous servir d'exemple qu'elle n'est
pas, dans le répertoire antique, l'une des pièces les mieux appropriées à
notre goût moderne. Elle n'a, pour nous plaire, ni l'énormité du drame
eschyléen, ni le romanesque du ihé&tre d'Euripide. EUe n'est même
pas, entre les pièces de Sophocle, celle que nous préférons. On n'y
trouve pas cette progression dans l'horreur qui fait pour nous le succès
û'Œdipe-Roi, On n'y rencontre pas, comme dans Antigone ou dans
Œdipe à Colone, une de ces touchantes figures qui restent pour nous
la personnification de la piété filiale et de l'esprit de sacrifice. Au
contraire, le rôle d'une Electre, d'un Oreste est pour révolter notre
conscience. Oreste, revenu à Argos pour commettre un parricide, n'a
pas un instant d'hésitation, pas un scrupule, pas un frémissement.
Souvenons-nous d'Hamlet! Placé dans une situation analogue, le
héros shakspearien est aussitôt en proie au trouble d'une conscience
bouleversée : la face du monde est pour lui changée ; il se pose avec
angoisse le problème de notre destinée ; il discute avec lui-môme, il
ergote au. lieu d'agir, il devient fou. Souvenons-nous de l'Electre
moderne qui s'appelle Colomba 1 Elle aussi, la jeune fille corse, 80
consacre, sans faiblesse et sans remords, à son œuvre de vengeance.
Mais, sous chacun de ses gestes et dans chacune de ses paroles, nous
devinons l'ironie de l'auteur qui se platt à nous effrayer et à nous
scandaliser; l'impersonnalité de Mérimée n'est qu'apparente: à vrai
dire, il souligne le caractère atroce de cette aimable furie et s'amuse,
en disciple docile de romantique, à fabriquer un monstre. Pas un mot
dans l'auteur grec ne laisse soupçonner qu'il désapprouve la conduite
de ses héros. C'est bien à l'aventure de deux parricides que nous
allons nous intéresser : pas une atténuation à cette cruauté, pas un
répit dans ce drame continûment tendu et dur. Qu'en dépit de notre
sensibilité, — et chacun sait si nous sommes des personnes sensibles I
— nous puissions, non seulement supporter ces horreurs, mais y
prêter une attention complaisante, voilà quelle est ici la merveille,
et c'est par quoi éclate la puissance de TOlusion créée par l'art.
D'abord, la pièce est admirablement construite, et c'est un plaisir,
celui même du théâtre, de voir une action marcher à son terme avec
cette sûreté infaillible. Oreste a machiné tout un plan pour rentrer, sans
être reconnu, dans le palais de son père, et tromper la vigilance in-
quiète de ses ennemis. Ce plan va s'exécuter devant nous, point par
point. Nous sommes dans le secret de la ruse. Nous n'aurons, à aucun
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928 REVUE DES DEUX MONDES.
moment, la gêne de Tincertitude, et nous applaudirons bien plutôt au
succès progressif d'un scénario dont chaque effet a été savamment
combiné.' Oreste se fait passer pour mort, et qui refuserait d'admirer
la fertilité d'imagination dont fait preuve le gouverneur, en racon-
tant un accident dont il invente à mesure les détails tout à fait vrai-
semblables ? La nouvelle de cette mort présumée a pour résultat de
porter à l'extrême la fureur enfin satisfaite de Cl3rtemnestre et la
détresse d'Electre. Comment la jeune fille croirait-eUe encore à l'exis-
tence de ce frère tant aimé, quand elle tient dans ses mains l'urne
pleine de ses cendres? C'est ici la fameuse invocation, un de ces
passages où l'art grec, à force de simplicité et d'émotion intense,
atteint si aisément au sublime. En fait, les tragiques grecs étaient an
peu embarrassés pour amener la reconnaissance du frère et de la
sœur. Une boucle de cheveux, un signe extérieur, une « croix de ma
mère, » ils sentaient bien que c'était là un pauvre moyen. Mais nons
ne songeons guère à discuter. Au point d'émotion où nous sommes
arrivés, nous n'avons plus aucune envie de faire les difOciles. Nons
admettons d'autant plus volontiers cette reconnaissance, que noos
la souhaitons de toutes nos forces. Désormais, l'aspect de la pièce
est changé. Elle ne peut plus que courir au dénouement, à ce
double meurtre, prévu depuis les premières scènes, vers lequel nons
n'avons cessé de nous acheminer et que la logique théâtrale récla-
mait.
Notez que Sophocle écrit à une époque entièrement dégagée de la
barbarie de mœurs, que suppose la donnée de ces drames atroces.
Mais il n'a pas le choix : le sujet de ses pièces lui est imposé. Lni
aussi, il est obligé de faire accepter l'idée d'un double meurtre à des
spectateurs qui ne sont nullement sanguinaires. Pour cela, il a soin
de ne pas laisser leur esprit s'égarer. Pas un mot qui puisse leur
suggérer un doute sur la légitimité de cette tuerie finale. Personne i
dans la pièce qui ne considère ce meurtre comme nécessaire. Non i
seulement Electre, Oreste, le gouverneur, l'appellent de tous leurs I
vœux et y travaillent de tout leur effort, mais ceux qui vont en être |
victimes n'ont pas douté un instant qu'il ne fût suspendu sur lenr
tête. Clytemnestre n'a pas osé se débarrasser d'Electre, parce qu'elle
a pensé que ce nouveau crime serait d'un mauvais effet; mais elle l
la redoute, et elle tient Oreste en exil. Égisthe, dès qu'il découvre |
le cadavre de sa complice, sait qu'il n'a plus qu'à mourir. La doace |
Chrysothémis elle-même, si elle ne s'est pas jusqu'alors associée anx
projets de vengeance de sa sœur, ce n'est pas du tout qu'elle les jnge '{
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REVUE DRAMATIQUE. 929
impies, mais c'est qu*elle les croit inexécutables et ne se sent ni
assez de force, ni assez de courage pour ces résolutions extrêmes.
Nous nous . imprégnons, à notre insu, de cette atmosphère. Nous
ne songeons pas à discuter un principe si universellement admis.
Nous sommes, pour un soir, les partisans de la loi du talion.
C'est encore une loi du théâtre, que nous nous y rangions toujours
du côté de ceux, quels qu'ils soient, qu'on nous montre comme les
opprimés et les soufTrans. Electre est le personnage sur qui le poète
a concentré notre attention. Or Electre est malheureuse. Elle souffre
dans sa piété filiale, parce qu'elle a été témoin de l'assassinat de son
père et que l'horrible vision ne cesse de hanter sa mémoire. Elle
souffre dans sa conscience religieuse et morale, parce qu'elle sait
qu'il y a des devoirs envers les morts, et que, ces devoirs n'ayant pas
été remplis, l'ombre désolée d'Agamemnoi? erre et réclame en vain
l'aide des vivans. Elle souffre dans sa dignité de princesse royale, car
eUe a sous les yeux le triomphe insolent de l'usurpateur. Enfin elle
pleure sur elle-même, sur ses maux de toutes sortes et presque sur
sa détresse matérielle. Car elle est réduite dans le palais de son père
à une condition servile: elle a faim, elle a froid. Un moment vient
où, croyant son frère mort, elle éprouve cette sensation, unique en
horreur, celle de se sentir seule au monde, abandonnée de tous, sans
appui, sans espoir. Toute notre pitié se déclare pour elle et nous applau-
dirons au châtiment de ses bourreaux.
Ajoutez un suprême attrait. L'étude du cœur humain nous appa-
raît ici dans sa fraîcheur toute neuve, avec le charme incomparable des
premières découvertes. Dans le théâtre de Sophocle^ en effet, le fantôme
de l'antique Destin n'efface pas à tel point les personnages humains,
que nous ne puissions y reconnaître les lois éternelles de notre con-
dition. Sophocle a relégué au second plan la fatalité : elle forme en
quelque sorte le décor et la toile de fond ; le devant de la scène est occupé
parle jeu des passions et des caractères. L'amour coupable, l'erreur
sensuelle est à l'origine de cet enchaînement de crimes. Que Clytem-
nestre ne prétende pas être la mère outragée qui a vengé le sacrifice
de sa fille, Iphigénie ; ce n'est là qu'an prétexte : sa passion adultère
l'a rendue complice du meurtre de son mari I Electre n'est pas davan-
tage l'instrument aveugle de la fatalité. Au contraire, elle est pleine-
ment consciente de sa résolution. Elle a pesé les motifs, elle a vu,
avec la clarté de l'évidence, où est son devoir, et c'est pourquoi elle y
marche d'un pas si ferme, en ligne si droite. Elle est une volonté qui
agit. L'unité de son caractère est d'ailleurs faite d'élémens complexes.
TOME XXX vu. — i907. 59
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^^^fï^J
930 REVUE DES DEUX MONDES.
Le poète y distingue différens mobiles, la piété, mais aussi Torgueil,
la.réflexion, mais aussi la colère et l'emportement. Si énergique qu'elle
soit, Electre a ses instans de défaillance. Et si rude' qu'elle nous appa-
raisse, elle est capable de tendresse. Quand elle croit avoir, à jamais,
perdu Oreste, celui qu'elle pleure en lui ce n'est pas seulement le ven-
geur disparu, c'est aussi le frère qu'elle s'était habituée à aimer de
loin. Quand elle le retrouve et qu'elle tombe dans ses bras, pendant
une minute elle se souvient qu'elle est femme et faite pour la douceur
des émotions. La psychologie est déjà en possession de son objet et
de ses moyens ; comme elle sait démêler chez un même individu la
diversité des mobiles, elle sait noter la différence irréductible des
natures : elle se plait à opposer Chrysothémis et Electre, pour montrer
comment deux caractères didsemblables se comportent en présence
d'une même situation. Il y aura toujours, et dans toutes les affaires
humaines, un parti de la résistance et un parti de Tagenouillement.
Aussi bien, l'opinion du vieux poète, sur le train des choses, n'est pas
si éloignée do' la nôtre. Chacune de nos fautes se continue par une
longue série de conséquences ; chacun de nos actes a d'infinies réper-
cussions; nos erreurs en provoquent d'autres, qui s'enchaînent d'une
façon à la fois inextricable et nécessaire ; nos idées, pour se changer en
actions, passent à travers nos senlimens et prennent la teinte de notre
caractère... Ce tableau de la vie semblait, aux Athéniens d'il y a vingt-
quatre siècles, peint d'après nature; il n'a pas cessé aujourd'hui
d'être ressemblant.
Electre est présentée avec beaucoup de goût à la Comédie-Fran-
çaise, dans un décor d'une tonalité délicieuse. L'interprétation en est
en partie satisfaisante. L'élégant M. Albert Lambert est d'une médio-
crité correcte dans le rôle d'Oreste. Le consciencieux M. Silvain a été
fort applaudi pour la façon volontairement hésitante dont il a débité
le récit du gouverneur. L'intrépide M""* Dudlay a eu de beaux mo-
mens dans le rôle de Clytemnestre. La nonchalante M"^* Lara inter-
prète avec une fâcheuse mollesse celui de Chrysothémis, pourtant si
gracieux ! Le grand succès a été pour M"' Silvain. C'est une Electre
remarquable et discutable. Elle apporte à la composition du rôle
beaucoup de soin; elle y déploie de la force; elle en déploie trop; elle
exagère ses effets. En ramenant certaines intonations à un diapason
plus juste, en modérant le geste et les attitudes, M""* Silvain donnerait
à son jeu le style et le caractère vraiment tragique qui y font parais
aéfaut. Et j'avoue n'avoir presque rien entendu de la partie lyrique
chantonnée sur un vague « trémolo à l'orchestre. »
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REVUE DRAMATIQUE. 931
On jotie en ce moment au Théâtre-Antoine une pièce intitulée
Anna Karénine et dont les personnages portent en effet des noms
empruntés à un fameux roman de Tolstoï. C*est un bon mélodrame,
€t même je n'en connais guère qui se conforment plus exactement à
la poétique du genre.
Dans une série de tableaux, dont la succession n'était pas néces-
saire, des personnages, qui nous restent totalement inconnus, passent
par des émotions violentes, cependant que le sort frappe sur eux, à
coups précipités et surtout redoublés. C'est d'abord une fête intime :
un bridant officier, Wronsky, rencontre une jeune femme, Anna Karé-
nine ; et nous voyons qu'U est tout de suite très ému et qu^il brûlé
d'abandonner pour elle sa fiancée. — Le second tableau, celui des
courses, vaut uniquement par la mise en scène. Des personnes mon-
tées sur des chaises suivent les péripéties de la course, et, par nne
ndmique expressive, nous en traduisent les émotions. C'est M. Gémier,
à moins que ce ne soit M. Antoine^ qui a porté à la perfection cet ait
de gesticuler en scène. Il n'est pas sans valeur, mais il a plus de rap-
port avec la figuration, la pantomime ou le ballet, qu'avec la littéra-
ture. A peine est-ce si, parmi tant de vociférations, nous distinguons
quelques propos suivis : entre autres, une déclaration de Wronsky à
Anna Karénine, qui lutte encore et voudrait nier qu'elle aime. Mais
au moment où Wronsky tombe sur la piste, un de ces cris lui échappe,
dont un mari lui-même, fût-il ministre d'Ëtat, ne saurait méconnaître
la signification. — Une scène d'explications est devenue nécessaire
entre Karénine et sa femme. Elle a lieu ; nous aurions môme apprécié
certaines parties de dialogue qui ne manquent ni de vigueur ni de
sobriété, si l'effet n'en avait été modifié par l'emploi de deux « trucs, »
où triomphe l'invention du bon faiseur de mélodrame. D'abord le truc
du télégramme. On apporte à Karénine un télégramme, et cet homme
ingénieux feint d'y lire la nouvelle de la mort de Wronsky. Par
malheur, la dépêche tombe entre les mains d'Anna qui peut en lire le
véritable texte ; il y est dit, au contraire, que Wronsky, remis de sa
chute, se porte conmie un charme. Anna, devant cette preuve de
duplicité, en conçoit pour son mari un profond mépris. Elle se
résout aussitôt à quitter le domicile conjugal. Mais alors, nouvelle
ruse de ce Karénine qui a décidément plus d'un tour dans son sac.
n fait intervenir leur enfant, le petit Serge, qui, par la fenêtre
ouverte, appelle : « Maman! maman I » L'épouse irritée pouvait
partir; la mère attendrie ne le peut pas. — Tout de même, et à la
suite d'événemens que nous ignorons, Anna est partie, puisque nous
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932 REVUE DES DEUX MONDES.
la trouvons, au. tableau suivant, installée à Venise avec Wronsky.
EUe ne s'y amuse guère et son amant s'y ennuie tout de bon. —
Donc ils reviennent à Saint-Pétersbourg. Anna est torturée d'un désir,
celui de revoir son enfant. Elle le reverra , et tout un tableau sera
consacré à une sorte de pantomime sentimentale. L'acte suivant nous
transporte à la campagne. Nous constatons que peu à peu Wronsky
est devenu indifférent, qu'il se détache de sa maîtresse, que pour
celle-ci la vie se fait chaque jour plus insupportable. Nous apprenons
aussi que la terrasse de la maison donne sur la voie du chemin de
fer. Et nous avons assez la pratique du théâtre, pour ne pas ignorer
qu'un auteur dramatique, lorsqu'il loge ses personnages tout près
d'une voie de chemin de fer, a sans doute pour cela de bonnes raisons.
— C'est pourquoi, lorsque, au dernier tableau, Anna se jette sous les
roues du train en marche, nous frissonnons sans doute, mais nous ne
sommes pas étonnés oulre mesure, et il nous reste assez de liberté
d'esprit pour remarquer que ce truc est supérieurement réglé.
Cependant une inquiétude naît et grandit en nous. Une amoureuse
quelconque, un amant bellâtre, un mari lîroquemitaine, les apitoie-
mens d'une mère sur son enfant et d'un enfant sur sa mère, un suicide
de fait-divers, se peut-il que ce soit là cette Anna Karénine, en qui
nous étions habitués à voir un des chefs-d'œuvre du roman con-
temporain? Se peut-il que le livre contint cette quintessence de
banalité, et comment avons-nous pu être dupes de la comédie qui
se joue entre ces fantoches? Nous reprenons les deux volumes de
texte compact, nous relisons lentement, comme il convient, les
pages toutes chargées de menus détails et de traits qui semblent
d'abord insigniOans. Peu à peu le charme opère, nous rentrons dans
ce milieu dont nous arrivons bientôt à faire partie, nous renouons
connaissance avec ces êtres que nous sentons, en dépit des différences
de race, si semblables à nous-mêmes, et avec qui nous sommes de
plain-pied. Nous admirons cette exaclltude dans l'imitation de la vie,
cette fidélité à observer le système de dépendances entre plusieurs
événemens qui est la loi môme de notre existence sociale. Nous nous
réjouissons que le romancier ait tenu compte de la lente évolution
que supposent ceux mêmes de nos sentimens dont l'éclosion nous
semble foudroyante. Les épisodes de cette histoire de passion ne se
succèdent pas rapides et pressés comme les coups de tonnerre dans
un jour d'orage. Mais du temps s'écoule; des situations se prolongent;
il y a place pour des accalmies, pour des instans de répit, où l'on dirait
que la destinée essaie de désarmer et qu'elle voudrait nous pardonner.
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REVUE DRAMÀTIQUB. 933
Parmi les acteurs principaux du drame, aucun dont le caractère
ait été tracé d^avance d'après une convention et une formule ne varie-
tur. Anna Karénine n'est pas plus la femme incomprise du roman
romantique, qu'elle n'est la malade du loman naturaliste. Elle avait
une nature d'honnête femme. Mais, pour son malheur, une grande
passion, une de ces passions dont, au dire d'Alexandre Dumas fils,
il n'y a pas un exemple sur dix mille cas, a fondu sur elle. Nous
l'avons vue se débattre contre une force supérieure, et subir l 'en-
vahissement qui l'a paralysée. Wronsky n'est pas seulement, quoi-
qu'il le soit dans une certaine mesure, le séducteur irrésistible et
le bourreau des cœurs : il fait à son amour toute sorte de sacrifices.
Karénine est maladroit, il est de ceux qui s'ingénient à déplaire ; mais
d'ailleurs il est capable d'abnégation, de générosité, d'héroïsme. Sur-
tout il s'en faut que le dramatique du récit consiste dans la production
de certains incidens extérieurs. Il est d'une tout autre sorte. Noire vie
intérieure a ses brusques révélations, résultant elles-mêmes de tout
un travail qui s'est fait en nous, malgré nous et à notre insu. Quand
nous prenons tout à coup conscience de ces modifications profondes»,
qui se sont accomplies lentement et sûrement, nous en sommes
effrayés. Ce sont là de ces drames intimes qui passent de beaucoup en
angoisse tout ce que peut enfermer de plus poignant un fait matériel.
Anna,' dont Tàme est changée par un sentiment nouveau, aperçoit son
mari sur le quai de la gare : « Ah I mon Dieu, se demande-t-elle, pour-
quoi ses oreilles sont-elles devenues si longues? » Après des semaines
passées dans la fragile sécurité d'un amour heureux, tout à coup une
question, à laquelle mille nuances imperceptibles l'acheminaient, se
formule à son esprit, et, songeant à Wronsky, elle s'interroge : « S'il
allait ne plus m'aimer? » Ces épisodes de la vie morale notée avec un
soin patient et minutieux, donnent à ceux de la réalité extérieure
leur vrai caractère. Le suicide d'Anna Karénine n'est plus le fait
brutal et bête, autour duquel s'ameute la curiosité des badauds : il est
le dernier stade d'une évolution logique et il en est le symbole con-
cret. Que ce soit sous les roues d'un train de marchandises ou autre-
ment, nous savions qu'Anna devait périr : ce n'est pas cet accident
final, c'est tout ce qui l'a précédé et rendu nécessaire qui est tragique.
Anna est aux prises avec une situation sans issue : elle meurt de l'im-
possibilité de vivre... Il n'y a pas de roman moins romanesque que
celui-ci; il n'y en pas qui mérite' davantage d'être appelé une « dépo
sition de témoin sur la vie. »
On dira que le roman de Tolstoï reste lui-môme ot n'a pas à souf
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934 REVUB DES DEUX MONDES.
frir du Toisiaage d'un drame qui en est si librement indté. On fera
remarquer que Tauteiir dramatique a prévu l'objection et y a répondu
par avance : sa pièce est une œuvre nouvelle plutôt qu'une adaptation
du roman russe. Il n'en est pas moins pénible pour nous de voir défi*
ftirer une œuvre qui a le caractère de la chose achevée. M. Edmond
Ouiraud esl certainement on homme de talent et doué pour le théâtre*
n ne devait pas être embairassé pour inventer une intrigue, où il 7
aurait eu une femme coupable, un mari odieux et ridicule, an enfant
abandonné, et qui se serait terminée par nn suicide. Pourquoi a-l-il
éprouvé le besoin de donner t ses personnages les noms consacré!
d'Anna, de Wronsky et de Karénine ?
Arma Karénine est très honorablement interprété par une troupe
ti'ensemble. M^^ Mégard réussit surtout dans les passages de pathé-
tique un peu gros. Il faut tarer hors de pair M. Oémi^ qui a joué
avec une véritable maîtrise la grande scène du second acte.
M, Miguel Zamacoïs a mis en vers et découpé en actes un fort joM
conte bleu. Dans le château de la Misère/ où elle vit aux côtés de soa
père, vieux gentilhomme ruiné et berné, Solange de Mautpré s'ennuie.
Pour la divertir, on introduit auprès d'elle des bouffons. L'un d'eux, le
bouffon Jacasse, spirituel conmie un bossu, mais bossu pour rire, est,
en fait, un jeune gentUhomme immensément riche, épris de Solange
et qui veut s'en foire aimer. Tout finit par un mariage. Cette histoire
à dormir debout a charmé tous ceux qui l'ont entendue. On a aimé le
pittoresque d'un décor dont on ne sait s'il nous transporte davantage
dans le temps de la Renaissance ou dans le royaume de la fantaisie.
On a salué au passage, avec plaisir, de vieilles connaissances; on ft
souligné d'applaudissemens les rodomontades du matamore, et de
rires ironiques sa finale déconfiture. On s'est diverti 4 des pantalon-
nades variées. Surtout on a goûté infinimenf la musique de trèe
agréables vers d'amour. Et à quoi bon, par des critiques trop aiséee,
gâter le plaisir de M. Zamacoïs et inquiéter celui de ses auditeurs?
JeTOudrais seulement, à ce propos, signaler une erreur qui est en
train de passer à l'état de dogme. Tout le monde est d'av» aujour-
d'hui qu'il nous faut un théâtre en vers. Le principe est exceDent
Encore est-il bon de savoir ce qu'on entend par le « théâtre en vers.»
Je crains que le succès de Cyrano de Bergerac n'ait U^oublé bien des
tètes, nest convenu qu'une pièce en vers doit nous faire rire, qu'elle
contiendra des épisodes de bouffonnerie et que cette bouffonnerie sera
aussi énorme que possible. Cyrano avait un nez dont les dimensions
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I^EVUE DRAMATIQUE. 935
inspiraient au poète. une tirade demeurée fameuse. Jacasse a une
bosse, et il est iaévitable qu'il en célèbre avec truculence les avantagea.
n y avait un bravache dans les Romanesques; nous avons un mata-
more dans les Bouffons, Et les lazzis ne s'y comptent pas. Une pièce
en vers doit être sentimentale ; il faut de toute nécessité qu'un amour
pur y soupire, et, pour s'exprimer, appelle à son aide la brise et le bleu
du ciel. Cela est innocent, ingénu, et à l'usage de la jeunesse. Je sais
bien que la tradition est déjà ancienne. Le romantisme nous a habi-
tDés à considérer que les vers sont faits pour être le langage magnifique
oxi charmant de l'absurdité ; ils n'avaient pourtant pas mal servi na**
guère à exprimer les mouvemens les plus profonds de notre cœur ou
las aspirations les plus hautes de notre âme. En faisant perjdre au
thé&tre en vers tout sérieux, on lui enlève sa raison d'être. Peu à peu
on en vient à penser que ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le
versifie. On estime qu'il faut des pièces en vers... pour les enfans.
Nous supplions les poètes, qui se sentent une vocation d'auteurs
dramatiques, de ne pas se persuader qu'une pièce en vers doive être
nécessairement une féerie.
^ M""* Sarah Bernhardt a été une fois de plus adniirable, dans le
rôle de Jacasse. Elle est étonnante de jeunesse, de gr&ce, d'espièglerie
et de tendresse. Et on se rend bien compte, en l'entendant soupirer et
moduler certains passages, qu'elle est seule aujourd'hui pour porter
à cette perfection l'art de dire les vers. Elle est d'ailleurs, à elle seule,
toute la pièce.
Avec la nouvelle comédie de M. Tristan Bernard, nous restons dans
le domaine de la fantaisie. Sa sœur appartient au cycle des pièces du
théâtre de Madame, genre charmant, qui d'époque en époque se re-
nouvelle, auquel chaque période peut apporter sa note de modernité
et chaque auteur sa marque originale. Gomme Mademoiselle Josette ma
femme triomphe au Gymnase, Sa sœur fera les beaux soirs de l'Athénée.
Dans les deux cas, on nous fait assister au voyage extraordinaire d'une
ingénue à travers les excentricités de la vie contemporaine. Persuadée
que sa sœur, Lucie, est désespérée du départ de son fiancé, M"* Jean-
nine Lehugon s'est juré de ramener l'infidèle auprès de son aînée.
Elle le disputera à Tancienne maîtresse qui sûrement vient de le re-
conquérir. Et la voilà donc à Trouville, s'installant au milieu des
personnes interlopes qui composent le meilleur de la société des
villes d'eaux.
M. Tristan Bernard est, comme on sait, un très fin humoriste et un
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936 IIËVUB DES DEUX MONDES.
délicat observateur de nos mœurs. Dans cette intrigue innocente et
folle, il a fait tenir de jolis coins d'analyse et de menues scènes d'au-
jourd'hui. C'est par là que son ouvrage, si mince qu'il soit, n'est pas
indigne du nom de comédie. M. Tristan Bernard est, par exemple, un
peintre étonnamment averti de cette maladie morale qui s'appelle : la
timidité. Une jeune fîlle n'ose pas dii*e à son père qu'an mariage
projeté pour elle lui déplaît, et en arrive ainsi jusqu'au jour des fian-
çailles. Un jeune homme amoureux n'ose pas se déclarer, parce que
le son de sa propre voix lui fait peur. Une jeune fille n'ose pas exprimer
sa tendresse à sa sœur, parce qu'elle est glacée par la timidité de
celle-ci. Et telle est cette famille de timides! Comme dans on album
de croquis, nous voyons défiler devant nous des silhouettés enlevées
d'un trait juste : parasites, femmes de théâtre, etc. On passe, par des
nuances imperceptibles, de la fantaisie à la réalité, et de l'invention
abracadabrante à l'observation juste. Cela est d'un art très délicat. Sa
sœur est une très heureuse suite à l'inénarrable Triplepatte. Et il faut
louer les auteurs de l'Athénée de rappeler, fût-ce même à ceux de la
Comédie-Française, qu'on peut amuser les gens d'aujourd'hui, sans
tomber dans la niaiserie et dans la grossièreté.
M"" Goldstein tient avec beaucoup d'agrément le rôle de l'ingénue.
M. Bullier est plein de rondeur et de bonhomie sous les traits du bon
parasite Fister. Toute la pièce est enlevée dans un joli mouvement
de gaieté légère.
René Duumic.
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j\îâ
' H! -\4 II,
REVUES ÉTRANGÈRES
UN NOUVEAU LIVRE ANGLAIS
SUR CHARLES DICKENS
Charles Uickens, par G. K. Chesterton, 1 vol. in-S»; Londres, 1906.
Je me souviens qu'un jour, '— il y aura bientôt une trentaine
d'années^ — ayant eu l'occasion de rencontrer un critique anglais des
plus considérables, je commis l'imprudence de lui avouer ma ten-
dresse passionnée pour les romans et les contes de Dickens; et jamais
je n'oublierai avec quel mélange d'étonnement et de compassion mon
éminent interlocuteur accueillit cet aveu. « Dickens ! s'écria-t-il, vous
en êtes encore à parler sérieusement de ce misérable bouiïon ! Sachez
donc que c'est un écrivain sans idées et sans style, un fabricant gros-
sier de romans d'aventures, et qui n'a pas même la facile variété d'in-
vention d'un Alexandre Dumas ou d'un Eugène Sue ! C'est un homme
chez qui tout est faux, l'émotion et la raillerie, la tragédie de la petite
Nell et la comédie de M. Pickwick. Il n'y a pas un de ses livres qui
mérite d'être lu; et, aussi bien, le moment approche où, en Angle-
terre du moins, ses livres ne trouveront plus personne pour les lire.
Méprisés par les lettrés dès le premier jour, tout porte à croire que,
de plus en plus, ils vont cesser d'amuser le gros public, qui commence
déjà à reconnaître le mauvais goût, l'exagération affectée, l'extrême
pativreté littéraire de ces caricatures. Thackeray, George Eliot, voilà
nos grands romanciers, ceux que le monde entier admirera dans vingt
ans, lorsque rien ne survivra plus de l'œuvre de Dickens ni de sa
renommée I »
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'-■^^m^.
938 REVUE DES DEUX MONDES.
Je dois ajouter que, à peu près vers le même temps, d'autres juge»
non moins considérables me prédisaient, à peu près dans les mêmes
termes, le prochain écroulement définitif de Tœuvre et de la renom-
mée de Mozart. Mais les jugemens humains, pour autorisés qu*ib
soient, restent sujets à Terreur : et le fait est que la gloire de Dickens,
tout comme celle de Mozart, a merveilleusement évité le discrédit
dont elle avait semblé menacée aux en^m'ons de Tannée 1880. Loin de
se détacher des romans de Dickens, le public anglais s'est attaché
à eux si profondément que pas une année, on peut le dire, ne se
passe plus désormais, sans que Ton voie se produire deux ou trois
éditions nouvelles de ces romans, et toutes reçues avec une faveur
extraordinaire. C'est Dickens qui fait journellement la fortune des
collections populaires à six pence, des petites collections de poche sur
papier indien, des livraisons illustrées et des tirages de luxe pour les
bibliophiles. En ce moment même, une librairie anglaise vient d'en-
treprendre, avec un énorme succès, quelque chose comme une édition
savante de Tœuvre du « misérable bouffon, » une édition annotée, pré-
cédée d'importantes préfaces biographiques et critiques, accompagnée
de variantes, de fragmens de brouillons, de passages supprimés sur
les épreuves, etc. Au théâtre, pareillement, les adaptations des récits de
Dickens se multiplient ; et les plus médiocres trouvent un auditoire
disposé d'avance à les applaudir. Mais surtout Dickens, d'année an
année, s'impose plus irrésistiblement à TadmiratioD de ces lettrés qui,
naguère, s'accordaient presque sans exception à le mépriser. Tout ré-
cemment encore, une dizaine d'ouvrages ont paru, qui étaient consa*
crés à la question de savoir quelle conclusion Dickens aurait donnée
ài'un de ses romans, le Mystère d'Edmn Drood, si la mort ne l'avait
pas empêché de le terminer. Une revue mensuelle, The Dickensian,
uniquement renaplie de travaux sur la vie et Tœuvre du romancier,
ne cesse de se développer le plus heureusement du monde, à la fois
par le nombre de ses abonnés et par la qualité de ses rédacteurs.
Le plus fameux des poètes anglais d'à présent, M. Swinbume, après
avoir célébré tour à tour les drames de Shakspeare, a employé une
seconde série d'articles à célébrer, de la même manière, les romans dé
Dickens. Le chef de la nouvelle école des romanciers réalistes,
M. Georges Gissing, a dévoué les dernières années de sa courte vie à
écrire un livre sur Tœuvre de Dickens et a rééditer sa biographie Ci).
Et voici enfin que le principal événement littéraire de ces mois passés
(1) Voyez, dans la Revtie du 15 novembre 1902, A propos d'une nouvelle Inogra-
phie de Dickens.
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REVUES ÉTRANGÈRES. 939
a été la publication, par un des « letirés » anglais les plus subtils elles
plus raffinés, M. Chesterton, d'un gros livre qui n'est ni une biogra-
phie, ni une élude historique ou critique, mais bien, proprement, ce
qu'on pourrait appeler un Éloge de Dickens t
Romancier, essaf/iste, critique dramatique, M. Chesterton est cer-
tainement Aujourd'hui l'un des plus originaux parmi les Jeunes écri-
vains anglais. Peut-être même aufait-il une tendance à exagérer sa
crainte, d'ailleurs très légitime, de la banalité : et il n'y a pas jusqu'à
son livre sur Dickens qui, tout excellent qu'il soit, ne nous laisse l'im-
pression d'un ouvrage incomplet, faute pour l'auteur d'avoir pu se
résigner à traiter telles parties de ^n sujet où d'autres avaient déjà
touché avant lui. Mais son livre n'en est pas moins, et à beaucoup
près t le meilleur qu'on ait écrit depuis longtemps sur ce sujet ; et
nulle part encore M. Chesterton n'a tiré un aussi heureux parti de
ses qualités natives, dont la plus précieuse est, si je ne me trompe,
un humour à la fois très simple et très délicat, s'appuyanl sur
la plus droite et solide raison pour aboutir aux déductions les plus
imprévues. Sous une forme volontiers paradoxale, le Dickens de
M. Chesterton ne nous apporte rien qui ne soit profondément médité
et pesé, ni dont on ne soit forcé de reconnaître la parfaite justesse,
quand on a fini de s'étonner de l'agréable fantaisie de son expression.
C'est un livre que je ne saurais mieux comparer, pour la manière
dont il tranche toutes lea questions qu'il aborde, qu'à l'admirable
Balzac de M. Brunetière (i) : comme lui, il achève de mettre au point
toute sorte de faits d'histoire littéraire qne personne, jusqu'ici, n'avait
Qncore nettement exposés; comme lui, il consacre définitivement la
gloire du grand romancier dont il indique le vrai rôle et les vrais mé-
rites. L'écrivain anglais nous dit, quelque part, « qu'il suppose biea
qu'aucun malin {prig) ne survit plus qui ose encore nier la très haute
place occupée par Dickens dans la littérature de tous les temps : »
mais, en tout cas, nous pouvons être certains qu'aucun « malin » de
ce genre, s'il en reste encore, ne survivra à la publication de son livre
sur Dickens, tout de même que nous pouvons être certains, après le
Balzac de M. Brunetière, que jamais plus (juelqu'un ne se trouvera
pour nier sérieusement la « très haute place » occupée, dans le roman
(i) Me permettra-t-on de noter, à ce propos, que Tédition anglaise du Balzac,
» écrit expressément pour cette édition, — vient enfin de paraître» et que tous
les critiques, en Angleterre comme aux États-Unis, s'accordent à en proclamer
Téminente valeur?
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940 REVUE DES DEUX MONDES.
français, par Fauteur du Curé de Fours et du Cousin Pons, Balzac et
Dickens, l'heure de la justice est décidément Tenue pour ces deux
grands hommes, dont chacun est peut-être la plus vivante incar-
nation de ce que contiennent de plus essentiel Tesprit et le. cœur de
sa race.
Avec sa pénétration et son ingéniosité ordinaires, M. Chesterton
nous explique quelquçs-uns des motifs de la défaveur témoignée long-
temps à Dickens par un très grand nombre de lettrés anglais. C'est
que, d'abor4, la génération « réaliste » d'il y a vingt ans a été choquée
du caractère excessif, et absolument irréel, — ou plutôt « anti-natu-
raliste, » — des peintures d'un écrivain qui, avant tout et par-dessus
tout, avait toujours été un poète; et lorsque ensuite le goût esî re-
venu aux poètes, la nouvelle génération « symboliste » et « déca-
dente » s'est choquée de ce que la poésie de Dickens avait de puis-
sant, de joyeux, de foncièrement naturel et sain, tandis qu'elle
ne prenait plaisir qu'à une poésie toute maladive, tout artificielle,
et toute désolée. Mais aujourd'hui la beauté de Tart de Dickens
a triomphé des diverses préventions élevées coùtre elle, comme il
arrive, à Londres même, par les après-midi d'été, que le soleil tra-
verse victorieusement la masse des brouillards. Et nul obstacle ne
l'empêchera plus de briller, de charmer les yeux, et d'échauffer les
âmes.
Malgré rincertitude fatale de toute prédiction, je n'hésite pas à affirmer
que la place de Dickens, dans la littérature anglaise du xix* siècle, n'ap-
paraîtra pas seulement très haute, mais absolument la plus haute. Â une
période donnée de la réputation de Dickens, pendant qu'il vivait encore,
un Anglais de l'espèce moyenne aurait dit que TAngleterre possédait, à ce
moment, cinq ou six romanciers de valeur à peu près égale. 11 aurait mis
sur cette liste Dickens, Bulwer Lytton, Thackefay, Charlotte Brontë, George
Eliot, et peut-être y aurait-il ajouté encore d'autres noms. Un demi-siècle
a passé depuis lors ; et plusieurs de ces romanciers sont descendus à un
i:ang beaucoup plus bas. Aujourd'hui, des lettrés se rencontrent pour dire
que, sur la plate-forme la plus haute, il ne reste plus que Thackeray et
Dickens ; et quelques-uns joignent à ces deux noms celui de Charlotte Brontê.
Je prends sur moi de prédire que, lorsque plus d'années auront passé, et
que plus de triage aura été effectué, Dickens dominera toute la littérature
anglaise du xix'' siècle : c'est lui qui restera, seul, sur le plate-forme.
n restera seul précisément parce que son œuvre, n'étant point
empruntée à la vie de son temps, comme celle des plus célèbres de ses
contemporains, échappera à la prise du temps. « Les auteurs qui sont
condamnés à souffrir du temps sont ceux qui ont soigneusement ob-
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3
REVUES ÉTRANGÈRES. 941
serve et décrit tous les détails de la mode qui les entourait. U n'y a
rien au monde d'aussi fragile qu'un fait: mais une imagination, pourvu
seulement qu'elle soit vivante et belle, pourra fort bien durer à travers
deux mille ans. Par exemple, nous avons tous le moyen et le désir
d'imaginer un homme entièrement sans peur, un héros; et ainsi
l'Achille d*Homôre vit toujours pour nous. Mais de la réalité d'Achille,
du plus ou moins de possibilité historique de son existence, nous ne
savons rien : de telle sorte que nous ne pourrions pas dire si Homère
a exagéré légèrement, ou énormément, ou s'il n'a pas exagéré du
tout l'activité personnelle d'un capitaine mycénien : l'invention du
poète a survécu aux faits. Pareillement i l'invention du person-
nage de Podsnap pourra fort bien survivre aux faits du commerce
anglais : et peut-être personne ne saura-t-il plus si Podsnap, dans son
temps, a été possible ; mais on saura seulement qu'il est vivant et
beau, et qu'on désire l'imaginer, tout de même qu'Achille. »
Sur la « plate-forme du roman anglais du xix* siècle, » Dickens
restera seul parce que lui seul, parmi les romanciers de son siècle,
a été un « créateur. » Lui seul a fait des « choses que personne autre
n'aurait jamais pu faire; » et son œuvre, suivant M. Chesterton, joint
encore au mérite de son originalité créatrice le double mérite d'être
universelle et proprement anglaise'. Il y a entre Dickens et Thackeray
une différence analogue à celle que le sentiment national anglais a re-
connue, depuis un siècle, entre le génie de Wellington et celui de
Nelson, qui tous deux ont également contribué à la victoire de leur
patrie, mais dont l'un, cependant, le général, n'a été qu'un excellent
chef d'armée pareil à d'autres généraux, allemands ou français, tandis
que l'autre, l'amiral, « est le symbole d'un mode particulier d'attaque,
l'attaque navale, qui est à la fois universelle et pourtant spécialement
anglaise. » Une observation minutieuse et fine de la réalité contem-
poraine, comme celle qui se manifeste dans l'œuvre de Thackeray,
tel romancier français ou italien a pu ou pourrait l'entreprendre avec
un succès équivalent : mais Dickens, tout en produisant une œuvre
d'une portée et d'un intérêt plus « humains » que ses grands rivaux,
a produit une œuvre que personne autre qu'un Anglais ne pouvait
produire. « Personne autre qu'un Anglais ne pouvait remplir ses
livres, tout ensemble, d'une caricature frénétique et d'une véritable
frénésie de bonté. Le signe le plus décisif de la grandeur, chez un
grand homme, est qu'il soit capable de faire pour le monde entier ce
que le monde est hors d'état de faire pour soi-même : et c'est, exac-
tement, ce qu'a fait Dickens. »
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942 REVUE DBS D&UX MONllSo.
Encqre ne suffil-il pas de dire que Dickens a toiJ^oura été profon-
dément Anglais. Par ses origines, par les cruelles épreuves de son
«Dfanee et de sa jeunesse, par tout le fonds de ses sentimttis et de
ses idées^ il était et n*a jamais eessé d'ôtre un homme du peuple. Ni
la fortune ni la gloire ne l'ont empêché de rester, jusqu'au bout, en
communion intime avec Fespèce innombrable des petits et def
pauvres, dont il était sorti. Et c'est Tàme entière du peuple anglais qui
se traduit à. nous dans] son œuvre. C'est d'elle que viezrt cet amour
passionné de la vie qui en est l'un des traits les plus saisissans. Car
un tel amour, suivant la très ingénieuse réflexion de M. ChesterUm,
est l'attitude naturelle et distinctive de l'homme du peuple à l'égard
de la vie. « Certes, l'on rencontre, parmi les gens du peuple, des
êtres si misérables que l'on comprendrait sans peine qu'ils fussent
pessimistes : mais, en fait^ ils ne le sont pas. Les pessimistes sont des
aristocrates, conune Byron. Le pauvre, l'homme du peuple, ne s'occupe
ni de condamner la vie ni de la défendre : tout cela retarderait pour lui
les rares instans où il est admis à en jouir. H ne s'occupe pas même
d'approuver l'univers : il se borne à en être éperdument aioaoureux.
Et cet optimisme supérieur de Thomme du peuple est aussi celui qui
anime l'œuvre de Dickens. »
Par là s'expUque que cette œuvre ait des racines à la fois aussi
larges et aussi profondes : c'est qu'elle exprime, à la fois, ce qu'il y a
dans le génie anglais de plus universel et de plus permanent. Une des
causes principales.de sa puissance, d'après M. Chesterton, est « qu'elle
proclame avec une énergie et un éclat tout à fait extraordinaires les
choses les plus évidentes à l'esprit commun. » Mais on doit se garder
de croire que « commun » soit synonyme d'inférieur ou de grossier,
a La commumlé signifie la qualité qui se retrouve dans le saint et
dans le pécheur, dans le philosophe et dans l'illettré ; et c'est cette
qualité que Dickens a perçue et développée. Tout homme a en soi une
certaine partie d'âme qui aime les enfans, qui craint la mort, qui prend
plaisir à la lumière du soleil : c'est cette partie commune de Tàme qui
constitue l'âme propre de Dickens, et qui permet à chacun de com*
prendre son art. »
Et tandis que les classes supérieures de la société ne cessent prànt
de changer, avec le cours des temps, le peuple, tout au long des
siècleSt conserve en lui un principe de vie à peu près invariable : ce
principe permanent, Dickens l'a trouvé, avec le reste, dans rhéritage
intellectuel qu'il a reçu de sa race. Son œuvre se rattache, plus direo^
tement que toute autre^ au passé le plus lointain du génie anglais.
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.^^^
REVUES ÉTRANGÈRES. 94^
Cest sur Dickens qu'est descendue la véritable tradition de la « Joyeuse
Angleterre, » et non point sur les pâles médiévalistes qui se sont imaginé
qu'ils la ressuscitaient. Les préraphaélites, les gothidstes, les admirateurs du
moyen âge, avec leur subtilité et leur mélancolie, avaient Tesprit de notre
temps présent : Dickens, avec sa bouffonnerie et son assurance intré|)ide,
avait l'esprit de notre moyen âge. Jusque dans ses attaques conti^B le moyen
âge, il était beaucoup plus médiéval qu'ils ne l'étaient dans leuirs apologies.
Lui seul avait au cœur les vertus de Chaucer, l'amour des grosses farces, et
des longues histoires, et de Vale brune, et de toutes les routes blanches de
l'Angleterre... 11 Ta bien montré, par exemple, dans sa grande défense des
fêtes de Noél. En combattant pour ces fêtes, il combattait pour l'ancien et
Ténérable mélange des trois plaisirs de manger, de boire, et de prier. Co
qui ne l'empêchait point d'avoir, lui-même, les idées les plus enfantines au
sujet du passé. Il se figurait le moyen âge comme n'ayant consisté qu'en
tournois et en chambres de torture ; et il se figurait être, pour son compte,
un homme bien pratique du siècle des machines, presque un utilitaire. Mais,
avec tout cela, il défendait la fête du moyen âge, qui était en train de dis-
paraître, contre l'utilitarisme, qui était en train d'arriver. Il ne parvenait à
voir, dans le moyen âge, que ce que celui-ci avait eu de mauvais ; mais il
luttait pour tout ce que le moyen âge avait eu de bon. Et il était d'autant
plus en sympathie avec la vigueur et la simplicité anciennes qu'il savait
seulement que ces choses étaient bonnes, et ne savait pas qu'elles fussent
anciennes. Il se souciait tout juste aussi peu du « médiévalisme » que s'en
étaient souciés les gens du moyen âge ; mais il se souciait infiniment, tout
A fait comme eux, dé la franche^ jovialité et de la saine bonté, de tristes
légendes sur de fidèles amans et d'amusantes histoires sur de gais coiùpa-
gnons. Il aurait été fort ennuyé par Ruskin et Walter Pater, si ces deux
savans hommes s'étaient mis à lui expliquer l'étrange té des tons de soleil
couchant dans l'œuvre de Lippi et de Botticelli. 11 ne trouvait aucun plaisir
à contempler le moyen âge mourant : mais, de toute son âme, il regardait
le moyen âge vivant, ce qui avait pu rester debout des vieilles coutumes
et des vieilles croyances; et c'est tout cela qu'il saluait comme un culte
nouveau.
Mais pourquoi M. Chesterton semble- t-il s'être fait une coquetterie
de ne jamais nous dire expressément en quoi a surtout consisté là
communion de Dickens avec le moyen âge, et avec Tàme populaire
anglaise, et aussi avec Tàme populaire de tous les pays ? Il reconnaît,
cependant, que ce « radical » a eu, en matière politique, des vues
absolument différentes de celles de tous les autres « radicaux » de sou
temps; que, « tout dogmatique qu'il fût, il a toujours refusé de se lier
à aucune doctrine ni à aucun parti ; » que son « ardeur démocratique »
ne Ta pas empêché de mépriser et de railler notre conception moderne
de la démocratie ; et que, « si nous le comparons aux autres hommes
qui ont demandé les mêmes choses que lui, nous sentons chez lui une
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* >rr- r?»'>r^
944 REVUE DES DEUX MONDES.
absence extraordinaire de respect pour les idées admises, un senti-
ment merveilleux d'humanité, une pénétration merveilleuse de Téter-
nelle faiblesse. » n reconnaît que, dans son conte des Cloches et dans
toute son œuvre, Dickens est animé d'une haine furieuse contre les
théories les plus essentielles de l'utilitarisme , tel que l'entendent les
politiciens et les économistes; qu'il apporte à la défense du pauvre on
zèle enflammé, réclamant pour lui non seulement le droit de vivre,
mais encore le droit de jouir de la vie ; et que, avec ses préventions
Ingénues contre le moyen âge, aucun écrivain n'a plus passionnément
détesté « la plate et mesquine philosophie » qui tend de plus en plus
à l'écrasement du pauvre par le riche, dans notre société bourgeoise d'à
présent. Non pas quç Tauteur des Temps difficiles ait été, non plus, un
socialiste. « La réalité et la singularité de sa position pourraient être
définies ainsi : au moment même oîi chacun estimait que le libéra-
lisme signiûait l'individualisme, il a été, lui, résolument un libéral et
non moins résolument un adversaire de l'individualisme. Il a vu qu'il
y avait une chose secrète appelée Thumanité, et que cette chose-là
était profondément indifférente aussi bien au socialisme qu'à l'indivi-
dualisme. Seul parmi ses contemporains, il a compris que les systèmes
économiques ne sont point des créations immuables, indépendantes
de nous, conune les étoiles, mais des objets comme les réverbères,
de simples manifestations de l'esprit humain, et ayant à être jugées
par le cœur humain. » Aussi, pendant que son siècle, tout en affectant
de réclamer « rextmction du paupérisme, » dans le secret de son âme
maudissait les pauvres, Dickens, tout le long de son œuvre, a-t-il pour-
suivi la même fin avec des sentimens tout contraires. « Sa conclu-
sion pratique a toujours été qu'il fallait guérir le monde de la pau-
vreté; mais ses peintures, en même temps, ont toujours affirmé cet
autre principe: Bienheureux les pauvres! » Et M. Chesterton nous
rappelle qu'on retrouve cette double conclusion, avec son apparence
contradictoire et ses incomparables vérité et efficacité morales, expri-
mée d'une façon toute pareille dans les paroles du «héros du
Nouveau Testament. .» Pourquoi donc semble-t-il éviter de pousser
jusqu'au bout ce rapprochement, et d'appeler de son vrai nom la doc-
trine pohtique, économique, sociale de Dickens, la doctrine qui, tout
de suite, a rendu spn œuvre intelligible et chère à tous les cœurs chré-
tiens de sa race et du monde ?
La vérité est que Dickens a été un chrétien, le plus chi'étien de
tous les grands romanciers de son temps, et de tous les temps. On a
dit souvent déjà que la philosophie, la morale, la politique de l'auteur
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REVUES ÉTRANGÈRES. 945
de David Copperfield étaient contenues, tout entières, aans le Sermon
sur la Montagne : mais le fait est si certain et significatif que
M. Chesterton, malgré son horreur de la banalité, aura bien dû le
signaler une fois de plus : sauf à ajouter que, peut-être, il en a été de
Vévangélisme de Dickens conmie de son « médiévalisme, » et que
peut-être ce cœur de poète a toujours aimé l'idéal chrétien pour sa
seule beauté, sans rérïéchir beaucoup à la source surnaturelle d'où
il lui venait. Ehcore se tromperait-on à croire que Dickens, à la ma-
nière de son disciple Tolstoï, ait éliminé de son christianisme tout
élément dogmatique, pour ne s'en tenir qu'aux principes moraux. La
suite de ses lettres, telle que nous la trouvons dans la grande édition
originale de la biographie de Forster, nous révèle qu'il a. été constam-
ment préoccupé du problème religieux; et je ne serais pas éloigné
d'admettre qu'il y ait eu dans sa vie un moment, entre les années 1845
et 1847, où il a traversé une crise de conscience assez grave, qui a
failli le troubler dans la tranquille assurance de son anglicanisme. De
Gênes, en 1847, il écrivait à son ami Forster qu'il avait eu un rêve
étrange, dont il s'était ému très profondément : il avait vu lui appa-
raître une jeune fille morte depuis longtemps, une sœur de sa femme,
et cette ombre infiniment chère lui avait ordonné de se convertir à la
religion catholique. Elle lui avait dit que « cette religion était celle
qui lui convenait, parce que, plus que toute autre, elle entretenait
l'âme en contact avec Dieu et la forçait à croire fermement en lui. »
Ce n'était là qu'un rêve, et Dickens paraît avoir vite oublié la très vive
impression qu'il en avait eue : mais si l'on songe au choix qu'il avait
fait, peu de temps auparavant, de héros catholiques pour son Barnabe
Btidge, si l'on se rappelle la sensation désagréable que lui avait pro-
duite la diversité des sectes protestantes, durant son voyage aux
États-Unis, et si enfin l'on rapproche du passage que j'ai dté plusieurs
autres passages caractéristiques de ses lettres de la même période, on
re'^'^nnaitra que ce rêve de Gênes a été le résultat d'une sorte d'évo-
lution religieuse qui s'est alors opérée en lui, peut-être à son insu,
ou tout au moins sans qu'il s'en rendit compte bien exactement.
En tout cas, ses romans et ses lettres s'accordent à nous montrer
qu'il est toujours resté « en contact avec Dieu. » Comme il avait gardé,
du moyen âge, « le goût des longues histoires et de Vale brune, » il
en gardait une foi chrétienne très naïve et profonde, directement
puisée au cœur même du Christ; et son œuvre est toute remplie de
personnages d'une beauté morale si humble et si charmante, depuis
le domestique Kit Nubbles du Magasin d^ Antiquités jusqu'au forgeron
TOME XXXVII. — 1907. 60
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'''^
946 REVUE DES DEUX MONDES.
Joseph Gargery des Grandes Espérances , que je ne leur connais d'équi-
ralens que dans certaines figures de saints de la Légende Dorée. Aussi
l'efïet de cette œuvre a-t-il été immense, d'un bout à l'autre de la
chrétienté. Ni le caractère foncièrement anglais de sa fantaisie, ni la
déplorable insuffisance de ses traductions ne l'ont empêchée de se
répandre, aussitôt, à travers l'Europe, et d'y fructifier. En Russie, où
Dostoïewsky et Tolstoï n'ont jamais fait que la continuer, en Alle-
magne, — où, après les romans dickensiens de Reuter, de Freytag,
et de Théodore Fontane, le seul roman qui ait eu un succès uni-
versel, ces années dernières, le Jœm Uhl de M. Frenssen, n'était
encore qu'une adaptation libre de David Copperfield, — en France
même et en Italie, Dickens a joué un rôle important et durable dans
l'histoire du roman au xix® siècle. En Angleterre, le rôle quil a joué
ne s'est point borné au domaine de la littérature. « C'est Dickens, —
nous dit M. Chesterton, — qui a le plus contribué à détruire le régime
de la prison pour dettes ; c'est lui qui a chassé les Squeers de leurs
écoles du Yorkshire ; et il a laissé sa marque sur l'organisation des
fabriques paroissiales, sur l'envoi des enfans en nourrice, sur les
exécutions publiques, sur les workhouses, sur la Cour de la Chancel-
lerie. Toutes ces choses, grâce à lui, ont été changées. » Une puis-
sance d'action aussi étendue et aussi diverse ne saurait s'expliquer
par le seul génie littéraire : elle n'a été possible qu'à un homme qui
vivait « en contact avec Dieu, » à un homme qui s'était imprégné, jus-
qu'au fond de l'âme, de la parole et de l'exemple du « héros du Nou-
veau Testament. »
T. DE Wyzewa,
i*
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
14 féTTiep.
La séance du 30 janvier dernier a été certainement, an Palais-
Bourbon, une des plus extraordinaires qu'on eût encore vues. Il
s'agissait des lois cultuelles, cette tapisserie de Pénélope que le gou-
vernement et les Chambres recommencent sans cesse. La récente
Déclaration des évéques avait donné un aliment nouveau à la fer-
mentation des esprits. La forme en avait généralement déplu. Mais les
hommes de sang-froid, dans le Parlement et dans le ministère, avaient
négligé la forme, ou l'avaient du moins regardée comme accessoire,
pour aller droit au fond des choses, où ils n'avaient pas eu beau-
coup de peine à apercevoir im premier pas dans le sens de la concilia-
tion, n fallait donc prendre la Déclaration très au sérieux, en examiner
tous les termes, rechercher enfin dans quelle mesure et par quels
moyens on pourrait la mettre en harmonie avec les prescriptions de
la loi. Les évêques avaient eu soin de dire eux-mêmes que les clauses
qu'ils proposaient à l'acceptation des maires étaient légales. Ëtait-ce
exact? Et si cela ne l'était pas tout à fait, ne pouvait-on pas, grâce à
quelques modifications de texte, arriver à l'accord désiré? Telles
étaient les questions qu'une première lecture du document- épiscopal
faisait naître dans les esprits. Comme les esprits sont différens, les
réponses devaient l'être aussi. Mais qui aurait pu s'attendre à ce que,
dans le gouvernement lui-môme, elles seraient absolument contradic-
toires? C'est poiurtant ce qui est arrivé. On a vu le vieux char de
l'Ëtat tiré dans un sens par M. Briand et dans l'autre par M. Clemen-
ceau, au grand scandale de la galerie. Le ministère a été sur le point
d'en être disloqué, et il faudrait avoir beaucoup d'optimisme, pour
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948 REVUE DES DEUX MONDES.
croire qu'il est sorti fortifié d'une épreuve aussi redoutable et aussi
imprévue.
La veille, le 29 janvier, répondant à M. Ailard, anticlérical intran-
sigeant et farouche, qni avait dénoncé la démarche des évêque^
comme une provocation intolérable, M. Briand lui avait dit : « Je n'ai
pas reçu la môme impression que vous de cette Déclaration... Ce
qui m'a frappé, ce qui devrait vous frapper aussi, ce dont vous de-
vriez vous féliciter, c'est un fait très important malgré tout, et qui
vous apparaîtra demain quand vous aurez relu le document, n Ce
fait est celui que nous avons signalé nous*raôme : les évéques, sans
retirer aucune des condamnations qu'ils avaient lancées contre la loi,
essayaient cependant de vivre avec elle. « Oubliez les termes dont ils
se sont servis, disait M. le ministre des Cultes; oubliez les conditions
qu'ils posent; nous n'avons nia les subir, ni même à les recevoir.
N'envisageons que le principe. Les évêques admettent qu'en principe
il est possible de s'accommoder d'une disposition de la loi de 1907. »
Paroles sages, prudentes, tout à fait dignes d'approbation.
Mais le lendemain M. Clemenceau a pris la parole, et on a pu voir
tout de suite qu'il était dans un de ses jours de bonne humeur expan-
sive. Rien ne résiste à la bonne humeur de M. Clemenceau ! « M. Allard,
s'est-il écrié, a dit hier que nous nous débattions dans l'incohérence.
A mon avis, il n'y a rien de plus vrai. Nous sommes dans l'incohérence
parce qu'on nous y a mis. J'y suis, j'y reste! » La nouveauté d'un
pareil langage, de la part d'un président du Conseil, a produit une vive
impression : on en a ressenti comme un choc. Le « j'y suis, j'y reste >
de M. Clemenceau a paru moins héroïque que celui du maréchal de
Mac-Mahon à Malakoff, mais beaucoup plus original. Et qui donc a
mis M. Clemenceau dans l'incohérence? On n'a pas tardé à apprendre
que c'était M. Briand. S'il ne l'a pas nommé, il l'a clairement décou-
vert et désigné en affirmant que tout le mal venait de l'article 4 de la ^
loi de 1905, article qu'il a, lui, attaqué au Sénat, mais que H. Briand
a fait voter à la Chambre. Parlant de la Déclaration des évêques : |
« Expliquons-nous, s'est écrié M. Clemenceau : qu'est-ce que ce do-
. cument? Voulez-vous que je vous dise mon opinion? Ce n'est rien;
c'est un mauvais article de journal; voilà tout ce que j'en peux dire.
Si vous le considérez comme un document diplomatique public,
ie n'ai qu'à hausser les épaules : et si vous le considérez comme
une manière d'entrer en conversation, je n'ai qu'un mot à dire,
c'est que nous ne causerons pas. M. le ministre des Cultes a fait
ressortir, comme c'était son droit, que le Pape avait fait des con-
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REVUE. — CHRONIQUE. 949
cessions de fait, et qu'après s'être refusé à discuter avec les autorités
publiques sur les questions du culte, il avait fini par y consentir. Ceci
avait un intérêt philosophique; mais, moi, je viens ici traiter de l'in-
térêt politique. Je vous réponds que cet ultimatum msolent, inadmis-
sible, qui nous a été apporté, nous le repoussons du pied. »
Quel ton et, dans ce ton, quelle légèreté et quelle inconscience ! La
Chambre éprouvait, on écoutant M. le président du Conseil, un malaise
qui s'est sensiblement accru lorsque M. Briand a quitté le banc minis-
tériel et est sorti de la salle des séances. M. Clemenceau ne s'est pas
aperçu tout de suite de l'incident, tant sa verve l'étourdissait lui-même;
mais lorsqu'on le lui a fait remarquer, il s'est arrêté net. Les fumées
oratoires se sont dissipées dans son cerveau, et, M. Jaurès lui-même
l'ayant rappelé au sentiment des réalités, il a compris qu'il avait beau-
coup à réparer. Chez lui, les résolutions et l'exécution ne sont pas
deux faits successifs, mais bien un seul dont la rapidité déconcerte.
Du haut de la tribune, il s'est empressé de faire des excuses à M . Briand.
« Si, dans la chaleur de l'improvisation, j'ai pu être amené, a-t-il dé-
claré, à grossir les imperfections de la loi de 1905, je tiens à en ex-
primer hautement mon regret, surtout si mon collègue et ami s'était
laissé aller à craindre que des critiques d'idées pouvaient dégénérer
. dans ma pensée en critique de personnes. Il sait bien qu'il n'a pas à
redouter de moi un tel accident. J'ai pour lui trop de respect et
d'amitié. Si, sans le savoir, j'ai pu le blesser, j'ai hâte de lui en ex-
primer ici publiquement mesxegrets, et de lui dire formellement que
c'est contre ma volonté. » Après avoir ainsi parlé, M. Clemenceau est
allé chercher M. Briand dans les couloirs de la Chambre et l'a ramené
en séance, où il a été accueilli par une chaude ovation. Et tout cela, dis-
cours et mise en scène, a été également impro\4sé sous l'impression
du moment, par le pur effet du hasard. Etrange séance! M. Clemen-
ceau y apparaît au naturel, avec sa sincérité dont nous ne doutons
pas le moins du monde, mais aussi avec le dangereux et impétueux
caprice de sa verve inconsidérée. Plus habitué à subir ses impulsions
qu'à les dominer, il y a cédé une fois de plus sans songer à mal, et a
paru stupéfait quand il a constaté tous les dégâts qu'il avait accu-
mulés en quelques minutes. Chacun a sa nature : la sienne ne l'a pas
destiné à faire partie d'un attelage. Qu'on le mette dans un brancard :
tôt ou tard il y ruera, donnera inconsciemment des coups de pied à ses
voisins, et deviendra finalement dangereux pour la solidité du véhi-
cule. S'il se tient tranquille quelque temps, il faut toujours craindre
une revanche soudaine. Quand on a un aussi merveilleux tem.
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950 REVUE DES DEUX MONDES.
pérament d'opposition, on est moins bien placé au gouvernement.
M. Clemenceau avait eu beau faire, après coup, on ne pouvait fikoB
conserver la moindre illusion sur ce qu'il y avait de contradictoire
entre sa politique 'religieuse et celle de M. Briand : il ne restait plus
qu'à savoir laquelle des deux l'emporterait. Heureusement M. Clemen-
ceau n'attache pas une extrême importance à ses paroles : il les pro-
nonce comme elles lui viennent, plutôt pour se soulager lui-même
que pour imposer aux autres les volontés qu'elles ont l'air d'expri-
mer. Satisfait d'avoir parlé à sa manière, il a laissé M. Briand agir à
la sienne, et celui-ci s'est empressé d'écrire une circulaire dont le ton
conciliant et modéré a produit une impression généralement bonne.
Nous ne répondrons pas aux évéques, avait dit M. Clemenceau.
Qu'est-ce donc que la circulaire de M. Briand? Sans doute, elle ne
fait aucune allusion directe à la Déclaration épiscopale, mais elle la
suit pas à pas et y répond du commencement à la fin. En quoi consiste
cette Déclaration? Nous l'avons déjà dit, il y a quinze jours. Les curés
y sont invités à se mettre directement en rapport avec les maires pour
conclure en commun, suivant une formule uniforme, des contrats qui
leur assureront pour un temps déterminé la jouissance gratuite des
églises. Ce n'est là qu'une question dans l'ensemble de celles qui se
rattachent à l'exercice du culte, mais c'est en ce moment la plus
importante de toutes : si elle est résolue dans le sens des évéques, la
publicité du culte sera assurée, et ils y voient avec raison un immense
intérêt.
Ils ont posé leurs conditions. On les a accusés d'avoir voulu les
imposer ne varietur, sans le moindre changement, comme une de ces
formules sacro-saintes qui ont en elles-mêmes une force mystique et
auxquelles H est interdit de toucher. Si telle a été leur prétention, ce
que nous ne croyons nullement, ils n'y ont pas persisté. Ils n'ont pas
persisté non plus dans la condition irréalisable que tous les maires,
sans une seule exception, devraient accepter et signer le même mo-
dèle de contrat. Nos maires sont au nombre de 36000 : le bon sens
permettrait-il d'admettre que l'opposition d'un seul, ou d'une infime
minorité, frappât de nullité l'adhésion de tous les autres? Sur tous
ces points, les évêques n'ont montré aucune intransigeance. Ils n'en
ont même pas montré sur un autre, qui leur tient pourtant fort à
cœur, à savoir l'obligation, pour la validité du contrat de jouissance,
que la signature du curé et du maire fût ratifiée par celîe de l'évéque.
n s'agissait là de la sauvegarde de la hiérarchie qui est pour eux, et
très légitimement, un intérêt primordial. Sur le principe, aucune
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^•_ïar:
HEVDE. — CHRONIQUE. 951
transaction n*esi possible; mais il y a pins d'an moyen d'en garantir
le respect, et M. Briand en a indiqué d'autres qui ne sont pas moins
efficaces. Non seulemmit il accepte que le curé, dans le texte du
contrat, déclare agir en vertu des pouvoirs que Tévêque lui a conférés,
mais encore qu'après être convenu de tout avec le maire, il suspends
son adhésion définitive pour en déférer à son supérieur hiérarchique.
Le curé n'est là qa'ad référendum. Il est difficile de pousser plus loift
le respect de la hiérarchie, et il semble bien que, dans ce système,
l'épiscopat trouve une suffisante satisfaction. Quand nous disons qu'il
l'a reconnu, et aussi qu'il a accepté que l'unanimité morale remplaçât
l'unanimité matérielle dans la signature des contrats par les ^maires,
l'expression est exagérée. Cette acceptation ne résulte, en effet,
jusqu'ici d'aucun acte formel ; mais, qu'on nous passe le mot, elle est
dans l'air. L'impression générale est qu'on peut la considérer comme
acquise, si l'accord s'établit sur un dernier point, — qui n'est pas le plus
grave, car il n'y en a pas qui le soit plus que le respect de la hiérarchie,
mais qui, dans l'ordre d'idées où on s'est placé, est le plus difficile à
régler, — à savoir la transmission automatique des églises d'un curé à
un autre dans l'intervalle de dix-huit ans. C'est la pierre d'achoppe-
ment : nous espérons bien quelle sera brisée, ou tournée.
La question est difficile, aux yeux de la loi française, parce que les
évêques voudraient donner à un contrat individuel le caractère et les
conséquences d'un contrat collectif. Le maire traite avec un individu,
le seul qu'il connaisse au moment où il signe le contrat, M. X., curé
de la paroisse, nominalement désigné à lui par la déclaration de deux
citoyens. Mais si M. X. vient à mourir, ou à être déplacé, ou à perdre
son caractère ecclésiastique, qu'arrivera-t-il? L'évêque nommera un
autre curé, avec lequel, d'après la circulaire de M. Briand, tout sera à
recommencer. C'est contre quoi l'épiscopat proteste. Il entend qu'un
seul contrat serve pour tous les curés qui se succéderont dans l'inter-
valle de dix-huit ans. Et pourquoi, demande-t-il, ou demande-t-on
pour lui, n'en serait-il pas ainsi? Est-ce qu'un locataire ne peut pas
sous-louer à un tiers jusqu'à l'expiration de son bail? Est-ce que, si on
trouve quelque chose d'un peu nouveau dans la prétention émise, elle
est contraire aux principes généraux du droit? C'est un point contes-
table : mais il faut reconnaître, et cela très franchement et très hau-
tement, qu'en dehors des contestations juridiques qui peuvent s'élever
sur la matière, l'épiscopat a les raisons les plus sérieuses de ne pas
admettre que, pendant dix-huit ans, dans 36000 communes, le choix
d'un curé soit en quelque sorte proposé à l'adhésion du maire en vue
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"-Wî
952 REVUE DES DEUX MONDES.
d'obtenir la jouissance de l'église. On pourrait lui répondre qu'il l'admet
au moins deux fois, au commencement et à la fin de la période de
dix-huit ans ; mais il répliquerait que , s'il fait une concession pour obte- .
nirla stabilité pendant dix-huit ans, ce qui n'est pas une durée exagé-
rée, on n'a pas le droit de la tourner contre lui pour le priver préci-
sément de la stabilité qui en est l'objet. Tout en reconnaissant la
difficulté, nous ne la croyons pas insurmontable, et, certes I on en a
surmonté de plus graves. On peut trouver la solution dans deux voies
différentes, soit qu'on étende les effets du contrat primitif à tous les
curés, pendant dix-huit ans, soit qu'on précise et qu'on limite le
droit de contrôle du maire, en décidant qu'il portera sur un certain
nombre de points de fait étroitement déterminés. Ce qui est inadmis-
sible, c'est que les maires, qui se succèdent eux aussi, et quelquefois
plus rapidement que les curés, les soumettent à leur agrément per-
sonnel, le lendemain du jour où le gouvernement renonce à les sou-
mettre au sien. Eh quoi ! on a prononcé la séparation de l'Église et de
r£tat, et, conmie conséquence, celui-ci a renoncé à tout contrôle et
à tout veto sur le recrutement de celle-là. Hier il nommait les évoques,
et la nomination des curés dépendait indirectement de lui. Il déclare
aujourd'hui que, n'ayant aucune compétence, il abdique toute auto-
rité dans des choix qui sont de l'ordre spirituel. Et cette compétence,
et cette autorité, seraient reconnues à 36000 maires! Une telle contra-
diction touche à l'absurdité, ou plutôt elle y tombe. Si la loi a effecti-
vement une pareille conséquence, il faut la changer ; mais il est plus
que douteux pour nous que la conséquence découle nécessairement
de la loi, et qu'on ne puisse pas tout arranger par une interprétation
libérale.
Il n'en est pas moins vrai que cette stabilité si désirable, et que
l'Ëglise avait paru désirer pour une durée illimitée, ne lui sera ga-
rantie que pour dix-huit ans. C'est peu : toutefois, puisqu'elle s'en con-
tente, ce n'est pas à nous à nous montrer plus exigeans. Tout ce que
font nos évoques, ils le font avec l'assentiment du Saint-Père. On a ap-
pris avec satisfaction que Pie X avait confirmé leur initiative et qu'il
avait consenti à ce que la question des édifices du culte fût réglée au
moyen de déclarations suivies de contrats. On a appris sans surprise
qu'il maintenait son opposition sur un point, celui que nous venons
de dire, et qu'après l'effort de conciliation qu'il venait de faire, ou
d'approuver, il avait demandé qu'un contrat de dix-huit ans fût
effectivement un contrat de dix-huit ans. Jamais exigence ne fut plus
légitime. Si elle est admise, si on trouve une formule transactionneUe
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REVUE. — CHRONIQUE. 953
sur laquelle on se mette d'accord, si pour la première fois une entente
86 produit, un pas considérable aura été fait vers Tapaisement. En
sera-t-il ainsi? Noua n'en savons rien encore; mais il y a de part et
d'autre une bonne volonté évidente, et, dès lors, il est permis d'es-
pérer. A cha<pie jour suffit sa peine : puissent, pour le moment, tant
d'eflforts n'avoir pas été dépensés en pure perte 1
C'est aussi le souhait qu'exprimait en termes plus généraux M. le
comte d'Haussonville, en recevant, le 7 février, M. le cardinal Mathieu
à l'Académie française. 11 était difficile de ne pas parler de la situation
religieuse dans cette solennité, puisque le cardinal Mathieu n'est pas
seulement un membre du Sacré-Collège, mais qu'il a publié un livre
important sur le Concordat. Le très beau discours du récipiendaire a
été à peu près uniquement consacré à son prédécesseur, Mgr Perraud,
dont il a fait revivre l'image en traits saisissans. Quant à M. d'Haus-
sonville, parlant du Concordat, sinon en lui-même, au moins dans la
manière dont il a été souvent appliqué au cours de ces dernières
années, il a déclaré qu'il ne saurait « regretter un pacte qui était
devenu une chaîne. » « Laissez-moi, a-t-il dit, caresser le rêve
d'une Ëglise de France qui ne demanderait rien à l'Ëtat et tirerait ses
ressource3 de la générosité des seuls catholiques, où les pasteurs
vivraient en communion intime avec les fidèles et n'apparaîtraient
point à leurs yeux comme de lointains fonctionnaires au sort desquels
on aurait le droit de ne point s'intéresser, où les fidèles eux-mêmes
ne seraient point considérés comme un troupeau muet de contri-
buables, mais se verraient au contraire associés, dans la mesure où
le respect de la hiérarchie le permettrait, à l'administration des biens
temporels, où la maison de Dieu bâtie, entretenue, ornée aux frais de
tous, demeurerait la maison de tous. » Est-ce un rêve? En tout cas,
il doit devenir celui, non seulement de tous les catholiques, mais de
tous ceux qui s'intéressent à la liberté des consciences. U a été plus
facile, en effet, de détruire le Concordat qu'il ne le serait désormais d'en
refaire un nouveau. En parlant de la paix qu'il désire, M. d'Hausson-
ville a dit : « Est-il indispensable que cette paix soit un jour ratifiée
par un nouvel instrument diplomatique ? Est-il trop hardi de souhaiter
que, pour la rendre définitive, l'Église ne tende point ses mains à de
nouvelles chaînes, fussent-elles dorées, et ne sacrifie point les droits
qu'elle a reconquis à des subsides qu'elle paierait trop cher? » Nous
serions bien surpris si M. d'Haussonville n'avait pas satisfaction sur
ce point. L'Ëglise ne doit plus compter que sur elle-même. C'est
pour cela que nous voudrions la voir prendre les mœars et user des
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'* ■'■ 1!
954 REVUE DES DEUX MONDES.
instrumens de la liberté. Elle y viendra sans doute. Elle est entrée
dans des voies nouvelles ; il Ta bien fallu ; et s'il est vrai qn*il n*y a
que le premier pas qui coûte, elle en fera d'autres. A une condition
toutefois : c'est que le gouvernement ne l'obligera pas à se repentir
d'avoir fait le premier.
Le second tour de scrutin des élections allemandes a confirmé
les résultats du premier. L'échec des socialistes a été pins complet
encore qu'on ne l'avait cru. On était si habitué à voir leur contingent
grossir à chaque épreuve électorale nouvelle, qu'on était en quelque
sorte préparé à assister mie fois de plus à un phénomène qoi semblait
fatal. Mais toutes les prévisions ont été trompées. Aux dernières élec-
tions, les socialistes avaient eu 81 mandats, ils n'en ont plus que 43.
Us en ont donc perdu 38, qui ont été généralement gagnés par les
libéraux de toutes nuances. Gela a suffi, et même assez largement,
pour déplacer la majorité. Mais celle de demain sera-t-elle solide?
Serait-elle encore celle d'après-demain? C'est une autre question: il
serait impossible d'y faire dès maintenant une réponse.
Le Centre comptait 104 membres dans la dernière Chambre : il en
aura 105 dans la nouvelle, différence insignifiante sans doute, mais
qui n'en est pas moins une différence à son avantage. En somme, le
Centre n'a pas été entamé. La situation toutefois n'est plus la même
pour lui, parce qu'avec ses alliés socialistes, avec les Alsaciens-Lor-
rains, les Polonais, les Danois, Guelfes, etc., il avait Mer la majorité
dans le dernier Reichstag, et qu'il ne l'a plus maintenant. Sa majorité
était à peu près égale à celle qui s'est formée dans le camp adverse.
Elle était de 215 voix environ; celle des conservateurs, des agrariens,
des nationaux libéraux et des radicaux est aujourd'hui de SIC, sur
397 membres dont le Reichstag se compose. Qu'on s'arrête un mo-
ment aux qualifications des partis que nous venons d'énumérer et
dont le total forme la majorité nt)uvelle : on verra tout de suite com-
bien elle est hétérogène, et par conséquent instable. Sera-t-û pos-
sible de faire marcher longtemps ensemble les conservateurs et les
libéraux, les agrariens et les radicaux? Us représentent non seule-
ment des principes politiques, mais des intérêts matériels absolu-
ment différens, ou même opposés. Une semblable coalition peut bien
se former pour un jour de bataille; mais peut-elle se maintenir la
lendemain du succès, et se transporter, sans se briser, du terrain
électoral sur celui du gouvernement? Il faut plus d'unité pour gou-
verner. On dira sans doute que la coalition du Centre et des socia-
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'i
REVUE. — CHRONIQUE. 955
listes n'était pas moins paradoxale et contre nature. Rien n'est plas
vrai; mais le Centre catholique et les socialistes s'étaient unis dans
l'opposition. S'ils avaient remporté la victoire électorale, ils au-
raient été bien embarrassés, eux aussi, pour en tirer parti. La coa-
lition victorieuse n'éprouvera pas un moindre embarras, parce que
ses divisions ne sont pas moindres, et qu'il y a, en somme, plus de
distance entre un agrarien et un radical, qu'entre un radical et un
socialiste; de même qu'il y en a moins entre un catholique du Centre
et un conservateur, qu'entre ce conservateur et un libéral. Rien de
plus, artificiel que la classification des partis tels que les élections
i'ont faite! On ne peut se l'expliquer que par la manière dont la
lutte a été engagée. Étaient-ce deux programmes, deux conceptions
politiques et gouvernementales qui avaient été en présence, au
Reichstag, et qui y étaient entrées en conflit? Non. Le chancelier
avait eu l'habileté, — et il est possible que ce n'ait été que l'habileté
d'un jour, — de poser une question qui supprime provisoirement
toutes les autres, parce qu'elle les domine et les absorbe, la question
de patriotisme. De quoi avait-il accusé les catholiques et les socia-
listes? D'être les. ennemis de l'Empire. Nous avons dit combien cette
accusation était invraisemblable contre le Centre catholique. Mais
contre les socialistes, elle avait plus de prise. S'ils ne sont pas les
ennemis de l'Empire, les socialistes allemands sont opposés à toute
aggravation des charges militaires, et ils ne manquent jamais de
voter contre les crédits que le gouvernement demande à tout propos
pour l'armée ou pour la marine. Cela rendait relativement facile de
provoquer une confusion dans les esprits entre leurs sentimens et
leurs votes, et le gouvernement n'a pas manqué de le faire. Telle a été
sans doute la cause principale de l'écrasement des socialistes; mais
ce n'a pas été la seule. Le socialisme a été victime en Allemagne,
comme il le sera un jour partout ailleurs, de l'énorme disproportion
qu'il y a entre ses promesses et leur réalisation. Quand on a cessé
de croire au paradis dans l'autre monde, on se lasse de l'attendre
dans celui-ci, et on finit par se dégoûter de ceux qui le promettent
toujours sans le donner jamais.
Quoi qu'il en soit, la bataille électorale ayant été livrée sur le ter-
rain nationaliste, la victoire a été aussi, dans une large mesure, une
victoire nationaliste. Bon gré, mal gré, les odeurs nationalistes ont
été excitées violemment. Elles seules ont pu fondre, comme dans
un creuset à très haute température, les élémens disparates de la
coalition gouvernementale, et en former un bloc de quelque consis-
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956 REVUE DES DEUX Itf ONDES.
tance : et alors on se demande si la coalition électorale, appelée à
devenir la majorité parlementaire» pourra être maintenue par d'autres
moyens que ceux qui Tout formée. Nous n'avons pas besoin d'in-
sister sur rintérôt que cette question présente, môme en dehors de
r Allemagne.
C'est à cet intérêt qu'il faut rattacher l'impression assez vive qu'on
a éprouvée dans plus d'un pays en lisant le discours éloquent, impé-
tueux, glorieux, que l'empereur Guillaume a prononcé du haut d'un
balcon pour tirer du scrutin qui venait d'avoir lieu toute la leçon qu'il
contenait. Quinze jours auparavant, après le premier tour, le chance-
lier de Bûlow avait paru éprouver déjà quelque ivresse oratoire,
lorsque, rappelant un mot célèbre de Bismarck, il avait dit qu'il
suffisait de mettre l'Allemagne en selle et qu'elle chevauchait ensuite
toute seule. L'image, réduite à ces proportions, était saisissante ; elle
avait cessé d'être menaçante depuis le temps lointain où Bismarck
l'avait employée. Mais l'Empereur ne s'en est pas contenté : il Ta
singulièrement amplifiée. ^< Je suis fermement convaincu, a-t-il dit,
que si toutes les classes sociales, toutes les confessions continuent de
rester' étroitement unies,' nous n^ nous contenterons pas de monter à
cheval, mais que nous foulerons aux pieds de notre monture tous les
obstacles qui se dresseraient devant nous. Je terminerai par une cita-
tion de notre grand poète Kleisl, qui dans son Prinz von Hombourg
fait dire au Grand Électeur : « Que nous importe la règle qui nous
a sert à battre l'ennemi! l'essentiel est qu'il succombe devant nous
(( avec tous ses drapeaux. La règle avec laquelle on l'a vaincu est la
« meilleure, nous apprenons maintenant à le vaincre et nous sommes
« pleins d'entrain pour continuer. » C'est pourquoi il ne faut pas
que notre élan patriotique soit un feu de paille, mais une résolution
ferme comme le roc de persévérer dans ce que nous avons commencé. »
Ce discours respire une joie débordante, et au surplus très naturelle.
Les souverains n'ont pas l'habitude de s'exprimer en images aussi
flamboyantes; mais, à ce point de vue, Guillaume 11 n'est pas un sou-
verain comme les autres. N'importe : son discours a ressemblé à on
coup de clairon retentissant. Les journaux allemands ont cru devoir
exphquer qu'il ne s'agissait là que des affaires intérieureB du pays, et
que le cheval de l'empereur Guillaume n'avait piétiné que les socia-
listes allemands : encore ne l'avait-il fait que par métaphore. Au sur-
plus, l'Empereur a parlé trop souvent de sa poudre sèche et de son épée
bien affilée pour que les sabots de son cheval fassent beaucoup plus
d^efifet. Mais la nature môme de la campagne électorale et de la vio-
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REVUE. — CHRONIQUE. 957
toire qui en a été le couronnement, campagne et victoire toutes na-
tionalistes, a grossi l'effet du discours impérial : et cela aussi était
naturel.
n est sûr que le nouveau Reîchstag votera plus facilement, plus
largement, plus libéralement encore que ses devanciers, tous les cré-
dits militaires qui lui seront demandés. On serait surpris, malgré
la nouvelle conférence de La Haye qu'on prépare, que les armemens
de l'Allemagne fussent à la veille d'entrer dans une période décrois-
sante, et, comme il suffit qu'une puissance augmente ses aimemeus
pour que les autres soient obligées de l'imiter, on voit où cela peut
nous conduire. Quant à la majorité parlementaire, il n'est pas impos-
sible, après tout, que M. le prince de Btilow qui l'a faite en prenne à
son aise avec elle. Elle sera fragile, et nous avons dit pourquoi; mais
elle ne sera ni intangible, ni immuable. A défaut de celle d'aujourd'hui,
le chancelier pourra, s'il le désire, en trouver une autre, et rien ne
prouve qu'il ne cédera pas im jour ou l'autre à la tentation de lu
chercher. Bismarck lui a légué toute une tradition à c^ sujet. L'Alle-
magne n'est pas un pays purement parlementaire, où le gouvernement
est l'organe de la majorité : le gouvernement, à Berlin, est l'organe de
l'Empereur, et la majorité est pour lui un instrument qu'il aime à
échanger de temps en temps contre un autre, pour mieux conserver sa
liberté. Cette liberté n'est jamais plus grande que lorsqu'il a le choix
entre plusieurs majorités, et qu'il est maître de passer de l'une à l'autre.
Le besoin de « changer son fusil d'épaule, » qui a quelque peu scan-
dalisé chez un ministre français, paraîtrait tout à fait convenable et
correct chez un ministre allemand. Nous continuons de croire, comme
nous le disions déjà il y a quinze jours, que le gouvernement et le
Centre ne resteront pas indéfiniment ennemis l'un de l'autre. Le
Centre est un trop gros morceau pour qu'on puisse le négliger : c'est
toujours le plus gros du Reichstag avec ses 105 voix. Les conserva-
teurs qui viennent après lui n'en ont que 86, et les nationaux libéraux
que 55. Ces derniers, avec les radicaux, qui en ont 46, forment un total
de 101 voix. Le chancelier essaiera-tr-il de former avec eux ce parti
libéral bourgeois dont il caressait complaisamment le rêve avant les
élections? S'il le fait, qu'en penseront les conservateurs et les agra-
riens? Pour ce motif, ou pour un autre, il est presque inévitable
que la majorité se divise, et alors le Centre sera là . On se boude
pour le moment ; on conserve même des attitudes et on se lance des
regards irrités; mais on prend soin, et aussi bien d'un côté que de
l'autre, de ne pas se brouiller irrémédiablement. Qui sait si, au bout
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958 REVUE DES DEUX MONDES.
de dix-huit mois ou de deux ans; la journée des élections ne sera pas
devenue pour plusieurs la journée des dupes? Le temps fera son
œuvre, si on le laisse faire, et il ramènera peu à peu les partis à des
groupemens plus normaux.
E^ attendant, on ne saurait nier qu'un grand soufOe d'impéria-
lisme, de nationalisme, de patriotisme si on veut, soit passé sur
TÂllemaii^e; et, quand on pense qu'il est venu d'un incident aussi
peu grave en lui-même que le rejet de quelques crédits africains, fl
semble bien que l'effet produit ait été plus grand que sa cause s^pa-
rente. Il y a eu pour le gouvernement une grande satisfaction immé-
<liate; il pourrait y avoir pour la suite un certain embarras, si on ne
laissait pas l'agitation des esprits s'apaiser. Le gouvernement a retiré
des élections deux avantages doiit l'un est très considérable : c est
yéchec des socialistes ; et dont l'autre est très appréciable : c'est plus
de liberté pour lui dans ses miouvemens parlementaires, n n'a plus à
subir les conditions d'un parti quelconque. S'il s'en tient à ces résul-
tats, tout sera pour le mieux.
Nous avons le vif regret d'annoncer la mort de M"»* Blanc, qui,
sous le pseudonyme de Th. Bentzon, a été depuis plus de trente ans un
des collaborateurs les plus actifs et les plus distingués de la Bem-
Elle connaissait à merveille les littératures étrangères ; elle en parhil
avec une documentation très précise et une intelligence souple et dé-
liée dans un style simple et sdmable, où on retrouvait les qualités non
seulement de son esprit, mais de toute sa personne. De l'étude des
littératures étrangères, elle était passée à celle des idées et des mœurs:
on n'a pas oublié ses travaux si intéressans et si vivaos sur TAmé-
riquc, où elle aimait à étudier particulièrement les œuvres féministes,
et sur la Russie. Comme écrivain d'imagination, elle a publié un grand
nombre de romans d'une inspiration toujours élevée, d'un sentiment
délicat et d'une forme charmante. Sa vie a été très laborieuse, et tou-
jours digne d'nnp sympathie que conserveront à sa mémoire tous
ceux qui l'ont connue.
Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant^
Francis Charmes.
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CINQUIÈME PÉRIODE. — LXXVII' ANNÉE
TABLE DES MATIÈRES
DU
TRENTE-SEPTIÈME VOLUME
JANVIER — FÉVRIER
Livraison du 1«' Janvier.
Ferdinaiid Brunetièbe, par M. le vicomte Euoènb-Mblchiok DE VOGUÉ,
de l'Académie freinçaise j
L'Ombre s'étbko sur la montagne, deuxième partie, par M. Edouard ROD. . i9
Le Cahier Rouge de BENJAMIN CONSTANT. — 1. De 1767 a 1787 67
A PROPOS Il'UN MOT LATIW. — II. COMMENT LES ROMAINS ONT CONNU VlIumanUé
par M. Gaston BOISSIER, de l'Académie française g2
Lis Riches depuis sept cents ans. — Médecins bt chirurgiens, par .M. le
vicomte Georges O'AVENEL Ij-j
Madagascar. — I. Les régions bt les races, par MM. MARIUS et ARY
LEBLOND 149
Le martyre d'un poète. — Nicolas Lenao bt Sophie L^ewenthal, par
M. A. BOSSERT 189
Revue soentifique. — La Variété des formes vivantes bt la fixité du fonds
vital, par M. A. DASTRE, de l'Académie des Sciences 211
Chronique de la quinzaine, histoire politique, par M. Francis CHARMES. .• 222
Essais bt notices. — La vii et l'oeuvre d'Hérault de Séchelles 23i
Livraison du 15 Janvier.
Li Cahier Rouge de BENJAMIN CONSTANT. — II. 1787 341
Honneur militaire. — Lettres écrites pendant la guerre d'Italie et la
campaonb db Cochinchïne, par ♦*• 273
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960 REVUE DES DEUX MONDES.
L'Ombrb s'ÉTBifo SUR LA MONTAGNE, troisième partie, par M. Edouard ROD. . Ï2S
Un Historien bblob. — M. Godbfroid Kurth, par M. Georges GOYAD . . . S6T
Poésies, par M. André THEURIET, de l'Acadéniie française 396
La Crise sardinière, par M. Charles LE GOPFIG 410
Revue littéraire. •— Fontenelle, par M. René DOUMIC 444
Revues étrangères. — Un nouveau recueil de lettres de Richard Wagner,
par M. T. DE WYZEWA 454
Chronique de la quinzaine, histoire politique, par M. Francis CHAEIMES. . 4€8
Livraison dn 1*' Février.
Les raisons du Concordat. — Le Réoimb de la séparation bous li Consulat
et l'anarchie religieuse, par M. Albert VANDAL, de l'Académie française. 481
L'Ombre s'étbnd sur la montagne, dernière partie, par M. Edouard ROD. . . SU
Au temps passé. — Un coin de la société parisienne boos le Second Empire,
par M. Alfred MÉZIÈRES, de TAcadémie française 551
Les Riches depuis sept cents ans. -^ Honoraires des artistbs, pbintres et
sculpteurs, par M. le vicomte Georges D'AVENEL S77
Lettres inédhes de Joseph de Maistre. — I. Joseph db Maistrb et
Louis XVIII, par M. Ernest DAUDET m
Le Conflit austro-serbe, par M. René PINON 6^
Œuvres sociales des femmes. — L'Éducation sociale de la fsmme, par •
M. Paul ACKER m
Correspondance. — La fixité vitalb et l'évolution, par M. A. DASTRB,
de l'Académie des Sciences "M
Chronique de la quinzaine, histoire politique, par M. Francis CHARMES. Idl
Livraison dn 16 Février.
La réforme de la Langue française, par M. Marcelin BERTHELOT, de
l'Académie française. Secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences.. . IH
Lb Grief secret, première partie, par M. Uenrt RABUSSON TrS
Lis Idébs d'Antonio Fooazzaro, par M. Robert i^ÉGER Ui
Les Risques du métier de prince. — Les Conjurations. — L'Humanisme et
l'imitation de l'antiquité, par M. Charles BENOIST S44
L'Astronomie au Mont-Blanc, par M. R. RADAU, de l'Académie des Sciences. 8T$
La comtbssb de Mirabeau, d'après des documens iNÉDrrs, dernière partie, par
M. Dauphin MEUNIER 853
Revue dramatique. — Electre x la Comédie-Française; — Anna Karénine
au Théâtre- Antoine; — Les Bouffons au Théâtre Sarah-Bernhardt; —
Sa sœur a l'Athénée, par M. René DOUMIC m
Revues étrangères. — Un nouveau livre anglais sur Charles Dickens, par
M. T. DE WYZEWA 937
Chronique db la quinzaine, histoire poutiqub, par M. Francis CHARMES. . 947
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PârU. — Typ. PaiLiprB BBiCoof^p, l»,,tii«-rti SalnU-Pêrw, «4MI^
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